VIOLET EVER T2 - CHAPITRE 13

Violet Evergarden

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Traduction : Raitei
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La ligne de chemin de fer qui reliait désormais Leidenschaftlich, nation maritime du Sud, aux pays du Nord venait tout juste d’être achevée.

Sur un continent aussi vaste, les transports publics facilitaient considérablement les déplacements. Mais, au-delà des voyageurs, ce train transcontinental allait aussi rendre d’immenses services à la société en permettant l’acheminement des marchandises. Cette réalisation devait beaucoup à l’apaisement, au moins apparent, du conflit entre le Nord et le Sud depuis la fin de la Grande Guerre.

L’annonce d’une cérémonie inaugurale se répandit aussitôt dans Leiden. Les gens se pressèrent pour acheter les billets du premier voyage. Le matin de la cérémonie, le journal qui relatait cet engouement fut distribué dans tout Leidenschaftlich, et jusque dans les pays voisins. Pour la plupart des lecteurs, ce n’était qu’un article parmi d’autres. Pourtant, parmi les photographies des acheteurs, la silhouette d’une jeune femme éveilla chez ceux qui la connaissaient une émotion discrète, ni tout à fait heureuse ni tout à fait triste.

Lux Sibyl, déjà à son poste de bon matin, sourit avec fierté en reconnaissant sa ravissante amie.

Un dramaturge qui composait paisiblement ses pièces au milieu des montagnes eut l’impression de découvrir un trésor. Ravi, il découpa la photographie pour l’accrocher à son mur.

Un jeune astronome en voyage demeura un instant figé, puis acheta deux autres exemplaires du journal. Loin de l’agence, Cattleya, qui effectuait une mission d’écrivain public, montra la photographie à son client et lui demanda laquelle des deux il trouvait la plus jolie.

Quelqu’un qui n’avait pas vu ce visage depuis longtemps en suivit les contours du bout des doigts.

Ce n’était qu’une photographie. Pourtant, en cette matinée, elle grava dans le cœur de ceux qui avaient croisé le chemin de Violet Evergarden le pressentiment qu’un événement particulier allait se produire.

La cérémonie eut lieu à la gare de Leidenschaftlich, à quatorze heures. À quinze heures, une fois les passagers installés, le train transcontinental quitta la ville.

Les enfants qui prenaient le train pour la première fois se penchaient aux fenêtres pour admirer le paysage. Ils se félicitaient les uns les autres d’avoir pu participer à ce voyage inaugural. Les voyageurs d’affaires appréciaient la qualité du service et la conduite prudente du convoi. Dans les voitures-lits, le confort avait bien vite raison des passagers, qui se laissaient gagner par le sommeil.

Dans l’ensemble, tout se passait à merveille. Il y avait bien quelques incidents mineurs : un bagage livré dans le mauvais compartiment, un client de la voiture-restaurant furieux de trouver un minuscule morceau d’oignon dans un plat qu’il avait commandé sans… Rien de bien grave.

Derrière les vitres, le paysage se teinta peu à peu de rouge garance. Une heure à peine après le départ, les premiers signes du crépuscule enveloppaient déjà le monde.

Le train devait se ravitailler en eau toutes les heures.

— Nous allons bientôt nous arrêter pour le ravitaillement. Il risque d’y avoir quelques secousses ; veuillez regagner vos places.

Les agents passèrent dans chaque voiture pour prévenir les voyageurs. Mais ceux-ci, tout à leur plaisir, restaient debout sans même prêter attention à la consigne. Beaucoup admiraient le paysage un verre d’alcool à la main. Lorsqu’on était d’aussi bonne humeur, on écoutait difficilement ce qu’on venait vous dire.

Avec un sourire patient, l’un des agents s’approcha de ces passagers récalcitrants pour les inviter poliment à s’asseoir.

C’était un merveilleux voyage.

Personne n’imaginait qu’une tragédie pouvait survenir. Personne ne se doutait qu’un couteau allait se poser contre la gorge de cet homme, puis la trancher.

Pour tant de gens, cette journée aurait dû être merveilleuse.

── ◇ ──

À seize heures trente, sous les nuages épais d’un ciel d’automne, un corps fut jeté le long de la voie comme un vulgaire détritus. Il roula sur le sol. Avant que les corbeaux aient pu s’en repaître, le propriétaire d’un pré voisin, qui passait par là, le découvrit.

L’incident se propagea comme une pluie qui venait troubler la surface d’un lac. La première goutte fut ce cadavre. Puis une autre tomba, et une autre encore. Peu à peu se dessina ce qui était en train de se produire.

Le train transcontinental franchissait sans s’arrêter les gares où il était attendu. Cette anomalie attira l’attention de tant de personnes qu’elle finit par mobiliser l’armée.

Les employés d’une gare et des habitants signalèrent d’abord les faits à la police militaire. Celle-ci veillait principalement au maintien de l’ordre et à la sécurité quotidienne des citoyens : malgré son nom, elle constituait une organisation distincte de l’armée. Lorsqu’elle transmit l’alerte au ministère des Armées de Leidenschaftlich, une demande d’assistance des Chemins de fer nationaux y était déjà parvenue.

Le siège du ministère tenait en un mot : une forteresse.

Difficile de n’y voir qu’un simple bâtiment. Une construction semblable à une tour de château s’élevait derrière une double enceinte de pierre. Au-delà des remparts s’étendait une douve sèche. Tous les arbres et les buissons qui auraient pu gêner la vue avaient été abattus. Rien ne permettrait à un ennemi de s’approcher à couvert. L’ensemble paraissait lancer un défi : quiconque voulait se faire écraser n’avait qu’à tenter sa chance.

Cette disposition à parer toute agression témoignait des innombrables guerres que le pays avait traversées.

Grâce à cette organisation, l’affaire du détournement du train transcontinental fut rapidement prise en charge par le quartier général chargé de la riposte. Mais les officiers convoqués ne mesuraient pas encore l’ampleur de la pluie qui s’annonçait.

── ◇ ──

À dix-sept heures vingt, dans un bureau du ministère des Armées, Gilbert Bougainvillea discutait de l’avenir de la force offensive spéciale de l’armée de Leidenschaftlich, qu’il avait jusque-là commandée sur le terrain.

— Sa dissolution est compréhensible, mais, si possible, j’aimerais pouvoir décider à qui confier mes hommes.

Ancien major, puis lieutenant-colonel, Gilbert venait d’être promu colonel en reconnaissance des faits d’armes de son unité pendant la Grande Guerre. Ses nouvelles fonctions l’amenaient désormais à travailler essentiellement au ministère. Après la guerre, son unité avait encore été déployée dans le pays comme à l’étranger, chaque fois qu’une intervention armée s’était révélée nécessaire. Mais cette récente promotion rendait son avenir incertain.

— Ce serait vraiment dommage de la dissoudre. Certains hommes souhaitent partir après avoir obtenu de l’avancement, mais même avec ces postes vacants, elle reste remarquablement efficace. Elle pourrait très bien devenir une unité indépendante. Enfin, les supérieurs ne l’autoriseront sans doute pas si facilement… Ils risqueraient d’y voir votre armée privée.

L’homme aux cheveux noirs aux reflets bleus partageait son avis. Sur son bureau, une plaque portait le nom de Laurus Schwartzman. Gilbert acquiesça devant celui qui avait autrefois été son supérieur et qui était désormais, comme lui, colonel.

— Une unité indépendante… Pour les dirigeants, une troupe qui dispose d’une trop grande liberté représente un risque. Pourtant, en cas d’urgence, elle permet d’agir avec une grande efficacité. Si l’on nous oppose sans cesse l’absence de précédent, nous ne pourrons jamais en créer. J’aimerais donc au moins laisser les bases d’une unité prête à intervenir lorsque la situation l’exigera. Et, si je dois en transmettre le commandement, je veux choisir quelqu’un qui saura tenir compte des aptitudes de chacun. Ce sont des hommes que j’ai personnellement formés.

— Qui comptez-vous désigner ?

— Idris me paraît le plus apte.

— N’est-ce pas celui qui n’a ni instruction ni appuis ? Un peu comme moi. Pourquoi ne pas choisir un Bougainvillea ? Il doit bien y avoir des membres des branches cadettes de votre famille dans l’armée.

— Colonel Laurus… Vous m’avez recommandé parce que vous détestiez les nominations dictées par les factions, et vous me demandez maintenant de favoriser les Bougainvillea ? Idris est intelligent, même s’il manque d’instruction. Il a aussi de l’ambition. S’il lui faut un appui, je le lui fournirai.

— Je vous taquinais. Ne vous fâchez pas.

Devant la voix assourdie de Gilbert, Laurus se hâta de rire et de s’excuser. Avec les années, Gilbert avait acquis une autorité qu’il ne dégageait pas dans sa jeunesse.

— Pour l’avenir de mon unité et le choix de mon successeur… je compterai donc sur vous pour faciliter les démarches.

— Et quelle sera ma récompense ?

— Ma petite sœur a dit qu’elle aimerait faire une promenade à cheval avec vous lors de notre prochaine sortie.

Laurus parut ravi. Gilbert laissa échapper un léger soupir, les épaules retombant comme s’il venait de se décharger d’un poids.

Sa position au sein de l’armée semblait assurée. Elle ne l’était pas. Certains le soutenaient parce qu’il était un Bougainvillea ; d’autres cherchaient précisément à l’écarter pour cette raison. Il était arrivé au point où il devait choisir ses alliés.

Partout où s’exerçait le pouvoir naissaient la jalousie et la corruption. Gilbert devait désormais apprendre à rallier ceux dont les façons d’agir lui étaient si étrangères, puis à les maintenir fermement dans son camp.

Lorsqu’il était entré dans l’armée, il avait suivi Laurus comme on suit un modèle encore lointain. À présent, il l’avait rejoint. Rares étaient les colonels qui devenaient brigadiers-généraux, et plus rares encore ceux qui accédaient ensuite au grade de major-général. Laurus ne paraissait pas désirer cet avancement. Gilbert doutait qu’il monte davantage en grade. Contrairement aux siennes, les origines de Laurus ne lui offraient d’ailleurs aucun avantage dans cette course aux honneurs.

— Cela ne regarde que vous deux, mais ne faites jamais de peine à ma sœur. Elle tient énormément à vous. Promettez-le-moi.

— Je le sais. Elle a tout de même déclaré son amour à un homme comme moi. Je compte bien rester auprès d’elle jusque dans la tombe.

Laurus ne cherchait pas à rivaliser avec lui, et sa nature inspirait confiance. Si Gilbert pouvait envisager de lui confier sa sœur, c’était qu’il le tenait en haute estime.

Du bout des doigts de sa prothèse gauche, il lissa le pli entre ses sourcils, puis prit le journal posé parmi les documents de travail. Depuis qu’il l’avait lu à son réveil, il ne l’avait pas quitté. Son regard se porta machinalement vers les photographies du train transcontinental.

— Vous lisez ça depuis ce matin… Vous aimez les trains ?

— Si l’occasion se présente, j’aimerais bien faire le voyage.

D’un geste parfaitement naturel, il replia le journal pour dissimuler les photographies, puis le reposa. Même Laurus s’était demandé pourquoi Gilbert avait abandonné la Pucelle de Leidenschaftlich après la Grande Guerre. Gilbert n’avait aucune envie d’aborder le sujet.

Ils échangeaient encore quelques banalités lorsqu’on frappa à la porte.

— Colonel Schwartzman… Ah, Colonel Bougainvillea, vous tombez bien. Une réunion d’urgence est organisée. Un grave incident vient de se produire. Le quartier général chargé de la riposte a été saisi. Veuillez nous rejoindre sans attendre. Nous convoquons tout le personnel opérationnel.

À ces mots, les deux hommes échangèrent un regard et se levèrent ensemble.

── ◇ ──

Les officiers réunis autour de la table ronde étaient pour la plupart des colonels. Le major-général leur exposa la situation.

— À quatorze heures, une cérémonie a été organisée pour inaugurer le train transcontinental. Une heure plus tard, après l’embarquement des passagers, il a quitté la gare. Il a traversé Attaccare sans marquer l’arrêt prévu. C’est également dans les environs qu’un corps a été jeté du convoi. Un fermier l’a découvert et a donné l’alerte. Selon les Chemins de fer nationaux, le train se trouve actuellement à Rauschend, l’un des points de ravitaillement en eau. Par l’intermédiaire du personnel de la gare, les ravisseurs ont transmis leurs exigences à Leidenschaftlich en échange de la libération des passagers.

Tous l’écoutaient. Sa voix se durcit.

— L’ennemi exige la libération d’un criminel politique détenu à la prison d’Altaïr. Cet homme est originaire de Rohand, l’un des pays de l’alliance ennemie durant la dernière guerre. Après la capitulation, il a fait pression sur les dirigeants de sa patrie pour les contraindre à revenir sur leur décision. Il a provoqué un conflit interne et a été arrêté. Les auteurs du détournement sont sans doute ses chiens de garde ; en tout cas, ses compagnons. Autrement dit, nous avons affaire à des hommes qui refusent encore d’admettre leur défaite.

Une tension parcourut la salle lorsqu’il les qualifia d’ennemis. À Leidenschaftlich, ce mot désignait ceux qui portaient atteinte à la nation tout entière. Dès lors, ils devenaient des cibles à éliminer. Face à eux, c’était généralement la force militaire qui prévalait, et non la négociation.

— Ils veulent en outre regagner leur pays. Le train se dirige vers le port situé à l’extrémité nord du continent. Un navire les y attend. Ils semblent convaincus que tout se passera comme prévu…

Il abattit le poing sur la partie nord de la carte déployée sur la table. Les officiers tressaillirent sans bouger de leur siège. Tous soutinrent son regard et la colère qu’il leur adressait.

— Nous… l’armée de Leidenschaftlich… sommes là pour protéger notre peuple et notre territoire contre les menaces étrangères. Qu’une telle chose se produise après la fin de la guerre déshonore notre pays. Mais il ne s’agit pas seulement d’honneur. Il y a déjà eu des victimes. Nos concitoyens resteront à leur merci tout au long du trajet, jusqu’à ce qu’ils aient réussi à quitter le continent. Parmi eux se trouvent certainement des femmes et des enfants incapables de se défendre. Il est facile d’imaginer ce qui les attend. Nous devons l’empêcher, à tout prix. L’ennemi se déplace. Toute la difficulté consiste à reprendre la main. Nous allons établir une stratégie en envisageant jusqu’aux pires éventualités. À compter de maintenant, chacun peut formuler ses propositions, quel que soit son grade.

Les regards se baissèrent vers la carte. Le train était en mouvement. Pour en reprendre le contrôle, il fallait monter à bord ; une attaque extérieure mettrait les passagers en danger. L’idée de tendre une embuscade à un point de ravitaillement s’imposa vite. Mais les ravisseurs y penseraient certainement eux aussi.

Ils pourraient exécuter un otage à la vue de tous pour obtenir le passage. En attendant cet arrêt, les voyageurs resteraient livrés à leur merci. Il était urgent d’établir un contact à l’intérieur du train.

Le débat s’échauffa. Seul Gilbert demeurait silencieux, le visage blême. Il entendait les échanges et préparait les propositions qu’il pourrait avoir à formuler. Mais une seule certitude paralysait tout le reste.

Violet est à bord.

Il n’avait pas pu se tromper en la reconnaissant sur la photographie des acheteurs de billets. Qu’une poupée de souvenirs automatiques parcourant le monde prenne le train n’avait rien d’étonnant. C’était donc bien elle qui se trouvait dans ce convoi.

Si j’appelais Hodgins, est-ce qu’il me répondrait ?

Son ami lui avait reproché d’avoir abandonné Violet sans laisser de trace. Lors de leur dernière conversation, il avait déclaré qu’il couperait les ponts tant que Gilbert ne reviendrait pas sur sa décision.

— Gilbert…? Vous ne dites rien. Vous n’avez pas d’idée ?

Il tourna la tête vers Laurus. L’expression qu’il affichait devait lui être bien inhabituelle : son ancien supérieur eut un mouvement de recul.

Le major-général le remarqua aussitôt.

— Qu’y a-t-il, Laurus ? N’hésite pas à donner ton avis.

— Non… Je… Oui, je suis favorable à l’embuscade au point de ravitaillement. La garnison du secteur devra agir dans l’urgence, mais je ne vois pas d’autre solution que de préparer les troupes et d’attendre le convoi. Il faut surtout organiser les effectifs et les moyens qui appuieront l’assaut. Le train est obligé de s’arrêter pour refaire le plein d’eau. Nous devons tirer parti de cette contrainte.

Puis, croyant peut-être Gilbert souffrant, il lui demanda à voix basse :

— Vous allez bien ?

