VIOLET EVER T2 - CHAPITRE 7
Le major et son « tout »
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Traduction : Raitei
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Quand ce sentiment était-il né ?
Il n’en savait rien. Qu’est-ce qui l’avait fait naître ? Il n’aurait su le dire. Si on lui avait demandé ce qu’il aimait chez elle, les mots lui auraient manqué.
— Major.
Sans qu’il s’en rende compte, entendre sa voix l’appeler était devenu une joie. Quand elle marchait derrière lui, il se disait qu’il devait la protéger. Son dévouement sans faille lui faisait battre le cœur.
À qui s’adresse ce dévouement ? Dans quel but ? Si le sien m’est destiné… alors ses lèvres ne prononceront spontanément que ce que je veux entendre. Elle cherche à obéir, à recevoir des ordres : obtenir l’approbation du maître auquel elle se soumet, voilà ce qui la motive.
Mais moi… qu’en est-il de ma vie ? De mon amour ?
À qui sont-ils destinés ?
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Des yeux couleur émeraude s’ouvrirent. C’étaient ceux d’un petit garçon qui n’avait pas encore six ans. Tout juste éveillé, il contemplait le monde de ses grands yeux.
Il descendit de la voiture où il avait dormi pendant le trajet. Un paysage d’été s’étendait devant lui. Ce qui le frappa d’abord, ce fut la beauté des arbres qui bordaient le chemin vers la forêt verdoyante. Des plus vieux aux plus jeunes, ils se serraient les uns contre les autres, tous aussi majestueux. Une lumière douce et limpide filtrait à travers leur feuillage, dessinant sur le sol des ombres qui semblaient danser. Dans le vent, les feuilles bruissaient comme des rires de petites filles.
À cette saison, les tourbillons de pétales blancs étaient l’un des spectacles caractéristiques de Leidenschaftlich. Les fleurs flottaient dans les airs comme la neige lors des tempêtes des pays du Nord. Leurs lianes, associées aux héros qui avaient protégé la nation contre tant d’invasions, poussaient dans tout le pays. Leurs belles fleurs s’épanouissaient au passage du printemps à l’été.
— C’est la fleur de notre famille.
Son père, qui marchait devant lui, n’ajouta rien.
Le regard de l’enfant, qui allait jusque-là d’un côté à l’autre tandis que son frère aîné le tenait par la main, se posa sur le dos de son père. Celui-ci sentit peut-être cette attention insistante, car il se retourna. Le garçon ne pouvait en être sûr, mais c’était sans doute pour vérifier qu’il suivait bien. Son père avait les yeux verts, comme lui, d’une nuance légèrement différente. Son regard, en revanche, était sévère.
Qu’il se soit simplement retourné suffisait à remplir l’enfant d’une joie qui lui donnait envie de danser. Il devait s’agir d’admiration.
Pourtant, si son cœur se réjouissait, son visage restait figé. Une seule inquiétude le préoccupait : avait-il fait quelque chose qui lui vaudrait une réprimande ?
— C’est quoi, cette histoire… de « fleur de notre famille » ?
À voix très basse, son frère imitait leur père avec peu de respect.
Ils poursuivirent tous trois leur chemin dans la verdure. Au-delà de ce beau paysage naturel s’étendaient des installations qui semblaient destinées à l’entraînement militaire. Plusieurs hommes y portaient le même uniforme noir violacé que leur père. Le petit garçon examinait ces lieux inconnus avec curiosité. Devant ses yeux brillants, des soldats marchaient au pas sans que leur formation se désunisse un seul instant.
Son père les conduisit vers des sièges apparemment réservés aux invités, pour assister à ce qui allait commencer. Il installa ses fils sur les chaises disposées à l’extérieur, puis s’éloigna.
Aux uniformes de l’armée de terre se mêlaient ceux de la marine, blancs et à col montant. Autour des avions de chasse et de reconnaissance, les militaires discutaient en deux groupes bien distincts. Ils avaient beau défendre le même pays, ils semblaient se méfier les uns des autres et ne guère s’apprécier. Aux yeux d’un enfant, c’était un étrange spectacle.
Peut-être inquiet de ne plus voir son père, le garçon agita les bras et les jambes, puis baissa les yeux vers ses pieds. Un pétale de bougainvillier venait de tomber : cette fleur que son père avait appelée celle de leur famille. Sans quitter sa chaise, il se pencha de toutes ses forces pour essayer de le recueillir dans sa paume. Son frère le retint.
— Gilbert, un peu de tenue.
Le ton était maussade. Gilbert obéit docilement.
C’était un enfant sage. Il était né à Leidenschaftlich, cette célèbre nation militaire du Sud, et descendait de ses héros. Chez les Bougainvillea, les hommes entraient traditionnellement dans l’armée de terre.
Son père, qui y occupait un grade élevé, les avait déjà emmenés, son frère et lui, à plusieurs manifestations semblables.
