VIOLET EVER T2 - CHAPITRE 9

Le jeune marié et la poupée de souvenirs automatiques

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Traduction : Raitei
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La lune du matin montait dans l’azur. Son pâle contour n’avait pas de quoi impressionner ceux qui connaissaient l’éclat de l’astre dans le ciel nocturne. Pourtant, comme une pleine lune, cette forme douce, presque fondue dans le bleu, avait le pouvoir d’arrêter le temps et de retenir le regard. Sous elle, les prairies semées de petites fleurs s’étendaient à perte de vue, composant un paysage pastoral digne d’un conte de fées.

— Maman…

Au milieu de ce décor paradisiaque, un jeune homme courait sans accorder un regard à la lune. Dans sa hâte, il n’avait enfilé qu’un pantalon et une chemise. Rien d’autre.

Le bassin d’Eucalypt comptait de vastes étendues inhabitées. Il fallait en moyenne une demi-journée pour aller d’une ville à l’autre, d’un village au suivant. Les transports réguliers ne passaient qu’une fois par jour.

Les manquer, c’était se résoudre à marcher ou à trouver un autre moyen de se déplacer. Dans cet univers de rizières où peu d’obstacles arrêtaient la vue, chercher quelqu’un pouvait sembler facile. Il n’en était rien.

— Maman !

L’immensité même était un obstacle. Tout parcourir prenait trop de temps, et il était difficile de savoir si la personne recherchée n’avait pas quitté entre-temps la zone que l’on examinait.

— Bon sang… Pourquoi ça devait se passer comme ça…?

Il essuya d’un geste impatient la sueur de son front avec sa manche. Sa course ralentit, se changea en marche, puis s’arrêta.

Il n’avait sans doute pas eu le temps de mettre des chaussures : ses pieds étaient nus et saignaient, blessés par des pierres ou des brindilles. Celle qu’il cherchait méritait-elle qu’il la poursuive avec un tel acharnement ? Qu’il se mette dans cet état ? Il ne put s’empêcher de se poser la question.

Pourtant, sans avoir trouvé de réponse, il repartit. Les petites fleurs blanches se teintaient de sang sous ses pas. La douleur sourde entravait ses pensées.

— Dis… mon nom, maman.

Devait-il rentrer ? Renoncer à la retrouver ?

— Mon… nom…

S’il refusait d’abandonner, il ne lui restait qu’à continuer. Hésiter était ce qui lui faisait perdre le plus de temps. Peut-être trouverait-il un indice dans ces champs sans fin.

— Ah…

Un ruban rouge sombre traversa soudain son champ de vision. Dans ce monde de vert, de bleu et de blanc, il flottait au gré de la brise, d’un rouge différent du sang qu’il avait laissé derrière lui. Le jeune homme tendit instinctivement la main et recueillit dans sa paume ce qui ressemblait à un cadeau du ciel.

Il se tourna du côté d’où soufflait le vent. Des silhouettes entouraient une moto. L’une s’en était détachée et courait vers lui. À mesure qu’elle approchait, il distingua une femme d’une beauté saisissante. Ses cheveux dorés flottaient parmi les pétales dispersés par le vent. Elle s’arrêta devant lui et le regarda intensément.

— Euh…

Ses yeux bleus avaient un charme étrange. Il eut l’impression de se retrouver à nu sous leur regard.

— Enchantée de faire votre connaissance. Je me rends partout où mes clients le désirent. Violet Evergarden, du service des poupées de souvenirs automatiques.

Elle s’inclina avec la grâce d’une poupée. La voix qui sortait de ses lèvres cramoisies, finement dessinées, était aussi pure et séduisante que son apparence. Mais ses paroles semblaient incongrues en pareil lieu. Il n’était pas un client : seulement un inconnu.

Elle dut s’en apercevoir, car elle se reprit :

— Je me suis trompée. Pardonnez-moi. C’est une déformation professionnelle. Je me présente automatiquement ainsi aux personnes que je rencontre…

— Ce… ce n’est rien. Je m’appelle Silene. Ceci vous appartient-il ?

Elle hocha la tête, et il lui tendit le ruban. Le contact de leurs doigts le fit tressaillir plus qu’il ne s’y attendait. Même à travers les gants, il avait senti leur rigidité. Ce n’étaient manifestement pas des doigts humains.

— Tenez. Je voudrais aussi vous demander quelque chose. Je cherche quelqu’un…

— Une femme d’une soixantaine d’années, aux cheveux argentés, qui sait très bien coiffer ?

— O-Oui. Ma mère était coiffeuse… Mais comment…?

D’une main, la jeune fille retenait ses cheveux dénoués que le vent dispersait. De l’autre, elle indiqua l’endroit d’où elle venait. Malgré la distance, Silene crut reconnaître la petite silhouette de sa mère.

— Nous vous cherchions également.

Quoi qu’elle fasse, on dirait un tableau, songea-t-il.

── ◇ ──

Ceux qui avaient recueilli sa mère étaient une poupée de souvenirs automatiques et un facteur en voyage. Immobilisés par une panne de moto, ils l’avaient aperçue errant dans les prairies.