Gilbert acquiesça sans un mot. Lorsque le major-général sollicita également son avis, il se contenta de répondre :

— J’approuve l’orientation actuelle du plan.

La sécurité de Violet et des voyageurs lui faisait préférer une intervention rapide et décisive.

Mais quelqu’un finira forcément par s’y opposer.

Ce qu’il redoutait ne tarda pas à se produire.

— Cette solution me paraît manquer de garanties. Pour assurer le succès de l’opération, ne vaudrait-il pas mieux préparer la reprise du train au terminus, dans le port du Nord ?

Un colonel qui, jusque-là, s’était contenté d’observer venait de prendre la parole.

— Ahmar, si tu t’opposes à cette proposition, expose ton plan en détail, l’invita le major-général.

Laurus ne cacha pas son déplaisir. Massif et barbu, Ahmar était son égal en grade, mais les deux hommes s’entendaient comme chien et chat.

Tout le monde savait qu’Ahmar avait attendu pour le seul plaisir de contredire Laurus.

L’atmosphère s’alourdit.

— Nous l’avons déjà évoqué : si nous attaquons au point de ravitaillement et les laissons finalement s’échapper, le nombre de victimes augmentera. Ils tueront des otages en représailles et durciront leurs exigences. Nous pouvons nous attendre à ce qu’ils réclament également une rançon. Dans ces conditions, mieux vaut leur laisser croire que tout se déroule selon leurs souhaits, puis les neutraliser d’un seul coup. Je regrette de revenir en arrière, mais, dans l’urgence, nous devons choisir la solution la plus sûre.

— Non ! Si vous pensez aux citoyens, nous devons agir immédiatement ! Dans quel état croyez-vous que se trouvent les passagers ? Vous savez pourtant combien de temps il faut pour atteindre le terminus ! Leurs familles aussi attendent que l’armée intervienne au plus vite !

— Laurus, vous défendez toujours vos principes avec des arguments sentimentaux. Ils n’ont pas leur place dans une stratégie. Seul le résultat compte ; nous pourrons discuter des moyens ensuite. Avez-vous seulement envisagé les conséquences à long terme de vos propositions ? Il y a déjà eu des morts. Pour éviter qu’il y en ait d’autres, nous n’avons pas d’autre choix que de demander aux passagers de tenir bon.

Deux positions s’affrontaient désormais : Laurus voulait secourir les citoyens avant toute chose ; Ahmar cherchait d’abord à maîtriser la situation.

À côté de Laurus, Gilbert sentait pourtant le tumulte de son cœur s’ordonner. L’agitation cédait la place à une impatience de plus en plus nette : il devait empêcher les événements de prendre cette direction. Il ne pouvait accepter la méthode d’Ahmar.

Il imaginait mal Violet Evergarden attendre docilement le terminus. Elle agirait, d’une manière ou d’une autre. Sa présence représentait un immense espoir, mais aussi une source d’inquiétude.

Si elle est seule, elle prendra forcément des risques.

Elle ne resterait pas sans se défendre si la situation l’exigeait. Il l’avait formée ainsi.

Je dois aller l’aider. Je dois la protéger. C’est justement parce qu’elle est forte qu’elle…

Ce serait revenir sur la décision qu’il avait prise dans les larmes en se séparant d’elle. Si Violet apprenait qu’il était vivant, elle chercherait de nouveau à devenir son outil. C’était ce qu’il redoutait le plus.

Je ne veux plus… voir celle que j’aime se comporter comme un outil.

Mais, dans les circonstances présentes, que craignait-il réellement par-dessus tout ?

La mort de Violet.

Et que désirait-il le plus ?

Qu’elle soit en sécurité.

Il lui suffisait de regarder en face les contradictions de son cœur pour savoir ce qu’il devait faire.

Est-ce… encore le destin ?

Il ferma un instant son œil et régularisa sa respiration. Le visage de la jeune fille qu’il avait quittée lui revint. Puis celui de la photographie, qui montrait combien elle avait grandi depuis leur séparation.

Il avait tant travaillé pour atteindre son grade actuel. Le prochain qu’il visait était celui de major-général. Plus il monterait, plus son pouvoir grandirait, et plus sa liberté se réduirait en échange.

Que cet incident survienne maintenant lui donnait une fois de plus le sentiment d’être guidé par une puissance supérieure. L’inquiétude pour Violet l’avait ébranlé. À présent qu’il retrouvait son calme, la conduite à tenir lui apparaissait clairement.

Pour quoi vis-tu ? Reprends-toi.

Lentement, il rouvrit son œil.

J’ai choisi cette voie en connaissance de cause. Le moment est simplement venu.

— Puis-je… faire une proposition ?

Son regard émeraude ne trahissait plus aucune hésitation. Il se posa sur le major-général, puis sur les hommes réunis autour de la table. Sans même avoir à y réfléchir, Gilbert savait quelle attitude adopter.

— J’ai une idée.

Sa voix n’était ni trop forte ni trop basse.

— Je suis tout d’abord favorable à la mobilisation des garnisons le long de la voie. Nous ne devons pas les laisser gagner le Nord sans intervenir. S’ils atteignent malgré tout la mer, la marine devra prendre le relais. J’en parlerai à mon frère aîné, Dietfried Bougainvillea. Comme l’a souligné le major-général, il faut envisager le pire.

L’essentiel était de garder son calme.

— En revanche, je m’oppose à un affrontement au terminus. Ces hommes passent pour des héros dans leur pays. Si nous les tuons sur les terres du Nord, chez eux, leur mort deviendra un symbole. Le ressentiment pourrait être assez fort pour provoquer des représailles. Pour l’instant, ces nations affichent une attitude conciliante envers le Sud et l’Ouest dans le cadre de la démilitarisation. Cela ne les empêchera pas de nous en tenir rigueur.

— Ce n’est pas le moment d’en discuter !

Gilbert répondit aussitôt à l’interruption furieuse d’Ahmar :

— C’est vous, Colonel, qui avez demandé que nous envisagions les conséquences à long terme.

— Vous osez me parler sur ce ton alors que vous venez à peine d’être promu ?

— Le major-général nous a expressément autorisés à parler librement. Contestez-vous sa décision ?

Le visage d’Ahmar s’empourpra. Il ne pouvait rejeter l’autorité ainsi invoquée. Gilbert venait de lui retourner le procédé qu’il avait employé contre Laurus.

— Permettez-moi de poursuivre. Rien ne garantit que seuls les passagers seront menacés. Il faut évacuer les gares sur le parcours ainsi que les habitants des environs. En complément de l’embuscade au ravitaillement, je propose une infiltration : nous partirons de Leiden pour rattraper le train.

Il articulait avec soin, sans se départir d’un calme presque élégant. Les gens jugeaient surtout ce qu’ils voyaient et entendaient. Par sa seule façon de parler, il entendait les disposer à l’écouter.

— Une infiltration ? Et vous pensez les rejoindre à temps en partant seulement maintenant ? railla Ahmar.

— Je ferai décoller les Nighthawks.

— Même s’il est à l’arrêt pour l’instant, le train va repartir !

Celui qui perdait son sang-froid perdait l’avantage.

— Il devra de nouveau s’arrêter pour se ravitailler en eau. Si nous parvenons à monter à bord, les chances de succès de l’embuscade augmenteront considérablement. Sauver les passagers reste notre priorité absolue. Plus cette affaire durera, plus le nombre de morts risque d’augmenter et plus la tension pèsera sur les ravisseurs comme sur leurs victimes. Pour savoir si les Nighthawks arriveront à temps, laissez-moi tenter l’opération. Mobilisons la force offensive spéciale de l’armée de Leidenschaftlich. J’en prendrai naturellement le commandement.

Un murmure parcourut la salle. Gilbert observa le major-général, qui ne manifesta aucune objection. Il poursuivit sans perdre son élan :

— Nous nous demandions tout à l’heure comment organiser une telle intervention. Avez-vous oublié que cette unité mène des raids depuis la guerre ? Mes hommes sont formés à l’infiltration en petit nombre. Ils peuvent agir dès qu’ils en reçoivent l’ordre. Certains jugeront peut-être que mon grade ne m’autorise plus à les commander sur le terrain. Mais cette troupe relève encore de ma responsabilité, et, puisque je suis nouvellement promu, je dois démontrer mon utilité. Considérez-moi comme une pièce sur l’échiquier : une pièce qui mobilisera la marine et qui, si tout se passe bien, permettra une infiltration capable de résoudre rapidement cette crise. Si nous échouons, les autres troupes de Leidenschaftlich attendront toujours le train. J’ai du mal à croire qu’il s’agisse seulement d’une vengeance du Nord. Il doit y avoir… autre chose derrière tout cela. Je ne pense pas qu’ils n’aient préparé qu’un seul piège. Ils en ont sans doute prévu deux, trois… de quoi s’assurer une victoire complète.

Il s’interrompit pour déglutir, puis se tourna vers son supérieur.

— Major-général, qu’en pensez-vous ? Je vous demande de me confier cette opération.

La décision ne lui appartenait pas. Sans modifier sa posture, il appuya sa demande du regard.

Gilbert savait comment s’y prendre. Depuis l’enfance, il avait appris à se comporter devant chacun. La moindre erreur lui valait une réprimande. Pour vivre en Bougainvillea, il fallait maîtriser cet art. Il savait quelle réaction susciterait l’attitude qu’il choisissait.

Dans ce monde dont il connaissait les règles, il n’agissait plus que pour une seule personne : celle qu’il avait aimée sans le comprendre.

— Très bien. Essayez. Montrez-nous ce dont cette pièce est capable.

— Je vous apporterai les résultats attendus.

En répondant, Gilbert élaborait déjà une autre stratégie.

── ◇ ──

S’il devait y avoir un jour de gloire dans la vie de Samuel LaBeouf, c’était celui-ci. On l’avait nommé mécanicien en chef de la locomotive de tête du premier train transcontinental : un train dont le voyage inaugural allait entrer dans l’histoire du pays.

Combien de fois avait-il embrassé sa carrosserie d’un noir rutilant ? Il avait annoncé la nouvelle à ses proches, à ses amis, sans se lasser de la répéter. Tous ceux qui connaissaient ses efforts l’avaient félicité du fond du cœur et l’avaient regardé partir en souriant.

Il s’était imaginé fredonnant aux commandes, tandis que défilerait ce paysage digne d’un voyage autour du monde. Jusqu’au coucher du soleil, il aurait savouré cette journée pour mieux en conserver le souvenir.

— Les remplaçants… ne sont toujours pas là ?

— Je suis désolé ! Je suis désolé ! Je suis désolé !

Il était dix-huit heures quarante-trois. Derrière Samuel, un homme tenait un pistolet contre sa nuque. À ses pieds gisait le corps de son collègue, l’aide-mécanicien. Celui qui l’avait salué et avec qui il avait encore bavardé ce jour même ne bougeait plus.

Le train dont l’histoire commençait à peine avait été détourné. Des criminels s’en étaient emparés.

Pourquoi… Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

Face à un destin cruel, les pensées suivaient souvent ce chemin. On commençait par se lamenter sur son sort.

Qu’ai-je fait de mal ? À quel moment ?

Puis l’on remontait le fil des événements jusqu’à l’instant où le malheur s’était abattu.

Après la cérémonie, avant que ne tombe le crépuscule, Samuel avait quitté Leiden, capitale de Leidenschaftlich, aux commandes du train transcontinental.

Le convoi baptisé Femme Fatale comptait treize véhicules : trois locomotives, deux voitures-lits à compartiments privés, deux voitures-lits ordinaires, deux voitures à places assises, une voiture panoramique, deux voitures-restaurants et un wagon de marchandises. Pour tirer les dix voitures, chaque locomotive disposait d’un mécanicien et d’un aide-mécanicien. Des coups de sifflet permettaient de coordonner leur allure et d’assurer cette traction à trois. Qu’un seul de ces hommes manque à son poste, et le fonctionnement du train en pâtissait.

Moins d’une heure après le départ, les assaillants avaient pris le contrôle de Femme Fatale. Lourdement armés, ils s’étaient déployés de voiture en voiture depuis l’arrière du convoi. Trois employés avaient été tués : un agent de la première voiture-lit ordinaire, le mécanicien de la troisième locomotive et l’aide-mécanicien de Samuel, dans la première.

Le train était désormais arrêté pour refaire le plein d’eau. En parallèle, les ravisseurs avaient exigé des Chemins de fer nationaux l’envoi de remplaçants. Ils avaient apparemment adressé d’autres demandes au gouvernement, mais Samuel, simple otage, n’en savait rien.

Ils portaient au bras un morceau d’étoffe marqué de l’emblème d’un pays du Nord. Que voulaient-ils ? Se venger de la guerre ? Poursuivaient-ils un autre objectif ? Une chose paraissait certaine : certains membres du groupe avaient agi sans réfléchir, au mépris des consignes. Ils ne connaissaient rien au fonctionnement d’un train, mais avaient abattu ceux qui savaient le conduire, entravant ainsi leur propre plan.

— T’inquiète pas. Si tu refusais d’obéir, ce serait autre chose, mais on ne va pas tuer notre chauffeur. Alors te pisse pas dessus. C’est déjà assez petit ici, pas besoin que ça empeste.

Le ravisseur cherchait peut-être à le rassurer. Ou bien ne supportait-il plus de le voir trembler.

— Quand… quand les remplaçants seront là… jusqu’où dois-je vous conduire ?

— Jusqu’au terminus. Tu ne changes pas de route. On te demande seulement de nous y amener vivants.

Samuel avait craint que la moindre question provoque un accès de violence. Pouvoir leur parler normalement le surprit.

Ce sont peut-être des êtres humains comme moi… mais je n’arrive pas à les considérer ainsi.

À ses yeux, ils appartenaient à un autre monde.

── ◇ ──

Samuel LaBeouf n’était évidemment pas le seul à se demander pourquoi les choses avaient tourné de cette façon. Son métier lui assurait au moins une protection relative.

Les voyageurs, eux, ignoraient à quel moment un mouvement d’humeur de leurs ravisseurs pouvait leur coûter la vie.

Plusieurs heures s’étaient écoulées depuis le début du détournement. Le train attendait toujours au point de ravitaillement.

Les assaillants n’étaient pas très nombreux ; quelques-uns se relayaient pour surveiller les otages. Ceux-ci ne savaient rien des membres d’équipage abattus à l’avant après avoir résisté, ni de l’attente des remplaçants.

La peur durait, sans répit, et leurs nerfs atteignaient leur limite.

— Ah… Pourquoi a-t-il fallu que cela arrive ?

Au fond de la seconde voiture-restaurant, un homme âgé se lamentait devant son repas refroidi.

À cette heure-ci, j’aurais dû retrouver ma nièce en robe de mariée, la voir se marier chez nous…

Jamais il n’aurait imaginé que ce voyage commencé dans la joie deviendrait un tel cauchemar.

Les drames dont parlaient les journaux, les histoires qui circulaient, tout cela se passait toujours ailleurs.

Une catastrophe pareille ne pouvait pas le concerner. Il ne s’adressait à personne en particulier.

Pourtant, la jeune femme assise près de lui répondit à sa plainte.

— À quoi sert donc un train transcontinental…?

Dans cette atmosphère oppressante, une voix claire et douce lui parvint :

— Comme son nom l’indique, il relie les deux extrémités du continent par voie ferrée. Il transporte aussi bien des personnes que des marchandises. Il facilite les déplacements et apporte des bénéfices à beaucoup de gens. Mais un train ne peut circuler sans rails. Pour poser ces rails, il faut dégager le terrain. Qu’il y ait des maisons, des parterres de fleurs ou autre chose, tout ce qui se trouve sur le tracé est arraché, détruit.

Depuis la prise de la voiture, cette belle jeune femme singulière n’avait pas poussé un cri. Elle s’était contentée de suivre les changements de couleur du ciel. À présent, les mots s’enchaînaient avec une aisance presque mécanique.

— Pour construire cette ligne, on aurait démoli un château du Nord qui faisait partie du patrimoine culturel. J’ai également entendu dire que des ouvriers du Nord, le camp vaincu, avaient été soumis à un travail épuisant pour des salaires dérisoires. On emploie des explosifs pour ouvrir des passages dans les montagnes. Les accidents ont été nombreux.

Ses yeux bleus se posèrent sur l’emblème que portait au bras l’un des hommes armés.

— Ce n’est pas possible. Vous ne devriez pas raconter de mensonges. Les journaux n’ont jamais parlé de cela, n’est-ce pas ?

Il était difficile d’entendre que son propre pays pouvait être du mauvais côté. Le vieil homme s’était un peu indigné, mais Violet Evergarden poursuivit :

— Cette histoire est peu connue. Je l’ai moi-même entendue par hasard au cours d’un voyage. Je me suis rendue dans beaucoup de pays. On pourrait penser que c’est ce qui les a poussés à agir… Mais, dans ce cas, leur premier objectif aurait dû être de détruire le train et de nous tuer. Ils ont assassiné des membres de l’équipage, mais semblent accorder une grande importance à la vie des passagers. Ils poursuivent peut-être… un autre but.