Son aîné lui prit fermement la main. C’était inutile : Gilbert n’était pas de ceux qui recommençaient après avoir été grondés.
— Si tu déshonores le nom des Bougainvillea, c’est moi qui serai puni pour t’avoir mal surveillé.
Les remontrances de leur père, accompagnées de coups de poing, faisaient partie du quotidien de son frère. Rien d’étonnant à ce qu’il sache exactement comment réagir pour ne pas lui déplaire. Cela, Gilbert le comprenait.
Dans la demeure des Bougainvillea, chacun devait surveiller le moindre de ses gestes. Sans quoi les murs semblaient se hérisser d’aiguilles, de clous, de lames et d’épines de roses, prêts à leur percer la peau et à les faire saigner. Ce n’était pas un lieu où l’on se sentait à l’aise. C’était un lieu où l’on était sans cesse jugé.
Voilà ce qu’était leur maison.
— Quel ennui…
Son frère faisait presque la moue. Il regardait les hommes de la marine, et non ceux de l’armée de terre.
— Tout ça… c’est ennuyeux, tu ne trouves pas, Gil ?
Gilbert ne sut que répondre. Il ne pouvait pas lui donner raison.
Pourquoi dis-tu cela ?
Dans une telle situation, on devait chasser l’ennui de son esprit. Même si c’était pénible, il fallait prendre sur soi. C’était pour cette raison qu’il avait cessé de s’agiter comme un enfant que la moindre chose distrayait. Son frère le savait aussi. Pourquoi tenait-il malgré tout à le dire à voix haute et à chercher son approbation ?
Comme il était encore tout petit, Gilbert répondit avec ses mots d’enfant :
— Il ne faut pas dire ça.
— Mais si. On peut en parler tout bas, entre nous. Je ne vais quand même pas les laisser décider de ce que je pense. Tu sais, Gil… Papa, le père de papa, et même le père du père de papa ont sûrement fait la même chose. C’est affreux, non ?
— Pourquoi c’est mal ? demanda Gilbert.
— Parce que c’est comme s’ils n’avaient aucune volonté à eux. Écoute : si papa nous a amenés ici aujourd’hui, c’est pour nous dire qu’on deviendra comme lui.
— Pourquoi c’est mal ? demanda Gilbert.
— Pour nous faire comprendre qu’on ne pourra rien choisir d’autre.
— Pourquoi c’est mal ? demanda Gilbert.
Son incompréhension finit par exaspérer son frère. Celui-ci lâcha sa main, serra le poing et lui donna un coup appuyé sur l’épaule.
— Moi, je veux devenir marin. Et pas n’importe lequel : capitaine. Je veux parcourir le monde avec mes camarades, à bord de mon propre bateau. Tu apprends vite, Gil. Tu pourrais devenir navigateur, toi aussi. Mais… moi… nous, on ne nous laissera jamais devenir ce qu’on veut.
— C’est normal, non ? répondit Gilbert. Nous sommes des Bougainvillea.
La famille formait une pyramide parfaitement ordonnée. Au sommet se trouvait le père ; au-dessous, la mère, l’oncle et la tante ; plus bas encore, le frère aîné, Gilbert et leurs sœurs. Dans la maison où il était né, il allait de soi que les plus jeunes baissent la tête devant leurs aînés. Toute opposition était interdite. Son frère et lui n’étaient que de petits rouages destinés à perpétuer la lignée des Bougainvillea et à préserver la gloire de leurs ancêtres.
Des rouages pouvaient-ils exprimer leurs désirs ?
Non.
— Ils t’ont complètement… lavé le cerveau, hein…
Le murmure dédaigneux de son frère était teinté de pitié.
Qu’est-ce que ça veut dire… « laver le cerveau » ?
Tandis qu’il réfléchissait, les avions de chasse décollèrent. Gilbert leva la tête pour suivre les oiseaux de fer qui se rejoignaient et traçaient des arcs dans le ciel. Ils passèrent devant le soleil et disparurent un instant dans sa lumière.
L’éclat était aveuglant.
Ses yeux se mirent à lui brûler. Il referma lentement les paupières. La lumière trop vive y avait peut-être fait monter des larmes.
── ◇ ──
Des yeux couleur émeraude s’ouvrirent.
C’étaient ceux d’un jeune homme avisé. Dans leur sévérité, héritée de son père, se devinaient aussi une douceur et une solitude qui lui étaient peut-être propres. Ils fixaient une poupée.
Non, une jeune fille qui ressemblait à une poupée.
À la lisière de son champ de vision se tenait son frère, qui, comme lui, avait grandi.
La pièce était décorée avec raffinement. Tout y était coûteux. Il était pourtant risible de penser que la qualité de ces ornements devait permettre de juger ceux qui avaient les moyens de fréquenter les lieux.
Tout était sens dessus dessous.