— Elle disait qu’elle allait chercher son mari et son fils dans les montagnes. Se promener avec des bigoudis de si bon matin, c’est quand même bizarre, non ? On avait déjà nos soucis, mais voir quelqu’un dans une situation encore pire, ça aide à garder son calme. V.

Tout en examinant la moto, l’homme tendit une main vers sa collègue.

— Je ne m’appelle pas « V », mais « Violet ».

Elle glissa une mèche derrière son oreille et s’accroupit pour prendre un outil dans le sac posé à terre. Il le reçut sans relever sa remarque et se remit à l’ouvrage.

— Regardez les cheveux de V. Votre mère les a trouvés beaux et nous a demandé de les toucher. On l’a laissée faire. Moi, je m’occupais de ça, V lui tenait compagnie. Et puis vous êtes arrivé.

— Ma mère… n’a plus tout à fait… sa tête. Je suis désolé des ennuis qu’elle vous a causés.

— J’avais remarqué. Enfin, elle n’est pas la seule. Les pensées et les souvenirs, ça s’emmêle facilement. Pas besoin d’être vieux pour ça… Ça ne marche pas… Bon. Donne-moi une serviette.

Il se redressa en essuyant les traces d’huile noire. Un peu plus grand que Violet, il avait les cheveux d’un blond de sable, courts, avec une mèche plus longue d’un côté du front. Ses yeux bleu ciel mêlaient une douceur fraîche à quelque chose de piquant. Son pantalon de cuir moulant soulignait les lignes de son corps, tandis qu’une ample chemise vert tendre, retenue par des bretelles, habillait son buste. Les hauts talons de ses bottes étaient ornés de croix. L’ensemble était voyant, mais même dépouillé de cet accoutrement, il aurait eu de quoi faire tourner quelques têtes.

— C’est fichu… Il fallait qu’elle tombe en panne ici, au milieu de nulle part…

Il essuya rudement la sueur de son front avec son bras. Il paraissait épuisé.

— Benedict, je devrais retourner en courant à la ville que nous avons quittée pour demander de l’aide. Ce sera plus rapide que de poursuivre notre route.

— Euh, dans ce cas…

Sans entendre Silene, Benedict fronça les sourcils.

— Tu as peut-être une force tellement absurde qu’on croirait à une plaisanterie, mais je ne vais pas laisser une femme faire ça seule. Même si c’est moins loin derrière nous, il y a quand même de la distance. Et après, c’est moi que le vieux va engueuler.

Violet inclina légèrement la tête.

— Vraiment ? Tes tournées quotidiennes t’ont déjà fatigué, et tu as fait un détour pour venir me chercher. Ne vaut-il pas mieux envoyer celui de nous deux qui a le plus d’endurance ? Être un homme ou une femme n’a aucun rapport. C’est une décision dictée par notre survie.

— Euh, justement…

— Non, je vois déjà la scène : « Benedict… Pourquoi tu as fait ça à la petite Violet ? Tu l’as envoyée courir ? » Et il va me faire son numéro de gentleman en m’expliquant les bonnes manières.

Il mettait tant d’expression dans son imitation qu’il devait s’agir du patron de leur compagnie postale.

— Et toi, dès qu’on te pose une question, tu réponds. Tu ne sais pas mentir.

— Je ne mens pas au président. Mes rapports ne contiennent que la vérité.

— Tu vois bien que ça ne peut pas marcher.

— Je dirai la vérité, mais je te couvrirai. Je préciserai que l’idée venait de moi.

— Quand il s’agit de vraies balles, tu me couvres mieux que personne. Dans une conversation ordinaire, c’est peine perdue. Alors non, merci.

— Euh !

Silene avait haussé la voix. Ils le regardèrent enfin. Sa mère, sans doute épuisée par sa longue marche, s’était endormie sur son dos. Violet porta un doigt à ses lèvres. Il eut un sourire embarrassé.

— Pour vous remercier de vous être occupés de ma mère, je peux vous guider jusqu’à mon village. Vous pourrez pousser la moto ? Le trajet prendra un peu de temps, mais je connais quelqu’un qui pourra la réparer.

— Vous feriez ça ?

Il acquiesça.

— Tout le monde est assez occupé en ce moment. La réparation ne se fera peut-être pas tout de suite, mais si vous restez une journée, on trouvera une solution. Nous accueillons des visiteurs, justement. Un mariage doit avoir lieu. Ici, quand quelqu’un se marie, tout le village organise un banquet et reçoit tous ceux qui se présentent. Vous ne pouviez pas mieux tomber.

— Il y aura à boire ?

— Bien sûr.

— Des danseuses et de bonnes choses à manger ? Et un endroit où dormir ?

— Pour les femmes… euh, monsieur Benedict, ça dépendra de vous. Pour le reste, nous avons tout prévu.

Benedict serra les poings et leva les yeux au ciel avec gratitude, puis présenta ses deux mains à Violet. Elle les fixa sans bouger.

— Comme ça. Regarde.

Il lui prit énergiquement la main et la leva avec la sienne.

