VIOLET EVER T2 - CHAPITRE 10

La demi-déesse et la poupée de souvenirs automatiques

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Traduction : Raitei
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Ce jour-là, le ciel était couvert depuis le matin. Les nuages blancs s’étaient mêlés à une obscurité profonde et, au coucher du soleil, la pluie s’était abattue sur la terre. Le tonnerre grondait. La tempête faisait trembler jusqu’aux fenêtres protégées par des barreaux de fer.

— Le temps s’est refroidi, n’est-ce pas ?

L’automne commençait à peine et, ces derniers jours encore, il faisait chaud. Sans doute sensible à la chute soudaine de la température, la religieuse avec laquelle je lisais les Écritures à voix haute se leva pour préparer la cheminée, inutilisée depuis le printemps.

Je baissai les yeux vers le passage où nous nous étions arrêtées, puis parcourus la pièce du regard. Un lit à baldaquin. Un tableau de divinités mythologiques dans un cadre doré. Un ancien miroir sur pied. Des ombres épaisses enveloppaient chaque objet, donnant à la chambre un air sinistre.

— Hé…

Le silence me pesait. J’essayai d’appeler la religieuse, mais un coup de tonnerre couvrit ma voix. Le grondement était si assourdissant qu’il semblait devoir fendre la terre. Je frissonnai de tout mon corps sous ma robe de soie.

Son tissu bleu marine brodé d’or convenait à la dignité d’une enfant des dieux, mais pas à moi.

Pas davantage que le diadème posé sur ma tête, qui représentait le Soleil enveloppé par la Lune. Ni que cette chambre. Rien de tout cela ne me correspondait.

Je quittai ma chaise pour rejoindre la religieuse.

— Tout va bien, Lady Lux. La foudre frappe souvent cette région ; des paratonnerres ont donc été installés autour de l’Utopie. D’ailleurs, même si elle nous atteignait, il ne vous arriverait rien, milady. Votre personne sera en sécurité jusqu’au Jour de la Guidance, dans quatre jours.

À ces paroles accompagnées d’un léger sourire, je ne pus répondre que par un rire amer. Je ne savais si elles étaient bonnes ou mauvaises. Ce n’étaient que des paroles de réconfort, ni bienveillantes ni malveillantes.

— Excusez-moi.

La voix d’une autre religieuse nous parvint du dehors. Sans doute celle qui s’occupait de l’administration et de la sécurité de l’Utopie.

— Y a-t-il un problème, Lisbonne ?

— La rivière voisine a débordé à cause des pluies. Dans ces conditions, il est impossible de traverser le pont qui mène au port.

— Nous avons suffisamment de provisions pour passer l’hiver. Cela ne devrait pas poser de problème, n’est-ce pas ?

— Ce n’est pas cela… Puisque la traversée est devenue impossible, une voyageuse est venue chercher refuge dans notre Utopie. Elle a demandé à rester jusqu’à ce que la tempête se calme. Bien entendu, nous ne pouvions refuser l’hospitalité à une enfant égarée, mais cette voyageuse…

Les yeux de la religieuse brillaient de joie. Il s’était passé quelque chose.

— Est-ce une demi-déesse comme moi ?

À peine eus-je posé la question que mon cœur se mit à battre si fort qu’il m’en fit mal. La peur se mêlait à la joie, la tristesse à l’attente.

— Nous ne l’avons pas encore mise à l’épreuve, je ne peux donc rien affirmer. Mais… elle ressemble trait pour trait à Garnet Spear, la déesse de la guerre. Elle est exactement telle que la décrivent les saintes Écritures.

— Les jours de pluie sont de mauvais augure. Celle qui arrive par un temps pareil n’est peut-être qu’une simple humaine. Dans ce cas, je devrais lui recommander de regagner le bas monde dès que la tempête se sera apaisée.

Mon ton était peut-être trop raide. On avait beau me louer et me vénérer comme une demi-déesse dans cette Utopie, je ne savais pas bien m’adresser aux autres. Pourtant, je voulais faire tout ce qui était en mon pouvoir pour cette voyageuse.

Les deux religieuses échangèrent un regard.

— Accueillons-la, quoi qu’il en soit. Elle doit être transie sous cette pluie.

— Je… je veux la rencontrer, moi aussi.

— Nous vous laisserons la saluer lorsque vous serez prête. Soyez rassurée, Lady Lux.

Elles me laissèrent seule et s’éloignèrent en hâte. Je poussai la porte. Verrouillée, elle ne bougea pas.

— Ouvrez. Il n’y a personne ?

Aucun bruit de pas ne me parvenait du couloir. Je poussai un profond soupir et, faute de mieux, m’approchai de la fenêtre. Les barreaux m’empêchaient de voir tout le paysage, mais j’apercevais très bien le portail.

— Ah.

Une femme se tenait dehors, sans rien pour se protéger de la pluie.

Ma chambre était assez haute. Je l’observai avec méfiance, persuadée qu’elle ne pouvait sentir mon regard. Pourtant, elle releva brusquement la tête et me regarda droit dans les yeux.

J’en eus le souffle coupé.

Qu’elle m’ait remarquée était déjà effrayant. Mais surtout, même de si loin, je voyais que sa beauté était un don des dieux.

Ce fut ma première rencontre avec Violet Evergarden. Moi, Lux Sibyl.

 

── ◇ ──

L’île isolée de Chevalier recelait un mystère.

Séparée des continents par la mer, elle ne comptait qu’une centaine d’habitants. La nature y était généreuse et, hormis les navires de passage, rien ne la reliait au monde extérieur.

Chevalier se distinguait par les étangs et les cascades disséminés sur son territoire. La plus impressionnante de ces chutes dévalait la haute montagne qui occupait le centre de l’île. À son point le plus élevé, l’eau tombait d’une centaine de mètres. Quiconque était englouti dans le bassin ne remontait jamais à la surface.

Cette île d’eau et de verdure possédait une autre singularité : une étrange forteresse faite de pierres irrégulières empilées les unes sur les autres. Sa flèche n’obéissait à aucune harmonie. On racontait qu’un fou l’avait fait construire ainsi pour qu’elle ne puisse être rattachée ni à l’architecture orientale ni à l’architecture occidentale. Nul ne savait si cette histoire était vraie.

Jusqu’à quelques décennies auparavant, l’édifice était demeuré à l’écart, abandonné à son mystère. Puis un groupe avait acheté un coin de l’île et s’y était installé d’un seul coup. Les habitants de Chevalier avaient pris l’habitude d’appeler leur demeure la « Maison du culte ».

Ses occupants, eux, la nommaient « Utopie ».

 

── ◇ ──

Sœur Lisbonne, chargée d’accueillir la voyageuse, ne quittait pas des yeux le vaste porche de l’Utopie. Ce n’était pas la tempête qu’elle observait, mais la jeune femme qui défaisait sa coiffure malmenée par la pluie.

Ses mèches dorées luisaient d’eau. Il avait fallu dénouer ses tresses complexes pour en découvrir toute la longueur. Ses mains gantées de noir tenaient un lourd sac de voyage. Sous la veste bleu de Prusse qu’elle venait d’enlever, elle portait une robe blanche ornée de rubans. Trempée, l’étoffe épousait les lignes de son corps. Même une autre femme aurait eu du mal à détourner le regard.