Cinq hommes venaient d’y être assassinés. La jeune fille couverte de sang était la meurtrière. Ni ses vêtements imbibés ni l’odeur qui l’enveloppait n’altéraient sa beauté. Elle était la plus belle tueuse du monde.
— Tu vas la prendre, hein, Gilbert ?
Avec un sourire affable, son frère la poussa dans le dos.
Elle fit un pas vers Gilbert. Il recula aussitôt. Son corps avait réagi avant lui, dans un mouvement de rejet et de peur.
Elle était terrifiante.
Ne me regarde pas.
Son frère n’avait cessé de qualifier la fillette d’« outil » avant de la lui imposer. Il était vrai qu’on la traitait comme telle, et qu’elle se comportait comme telle. Pourtant, elle respirait encore avec difficulté.
Tandis qu’il essuyait de sa manche la main poisseuse de sang et de graisse, elle le regardait comme pour lui demander son prochain ordre.
Pourquoi me regardes-tu ?
Il comprenait, dans une certaine mesure, les propos inhumains de son frère. La hiérarchie pyramidale n’existait pas seulement dans leur famille. Elle régissait aussi la société. Pour que ceux qui se trouvaient tout en bas puissent s’élever, il leur fallait faire des efforts. Mais leurs seules forces ne suffisaient pas. Pour vivre, pour réussir, on devait tirer parti de toutes sortes de ressources. Ce n’était pas glorieux ; Gilbert le désirait pourtant lui aussi. S’il apprenait à bien se servir d’elle, cette fille pouvait devenir la meilleure des épées et le meilleur des boucliers.
Pourquoi… me regardes-tu ?
La poupée tueuse automatique, elle aussi, voulait de Gilbert.
Finalement, tout se passa comme son frère l’avait prévu. Gilbert se retrouva au milieu d’une rue du centre-ville, le visage encore marqué par la jeunesse. Ses yeux à la couleur singulière contemplaient la fillette dans ses bras. Emmitouflée dans sa veste, la poupée n’avait rien d’un doux parfum : elle sentait le sang dont elle venait d’être éclaboussée. Si elle avait eu l’apparence d’un monstre, cela aurait paru normal. Mais elle ressemblait à une fée échappée d’un conte.
— J’ai… peur de toi.
Elle ne réagit pas à cet aveu. Ses yeux bleus le regardaient, tout simplement.
— J’ai… J’ai peur de… me servir de toi.
Il la serra contre lui.
— Tu es terrifiante. En fait… c’est peut-être maintenant que je devrais te tuer.
Ces mots douloureux ne lui firent pas desserrer son étreinte. Il ne la posa pas dans la rue pour l’abandonner. Il ne sortit pas le pistolet de sa poche pour lui tirer dans la tête. Il ne referma pas ses mains sur son cou frêle.
— Mais… je veux que tu vives.
Malgré sa peur, il la tenait contre lui. Ses paroles étaient sincères.
— Je veux que tu vives.
Cette vérité brillait faiblement dans un monde cruel. Mais pourraient-ils résister à sa dureté ? Gilbert en serait-il capable ?
Dans le doute, il ferma les yeux et formula un vœu irréaliste : que tout soit résolu lorsqu’il les rouvrirait.
── ◇ ──
Des yeux couleur émeraude s’ouvrirent.
La réalité était bien pire que lorsqu’il avait prié.
La fillette achevait à coups de matraque des hommes incapables de bouger. Elle frappait leur tête. Le sang giclait. Les cris s’élevaient. Elle frappait encore.
Et celui qui en avait donné l’ordre, c’était Gilbert.
Dans cet endroit, autre chose que la vie était en train de disparaître. La raison, la conscience, toutes ces valeurs auxquelles on avait donné un nom cédaient la place à quelque chose que la violence faisait naître.
C’était…
Quelque chose ne va pas. Ce n’est pas de la justice. C’était censé être pour elle, pour moi, pour ce pays…
Au milieu d’une culpabilité qui lui donnait envie de vomir, Gilbert éprouvait un peu de plaisir. Une soif de conquête, née de la puissance écrasante qu’il venait d’obtenir : cette enfant n’obéissait qu’à lui. Un sentiment de supériorité, comme si le monde entier était désormais entre ses mains.
Prétextant qu’il devait la reconduire dans la pièce qu’on lui avait réservée, il s’excusa auprès des officiers supérieurs qui l’entouraient de questions à son sujet. Il traversa le sang de ceux qu’elle avait massacrés et alla la chercher.
Tout ce qu’elle touchait semblait saigner. Mais ce sang était celui de ses victimes. Jamais le sien. Pourtant, cette image ressemblait à celle que Gilbert verrait peut-être un jour : la fillette entièrement couverte de son propre sang.
Voilà ce vers quoi il l’entraînait.
L’exaltation qui l’avait soudain envahi s’éteignit comme la flamme d’une bougie.
Elle respirait encore avec peine.
Je n’ai pas le choix. Je n’ai pas le choix, se répétait-il.
