VIOLET EVER T2 - CHAPITRE 8
La fille soldat et son « tout »
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Traduction : Raitei
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Les champs de bataille ressemblaient à un vol de papillons. Des vies y voletaient, emportées de-ci de-là, sans fin ni destination.
— Je vais neutraliser leur artillerie d’avant-garde.
La guerre ressemblait au commerce. Mensonges et vérités s’y mêlaient aux tractations et aux tromperies. Tout se mesurait en pertes et en profits.
— Je te couvrirai. Mais, Violet, tu n’es pas seule à mener ce combat. Ne l’oublie pas.
Plus les conflits prenaient de l’ampleur, moins ceux qui les avaient déclenchés risquaient de se retrouver sur le champ de bataille. Ils jetaient leurs soldats dans les flammes comme on avançait des pions sur un échiquier.
— Je le sais. Toutefois, je peux ouvrir une brèche à moi seule. J’en conclus qu’il est inutile d’exposer les autres.
On parlait des soldats comme d’un ensemble. Pourtant, cet ensemble n’était jamais qu’une multitude d’individus.
— La guerre n’est pas ton affaire personnelle. La victoire exige la coopération de tous.
Parmi tant d’hommes réunis, certains devaient bien finir par nouer des liens étroits.
— Je comprends. En tant que soldat, je vous apporterai la victoire, major. Et je vous protégerai. C’est ma raison d’être.
La couleur de leur peau, la langue qu’ils parlaient, les vêtements qu’ils portaient pouvaient les opposer ; au fond, ils étaient tous faits de la même matière. Une fois leurs corps démembrés, rien ne distinguait leur sang, leur chair ou leurs os. Les jeunes hommes des pays enneigés comme les garçons du Sud s’enfonçaient dans une terre qui n’était celle d’aucun d’eux.
— Ne t’inquiète pas pour moi. Pense d’abord à ta propre sécurité.
Au nom d’une cause supérieure, on parlait de la vie et de la mort comme d’une évidence.
— Major, je suis votre outil. Votre arme. Les armes… existent pour protéger ceux qui les manient. Ne me dites pas cela, je vous en prie. Le mot que vous employez toujours… suffit à me donner un ordre. Dites-le. « Tue. »
Mais qu’advenait-il lorsque cette cause disparaissait ?
Les yeux d’émeraude s’assombrirent. Au milieu de la prairie en flammes et des nuages de terre soulevés par les combats, le maître et sa subordonnée se regardaient.
La créature que gardait ce maître était un monstre de beauté. Un monstre fier de sa suprématie au combat, aussi ignorant qu’innocent. Jusqu’au jour où ses paupières se fermeraient pour toujours, elle ne saurait pas que son corps brûlait. Il y avait pour elle une condamnation, mais aucun salut. Ses mains ne s’étaient jamais refermées sur rien, et elle continuerait sans doute à vivre ainsi.
— Violet.
Tel devait être son destin.
— Tue.
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On appelait Guerre continentale le long conflit qui avait opposé les nations alliées du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest. Le Nord et le Sud se disputaient les ressources ; l’Est et l’Ouest s’affrontaient pour des questions de religion. Des intérêts communs avaient rapproché le Nord de l’Est, et le Sud de l’Ouest. Les conflits s’étaient enchevêtrés jusqu’au dénouement : la défaite du Nord-Est et la victoire du Sud-Ouest.
À l’origine, le profond déséquilibre des échanges commerciaux entre le Sud et le Nord avait poussé ce dernier à prendre les armes. Aussi la victoire suscitait-elle de nombreuses critiques, jusque dans les pays demeurés en dehors du conflit.
Restait la question essentielle des réparations. Sous la pression des autres nations, le Sud avait limité ses exigences au démantèlement des installations militaires de fabrication et de stockage des armes et des munitions, ainsi qu’au désarmement et à la confiscation des technologies du Nord. Car, si les ressources naturelles y étaient rares, son industrie mécanique surpassait celle du Sud.
L’absence d’autres sanctions pouvait donner l’apparence d’une paix clémente. Pourtant, derrière elle, une domination tacite s’était installée.
À l’Est et à l’Ouest, la réconciliation était tout aussi superficielle. Victorieux, l’Ouest n’avait pas interdit les croyances orientales et avait proposé une coexistence. Mais celle-ci s’accompagnait de prélèvements imposés aux Églises de l’Est au profit de l’Ouest : il ne s’agissait donc pas d’un véritable compromis.
Les habitants de l’Est se voyaient également interdire le pèlerinage à Intense, haut lieu sacré de leur religion commune, où s’était jouée la bataille décisive. Le continent était immense et comptait une multitude d’États.
Ce que l’on réunissait sous le nom de Guerre continentale n’était, en définitive, qu’un des conflits où les grandes puissances s’affrontaient pour contenir leurs ambitions respectives. Du moins les nations concernées connaissaient-elles désormais une paix provisoire.
Aux réparations s’ajoutait une autre question : le sort des soldats blessés. Une fois la guerre finie, l’armée retrouvait sa mission de défense du territoire. Pour ceux qui avaient été meurtris au combat, l’heure était d’abord aux soins.
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Leidenschaftlich, l’un des pays victorieux, possédait un hôpital militaire sur une colline peu élevée, nommée Enchaîné. La route, ouverte au milieu d’une forêt dense, était si étroite que le croisement d’une automobile et d’une voiture à cheval exigeait prudence et habileté. L’établissement avait d’abord été un lieu de villégiature réservé à l’armée. On l’avait transformé à la hâte pour remédier au manque d’hôpitaux : la guerre avait fait tant de blessés que les lits ne suffisaient plus.
Il fallait aussi prendre garde aux écureuils et aux lapins qui traversaient la chaussée. Après trois panneaux environ rappelant leur présence, on apercevait enfin le bâtiment. Un vaste jardin témoignait encore du confort de l’ancienne résidence. On y trouvait des terrains pour les jeux de balle et des chemins propices aux promenades paisibles sous les arbres. Ces espaces aujourd’hui délaissés retrouveraient sans doute bientôt leur utilité. Les visites des familles se multipliant, une ligne régulière de diligences avait récemment été mise en service. Les enfants qu’elles amenaient se mettaient à jouer ensemble, même lorsqu’ils ne se connaissaient pas.
Parmi les passagers qui descendirent se trouvait un homme particulièrement élégant. Sur sa chemise blanche, il portait un gilet à carreaux ton sur ton ; son pantalon ample, bordeaux, était orné de cordons de daim. Une étoffe à carreaux flottait à sa ceinture. Ses cheveux cramoisis, assez longs, étaient attachés derrière sa tête.
Il semblait connaître beaucoup de monde : infirmières, patients et proches le saluaient, et il répondait à chacun avec affabilité, sans hésiter sur le chemin à prendre.
Il monta les escaliers et parcourut les couloirs. Les fenêtres offraient ce que la colline d’Enchaîné avait de plus beau : au-delà des bois se déployait Leiden, la capitale portuaire. Au loin, une mouette s’éloignait. L’été commençait, et le vent de la montagne apportait par les fenêtres ouvertes le parfum des fleurs fraîchement écloses.
L’homme frappa, puis entra dans une salle commune. Les patients étaient manifestement répartis selon leur sexe : même si des rideaux cachaient certains lits, toutes les personnes installées là étaient des femmes.
— Monsieur Hodgins, elle s’est réveillée… Elle nous a donné du fil à retordre.
L’infirmière qui accompagnait une patiente lui avait annoncé la nouvelle d’une voix lasse. Hodgins en resta interdit.
— Vraiment ? Elle est réveillée ?!
Sa voix monta dans les aigus et résonna dans la salle, mêlant surprise, joie et une pointe d’inquiétude. Il chercha nerveusement du regard.
La jeune fille reposait sur un lit dont les tubes métalliques blancs étaient piqués de rouille. Elle contemplait ses mains. Ses yeux d’un bleu limpide examinaient avec étonnement les membres artificiels qui semblaient avoir été greffés de force à ses épaules. Ses cheveux avaient poussé sans être égalisés, mais s’étalaient avec la souplesse dorée d’une mer d’épis de riz. Sa beauté suffisait à couper le souffle.
Il s’approchait encore, cherchant quoi dire, lorsqu’elle le remarqua et ouvrit la bouche.
— Major… où est… le major Gil… bert ?
Ses lèvres desséchées se fendillèrent, laissant perler du sang.
— Petite Violet… tu nous as fait une véritable Belle au bois dormant.
Comme les autres patientes, elle était une soldate blessée. Elle avait été la force cachée de l’armée de Leidenschaftlich, agissant dans l’ombre sans figurer sur aucun registre. Une arme qu’un seul homme savait manier : Violet.
— Tu… me reconnais ? C’est Hodgins. Je commandais les unités de Leidenschaftlich à Intense. Nous nous sommes salués la veille de la dernière bataille, tu te souviens ? Je m’inquiétais de ne pas te voir te réveiller.
À ses yeux, elle était surtout la jeune fille que son meilleur ami avait élevée. Les autres patientes commençant à chuchoter, il tira les rideaux et s’assit près du lit. Violet fixa l’interstice entre les tentures, comme si elle attendait encore quelqu’un.
— Et le major…?