Sa beauté contrastait avec son regard sombre. Mouillée par la pluie, sa silhouette avait la pureté lumineuse d’une fée. Pourtant, quelque chose d’étrange émanait d’elle. Sous cette apparente fragilité se dissimulait une force brute, insondable.

— Merci pour votre hospitalité.

Sa voix n’était pas forte, mais le calme des lieux en faisait ressortir toute la délicatesse.

Lisbonne la conduisit dans le salon réservé aux visiteurs et prit place sur le canapé, près d’une table de marbre. L’air était froid, à cause de la saison, peut-être, ou des murs de pierre.

— Je m’appelle Lisbonne. Je suis chargée de l’administration de l’Utopie. Nous, les Utopistes, vous souhaitons la bienvenue, chère enfant, vous qui vous êtes égarée.

De nombreuses rides plissaient le coin de ses yeux. Comme les autres habitantes, Lisbonne portait une robe noire et une guimpe blanche. On rencontrait partout dans le monde des religieuses vêtues de la sorte. Celles de l’Utopie se distinguaient toutefois par un emblème brodé sur la poitrine : un serpent transpercé d’une grande épée.

— Ravie de faire votre connaissance. Je m’appelle Violet Evergarden. Je vous suis reconnaissante de votre aide. Dès que le pont sera de nouveau praticable, je prendrai congé.

Elle ne s’était pas plainte une seule fois du froid, mais sa peau bleuissait. Lisbonne ajouta quelques bûches dans la cheminée.

— Merci beaucoup. Puis-je faire sécher mon sac ?

Son contenu devait être précieux pour qu’elle s’en préoccupât avant ses propres vêtements. Violet l’ouvrit et en tira un objet enveloppé de plusieurs morceaux de tissu et de mouchoirs. À première vue, on aurait dit un livre ; à y regarder de plus près, il s’agissait d’un étui qui en avait la forme. Des lettres reposaient à l’intérieur.

Un soupir s’échappa de ses lèvres.

— Ces lettres sont-elles importantes ?

Violet lui expliqua alors sa situation. Elle était une poupée de souvenirs automatiques, venue sur l’île à la demande d’un client. Son travail d’écriture était terminé. Elle avait également accepté de remettre la lettre au facteur, mais la tempête l’avait arrêtée en chemin.

— Vous travaillez donc pour une compagnie postale. L’Utopie est l’alliée de tous : vous êtes en sécurité ici. Cela dit, ne devriez-vous pas vous réchauffer, vous aussi ?

On avait préparé une serviette blanche, que l’on posa sur sa tête. Elle ressemblait ainsi à une mariée sous son voile. On lui prêta une tenue de religieuse pour remplacer ses vêtements mouillés. Lorsqu’elle se fut changée, Lisbonne reprit la conversation.

— Puisque nous avons fait connaissance, permettez-moi de vous parler de nous. Notre organisation vénère toutes les divinités de la mythologie mondiale.

La pluie redoublait dehors. Au loin, le tonnerre grondait.

— L’Utopie a pour vocation de faire connaître ces mythes et d’entretenir le culte de leurs dieux. Nous consacrons aussi une grande partie de nos efforts à la protection des demi-dieux. Miss Violet, savez-vous ce qu’est un demi-dieu ?

Violet secoua doucement la tête.

Un éclair déchira la pièce, l’inonda de blanc, puis disparut. La violence du fracas fit tressaillir Lisbonne.

La poupée, elle, tourna simplement les yeux vers la fenêtre, comme s’il ne s’était rien passé d’extraordinaire. Vus de profil, ses iris étincelaient.

Lisbonne toussota pour ramener son attention vers elle.

— Un demi-dieu est un enfant né de l’union d’une divinité et d’un être humain. Nos Écritures rapportent une légende célèbre sur le fruit d’un tel amour… Regardez.

Elle ouvrit le gros livre ancien posé sur la table, un ouvrage qu’elle semblait bien connaître. Ses pages étaient remplies de peintures religieuses. Elle en tourna un grand nombre avant de s’arrêter vers le milieu.

— Lisons le début… Roses, la déesse de la Connaissance, descendit des Cieux pour veiller au développement des peuples. Sur terre, elle prit l’apparence d’une jeune femme afin de dissimuler son identité. Mais, au moment où elle retrouva sa forme divine pour regagner les Cieux, un voyageur l’aperçut. Il promit de garder le secret, à condition qu’elle passe une nuit avec lui. Roses accepta et repartit dès l’aube. Moins d’un an plus tard, elle reparut devant cet homme : un enfant était né de leur union. Comme elle avait un époux dans les Cieux et redoutait sa jalousie, elle confia le demi-dieu à son père humain. L’enfant avait hérité de l’intelligence supérieure de Roses. Mais il attira l’envie de personnes orgueilleuses, qui finirent par l’assassiner. Roses attendit alors son enfant devant les portes qui menaient aux Cieux et aux Enfers.

Le doigt pâle de Lisbonne se posa sur l’illustration.

— Regardez. Des yeux vairons : l’un rouge, l’autre doré. De longs cheveux gris lavande, comme si l’on avait versé une goutte de violet dans de l’argent… Telle était l’apparence singulière de Roses, la déesse de la Connaissance. On dit qu’à l’aube de l’humanité, c’est elle qui enseigna aux hommes les mots permettant de nommer toute chose.

— Est-ce l’origine des légendes sur les demi-dieux ?

— Pas seulement. Leur existence prouve aussi la véracité de la mythologie mondiale. Et notre plus grande preuve se trouve ici, dans cette Utopie : Lady Lux, l’enfant de la déesse Roses.

Lisbonne avait l’habitude de rencontrer les moqueries ou l’incrédulité lorsqu’elle parlait ainsi. Violet, pourtant, resta impassible.

— Pourquoi Roses devait-elle cacher aux humains qu’elle était une déesse ?

C’était une question sincère, la première qui lui était venue à l’esprit. Lisbonne sourit, satisfaite.

— Depuis toujours, les hommes vénèrent les dieux et les êtres qui leur sont supérieurs, tout en les redoutant. Ils cherchent leur appui, mais les envient également. C’est ce qui est arrivé à l’enfant de Roses. D’autres légendes racontent qu’elle laissa encore plusieurs enfants dans le monde des hommes.

Elle tourna de nouveau les pages.

— Mais ce ne fut pas pour leur bonheur… Roses n’aurait jamais dû se séparer d’eux. Les demi-dieux sont des êtres à part, aussi bien sur terre que dans les Cieux. Parmi les humains, les pouvoirs qu’ils héritent des dieux les distinguent trop. Pour leur bien, il vaut mieux qu’ils résident dans les Cieux. Voilà pourquoi, lorsque nous en trouvons un, nous le cachons et le protégeons de la société jusqu’au jour de son retour là-haut… Mais changeons de sujet. Miss Violet, votre nom vient-il de Violet, la déesse des Fleurs ?

— Oui, me semble-t-il.

Elle détourna les yeux, peut-être en songeant à celui qui l’avait nommée.

— Pourtant, vous ressemblez beaucoup à Garnet Spear, la déesse de la guerre.

Lisbonne fit glisser le livre vers elle dans un léger frottement et lui montra une autre page.

Une déesse en armure blanche y tenait une épée.

Ses cheveux d’or flottaient librement ; elle regardait au loin de ses yeux bleus éclatants.

Elle ressemblait beaucoup à Violet.