Le mot « assassiné », prononcé par cette jeune fille d’apparence si fragile, troubla son voisin.

— Vous voulez dire…?

— Je l’ignore. Mais puisqu’ils nous gardent en otage… il est raisonnable de supposer qu’ils ont adressé des exigences au gouvernement.

Il n’était pas convaincu par tout ce qu’elle avançait. Son intelligence l’impressionnait néanmoins.

Que fait-elle donc dans la vie ?

Elle ressemblait à l’une de ces poupées que les enfants emportaient partout avec eux. Le mystère qui l’entourait éveillait sa curiosité et, pour un instant, atténuait sa peur.

— Tout cela n’a pourtant rien à voir avec nous. Je voulais simplement… assister au mariage de ma nièce.

— Oui. Mais nos raisons ne comptent pas davantage à leurs yeux. Chaque camp s’accroche à ses convictions : c’est ainsi que l’on fait la guerre. Nous pouvons déjà considérer cet endroit comme un champ de bataille.

Le crépuscule céda la place à la nuit. La lumière paisible des lanternes suspendues dans la voiture contrastait cruellement avec la tension ambiante. Les yeux bleus de Violet examinèrent tour à tour les opérations de ravitaillement, les lampes et les hommes qui hurlaient sur certains otages.

— Il est presque temps… d’agir.

Le vieil homme comprit enfin. Elle n’avait pas simplement observé en silence. Elle cherchait une ouverture.

— Petite, je ne sais pas ce que vous avez en tête, mais vous feriez mieux de renoncer…

— Il fait entièrement noir dehors. Cette fenêtre est assez grande, n’est-ce pas ?

Il ne comprenait pas où elle voulait en venir.

— Monsieur, puis-je vous demander si vous fumez ?

— O-Oui.

— Avez-vous des allumettes ?

— Dans ma poche droite…

— Permettez-moi de vous en emprunter une tout à l’heure.

Elle se leva sans autre explication. Lentement, sa main remonta jusqu’aux tresses qui retenaient ses cheveux. Le vieil homme aperçut entre ses doigts une fine tige d’argent à la pointe acérée. Cette arme dissimulée pouvait servir de près comme à distance ; pour un profane, ce n’était qu’une grosse aiguille.

Son comportement avait cependant attiré l’attention d’un ravisseur, qui braqua son arme sur elle.

— Hé ! Qu’est-ce que tu fais ? Les mains en l’air !

— Compris.

Elle leva les bras.

L’instant suivant, les lanternes éclatèrent. La voiture fut plongée dans le noir. Aux cris des passagers se mêlèrent les vociférations des assaillants. Aucun coup de feu ne retentit. Seulement des chocs et du verre brisé.

Puis le silence.

Dans l’obscurité totale, personne ne comprenait ce qui venait de se passer. Où étaient les ravisseurs ? Qu’était devenue la jeune fille qui s’était levée ? Que se passait-il dans cette voiture ?

Une flamme reparut à l’intérieur de l’une des lanternes brisées. Une belle jeune femme, une allumette à la main, émergea des ténèbres comme une apparition. Elle posa l’index sur ses lèvres.

— Chut.

Sa silhouette se détachait avec une netteté saisissante sur la nuit. Tous ceux qui la virent se turent aussitôt.

— Enchantée de faire votre connaissance. Je suis une simple voyageuse. Je sais que vous devez être épuisés, mais je vous prie de patienter encore un peu. Je vais neutraliser les gardes à l’extérieur et prendre le contrôle du wagon de marchandises.

Elle souffla l’allumette. Le vieil homme réalisa qu’elle l’avait prise dans sa poche de poitrine sans qu’il s’en aperçoive.

Les bruits reprirent dans le noir. Une fenêtre s’ouvrit sur la gauche ; quelqu’un sauta dehors. Le gravier crissa sous des pas rapides. Un homme gémit. Quelques secondes plus tard, un poids racla le sol, comme si on le traînait.

Les voyageurs frissonnèrent. Les pas revinrent, légers, agiles. Après ces longues heures de peur, cette présence invisible avait quelque chose de plus inquiétant encore.

— Excusez-moi.

— Ah !

Le vieil homme étouffa un cri. On venait de frapper à la fenêtre. Violet se tenait dehors, la lune dans son dos.

— Gardez le silence. Partez avant que les hommes des autres voitures viennent ici.

Une tenue de poupée, un visage de poupée. Tout, chez elle, semblait atténuer les signes de son humanité.

— Aidez les femmes, les personnes âgées et les enfants. Longez la voie dans le sens opposé à celui du train. Cela prendra sans doute du temps, mais la police militaire vous protégera à la prochaine gare. Il vaut mieux ne pas rester dans celle-ci. J’ai vu des personnes qui semblaient appartenir au personnel discuter amicalement avec les gardes. Les ravisseurs doivent avoir des complices.

Il n’était pas nécessaire de l’avoir vue combattre pour comprendre qu’elle n’avait rien d’ordinaire.

Les passagers se pressèrent à la fenêtre et commencèrent à descendre.

— Et vous ? Vous ne venez pas avec nous ?

Le vieil homme venait de poser le pied à terre. Violet secoua la tête.

— J’ai encore quelque chose à faire. Un tel incident ne s’était pas produit depuis la fin de la guerre. L’armée de Leidenschaftlich va certainement intervenir. Il est très difficile d’arrêter de l’extérieur un train rempli de passagers. S’il est vide, nos soldats n’auront plus à hésiter. Une bataille aura lieu à l’un des prochains arrêts. D’ici là, je dois faire ce que je peux.

— Ce n’est pas à vous de vous en charger. Partons tous ensemble.

— Non…

Ses yeux bleus étaient posés sur lui, mais son esprit se trouvait ailleurs.

— C’est à moi de le faire. C’est… c’est pour quelqu’un à qui je voudrais apporter mon aide. Même indirectement.

Elle voyait Gilbert Bougainvillea, quelque part au loin, qui devait certainement consacrer tous ses efforts au sauvetage des citoyens.

— Heureusement, je devais arriver à destination avec un jour d’avance. J’ai choisi ce train par hasard ; il existe d’autres moyens de transport. Si je peux encore joindre l’agence aujourd’hui, elle devrait pouvoir me trouver un remplaçant. L’incident est suffisamment grave pour que le président ait déjà pris ses dispositions. C’est mon seul sujet d’inquiétude.

— Vous devriez plutôt penser à votre vie ! C’est dangereux… Vous n’êtes qu’une jeune fille.

— Ne vous inquiétez pas. La nuit est maintenant bien avancée. Je devrais pouvoir maîtriser la situation en limitant les dégâts.

— Maîtriser…?

Elle ne parlait pas de résister, ni de tenter quelque action isolée. Elle comptait imposer la reddition de ses adversaires. Malgré leur supériorité numérique, cette belle jeune femme ne montrait ni peur ni nervosité.

Ce n’est pas simplement de la confiance en soi…

Tous ses gestes semblaient obéir à un mécanisme.

— Vous n’avez pas peur ?

— Non.

L’idée d’affronter ces hommes ne paraissait pas la troubler.

Le train se remit en mouvement. Tandis qu’elle remontait à bord, le vieil homme la remercia d’avoir sauvé les passagers, puis lui posa une dernière question :

— Quel est votre nom ?

Elle porta un doigt à ses lèvres sans répondre. Son expression lui parut plus belle encore.

Le train s’éloigna. Il n’apprit pas son nom.

── ◇ ──

Un peu plus tôt, à dix-huit heures vingt-sept, Gilbert avait convoqué d’urgence ses hommes près d’une piste de décollage des Nighthawks. On achevait de transmettre les consignes, de distribuer l’armement et de préparer les appareils. Il avait décidé de profiter de cette attente pour contacter les deux hommes auxquels il devait parler.

— Nous sommes en liaison avec le ministère de la Marine de Leidenschaftlich.

— Merci. Je prends la suite. Veillez à ce qu’on ne nous dérange pas pour le moment.

L’opérateur auquel il avait demandé de joindre son frère lui céda sa place. La voix de Dietfried se fit bientôt entendre.

— Gil, tu as donc une faveur à demander à ton cher frère aîné ?

Il jouait au mécontent. Gilbert le savait. Dietfried lui demandait souvent des services ; l’inverse était beaucoup plus rare.

Quand cela arrivait, son frère affectait l’agacement, mais ne lui refusait jamais rien. Sans doute se sentait-il redevable de la façon dont il l’avait traité jusque-là.

— Oui, mon frère. J’ai une faveur à te demander.

Au fond, l’aîné ne pouvait qu’être heureux de voir son cadet compter sur lui.

Si Gilbert avait affirmé devant les officiers qu’il mobiliserait la marine, c’était parce qu’il connaissait ses chances de succès. Le ministère de la Marine avait lui aussi été informé de la situation.

Une demande officielle fut donc émise pour qu’un cuirassé empêche les ravisseurs de quitter le port du Nord.

L’armée de terre et la marine appartenaient au même pays, mais restaient deux institutions distinctes qui se partageaient le budget militaire. Obtenir l’aide de l’autre sans bénéfice manifeste était difficile ; il fallait un intermédiaire. Avec le temps, le choix de Dietfried, qui avait trahi la tradition des Bougainvillea en rejoignant la marine, était devenu un atout pour les deux frères.

Comme Gilbert, il avait acquis une position lui permettant de disposer assez librement de ses hommes.

— Je te rendrai ce service un jour.

— Apporte à boire pour mon anniversaire et viens le fêter avec moi. Ça me suffira.

— Je peux faire cela sans avoir de dette envers toi.

Gilbert allait raccrocher lorsque les paroles suivantes arrêtèrent sa main.

— Au fait… encore une chose. C’est à cause de cette chose que tu es si pressé, n’est-ce pas ? J’ai vu le journal. Je suis tombé dessus sans le vouloir. Elle est venue te voir ? Elle a découvert que tu avais survécu, non ? Je me demandais ce qui s’était passé ensuite. Tu l’as faite tienne, cette chose ?

— Hein ?

Depuis leur enfance, son frère aimait lui jouer des tours. Gilbert crut d’abord à une plaisanterie de mauvais goût.

— Ce n’est pas le moment, mon frère. Violet ignore que je suis vivant.

Un silence suivit.

— Mon frère ?

— Ce n’était pas une plaisanterie. Je vois… J’étais persuadé qu’elle irait te trouver tout de suite. Je me trompais. Elle est donc restée tranquille pour cette raison… Comme tu es si gentil, tu t’es éloigné pour lui offrir une vie paisible. Tu dois craindre qu’elle découvre ta survie pendant cette opération de sauvetage. Ne t’inquiète pas. Elle le sait déjà.

— Qu’est-ce… Qu’est-ce que tu racontes…?

Une sueur froide glissa dans son dos.

— C’est… impossible…

Sa voix tremblait.

— Et pourtant. La dernière fois que je t’ai vu, pendant les Lettres volantes, je t’ai dit que j’avais rencontré cette chose, tu te souviens ? Elle m’a demandé si tu étais vivant. Je n’ai rien confirmé, rien démenti. Et elle… elle en a conclu que tu l’étais.

Il aurait voulu lui dire d’attendre, comme si cela pouvait changer ce qui s’était déjà produit. Sa vue se brouilla. Un vertige le saisit, si violent qu’il en eut la nausée. Il porta une main à sa bouche et resta silencieux.

Violet… le sait ?

— Hé, Gil. Ça va ?

Hodgins lui avait raconté en détail combien son mensonge l’avait fait souffrir. Si elle savait qu’il était vivant, alors il n’était plus à ses yeux que le maître qui l’avait rejetée sans même la remercier pour ses exploits. Il ne pourrait lui reprocher de le haïr.

— Pourquoi… as-tu fait une chose pareille…?!

Une colère brûlante l’envahit. Il avait besoin de la déverser, et son frère était son seul exutoire.

— Comme si ça me regardait. Ne m’entraîne pas dans tes histoires d’amour aveugle. Je n’ai pas répondu. Elle s’en est convaincue toute seule. C’est tout.

— Ça ne te regarde pas… Tu fais toujours la même chose ! Comment veux-tu que je me présente devant elle, maintenant…?!

— Les gens les plus proches de toi sont ceux de ta famille, non ? Elle avait l’air d’avoir toujours cru que tu avais survécu. Quand elle en a eu la confirmation… comment dire ? Ses yeux se sont mis à briller comme ceux d’une idiote. Si elle n’est pas venue te voir, je ne vois qu’une explication. C’est un outil : elle attend que son maître vienne la reprendre. Elle attend le moment où il aura besoin d’elle. Voilà à quel point elle est stupide. Profite de l’occasion et va la chercher.

— Arrête !

— Tu te préparais déjà au pire en organisant ce sauvetage, non ? Remercie ton frère aîné de te donner une petite poussée. Au revoir, Gil. Laisse-moi m’occuper de la mer. Nous nous reverrons à mon anniversaire… Je t’aime bien.

— Attends !

Dietfried raccrocha. Gilbert demeura muet, abasourdi.

On frappa à la porte, comme si l’on avait attendu la fin de l’appel.

Un de ses hommes lui apporta les armes et les munitions qu’il avait demandées. À voir son expression, le soldat crut que les négociations avec la marine avaient été éprouvantes. La vérité était tout autre.

En vérifiant le contenu du sac, Gilbert serra le pistolet dans sa main. Une balle dans la tête suffirait à faire disparaître tous les soucis qui pesaient sur lui. Mais il ne pouvait pas se le permettre.

Il appela ensuite l’agence postale CH. Une jeune voix féminine lui répondit que l’établissement était exceptionnellement fermé. Ils avaient manifestement appris le détournement.

— Dites à votre président que j’appelle pour proposer mon aide dans l’affaire du train transcontinental. L’une de vos employées est à bord, n’est-ce pas ? Dites-lui simplement que je suis de l’armée de Leidenschaftlich. Il comprendra.

Une agitation lui parvint à l’autre bout du fil : le cri de son vieil ami, le fracas d’une chaise renversée, des papiers qui tombaient. Puis un souffle précipité.

— Gilbert ! Où… Où étais-tu ? Qu’est-ce que tu faisais ?!

La colère lui vrilla les oreilles. Malgré tout, Gilbert éprouva de la joie. Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas parlé à Claudia Hodgins.

— Le secrétaire vient de m’apprendre que tu avais appelé l’armée. Excuse-moi. J’étais en réunion.

— Ce n’est pas le moment de faire des réunions ! Une de mes employées est en danger ! Tu es au courant, n’est-ce pas ? L’armée intervient ? Je parle du train transcontinental ! Elle est… Elle est…

— Je sais. Violet est à bord. Sa photographie était dans le journal.

— Ne dis pas ça aussi calmement !

La réponse posée de Gilbert sembla décontenancer son ami, qui s’emporta davantage et se mit à parler de façon décousue.

— Regarde dans quel état je suis ! Tu devrais être pareil ! Tu aurais dû l’être depuis le début !

Quel sentimental… et quel tapageur.

Gilbert eut un rire.

Il en était presque gêné : cet ami bruyant lui avait terriblement manqué. Sans laisser paraître qu’il était tout aussi inquiet, il répondit avec une fermeté qui n’était pas seulement de façade :

— Je n’ai pas le loisir de perdre la tête. Dans une crise, mon devoir est de trouver comment protéger les citoyens.

— La petite Violet… fait partie de ces citoyens ?

— Évidemment.

— Tu m’en veux… de l’avoir laissée se retrouver en danger alors que tu me l’avais confiée ?

La question le prit sincèrement de court.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Je te suis reconnaissant. Je ne l’aurais confiée… à personne d’autre. Tu as le sens des responsabilités, c’est pour cela que je t’ai choisi. Mais cela n’a rien à voir avec ce qui se passe aujourd’hui.

— Je ne crois pas.

Gilbert comprit aussitôt. Même sans être responsable, son ami se reprochait de ne pas avoir fait autrement. C’était bien lui.

— Hodgins.

— Quoi ?

— Tu es mon meilleur ami.

— Qu’est-ce qui te prend, tout à coup…?

— Je ne rencontrerai plus… d’ami comme toi. Tu comptes à ce point pour moi, que tu le veuilles ou non. Et c’est réciproque, n’est-ce pas ? Voilà pourquoi… j’avais l’impression que tu minimisais ma faute. Tu me demandais pourquoi j’avais abandonné Violet, tu voulais que je revienne la voir. Tu m’as dit de ne plus t’appeler tant que je ne changerais pas d’avis.