— Il n’est pas là. Il est… très occupé par les suites de la victoire. Il ne peut pas venir pour l’instant.
— Alors… alors… il est vivant, n’est-ce pas…?!
— Oui… c’est cela.
— Et ses blessures ? Comment vont-elles ?
Décontenancé par sa fébrilité, Hodgins chercha une réponse.
— Il était moins gravement blessé que toi. Tu devrais surtout te préoccuper de ton propre état.
— Ce qui m’arrive… n’a aucune import…
Elle s’interrompit pour scruter ses yeux avec méfiance.
— Cette information est-elle exacte ?
Son regard était glacial. Sa beauté même rendait cette froideur plus inquiétante. Hodgins soutint pourtant ses yeux bleus sans ciller et lui adressa, en contraste, un sourire enjoué.
— Ne t’inquiète pas, petite Violet. C’est lui qui m’a demandé de venir te voir.
Il parlait doucement, s’efforçant de rendre l’atmosphère chaleureuse. C’était sa spécialité. Flatter ses supérieurs ou se faire admettre dans la chambre d’une dame exigeait des démarches différentes, mais reposait sur la même technique. Il fallait d’abord gagner la confiance de l’autre.
— Le major… vous l’a demandé ?
— Oui. Nous sommes meilleurs amis depuis l’académie militaire. Quand il arrive quelque chose à l’un, l’autre est toujours là. Nous nous connaissons peut-être mieux que nos propres parents ne nous connaissent. C’est pour cela qu’il t’a confiée à moi. Gilbert se soucie de toi. Ma présence en est la preuve. Même si tu m’as peut-être oublié…
— Non… major Hodgins. Je me souviens. C’était la deuxième fois… que nous nous rencontrions.
— Tu te souviens même de la première ? Tu… ne l’as pas dit, la veille de la bataille.
Lors de leurs retrouvailles, il lui avait pourtant déclaré : « Alors, petite Violet… Nous nous sommes déjà rencontrés, mais tu ne dois pas t’en souvenir. Disons que je te connais mieux que tu ne me connais. Appelle-moi major Hodgins. » Elle s’était contentée de le saluer.
— Je n’avais pas compris que vous attendiez une réponse.
— Tu te rappelles vraiment… notre rencontre sur le terrain d’entraînement ?
— Je ne connaissais pas encore les mots. Je ne comprenais donc pas ce qui se disait. Mais le major Hodgins était très proche du major… du major Gilbert.
Il l’avait crue indifférente à tout cela. La joie l’emporta sur la surprise. La tension entre eux se dissipa un peu : Violet se souvenait de Hodgins, et Hodgins savait désormais qu’elle se souvenait de lui.
— Je vois… Il va bien, alors…?
Elle ferma les yeux et poussa un soupir de soulagement. C’était peut-être à cela que l’infirmière faisait allusion. Une patiente qui ne posait de questions que sur Gilbert, quoi qu’on lui dise, devait en effet donner du fil à retordre.
— Votre unité a joué un rôle déterminant. Vous avez subi de lourdes pertes, mais… toutes les unités en ont subi. Comme prévu, vous avez désorganisé les forces du Nord, et nous avons pu porter le coup décisif.
— Les médecins m’ont dit… que nous avions gagné la Grande Guerre. Mais je ne me souviens pas… de la fin.
— Tu étais couchée sur Gilbert. Vous aviez tous les deux perdu connaissance. Un de vos camarades a appelé des renforts, et on vous a secourus. Il s’en est fallu de peu, mais vous avez survécu. Toi, surtout, tu avais perdu une quantité effroyable de sang.
Une telle résistance… ça dépasse l’humain.
Les mots lui étaient montés à la gorge, mais il les retint.
— Quelle mission… le major accomplit-il actuellement ? Quand dois-je le rejoindre ? Mon corps… ne bouge pas, mais… d’ici quelques jours, tout rentrera dans l’ordre. Le major aussi avait été gravement blessé. Son œil…
Sa voix faiblit.
— Je n’ai pas pu le protéger. Je voudrais au moins rester auprès de lui pour remplacer cet œil.
Ce n’est pas bon… de croire aussi aveuglément… en quelqu’un.
Depuis son réveil, elle n’avait pas déploré une seule fois la perte de ses bras. Toutes ses inquiétudes allaient à un homme absent. Hodgins ne pouvait approuver une telle dévotion.
La confiance et la foi, ce sont deux choses différentes.
Chez Violet, cela tenait de la foi. Hodgins, lui, raisonnait en pesant les pertes et les profits. Qu’il s’agisse de biens ou d’amour, mieux valait ne pas accorder trop de prix à quoi que ce soit : une trahison ou une disparition soudaine en devenait autrement insupportable. Son tempérament était chaleureux, volontiers passionné dans ses rapports avec les autres, mais son jugement restait froid.
— Ce n’est pas possible, petite Violet. C’est de ton corps à toi qu’il faut t’occuper. Tes bras… tu as dû le remarquer, mais il n’y avait plus rien à faire. J’aurais voulu qu’on te pose… des prothèses plus discrètes. Seulement, c’est un hôpital militaire. On t’a donné des modèles conçus pour le combat. Je suis désolé.
— Il est préférable qu’ils soient solides. Pourquoi vous excusez-vous, major Hodgins ?
Il haussa les épaules, incapable de répondre.
— Je me le demande…
Ses sourcils s’abaissèrent en une expression embarrassée. La conversation s’arrêta là. Un silence tomba entre eux, d’autant plus pesant que la salle était calme.
— Petite Violet, tu voudrais manger quelque chose ?
Le tic-tac de l’horloge accrochée au mur.
— Non, major Hodgins.
Les voix basses des infirmières et des patientes.
— Tu ne veux pas… un peu d’eau ?
Leurs respirations.
— Ce n’est pas nécessaire.
Chaque bruit paraissait résonner trop fort. Dans l’esprit de Hodgins, ses sujets de conversation étaient autant de balles que Violet tranchait avec Witchcraft, sa hache de guerre. Impossible d’avancer.
Voilà qui est embêtant. Moi, ne pas savoir quoi dire à une fille…
Il se lamenta intérieurement. La Pucelle de Leidenschaftlich était décidément difficile à satisfaire. Leur seul point commun était Gilbert Bougainvillea. Mais elle lui était si dévouée que son premier réflexe, en ouvrant les yeux, avait été de le réclamer. Parler de lui ne risquait-il pas de raviver le manque ?
Encore faudrait-il… qu’elle éprouve de la solitude. Elle a l’air… obsédée par lui, en tout cas.
Cette œuvre d’art raffinée, presque inanimée, pouvait-elle vraiment être vivante ? Était-elle vivante ou morte ? Et si elle était vivante, qu’est-ce qui lui procurait du plaisir ?
Ah, Gilbert… tu m’as confié une tâche bien compliquée.
On ne pouvait pas ranger toute l’humanité dans deux catégories. Il y avait pourtant ceux qui supportaient le silence, et les autres. Hodgins appartenait plutôt aux autres. Il baissa machinalement ses yeux gris-bleu vers ses chaussures, qu’il faisait bouger sans but, puis aperçut de quoi le tirer d’affaire.
— Mais oui ! Je t’ai apporté des cadeaux ! Les infirmières m’ont dit de ne pas trop encombrer, alors je me suis retenu, mais j’ai quand même accumulé quelques petites choses. Regarde.
Il sortit des sacs en papier de sous le lit. Violet ne pouvant se redresser, il se tourna vers elle et lui montra un chat noir en peluche. Elle réagit à peine. Il tira ensuite du sac un félin au pelage rayé, puis un chien. Il les aligna et leur fit exécuter une révérence.
— Bonjour !
Toujours aussi peu de réaction.
— Ça… ne te plaît pas ?
— Quoi donc ?
— Mes cadeaux. Ils ne te plaisent pas ?
Violet cligna de ses grands yeux, faisant frémir ses cils dorés.
— Pour moi…?
Elle paraissait réellement perplexe.
— Pourquoi pour moi ?
— Tu as été blessée, tu es à l’hôpital. C’est normal qu’on t’apporte des cadeaux quand on vient te voir. Ah… tu n’avais donc jamais été hospitalisée. C’est ma façon de te dire : « Remets-toi vite. » Tes affaires ont disparu… dans le désordre de l’après-guerre. Tu n’as plus rien. Alors, pour que ta chambre soit moins triste…
Il sursauta. Violet venait de laisser échapper un souffle qui ressemblait à un cri étouffé.
— Petite Violet ? Ça va ?
— La broche…
— Violet ?
— Ma broche… ma broche en émeraude… Le major me l’a offerte. Si elle a disparu, il faut que je la cherche. C’est lui… qui me l’a offerte…!
Elle tendit le cou et tenta de se soulever. Hodgins se précipita pour l’en empêcher, mais elle était incapable de se lever, même sans qu’il la retienne.
— Pourquoi ? Pourquoi… ?
Après plusieurs mois de coma et la perte de ses deux bras, remplacés par des prothèses, elle ne pouvait pas se remettre à marcher d’un instant à l’autre. Ses membres artificiels grincèrent.
Alors qu’elle menaçait de s’affaisser, Hodgins lui maintint les épaules.
Vu de l’extérieur, on aurait pu croire qu’il la plaquait brutalement contre le lit.