— Ce portrait est l’œuvre d’un peintre célèbre. On le considère comme son chef-d’œuvre. Garnet Spear a inspiré bien des artistes et on la représente de nombreuses façons. Nous possédons ici une galerie consacrée aux divinités de la mythologie mondiale ; permettez-moi de vous la montrer demain. Je vous raconterai aussi l’histoire de Garnet Spear. Miss Violet, j’ai encore beaucoup à vous dire et bien des questions à vous poser. En gage d’amitié, accepteriez-vous un bijou à l’effigie de cette déesse ?

Elle se leva, prit un objet dans une commode et revint aussitôt.

— Je crois qu’il vous conviendrait. C’est une broche en agate blanche, un camée réalisé par l’une de nos religieuses. Nous en vendons sur le continent pour financer nos activités.

Dans sa paume reposait une pierre ovale où était sculptée la figure de la déesse.

Violet referma les doigts sur la broche d’émeraude qu’elle portait à la poitrine.

— J’ai… déjà une broche.

— Rien ne vous oblige à porter celle-ci. Vous pouvez simplement la garder près de vous.

— Non. Je ne souhaite aucune autre broche que celle que je possède.

Elle refusa obstinément le présent.

Lisbonne conserva son sourire, mais retint un claquement de langue agacé.

Inutile de se presser. Montrons-lui d’abord de l’affection, transmettons-lui les Enseignements… Le reste viendra tout seul.

Son regard n’était plus celui d’une religieuse au service des dieux.

C’était celui d’un chasseur devant sa proie.

 

── ◇ ──

Un jour s’était écoulé depuis l’apparition de cette voyageuse au milieu des éclairs.

La pluie tombait toujours à verse ; impossible de partir par un temps pareil.

Après la prière du matin, on m’annonça que je prendrais mon repas dans le jardin intérieur, plutôt que dans ma cage dorée.

Je réfléchis à la conduite à tenir.

Ce n’était pas la première fois que l’on me présentait un demi-dieu venu du dehors.

La routine…

À l’Utopie, on attendait de nous une certaine attitude.

— Lady Lux, voici Miss Violet. Elle travaille pour une compagnie postale et reste avec nous en raison des intempéries.

De près, elle était plus belle encore que la silhouette entrevue sous l’orage.

Violet Evergarden possédait une beauté silencieuse que l’on ne pouvait s’empêcher de contempler.

Le jardin intérieur n’avait pas de fontaine.

Des compositions d’herbe et de fleurs disposées dans des vasques se serraient les unes contre les autres, donnant l’impression d’une petite forêt.

On cherchait à y créer une atmosphère dégagée, paisible.

 C’était un lieu que l’on montrait volontiers aux visiteurs : accueillant et apaisant, exactement comme l’Utopie voulait paraître.

— Voici Lady Lux Sibyl, la demi-déesse que nous protégeons actuellement. Nous l’avons trouvée il y a environ sept ans. Des rumeurs sur son apparence étaient parvenues jusqu’à nous. Lorsque nous sommes allées à sa rencontre, nous avons découvert le portrait vivant de Roses, la déesse de la Connaissance. Vous pouvez le constater vous-même. De plus, Lady Lux était orpheline et ignorait ses origines… Elle ne connaissait pas non plus son père. Il était donc fort probable que, pour une raison ou pour une autre, la déesse Roses l’ait mise au monde avant de la laisser tomber sur terre. C’est bien malheureux…

— Vous lui ressemblez, en effet.

— Vous aussi, vous ressemblez à Garnet Spear.

Violet accueillit ma réponse d’un simple hochement de tête, sans joie ni contrariété. Nous ressemblions toutes les deux à des déesses.

— Vous êtes merveilleuses, toutes les deux.

Nous prîmes le petit déjeuner sur les sièges du jardin, parmi les plantes dont la plupart étaient artificielles, et échangeâmes quelques banalités. Je vantai sans conviction la douceur de la vie à l’Utopie. Violet semblait peu intéressée. Le bruit de la pluie, dehors, la préoccupait davantage.

Je connaissais mal le métier des poupées de souvenirs automatiques. J’appris avec surprise qu’elles parcouraient seules le monde pour prêter leur plume à autrui. Les lettres de leurs clients passaient avant tout. Je le compris en voyant le sac dont elle ne se séparait jamais.

Incroyable… Je serais incapable d’en faire autant.

Depuis mon arrivée, je n’avais pas posé un pied hors de l’Utopie. Au début, je comptais m’en tenir à une conversation superficielle. Mais cela faisait si longtemps que je n’avais pas parlé avec une jeune fille de mon âge ! Peu à peu, les questions me vinrent plus vite.

— Miss Violet, que faites-vous pendant vos jours de congé ?

— Je reste disponible, dans l’attente de ma prochaine mission.

— Vous habitez une grande ville, n’est-ce pas ? J’envie ceux qui peuvent aller voir toutes sortes de boutiques. Vous avez la possibilité de sortir, mais vous préférez rester chez vous ?

— Pas particulièrement. Je sors lorsque j’ai une raison de le faire.

— Pour retrouver un ami, par exemple ?

C’était étrange. Plus nous parlions, plus j’avais envie de la connaître.

— Je n’ai pas d’amis.

— Vraiment ?

— Oui.

Sa réponse était abrupte, mais sa franchise me plaisait. C’était toujours mieux que les mensonges dissimulés sous une façade bienveillante.

— Moi non plus. Je ne suis guère mieux.

— Est-ce vraiment un problème ?

— Eh ?

— Vous avez dit : « Je ne suis guère mieux. »

— E… En effet. Je me suis mal exprimée.

Avais-je gâché la conversation ? Je commençais à le regretter, mais Violet me détrompa.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je vous pose la question parce que mon patron s’en inquiète également.

Elle hocha gravement la tête, comme si elle examinait le sujet.

— Vraiment ?

— Oui. Il m’a dit quelque chose de semblable, Lady Lux. Il paraît qu’il est normal d’avoir des amis. Je ne comprends pas très bien ce que signifie « normal »… Leur absence ne me gêne pas et je ne sais pas comment m’en faire.

— Vous arrive-t-il de manger avec les personnes qui travaillent avec vous ?

— Oui, parfois.

— Vous pourriez commencer par là. Par une conversation comme celle-ci, par exemple.

— Deviendrons-nous amies en discutant ainsi ?

— Je me le demande…

— C’est très difficile.

— C’est…

— Oui. Les choses que les autres… font naturellement me sont très difficiles.

— Je comprends tout à fait.

Peu à peu, elle se mit aussi à m’interroger. Que faisais-je de mes journées ? Mes deux yeux me permettaient-ils de voir les mêmes couleurs, malgré leur différence ? Et mes jours de congé, comment les occupais-je ? Elle me retournait la question que je lui avais posée. Je répondis du mieux que je pouvais.

— Lady Lux, vous ne sortez pas ?

— Non.

— Vous restez donc toujours ici ?

— Oui. Jusqu’à présent… et pour toujours.

— Est-ce la mission qui vous a été confiée, Lady Lux ?

— C’est peut-être mieux ainsi. Les demi-dieux ne sont pas censés descendre sur terre.

— On m’a… parlé un peu de la mythologie. C’est parce que vous risqueriez de subir des malheurs.

— En effet.

— Lady Lux, étiez-vous malheureuse lorsque vous viviez dehors ?

— J’étais pauvre et seule… Oui, j’avais besoin de protection.

— Cet endroit est à l’écart du monde des humains, mais beaucoup d’entre eux y vivent malgré tout. Qu’est-ce qui vous protège du malheur ici ?