C’était vrai. Il n’avait pas eu le choix. Il était naturel de vouloir garder sous ses yeux cette arme terrifiante, douée d’une volonté propre. Il craignait qu’elle fasse du mal aux autres. Dans ces conditions, mieux valait l’utiliser en la gardant près de lui. L’outil lui-même le souhaitait.
Je n’ai pas le choix… Pour que nous puissions… rester ensemble. Pour qu’elle reste en vie.
Malgré tout, ses yeux le brûlaient, comme le jour où il avait regardé le soleil en face.
Il l’emmena dans un couloir désert.
Elle était un outil. Ni sa fille ni sa petite sœur. Elle allait devenir sa subordonnée. Il serait gênant que les autres se fassent une idée singulière de leur relation. Sans une certaine distance, ils ne pourraient pas continuer à vivre côte à côte.
Pourtant…
Il la fit marcher, encore et encore. Lorsqu’il fut certain que personne ne pouvait les voir, il se retourna et lui tendit la main.
— Viens.
Il ne put se retenir. Que le sang tache son uniforme ne lui traversa même pas l’esprit. Il fallait qu’il la prenne dans ses bras, là, tout de suite. Son corps bougea de lui-même. Il l’avait déjà serrée ainsi lors de leur rencontre, puis lorsqu’il l’avait emmenée avec lui.
Elle eut d’abord la même réaction : un léger tremblement. Mais cette fois, ses petits doigts agrippèrent son uniforme. Fort. Comme pour dire qu’elle ne le lâcherait pas.
Elle était vivante. Elle avait une chaleur, un poids. Quand ses sœurs étaient bébés, il les avait souvent portées pour les apaiser. La sensation lui revint. Elle était si douce, si fragile qu’il lui semblait devoir la protéger à tout prix. Elle trouvait plus naturellement sa place dans ses bras qu’il ne l’aurait imaginé.
Dans ses yeux bleus se reflétait le visage de Gilbert, déformé par le chagrin.
— Veux-tu vraiment… d’un maître comme moi ? murmura-t-il péniblement.
Il ne put soutenir l’innocence de son regard. Comme pour y échapper, il ferma les yeux.
── ◇ ──
Des yeux couleur émeraude s’ouvrirent.
— Je… ne comprends pas ce que vous me dites.
Gilbert était encore assez jeune pour qu’on le lui fasse remarquer. Pourtant, son regard paraissait déjà las tandis qu’il fixait l’appareil de transmission.
Il pleuvait. Le martèlement des gouttes contre le bâtiment gênait la conversation. Partout, il y avait trop de bruit.
À la tête de la force offensive spéciale de l’armée de terre de Leidenschaftlich, il parcourait le pays pour mettre fin aux conflits qui y éclataient. Il devait aussi former celle qui deviendrait l’atout de l’unité d’assaut lors de la bataille décisive à venir. Et voilà qu’on lui confiait brusquement une autre tâche.
— Un chauffeur a été prévu pour l’emmener sur place. Préparez-la et donnez-lui l’ordre de tuer. Cela suffira. Qu’elle élimine tous ceux qui se trouvent dans le bâtiment. Elle n’a pas à se soucier du reste et devra revenir dès que ce sera terminé.
Cet ordre inattendu lui était parvenu d’un officier supérieur, alors qu’il séjournait dans une base de l’armée. Gilbert s’y opposa.
— Mais…!
Il avait attendu qu’on lui laisse la parole, puis se retint après avoir élevé la voix.
— S’il s’agit de neutraliser des éléments dangereux, toute mon unité devrait participer. Pourquoi confier cette mission à Violet seule… ? Ce n’est pas une opération pour un seul soldat.
Il ne réussit pas à dissimuler sa désapprobation.
— Parce que moins il y aura de gens au courant, mieux ce sera. La cible est un marchand d’armes de notre pays qui a conclu un contrat de fourniture avec une organisation antigouvernementale. Un de nos agents infiltrés nous l’a signalé. Nous ne pouvons pas laisser faire. D’autant que ces gens connaissent bien nos affaires les moins avouables. Le moment est propice : il faut régler cela. Certains ne manqueront pas d’y voir une élimination pure et simple. Et si nos propres agissements douteux venaient à être exposés au grand jour, les conséquences seraient graves.
— Raison de plus pour réunir du personnel capable de mener cette mission à bien.
— Ce qui est précisément le cas de votre poupée. Une arme meurtrière qui ne désire que vos ordres et ne les discute jamais. Qui serait mieux qualifié ? Je n’ai pas oublié le spectacle que vous nous avez offert. Combien d’hommes avait-elle tués, déjà ? Et quel âge avait-elle ? Depuis, sous votre direction, elle a dû devenir encore plus efficace. Ne venez pas me dire qu’elle n’en est pas capable. Répondez-moi : peut-elle le faire, oui ou non ?
— C’est…
— Un Bougainvillea, de cette famille qui incarne si bien la défense nationale, me raconterait-il des mensonges ?