— Oui. C’est exactement ce que j’ai dit.

— Je… j’étais convaincu d’être la dernière personne qu’elle devait revoir. Alors je l’ai laissée partir. À notre rencontre, je croyais qu’il valait mieux que je veille sur elle en gardant mes distances. Ce n’était qu’un prétexte. Au bout du compte, je me suis servi d’elle comme d’un outil.

— Dans ces circonstances, tu ne pouvais pas faire autrement. J’aurais fait la même chose.

— Vraiment ? Moi… je ne le crois pas. Regarde celle qu’elle est devenue, la Violet que tu as guidée, que tu as aidée à grandir. Si je n’avais pas fait le mauvais choix… si je ne l’avais pas gardée près de moi, elle aurait grandi sans connaître les champs de bataille. La Violet d’aujourd’hui est celle qu’elle aurait dû devenir dès le départ. Tu n’es pas responsable de l’incident qui lui arrive sur ce chemin. C’est un malheur imprévisible.

— Je pourrais te retourner l’argument. Ne parle pas de sa présence à tes côtés pendant la guerre comme si c’était une faute. Ce serait faire injure à tous les soldats avec qui nous avons vécu. Le problème, c’était ce que tu ferais pour elle ensuite. Et là, oui, tu m’as mis en colère, parce que tu ne pensais qu’à tes propres sentiments et pas aux siens ! Mais écoute-moi : je décrète une trêve. Ce n’est pas le moment de rester brouillés. Nous sommes tous les deux responsables d’elle. Sauvons-la.

Sa voix était ferme.

Même à travers le téléphone, Gilbert croyait sentir l’ardeur de son regard gris-bleu.

— Je suis d’accord… Pour elle, j’ai fait tout ce que je pouvais. J’ai multiplié les démarches pour l’empêcher de revenir dans l’armée. Relations, états de service… Je me suis efforcé d’obtenir les meilleurs résultats partout. Je continue aujourd’hui encore. S’il s’agit de protéger Violet, je ne vais pas faire le difficile sur les moyens.

— Donc tu joues les héros tragiques : « J’écarterai tout ce qui ne lui sera pas bénéfique, même si c’est moi », et tu la protèges dans l’ombre ?

— Exactement.

Hodgins ne semblait pas savoir, lui non plus. Violet avait donc réellement tiré ses conclusions seule. Et, comme l’avait dit Dietfried, elle attendait peut-être que son maître revienne la chercher.

— Mais je me demande… Mon mensonge risque de s’effondrer bientôt. Il y a de fortes chances que je me retrouve face à elle.

Après un court silence, un « Hein ?! » retentit. Hodgins venait enfin de remarquer le bruit des turbines derrière lui.

— Attends… Où es-tu, au juste ?

— Près de la piste réservée aux Nighthawks de mon unité. Je prépare le départ.

Tout en parlant, Gilbert chargeait son arme. Il avait quitté son uniforme pour sa tenue de combat. Celle-ci lui paraissait plus familière sur le corps.

— La force offensive spéciale de l’armée de Leidenschaftlich ? T-Tu… tu vas diriger le sauvetage toi-même ?

— Oui.

— Mais tu avais dit que tu ne la reverrais pas ! Tu es sûr de toi ?!

Gilbert se tut. S’il expliquait que Violet savait apparemment qu’il était vivant, l’appel n’en finirait plus.

— Pourquoi tu ne réponds pas ? Qu’est-ce qui se passe ?

— Quand tout sera terminé, je m’excuserai auprès de toi et je t’expliquerai. Pour l’instant, il faut sauver Violet. Je n’ai plus d’autre choix. Si nous nous retrouvons face à face, je lui demanderai pardon…

Le temps leur manquait.

— Alors prépare-toi au pire. C’est toi qui l’as cherché.

Hodgins lui tenait presque le même discours que Dietfried.

— Et une fois les Nighthawks en l’air, qu’est-ce que vous ferez ? Ne me dis pas que vous allez sauter sur le train en marche ?

— C’est le plan.

— Tu es vraiment… complètement fou, parfois ! Un chevalier en armure devenu fou d’amour ! Haha ! Pour ça, tu as toute mon admiration.

Son rire résonna. Incapable de répliquer, Gilbert sentit son visage chauffer.

— Au fait… tu es toujours lieutenant-colonel ? Il n’était pas question de te faire monter encore de deux grades ?

— Tu en poses, des questions… Ils ont attendu que mes blessures guérissent. Je suis colonel depuis quelques jours.

De sa main artificielle gauche, il effleura le cache-œil qui dissimulait son œil droit perdu. Ne voir que d’un côté n’avait pas diminué son habileté avec les armes.

— Et c’est toi qui pars sur le terrain ?! C’est encore plus insensé ! Les supérieurs ont vraiment accepté ça ?

— Assez de plaisanteries, Hodgins. Je te l’ai dit : pour Violet, je ne m’arrête pas au choix des moyens. Notre objectif est de résoudre cette crise, bien sûr. Mais pour cela, il faut que je commande sur place. Tu as dit que tu ferais tout ton possible. Si ce n’étaient pas des paroles en l’air, montre-moi tes talents pour obtenir des renseignements. Que sais-tu que l’armée ignore ?

— Entendu. Je vais te dire ce que j’ai. Mais laisse-moi d’abord ajouter une chose.

— Quoi encore…?

— Tu deviens un idiot fini quand il s’agit de la petite Violet. Et ça… ça me plaît beaucoup.

— Tais-toi.

Comment était-ce possible ? Des amis pouvaient rester longtemps sans se parler. Pourtant, dès que l’un tendait la main à l’autre, la conversation reprenait comme si les jours de silence n’avaient jamais existé. Ils avaient déjà oublié leur brouille.

— Je te donne mes informations et tu me donnes les tiennes. Les ravisseurs portent l’emblème de Rohand. Parmi eux se trouvent des membres d’un parti extrémiste qui avait déjà attaqué un chantier pendant la construction de la ligne. Mais ce groupe n’était pas censé être assez nombreux pour monter une opération pareille… Il a dû trouver des renforts.

Gilbert prit des notes. Il transmit en retour ce qu’il avait appris à la réunion : les ravisseurs exigeaient qu’on leur remette un criminel politique détenu à Altaïr, puis qu’on les laisse gagner un autre continent en échange des passagers. Dans des circonstances ordinaires, il n’aurait pas été question de négocier avec eux.

— Nos informations sont à peu près aussi récentes. Le train est encore au point de ravitaillement. Les Chemins de fer nationaux ont confirmé la mort d’un mécanicien et d’un aide-mécanicien, ainsi que la demande de remplaçants. Cela nous fait gagner du temps. Mais ils ont agi avec une imprudence étonnante pour des hommes censés suivre un plan. Tu disais que leur groupe était trop petit pour cette opération. Quand une organisation antigouvernementale grossit ainsi, elle recrute souvent n’importe qui pour faire nombre. Ils ont provoqué une situation dont ils ne peuvent plus sortir.

— Quoi qu’il en soit, ils veulent frapper le Sud, puis s’installer ailleurs que chez eux. Tu sais que la ligne traverse Rohand ? Imagine que nous ayons perdu la guerre et qu’on ait rasé des villes de Leidenschaftlich pour poser des rails. Qu’aurais-tu fait ?

— Je me serais retiré temporairement. J’aurais amassé des armes, rassemblé des hommes, puis je serais revenu.

— Moi, j’aurais cherché le bonheur ailleurs. Mais toi, oui, tu aurais fait ça. Eux aussi ont sans doute eu à choisir. Et ils ont sûrement à Altaïr un camarade capable de les mener. Si j’étais à leur place et que tu sois enfermé là-bas… peut-être que j’aurais fait la même chose.

Tu aurais trouvé une solution plus intelligente.

Gilbert ne le dit pas. Peut-être son silence suffit-il à Hodgins, qui poursuivit :

— Pour l’instant, ils gardent assez de sang-froid pour épargner les voyageurs. Mais ils finiront par céder au désespoir. Et là, le nombre de morts risque de grimper. Tu dis que nos renseignements se valent, mais je n’ai pas terminé. Depuis la démilitarisation, les contrôles sont très stricts dans le Nord. S’ils ont pu s’armer, le matériel vient probablement d’un autre continent. Nous avons confirmé que certains groupes se procurent des armes encore mal connues ici par des circuits commerciaux mêlant plusieurs pays et continents. Pourtant, les rapports entre vendeurs et acheteurs ne semblent pas excellents. Les prix sont exorbitants. On profite d’eux. Leidenschaftlich rencontre aussi des difficultés dans ses échanges avec les autres continents. Certains convoitent nos ressources. Ils ne se contentent pas du commerce : ils cherchent à acheter des terres. C’est… oui, cela ressemble à… À un avertissement. Quelque chose se prépare autour du Sud et du Nord. Tu comprends ? Il faut regarder au-delà de l’incident. À première vue, Leidenschaftlich affronte Rohand. Mais il y a un troisième acteur. Pour l’instant, il observe. Il veut savoir comment nous réagissons à ce genre de crise. Nous appartenons au camp victorieux, et nous sommes la première puissance militaire du continent.

— Un départ vers un autre continent. De nouvelles armes…

Les éléments se reliaient dans l’esprit de Gilbert. Les ravisseurs voulaient atteindre le port, récupérer leur prisonnier et quitter le continent. Or ces hommes d’un pays vaincu avaient probablement mené leur attaque avec un soutien extérieur.

Il suffisait d’un peu d’intuition pour discerner derrière cette crise les prémices d’une nouvelle guerre. À peine leur continent commençait-il à se remettre de la précédente que d’autres puissances le prenaient pour cible. Sa crainte se confirmait. Gilbert sentit sa tête s’alourdir.

— Notre victoire doit être écrasante.

— D’autres troupes que les tiennes vont intervenir ?

— Les ordres sont partis. Une garnison stationnée dans le Nord préparera l’embuscade au ravitaillement. Elle devra attaquer, permettre l’évacuation des passagers et engager le combat. Si les ravisseurs parviennent malgré tout à poursuivre leur fuite, la marine les attendra. Mon frère agit de son côté. Mais nous ne devons pas les laisser atteindre la mer. Pour cela, j’ai un service à te demander.

— Lequel ? Dis-moi.

— Achète le terrain d’un point de ravitaillement sur leur trajet.

— Hein ?

— Le train doit refaire le plein d’eau environ une fois par heure. Chaque fois qu’il repart, nous perdons une occasion de sauver les passagers. Les ravisseurs risquent de se servir d’eux comme boucliers et d’obliger les troupes à les laisser passer. Il me faut un endroit où ils seront forcés de s’arrêter. Je veux détruire la voie pour leur interdire de continuer. Alors achète ce terrain… et fais démonter les rails.

— Tu dis « achète-le » comme si c’était simple…

— Tu ne peux pas ?

— Ne pose pas de question idiote. Ce n’est pas une affaire de pouvoir ou non. Je vais le faire. Mon employée est à bord !

— Je savais que tu répondrais cela. Les terrains traversés par la ligne sont de deux sortes : ceux qui appartiennent aux Chemins de fer nationaux et ceux qu’ils louent à des propriétaires privés. Sur la carte, j’ai retenu quelques endroits où un affrontement important aurait peu de conséquences sur les environs, et où nous pourrions immobiliser le train après son ravitaillement. Parmi eux, un seul terrain est privé. Je veux que tu l’achètes. Avec tes talents de négociateur, le plus vite possible.

Gilbert savait lui-même combien cette demande était déraisonnable.

— Toi… Gilbert, tu…

Pourtant, il était certain que son meilleur ami y parviendrait.

— Attends, attends, attends, attends. Pourquoi avoir réduit le choix de cette façon ?

— À vrai dire, le major-général n’a pas approuvé cette stratégie.

— Évidemment ! Qui accepterait sur-le-champ : « Achetons un terrain, détruisons la voie et allons botter les fesses de l’ennemi » ?!

— Avec davantage de temps, j’aurais peut-être pu le convaincre. Malheureusement, je vais décoller. J’ai donc décidé d’en faire une initiative privée, pas un plan militaire. Je fournirai les fonds. Nous ne pouvons pas négocier l’achat d’un terrain des Chemins de fer nationaux. En revanche, une parcelle louée à un particulier peut changer de propriétaire. Achète-la à ton nom. Une fois qu’elle sera à toi, tu pourras décider de son usage.

— Même dans ce cas, on ne peut pas tout détruire ! La compagnie la loue ! Elle sert aux transports publics ! Je ne peux pas me mettre à endommager ses installations !

— C’est là que tu interviens. Il faudra faire pression sur le responsable des Chemins de fer nationaux. Quand tout sera terminé, leur gestion de la crise fera certainement l’objet d’une enquête. Offre-leur une porte de sortie. J’aurais préféré qu’ils mettent eux-mêmes le terrain à notre disposition, mais la bureaucratie nous en empêche. Nous devons donc leur proposer cette solution. Si les ravisseurs atteignent la mer, les conséquences ne se limiteront pas à quelques licenciements. En échange de leur accord pour agir sur notre propriété, obtiens qu’on leur promette de ne pas les mettre en cause ensuite. Et demande à un journal de…

— Je crois que j’ai compris. Tu veux faire de toute cette histoire un beau récit héroïque, c’est ça ?

— Toujours aussi rapide.

Le plan devait se dérouler comme une suite parfaitement ordonnée. Claudia Hodgins, président d’une entreprise postale, inquiet pour son employée et pour les autres otages, proposerait d’arrêter le train sur une propriété privée louée aux Chemins de fer nationaux. Cet ancien militaire, autrefois promu major, avait les compétences nécessaires pour avancer une telle idée.

La compagnie, craignant l’aggravation de la crise, accepterait de sacrifier la voie pour sauver des vies. L’armée recevrait la proposition et la mettrait immédiatement à exécution. C’était cette version que publieraient les journaux. En réalité, Gilbert Bougainvillea financerait l’achat. Mais, tant que ce détail resterait secret, il serait possible de présenter les événements sous un jour favorable. L’indignation publique, contrairement au danger immédiat, pouvait être apaisée.

— Je compte sur toi pour cette solution de secours. Si elle échoue, nous attendrons le prochain ravitaillement. Mais il y aura davantage de victimes, et Violet aura moins de chances de s’en sortir. Il faut résoudre cette affaire vite. Je mets un de mes subordonnés à ta disposition. Il a les documents nécessaires à l’achat ; appelle-le. Tu devras sans doute traiter avec le représentant du propriétaire. Avec tes flatteries et tes belles paroles, tu y arriveras.

— Je suis touché par tant de compliments ! Mais ça finira par se savoir. Les gens savent que nous sommes amis.

Une main se posa sur l’épaule de Gilbert. Les Nighthawks étaient prêts.

— Je suis prêt à perdre mon poste. Mais je compte aussi prouver qu’on ne se débarrasse pas de moi si facilement. Ce qui importe, ce n’est pas moi : c’est la sécurité des citoyens… celle de Violet. Écoute-moi. Je ne pardonne à personne de mettre les habitants de Leidenschaftlich en danger. Des vies ont déjà été perdues. Nous le leur ferons payer. Peu importe qu’ils viennent du Nord ou d’un autre continent. Depuis sa fondation, notre pays ne cède ni aux invasions ni aux pressions étrangères. Je leur ferai regretter de s’en être pris à Leidenschaftlich.

La colère contenue de l’héritier des Bougainvillea avait quelque chose de si sombre que même son ami en aurait été saisi.

── ◇ ──

Il était dix-neuf heures seize.

Pourquoi n’y avait-il plus personne ?

Un des ravisseurs poussa un cri en découvrant la seconde voiture-restaurant. Il regarda autour de lui. Le wagon plongé dans le noir vibrait au son du sifflet : le train venait enfin de repartir.

Les Chemins de fer nationaux avaient envoyé les remplaçants exigés. Le malheureux Samuel LaBeouf conduisait de nouveau sous la menace d’un pistolet. Mais, à bord, certains événements échappaient désormais à toute explication. Dans cette voiture, les passagers avaient disparu. Les hommes chargés de les surveiller aussi.

Le ravisseur se rappela une histoire de fantômes de son pays natal. Lorsqu’on voyageait de nuit à bord d’un véhicule lancé à vive allure, qu’il s’agisse d’une calèche, d’une automobile ou d’un train, il ne fallait jamais regarder ailleurs que devant soi.

Parce que…

Il posa la main sur la seule fenêtre restée ouverte.

…les créatures qui ne sont pas humaines suivent les voyageurs, guidées par la lune.

Il se pencha pour regarder vers l’arrière.

Un spectre terrifiant pourrait nous poursuivre, les crocs découverts.

Mais seule la lune suivait le train. L’odeur nocturne des prairies apportait à cet homme enfermé dans sa voiture une fraîcheur légère, sans rien de terrifiant.