Nous retînmes toutes notre souffle, les religieuses comme moi. Elle ne semblait pourtant animée d’aucune arrière-pensée.

— Je… me le demande.

— Vous ne le savez pas ?

Une question simple. Une pensée innocente.

— Non, c’est… Miss Violet, pourquoi… me demandez-vous cela ?

Il suffisait parfois d’une telle question pour troubler une apparente tranquillité.

— Pardonnez-moi si je vous mets mal à l’aise. Je pensais simplement que, si vous êtes malheureuse ici, rien ne devrait vous obliger à y rester.

Cette conversation m’était insupportable. Comme l’étaient mes jours passés à attendre la fin d’une vie trop lourde, dans l’impatience pénible de voir enfin un orage se terminer.

— M… M’y obliger ?

Je ne pus m’empêcher de regarder la religieuse assise près de moi. Son silence exerçait une pression menaçante : ne dis rien de trop.

— Vous avez dit ne jamais pouvoir partir. Pourtant, vous avez aussi parlé de votre envie de vivre en ville.

— C’est vrai… Je l’ai dit. Mais… quoi que je puisse souhaiter, c’est impossible.

— Pour quelle raison ?

— Je ne peux pas quitter cet endroit.

— Pourquoi ?

— On ne m’y autorise pas. Je suis une demi-déesse.

— Qui ne vous y autorise pas ?

— Eh ?

— Qui vous ordonne de rester ici ?

— C’est…

Non…

— Lady Lux, on vous vénère en tant que demi-déesse. Quelqu’un vous est-il supérieur, ici ?

N’en dites pas davantage !

— Si je ne peux pas sortir de moi-même, c’est parce que…

Ne cherchez pas plus loin !

— Parce que…

Un claquement de mains nous interrompit. Je tournai vers la religieuse un regard craintif. Elle arborait un sourire radieux.

— Lady Lux, Miss Violet, il fait froid ici. Allons ailleurs.

Violet entrouvrit les lèvres, comme si elle voulait protester, puis obéit sans un mot. Je l’avais suppliée du regard de ne pas poursuivre. Elle commençait à percevoir l’étrangeté des lieux.

Dépêchez-vous de fuir.

Je tentai de lui faire comprendre cela dès que la religieuse eut tourné le dos. Avait-elle saisi ? Je l’espérais. Il lui restait encore le temps de partir.

Car cet endroit était bel et bien une prison.

Je pris la parole.

— Ma sœur, ne pourrions-nous pas lui faire visiter les lieux ? La galerie des divinités, par exemple… Elle doit s’ennuyer à attendre que le temps se lève.

— Cette partie… n’est pas ouverte aux visiteurs.

— J’aimerais pourtant la lui montrer. Et je voudrais la revoir moi aussi, puisqu’il me reste si peu de temps…

La religieuse allait refuser, puis se ravisa.

— C’est vrai. Votre séjour sur terre touche à sa fin. Certaines de nos sœurs aimeraient sans doute vous voir encore, Lady Lux. Miss Violet doit retrouver Lisbonne ; nous devrons donc interrompre la visite à ce moment-là.

Je savais qu’elle avait un faible pour moi. Elle s’occupait de moi depuis mon arrivée. Il devait bien y avoir un peu d’affection dans ses gestes. J’en étais reconnaissante et, en même temps, terrifiée.

— Quand je songe au peu de temps qu’il nous reste pour parler ainsi, je me sens bien seule.

Quelle était donc cette tendresse qu’elles me portaient ?

— Alors, commençons la visite sans attendre.

Nous parcourûmes l’Utopie à quatre, guidées par la religieuse. L’établissement vivait principalement des fonds d’un investisseur que l’on appelait « le propriétaire ». Je ne l’avais jamais rencontré, mais il devait être immensément riche. Des peintures religieuses et des bustes de dieux décoraient les couloirs. Nous possédions une chapelle dont les vitraux multicolores resplendissaient au-dessus de nos têtes, une bibliothèque riche en ouvrages anciens et récents, et de vastes bains de marbre. Les religieuses qui y travaillaient étaient plus d’une douzaine. Les nourrir chaque jour représentait déjà une dépense importante ; avec l’entretien de l’édifice, le budget devait être considérable.

— Voici la dernière pièce. Nous avons fait venir un artisan pour réaliser ces œuvres : c’est la salle des sculptures divines.

Derrière la lourde porte nous attendait un monde silencieux. Je n’y étais entrée que quelques fois, mais chacune de mes visites me laissait la même impression écrasante. Des statues de toutes sortes étaient disposées sans ordre apparent. À nos pieds couraient de petits canaux dont l’eau murmurait sur un lit de perles de verre scintillantes.

Des plantes appelées « vignes sombres », réputées pousser même sans soleil, étendaient leurs tiges depuis le plafond, le long des murs et jusque sur le sol. L’ensemble avait quelque chose d’irréel.

— Les préparatifs sont donc terminés ? Lady Lux, veuillez m’excuser un instant.

La religieuse s’éloigna vers l’entrée, entre les statues, pour faire signe à un autre membre de l’Utopie.

C’est le moment.

Je saisis le bras de Violet et l’entraînai avec moi.

— Lady Lux, hum… Que vouliez-vous dire tout à l’heure ?

— Par ici. Je vais vous montrer la statue de Garnet Spear.

Ce n’était pas mon véritable objectif. En nous dirigeant vers la déesse aux prises avec un serpent géant, je lui demandai :

— Miss Violet, les sœurs vous ont-elles posé des questions particulières ?

Son regard passa de moi à la statue.

— Oui, sur mes origines… et mon éducation. On m’a recommandé de ne pas trop parler de moi. Je leur ai donc seulement dit que j’étais orpheline… et que j’avais été soldat.

Je fronçai les sourcils. Quelle situation ! Une jeune fille aussi belle, semblable à Garnet Spear, sans parents…

Elle correspondait exactement au genre de demi-dieu que recherchait l’Utopie.

— Miss Violet, écoutez-moi bien. Les Sœurs prétendent que l’Utopie protège et vénère les demi-dieux, mais c’est faux. Il est vrai qu’en me recueillant, elles m’ont arrachée à la pauvreté et à l’orphelinat… Mais elles menacent aussi ma vie.

Peut-être parce que je parlais à voix basse, Violet détacha les yeux de la sculpture.

— Que voulez-vous dire ? Expliquez-moi.

La religieuse nous appela. Je repris, dissimulée parmi les statues :

— L’Utopie affirme protéger les demi-dieux. Mais son véritable but est de les renvoyer aux Cieux, où vivent les dieux. Dans la plupart des légendes, leurs pouvoirs finissent par causer leur perte chez les humains.

L’Utopie veut leur épargner ce sort en les guidant vers les Cieux… Et pour cela, elle les assassine.

Cet endroit appartient à une secte meurtrière. Ceux qui s’y réunissent ont dénaturé les Écritures.

Violet cligna de ses yeux bleus.

— En somme, Lady Lux, vous êtes destinée à être sacrifiée.

— Mon retour aux Cieux est prévu le matin de la prochaine pleine lune. Dans trois jours. Ce sera aussi mon anniversaire. On élève ici les demi-dieux jusqu’à leurs quatorze ans. C’est généralement l’âge auquel on devient adulte sur le continent. Pour l’Utopie, nous devons donc passer notre enfance parmi les hommes, puis notre vie d’adulte dans les Cieux. Mais si l’on recueille quelqu’un qui a déjà plus de quatorze ans, on le tue sous dix jours. J’ai vu plusieurs adultes amenés ici comme de possibles demi-dieux, des voyageurs égarés ou de simples visiteurs… Elles les ont massacrés. Vous êtes en danger, vous aussi. Elles vous ont choisie.