Épargne-moi ça…
Le gentleman en lui ne supportait pas de traiter ainsi la jeune soldate que son meilleur ami lui avait confiée, une jeune fille affaiblie par la perte de ses bras.
— Il suffit qu’elle soit en émeraude ? Je t’en rachèterai une, d’accord ?
Violet secoua faiblement la tête.
— Elle… ne peut pas être remplacée.
Elle ferma les yeux, comme pour contenir quelque chose. Il comprit combien cet objet comptait.
— Très bien. Je la retrouverai et je la rachèterai. Ne t’inquiète pas, petite Violet.
Il avait promis sans réfléchir.
— Vous le pouvez…?
Elle cessa aussitôt de résister. Il prit un air assuré et hocha la tête.
— Probablement. Elle a dû finir au marché noir. Je vais contacter un marchand que je connais. Mais je t’en prie, ne songe pas à partir à sa recherche dans ton état. En attendant, tu ne pourrais pas te contenter de ces compagnons ? Une peluche et une broche, ça n’a… pas grand-chose à voir, mais… elles sont mignonnes, non ? Celle-ci ressemble exactement à une peluche que j’avais autrefois. Tu aurais préféré des lapins ou des ours ?
— Je ne sais pas.
— Laquelle trouves-tu la plus mignonne ? Si tu étais obligée d’en choisir une, ce serait laquelle ?
On ne lui avait certainement jamais posé pareille question. Ses yeux passèrent silencieusement d’une peluche à l’autre.
— Et si le monde devait s’écrouler faute de réponse ? Attention : trois, deux, un ! Réponds !
— C’est impossible… Le chien… peut-être ?
— Mickey, alors ! Ah, c’est le nom du chien que j’avais. Je vais le mettre près de toi. Tu entends, Mickey ? Elle t’a choisi. Quelle chance !
Il posa le chien près du visage de Violet et se frotta la poitrine, soulagé de la voir enfin se calmer. Une sueur froide lui coulait dans le dos. Elle parut d’abord indifférente, puis approcha la tête de la peluche et la frôla du visage.
Hodgins l’observa un instant avant de reprendre :
— Petite Violet, il y a beaucoup de monde ici. Si une chambre individuelle se libère, on t’y installe ? Les formalités sont déjà réglées. Cela fait… plusieurs mois depuis la bataille. Au début, la salle débordait, on n’avait même pas assez de lits. Maintenant, il y a enfin moins de patients… même si c’est surtout parce que beaucoup de ceux qu’on avait amenés sont morts… Alors… des chambres devraient se libérer. Tu pourras y mettre les autres peluches aussi…
Était-ce la première fois qu’elle en touchait une ? La douceur de ce corps sans consistance semblait lui plaire. Elle ferma les yeux et frotta son nez contre le ventre du chien. Elle ne savait pas encore se servir de ses prothèses et ne pouvait toucher la peluche qu’avec la tête. Quand elle le poussait trop loin, elle étirait le cou pour y poser de nouveau la joue.
— Et puis…
Il oublia la suite en la regardant.
— Euh…
Ses gestes étaient si naturels.
— Tu trouves ça… amusant… de toucher la peluche ?
— Je ne comprends pas « amusant ». Mais je crois que j’ai envie de continuer.
Sa voix s’était adoucie, peut-être parce que l’angoisse et la tension retombaient. Il retint le chien, qui glissait encore loin de son nez, et elle le remercia poliment.
Elle était… ce genre d’enfant ?
Un sentiment nouveau germa en lui. Ce n’était ni de la peur, ni de l’agacement, ni le désir de la maîtriser. C’était quelque chose de plus doux.
— Je vois… Oui, moi aussi, je faisais ça autrefois. Les petits… ah, ne le prends pas mal, mais… les petits font souvent ça. Leurs parents ne peuvent pas toujours s’occuper d’eux.
— Je ne connais pas mes parents.
— Ah, oui… c’est vrai.
Les enfants cherchaient du réconfort auprès de leurs poupées et de leurs animaux en peluche. Ceux-ci ne les protégeaient pourtant pas réellement de l’insécurité ni des milieux qui les faisaient souffrir. Ce n’étaient que des substituts à la protection dont leur enfance avait besoin.
Elle était… capable de chercher ce genre de réconfort ?
Cette seule réaction ne lui permettait pas d’en juger.
Ou plutôt… elle ne tiendrait pas sans ça ? En ce moment, elle est vraiment… toute seule.
— Euh… qu’est-ce que je disais ? Ah, oui. Si tu as besoin d’autre chose… de quoi que ce soit… dis-le-moi. Gilbert t’a confiée à moi. Si quelque chose ne va pas, je ferai mon possible pour y remédier. Je raconte un peu n’importe quoi, hein ? Quand tu t’es réveillée, j’étais… un peu… bouleversé, et je me suis mis à trop parler.
— Merci beaucoup, répondit simplement Violet.
Il savait garder un visage impassible. Son sourire ne bougea pas, mais ce qu’il dissimulait avait changé du tout au tout.
Alors… c’était donc ça ?
Il avait eu peu d’occasions de connaître Violet : lors de l’horrible spectacle sur le terrain d’entraînement, où il avait retrouvé Gilbert après leurs promotions, puis la veille de la bataille finale.
Depuis la fin des combats, il était venu la voir souvent. Elle n’avait ni parents, ni frères, ni sœurs. Pas d’amis non plus. Hodgins était son seul visiteur.
Je sais pourtant de quoi elle est capable. Combien de gens elle peut tuer…
Peut-être fallait-il cesser de voir en elle une arme. Mettre fin à cette folie.
Ah… c’est…
Il lui suffisait de lui parler normalement, de regarder ses gestes, pour comprendre.
Non, ça ne va pas. Ça… Gilbert, tu…
— Major Hodgins ?
Ce n’est… qu’une jeune fille, non ?
Il eut l’impression qu’on venait de lui creuser le cœur à la petite cuillère. Elle était si démoniaque au combat qu’il l’avait oublié. Qu’il avait préféré ne pas le voir. Sans doute tous ceux qui l’avaient aperçue dans l’armée de Leidenschaftlich avaient-ils fait de même.
— Si on me confie… quelque chose d’aussi fragile, est-ce que je ne risque pas de le briser ?
Violet n’était qu’une enfant qui, hors du combat, ne faisait rien. Elle ne figurait sur aucun registre et avait grandi sans connaître la vie au-delà du champ de bataille. C’était une arme douée de beauté. Un bien. Une ressource. Une fille soldat à qui l’on accordait le droit de vivre en échange de ses prouesses n’avait pas besoin de connaissances superflues.
Qui aurait cru que la voir combattre inspirerait une peur telle qu’on n’oserait plus lui adresser la parole ? Son apparence déjà adulte éveillait chez les hommes le désir plutôt qu’un instinct paternel. Personne ne la traitait comme une enfant.
Pourtant, celle que j’ai devant moi…
— Fais-en ce que tu veux. C’est à toi, maintenant.
— Très bien.
Devant lui se trouvait la jeune fille dont Gilbert Bougainvillea avait fait une « personne ». C’était lui qui lui avait appris à parler et à se conduire. S’occuper d’elle tout en commandant ses troupes en pleine guerre avait dû être terriblement difficile. Hodgins savait d’où ils étaient partis.
— Major Hodgins, quelque chose ne va pas ?
— Non, rien. Tu n’as… besoin de rien d’autre ?
En reprenant les sacs, il se sentit pourrir de l’intérieur. Il essaya de se rappeler comment il avait considéré Violet jusqu’alors.
Ce jour-là, j’ai… parié sur toi.
Il ne se souvenait même plus de ce qu’il avait acheté avec les cigarettes gagnées. Gilbert avait obstinément refusé sa part.
Je m’étais dit que tu serais utile à l’armée.
Elle l’avait été, au-delà de toute attente. Lors de la bataille finale, elle avait provoqué la désorganisation sur laquelle reposait la stratégie de Gilbert. Ce n’était qu’une part d’une opération plus vaste, mais Hodgins ne connaissait aucun autre soldat capable d’en faire autant dans les mêmes conditions. Sans elle, leurs pertes auraient été bien plus lourdes. Et, dans le camp d’en face, bien des hommes seraient encore en vie. Ainsi allaient les choses.
Je m’étais dit… que nous pourrions nous servir de toi.
La fillette qui avait survécu en massacrant les hommes du terrain d’entraînement n’obéissait qu’à Gilbert. Une part de Hodgins avait jugé qu’un monstre comme elle était mieux à sa place en poupée meurtrière, sans cœur et incapable de dissimuler sa brutalité.
Ça ne peut pas…
La jeune fille nommée Violet guettait toujours l’interstice des rideaux, avec une attente obstinée. Elle ressemblait à un oisillon cherchant son parent.
…être vrai.
— Petite Violet, je suis désolé.
— Pour quelle raison ?
— Mes cadeaux ne sont pas extraordinaires. La prochaine fois, j’apporterai de quoi te surprendre. Tu étais toujours en déplacement… tu n’as pas eu l’occasion de faire les boutiques en ville, n’est-ce pas ?
— Une seule fois.
— Ah oui ? Je ferai mieux la prochaine fois. Tu peux compter sur moi. Et même si ces cadeaux ne te plaisent pas, ce serait gentil de ne pas les jeter.