— Ah…

Il porta la main à sa poitrine. Les fantômes n’existaient pas, c’était désormais certain. Restaient les disparitions, dont il n’avait toujours pas trouvé la cause.

— Je vais prendre ceci.

La voix venait d’un endroit auquel il n’aurait jamais songé. À peine avait-il compris les mots qu’on le saisissait par le col pour le jeter dehors.

Le train n’allait pas encore très vite, mais personne ne sortirait indemne d’une telle chute. Avant de heurter le sol, il aperçut au-dessus de lui des yeux bleus et un éclat d’or sous la lune. Le souffle coupé par cette beauté, il rebondit sur la terre comme une balle.

Sur le toit, Violet rectifia sa position. Le sabre militaire qu’elle venait d’emprunter à l’homme pendait à sa hanche. Elle portait déjà plusieurs armes prises aux autres ravisseurs. Sabre, dague, épée-pistolet : elle les essaya l’une après l’autre avant de revenir au sabre. Cet équipement s’accordait bien peu avec sa robe ornée de rubans. Son poids ne semblait pourtant pas la gêner. Elle replaça les armes dans leurs étuis, eux aussi récupérés sur ses adversaires.

Elle avait combattu à la manière d’une araignée. D’abord, elle avait neutralisé un homme venu vérifier ce qui se passait à l’arrière du train. Puis d’autres l’avaient cherché, inquiets de ne pas le voir revenir.

Voilà une occasion favorable.

Elle s’était dissimulée pour les attendre et les avait éliminés un à un. Juste avant de perdre connaissance, ils apercevaient à la fenêtre une silhouette féminine suspendue la tête en bas et poussaient un cri. Elle avait tendu sa toile ; les proies venaient s’y prendre d’elles-mêmes.

Quatre hommes avaient surveillé la première voiture-restaurant. Le dernier encore en place avait continué à monter la garde au milieu des voyageurs. Mais l’étrange silence de la voiture voisine avait fini par l’effrayer. Il était parti chercher de l’aide plus avant dans le train.

Violet avait pu faire évacuer la seconde voiture-restaurant pendant l’arrêt. Pour la première, même si elle échappait à la vigilance du garde, elle ne pouvait rien tenter tant que le train roulait. Elle fixa l’avant du convoi. Sa prochaine tâche serait de prendre le contrôle des locomotives et d’immobiliser le train.

Elle avançait avec aisance sur le toit. Seule et silencieuse, elle allait au combat sans que sa résolution fléchisse.

Elle n’était plus une fille soldat. Aucun officier ne se tenait à ses côtés. Elle suivait désormais un chemin où personne ne pouvait décider à sa place. Aussi avait-elle choisi, sans en recevoir l’ordre, d’aider les passagers. Elle faisait ce qu’elle pouvait en tant que Violet Evergarden.

Major.

Le train dans lequel elle voyageait avait été pris d’assaut. Puisqu’elle pouvait aider les passagers à s’échapper, elle le ferait. Et si son maître était vivant, s’il appartenait encore à l’armée, elle avait une confiance absolue en lui : même sans savoir ce qu’elle faisait, il chercherait un moyen de sauver ce convoi.

Un bruit de turbines ?

Elle leva brusquement les yeux. Un grondement différent de celui du train venait de se mêler au vacarme. Plusieurs appareils se dessinaient au-dessus d’elle.

— Là ! C’est elle !

Une balle traversa la nuit. Le coup de feu accompagna le cri d’un homme qui la visait depuis l’intérieur du train. En cherchant les passagers disparus et le responsable de leur fuite, un ravisseur avait fini par l’apercevoir sur le toit.

Violet détourna les yeux du ciel et se concentra sur le combat. Elle courut vers l’avant en se baissant. Après avoir pris de la distance, elle tira pour maintenir ses adversaires à couvert, puis reprit sa course. Elle devait rentrer au plus vite dans une voiture, mais les hommes ne lui en laissèrent pas le loisir.

— Qui es-tu ?! C’est toi qui as fait sortir les otages de l’arrière, hein ?!

Ils se hissaient par les fenêtres. Devant comme derrière, les porteurs de l’emblème du Nord se rapprochaient pour la prendre en tenaille.

— Réponds ! Qui es-tu ?!

— Une simple voyageuse.

— Menteuse ! Tu connaissais notre plan ? Non… Personne ne serait assez fou pour monter seul à bord en sachant ce qui l’attend. Viens ici ! On va t’interroger. Pose tes armes.

Violet remit son pistolet dans son étui.

— Non ! Jette-les à tes pieds !

Elle fit un grand pas, sans tenir compte de l’ordre.

— Qui…

Elle fondit sur celui qui la menaçait et lui enfonça le poing dans le visage. Le coup de cette jeune femme si fine était bien plus lourd qu’il n’aurait dû l’être. L’homme roula en arrière, entraînant plusieurs de ses camarades.

— Qui… a dit que je vous obéirais ?

Le combat reprit sur ces mots murmurés.

Un homme l’attaqua au couteau par-derrière. Elle esquiva ses coups, para de la main gauche, puis lui saisit le visage et le repoussa. Pendant qu’il vacillait, elle lui balaya les jambes et le précipita du train d’un coup de pied.

Devant elle, un colosse se jeta à mains nues. Confiant dans sa force, il visait son visage avec un plaisir évident. Violet encaissa plusieurs coups de pied sur ses avant-bras, guetta une ouverture, posa une main sur le toit et fit pivoter ses longues jambes. Son adversaire, surpris par le coup, ne put éviter le poing qu’elle lui planta dans l’estomac.

Une protection rigide se cachait sous ses vêtements. Violet sentit quelque chose se déformer, mais aucun os ne craqua.

— Je vais t’écraser la figure ! Crève !

Il leva de nouveau le poing. Elle l’arrêta d’une main, dégaina de l’autre et lui tira dans la cuisse à bout portant.

— C’est… déloy…

Élevée sur les champs de bataille, Violet n’avait que faire de cette notion. Elle appuya doucement sur l’épaule de l’homme qui s’affaissait. Il disparut dans la nuit en hurlant. Elle se retrouva seule, avec le fracas du train pour tout bruit. Telle était la force de Violet Evergarden. Celle d’une arme dont aucun registre de l’armée de Leidenschaftlich ne portait le nom.

Le détournement tournait progressivement à l’échec. Les assaillants avaient certes commis des imprudences, mais elles n’en étaient pas la cause principale. Ils étaient assez puissants pour maîtriser des voyageurs sans défense. Seulement, parmi ces voyageurs se trouvait une poupée de souvenirs automatiques capable de les affronter à elle seule. La lune, un moment masquée par les nuages, reparut. Sa lumière révéla un nouvel adversaire.

— Vous êtes… un soldat de Leidenschaftlich ?

Sa voix était grave et posée. Son visage avait quelque chose de franc, de solide. Dans l’obscurité, le bleu azur de son manteau paraissait terni. L’emblème de Rohand y était brodé. Il tenait un long étui.

— Non. Je ne suis plus soldat. J’ai également une question : êtes-vous le plus fort des hommes responsables de ce détournement ? Si possible, c’est lui que je voudrais affronter.

L’homme resserra sa prise. L’étui s’ouvrit et tomba à ses pieds, découvrant un fusil à baïonnette. Il s’inclina avec une courtoisie irréprochable.

— Je suis le chef de l’ordre de chevalerie de Rohand… Quant à mon nom, je l’ai abandonné. Je suis l’homme que vous cherchez. Je vous ai vue… sur le champ de bataille. Vous êtes la sorcière de Leidenschaftlich, n’est-ce pas ?

Il la dévisageait d’un air indéfinissable. Le jeune démon des champs de bataille avait grandi et se dressait de nouveau devant lui. Il en éprouvait de la peur, de la colère… et de la perplexité. Sous la lune, elle n’était pourtant qu’une belle jeune femme.

— Votre façon de combattre… On aurait dit une divinité furieuse. Je n’avais plus entendu parler de vous depuis la fin de la guerre continentale. Je comprends… Vous travaillez donc dans l’ombre.

Il ne dégageait pas la même impression que les hommes qu’elle venait d’affronter.

— Je regrette de vous décevoir, mais la sorcière dont vous parlez a quitté ce monde. Je ne suis plus soldat, seulement une voyageuse. Je n’exerce pas non plus comme assassin. J’ai malmené vos camarades, mais ils sont en vie. C’est peut-être présomptueux de ma part, cependant, en tant que passagère, j’ai une demande à vous faire : libérez tous les otages.

— Impossible.

— Je m’y attendais… Nous servons de monnaie d’échange. Même moi, je peux le comprendre. Pourquoi faites-vous cela ?

— Pour reprendre ce que vous nous avez arraché… et celui… dont vous avez piétiné la dignité.

— Vous voulez déclencher une nouvelle guerre ?

Il eut un petit rire, puis rit plus fort. Ses yeux restèrent froids.

— Permettez-moi une question. Pour vous, la guerre est-elle terminée ?

Violet se raidit. N’avait-elle jamais imaginé qu’on lui poserait cette question ?

— Votre visage ne révèle rien, mais votre silence en dit assez. Voilà ce que nous sommes, nous, les soldats. Le souvenir de nos violences reste en nous comme des cicatrices de brûlures. Il ne disparaît jamais. Pour moi, ce ne sera jamais terminé.

Cette conversation avait un goût de déjà-vu.

— Pourtant… elle est bel et bien terminée.

— Et elle recommencera.

Ces paroles semblaient donner voix à celle qu’avait autrefois été Violet.

— Les visages de mes camarades morts. L’odeur des cadavres. Le poids d’une arme arrachée à un ennemi tué. Les nuits à souffrir après les coups d’un supérieur, sans même savoir pourquoi il m’avait frappé… J’ai tout enduré parce que je croyais qu’un jour la guerre finirait, et qu’un avenir lumineux nous attendrait. Qu’en reste-t-il ? Mon ami, qui poursuivait le même rêve, est en prison. Ceux qui ont déclenché cette guerre vivent tranquillement. Notre propre pays nous traite en ennemis. Les soldats qui ont risqué leur vie pour protéger les habitants sont déclarés inutiles ; les paysans leur jettent des pierres. Ma ville natale a disparu. Le pays vainqueur y a posé des rails, sur cette terre que nous voulions défendre. J’ai essayé d’oublier. Mais dans mon cœur, toujours, encore aujourd’hui…

De profonds cernes lui creusaient les yeux.

— Je me lève le matin, je dors la nuit, je respire… et, sans prévenir, une fureur impossible à étouffer me brûle de l’intérieur. Pour qu’elle cesse, je dois détruire votre pays, celui qui m’a réduit à cet état. Pas seulement le Sud. L’Ouest, qui s’est entendu avec lui, aussi. Ce n’est qu’un début. À partir de maintenant, nous allons reprendre nos vies. Avez-vous entendu ce que vous vouliez ? Je ne suis pas très doué pour parler. S’il faut poursuivre, mes poings le feront pour moi.

Il n’avait pas dit « nous » par hasard. Un deuxième homme en manteau azur apparut, puis un troisième, puis un quatrième. Chacun sortit de son long étui un fusil à baïonnette et le braqua sur Violet.

Sur le toit du train, les anciens chevaliers et l’ancienne fille soldat se faisaient face, leurs armes prêtes.

Était-ce la conséquence inévitable du passé ? Celui de Violet la poursuivait, sans jamais relâcher son emprise, quel que soit le temps écoulé. Elle serra une fois la broche sur sa poitrine.

Pourquoi les choses ont-elles tourné ainsi ? Cette question venait à tous devant la cruauté du sort. Pas à elle. Celui qui avait été son maître lui avait demandé de continuer à vivre sans rejeter la faute sur personne.

— Je suis moi-même assez taciturne. Cela me convient.

Elle tira son sabre et s’inclina comme une dame.

── ◇ ──

À dix-neuf heures trente-quatre, Hodgins s’était rendu dans une succursale de la Fédération nationale de l’immobilier de Leidenschaftlich. C’était auprès d’elle qu’il avait choisi le terrain et organisé la construction de l’agence postale CH. Il avait demandé à voir d’urgence le responsable, avec qui il entretenait de bonnes relations. La réceptionniste l’avait aussitôt introduit.

Dans le bureau où on l’avait conduit, les deux hommes se faisaient face.

— Même si vous me le demandez ainsi, Président Hodgins…

John Wishaw paraissait beaucoup moins à l’aise qu’avant d’avoir entendu sa proposition. Il avait une trentaine d’années, mais en paraissait dix de moins. Cette apparence lui valait parfois d’être pris de haut. Elle ne l’avait pas empêché de devenir responsable de la succursale.

— Quel est le problème ?

Face à lui, Claudia Hodgins parlait en homme de son âge, avec une élégance naturelle qui lui donnait encore l’avantage. D’ordinaire volontiers moqueur, il savait, dans les moments graves, afficher un sérieux propre à toucher n’importe qui, homme ou femme. John recula sous ce regard offensif.

— Votre demande est extrêmement difficile à satisfaire. Acquérir une partie du hameau de Ritorno serait déjà compliqué. Alors le hameau entier…

— En réalité, le terrain de la gare suffirait. Mais autant profiter de l’occasion : acheter tout le hameau serait plus avantageux.

— La gare est un bien public. Elle ne peut pas faire l’objet d’une transaction ordinaire.

— Ce n’est pas exact. J’ai appelé le bureau des affaires juridiques avant de venir. La gare est une propriété privée, l’un des grands terrains dont Miss Ian, la responsable du hameau, a hérité. Ses ancêtres ont construit la ligne et la gare pour l’exploitation minière. Les Chemins de fer nationaux utilisent les lieux comme point de ravitaillement, mais les voyageurs ne peuvent pas y descendre, justement parce qu’il s’agit d’un domaine privé. Le registre foncier le confirmera. Pourriez-vous ouvrir ce dossier ?

John consulta à contrecœur les documents relatifs à Ritorno. Le bien appartenait à la propriétaire des houillères.

— Vous êtes… remarquablement renseigné.

Hodgins disait vrai.

— C’est assez connu : la gare où personne ne peut descendre. Cela a un certain charme, non ? Enfin, pas tout à fait personne. Les habitants et les titulaires d’une autorisation de travail dans les mines le peuvent. Les autres doivent passer par de longues démarches pour obtenir l’accès à ce domaine privé… Mais revenons à notre affaire. Je veux le terrain sur lequel passe la voie du train transcontinental.

Je vais vous convaincre. Je vais vous convaincre. Je vais vous convaincre. Je vais forcément vous convaincre.

Comme un acteur sur scène, Hodgins accompagnait ses paroles de gestes et entraînait John Wishaw dans son récit. Ses yeux se plissaient doucement, sans qu’il y ait pour autant de douceur dans son regard.

— Dois-je vous exposer de nouveau l’intérêt de cette transaction ? Ritorno se dépeuple. Ses mines étaient réputées, mais un accident, il y a quelques années, a rendu leur exploitation impossible. Les voies sont toujours là ; les ouvriers, eux, s’en vont. Les jeunes aussi. Et le lieu n’a rien d’une destination touristique. Il finira à l’abandon. Les habitants ne survivent plus que grâce au loyer de la parcelle utilisée par la compagnie ferroviaire. Combien sont-ils encore ?

— Environ quatre-vingt-dix…

— Quelques familles de dix personnes réunies sous un même toit, pas davantage. Pourront-ils passer l’hiver ? Continuer à vivre sans dépendre de l’argent envoyé par ceux qui sont partis ?

— Leur situation doit être… très difficile.

— Nous savons comment cette histoire se terminera. Mais nous pouvons lui donner une suite. Mon entreprise s’occupe du courrier et des missions de poupées de souvenirs automatiques. Nous avons aussi un nouveau projet : la fabrication de nos propres fournitures. Pour l’instant, nous achetons le papier à lettres, les timbres et la cire à cacheter à d’autres sociétés. À l’avenir, nous voulons les produire et les vendre nous-mêmes. J’embaucherai les habitants. Des vieillards aux enfants, tous ceux qui peuvent travailler de leurs mains.

Il se leva et vint s’asseoir sur le canapé de John. Une petite distance les séparait encore. Cette proximité rendit l’agent immobilier plus nerveux, mais le soulagea aussi : parler côte à côte était moins intimidant que soutenir un face-à-face. Hodgins avait appris cela par l’expérience, sans que personne ait eu à le lui enseigner.

— Qu’est-ce qui vous inquiète ?

— Quel agent immobilier accepterait sur-le-champ de vendre un terrain qu’on lui annonce vouloir transformer en champ de bataille ?

— Je vois… Je comprends. Je comprends parfaitement. Bien sûr, je ne vais pas vous forcer.

Il multiplia les marques de compréhension, puis réduisit sa demande.