— Moi…?

— Je vous l’ai dit, cette organisation est folle. Nous n’avons même pas besoin de posséder des pouvoirs extraordinaires : notre apparence leur suffit. Je ne suis pas particulièrement intelligente. J’ignore pourquoi je suis née ainsi, mais il paraît qu’un peuple lointain possède les mêmes cheveux et les mêmes yeux que moi. Je dois venir de là, tout simplement. Un autre critère leur est indispensable : il faut être orphelin, ou ne pas connaître l’un de ses parents. Cela leur permet de nous rattacher plus facilement aux légendes des demi-dieux. Et vous, Miss Violet, non seulement vous ressemblez à Garnet Spear, mais vous avez été soldat. Pour elles, c’est presque une invitation à vous tuer.

Je parlais vite, comme si je cherchais à lui transmettre ma peur. Pourtant, la vérité sur l’Utopie ne semblait pas l’effrayer.

— Je vois.

— Miss Violet, fuyez ! Vous m’avez bien dit que Sœur Lisbonne vous avait convoquée ? N’y allez surtout pas. Elles vous donneront certainement quelque chose pour vous empêcher de bouger.

— Comment me tueraient-elles ?

Elle s’informait de sa propre exécution avec un calme déconcertant.

— Elles vous mettront dans une barque et la laisseront dériver jusqu’à la plus grande cascade de Chevalier. Vous tomberez avec elle. Pour l’instant, vous avez encore des occasions de vous échapper. Je vous en prie, fuyez.

Je la secouai par les bras pour appuyer ma supplication. Un grincement mécanique retentit.

Cette personne, aussi belle qu’une poupée, possédait des membres artificiels. Un instant, je me dis qu’elle pouvait réellement être une demi-déesse. Puis cette pensée m’effraya. Je venais de raisonner exactement comme les gens de l’Utopie.

Je relâchai lentement ses bras. Elle prit fermement mes mains dans les siennes.

— Merci de votre bienveillance. Je suivrai votre conseil et quitterai cet endroit au plus vite. Lady Lux, permettez-moi de vous aider à vous échapper, vous aussi.

Avait-elle bien compris dans quelle situation elle se trouvait ? Son visage impassible ne me permettait pas de le deviner. Mais, au moins, elle acceptait de fuir. J’en fus soulagée.

Pourtant, je ne parvins pas à acquiescer à son offre.

— Lady Lux ?

Mon sourire se figea avant même de se former. Aucun son ne sortait de ma gorge. Je sentis mon sang se retirer de mon visage, un froid glacial me parcourir le dos. Cette angoisse sourde que l’on éprouve après avoir commis une terrible erreur commençait à envahir tout mon corps.

De quoi avais-je peur ? Cela faisait des années que je rêvais de voir quelqu’un venir me sauver.

Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?

Malgré tout, je n’arrivais pas à saisir la main qu’on me tendait.

Il faut que je le dise. Que je dise : « Oui, je vous en prie. »

Si je restais ici, je mourrais noyée dans trois jours. D’une mort douloureuse. C’était une certitude. Les religieuses qui se montraient si douces avec moi m’oublieraient dès que j’aurais disparu et trouveraient un autre demi-dieu à vénérer. Leur affection était fausse. Personne ne m’aimait vraiment. Personne ne me chérissait. Cet endroit n’avait rien de bon. Je ne pouvais faire confiance à personne. Tout me faisait peur.

Et pourtant…

— Lady Lux, ne souhaitez-vous pas partir ?

Je… je… viens de comprendre. J’ai peur de sortir.

— Ce… ce n’est pas cela…

Non. En réalité, je le savais depuis longtemps.

— Vous ne voulez pas vous enfuir ?

Je le savais. Je le savais…

— Les gens… ont-ils normalement peur de mourir ?

Je ne voulais pas mourir. Mais…

— Je ne veux pas… mourir.

Mais vivre me terrifiait autant que mourir. Oui, me terrifiait.

Depuis que l’on m’avait arrachée à l’orphelinat, à sept ans, j’avais toujours vécu comme un oiseau en cage. J’avais reçu une éducation, mais je ne connaissais que les Écritures. Je ne savais pas non plus fabriquer des objets comme les religieuses. Si je partais ainsi, comment allais-je vivre ?

Les autres filles de mon âge devaient savoir tant de choses. Elles avaient une famille, des amis, un endroit où se sentir chez elles. Moi, je n’avais rien. Je n’étais qu’une enfant lâche, plongée dans le désespoir de sa prison obscure, qui avait vu mourir les autres sans jamais intervenir.

Non. Je n’étais même plus une enfant.

Je n’étais rien.

Que ferait au-dehors quelqu’un d’aussi inutile ? Il était évident que je finirais par crever comme un chien. Dans ce cas, cette mort que l’on avait décidée pour moi…

… vaudrait mieux.

Aucun son ne franchit mes lèvres.

— Lady Lux !

L’appel strident me fit sursauter. La religieuse nous observait près de la statue de Garnet Spear. Elle avait peut-être entendu notre conversation. Non, elle l’avait forcément entendue. Une rage et un mépris véritables déformaient à présent son visage d’ordinaire si paisible.

Je me précipitai pour la repousser.

— Courez !

Violet me tendit de nouveau le bras.

— Lady Lux, votre main.

Elle avait l’allure d’un chevalier. Cette scène, je l’avais imaginée tant et tant de fois. Un prince beau et noble, quelqu’un de merveilleux qui viendrait m’arracher à cette utopie sans espoir.

Pourtant, tout en retenant la religieuse, je secouai la tête.

— Partez, je vous en prie ! Je… je ne peux pas vivre dans le monde extérieur ! Je vous en supplie, partez !

Dépêchez-vous !

Violet tenta de m’agripper pour m’emmener de force. Je la repoussai.

Je ne peux vraiment pas.

Au dernier moment, je choisis la mort.

J’ai peur. Vivre… me fait encore plus peur.

J’étais stupide. C’était un choix stupide. Mais vivre avait toujours été particulièrement difficile pour moi.

J’ai toujours respiré à peine, tout contre la mort.

Dans cet endroit, j’avais eu si souvent l’occasion d’y songer que je m’y étais habituée. Il ne me restait que l’impatience de voir arriver ce jour.

Vivre… me fait encore plus peur.

Il était bien plus dur de rester parmi les humains, de se laisser utiliser et tromper, d’accumuler les souvenirs douloureux.

— Je mourrai ici ! C’est ce que je veux ! Je ne peux plus vivre… dans le monde extérieur ! Je vais mourir comme ça… ici… alors partez !

Peut-être avais-je perdu la raison. Je disais que les gens de l’Utopie étaient fous, mais la plus folle, la plus brisée d’entre tous, c’était peut-être moi.

Violet resta immobile quelques secondes, puis me tourna le dos. D’un seul coup de bras, elle fit voler en éclats le vitrail entre les statues. Elle comptait manifestement s’enfuir par là. La pluie et le vent s’engouffrèrent dans la salle, chargés de feuilles et de fleurs arrachées aux arbres.