— Je ne comprends pas bien, mais je ne le ferai pas.
— Merci.
Il resta jusqu’au coucher du soleil, même lorsque la conversation s’éteignit. Violet ne pouvait demeurer longtemps éveillée : elle s’endormait, ouvrait de nouveau les yeux, puis replongeait dans le sommeil. Ils échangèrent peu de mots.
Le soir, une cloche annonça la fin des visites. Les infirmières passèrent dans les chambres pour inviter les retardataires à partir. Hodgins ne bougea pas tout de suite.
— Major Hodgins, les visites sont terminées.
— Hm.
— Ne devez-vous pas rentrer ?
Au début, faute de parvenir à lui parler, il n’avait souhaité que repartir. Maintenant, il voulait rester. La laisser seule dans cet état lui pesait sur la conscience. Savoir ces scrupules si tardifs ne faisait qu’ajouter à sa douleur.
— Vu le regard que me lance l’infirmière, si. Je vais rentrer… Ah, j’oubliais : je ne suis plus major. J’ai quitté l’armée.
— Vraiment ?
— Oui.
— Que font les soldats… lorsqu’ils quittent l’armée ?
— Tout ce qu’ils veulent. Il n’y a pas qu’un seul chemin dans la vie. Moi, j’essaie de monter mon entreprise. Je vais devenir président d’une compagnie. Je t’en parlerai la prochaine fois.
— Très bien, maj… Hodgins…
Elle ne savait plus comment l’appeler. Il eut un petit rire.
— Tu peux dire « président Hodgins ». Je n’ai pas encore d’employés, alors personne ne m’appelle comme ça. Impossible de me faire donner mon titre.
— Président Hodgins.
— Ça sonne plutôt bien. T’entendre dire « président », petite Violet, ça me donne des frissons.
— Vous avez froid ?
— Hum… La prochaine fois, je t’expliquerai aussi les plaisanteries.
Malgré l’été, il remonta la couverture jusqu’à ses épaules pour lui épargner la fraîcheur de la nuit, puis replaça le chien contre son visage. Elle le regardait droit dans les yeux. Cette fois, contrairement à leur premier échange, il ne put soutenir ce regard. Il se tourna vers la fenêtre. Le paysage baignait dans les teintes orangées du couchant.
Cette frontière où le jour se mêlait à la nuit attirait toujours les yeux, où que l’on soit et quoi que l’on fasse. Sur les nuages, la mer, la terre, la ville et les hommes se répandait une lumière rouge garance. Ceux qui la recevaient n’étaient pas égaux ; pourtant, à cet instant, elle les enveloppait tous de la même manière, avant de les abandonner peu à peu à la nuit.
— C’est joli, hein ?
— C’est beau, répondit Violet.
— Bon, alors…
Il se leva.
— Adieu.
— Ce n’est pas un adieu. Je reviendrai.
Même si… ma présence t’est peut-être complètement indifférente.
Contre toute attente, elle murmura, toujours sans expression :
— À bientôt…
Elle avait remplacé son « adieu » par « à bientôt ».
— Oui. À bientôt, petite Violet.
Après un bref silence, comme si elle réfléchissait, elle inclina légèrement la tête.
── ◇ ──
Les insectes chantaient, proclamant au monde leur brève existence.
Une forêt luxuriante entourait l’hôpital militaire de Leidenschaftlich. Les chemins aménagés pour les fauteuils roulants, que poussaient des soldats bénévoles, étaient peu à peu devenus des lieux de repos. Tables et chaises en bois jalonnaient le parcours ; à midi, il n’était pas rare que le personnel y serve les repas. Un homme et une jeune fille s’y trouvaient ensemble.
— Petite Violet, tu n’es pas fatiguée ?
Assis côte à côte sur des sièges taillés dans des souches, ils profitaient tranquillement du soleil. Le début de l’été, où ils s’étaient retrouvés, était déjà loin. Une brise rafraîchissait cette douce journée.
— Président Hodgins, tout va bien. Pourrions-nous faire dix tours supplémentaires ?
Violet portait une robe ample en coton. Le vêtement était simple, uni, mais sa broche d’émeraude brillait sur sa poitrine. De temps à autre, elle baissait les yeux pour s’assurer de sa présence. Hodgins la regardait faire en souriant, sans rien dire.
— Pas question. Le médecin a autorisé un seul aller-retour, tu te souviens ? Et je ne suis pas tranquille quand je te vois dans cet état… Au retour, je te pousserai.
— Mais…
— Non.
— Mais…
— Non. Et je verrai tout de suite si tu forces.
— Très bien…
— Maintenant, essuyons cette sueur. Tu vas prendre froid.
Il sortit un mouchoir. Violet le saisit avant qu’il puisse lui éponger le front.
— Tu ne veux pas me laisser faire ?
— Non. Il faut que je m’exerce.
— Mais tu vas t’emmêler les cheveux.
— Non. C’est vous qui m’avez dit que je devais d’abord apprendre à me servir de ces bras, maj… président Hodgins. Dans cet état… je ne serais d’aucune utilité au major. Je serais même un poids mort.
Il ne laissa paraître ni amertume ni chagrin. Deux mois s’étaient écoulés depuis le réveil de Violet, et il n’avait cessé de lui rendre visite. Chaque fois, elle commençait par lui demander si Gilbert Bougainvillea allait venir. Il n’était toujours pas venu. Hodgins n’y pouvait rien, mais il ne supportait plus la tristesse qu’il lui voyait lorsqu’il répondait : « Pas aujourd’hui. » Il avait donc trouvé de quoi la convaincre : « En attendant Gilbert, tu ne dois pas te désoler de son absence, mais faire ce qui est en ton pouvoir.
Te reposer et guérir. Ta mission, c’est de pouvoir lui montrer avec fierté que tu sais te servir de tes bras quand tu le retrouveras. »
Ces mots avaient eu un effet profond.
— Je maîtriserai ces bras encore mieux que mes bras de chair. Les prothèses d’Estark Inc. sont conçues pour le combat… Lorsque j’aurai acquis les compétences nécessaires, je devrais pouvoir me rendre plus utile encore.
Elle donnait toute sa mesure dès qu’elle avait une mission ou un ordre à accomplir. C’était sa caractéristique la plus marquante.
— Non, tu te trompes. Une fille n’a qu’à exister pour être aussi précieuse et merveilleuse que l’eau limpide d’une source au sommet d’une montagne. Les hommes, eux, sont sales.
— Je ne comprends pas cette comparaison. Mais tant que je ne peux pas recevoir les ordres du major, je pense devoir m’entraîner de ma propre initiative.
— D’accord…
L’échange avait beau être étrange, l’atmosphère n’avait rien de sombre. Ce duo si mal assorti avait même acquis une familiarité inattendue. À bien y réfléchir, cela cadrait avec les autres relations de Hodgins : Gilbert était son meilleur ami, mais lui répondait généralement avec le même flegme. Quant à Hodgins, il avait ce trait embarrassant de proclamer son amour des femmes tout en se laissant mener par les belles personnes, hommes comme femmes.
— Ce n’est pas facile de vivre comme ça, hein, petite Violet.
Il lança cette remarque d’un ton détaché, même si elle s’adressait autant à lui qu’à elle. Violet ramassa plusieurs fois le mouchoir tombé sur ses genoux avant de parvenir à s’essuyer. Elle n’en était plus au stade où ses bras étaient inutilisables, mais on ne la laissait pas encore tout faire seule.
— Bravo.
Il remit ses mèches en place du bout des doigts, puis l’aida à regagner son fauteuil roulant.
— Nous rentrons déjà ?
— Le vent se refroidit.
— Je… ne transpirerai plus.
— Si tu sais faire ça, il faudra que tu m’apprennes. Mais tu peux dire ce que tu veux, c’est non. On retourne dans ta chambre.
Elle se force déjà assez comme ça. C’est justement pour ça que je ne veux pas qu’elle abuse de la rééducation.
Il poussait le fauteuil à pas tranquilles. Violet réagissait toujours avec peu d’expressivité, mais lorsqu’elle baissa les yeux, il la trouva abattue. Ce n’était peut-être qu’une impression. C’était du moins ainsi qu’elle lui apparaissait.
Je ne peux quand même pas lui retirer toute occupation. Il doit bien exister une autre façon de la faire travailler.
Ils regagnèrent sa chambre sans parler. Le silence ne les gênait plus. La pièce était petite, mais suffisante pour tenir les étrangers à distance. Cette fille soldat aux bras artificiels, que seuls ses proches connaissaient vraiment, attirait souvent des regards insistants et des remarques déplacées.
Depuis qu’elle disposait de sa propre chambre, Hodgins avait pu multiplier les cadeaux. Des bouquets frais embaumaient la pièce ; les peluches les accueillirent, alignées çà et là. Des boîtes enrubannées contenaient des vêtements et des chaussures encore inutilisés. Dans ce décor très féminin, Violet, assise sur le lit, avait elle-même tout d’une poupée.
— Petite Violet, j’ai quelque chose pour toi.
— J’ai déjà beaucoup reçu. Je n’ai rien à vous donner en retour. Je dois refuser.
Elle secoua la tête et se détourna. Hodgins, qui la couvrait de présents comme un grand-père gâte sa petite-fille, s’était attendu à cette réaction.