— On a réussi !

— « On a réussi » ?

— Tu n’es pas obligée de te compliquer la vie.

Il éclata de rire.

— C’est le destin ! Je ne sais pas qui sont les heureux élus, mais allons trinquer à leur bonheur.

Silene rit avec lui. Un regard vers sa mère suffit à effacer son sourire, mais il s’efforça de garder un ton joyeux.

— Je suis directement concerné… alors je ne demande pas mieux.

── ◇ ──

Silene les mena à Kisara. Les maisons formaient un demi-cercle autour d’un espace commun où se dressaient un pavillon de pierre et un puits. D’ordinaire, la place devait être assez dégagée. Aujourd’hui, elle débordait de monde. On aurait dit que toutes les femmes du village s’y étaient réunies pour cuisiner et installer les décorations.

Violet et Benedict observaient cette agitation avec curiosité. Lorsque le facteur demanda où étaient les hommes, Silene désigna un ensemble de tentes un peu à l’écart. Leurs étoffes colorées tranchaient sur le bleu du ciel et le vert des champs. On les montait pour y faire dormir les invités. Les villageois comptaient bien accueillir tous les voyageurs de passage, sans refuser personne.

Pour l’heure, ils se dirigèrent vers la maison de Silene. L’unique rue du village était étroite et encombrée : des fleurs débordaient de cuves en bois près des portes, les récoltes séchaient, des chats se glissaient entre leurs jambes. Des clochettes tintèrent. Silene leur expliqua que ces carillons, dont les éléments s’entrechoquaient au vent, étaient une spécialité de l’artisanat local.

Au-dessus d’eux, des cordes reliaient les fenêtres de part et d’autre de la rue. Du linge y était suspendu, ainsi que des carillons. Des jeunes filles bavardaient en tirant les cordes d’un air amusé, déclenchant une volée de tintements.

Quand Benedict leva les yeux vers elles, elles poussèrent de petits cris de rire et refermèrent leurs fenêtres.

Kisara avait cette quiétude propre aux petites communautés, inconnue des grandes villes. Au bout du passage étroit, la rue s’élargit brusquement. Une maison isolée, plus grande que les autres, se dressait au-delà.

Des rosiers un peu négligés poussaient dans le jardin.

Deux femmes inquiètes attendaient devant la porte.

— Ah ! Elle va bien !

Une dame d’âge mûr, vêtue d’une robe-tablier, se précipita vers eux. Silene poussa un long soupir et lui répondit à mi-voix :

— « Elle va bien »… Vous trouvez ça normal ? Ne me dites pas que ça arrive tout le temps.

— Hier soir, j’avais bien fermé la chambre de madame. Maître, seriez-vous passé après moi ? Avez-vous fermé à clé ? La porte ne s’ouvre que de l’extérieur.

— Je…

— Depuis les quelques années que vous m’avez confié madame, je n’avais encore jamais eu à partir ainsi à sa recherche.

— D’accord. C’est ma faute.

L’échange n’avait rien de chaleureux.

L’autre femme vint se placer auprès de Silene. Elle avait la peau brune et des traits gracieux.

Elle inclina la tête devant Violet et Benedict, qui assistaient à la scène sans rien dire. Silene sembla soudain se rappeler qu’ils étaient là.

— P-Pardonnez-moi… Je vais vous présenter. Voici… euh… Misha, qui deviendra ma femme demain. Et Delit, qui s’occupe de ma mère. Je ne vis pas ici. Misha, Delit, ce sont eux qui ont veillé sur maman.

Son expression et ces derniers mots suffirent à leur faire comprendre combien elles devaient se montrer reconnaissantes. Elles reçurent les voyageurs avec tous les égards.

Les futurs mariés avaient encore beaucoup à faire. Ils devaient se rendre chez différentes personnes pour les saluer et ressortirent bientôt, en s’excusant de ne pouvoir mieux s’occuper de leurs invités. Violet et Benedict les laissèrent partir sans s’en formaliser : un toit où se mettre au frais leur suffisait déjà.

Il était presque midi. Delit leur servit un repas, après lequel Benedict commença aussitôt à s’assoupir. Ses forces semblaient l’avoir quitté. Il lutta un moment, puis s’adossa au canapé et ferma les yeux.

Un facteur passait ses journées à faire des livraisons. Benedict avait, en plus, fait le trajet pour récupérer Violet, puis tenté de réparer la moto. Il était à bout.

Assise près de lui, Violet le laissa dormir contre elle. Dans le calme revenu, elle put enfin prêter attention à ce qui l’entourait. Des carillons tintaient à la fenêtre. Depuis la cuisine lui parvenaient les bruits de la vaisselle que Delit lavait. À cela se mêlait la respiration de Benedict endormi. L’après-midi d’été s’écoulait dans une paix parfaite.

Sans avoir sommeil, elle ferma les yeux. Elle avait l’impression de découvrir pour la première fois la douceur des bruits ordinaires d’une maison. Son nouveau foyer, chez les Evergarden, était un manoir si vaste qu’il aurait fallu réunir plusieurs maisons de Kisara pour en égaler la taille. Se trouver là, dans une demeure où elle pouvait simplement être présente et se reposer sans avoir de tâche à accomplir, lui paraissait étrange.