Les mots lui manquaient. Gilbert agrippa le tissu de son uniforme contre sa poitrine. Dans le silence qui suivit, il s’imagina donnant cet ordre à Violet.
Elle répondrait certainement « oui », avec docilité. Sans hésitation. Elle ne faiblirait pas. Pour un ordre de Gilbert, pour le maître qui veillait sur elle, elle ferait n’importe quoi.
Et le plus douloureux, c’était qu’elle accomplirait probablement cette mission sans difficulté.
Il se vit ensuite à la caserne, incapable de dormir, attendant simplement son retour.
— Elle peut le faire.
Sa voix lui était enfin revenue.
— Elle peut le faire, mais Violet a besoin d’instructions précises sur place. Vous avez assisté au massacre de l’époque : vous devez le comprendre. Sans mes directives, elle ne peut pas remplir sa fonction d’arme. Permettez-moi de l’accompagner.
Il avait fini par parler. Mais ce n’était pas ce qu’il aurait voulu dire.
── ◇ ──
— Violet, es-tu prête ?
Dans l’habitacle sombre, Gilbert abaissa sur elle ses yeux vert émeraude. Leur éclat paraissait plus intense encore au-dessus de son uniforme noir violacé.
Seuls ceux de la jeune fille brillaient avec autant de force. Plus clairs que la mer, plus profonds que le ciel, ils étaient mis en valeur par ses cheveux dorés. Pour dégager son champ de vision, elle avait attaché ses cheveux sous une casquette militaire identique à celle de Gilbert.
— Oui.
La réponse était brève, sans émotion, mais pleine d’assurance. L’enfant qui ne savait pas parler avait disparu.
Gilbert tendit un couteau et un pistolet à la jeune soldate d’une beauté si rare.
— Nous prétexterons une discussion, mais ce n’est pas pour cela que nous venons. Ce que nous allons faire… servira d’avertissement à tous les marchands d’armes qui traitent avec Leidenschaftlich.
— J’en ai conscience.
— À l’intérieur, tu n’auras pas assez d’espace pour faire de grands mouvements en combattant. Tu devras t’adapter immédiatement au terrain. N’utilise pas Witchcraft. J’entrerai avec toi et je te protégerai. Concentre-toi sur les ennemis à abattre.
— Oui, major.
Elle acquiesça. Rien, dans son attitude, ne laissait deviner qu’elle s’apprêtait à tuer. Ses épaules étroites et son corps délicat lui donnaient l’âge d’une adolescente, peut-être même un peu moins.
Gilbert lui lança un regard abattu, puis sortit de la voiture. La nuit était noire. Sans étoiles, le ciel enveloppait les lieux d’un calme profond.
— Cela ne prendra pas plus de trente minutes. Attendez ici.
La consigne donnée au chauffeur, ils pénétrèrent dans une propriété située entre deux ruelles. Rien ne distinguait particulièrement l’endroit. Devant le portail, un homme au visage dur montait la garde, un fusil bien en évidence.
Les maisons voisines étaient toutes éteintes. Ils se trouvaient dans un secteur résidentiel abandonné, au fond d’un quartier d’une ville de périphérie. Il y avait une raison à ce départ des habitants : aucune famille ordinaire n’aurait voulu vivre dans un voisinage qui empestait le sang et la violence.
— Major Gilbert Bougainvillea, de l’armée de terre de Leidenschaftlich. Je viens voir le marchand d’armes. Je sais qu’il est ici. Prévenez-le que j’ai à lui parler.
Le gardien accueillit ces visiteurs imprévus avec une grimace.
— Hein…? C’est quoi, votre problème ? Vous vous foutez de moi ? Vous savez à qui vous parlez ?
Il cracha sur ses chaussures. Gilbert resta impassible.
— Surveillez votre langage.
D’un geste vif, il immobilisa le fusil et enfonça son autre poing dans le ventre du gardien. Puis il rabattit l’arme sur le crâne de l’homme, qui gémissait. Lorsqu’il tomba à genoux, Gilbert lui asséna encore un coup de botte au visage. Du sang et une dent couronnée jaillirent de sa bouche.
Il le regarda froidement se tordre de douleur. Le frapper au visage n’avait fait que durcir son regard.
— Disparais. La prochaine fois, je tire.
L’ordre était de tuer tous ceux qui se trouvaient dans le bâtiment. Cet homme n’était pas à l’intérieur. Gilbert lui avait accordé cette grâce.
Quelques secondes après qu’il eut pris la fuite, Violet l’abattit d’une balle dans la tête. L’homme tenait un revolver qu’il avait dissimulé jusque-là.
— Violet.
— Il vous visait, major.
Quelques minutes après leur entrée, les détonations et les hurlements se mirent à résonner comme une musique. La chair éclatait. Le verre se brisait. Les cris d’agonie se succédaient, se répondaient, formaient une harmonie rythmée. Puis un hurlement plus effroyable que les autres mit fin à la poursuite.