— Non, ce n’est rien de coûteux. C’est un carnet à moi, déjà entamé, et un stylo-plume. Je viens de le remplir. Tu devrais avoir de l’encre pour un moment.
Il posa sur le bureau un carnet à couverture rigide, semblable à un livre, et un stylo-plume doré. À son invitation, Violet vint s’asseoir et prit les objets. Seules quelques pages avaient été utilisées ; Hodgins les arracha et les jeta.
— On va en faire… un exercice pour tes mains. Tu vas t’entraîner à écrire. Tu savais écrire ton nom, si je me souviens bien ?
— Oui… mais je ne sais pas écrire… les autres mots.
— C’est justement l’occasion d’apprendre. Puisque tu t’ennuies à l’hôpital, autant mettre ce temps à profit. Il vaut mieux avoir un objectif. Qu’est-ce que tu voudrais réussir à écrire ?
— Des lettres.
Le mot lui échappa dans un souffle brusque.
— Je veux savoir écrire des lettres.
Il y avait de l’urgence dans sa voix. Hodgins resta bouche bée. Cette demande tombait à merveille : il comptait justement l’amener dans cette direction.
— Pourquoi… as-tu pensé à ça ? C’est rare que tu aies envie de faire quelque chose, petite Violet. En dehors de l’entraînement, je veux dire…
— Les lettres permettent de transmettre des paroles à ceux qui sont loin. Il n’y a pas d’appareil de communication ici. Mais si j’écrivais… et si je recevais une réponse, ce serait comme une conversation, même sans utiliser ma voix. Le major n’a peut-être pas de temps à y consacrer. Malgré tout, je… que son outil se trouve ici… au major…
Elle n’avait pas besoin d’achever sa phrase pour qu’il comprenne.
— Au major…
Violet ne voulait pas qu’on l’oublie. Elle voulait rappeler à Gilbert Bougainvillea que son outil était là, à sa disposition.
— Tu voudrais lui faire savoir ce que tu penses.
— Oui… Non… Non, probablement… oui.
Elle ne parvenait pas à exprimer ses sentiments. Hodgins le savait : chaque fois qu’il ouvrait la porte, il voyait l’attente s’effacer de son visage lorsqu’elle le reconnaissait.
Ah, non… Pas ça. Je ne résiste vraiment pas à ce genre de choses.
Il porta une main à ses paupières et expira.
— Président Hodgins ?
— Excuse-moi. Une seconde. Ça va passer.
Il agita l’autre main et détourna la tête. Ses yeux le brûlaient. Sa poitrine lui faisait mal. Il se mordit la lèvre, espérant qu’une douleur physique atténuerait celle de son cœur. En vain.
Je me fais vieux, ou quoi ?
Cette humanité que la poupée meurtrière lui révélait sans le vouloir lui donnait envie de pleurer.
C’est si triste que j’en ai mal.
En l’entendant renifler, Violet tressaillit comme un petit animal à l’approche du danger. Du moins était-ce l’impression de Hodgins. Elle semblait ne pas savoir comment réagir.
— Encore trente secondes…
Elle chercha autour d’elle. Ses yeux bleus parcoururent la chambre à la recherche de ce qui pourrait être utile. Elle prit un mouchoir sur la table de nuit et le chat noir en peluche sur le lit. Elle ne parvint pas à les lui apporter : les deux objets lui échappèrent des mains. Quand elle s’accroupit pour les ramasser, il avait retrouvé sa contenance. Il se baissa pour l’aider.
— Tu essayais de me consoler ?
Cette tendresse maladroite dénoua l’étreinte douloureuse dans sa poitrine. Une affection qui n’avait rien d’amoureux y éclôt.
— Président Hodgins, vous m’avez dit que, dans votre enfance, vous pleuriez lorsque vos parents ne s’occupaient pas de vous. Pour tromper votre solitude, vous serriez une peluche semblable à ce chat noir…
Son émotion s’envola d’un coup.
— Je… t’ai raconté ça aussi ?!
— Un jour, vous êtes venu en état d’ivresse après une négociation commerciale. Vous m’avez raconté la moitié de votre vie pendant près de deux heures.
Il eut envie de pleurer pour une autre raison.
— Petite Violet, si je reviens ivre, tu n’es pas obligée de prendre ce que je dis au sérieux. Tu peux même me frapper. Vraiment… J’arrête l’alcool. Désormais, ce sera du thé. Rien que du thé. Quelle honte… Qu’est-ce que j’ai raconté ensuite ?
— Que vous vous appelez Claudia parce que vos parents pensaient avoir une fille. Ils avaient tout préparé pour elle, mais vous avez tout de même reçu ce prénom, et cela vous a rendu la vie difficile.
— Bien. Revenons à nos lettres, petite Violet.
Claudia Hodgins avait atteint ses limites à plus d’un titre.
Leur nouvelle entreprise commença par un exercice élémentaire : tenir le stylo. À peine Violet traçait-elle un caractère qu’il lui échappait et qu’elle devait le reprendre. La voir se baisser pour le ramasser chaque fois qu’il tombait serrait de nouveau le cœur de Hodgins.
— Prends ton temps.
Pour lui, qui n’avait connu d’autre formation que l’académie militaire, enseigner était difficile. Apprendre l’était tout autant pour Violet : elle savait démonter une arme, mais pas écrire.
Ce maître et cette élève maladroits n’avaient d’autre choix que de compenser leurs insuffisances respectives. À la voir ainsi, Hodgins trouvait merveilleux d’imaginer le jour où elle saurait écrire une lettre.
— Je veux apprendre à écrire… le nom du major Gilbert.
À mesure que ses lettres prenaient forme, le paysage changeait derrière la fenêtre, perdant peu à peu ses couleurs d’été.
── ◇ ──
Les feuilles d’érable mortes tissaient sur le sol un tapis multicolore. Devant l’entrée de l’hôpital militaire de Leidenschaftlich, le balayage semblait incapable de suivre leur chute. Du chemin de montagne jusqu’au bâtiment, la nature déployait une beauté à couper le souffle. Le monde entier avait pris les couleurs de l’automne.
Une jeune fille attendait devant la porte, une malle et un sac de voyage posés à ses pieds. Les têtes de ses peluches dépassaient du sac trop rempli. À force d’attendre, elle paraissait s’être perdue dans la contemplation du vide. Elle aurait pu figurer dans un tableau. Un manteau d’une douce teinte glycine couvrait son pull noir à col montant, et sa jupe d’organdi lilas bruissait à chaque souffle de vent.
Les cheveux dorés de la fille soldat avaient beaucoup poussé. Ils portaient la trace des jours passés à l’hôpital. Lorsqu’elle aperçut une petite voiture à cheval sur la route, Violet souleva ses bagages. Ses mains artificielles grincèrent, mais elle les porta sans difficulté jusqu’à l’endroit où la voiture s’arrêtait. Un homme venait à sa rencontre.
— Désolé, désolé. Des affaires à régler… Je suis en retard.
Hodgins arrivait en courant, couvert de sueur malgré le vent glacé. La voir vêtue comme une jeune fille ordinaire lui arracha un sourire étonné, comme s’il avait failli ne pas la reconnaître.
— Petite Violet, tu es ravissante. Quel excellent choix j’ai fait ! J’ai décidément trop de talents… J’aurais peut-être dû travailler dans la mode. Et ta broche ?
— Je l’ai. J’avais peur de la perdre pendant le trajet…
— Elle ne va pas tomber si facilement. Mets-la donc. Donne.
Il fixa soigneusement l’émeraude sur sa poitrine. Malgré leur proximité, elle ne montra aucune méfiance.
— Voilà. Elle te va très bien, petite Violet.
Il lui caressa la tête. Elle le laissa faire sans repousser sa main. Après tout ce temps passé à prendre soin d’elle, il semblait qu’elle l’avait enfin accepté.
— Major Hodgins.
— Président.
— Président Hodgins, où dois-je aller maintenant que je suis sortie de l’hôpital ? Quelle sera ma prochaine affectation ? Le major n’a pas répondu à mes lettres. Je lui en ai pourtant envoyé plusieurs.
Elle prit la main qu’il lui tendait et monta dans la voiture.
— Tu vas devenir la fille adoptive d’une famille noble. Ils ont perdu leur fils pendant la Grande Guerre et cherchaient un enfant à accueillir. Ils sont apparentés à Gilbert. Là-bas, on t’apprendra les bonnes manières d’une jeune dame.
Le cocher s’assura qu’ils étaient installés, puis se mit en route. La voiture eut une forte secousse, qui ne troubla en rien le sérieux de Violet.
— Ces connaissances sont-elles nécessaires au combat ?
Elle avait cru regagner enfin un lieu où exercer ses capacités ; ce qu’on lui annonçait était tout autre. Pourtant, sa réaction demeurait mesurée. Hodgins se pencha pour croiser directement son regard.
— La guerre est finie. On n’a plus besoin de toi comme soldat. Alors, tu vas apprendre ce qu’il faut pour mener une autre vie.
— Je ne comprends pas…
Il hocha la tête. Il s’y attendait.
— Oui. C’est compliqué. Et je t’impose aussi mes propres valeurs.
— Compliqué… Même pour vous, président Hodgins ? Ce n’est pas simple ?