Pourtant, au premier bruit venu de l’entrée, sa main se porta au pistolet dissimulé dans sa veste.

— Tiens, serait-ce la personne qui vient réparer la moto ?

Les pas de Delit résonnèrent vers la porte. Violet regarda Benedict : il avait entrouvert les yeux et posé les doigts sur son arme, lui aussi.

— Tu peux continuer à dormir.

Il referma les paupières, rassuré. Ils se ressemblaient un peu. Avec leurs cheveux et leurs yeux de couleurs voisines, côte à côte, ils auraient presque pu passer pour un frère et une sœur.

Violet allait rejoindre l’entrée pour proposer son aide lorsqu’un appel, parmi les bruits de la maison, l’arrêta. Il venait de l’étage. Elle se rappela qu’à leur arrivée, on y avait reconduit la mère de Silene avec une certaine précipitation. Elle monta l’escalier en bois, puis s’immobilisa dans le couloir pour écouter.

— Chéri…?

C’était la voix d’une femme âgée.

— Ou bien c’est toi, Jonah ?

Elle la prenait sans doute pour un membre de sa famille. Violet répondit doucement derrière la porte :

— C’est Violet. Vous m’avez coiffée ce matin.

── ◇ ──

Le village était petit, mais tous ses habitants participeraient au banquet. Il fallait remercier chacun. Silene et Misha ne terminèrent leur tournée qu’au coucher du soleil.

— Tiens, la mariée n’est pas d’ici ?

— Elle comprend notre langue, mais elle la parle encore un peu maladroitement. C’est charmant.

— Prends bien soin d’elle, Silene. Elle n’a que toi sur qui compter, on dirait.

Les salutations ne l’avaient pas particulièrement gêné. Les questions indiscrètes des femmes plus âgées sur Misha avaient été plus éprouvantes. Timide et peu à l’aise dans les conversations, elle lui avait laissé l’essentiel des réponses. Il en avait la gorge sèche.

— Il fait sombre, maintenant, murmura-t-elle.

Silene acquiesça. D’ordinaire, le village s’apaisait avec le crépuscule. Ce soir, l’effervescence continuait. Tout le monde était d’humeur festive. En songeant que cette agitation était pour Misha et lui, il comprit qu’un mariage ne concernait pas seulement deux personnes. Il lui prit naturellement la main.

Elle eut un petit rire timide.

— Les gens d’ici… sont gentils.

Seule avec lui, elle semblait plus à l’aise pour parler.

— Mon frère m’a élevée à la place de nos parents. Il est mort pendant la Grande Guerre. Je suis heureuse de t’épouser. J’ai… de nouveau une famille.

Elle sourit avec pudeur.

— Madame Delit cuisine très bien. Elle m’a appris les plats que tu aimes. La maison de ta mère… est grande. Elle est belle. Je me dis… qu’on pourrait tous y vivre.

À ces paroles tranquilles, Silene répondit avec une froideur involontaire :

— Tu n’as pas besoin de prendre tant de précautions pour le dire.

Misha s’arrêta. Comme il continuait d’avancer sans lâcher sa main, il la tira et la fit trébucher.

— Pardon, dit-elle.

— Non… excuse-moi aussi.

— C’est moi… Je n’aurais pas dû… Je sais pourtant… que tu as quitté cette maison parce que tu la détestes. Et ta mère aussi.

C’était précisément cette honnêteté, cette attention et cette douceur qui l’avaient séduit chez elle.

— Mais je ne t’ai jamais vraiment demandé pourquoi. Il faut prendre soin de ses parents.

Elle avait aussi des convictions.

La main de Silene devenait moite. Il aurait voulu la lâcher pour l’essuyer, mais resserra sa prise. Il ne voulait pas dégoûter celle qui partagerait désormais sa vie.

— Avec maman… rien ne passe.

Il évitait ses yeux. Elle, au contraire, le regardait franchement.

— Oui.

— C’est comme ça depuis que je suis petit. Ce n’est pas son âge. J’avais un père, moi aussi. Et… un grand frère. Un jour, mon père est parti en emmenant mon frère.

— Pourquoi…?

— J’étais trop jeune pour bien me souvenir. Sans doute… les histoires habituelles. Ils ne s’entendaient pas. Ils se disputaient souvent. J’avais déjà vu l’un ou l’autre sortir de la maison en colère. Alors, cette fois aussi, j’ai cru qu’il reviendrait vite…

Mais il n’était pas revenu.

Pourquoi papa a-t-il emmené mon frère, et pas moi ?

Parce qu’il était l’aîné ? Ils n’avaient que trois ans d’écart. Pourtant, Silene avait toujours eu le sentiment que son père préférait son frère. L’ordre dans lequel il distribuait les cadeaux, le nombre de caresses sur la tête, les mots choisis pour les féliciter : autant de détails insignifiants pour les autres, auxquels un enfant était sensible.