Seule source de lumière du quartier, le bâtiment s’éteignit peu à peu. Le silence revint à l’intérieur.
Le monde avait enfin retrouvé son vrai visage : celui de l’heure où les êtres vivants s’abandonnaient au sommeil.
— J’en ai assez…
Gilbert rechargea son pistolet vide, soupira et se laissa tomber sur un canapé. Les jambes des cadavres étendus au sol le gênaient. Il n’y prêta pas attention : il n’y pouvait rien.
C’était Violet que les officiers supérieurs avaient désignée pour éliminer le marchand d’armes. Elle aurait dû venir seule.
Elle affronte déjà les soldats ennemis, et maintenant on lui confie ce genre de sale besogne. Pour eux, elle n’est rien d’autre qu’un instrument de meurtre.
S’il s’agissait d’éliminer des éléments nuisibles pour le bien de son pays, il pouvait le faire sans ces tourments. S’il avait été seul, ces pensées ne lui seraient pas venues.
— Major, y a-t-il un problème ? La mission est accomplie. Il n’y a aucun survivant.
Même dans cette situation, elle examinait les corps sans se départir de son calme.
Gilbert savait mieux que personne qu’elle n’avait pas eu besoin de lui.
— Non.
Son regard erra sur le sol et rencontra les pieds d’un homme qu’il avait tué. Troublé, il détourna les yeux.
— Je vais bien. Tu dois être fatiguée, toi aussi. Assieds-toi.
Il lui désigna le canapé. Après une légère hésitation, elle s’installa docilement. L’image était étrange : un homme et une jeune fille prenaient un moment de repos dans une pièce pleine de cadavres. La lumière de la lune entrait par la fenêtre et baignait les deux criminels d’une clarté presque bienveillante.
Violet observait son supérieur — celui qui, pour elle, était bien davantage qu’un supérieur — tandis qu’il refusait de la regarder. À quoi pensait-elle derrière ses yeux bleus ? Elle le fixait comme si rien d’autre n’existait.
— Pouvons-nous rester ici au lieu de partir immédiatement ?
— Encore une minute, puis nous y allons. Une fois dehors, nous retournerons à la caserne et les déplacements recommenceront. Nous exterminerons les unités ennemies sur ordre des supérieurs, puis nous repartirons. Et nous exterminerons encore.
— Oui.
— Il reste… si peu de temps que je puisse passer… seul avec toi.
— Oui.
— Quand tu étais petite, nous étions souvent ensemble. Mais ces derniers temps, il n’y a plus que des moments comme celui-ci…
— Oui.
Le chagrin lui nouait la gorge. Ces sentiments ne ressemblaient guère à l’homme froid qu’il paraissait être. Tous lui venaient de la jeune fille assise à ses côtés. Car celui qui avait élevé cette soldate impassible, qui l’avait formée et commandée, c’était lui. Lui qui se servait d’elle pour tuer n’avait aucun droit de le reprocher aux autres.
— Violet… excuse-moi, mais pourrais-tu ouvrir la fenêtre ? L’odeur du sang est insupportable.
Ses pas firent clapoter les flaques, puis la fenêtre s’ouvrit. La nuit était toujours sombre et sans étoiles, mais la lune était apparue.
Dans sa lumière, la silhouette de Violet se dessinait doucement sous les yeux de Gilbert. Ses traits étaient déjà d’une beauté accomplie, malgré sa jeunesse. Des gouttes de sang maculaient ses joues blanches.
— Major ?
Peut-être gênée par ce regard insistant, elle inclina la tête.
— Violet, tu as encore grandi.
Sa voix était rauque. Il appuya les bras sur ses genoux et y enfouit la tête. Chaque fois qu’il la regardait devenir plus belle, une douleur inexprimable lui montait dans la poitrine.
— Vraiment ? Si vous le dites, ce doit être le cas.
— Es-tu blessée ?
Il lui était difficile de parler sans que sa voix se brise.
— Non. Et vous, major, allez-vous bien ?
— Est-ce que tu me détestes ?
Il arracha ces mots comme on crache du sang. Elle cligna des yeux, visiblement saisie. Après un silence, elle répondit presque dans un murmure :
— Je ne comprends pas votre question.
Il s’y attendait. Un sourire sans joie lui vint aux lèvres.
— Ai-je… commis une erreur ?
— Non. Ce n’est pas cela. Tu n’as rien fait de mal.
— Si quelque chose ne convient pas, dites-le-moi. Je le corrigerai.
Qu’elle se considère toujours comme un outil, en toute circonstance, lui était insupportable.
Pourtant, je n’ai pas le droit de m’en affliger ni de la plaindre.
Cette souffrance était intolérable. Mais il n’avait aucun moyen d’y échapper.