— Petite Violet, pourquoi tuais-tu des gens ?
— J’en avais la capacité, et l’on en avait besoin. C’est tout.
— Oui. Pour vivre, pour te protéger, tu tuais… Tu le faisais sûrement avant même de rencontrer Gilbert, parce que quelqu’un t’avait façonnée ainsi. Comme si tu avais simplement dû éliminer des obstacles. Sans rien éprouver.
Et c’est ainsi qu’on t’a empêchée de fonctionner comme une personne.
— Ah… c’est vraiment compliqué. Prenons un exemple : un voyou m’attaque. Tu le tues pour me sauver. Tu aurais mieux fait de m’aider sans le tuer, mais tu le tues tout de même. Dans ce cas, tu as une cause juste à défendre. Tu ne serais probablement pas condamnée. On ferait même de toi une héroïne.
— Qu’est-ce qu’une « cause juste » ?
— Quelque chose d’important, auquel les gens estiment devoir se conformer pour vivre. Si tu ne respectes pas ces principes, la police militaire t’arrête. Présenté comme ça, tu comprends ?
— Oui.
— Autre exemple. En réalité, je voulais que ce voyou me tue. Je lui avais donné de l’argent pour ça. Je voulais mourir. Nous avions discuté de ce que chacun y gagnait et conclu un marché. Mais toi, tu n’avais pas compris. Tu es intervenue et tu as tué quelqu’un qui jouait seulement le rôle du voyou, quelqu’un qui allait me tuer parce que je le lui avais demandé. Est-ce que, cette fois, tu as tué pour une cause juste ?
Elle se tut.
— Tu vois ? Ce n’est pas simple. Il n’y a peut-être pas de bonne réponse. La justice des hommes pourrait sans doute trancher, mais cela ne veut pas dire qu’il existe une bonne réponse. Oublie cet exemple pour l’instant.
Violet posa ses mains rigides, inorganiques, contre ses joues et réfléchit. Les paroles de Hodgins lui semblaient cruelles. Pourtant, tôt ou tard, elle aurait dû affronter cette question.
Il y avait eu une fille soldat. Elle avait tué beaucoup de gens. Même au nom d’une cause supérieure, elle les avait tués.
Cette fille soldat avait-elle le droit d’être heureuse ?
— Tout ce que je peux affirmer, c’est…
Il avait peur de la voir le rejeter, perdue comme elle l’était. Il poursuivit néanmoins :
— Je ne veux plus te voir tuer. Alors je ne veux pas te laisser retourner là où tu devrais le faire. C’est une décision purement sentimentale, mais… je crois que c’est ce qui se rapproche le plus d’une solution.
Il en voulait presque à Gilbert Bougainvillea de lui avoir imposé ce rôle.
— Tuer fait davantage de malheureux. Voilà pourquoi je ne veux pas que tu le fasses. Je voudrais éviter… ce qui risque de causer du chagrin. Je ne ressens pas ça pour le monde entier. Je le souhaite seulement… pour ceux auxquels je tiens. Gilbert aussi. C’est pour ça que nous te disons non. Nous t’imposons nos idéaux. Tuer ou ne pas tuer… chacun invoque une cause juste en pensant d’abord à lui-même. Le monde fonctionne comme ça. Nous sommes tous… terriblement égoïstes. Petite Violet, quel est le dernier ordre que Gilbert t’a donné ?
Elle revit les derniers instants de la Grande Guerre. Gilbert couvert de sang. Elle-même en larmes. C’étaient sans doute les premières qu’elle avait versées.
« Je t’aime. »
Ces mots puissants lui faisaient battre le cœur. Il suffisait qu’elle s’en souvienne pour qu’il s’emballe.
— Quitter l’armée et vivre librement.
— Voilà.
La conclusion s’imposait. Pour Violet, les ordres de Gilbert devaient être exécutés. Elle ne s’y opposait que devant un danger extrême. Pourtant, elle ne parvenait pas à accepter un avenir loin du champ de bataille.
— Est-ce bénéfique pour l’armée ? Même si nos alliés doivent mourir parce que je ne tue pas ?
— Les ennemis aussi sont des êtres humains. Et puis… si je te dis cela, petite Violet, c’est parce que tu ne sais pas qu’en tuant, tu mets peu à peu le feu à ton propre corps. Tu te consumes.
La fille soldat — l’ancienne fille soldat — baissa les yeux sur elle-même. Rien ne brûlait. Elle ne voyait que le tissu de ses beaux vêtements.
— Je ne brûle pas.
— Si.
— Non. C’est étrange.
— Si, tu brûles. Je t’ai regardée brûler et je n’ai rien fait. Je le regrette.
Tout ce qu’il disait était abstrait.
— À partir de maintenant, tu vas apprendre beaucoup de choses. Et un jour, ce que tu as fait… ce que je t’ai laissée faire… tu en comprendras le sens.
La créature que gardait ce maître était un monstre de beauté.
— Alors, pour la première fois, tu prendras conscience de toutes tes brûlures.
Un monstre fier de sa suprématie au combat, aussi ignorant qu’innocent.
— Tu comprendras que le feu brûle encore à tes pieds, et que certains y versent de l’huile. Il serait peut-être plus facile de vivre sans le savoir. Il y aura certainement des moments où tu pleureras.
Jusqu’au jour où ses paupières se fermeraient pour toujours, elle ne saurait pas que son corps brûlait. Il y avait pour elle une condamnation, mais aucun salut.
— Malgré tout, je veux que tu le saches. C’est pour cela que tu ne retourneras pas à l’armée.
Ses mains ne s’étaient jamais refermées sur rien, et elle continuerait sans doute à vivre ainsi.
— Petite Violet, changeons ton destin.
Tel devait être son destin.
Mais un homme était apparu. Il avait saisi la main de la jeune fille en flammes pour la jeter dans un lac. Même absent, cet homme existait bel et bien.
— Les personnes que tu vas rencontrer appartiennent à une famille prestigieuse, liée aux hautes sphères de l’armée. On n’entre pas facilement en contact avec elles. Ton nom n’a jamais figuré sur les registres militaires. Tu peux commencer une nouvelle vie.
— Mais alors, je ne serai plus auprès du major…
— C’est un ordre de Gilbert. Celui que tu veux aider de toutes tes forces. C’est ce qu’il souhaite. Qu’es-tu pour lui, petite Violet ?
— Je suis… son…
— Ah, nous sommes arrivés. Il faut aller nous présenter.
La voiture s’était arrêtée. Sans pouvoir ajouter quoi que ce soit, Violet en descendit, guidée par la main de Hodgins.
Au bout d’une longue allée se dressait une demeure ancienne, si imposante et si ouvragée qu’on aurait pu la prendre pour un château. Un couple âgé en sortit. Avant qu’il les rejoigne, Hodgins souffla à l’oreille de Violet :
— Tâche de ne pas être impolie.
Elle porta vivement la main à sa broche d’émeraude. La voiture repartait déjà par où elle était venue. Au bout du chemin, elle ne distingua pas la silhouette qu’elle aurait voulu voir. Elle avait beau le chercher, il ne viendrait pas.
— Voici le chef de la famille Evergarden et son épouse. Ils vont devenir tes parents adoptifs. Salue-les.
Avec autant de douceur que d’élégance, les deux vieillards prirent sans hésitation ses mains artificielles. Leur sourire débordait de bonheur.
— Enchantée de faire votre connaissance. Je m’appelle Violet.
Ainsi naquit Violet Evergarden.
── ◇ ──
La neige fondait dans la mer nocturne. L’eau était plus sombre encore que le ciel étoilé sous lequel les hommes dormaient. Un à un, les flocons s’y engloutissaient : spectacle rare dans le sud de Leidenschaftlich.
Les enfants ouvraient les fenêtres avant de courir à la rencontre de ce cadeau du ciel. Les portiers des riches demeures grelottaient. Les marins se réjouissaient d’avoir achevé leur traversée et regagné leur foyer avant la tempête. Ces scènes inhabituelles rendaient l’hiver soudain tangible.
Dans le sud du pays, il ne neigeait que quelques fois par an, et la neige ne tenait jamais. Personne n’aurait pu prévoir que, cette année-là, un caprice du ciel la ferait tomber sans relâche. Aux légères averses ordinaires avait succédé une couche qui arrivait aux genoux d’un homme adulte.
Un météorologue du gouvernement parla d’un phénomène qui ne se produisait qu’une fois par siècle. Le Sud sombra provisoirement dans le désordre. Les passants glissaient dès leur porte franchie ; les voies réservées aux voitures et aux attelages avaient disparu. Ceux qui n’avaient pas de provisions se ruaient dans les commerces et les restaurants, où se mêlaient cris de joie et d’inquiétude. Puis les transports s’arrêtèrent. Les rues se vidèrent. Un silence enveloppa la ville, comme si la neige en avait absorbé tous les bruits.
Une silhouette avançait pourtant dans ce paysage : Hodgins. Natif du Sud, il n’en avait pas moins l’habitude de marcher dans la neige. Pour cet ancien major de Leidenschaftlich, qui avait combattu les pays du Nord, elle faisait resurgir les champs de bataille.