Il a pris celui qu’il aimait le plus. J’en suis sûr… C’est ce que je ressens.

— Après ça, maman a commencé à changer. Petit à petit… elle s’est détraquée, comme une machine dont une vis se détache. Au début, elle m’appelait par le prénom de mon frère. Je lui disais : « Non, je ne suis pas Jonah, je suis Silene. » Elle s’excusait et se corrigeait. Mais elle n’a pas fait que se tromper de prénom.

Misha posa son autre main sur les leurs. Elle essayait d’apaiser la souffrance qu’il avait traversée. Ce geste tout simple le rendit si heureux qu’il en eut presque mal. Voilà ce dont il avait eu besoin. Il le sentit avec une certitude nouvelle.

— Elle s’est mise à me prendre tantôt pour papa, tantôt pour Jonah.

Autrefois, il n’avait pas connu de telles joies.

— Quand elle croit que je suis papa, elle pleure, elle me fait des reproches et elle me frappe. Quand elle me prend pour mon frère, elle me serre dans ses bras et me demande où j’étais. Ça a duré des années.

Il ne se considérait pas comme quelqu’un à plaindre.

— Mais j’ai grandi. J’ai pris de la taille. Et, en fait, je ne ressemble ni à mon frère ni à mon père. Je me suis dit… que c’était… une bonne chose.

Il ne se considérait pas non plus comme heureux. Dans son enfance, il ne trouvait aucun souvenir agréable. Sa mère ne pouvant plus travailler, il avait dû le faire à sa place. Et lorsqu’il rentrait, la même détresse l’attendait.

— Elle ne me confondait plus avec eux.

Les événements s’étaient enchaînés.

— Mais une autre malédiction m’est tombée dessus.

Une suite d’événements douloureux.

— Maintenant, c’est moi qui ne sais plus qui je suis.

Pour y mettre fin, il avait dû s’éloigner d’elle.

— Maman non plus ne sait pas qui je suis. Elle ne se souvient que du petit garçon que j’étais. Delit m’a dit… qu’elle me cherchait, ces derniers temps. Ce n’est pas… un peu ridicule ? J’ai toujours, toujours, toujours…

C’était précisément parce qu’ils étaient de la même famille qu’il avait dû partir.

— …toujours été à ses côtés.

On pouvait le juger sans cœur. Pourtant, c’était la seule chose à laquelle il refusait de renoncer. Les villageois connaissaient son histoire ; c’était la première fois qu’il en parlait à quelqu’un d’extérieur. Il avait grandi, appris un métier, découvert le monde au-delà de Kisara. Il y avait rencontré une jeune fille, en était tombé amoureux et avait enfin échappé à son chagrin. Il ne laisserait personne lui retirer cela.

— Voilà pourquoi je ne vivrai pas avec maman.

Il s’accrochait désespérément à ce bonheur qu’il avait enfin réussi à saisir de ses propres mains.

── ◇ ──

— Je vous attendais.

Delit vint à leur rencontre devant la maison, plusieurs lettres à la main. Leur arrivée avait soulevé un problème pendant l’absence du couple : des amis et des parents éloignés, qui ne pourraient assister au mariage, avaient envoyé des télégrammes de félicitations.

La ville où vivaient Silene et Misha n’était pas très loin. Silene aurait préféré y célébrer le mariage, sans sa mère, mais Misha s’y était opposée. « Il te reste un parent. Tu devrais lui permettre de voir ton mariage. » Ils étaient donc revenus au village, au prix de l’absence de certaines de leurs connaissances actuelles.

— Qu’est-ce qu’on est censés faire de ces messages… pendant la cérémonie ? demanda timidement Silene.

— Les lire à voix haute, avec tout le cœur qu’il faut. Vous n’avez demandé à personne de s’en charger ?

Il se tourna vers Misha. Ni l’un ni l’autre n’avait bénéficié des conseils d’un aîné pour les guider dans les usages du mariage.

— Ça se complique… Quelqu’un d’ici… Peut-être la dame de l’épicerie ?

— Non, on ne peut pas lui demander ça au dernier moment. La cérémonie est demain.

— Dans ce cas, maître, vous n’avez pas non plus préparé votre poème d’amour pour la mariée ? C’est indispensable, vous savez.

La tradition voulait que le marié récite, au cours de la fête, un poème de sa composition exprimant ses sentiments pour celle qu’il aimait.

— Je pensais… ne pas en faire. C’est trop embarrassant.

— Il n’en est pas question ! Un mariage sans cela… Vous décevriez tous vos invités.

Devant cette réprimande redoutable, Silene se recroquevilla.

— Si vous vous mariez ici, vous devez aussi faire des efforts pour offrir un beau moment à tous ceux qui viennent vous féliciter. On ne jette pas les traditions par-dessus bord. Tout le monde vous aide de bon cœur, non ? C’est cela, se soutenir les uns les autres. Vous vous attirerez le malheur si vous ne répondez pas à leur générosité avec la même sincérité.

— Mais…

À qui peut-on demander de l’aide ?