— Si je ne peux pas acheter le hameau entier, j’achèterai seulement la parcelle nécessaire. Je le ferai quoi qu’il arrive. Je vous ai expliqué pourquoi : je veux résoudre cette prise d’otages sans attendre davantage. Pour cela, il faut un lieu où l’on puisse intervenir. Acheter aussi le village et y installer une activité, c’est offrir une compensation, un avenir.

Il reprit ensuite sur un registre plus personnel.

— Une jeune fille qui est comme ma fille se trouve dans ce train. Mon ami le plus cher me l’a confiée. Je veux la sauver. J’ai des contacts dans l’armée, et je me suis renseigné. Dans l’état actuel des choses, une opération de secours sera très difficile tant que le convoi roulera. L’idéal est d’attaquer à un point de ravitaillement pour permettre l’évacuation des passagers. Mais on ne déploie pas une armée en un instant. L’intervention doit se préparer dans le Nord, où se trouvent des garnisons, et non depuis notre territoire principal. Dans ce genre d’incident, ce sont d’abord les unités spéciales d’intervention armée qui sont mobilisées.

Ces unités intervenaient lorsque la police militaire ne pouvait faire face seule, aussi bien sur le territoire national que dans les possessions extérieures de Leidenschaftlich. Au cours de sa longue histoire, le pays avait repoussé de nombreuses invasions. Il avait imposé, parmi les compensations, l’installation de bases dans les nations qui l’avaient attaqué. Durant la guerre continentale, ces bases avaient également servi de dépôts et de points de ravitaillement.

Chaque garnison disposait d’une unité spéciale chargée de maintenir l’ordre dans les environs. Cette fois, on mobilisait non pas celle de la région que le train venait de quitter, mais celle qui se trouvait plus loin sur son parcours.

— Voilà pourquoi je veux acheter le terrain du prochain point de ravitaillement.

John déglutit.

— Je l’achète et je fais détruire les rails. L’armée dispose ainsi d’un lieu où elle peut intervenir. Cela aidera aussi l’unité spéciale, qui arrivera la première. Plus vite elle pourra agir, plus vite cette histoire sera terminée. Je veux immobiliser la cible. Ce n’est pas une question de possibilité : je le ferai. Mon employée est à bord. John, êtes-vous marié ? Non, n’est-ce pas ? Et vos parents, comment vont-ils ? Imaginez-les dans ce train, avec des armes braquées sur eux. Si vous m’aidez maintenant, nous réduirons le nombre de morts. Si vous refusez, combien de personnes risquent de périr ? Vous pouvez devenir un héros… ou un messager de mort.

— M-Mais nous agirions sans l’autorisation du gouvernement !

Hodgins sourit.

— Vous n’en porterez pas la responsabilité. C’est moi qui signe. Si nous réussissons, il ne s’agira que d’un propriétaire qui a disposé de son terrain.

— C’est… inconcevable. Vous avez une armée privée ? Même si vous parvenez à arrêter le train, vous ne pourrez pas sauver les passagers…

Hodgins ne s’impatienta pas devant sa peur. Au contraire, il posa une main sur son genou et adoucit encore sa voix.

— C’est à moi de décider si cela est possible.

Son calme avait pourtant quelque chose d’impérieux.

— Je ne suis pas un idiot. Je ne découvre pas les champs de bataille. Ce n’est pas un sujet de fierté, mais j’ai commandé des troupes autrefois.

John perçut un parfum qu’il n’avait jamais senti jusque-là. En tournant la tête, il croisa les yeux gris-bleu de Hodgins. Sa carrure, ses larges épaules, la chaleur de sa présence étaient tout près.

— Les forces dont je dispose… Je n’aime pas parler de « forces de combat ». Disons que je m’appuie sur des personnes qui acceptent de m’aider. J’ai confiance en elles.

La main posée sur le genou avait pris celle de John presque sans qu’il s’en rende compte. Hodgins savait captiver avec des mots, mais son véritable talent allait au-delà.

— Vous n’êtes que l’intermédiaire. Je ne vous demande qu’une seule chose.

Personne ne mêlait mieux que lui le miel et le poison.

— Présentez cette offre à la responsable du village. Rien de plus, John.

Devant son silence, il posa l’autre main sur son genou.

— Montrez-moi que je peux compter sur votre humanité.

Pardonnez-moi, jeune homme au cœur honnête.

À un mouvement de l’échec et mat, sa conscience le pinça.

Je suis désolé de vous entraîner là-dedans. Mais quelqu’un veut faire de cet endroit un champ de bataille.

Il acheva la partie avec un sourire.

— Alors ? Voulez-vous faire partie de ceux qui les sauveront ? Si vous ne pouvez pas, je contacterai moi-même le village. Vous dirigez une agence, je dirige une entreprise. Nous savons tous les deux négocier. Mais moi, je peux obtenir l’accord d’un client en cinq minutes. Voulez-vous que je vous montre ?

── ◇ ──

Le contrat foncier portait désormais le nom du nouveau contractant : Claudia Hodgins.

Les formalités s’étaient achevées sans difficulté. Hodgins tapota franchement l’épaule de John, qui gardait la tête baissée, comme s’il se demandait quelle énormité ils venaient de commettre. Puis il demanda à utiliser le téléphone et appela l’agence postale CH.

Gilbert et lui n’étaient pas les seuls à souffrir de la situation. Lux décrocha après une seule sonnerie.

— Lux. Tout le monde suit bien mes instructions ?

— Ils sont tous partis. À votre signal, Président, je peux les appeler pour qu’ils commencent. Ce sont surtout les facteurs…

— Tu as réuni les plus solides. Tout ira bien. Une secrétaire aussi efficace, c’est une bénédiction !

— Vous avez réussi ?

— Les terrains pauvres trouvent souvent preneur. C’est plus facile que de séduire une fille. Écoute bien : la gare du hameau de Ritorno. Dis-leur de la rendre impraticable, par tous les moyens. Les habitants sont prévenus. Il faut que l’impossibilité de passer soit évidente depuis la locomotive. Qu’ils portent tous un tissu rouge au bras pour qu’on ne les confonde pas avec l’ennemi. Et qu’ils lancent un fumigène pour signaler le début de l’opération.

— C’est peut-être un peu tard pour poser la question, mais… même s’il s’agit d’un sauvetage, les dirigeants du pays ne vont-ils pas nous en vouloir ?

— Si. Même sur mon terrain, cela fera des mécontents. Une entreprise privée, une compagnie postale qui plus est, va porter un sérieux coup à une activité économique de l’État.

— Et cela ne vous inquiète pas ?

— Nous allons seulement détruire la voie, puis protéger les passagers qui descendront une fois le train arrêté. Nous ne gênerons pas l’armée… À condition que les hommes sur place ne s’emportent pas… Enfin, si quelqu’un doit se faire crier dessus, c’est moi. J’ai un contact dans la presse. Si nous tirons quelque chose de bon de tout cela, il publiera un article qui rendra plus difficile de nous accabler. Les responsables seront furieux, mais les grandes institutions résistent mal à l’opinion publique, surtout si l’armée nous soutient. Je sais qu’on peut nous reprocher beaucoup de choses. Je m’en chargerai. Je ne laisserai personne vous mettre à la rue, alors ne t’inquiète pas. Rappelle bien à tout le monde qu’une fois le train arrêté, leur seul rôle sera d’évacuer les passagers. S’ils se sentent en danger, ils doivent fuir. Je vais les rejoindre dans le Nighthawk que mon ami m’a réservé.

— Président Hodgins.

— Oui, Lux ?

— Je veux venir aussi.

— Impossible. Quelqu’un doit veiller sur l’agence pendant mon absence. J’ai confiance en toi. Je compte sur toi.

— Violet est ma première amie ! Je… je ne peux peut-être pas faire grand-chose, mais… je veux l’aider ! Même si je ne sers à rien !

Sa voix était pleine de larmes.

— Ne dis pas cela, Lux. Si je te confie la compagnie, c’est justement parce que tu es capable de beaucoup. Grâce à toi, je peux agir librement. Tout le travail que tu prends en charge me permet d’aller la secourir. C’est aussi une façon d’aider Violet. Je la ramènerai, je te le promets. Attends-nous.

— Vraiment…?

— Vraiment. Je te cause toujours des soucis, mais fais-moi confiance.

— Je vous fais confiance. Alors revenez vite… aussi vite que possible… Avec tout le monde.

— Je reviendrai. Auprès de toi, qui veilles sur l’endroit où nous pourrons rentrer.

── ◇ ──

À vingt heures, tandis que les journées s’achevaient et que les gens regagnaient leur foyer, Cattleya Baudelaire se disputait avec le cocher d’une calèche de transport. La lumière incertaine des réverbères semblait trembler au rythme de son angoisse.

— Je suis désolé. La voiture est complète. Je ne peux pas vous faire monter.

— Je vous en supplie !

Son nez et ses joues étaient rouges. Le froid et la dispute auraient suffi à l’expliquer, mais ses yeux aussi étaient rougis, à force de retenir ses larmes.

— Vous savez que le train transcontinental a été détourné ?! Je dois y aller ! Ma… ma collègue est… Mon amie… Je l’ai appris, et ensuite… ensuite…

Dès la fin de sa mission, elle s’était mise en route avec une hâte désespérée. Elle avait déjà traversé deux villes en cherchant des correspondances. Entre-temps, elle avait contacté l’agence.

Elle approchait enfin du village minier où Hodgins lui avait demandé de se rendre.

La dernière calèche pour cette destination allait partir.

— Ne soyez pas égoïste, Madame ! Laissez-nous passer. Le monde ne tourne pas autour de vous. Vous faites attendre les voyageurs qui ont réservé leur place normalement.

— Je réserverais si je le pouvais ! Mais Violet risque de mourir ! Je dois aller l’aider ! Elle est très forte, mais… avec ce qui se passe, je ne sais pas si elle va bien ! Si elle meurt… Voilà pourquoi je dois y aller ! Je peux rester debout, m’accrocher à la voiture, n’importe quoi ! Laissez-moi monter !

Elle pleurait maintenant. Le cocher ne savait plus quoi répondre.

— Je le ferais si je pouvais…

Il regarda les passagers. Des regards irrités lui demandaient de se dépêcher. Un homme, pourtant, se leva sans protester.

La portière s’ouvrit. Un voyageur aux cheveux sombres et à l’air bienveillant passa la tête dehors.

— Je vais descendre. Donnez-lui ma place.

Sa voix avait un timbre singulier.

— Monsieur… Mais vous…

— Cela ne me dérange pas. Je resterai une nuit de plus ici. Pourriez-vous me réserver une place sur la première voiture de demain ?

Il sourit. Le cocher fut profondément touché. Dans son métier, les clients difficiles ne manquaient pas. Il avait rarement rencontré quelqu’un d’aussi conciliant. Et, malgré lui, la détresse de Cattleya l’avait également ému.

— Hé, jeune fille ! Remerciez ce monsieur… Bon sang. Monsieur, je descends vos bagages. Et vous, donnez-moi les vôtres !

— E-Eh ?

— Il vous laisse sa place. Vous allez pouvoir rejoindre votre amie en danger. Tant mieux pour vous…

— Vraiment… ? Merci ! Merci beaucoup !

— C’est lui qu’il faut remercier, dit le cocher en prenant sa valise.

Encore incrédule, Cattleya se tourna vers le voyageur et s’inclina.

— M-Merci ! Vraiment ! Je paierai votre nuit à l’hôtel ! Merci du fond du cœur !

Il eut un petit rire, puis essuya du bout des doigts les larmes sur ses joues. Le geste était si naturel qu’elle n’eut pas le réflexe de s’en offusquer. Au contraire, elle ressentit un trouble presque semblable à celui que lui inspirait Hodgins.

— H-Hum… Je…

— Ne vous en faites pas, chère demoiselle.

Ses yeux avaient un pouvoir d’attraction étrange. Le grain de beauté sous son œil noisette lui donnait du charme.

— Vous avez dit Violet, n’est-ce pas ? Violet Evergarden ?

— Oui… Vous la connaissez ?

— En effet. Je lui ai demandé d’écrire une lettre pour moi. Je suppose…

Il réfléchit un instant, puis reprit sur un ton lourd de sous-entendus :

— On pourrait dire que nous avons une relation profonde, dont nous ne pouvons parler à personne. Nous sommes aussi de vieux amis. Je comptais lui rendre visite bientôt, mais Leidenschaftlich semble mêlé à des affaires qui sentent la poudre. J’attendrai un peu. Pourriez-vous lui transmettre mes salutations ?

Drapé de noir, il commença à s’éloigner, comme s’il se fondait dans la nuit.

— Votre nom ! Comment vous appelez-vous ? Que je le lui dise !

Il se retourna en riant. Sa peau pâle lui donnait, sur la route obscure, l’apparence d’un fantôme.

— Edward Jones.

Il lui fit un signe de la main. Cattleya lui répondit avec un grand sourire.

Personne ne reconnut en lui un condamné à mort en fuite. Ce fut un autre des événements de cette nuit-là.

── ◇ ──

À vingt heures également, Gilbert Bougainvillea penchait le haut du corps hors du Nighthawk pour scruter le sol. La vue donnait le vertige. Les appareils volaient haut afin de ne pas être repérés.

— Trouvé. Au nord-ouest.

— Bien reçu, Colonel Bougainvillea.

Entre les déchirures des nuages apparaissait un trait lumineux qui filait sur la terre noire. Femme Fatale.

— Ici l’unité un. Nous avons repéré le train. Commencez la descente.

Au signal radio du pilote, les sept Nighthawks perdirent de l’altitude. Une détonation retentit alors au milieu des montagnes, dans la direction suivie par le convoi. Un signal lumineux monta dans le ciel.

— Le fumigène du point de ravitaillement, Colonel.

— Passez au troisième plan. L’unité cinq se détache. Rejoignez l’unité spéciale d’intervention armée qui attend le train et informez-la. Dites que la cible sera immobilisée par un incendie de forêt soudain, ou quelque chose de ce genre. Les autres : première moitié de l’équipe, descente dans l’ordre, à partir de l’unité un. Nous prenons les trois locomotives de tête. L’assaut se poursuivra après l’arrêt d’urgence. La seconde moitié nous appuiera depuis le sol une fois les appareils posés. Des civils nous aideront à évacuer les voyageurs. Ils portent un tissu rouge au bras. Ne les prenez pas pour des ennemis. Écoutez-moi bien : de cette opération dépend peut-être l’avenir de notre unité. Je sais que vous saurez vous débrouiller où que vous alliez… mais j’aimerais vous garder encore un peu à portée de regard.

Le pilote eut un petit rire. Gilbert venait de dire quelque chose qui ne lui ressemblait guère.

— Que l’opération réussisse. Première équipe, préparez-vous à descendre !

Une fois le cinquième appareil détaché, il restait six Nighthawks et douze hommes de la force offensive spéciale de l’armée de Leidenschaftlich. Les six passagers des sièges arrière devaient sauter sur le train : deux hommes par locomotive, l’un à l’intérieur, l’autre à l’extérieur. Les six pilotes iraient ensuite se poser près de l’arrêt prévu pour couvrir leurs camarades et protéger les voyageurs évacués.

Cette petite troupe d’élite n’obéissait pas à la rigidité d’une formation ordinaire. Gilbert avait fait mémoriser son plan à chacun ; ses hommes combattaient en coordination, capables de reprendre la tâche d’un camarade manquant.

Avec le premier groupe, il sauta du Nighthawk lancé au-dessus du train. Les appareils ne pouvaient rester longtemps à basse altitude. Il fallait choisir l’instant juste. Il atterrit, s’agrippa de toutes ses forces au toit, puis affermit sa position.

À l’intérieur, les hommes avaient forcément entendu les turbines. Un ravisseur se montra à la fenêtre de la première locomotive. Gilbert tendit son bras artificiel gauche et le frappa au visage.

Pendant qu’il reculait, il lui saisit la nuque et le tira au-dehors. Un assaillant de la deuxième locomotive fit feu. La balle toucha son camarade, à moitié sorti de la fenêtre.

— Colonel, je passe devant.

Un soldat de Gilbert, qui venait d’atterrir à son tour, se glissa vers la deuxième locomotive, frappa le tireur d’un coup de pied et entra. Gilbert lâcha l’homme ensanglanté hors du train, puis se faufila dans la première cabine.

— Pitié ! Ne me tuez pas ! Si je meurs, les passagers vont mourir aussi !

Samuel LaBeouf pleurait en implorant sa vie. Son collègue gisait toujours au sol. Le jeune aide-mécanicien envoyé en remplacement tentait, livide, de ne pas marcher sur le corps. Aucun autre ravisseur n’était visible.