Il suivait en silence la route déserte, écartant la neige de ses bottes d’hiver. Enfin, il distingua la demeure des Evergarden, loin de Leiden, la capitale. Il poussa un soupir de gratitude et de soulagement. Son souffle se dissipa dans l’obscurité comme une bouffée de fumée.
Un majordome l’accueillit. Le manoir était trop vaste pour être chaud jusque dans ses moindres recoins, mais, après cette traversée de la nuit enneigée, Hodgins se satisfaisait d’un toit. On lui servit du thé près de la cheminée, où il resta quelques minutes à se réchauffer.
— Vous voilà enfin, monsieur Hodgins. Je pensais que vous ne viendriez plus ce soir.
Une dame âgée, vêtue d’une chemise de nuit en soie, venait d’entrer.
— Dame Tiffany, cela fait longtemps. Pardonnez-moi cette visite au milieu de la nuit.
Il s’inclina respectueusement.
— C’est à moi de m’excuser. Vous revenez d’un autre continent, n’est-ce pas ? Je n’aurais pas dû vous faire appeler sitôt votre retour.
— Comment pourrais-je refuser la demande d’une dame ? Où est monsieur Patrick ?
— Mon mari m’a laissée seule ici, et le voilà bloqué dans une ville lointaine. Il veille sur ces terres, mais il ne reverra certainement pas un tel paysage avant sa mort… Le connaissant, malgré son âge, il doit être dehors à jouer dans la neige. Il mérite bien d’attraper un rhume.
Hodgins imagina un jeune garçon façonnant joyeusement des bonshommes de neige.
— C’est merveilleux d’avoir su garder son âme d’enfant.
— Ce n’est pas une âme d’enfant. C’est un enfant. Et dire qu’il est le chef de la famille Evergarden… Mais laissons Patrick. Parlons plutôt de Violet. Je ne pense qu’à elle en ce moment.
Tiffany Evergarden prit un air soucieux. Depuis qu’ils l’avaient recueillie, elle avait essayé de lui enseigner toutes sortes de choses : les matières scolaires, les bonnes manières, l’équitation, le chant, la cuisine, la danse. Violet ne prenait plaisir à rien, ne montrait jamais la moindre joie. Dès qu’elle n’avait plus rien à faire, elle s’enfermait dans sa chambre pour écrire des lettres, parfois toute la journée. Aucune n’avait reçu de réponse.
— Elle s’est habituée à tout le monde dans la maison. L’autre jour, elle a même massé les épaules de Patrick. Il en a pleuré de bonheur… À moins qu’elle ne lui ait fait mal. Elle est maladroite, mais je crois que c’est une bonne enfant. Depuis la mort de notre fils, nous avions le cœur comme transpercé. Peu à peu, grâce à elle, cette blessure se referme… J’aime sa sincérité, son innocence.
— Moi aussi.
— Mais si elle ne fait que nous guérir, nous, à quoi bon l’avoir adoptée ?
Comme si elle avait froid, Tiffany croisa les bras sur sa chemise de nuit.
— Nous connaissions toute son histoire quand nous l’avons accueillie. C’est à nous de lui apporter quelque chose… Est-ce donc impossible ? Sans lien du sang…
— Ce n’est pas vrai.
Malgré l’assurance de Hodgins, elle secoua la tête.
— Nous ne pouvons pas… remplacer Gilbert.
— Pas plus que Violet ne peut remplacer votre fils. Personne ne remplace personne. Nous pouvons seulement apporter du réconfort. Depuis qu’elle a quitté l’endroit d’où elle venait, cette enfant n’avait jamais eu de maison où rentrer. Personne ne l’attendait avec un repas chaud. Maintenant, si. Quel que soit le chemin qu’elle prendra, ce sera essentiel. Cela suffit. C’est infiniment précieux. Je vous en prie, ne la renvoyez pas.
— La renvoyer ?! Je n’en ai aucune intention. S’il fallait me séparer de Violet, je préférerais encore vendre mon mari.
Elle avait l’air parfaitement sincère.
— Dame Tiffany… cette conversation devient passionnante, mais prenez tout de même soin de votre mari.
— Honnêtement, une fille est bien plus adorable qu’un mari…
— Ne brisez pas les rêves d’un célibataire, je vous en prie.
— Si cela vous intéresse, je peux vous présenter autant de jeunes femmes que vous le souhaitez.
Les yeux de Tiffany brillèrent. Hodgins coupa court et gagna la chambre de Violet comme s’il prenait la fuite. Les domestiques l’observaient de loin avec inquiétude. Devant la porte, il ne trouvait pas le courage d’entrer. Il tenta de se convaincre.
Personne ne peut remplacer personne. Tu l’as dit toi-même, non ?
Depuis qu’il s’occupait de Violet, il l’avait éprouvé bien des fois. Il en avait ressenti de la solitude, mais aussi de la joie.
Moi, je peux lui donner ce que Gilbert n’a pas pu lui offrir. Faire ce qu’il n’a pas réussi à faire.
— Même sans le remplacer…
Il se frappa légèrement la poitrine, comme pour vérifier quelque chose sous sa chemise, se racla la gorge et frappa enfin.
— Entrez.
Avec elle, le bruit des pas avait sans doute suffi à lui apprendre qui venait. Il avait beau lui avoir rendu visite souvent, entrer si tard dans la chambre d’une jeune fille le rendait nerveux. Mais cette gêne céda aussitôt à un autre sentiment.
— Président… Hodgins. Cela fait longtemps.
En quelques mois, Violet Evergarden, nommée d’après une déesse des fleurs, avait encore embelli. Son déshabillé lui donnait une grâce pure et délicate. Ses cheveux dorés avaient poussé. Il émanait d’elle quelque chose de mystérieux. Elle était devenue digne du nom que Gilbert lui avait donné.
— Petite Violet… qu’est-ce que tu fais ?
Ce n’était pourtant pas sa beauté qui retenait ses yeux. Sa voix tremblait malgré lui.
Assise par terre, elle le regardait entrer. Des lettres l’entouraient, éparpillées sur le sol.
Pas une ou deux : des dizaines de feuilles, silencieusement entassées comme des cadavres.
Des pensées mortes, qui ne faisaient plus qu’exister, pareilles à la neige tombant sans fin.
Elle tarda à répondre. Peut-être n’avait-elle même plus la volonté d’ouvrir la bouche.
— Je… triais des lettres.
— De qui ? Je t’envoie toujours des cartes postales, moi.

— De personne… Ce sont celles que j’ai écrites sans les envoyer. Je n’envoie plus de lettres. J’ai compris… qu’il n’y aurait pas de réponse. Je me retrouve simplement à écrire lorsque je n’ai rien d’autre à faire. Cela ne signifie rien. Ce ne sont que des notes sur mes journées. Je me demandais si je devais les jeter.
Oui, ces lettres sans destination étaient des cadavres. Et dans les yeux de celle qui les avait fait naître, l’éclat de la vie avait disparu. Elle avait peut-être été plus vivante sur le champ de bataille.
— Petite Violet…
Hodgins s’assit dans un espace libre entre les feuilles, face à elle. Ses yeux vides lui donnaient envie de détourner les siens. Il s’en empêcha : c’était précisément à force d’esquiver qu’ils en étaient arrivés là.
— Le major… ne reviendra plus me chercher, n’est-ce pas ?
— Non… il ne reviendra pas.
— Ai-je perdu ma valeur de soldat… en perdant mes bras ?
— Ce n’est pas ça.
— Je peux encore combattre. Je peux devenir plus forte.
— Notre guerre est terminée, petite Violet.
— Puis-je me rendre utile autrement qu’en étant une arme ?
— Tu n’es plus… l’outil de qui que ce soit.
— Alors, si mon existence dérange le major, pourriez-vous lui demander de m’ordonner de disparaître ? J’irai n’importe où. Si je… si je reste ainsi, je ne sers à rien…
Hodgins lutta désespérément contre ses larmes.
— Ne dis pas… une chose pareille… Et moi ? Et les Evergarden ?!
— C’est… justement… pour cela… C’est… pour cela… que je ne sais pas… ce que je… dois faire.
Les yeux humides, elle le supplia :
— Si je… si je suis inutile… en tant qu’outil… il faut me jeter… Je… je… ne devrais pas… recevoir… autant d’affection… de qui que ce soit… S’il vous plaît. Jetez-moi. Abandonnez-moi quelque part.
— Tu n’es pas un objet. Je te considère comme ma fille. Je suis désolé… Écoute-moi.
— Je ne… sais pas… quoi… faire.
— Petite Violet, pardonne-moi… Je suis vraiment désolé. Je ne voulais pas te faire de mal.
— Ramenez-moi… auprès du major. Je vous en prie.
— C’est tout ce que je voulais éviter. Pardonne-moi. Pardonne-moi…
Il glissa la main sous sa chemise et lui montra un objet argenté.
Ce n’était pas un simple collier, mais une plaque d’identité militaire. Les soldats plaisantaient sur ces plaques qu’ils comparaient aux médailles des chiens, mais les portaient sans rechigner. En porter une autre que la sienne avait toutefois un tout autre sens.
Gravées du nom et du sexe de leur propriétaire, elles permettaient d’identifier les corps rendus méconnaissables par les combats. Beaucoup gardaient celle d’un camarade mort en souvenir.
Sur le métal poli figurait le nom de l’homme qu’elle n’avait cessé de chercher. Violet avait appris à écrire.