— Ne fuyez pas ! Vous êtes une demi-déesse ! Vous êtes sous notre autorité… ! cria la religieuse.

Cette fois, ce fut elle qui me bouscula. Je ne cédai pas. J’agrippai l’une de ses chevilles et m’y cramponnai.

— Courez !

J’endurai désespérément ses coups de pied.

Violet se tenait dans l’encadrement de la fenêtre, son sac serré contre elle. La hauteur permettait de s’échapper, à condition de bien retomber.

Allez-y… maintenant !

Je pensais qu’elle ne se retournerait plus. Pourtant, elle tourna la tête et me tendit encore la main.

— Lady Lux.

Ses yeux semblaient dire : venez, partons ensemble.

Si je saisissais cette main, j’aurais peut-être un avenir.

Ah… Cette tempête, Miss Violet, la mort, tout cela…

J’étais désolée pour cette personne au regard si résolu, qui faisait naître en moi toutes ces pensées.

Tout se mélange dans ma tête. C’est trop bruyant… Laissez-moi.

J’étais fatiguée de penser. Fatiguée de tout.

— Partez…

Je ne murmurai que ce mot.

— Si vous avez besoin d’aide, appelez-moi.

Sans rien ajouter, elle sauta par la fenêtre.

La religieuse poussa un cri aigu. Elle se releva en m’injuriant, puis me frappa violemment à la joue. Je tombai sur place, sonnée.

En contemplant son visage déformé, je ricanai.

Vous voyez… Le monde est vraiment terrifiant.

C’était pour cela qu’il était plus facile de mourir.

 

── ◇ ──

Le matin où les pluies cessèrent fut magnifique. Les arbres et l’herbe couverts de rosée exhalaient cette odeur particulière qui suit les averses. Le soleil enveloppait le monde d’une lumière différente de celle du crépuscule. Ses rayons faisaient scintiller la bruine persistante.

C’était par un si beau matin que devaient avoir lieu l’anniversaire et les funérailles d’une jeune fille vénérée par une organisation religieuse sur une île isolée.

— Lady Lux, avancez sans faire d’histoires, je vous prie.

Un pistolet braqué sur elle, les poignets liés, Lux fut installée dans une petite barque pleine de fleurs. La recommandation de Lisbonne n’avait rien d’un souhait de départ paisible : elle exigeait sa docilité.

Son visage portait les marques des coups reçus.

Sa bouche était gonflée, violacée, le coin de son œil blessé. On ne lui avait sans doute accordé aucun repos ; sa tête vacillait et son regard peinait à se fixer.

Devant son silence et ses traits épuisés, Lisbonne se mit à rire.

— Lady Lux, vous étiez la plus docile de tous les demi-dieux que nous avons accueillis. Nous ne vous avons pas pardonné d’avoir aidé cette poupée de souvenirs automatiques à s’enfuir. Mais puisque vous allez rejoindre les Cieux, nous cesserons de vous en tenir rigueur. Avez-vous un dernier mot ?

Lux leva vers elle un regard vide. Comment un monde aussi beau pouvait-il abriter des gens aussi laids ? Comme si elle avait deviné sa pensée, Lisbonne eut un sourire tordu.

— Combien de temps allez-vous continuer ? demanda Lux.

— Toujours. Pour toujours.

— À quoi cela sert-il ?

— Vous ne vous le demandez que maintenant ?

Lisbonne eut un reniflement méprisant.

— Nous voulons protéger ce monde créé par les dieux. Vous avez souvent entendu les légendes des demi-dieux, n’est-ce pas ? Ils sont différents, aussi bien sur terre que dans les Cieux. Vous êtes différente. Une telle existence… est étrange. Vous ne trouvez pas ?

Lux ne savait que répondre à ce mot qu’on lui jetait : étrange.

— Votre existence elle-même est étrange. Ces yeux, ces cheveux… Cela n’a rien de normal. Si nous n’éliminons pas ceux qui sont différents, ils risquent de causer des problèmes.

— Je n’ai… rien fait…

— Pas encore. Mais vous pourriez en faire. Votre seule présence est gênante. Pour le dire simplement… nous avons peur des êtres comme vous. Voilà pourquoi nous vous vénérons, vous respectons… et vous tuons.

Ils ne supportaient pas ceux qui ne leur ressemblaient pas.

Lux comprit enfin ce qui avait réuni les membres de cette organisation. Un amour d’eux-mêmes poussé trop loin. Ne pas pouvoir se reconnaître dans l’autre les inquiétait. Alors ils le supprimaient. Leur croyance était perverse ; à leurs yeux, elle était pourtant normale.

Et la plus folle, c’est moi… Moi qui ai cru qu’il valait mieux me laisser tuer par ces gens.

Le canon se leva vers le diadème de Lux.

— Tu devais mourir noyée, mais la sœur qui s’occupait de toi a demandé grâce. Nous t’accorderons une mort par balle. Parce que mourir noyée… c’est terrible. Adieu, Lady Lux. Pour vos derniers instants, nous vous offrons le chant numéro trois cent vingt.

Lisbonne fit un signe derrière elle. Les autres religieuses, alignées pour assister à la scène, entonnèrent un requiem. Elles allaient commettre ensemble un meurtre, mais leurs voix n’en étaient pas moins magnifiques.

— Nos dieux dans les Cieux…

Quand le chant prendrait fin, on la tuerait.

Pour apaiser sa peur, Lux murmura les paroles des Écritures qu’on lui avait fait apprendre tant de fois.

— Je suis ton enfant, je suis ta chair et ton sang, je suis tes larmes…

Le bruit de l’eau sous la barque était celui de la tombe qui allait bientôt l’emporter.

— Aie pitié, aie pitié, aie pitié de moi…

Ses dents s’entrechoquaient.

— Ayez pitié de moi !

Les pleurs faisaient trembler sa voix. Ses larmes coulaient sans fin devant cette mort vers laquelle elle avançait inexorablement. Elle avait beau l’avoir choisie, elle en avait toujours peur. Vivre lui semblait plus effrayant encore, mais l’agonie qui l’attendait était insupportable.

— Lady Roses, ayez pitié !

La rivière entraînerait son corps jusqu’à la grande cascade. Son cadavre dériverait parmi les fleurs, tomberait dans le bassin et serait englouti. L’eau l’envahirait de toutes parts. Elle coulerait.

Rien que de l’imaginer, elle se sentit défaillir. Si seulement elle pouvait perdre connaissance maintenant…

— Lady Roses… Lady Roses…

Elle appelait cette déesse que l’on disait être sa mère.

— Lady Roses… Lady Roses…

Encore et encore, au lieu des prières censées dissiper sa peur.

— Lady Roses… Lady Roses… Lady Roses…

Maman, tu m’as mise au monde pour m’abandonner ? Tu ne te soucies pas de moi ?

— Lady Roses…

À quoi ma vie a-t-elle servi ?

— Lady… Roses… Ah… ah…

Quand j’étais petite, même pauvre, même orpheline, je n’aurais jamais choisi de mourir. Pourquoi en suis-je arrivée là ?

— Lady… Roses… Ah…

Elle continuait à l’appeler entre deux hoquets.

Roses…

C’était ainsi que s’écoulaient ses derniers instants.

— Aah… ah…

Sa bouche restait ouverte.

— Vi…

Comme si elle cherchait encore de l’air.

— Vi… o…

Elle appela celle qui avait su écarter ses peurs.

— Vi… o… let !