— Calmez-vous. Je suis le colonel Gilbert Bougainvillea, de l’armée de Leidenschaftlich. Nous commençons l’opération de sauvetage.

— Un… un allié ? L’armée ?

Il avait dû se contenir jusque-là. Une larme coula sur son visage soudain détendu.

Gilbert lui tapota l’épaule.

— Vous avez été courageux. Si vous aviez perdu votre sang-froid, la situation aurait été bien pire. Vous méritez une médaille.

La sincérité de son visage et l’autorité qu’il dégageait touchaient les gens autrement que le charme de Hodgins. Dans une telle détresse, qui n’aurait pas été ému par les paroles d’un soldat venu lui tendre la main ? Samuel se mit à trembler.

— Quel est votre nom, mécanicien ?

— Sa-Samuel, Colonel.

— Monsieur Samuel. En tant que héros de Leidenschaftlich, vous pouvez encore nous rendre un service. Quel est le prochain point de ravitaillement ?

— Ritorno.

— D’autres hommes nous y attendent. Vous verrez un signal très visible. Faites un arrêt d’urgence avant l’entrée de la gare.

— Un… signal ?

— Vous le reconnaîtrez. Ensuite, quittez la locomotive et courez vers le village.

Samuel échangea un regard avec son assistant.

— Mais les passagers… et nos collègues…

Son regard descendit vers le corps.

— Même s’ils sont morts, nous voulons les rendre à leur famille, dirent les deux hommes.

— Tout sera pris en charge. Une autre unité doit nous rejoindre. Quand l’opération sera terminée, nous vous ramènerons, vous comme les défunts. Pour le moment, tous ceux qui peuvent marcher doivent se mettre à l’abri. Suivez les personnes qui portent un tissu rouge au bras : elles organisent l’évacuation.

Samuel poussa un long soupir. Mais des coups de feu vinrent aussitôt troubler son soulagement.

Quelqu’un se bat ?

Gilbert avait ordonné à ses hommes de profiter du désordre de l’arrêt d’urgence, puis d’envoyer des fumigènes dans les voitures avant de neutraliser les ennemis. Si des assaillants remontaient depuis l’arrière de la troisième locomotive, ils devaient les bloquer aussi longtemps que possible. Ils n’étaient que six à bord, mais chacun de ces hommes d’élite valait dix soldats ordinaires.

— Cela vient probablement de dehors… À entendre le bruit.

Gilbert passa la tête à la fenêtre. Des branches lui fouettèrent le visage.

— J’entends des cris depuis un moment. J’ai… On m’a toujours dit que j’avais une bonne oreille. Même de loin, j’entends les gens crier.

— C’est une qualité dont vous pouvez être fier. Si vous avez raison, nous devons aider ceux qui affrontent les ravisseurs. Je remonte. N’oubliez pas ce que je vous ai demandé.

Samuel acquiesça avec un sourire nerveux, mêlé de reconnaissance.

Malgré le vent, Gilbert regagna le toit. La voie devait avoir traversé autrefois un vaste jardin de fleurs. Celles qui avaient survécu, épargnées encore par l’automne, perdaient leurs pétales au passage du convoi. Blancs, bleus, jaunes, rouges, orange : les couleurs volaient dans la nuit. Avant de finir en poussière, elles offraient au monde un dernier éclat.

Au-delà de cette nuée, Gilbert aperçut celle qu’il cherchait.

— Colonel ! Avez-vous besoin de renforts ?

Le sixième appareil venait de passer. Idris, qui devait faire équipe avec lui, venait d’atterrir. Gilbert l’arrêta d’un geste.

— Idris. Un civil affronte les ravisseurs… Nous aurions dû le voir plus tôt.

— Nous étions surtout occupés à ne pas nous rater en sautant. Je n’ai rien vu non plus. Alors…

— J’y vais. Je compte te nommer à ma succession. Si je ne reviens pas, tu prends le commandement.

— Vous êtes sérieux ?

— Tout à fait.

— J’ai assez de talent pour monter en grade et vous dépasser bientôt. Alors revenez vivant, et continuez à me montrer le chemin. Si je n’ai plus personne à rattraper…

Pour toute réponse, Gilbert lui donna un coup de poing amical sur l’épaule.

Les manteaux bleus lui cachaient de nouveau Violet. Depuis la tête du train, il lui restait toute la distance à parcourir pour la rejoindre. Cela prendrait du temps.

Il se mit à courir sans hésiter.

── ◇ ──

Vers vingt heures, les balles des chevaliers sifflaient autour de Violet. Certaines lui éraflaient le corps, mais elle évitait les impacts directs et continuait d’avancer. Affronter plusieurs hommes sur un train en marche était éprouvant. Ses adversaires le savaient : le premier à attaquer ne fut pas leur chef, mais l’un de ses compagnons.

Violet fondit sur lui. Il para son sabre avec son fusil à baïonnette. Elle bondit en arrière pour échapper aux coups de feu, puis repartit aussitôt à l’assaut.

— Pour nos camarades que tu as tués !

Au lieu de le taillader, elle lui lança le fourreau au visage et lui asséna un coup de pied sauté. Il chancela, manqua de tomber, mais parvint à rester debout. Un rictus lui déforma les lèvres. Il pressa la détente.

Violet esquiva la balle d’un brusque mouvement de tête. Ses rubans s’envolèrent. Du sang jaillit près de ses tresses, qui se défirent. Son oreille venait d’être effleurée. Elle ne poussa aucun cri.

La pointe de sa botte frappa la poitrine du chevalier. Il tomba en hurlant. Mais l’instant suivant, ce fut à son tour de basculer. Un autre homme l’attaquait dans le dos. Elle para plusieurs coups avec son sabre, sans pouvoir résister à leur poids. Un tir lui arracha l’arme des mains.

Son adversaire la retrouva accrochée au cadre d’une fenêtre. Un voyageur, stupéfait, tenta de l’ouvrir. Violet glissa sa main dans l’entrebâillement et força le passage avec son bras mécanique. Elle entra dans la seconde voiture à places assises.

— Qu’est-ce qui se passe ?!

— Elle est entrée…

Sous les pieds des chevaliers, la lumière s’éteignit brusquement. Les voyageurs criaient.

— On devrait peut-être descendre…

— Attendez.

Leur chef les fit taire. Bientôt, plus aucun cri ne monta de la fenêtre. Plus rien. Que préparait encore cette ancienne fille soldat aux allures de sorcière ?

— Qui était posté là-dessous ?

— Des hommes de l’organisation armée que nous avons engagée.

— Il y en avait aussi dans la voiture panoramique et la première voiture-restaurant. Mais ils l’ont poursuivie sur le toit… Elle les a vaincus. Ils ont dû être remplacés.

Les lumières de la voiture panoramique s’éteignirent à leur tour, puis celles de la première voiture-restaurant. À chaque fois, des cris, puis le silence. Sous son manteau bleu, le chef sentit sa peau se hérisser.

— Elle se déplace.

Femme Fatale comptait treize véhicules. D’avant en arrière : trois locomotives, deux voitures-lits à compartiments privés, deux voitures-lits ordinaires, deux voitures à places assises, une voiture panoramique, deux voitures-restaurants et un wagon de marchandises. Violet était entrée dans la seconde voiture à places assises. Elle avait ensuite dû traverser la voiture panoramique, puis la première voiture-restaurant. Elle avait déjà fait évacuer la seconde.

Pourquoi se replier vers l’arrière, où il ne restait plus rien ?

— Chef, nous devrions vraiment aller voir…

L’homme s’effondra avant de finir. Une balle venait de lui traverser le genou. D’autres tirs suivirent.

— À terre !

Les projectiles leur frôlèrent la tête. Le chevalier encore indemne tendit la main à son camarade. Une balle lui perça la paume.

— Repliez-vous ! Rentrez et appelez des renforts !

— Mais, chef…

— Rapportez une arme de plus gros calibre !

Ils rampèrent vers la jonction entre les voitures en comprimant leurs plaies. Les tirs venaient bien de l’arrière du convoi. Puis ils cessèrent.

Dans l’obscurité, le chef vit une silhouette s’épanouir.

— Ils se sont échappés ? Je les poursuivrai plus tard. Reprenons.

Violet l’invita poliment à se relever et attendit.

Cette femme dirigeait le champ de bataille comme un orchestre. Ses attaques en composaient la mélodie. Ses prouesses soulevaient les émotions de ceux qui la regardaient ; ses gestes imprévisibles les stupéfiaient. Elle dominait tout l’espace. Ses cheveux pouvaient être ensanglantés, ses vêtements déchirés, son corps couvert de blessures…

— Reprenons.

…elle ne cessait pas de combattre. Le chef de l’ordre de chevalerie comprenait enfin pourquoi on l’avait surnommée la Pucelle de Leidenschaftlich.

— J’y vais, Major.

Elle jeta le fusil pris à un ennemi dans la voiture. Il devait être vide. Puis elle sortit une dague. Face au fusil à baïonnette de son adversaire, l’arme était bien légère.

Ils s’affrontèrent sans un mot. Les coups se succédèrent. Finalement, la dague céda sous le poids de l’arme adverse et se brisa. Sans même la regarder, Violet en lança le fragment de son bras artificiel. Il érafla le visage du chevalier. Celui-ci ne ralentit pas : son arme la frappa de côté, puis de nouveau tandis qu’elle perdait l’équilibre. Elle évita la pointe, mais la lame lui entailla la poitrine. Prenant aussitôt appui sur une main, elle fit pivoter son corps pour reprendre de la distance.

Il était réellement supérieur à ses compagnons. Ses attaques étaient plus rapides, plus précises.

Violet chercha une autre arme. Sous sa jupe, un étui fixé à sa cuisse contenait encore un couteau balistique. Les aiguilles cachées dans ses cheveux avaient disparu lorsque sa coiffure s’était défaite. Après ce couteau, il ne lui resterait que ses poings.

— Combien d’armes avez-vous donc sur vous ?

— Elles me servent à me défendre.

Elle recula, haletante comme une bête. Le prochain assaut serait décisif, elle le savait. Son adversaire lui était inférieur, mais n’importe qui aurait fini à bout de souffle après une telle succession de combats. Pourtant, elle n’envisageait pas un instant de perdre.

Jusqu’à ce qu’elle remarque l’absence de ce qui aurait dû se trouver à son col.

Sa respiration s’arrêta. En reculant, elle balaya le toit des yeux.

— Même en tant qu’ennemi, j’admire votre acharnement. Vous ne savez pas renoncer.

Ce n’était pas le moment de s’en préoccuper. Pourtant, Violet cherchait sa broche. Elle ne parvenait pas à retrouver cet éclat si beau, si incongru sur le toit du train.

— Ce n’est pas… que je désire vaincre. Je n’ai rien à gagner à ce combat.

Elle parlait trop vite malgré elle. Il ne devait pas comprendre qu’elle cherchait quelque chose.

— Alors pourquoi vous battez-vous ?

— Parce que la situation m’y oblige. Pour moi, combattre, c’est vivre. Perdre signifie seulement mourir.

— Aucun sentiment ne vous guide ?

— Je l’ignore. Je… ne sais rien de moi. J’ai été soldat, mais je n’ai aucun souvenir d’avant. Il est tard pour m’en étonner, cependant… n’est-ce pas étrange de ne rien se rappeler ? Je ne sais ni où je suis née, ni de qui je suis l’enfant, ni quel nom je portais. Pourtant, cela ne m’a jamais vraiment troublée. C’est… c’est…

Elle venait de voir la broche. Elle avait glissé jusqu’aux pieds du chevalier. Lui aussi l’avait remarquée.

— …parce que j’attendais quelque chose qui rendrait tout cela sans importance.

Elle réprima l’envie de se précipiter pour la ramasser.

— Je me demandais pourquoi vous prolongiez la conversation… C’était donc pour cela.

Il leva la paume pour lui faire signe de s’arrêter, puis ramassa le bijou. Violet le vit entre les mains d’un autre.

— C’est important pour vous ?

Si elle acquiesçait, le jetterait-il ? Le lui rendrait-il ? Elle n’en savait rien. Mais s’il lui fallait comprendre ses intentions, elle devait se mettre à sa place. Supposer qu’elle avait quelqu’un à sauver, des choses à accomplir coûte que coûte après ce combat.

Si elle était lui…

— Venez le chercher !

…les sentiments attachés à cet objet n’auraient aucune importance. Ce serait seulement un appât pour attirer l’ennemi.

La broche fut lancée dans les airs. Violet courut aussitôt. Le chevalier attaqua. Elle lança son couteau vers ses pieds ; il le dévia comme s’il l’avait prévu. Mais cette fraction de seconde lui permit de rattraper le bijou.

L’émeraude avait flotté dans le ciel nocturne, de la couleur des yeux de son maître, de ce qu’elle avait trouvé de plus beau au monde.

— Idiote !

Elle para avec le bras gauche, celui qui ne tenait pas la broche. Les coups se succédèrent. Elle perdit ses appuis, recula d’un pas, de deux, de trois…

Son bras gauche se brisa.

Les pièces jaillirent, arrachées, éparpillées comme des pétales.

Boum, boum, boum.

Les battements de son cœur lui résonnaient désagréablement dans les oreilles. Le temps s’étirait. Son adversaire hurlait une insulte en abattant sa lame.

Le dos de Violet heurta le toit. Une botte militaire s’écrasa sur son ventre et l’immobilisa.

Dans quelques secondes, la lame la transpercerait.

Tout se déroulait avec une lenteur irréelle. Plutôt que de regarder la pointe qui descendait vers elle, Violet contempla l’émeraude serrée dans sa main droite. Elle ne l’avait pas lâchée. Si ses yeux devaient se fermer pour toujours, elle voulait emporter cette couleur.

Cet éclat, c’était lui.

Major.

Il ne partirait plus.

Major.

Ils ne seraient plus séparés.

Major, j’ai… vécu.

Elle en était profondément heureuse.

Major, vous souvenez-vous… de m’avoir prise dans vos bras lors de notre première rencontre ? Vous avez longtemps eu peur de moi. Les bêtes sentent très bien ce genre de peur. Pourtant, vous m’avez gardée auprès de vous. Sans doute… avais-je été abandonnée parce que j’aurais servi n’importe qui. Mais je voulais vous être utile, à vous. Que vous ayez besoin de moi. Les jours sans vous n’ont été qu’un manque continuel, et tout ce que je vivais semblait encore l’accroître. Je me demandais sans cesse pourquoi vous aviez fait annoncer votre mort. Si je vous avais revu, j’aurais voulu répondre à cette question : « Pourquoi ne comprends-tu pas mes sentiments ? » Et à ces mots : « Je t’aime. » Major, est-ce que… votre Violet… était toujours aimée de vous ?

Au lieu du bruit de la chair et des os tranchés, des coups de feu déchirèrent le vent. La baïonnette quitta son champ de vision. Le bras du chevalier fut violemment rejeté de côté, puis un coup de pied l’envoya dans la direction opposée.

Quelqu’un venait de s’interposer.

Le chevalier hurla pour savoir qui osait l’attaquer. L’inconnu ne répondit pas. Il tira son sabre et se plaça devant Violet.

Cette façon de tenir la lame. Ce dos qu’elle avait si longtemps suivi.

Son souffle se suspendit.

— Violet, tu es vivante ?!

C’était cette voix. Celle qu’elle répétait dans sa tête pour ne jamais l’oublier. Son cœur battait à grands coups. Elle se redressa avec peine.

L’homme abattit son sabre sur le chef des chevaliers, puis se retourna vers elle, le visage bouleversé. Il avait changé. Il ne ressemblait plus tout à fait à celui qu’elle avait connu, encore moins à celui de leur première rencontre.

Une chose pourtant demeurait : lorsque le bleu et le vert se retrouvaient, le temps s’arrêtait un instant entre eux. Comme si leurs regards lui demandaient de suspendre sa course, tant cet instant était beau.

Il en avait été ainsi dès le début.

— Major !

Dès le début, ils avaient peut-être été destinés à se rencontrer ainsi.

Gilbert se précipita pour la soutenir.

— Viens, Violet.

Il s’agenouilla, la souleva et la prit contre lui. Puis il ôta son ceinturon porte-sabre et le passa autour de son bras avant de l’attacher à celui de Violet.

— Je… t’expliquerai tout plus tard. Il y a tant de choses pour lesquelles je dois te demander pardon. Pour le moment, pardonne-moi ce que je vais faire… Ne me lâche pas.

Violet se souvint de ce qu’elle serrait encore : la broche récupérée pendant le combat. Lentement, elle ouvrit les doigts et la lui montra.

Elle leva les yeux vers lui. Il était le seul à se refléter dans ce bleu. Ses lèvres tremblaient, mais aucun mot ne venait.

Elle voulait simplement lui dire qu’elle l’avait gardée.