Elle s’était exercée avec acharnement à tracer ce nom. Elle ne pouvait le lire autrement.
— Gilbert est mort.
« Violet, je t’aime. Je t’en prie, vis. »
De grosses larmes coulèrent sur ses joues.
── ◇ ──
L’été avait pris fin. L’automne était venu, l’hiver était passé, et le printemps arrivait à son tour.
À Leidenschaftlich, on l’appelait la « saison blanche ». Dans les rues de Leiden, les arbres se couvraient de fleurs blanches dont les pétales tombaient comme de la neige. Où que l’on aille, ils dansaient dans l’air. La saison offrait ce spectacle remarquable, qu’on ne pouvait admirer que durant un bref instant.
Une nouvelle année. Une saison idéale pour entreprendre.
À Leiden, une compagnie postale venait de s’installer dans un bâtiment fraîchement achevé. Son enseigne portait ces mots : « Compagnie postale CH ». L’ouverture approchait, et son président en réglait les derniers préparatifs. Dans son bureau encore vide et sans âme, un téléphone était seul posé sur la table de travail.
— Tu es vraiment sûr de ton choix ?
La vue offerte par le balcon ouvert était splendide. Pourtant, Claudia Hodgins plissait les yeux comme s’il foudroyait quelqu’un du regard. À l’autre bout du fil, son interlocuteur poussa un long soupir, manifestement contrarié.
— Ce que tu fais n’est pas mauvais. Je suis d’accord pour couper ses liens avec l’armée. Pour ça, je t’aiderai. Au début, j’avais des réserves. Plus maintenant. Je veux vraiment… protéger cette enfant. À force d’être avec elle, j’ai commencé à éprouver ça. C’est vrai. Je te le jure. Je veux… prendre soin d’elle. Mais, Gilbert…
Il enroula autour de son doigt la chaînette de la plaque que Gilbert lui avait remise pour la faire passer pour un souvenir de sa mort.
D’un coup d’ongle, il la fit tourner.
— Je vais te dire ce qui t’attend : tu le regretteras.
Cette preuve d’existence tourna encore avant de s’immobiliser.
— Qu’êtes-vous l’un pour l’autre ? Un père adoptif et sa fille ? Un supérieur et sa subordonnée ? Tu prétends veiller sur elle de loin pour son bien. Mais c’est surtout une excuse pour ne pas trop t’impliquer, non ? Si c’est par affection, protège-la à ses côtés. Tu m’as confié une enfant qui n’avait jamais vécu qu’en te suivant, et… et… tu crois vraiment qu’elle sera heureuse comme ça ?
Il referma la main sur le métal froid.
— La situation s’est améliorée, bien sûr. On peut avancer sans guerre. Mais je ne crois pas que la petite Violet soit heureuse aujourd’hui. Même en restant soldat… même en restant un outil de l’armée, elle était contente d’être avec toi ! Elle était heureuse ! Elle n’a vécu qu’en te suivant, et elle continue à te chercher, même après que je lui ai annoncé ta mort. Tu comprends ? C’est comme ça qu’elle est ! Si rien ne change, elle passera sa vie à attendre. À attendre, attendre, attendre un maître qui ne viendra pas…!
Une jeune fille attendant sans fin un homme qu’on lui avait dit mort. Son visage, ses yeux bleus emplis de solitude traversèrent l’esprit de Hodgins, puis s’effacèrent.
— C’est trop cruel pour elle ! Gilbert… ne fais pas comme si ce qu’elle veut ne comptait pas ! Tu te trompes complètement si tu crois la protéger en restant loin d’elle. Je vais te prédire ton avenir. Tu penses que vous pouvez rester séparés parce que vous êtes jeunes, forts et en bonne santé ? Que vous pourrez vous protéger jusqu’au jour de votre mort ? Tu fais semblant d’être en paix ? Espèce d’idiot ! On peut mourir d’un instant à l’autre. Ne surestime ni les autres ni toi-même. Moi aussi, je pourrais mourir demain. Personne ne sait ce qui l’emportera. Personne n’est à l’abri. Gilbert, quand ce jour viendra pour toi ou pour elle, tu le regretteras. Tu pleureras. Souviens-toi que je te l’ai dit. Et si tu t’effondres quelque part, ne compte pas forcément sur moi pour te consoler. Je suis ton ami, oui, mais je suis aussi devenu un père pour la petite Violet. Tu pourras pleurer et te maudire autant que tu voudras. Écoute-moi bien : ne me rappelle pas avant d’avoir réfléchi ! Crétin…!
Il abattit violemment le combiné sur son socle. Sa colère ne retombait pas. Il retira la plaque et la jeta à terre. L’objet argenté heurta le sol avec un tintement, misérable substitut à l’homme qu’il aurait voulu frapper.
— Espèce de con…
Plus il connaissait Violet, plus sa détresse lui brûlait le cœur. Savoir qu’il était complice de ce qui la faisait souffrir le rongeait.
— Espèce de con…
Et cette même douleur, il l’éprouvait pour Gilbert.
Il regarda la plaque lancée dans son emportement, soupira et s’agenouilla pour la ramasser. « Gilbert Bougainvillea. » C’était le nom d’un homme né dans une famille rigide, qui n’avait jamais cessé de répondre aux attentes des autres. Il avait fait de son propre sacrifice une spécialité. Combien de versions de lui-même avait-il ainsi assassinées ? Hodgins l’ignorait. Ses mains devaient être rouges de son propre sang.
C’était au bout de cette traînée de cadavres de lui-même que Gilbert avait rencontré Violet.
Il n’avait jamais eu de désir à revendiquer, aucun rêve dont parler comme Hodgins parlait des siens. Il avait suivi avec calme et adresse le long chemin étroit tracé pour lui. Puis, pour la première fois, il l’avait brisé.
Arracher Violet à l’armée était plus facile à dire qu’à faire. Ses relations et les mérites accumulés ne suffisaient pas. Pour que cette séparation soit définitive, il lui faudrait monter plus haut encore dans la hiérarchie. Jusqu’au sommet de la pyramide, là où personne ne pourrait lui imposer sa volonté.
Aucune arme invincible ne le suivait désormais. Même s’il atteignait le sommet, la jeune fille qu’il aimait ne serait pas à ses côtés. Il l’avait abandonnée précisément parce qu’il l’aimait. Il misait tout, jusqu’à sa vie. Il se détruisait pour la protéger.
— Il n’y a que des idiots… partout.
Hodgins remit la plaque autour de son cou et la cacha sous sa chemise.
Il n’avait vu son meilleur ami pleurer qu’une seule fois : devant les bras artificiels de Violet. Il ne prétendait pas tout savoir de lui, mais jamais il ne l’avait vu ainsi. Il l’avait cru incapable de montrer un tel visage. Et pourtant, ce Gilbert-là avait pleuré.
« Hodgins, j’ai une faveur à te demander. »
Cela avait suffi à lui faire accepter.
— Eh bien…
Dehors, un homme et une femme frappaient à la porte tout en se querellant. Hodgins inspira profondément et descendit leur ouvrir. La clochette tinta.
— Ah, vous voilà.
Il avait repris son visage de président de la compagnie postale CH. À son air enjoué répondaient deux mines renfrognées.
— Pourquoi tu nous as fait venir ? Ce n’est pas encore l’ouverture. Et tu devrais apprendre les bonnes manières à cette idiote.
— Président, ne me laisse plus seule avec lui, s’il te plaît. J’ai du mal à me retenir de le frapper.
— Ne mens pas ! Tu viens de le faire ! Tu t’es retenue où, exactement ?!
— Allons, allons, vous deux.
Il devait déjà avoir l’habitude de les voir se sauter à la gorge dès qu’ils ouvraient la bouche. Sans se laisser impressionner, il prit son rôle de médiateur entre les deux adversaires.
— Benedict, Cattleya. Je voudrais accueillir aujourd’hui un membre de plus dans l’équipe fondatrice de la compagnie postale CH.
Il allait poursuivre, mais s’interrompit en apercevant quelqu’un sur la pente derrière eux.
— Quoi ? Tu ne m’en as pas parlé.
Elle gravissait la longue, longue montée qui menait jusqu’à eux. De ses propres jambes. De sa propre volonté. Hodgins baissa ses yeux aux paupières tombantes et sourit.
— Président, c’est une femme ? Elle est jolie ? Plus que moi ?
— C’est une jeune fille. La plus jeune d’entre nous. Elle a un parcours particulier. Enfin… j’ai réuni une sacrée bande d’originaux, chacun avec son histoire, mais… elle vous dépasse peut-être tous. Elle est plus proche de votre âge que du mien. J’aimerais que vous vous entendiez bien. Je la persuade depuis un moment de nous rejoindre. Elle a enfin accepté. Les poupées de souvenirs automatiques voyagent dans le monde entier, alors… quoi qu’elle y trouve, ce sera une expérience utile pour chercher ce qu’elle désire.
Les deux jeunes gens se retournèrent. Hodgins prit la nouvelle venue par la main pour la leur présenter.
Celle qu’ils voyaient pour la première fois n’était plus la « Violet » d’autrefois.
— Je vous présente Violet Evergarden.
La jeune fille à la beauté froide s’inclina avec la précision d’une poupée.