Alertée sans doute par leur discussion animée, une de leurs invitées ouvrit la fenêtre et passa la tête dehors. Elle tenait elle aussi une lettre.

— Mais voilà exactement la personne qu’il nous faut !

— Non… ce sont nos invités.

— C’est une poupée de souvenirs automatiques, n’est-ce pas ? Lire en public, écrire… c’est sa spécialité. Maître, vous pouvez lui confier cela.

L’assurance de Delit ne dissipait pas la gêne de Silene. Il n’arrivait pas à formuler sa demande.

— J’accepte.

— Pardon ?

— J’accepte. Je me chargerai de la lecture et de la rédaction, pour vous remercier de votre hospitalité cette nuit.

Contre toute attente, Violet s’était proposée d’elle-même. Ils se connaissaient depuis moins d’une journée, mais il l’avait trouvée si réservée qu’il ne l’aurait pas imaginée prendre cette initiative.

— C’est une cérémonie importante, après tout.

Les paroles de Violet Evergarden lui pesèrent sur le cœur.

── ◇ ──

Dans la région du bassin d’Eucalypt, la mariée portait une robe rouge aux fines broderies de fil d’or.

Une couronne de fleurs coiffait sa tête, et du rose rehaussait ses paupières et ses lèvres. Le marié, lui, était vêtu d’une robe blanche. Il tenait un bouclier, symbole de la protection du foyer, et une petite épée peinte en or, signe de prospérité.

Ce matin-là, ils parcoururent les rues sous les bénédictions des habitants, puis rejoignirent le banquet sur la place du village. Les préparatifs de la veille avaient donné un résultat splendide. Des roses blanches et rouges décoraient le pavillon, où l’on avait installé deux sièges en lianes tressées.

Autour, les convives avaient déjà pris place aux longues tables. Ils accueillirent les jeunes époux par des applaudissements.

Pour cette journée, ceux qui travaillaient d’ordinaire sans relâche avaient revêtu leurs plus beaux habits : chapeaux richement ornés, robes aux couleurs vives. Les enfants n’étaient pas en reste. Ils couraient parmi les adultes avec d’adorables ailes d’ange attachées dans le dos.

Un orchestre ouvrit les festivités, et l’on servit les plats. Puis vint la danse. Les femmes qui s’y étaient exercées présentèrent d’abord une chorégraphie de groupe, à laquelle les autres invités se mêlèrent peu à peu. Quand le facteur blond entra dans la ronde, les villageoises l’acclamèrent. Malgré ses bottes à talons semblables aux leurs, Benedict dansait avec une aisance éblouissante. À la fin, ce ne furent pas seulement une ou deux jeunes filles qui lui prirent les bras : de ravissantes villageoises l’encerclèrent de toutes parts, provoquant une joyeuse agitation.

Violet, chargée de la lecture, ne chercha pas à briller de la sorte. Elle attendait son tour, immobile et silencieuse. Sa beauté presque irréelle semblait tenir les hommes à distance. Aucun ne lui fit d’avances ; personne n’osa même lui adresser la parole.

Lorsqu’elle s’avança enfin avec les télégrammes, tous les regards convergèrent vers elle. Il fut inutile de réclamer le silence. Quand on désire entendre quelque chose, on se tait de soi-même.

Malgré l’inquiétude des mariés, les villageois, habitués à ces célébrations, avaient assuré le bon déroulement de la fête. Misha se pencha vers l’oreille de Silene.

— Tout semble bien se passer, n’est-ce pas ?

Il avait beau être son époux, la beauté de son visage si proche le troubla.

— Oui… Grâce aux gens du village.

— Ton poème d’amour… était magnifique.

Elle eut un petit rire. Il s’était figé comme une statue pour réciter les vers qu’il lui dédiait, et la nervosité l’avait fait bafouiller. Il devait avoir eu l’air bien drôle.

— Mademoiselle Violet a écrit presque tout le poème…

— Oui. Tu ne m’avais jamais… dit de telles choses.

— Ne te moque pas trop de moi… Ce genre de déclarations me met mal à l’aise.

— Nous avons eu de la chance de rencontrer ces voyageurs. Ta mère aussi avait l’air de passer un bon moment.

— Je l’espère…

Sa voix s’assombrit. Il avait prié pour qu’elle reste tranquille, au moins ce jour-là. Pourtant, au milieu de la cérémonie, elle s’était mise à errer sans but, puis à le chercher. Il avait demandé à Delit de la raccompagner chez elle. Les villageois connaissaient la situation et n’avaient pas fait d’histoires. C’était lui que cela avait bouleversé.

Quelle honte.

Sa mère, à l’esprit brisé, lui semblait avoir gâché le plus beau jour de sa vie.

Heureusement que c’est Misha que j’ai épousée.

D’autres auraient pu se mettre en colère. Comme lui.

Heureusement… que c’est Misha.

Il prit sa main et suivit du doigt le contour de l’alliance qu’il y avait glissée. Il n’était plus seul. Le contact de la bague rendait cette réalité tangible.

— Pour terminer, voici une lettre de la mère du marié. Elle y adresse ses vœux à son fils, monsieur Silene, en ce jour merveilleux de son mariage.