— Violet, tu n’as rien fait de mal. C’est la vérité. Ce qui est condamnable, c’est que tu restes à mes côtés et que tu tues sans hésiter pour moi. Et le seul responsable de tout cela, c’est moi.
Violet n’avait jamais eu la notion du bien et du mal. Elle ne savait pas ce qui était juste ou condamnable. Elle ne faisait que suivre l’adulte qui lui donnait des ordres.
— Pourquoi ? Je suis votre arme, major. Il est naturel que vous vous serviez de moi.
Parce qu’elle ne mentait pas, chacun de ses mots transperçait Gilbert. Elle n’était qu’un instrument de massacre, sans émotions.
— Quoi qu’il en soit… je suis le responsable. Je ne veux pas que tu fasses cela. Et pourtant, je te le fais faire.
Quelle que soit sa beauté, quelle que soit la tendresse de l’homme à ses côtés…
— Pour moi, tu n’es pas un outil…
… elle était une poupée sans sentiments…
— Pas un outil…
… qui ne désirait que des ordres.
Gilbert avait envie de crier. Il en avait probablement envie depuis l’enfance. S’il en avait eu la permission. S’il avait été libre, s’il n’avait pas dû sans cesse surveiller sa conduite, il aurait hurlé, encore et encore, ce qu’il avait toujours retenu :
« Je ne peux pas accepter ça. »
Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter ça. Ah… Ah… Je ne peux pas accepter ça !
Quand ce sentiment était-il né ?
Pourquoi maintenant ?
Il n’en savait rien. Qu’est-ce qui l’avait fait naître ?
Pourquoi elle ?
Si on lui avait demandé ce qu’il aimait chez elle, les mots lui auraient manqué.
Cela aurait pu être n’importe qui d’autre.
— Major.
Sans qu’il s’en rende compte, entendre sa voix l’appeler était devenu une joie.
Et pourtant, c’est toi que mes yeux suivent et recherchent.
Quand elle marchait derrière lui, il se disait qu’il devait la protéger.
Mes lèvres…
Son dévouement sans faille lui faisait battre le cœur.
… sont sur le point de dire : « Je t’aime. »
S’il avait su qu’il finirait par l’aimer, il ne l’aurait pas entraînée dans la guerre.
À qui s’adresse ce dévouement ? Dans quel but ? Si le sien m’est destiné… alors ses lèvres ne prononceront spontanément que ce que je veux entendre. Elle cherche à obéir, à recevoir des ordres : obtenir l’approbation du maître auquel elle se soumet, voilà ce qui la motive. Mais moi…
— Je… Tu…
Qu’en est-il de ma vie ?
— Tu…
À qui…
— Tu…
… mon amour est-il destiné ?
— Violet…
Pour qui… suis-je en train de vivre ?
── ◇ ──
— Qu’est-ce que ça veut dire, « aimer » ?
— Violet… Aimer… c’est…
À cet instant, il comprit tout.
Ah…
Gilbert n’aimait pas cette expression.
C’était le destin.
Elle effaçait tous les efforts qu’il avait accomplis jusque-là. Il refusait de croire que tout ce qu’il avait vécu depuis l’enfance, alors qu’il cherchait à gravir les échelons jusqu’au sommet de la pyramide, avait servi un destin fixé d’avance. Tout aurait dû être le fruit de ses seuls efforts.
Pourtant, aux portes de la mort, il comprit.
C’était le destin.
S’il était né dans la famille Bougainvillea…
C’était le destin.
Si son frère l’avait abandonné et avait rompu avec les siens…
C’était le destin.
Si ce même frère l’avait trouvée, elle, et l’avait ramenée…
C’était le destin.
Si Gilbert avait fini par l’aimer…
C’était le destin.
— Violet.
Apprendre ce qu’est l’amour… à cette enfant qui l’ignore. Voilà le sens de ma vie.
— Je ne comprends pas… Je ne comprends pas l’amour. Je ne comprends pas… ce que vous me dites, major. Si c’est ainsi, pourquoi me suis-je battue ? Pourquoi m’avez-vous donné des ordres ? Je suis… un outil. Rien d’autre. Votre outil. Je ne comprends pas l’amour… Je veux seulement… vous sauver… vous, major. S’il vous plaît, ne me laissez pas seule. Major, ne me laissez pas seule. Donnez-moi un ordre, je vous en prie ! Même si je dois y laisser la vie… ordonnez-moi de vous sauver !
Je t’aime, Violet. J’aurais dû… trouver les mots… pour te le dire. Tous tes petits gestes, tes yeux bleus qui s’agrandissaient chaque fois que tu découvrais quelque chose… J’aimais te regarder ainsi. Les fleurs, les arcs-en-ciel, les oiseaux, les insectes, la neige, les feuilles mortes, les villes éclairées de lanternes vacillantes… J’aurais voulu te montrer toute leur beauté. T’offrir un moment pour les apprécier librement. Avec tes propres pensées, pas les miennes.