« Si vous avez besoin d’aide, appelez-moi. »

Le nom de la seule personne qui eût jamais vraiment essayé de la sauver.

— Violet ! Violet, Violet ! Aidez-moi ! Je ne veux pas mourir !

Son souhait avait-il déclenché quelque chose ? Un cri déchira le requiem. Lisbonne s’effondra.

Lux vit quelqu’un la frapper par-derrière. Sous le coup reçu à la tête, Lisbonne lâcha la corde qui retenait la barque. Celle-ci commença à dériver, mais la corde fut aussitôt rattrapée et le bateau s’immobilisa.

— Eh ?

La religieuse responsable de cette irruption demeurait parfaitement impassible.

— Eh… eh ?

Sans lâcher la corde, elle saisit Lux de son bras libre et la tira de force sur la berge. Elle la plaça derrière elle pour la protéger. Libérée, la barque s’éloigna au fil de l’eau.

Toutes restèrent bouche bée, d’une façon presque ridicule.

— J’attendais…

Que celle qui venait de briser le rituel surgisse du milieu de leur assemblée était impensable.

— …que vous appeliez mon nom…

Et pourtant, elle était là.

— …Lady Lux.

Elle retira sa guimpe blanche et découvrit son visage.

— Vi… olet !

La seule personne qui avait pris un risque pour la secourir. Cette étrange poupée de souvenirs automatiques.

Avant que quiconque ait pu réagir, Violet tenait le pistolet de Lisbonne. Elle tira sans hésitation aux pieds des religieuses. Des mottes de terre jaillirent.

— Laissez-nous passer. Je vous préviens : celles qui tenteront de nous arrêter ne s’en tireront pas avec un simple bleu.

Les religieuses échangèrent des regards sans bouger.

— Battez-vous, servantes des dieux ! hurla Lisbonne, toujours au sol, aux prises avec la douleur.

Son appel les rassembla. Elles tirèrent des couteaux et des pistolets de leurs robes et se précipitèrent vers les deux jeunes filles.

— Pardonnez-moi. Je vais devoir vous traiter un peu brutalement.

Violet saisit Lux, la cala sous son bras pour mieux la transporter et s’élança. Les religieuses lui barrèrent le passage. Prenant appui sur sa course, elle bondit et en renversa plusieurs d’un coup de pied, comme des dominos.

Ballottée comme un bagage, Lux poussa un cri étranglé. Violet la poussa au bout du passage ainsi dégagé, puis se retourna vers leurs adversaires.

D’un large mouvement du bras, elle lança son arme désormais vide au visage d’une religieuse qui tenait Lux en joue. Celle-ci perdit connaissance. Une autre se rua sur elle, couteau à la main. Violet prit appui d’un coup de pied contre son ventre et s’éleva dans un salto.

Elle arracha ensuite deux pistolets à une adversaire tombée au sol et, tirant des deux mains, prit le contrôle des environs.

Seule contre toutes, elle dominait le combat.

Lux recula en tremblant. Une religieuse tenta de l’attaquer à nouveau ; Violet bondit aussitôt sur elle. Son corps s’enroula autour du sien comme un serpent.

Elle referma ses jambes autour de son cou et se servit de son propre poids pour la faire basculer au sol, avant de l’assommer d’un coup de poing au visage.

Elle les surclasse… complètement.

Lux ne pouvait détacher les yeux de cette façon de se battre.

D’une voix inhabituellement forte, Violet s’adressa aux religieuses qui la fixaient depuis le sol.

— Mes bras sont des prothèses de la compagnie Estark. Ils peuvent aisément vous broyer. Que celles qui sont prêtes à en subir les conséquences s’avancent.

Elle ouvrit une main devant sa poitrine, puis serra le poing. Le métal grinça. Il y avait dans cette guerrière autant de beauté que d’intrépidité.

Les religieuses la dévisageaient comme si Garnet Spear, la déesse de la guerre si souvent vénérée, s’était dressée devant elles.

Malgré le sang qui coulait de sa tête, Lisbonne parvint à se relever.

— Qu’attendez-vous ? Maîtrisez-la ! Vous pouvez la renvoyer aux Cieux sur-le-champ… Je vous y autorise ! Nous ne pouvons pas laisser un tel monstre en liberté sur terre !

— Les demi-dieux sont donc des monstres ?

Lisbonne répondit aussitôt.

— Exactement. Les monstres comme vous… n’ont pas leur place ici. Ni humains ni dieux… Vos pouvoirs ne peuvent nous apporter que le malheur ! Vous… vous en êtes la preuve ! Où avez-vous appris à vous battre ainsi ? Combien de personnes avez-vous tuées ? Les êtres de votre espèce n’auraient jamais dû naître ! Vous êtes des hérétiques !

Ses yeux étaient injectés de sang. De la salive écumait sur ses lèvres, celles-là mêmes qui dessinaient auparavant un sourire si doux. Certaines religieuses parurent choquées ; celles qui partageaient ses idées approuvèrent et raffermirent leur prise sur leurs armes.

Violet répondit simplement à ses invectives.

— Je vois. Peut-être suis-je réellement une demi-déesse. Je ne peux en effet nier plusieurs des choses que vous venez de dire.

Sa voix, jusque-là douce, devint glaciale.

— Peut-être n’y aurait-il rien d’étonnant à ce que l’on tue un semblant d’être humain comme moi sous prétexte de le renvoyer aux Cieux. Mais Lady Lux est différente. Elle n’est… qu’une jeune fille qui a vécu des choses effrayantes.

Ni ses paroles ni ses gestes ne trahissaient la moindre hésitation.

— Vous seriez peut-être satisfaites si je vous demandais de m’emmener. Mais je suis désormais un monstre apprivoisé. Je ne peux pas me laisser tuer si facilement. Il m’est interdit de livrer des combats inutiles… Toutefois, mon maître m’a un jour ordonné…

Elle retira ses gants noirs, dévoilant ses bras artificiels.

— …de vivre.

En un instant, elle fut sur Lisbonne. Son poing s’abattit dans son ventre.

La religieuse fut projetée au loin et tomba dans la rivière. Les autres se précipitèrent pour la repêcher avant que le courant ne l’emporte.

Un seul coup avait suffi à envoyer quelqu’un voler comme une poupée. Devant ce spectacle, celles qui avaient repris leurs armes les lâchèrent aussitôt.

— Avancez, si vous l’osez. Moi, Violet Evergarden, je vous attends.

Au milieu de toute cette violence, la jeune femme demeurait d’un calme magnifique, à la fois inquiétant et envoûtant.

Personne ne chercha plus à l’arrêter.

Lux et Violet quittèrent les lieux.

 

── ◇ ──

— J’ai eu peur… J’ai eu si peur…

— Vous avez eu peur ? Vous êtes en sécurité, maintenant.

Loin de la rivière, lorsque Violet coupa ses liens, Lux éclata en sanglots. Toute l’horreur de ce qu’elle venait de vivre lui revenait d’un coup.

Elles traversaient les bois en direction du port. À mi-chemin, Violet s’arrêta pour récupérer son précieux sac, soigneusement suspendu à une branche. Avait-elle toujours été certaine de parvenir jusque-là avec elle ? Lux se le demanda entre ses larmes.

— Vous ne vous étiez pas enfuie ?

— La pluie n’a pas cessé. J’ai donc campé dans une grotte trouvée en chemin. Et j’ai passé tout ce temps à réfléchir à vos paroles, Lady Lux.