Les applaudissements éclatèrent. Déconcerté, Silene regarda autour de lui. Misha semblait croire qu’il s’agissait d’une étape prévue dans la cérémonie, mais personne ne l’en avait averti.

— Monsieur Silene, permettez-moi de vous remercier de nous avoir invités à partager un moment aussi précieux.

Violet sortit la lettre qu’elle avait déjà à la main la veille et ouvrit l’enveloppe.

— À la demande de votre mère, je vais vous lire les vœux qu’elle vous adresse, avec tous les sentiments qu’elle y a confiés.

On ne m’en a pas parlé. Personne… ne m’a parlé de ça.

Ne devait-il pas l’arrêter ? Que pouvait dire de cohérent une personne dont l’esprit était aussi abîmé ? Ses propos étranges allaient seulement troubler l’assistance. Il esquissa un mouvement pour se lever.

Les yeux bleus de la poupée de souvenirs automatiques le clouèrent sur place, comme s’ils avaient cousu son ombre au sol.

— Ces mots vous paraîtront peut-être un peu abstraits. Je vous prie de les écouter.

Un souffle passa entre ses lèvres de rose. Elle commença à lire, d’une voix qui donnait à ces vœux la cadence d’un poème.

« Je sais que je ne suis jamais aussi belle que dans le reflet de tes yeux. C’est parce que je te chéris comme on contemple une fleur. Dans tes pupilles, je vois briller des étoiles. C’est parce que, pour moi, tu es éblouissant.

« Quand tu étais petit, tu ne savais pas parler. Je t’ai appris les mots pour que tu puisses le faire, tu te souviens ? La couleur du ciel, la fraîcheur de la rosée nocturne, ce que tu disais après une bêtise… Si seulement je pouvais te transmettre la joie que j’éprouvais à en parler avec toi. As-tu compris que, même dans mes paroles les plus dures, il y avait de l’amour ? Et, de la même manière, quelles que soient les blessures que tu aies pu me faire, ta seule naissance les efface. Cela, tu ne le sais pas, n’est-ce pas ?

« Mon fils. Connais-tu la beauté des yeux de celle qui partagera désormais ta vie ? Peux-tu te rappeler leur couleur, même en fermant les tiens ? Brillent-ils ? Si tu te trouves beau dans leur reflet, c’est qu’elle t’aime. Mais ne crois jamais cet amour acquis. Ne le néglige pas. C’est parce qu’on le polit qu’un joyau conserve son éclat. Ce joyau, c’est à toi seul qu’il est confié. Ne néglige pas l’amour.

« Mon fils. As-tu déjà regardé au fond de mes yeux ? Sinon, je t’en prie, essaie. La nuit les a déjà enveloppés, mais dans le ciel nocturne, les étoiles brillent encore. Approche-toi simplement, en silence, et regarde. Si ce qui apparaît dans mes yeux, ce qui s’y reflète, te semble beau, c’est que tu m’aimes.

« Je ne peux pas dire grand-chose. Alors, je t’en prie, regarde. Fais-le quand l’inquiétude te gagne. Où que tu ailles, mes yeux devraient pouvoir rester pour toi l’une des belles choses de ce monde. C’est une promesse entre toi et moi. Mon fils, voilà l’amour que je te porte. Alors, je t’en prie, n’oublie pas la couleur de mes yeux. »

Les applaudissements frémirent comme une première ride sur l’eau, puis s’amplifièrent jusqu’à devenir une vague. Violet s’inclina avec la grâce d’une poupée de souvenirs automatiques et se retira.

Silene ne se rappelait pas la couleur des yeux de sa mère. Il avait pourtant été avec elle aujourd’hui. Et hier.

— Silene ? Ça va ?

Impossible de se souvenir. Il avait évité de la regarder. Volontairement.

— Silene.

Entendre le prénom d’un autre chaque fois qu’il croisait ses yeux était trop douloureux. Il n’était pas celui qu’elle cherchait. Quoi qu’il fasse, il ne pouvait répondre à son attente.

— Dis, Silene…

Si son père l’avait emmené à la place de son frère, peut-être sa mère n’aurait-elle pas été aussi profondément brisée.

— Mon chéri…

Si, au lieu d’un fils que ni son père ni sa mère ne semblait désirer, elle avait eu un meilleur enfant…

Quelle honte.

S’il supportait si mal ce qui était embarrassant…

Quelle honte.

…c’était parce que cela lui rappelait…

Quelle honte.

…qu’il était lui-même, pour quelqu’un, une source de honte.

— Mon chéri, ne pleure pas.

Ce fut lorsque Misha essuya ses joues qu’il comprit qu’il pleurait. Il détourna vivement la tête. Les larmes redoublèrent.

Quelle honte. Quelle honte. J’ai… tellement honte de moi.

La lettre l’avait atteint en plein cœur. Il avait honte d’avoir porté jusqu’à ce jour un passé qu’il n’arrivait pas à aimer, honte d’avoir fui celle qu’il aurait dû protéger. Sa mère le croyait absent. Et même avec son esprit brisé, elle était partie à sa recherche.