Je ne sais pas… quelle aurait été ta vie sans moi. Mais si je n’avais pas été là, n’aurais-tu pas pu… voir le monde un peu plus beau, comme j’ai appris à le voir à travers toi ? Depuis que tu es à mes côtés, ma vie… a été bouleversée, presque détruite. Pourtant… j’ai trouvé une raison de vivre autre que d’atteindre le sommet de cette pyramide.
Violet. Tu es devenue… mon tout. Tout. Cela n’a rien à voir avec les Bougainvillea. Tu es simplement… tout, pour l’homme qui s’appelle Gilbert.
Au début, j’avais peur de toi. Mais je voulais aussi te protéger. Tu avais commis des crimes sans même en avoir conscience, et pourtant, je voulais que tu vives. En décidant de me servir de toi, je suis devenu criminel à mon tour. Tes fautes étaient les miennes. J’aimais jusqu’à cette culpabilité partagée. Oui… c’est cela que j’aurais dû te dire.
C’est si rare. Il y a très peu de choses que j’aime. Bien plus de choses que je déteste. Je ne le dis pas, mais je n’aime ni ce monde ni cette vie.
Je protège mon pays, pourtant, au fond, je n’aime pas ce monde. Ceux que j’aime… ce sont mon meilleur ami, ma famille irrémédiablement déformée… et toi. Violet, toi. Ma vie se résumait à cela.
Vouloir te protéger… te garder en vie… C’étaient les premières choses que je désirais accomplir à tout prix, de ma propre volonté. Si misérable que je sois, je formule ce vœu. Violet. Je veux… te protéger… encore, encore, et encore.
── ◇ ──
Un œil couleur émeraude s’ouvrit.
Tout était noir. Au loin, des insectes chantaient.
Était-ce la réalité ?
L’odeur des médicaments lui apprit aussitôt où il se trouvait. Un hôpital. Gilbert prit conscience de son état : il était allongé dans un lit.
Les souvenirs lui revinrent peu à peu. Il aurait dû mourir sur le champ de bataille. Pourtant, peut-être parce qu’il avait prié avec tant de désespoir, Dieu, qui ne lui avait jamais rien accordé jusque-là, l’avait laissé vivre.
Un seul de ses yeux s’était ouvert. Il eut beau essayer, celui que recouvraient les bandages ne bougea pas. Il voulut porter les mains à son visage pour comprendre ce qui lui était arrivé. Là encore, un seul bras répondit.
Qui avait fait cela ?
Son autre bras était désormais mécanique.
Il tourna la tête. Dans l’obscurité, son regard rencontra celui d’un homme roux.
— Tu es… coriace.
Le seul homme qu’il appelait son meilleur ami se tenait là. Il avait l’air épuisé. Où était passé son uniforme ? Il ne portait qu’une chemise et un pantalon.
— Toi… aussi…
À cette réponse rauque, son ami se mit à rire.
Puis son rire se changea en sanglots. Gilbert regretta de ne pouvoir distinguer correctement son visage en larmes avec ce champ de vision amputé de moitié.
— Et Violet ?
Son ami s’était certainement attendu à cette question. Il déplaça sa chaise et lui montra le lit voisin.
La jeune fille qu’il aimait y était allongée.
— Si… elle est… morte… alors tue-moi aussi, je t’en prie.
Les yeux fermés, elle ressemblait à une sculpture. Impossible de savoir si elle était vivante.
Avec douceur, son ami lui expliqua qu’elle avait survécu, mais qu’elle ne pouvait plus se servir de son bras.
— D’un seul…?
— Non. Des deux. On lui a… posé deux prothèses.
Gilbert se força à se lever. Son ami se précipita pour l’en empêcher, mais il prit appui sur lui et parcourut, les jambes tremblantes, la courte distance qui le séparait de Violet.
Il souleva la couverture légère.
Ses bras lisses et blancs comme de la porcelaine n’étaient plus là. À leur place, on avait fixé des prothèses spécialement conçues pour le combat, alors que rien ne disait qu’elle se battrait de nouveau.
Qui les lui avait posées ?
De sa main de chair, Gilbert toucha le bras artificiel de Violet.
C’était froid.
Ce qui aurait dû être là avait disparu. Plus encore que son propre état, c’était cela qu’il lui fallait supporter.
« Major. Maintenant que je l’ai… que dois-je en faire ? »
Les bras avec lesquels elle lui avait montré l’émeraude n’existaient plus.
« Major. »
Les mains qui s’étaient agrippées à sa manche pour ne pas le quitter avaient disparu. Elles ne reviendraient jamais.
« Je veux suivre vos ordres. Tant que je les ai… je peux aller n’importe où. »
Ce qu’elle avait perdu ne lui serait jamais rendu.
Les larmes brouillèrent la vue de Gilbert au point de lui dérober le visage de celle qu’il aimait.
— Hodgins, j’ai une faveur à te demander.
Une larme coula.
L’œil couleur émeraude se referma.