— Lesquelles ?

— Vous avez dit… que vous ne pouviez pas vivre dans le monde extérieur.

Oui, elle l’avait dit.

« Je mourrai ici ! C’est ce que je veux ! Je ne peux plus vivre… dans le monde extérieur ! Je vais mourir comme ça… ici… alors partez ! »

C’était la vérité de son désespoir, lorsqu’elle avait atteint sa limite.

— Ma situation est un peu différente, mais moi aussi… je n’ai longtemps connu qu’un seul monde. Une certaine personne m’utilisait, et je ne savais pas vivre autrement. Les circonstances nous ont séparés… J’ai été éloignée de mon maître. Quelqu’un de bienveillant a essayé de m’enseigner une autre façon de vivre, mais j’y ai d’abord résisté. Si je cessais d’être moi-même… non, si je cessais d’être un « atout », je pensais que celui qui avait eu besoin de moi jusque-là ne voudrait plus de moi.

Elles continuaient à marcher. Le chemin était difficile, couvert de boue et d’herbes ruisselantes. Elles ne pouvaient compter que sur leurs pieds. Pourtant, elles avançaient sans jamais revenir en arrière.

— J’ai pensé que vous me ressembliez, Lady Lux. Que vous ne sauriez pas quoi faire si vous empruntiez une autre voie. Peut-être vous demandiez-vous si l’on voudrait de vous là-bas… Si personne ne voulait de vous, à quoi bon ? Peut-être aviez-vous l’impression que, sans cela, votre existence serait inutile. C’est… extrêmement…

Elle cherchait son mot. Lorsqu’elle le trouva, elle le prononça comme si elle l’avait emprunté à quelqu’un d’autre.

— C’est extrêmement… effrayant.

Lux trouvait étrange qu’une jeune femme comme elle puisse avoir peur.

Elle est si forte et si belle… Elle semble invincible.

Pourtant, comme elle, Violet avait peur de vivre.

— Mais, Miss Violet, vous avez continué à avancer, n’est-ce pas ?

Elle avait eu peur. Et elle avait tout de même choisi de vivre.

— Oui. Il m’a ordonné de vivre. Et… j’ai compris qu’il me restait beaucoup de choses auxquelles réfléchir. Il y avait tant de choses que j’ignorais. Tous ces mots qu’il m’avait appris… Ceux qu’il m’a dits avant notre séparation : « Je t’ai… »

Elle n’acheva pas. Ses doigts se refermèrent sur la broche d’émeraude à sa poitrine, comme pour apaiser les battements de son cœur.

— J’ai commencé à penser… que je voulais apprendre. Comprendre ces mots, ce sentiment qui m’était inconnu. Alors, Lady Lux, peut-être votre façon de voir les choses changera-t-elle aussi. Vous pourrez… mourir à n’importe quel moment. Le jour où vous le voudrez vraiment, personne ne pourra vous en empêcher. C’est pourquoi j’ai pensé que vous pourriez peut-être découvrir un peu mieux le monde extérieur avant de vous décider… Et je suis intervenue. Pardonnez-moi. J’en prends la responsabilité. Nous pouvons encore avancer, même dans cet état. Lady Lux, si vous ne savez pas où aller, venez avec moi. Je ne vous ferai aucun mal.

Elle tendit la main à Lux, qui marchait à quelques pas derrière elle.

Cette fois, Lux n’hésita pas.

Le bras mécanique était froid et dur. Pourtant, elle y sentit une chaleur inexplicable. La tenue de Violet était couverte de saleté, ses cheveux en désordre. Elle n’avait plus rien d’un chevalier en armure étincelante. Aux yeux de Lux, néanmoins, sa silhouette se confondait avec celle de Garnet Spear.

— Je vous serai toujours redevable d’être venue me sauver.

Son nez coulait tandis qu’elle parlait. Violet lui répondit par une question.

— Que dites-vous ? Lady Lux, n’est-ce pas vous qui m’avez sauvée la première ? Je vous suis reconnaissante d’avoir eu le courage de me prévenir.

Que quelqu’un puisse la remercier, elle, malgré tout ce qu’elle était, la surprit autant que cela la rendit heureuse.

Elle se remit à pleurer.

Je crois que… je vais vivre encore un peu.

À cet instant, elle changea d’avis.

 

── ◇ ──

Par la suite, Violet m’emmena sur son lieu de travail, à la compagnie postale CH. Je m’y installai.

Au début, je ne m’occupais que des appels téléphoniques, mais, en moins d’un an, je devins également la secrétaire personnelle du président. Mes journées furent bientôt bien remplies.

J’avais beaucoup de respect pour le président Hodgins. Il s’occupait avec gentillesse — et parfois avec la fermeté nécessaire — d’une fille dont il ignorait tout, venue d’une obscure organisation religieuse. Je découvris cependant qu’il avait lui aussi ses petites excentricités.

Depuis mon arrivée, je m’étais seulement fait couper les cheveux et avais remplacé mon diadème par une barrette. Je m’étais aussi rapprochée de Violet, au point que nous pouvions désormais nous tutoyer.

Elle continuait à parcourir le monde, toujours aussi recherchée parmi les poupées de souvenirs automatiques. Son apparence avait peu changé. Peut-être ce parapluie à froufrous, ajouté à sa tenue habituelle, était-il la seule nouveauté.

Il était difficile de trouver un moment avec elle, tant on la sollicitait. Mais elle revenait régulièrement au bureau et j’en profitais pour l’inviter à prendre le thé. Assises à la terrasse d’un café voisin, face à la grande rue, nous regardions passer les gens en nous racontant nos dernières aventures.

Les miennes concernaient surtout notre patron hors du commun. Violet, elle, parlait des pays qu’elle avait parcourus et des personnes qu’elle y avait rencontrées.

D’un écrivain vivant au milieu de belles montagnes et de ses sentiments pour sa fille bien-aimée.

D’une mère qui habitait un vieux manoir sur une colline et écrivait des lettres pour l’avenir de sa fille.

Des derniers instants douloureux d’un jeune homme dont le corps avait été renvoyé dans sa campagne natale.

De la détermination passionnée d’un jeune astronome rencontré dans une ville au ciel étoilé.

Ses récits me faisaient passer de la joie à la tristesse. Tantôt je riais, tantôt je pleurais.

À nous voir discuter aussi paisiblement, on devait nous prendre pour deux amies ordinaires. Qui aurait pu deviner que l’une avait été destinée à un sacrifice et que l’autre avait été soldat ?

Je n’avais pas oublié mon passé. Mais je ne voulais plus continuer à y vivre. La demi-déesse de Roses était morte là-bas. À présent, j’étais employée d’une compagnie postale.

Les morts ne reviennent pas.

Les corps, le temps, les valeurs perdues ne se retrouvent jamais.

Mon désir de mort restait profondément enraciné en moi. Mais il s’était endormi d’un sommeil très, très profond.

« Ne vous réveillez pas encore », disais-je chaque matin à ces sentiments.

Certains jours, vivre me semblait vraiment difficile. Alors, je fermais les yeux pour retrouver cet instant où mon plus grand désespoir avait rencontré mon plus grand bonheur.

Cette petite barque qui devait me servir de cercueil, parmi les fleurs…

Mes pleurs, parce que je ne voulais pas mourir…

Quelqu’un venu me sauver…

Ce bras artificiel tendu vers moi…

Violet Evergarden.

L’amie que j’étais fière d’avoir.

 

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