— Pardon… Je vais m’absenter un instant.

Il se leva pour quitter la cérémonie.

— Tu vas voir ta mère ?

Il hocha la tête, retenant ses larmes. Misha posa la main dans son dos et le poussa doucement.

— Vas-y.

Il se jugeait le pire des mariés pour abandonner ainsi la fête, mais se fraya un chemin parmi les invités. Son départ ne ralentit pas leur enthousiasme : les danses reprenaient.

Il parcourut la rue étroite jusqu’à la maison où il avait vécu avec sa mère. Cette maison qu’il avait quittée comme on prend la fuite, il s’y hâtait désormais. Devant la porte, Violet Evergarden l’attendait, alors qu’il l’avait laissée au banquet. La moto de Benedict n’était plus là. Les réparations devaient être achevées.

— Merci de nous avoir reçus.

Ils comptaient donc partir avant la fin de la fête.

— Merci à vous… Enfin, merci beaucoup. Ces paroles m’ont fait comprendre… mes erreurs. Maman a dû vous raconter des choses sans queue ni tête, et vous… vous en avez fait cette belle lettre, n’est-ce pas ? Elle vous a donné du travail… Elle fait souvent des demandes déraisonnables. C’était déjà comme ça quand nous vivions ensemble. Aujourd’hui encore, quand on lui a dit que c’était le mariage, elle s’est obstinée à réclamer un chapeau blanc vendu depuis des années…

— Pardonnez-moi d’avoir pris cette initiative.

— Non, ce n’est rien…

— Pendant votre absence et celle de madame Misha, votre mère m’a confié une mission. Elle souhaitait seulement que je vous remette sa lettre. J’ai dépassé sa demande. Elle craignait que vous ne la lisiez pas si elle vous la donnait… J’ai donc choisi une façon de vous transmettre ses paroles avec certitude. Car aucune lettre ne mérite de ne pas être remise.

Silene fronça les sourcils. Il pouvait imaginer sa mère lui confiant une lettre. Mais qu’elle ait dit qu’il risquait de ne pas la lire lui semblait étrange.

— Pourquoi aurait-elle dit ça… que je ne la lirais peut-être pas ?

— Parce qu’elle vous cause toujours des soucis, selon elle. Depuis qu’une partie de sa famille est partie, elle vous a imposé beaucoup de souvenirs douloureux et de solitude.

C’est un mensonge.

— Non. C’est bizarre.

— Qu’est-ce qui vous paraît bizarre ?

C’est un mensonge. C’est un mensonge.

— Elle… ne peut pas dire quelque chose d’aussi raisonnable. Elle dit : « Je veux faire ceci », « Je veux faire cela. » Mais… c’est étrange. On dirait presque… enfin…

Ce n’est pas possible.

— Cela n’a rien d’étrange. Pendant toute notre conversation, votre mère était lucide. Elle l’a été aussi un instant lors de notre première rencontre. Elle m’a parlé de vous.

Ce n’est pas possible.

Il passa à côté de Violet en chancelant et ouvrit la porte. Derrière lui, sa voix retentit :

— Nous allons donc prendre congé.

Sans même se retourner, il monta jusqu’à la chambre de sa mère. Que faisait-elle dans cette pièce qu’on ne pouvait fermer à clé que de l’extérieur ? Il retira le cadenas et tourna la poignée. Un courant d’air circulait. La fenêtre devait être ouverte.

Sa mère se tenait devant elle, les yeux tournés vers le centre du village où se poursuivait la fête.

— M-Maman.

Il l’appela.

— Maman.

Encore. Tant de fois déjà, il l’avait appelée ainsi. Elle tourna la tête vers lui, puis regarda de nouveau dehors.

— Un peu de silence… Jonah.

Elle se retournait rarement pour le regarder.

— Maman… Maman… M-Maman…

Depuis que leur famille s’était défaite, pas une seule fois elle ne l’avait regardé en sachant qui il était.

— Je suis occupée à quelque chose de très important.

Pas une seule fois.

— Je me demande où est Silene.

— Maman… je suis là.

Sa voix avait retrouvé celle d’un enfant. Elle tressaillit, puis se tourna lentement vers lui. Elle le détailla de la tête aux pieds avec curiosité. Son regard n’était plus le même.

Silene plongea dans ses yeux. Ils étaient d’un ambre magnifique.

Ah… oui. C’était cette couleur.

La même que les siens. Il s’en souvenait maintenant.

Elle vint près de lui et posa sur sa joue une main constellée de taches brunes. Il ne cessait de pleurer.

— Voyons… ne pleure pas.

Elle avait l’air heureuse.

— Comme tu as grandi, Silene.

Dans ses yeux ambrés, il n’y avait que lui.

— Félicitations… pour ton mariage.

Elle sourit. À cet instant, sa mère était indéniablement lucide. Mais lorsqu’il la serra dans ses bras, cette lucidité s’évanouit.

— Dis, où est Silene ?

— Je… ne partirai plus.

Son amour, pourtant, était bien là.

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