Le regard de Gilbert se crispa douloureusement.

— Tu… l’avais toujours ?

Il prit le bijou dans sa paume et le refixa sur elle, comme pour refermer la déchirure de son corsage. Ses gestes étaient les mêmes que dans ses souvenirs.

— …jor.

Elle voulait lui dire quelque chose. N’importe quoi.

— Major !

Mais le chef des chevaliers se relevait. Soutenu par un de ses hommes blessés, il braqua sur eux un fusil de gros calibre.

— Chien de Leidenschaftlich…!

L’entaille du sabre lui faisait saigner le cou. Il cracha une écume sanglante.

— Je vais vous effacer ! Tous les deux ! Vous n’avez pas votre place ici ! Disparaissez de notre monde ! Disparaissez ! Disparaissez ! Disparaissez !

Les adversaires ne tenaient debout qu’en s’appuyant les uns sur les autres. Il était trop tard pour les convaincre de renoncer. Aucun ne pouvait reculer.

— Major, laissez-moi.

Violet n’avait pas hésité. S’il la lâchait, s’il la laissait tomber, il pourrait se battre librement. Lui réussirait à vaincre. Elle en était certaine.

— Je t’ai dit de ne pas me lâcher.

Il resserra sa prise autour de son bras et de son buste, puis leva son autre main, artificielle, au-dessus du train.

Le chevalier se mit à rire. Il avait sans doute conclu que ces deux êtres enlacés avaient choisi de mourir ensemble.

— Major… Alors…

Violet contemplait son maître, infiniment plus beau que la pierre qu’elle avait tant protégée.

— …ne partez plus.

Le fusil restait braqué sur eux.

— Restez auprès de moi, je vous en prie… Peu importe la façon dont vous me traiterez. Je veux seulement être avec vous. Rien d’autre… ne m’est nécessaire. Major, je…

Elle avait appris à écrire, à prononcer tant de mots. Devant celui qu’elle chérissait, elle ne parvenait plus à les trouver.

— …veux rester avec vous.

Ce n’était pas une poupée. C’était une jeune fille qui désirait être aimée d’un seul homme.

— Je ne partirai pas… J’ai besoin de toi. Je resterai à tes côtés !

Gilbert avait presque crié sa réponse.

Car autre chose qu’une balle venait de traverser leur champ de vision.

── ◇ ──

À vingt heures vingt, Samuel LaBeouf conduisait toujours le malheureux train transcontinental. Il obéissait au colonel apparu dans sa cabine comme un éclair et attendait le signal.

Quel signal ? On lui avait dit qu’il le reconnaîtrait immédiatement. Mais s’il le manquait ?

Son inquiétude était inutile. Ce qui devait dénouer la situation ne pouvait passer inaperçu. Une détonation formidable retentit. La lumière d’une explosion se dispersa dans la nuit. Devant lui, à Ritorno, une catastrophe venait de se produire.

— Qu’est-ce que… ? Arrêtez ! Arrêtez ! Arrêt d’urgence !

La gare brûlait.

── ◇ ──

À dix-neuf heures cinquante, un beau jeune homme blond aux yeux bleu ciel avait raccroché en disant :

— Compris.

Sa tenue détonnait dans la petite salle commune de ce village désolé.

— Benedict, qu’a dit le président Hodgins ?

L’homme qui l’interrogeait avait la peau sombre, un visage dur et les cheveux rasés en forme de croix. Par-dessus sa chemise rayée, il portait des holsters d’épaule.

— Le vieux arrive. Il nous donne trois consignes. Un : démolir cette gare de façon bien voyante, pour que le train ne puisse pas la manquer. Deux : évacuer les passagers, donc sauver V. Trois : neutraliser les hommes armés s’ils résistent. Le contrat est signé. Le terrain appartient à la compagnie. On peut le saccager sans hésiter. Allez, on va chercher V !

Depuis l’agence, Lux avait rassemblé les employés disponibles et leur avait demandé de s’armer.

Ils avaient accueilli cette consigne dans un vacarme de fête.

Ils étaient d’âges et d’origines variés.

Ces hommes que Hodgins décrivait comme « des gens bizarres avec chacun leur histoire », c’étaient les facteurs qui parcouraient le continent.

À les voir réunis dans cette salle, personne n’aurait cru qu’ils répondaient à un appel d’urgence pour un sauvetage dangereux. On les aurait plutôt pris pour des habitués en train de boire au comptoir.

Les habitants de Ritorno, eux, avaient l’air d’assister à un enterrement. Des employés des postes armés venaient de leur annoncer qu’ils allaient détruire leur gare. Il y avait de quoi s’inquiéter.

Benedict s’approcha de la plus âgée, assise sur une chaise.

— Madame, nous allons faire un peu de bruit. S’il y a parmi vous des gens capables de soigner les blessés, j’aimerais qu’ils nous donnent un coup de main.

— Vous voulez déjà me faire travailler ?

Le ton était accusateur. Benedict fronça les sourcils.

— Notre bon à rien de président vous a convaincus de vendre, non ? Et tout le village va travailler pour nous. Vous aussi, chère mamie, vous êtes une collègue. Alors oui, on va vous demander de participer. Si vous croyez qu’on vous a roulés, vous vous trompez.

Ses talons en forme de croix claquèrent tandis qu’il se rapprochait d’elle.

— Ce n’est pas de la charité. Le vieux peut employer des méthodes franchement désagréables quand il veut quelque chose. Mais là, il a négocié correctement, il a discuté le prix, n’est-ce pas ? Il nous mène la vie dure, mais il tient à ses employés. Aujourd’hui, on agit pour une fille à qui il est très attaché. Il la considère comme sa fille. Pour moi, c’est un peu une petite sœur. On tient à elle. Alors n’ayez pas peur. Gardez la tête haute.

— C’est vrai, ajouta un facteur, adoucissant un peu cette persuasion brutale. Le président récompense toujours le travail par un salaire et du soutien. La fabrication viendra plus tard. Pour l’instant, notre travail, c’est de sauver des vies.

— Vous allez vraiment le faire ?

— Oui. Quand on annonce quelque chose, on va au bout. Et si on échoue, on recommence. C’est comme ça, chez nous.

— Vous n’avez pas l’air de détester ça.

— Tiens donc… Vous savez aussi prendre un air décidé ?

— Je suis née et j’ai grandi dans les mines. Quelle question !

Malgré l’événement qui se préparait, l’atmosphère s’allégea. Ils gagnèrent la gare avec un calme presque surprenant. Restait à trouver comment la détruire. La responsable du village proposa alors les explosifs inutilisés de la mine.

— Mamie, vous commencez à y prendre goût !

Benedict leva le pouce pour la remercier. Plusieurs habitants semblaient toutefois garder un souvenir douloureux des détonations. La plupart restèrent à distance. Les facteurs se chargèrent des préparatifs.

— Quand je suis né, la mine était déjà fermée ! Je n’ai jamais vu d’explosion !

Seuls les enfants s’approchaient avec enthousiasme. En les faisant reculer, Benedict répondit :

— Tu vas être servi.

— C’est incroyable ! D’habitude, je n’aime pas trop parler aux adultes.

— Ah oui ?

— Avant ma naissance, il y a eu une explosion dans la mine. On dit qu’elle brûle encore. Beaucoup de gens sont morts. Je n’ai jamais connu mes grands-pères : ils sont morts là-dedans tous les deux.

— Hmm…

— Ils ont tout rebouché, mais l’hiver, c’est le seul endroit où la neige ne reste pas. Il y fait très chaud. C’est difficile d’en rire quand je pense que mes grands-pères sont peut-être encore dessous. Je n’ai pas envie de travailler à la mine. Mais je n’ai pas envie d’être pauvre non plus.

— Je vois…

Benedict posa la main sur la tête de l’enfant et lui ébouriffa les cheveux avant qu’il poursuive. Puis il regarda la vieille femme, à qui l’on avait apporté une chaise.

— Les préparatifs sont terminés ? demanda-t-elle.

— Oui.

— Je sais que j’insiste, mais votre président va vraiment nous dédommager comme il faut ? Je m’inquiète… Il s’agit de sauver des vies, bien sûr. Pourtant, si vous détruisez notre gare, Leidenschaftlich ne laissera pas faire.

— Je vous ai dit de ne pas vous en faire.

Une main à la hanche, Benedict eut un petit rire moqueur. Le visage du président venait sans doute de lui traverser l’esprit.

— Il est incroyable. Quand il doit faire quelque chose, il le fait. C’est un homme bien. Vous pouvez être tranquilles.

— Vraiment… ? J’ai vendu parce que nous n’aurions pas eu de quoi passer l’hiver. Je veux aussi que les enfants partis d’ici puissent construire leur propre vie. Cet accord avec vous est notre dernier recours. Je rencontrerai probablement votre président un jour, mais je veux votre assurance, à vous aussi.

— Vous l’avez. Je lui en parlerai.

— Je compte sur vous.

Elle sourit. Toutes les rides de son visage ne venaient pas de l’âge ; bien des épreuves les avaient creusées.

— Mamie…

Benedict leva le pouce.

— Vous êtes une femme des mines, non ? Ce n’est pas un gros feu d’artifice qui va vous faire peur. J’aime les femmes fortes !

— Les gamins ne devraient pas prendre de si grands airs.

Elle rit. À force de rire, peut-être, des larmes perlèrent au coin de ses yeux.

Un peu plus tard, une étincelle courut le long de la mèche, serpent de feu dans la nuit. À la voix de Benedict, tous comptèrent ensemble :

— Cinq, quatre, trois, deux, un !

La chaleur, le souffle et le fracas déferlèrent. Des femmes crièrent. Les rails furent arrachés, le bâtiment s’effondra dans les flammes. C’était spectaculaire.

Quelle étrange chose que la destruction : semblable à une fleur qui s’ouvre dans le soir, elle pouvait aussi être belle. Les vieilles dames, depuis longtemps habituées aux explosions, battirent des mains. Les enfants pleurèrent. Les facteurs applaudirent et sifflèrent avant de reprendre leurs armes.

— C’est un peu tard pour le dire, mais ça ne ressemble pas vraiment au travail d’un facteur.

— De temps en temps, ça ne fait pas de mal. Vu ce que je faisais avant, je ne vais pas refuser un service au président. C’est lui qui m’a remis sur le droit chemin.

— On est vraiment sur le droit chemin, là ? Et on aura une prime pour le danger ?

— Il fait une chaleur infernale. On ne devrait pas éteindre avant de commencer le sauvetage ? Benedict ? Hé, chef !

— Vous êtes bruyants. Écoutez-moi. Ne vous faites pas prendre pour des ennemis par l’armée. Et pas de tirs accidentels : les balles des copains, c’est ce qu’il y a de pire. Ne vous emballez pas, ne faites pas les héros. Portez votre tissu rouge. Si quelqu’un trouve V, qu’il me prévienne tout de suite. Elle va m’entendre pour nous avoir causé autant de soucis. Notre priorité, c’est V !

Le train se faisait entendre au loin. Benedict noua le tissu rouge autour de son bras.

— Bon. Après le feu d’artifice, place à la fête.

Ses pistolets prêts, il se passa la langue sur les lèvres.

── ◇ ──

À vingt heures vingt, le souffle de l’explosion atteignit aussi Violet et Gilbert. Devant eux, lumière et flammes s’épanouirent dans le noir. Un morceau du toit de la gare fut projeté contre le dos du chef des chevaliers et de son subordonné. Le coup partit, mais la balle se perdit ailleurs.

Pris de court, les deux hommes heurtèrent le bord du toit et basculèrent. Violet tendit instinctivement le bras pour les retenir lorsqu’ils passèrent près d’elle.

Mais c’était le bras qui avait été brisé.

— Violet, ne me lâche pas !

Gilbert la maintint contre lui pendant le freinage. Les voyageurs hurlaient. Le train s’immobilisa sans dérailler, à un rien de la gare détruite.

Aussitôt, des coups de feu retentirent. Un rideau de fumée s’échappa de l’avant du convoi. Les hommes de la force offensive spéciale profitaient de l’arrêt pour reprendre le contrôle des voitures. Des motos surgirent en franchissant les débris de la gare. Dire qu’elles bondissaient aurait pu sembler une image ; c’était pourtant exactement ce qu’elles faisaient. Elles arrivaient avec un ou deux hommes à leur bord.

— Par ici ! Tous ceux qui veulent sortir, venez !

Les employés de l’agence postale CH utilisaient leurs motos de livraison pour guider les voyageurs vers le village. Parmi eux, Benedict ripostait aux ravisseurs qui tiraient par les vitres. L’autre unité de l’armée, venue en renfort, apparut à son tour.

Gilbert expira. Violet aussi. Toutes les mesures prises pour protéger les passagers semblaient enfin porter leurs fruits. Le soulagement les laissa un moment immobiles. Le spectacle avait quelque chose d’effrayant et d’irréel. Cendres, étincelles et éclats de feu dansaient dans le vent avant de retomber du ciel noir. Gilbert défit le ceinturon qui les liait. Puis il ôta sa veste de combat et la posa sur les épaules de Violet.

— Violet.

Descendre restait dangereux. Il devait contourner les affrontements, la confier aux facteurs chargés des secours, puis retourner auprès de ses hommes pour achever de maîtriser la situation.

— Major.

— Violet, écoute…

Il allait lui dire de se lever, qu’il l’aiderait. Mais les mots restèrent dans sa gorge lorsqu’il la regarda. Ses yeux tremblaient. Les larmes retenues menaçaient de déborder.

— Major…

Elle pressait la main sur sa poitrine, à l’endroit de la broche. Gilbert Bougainvillea était devant elle. Cette seule certitude faisait battre son cœur plus violemment que tous les combats.

— Je me battrai aussi. Vous êtes venu sauver les civils, n’est-ce pas ?

Elle s’était si longtemps astreinte à fonctionner comme une machine que, même maintenant, elle cherchait encore à lui être utile.

— Tu es l’une d’eux.

— Je suis… l’outil… du Major.

— Tu n’es pas un outil. Tu fais partie des personnes que je dois protéger. Tu n’as pas à te battre. C’est mon devoir, en tant que colonel de l’armée de Leidenschaftlich, Gilbert Bougainvillea. C’est aussi celui de mes hommes. Je vais te mettre en sécurité.

Elle eut l’air d’avoir reçu un coup.

— Colonel… Major… Colonel… Gil… bert.

— Tu peux continuer à m’appeler Major.

— Ma… j… Gilbert…

Elle cacha son visage dans sa main droite. Des larmes coulèrent entre ses doigts. Elle était triste.

— Si… je ne suis pas un outil… pourquoi avez-vous dit que vous ne me lâcheriez pas…?

Ces mots l’avaient comblée. Mais nier sa raison d’être lui faisait mal. S’il revenait vers elle, pourquoi lui interdire de redevenir son outil ? Elle ne voyait de valeur en elle que dans la violence.

— Violet.

Alors qu’elle oscillait encore entre l’objet et la personne, Gilbert tenta une nouvelle fois de faire comprendre à cette jeune fille qui ignorait l’amour ce qu’il ressentait.

— J’ai bouleversé ta vie. Je t’ai menée à la guerre. Je t’ai fait du mal. Je l’ai tant regretté que j’ai pensé à me tuer. Et pourtant, je savais que tu me cherchais sans cesse. J’avais décidé de te protéger de loin. Aujourd’hui, je n’ai pas pu m’y tenir. Je suis venu. Je ne suis pas… l’homme que tu imagines. Ni un maître admirable ni un homme honorable. Je ne suis pas digne de toi.

Il voulait lui dire que son amour ne s’épuiserait pas, quelle qu’elle soit, où qu’elle vive, quand bien même elle serait sotte.

— Mais aujourd’hui encore, c’est toi que j’aime. La personne que tu es. Pour moi, tu n’es pas un outil.

— Même… si je… ne suis pas… un outil…?

— Et moi, je ne suis plus ton maître. Pourtant, je voudrais que tu me laisses rester auprès de toi.

Le silence tomba entre eux.

— Violet ?

Elle laissa enfin sortir ce qui lui brûlait la gorge. Ses larmes étaient brûlantes.

Elle avait si peu pleuré dans sa vie que ces occasions se comptaient sur les doigts d’une main.

La première fois, elle était encore cette fille soldat, cet outil aux yeux bleus comme des gemmes et aux cils dorés.

— Je…

Elle n’avait plus la taille de l’enfant qu’il avait rencontrée.

Elle ne ressemblait plus non plus à celle qui l’avait suivi à la guerre. Ses cheveux avaient poussé ; elle était devenue une jeune femme gracieuse et digne.

Devant lui se tenait celle dont il avait lâché la main, la jeune fille qu’il avait aimée et qui avait grandi.

— Je…

Après des années, elle était enfin parvenue jusqu’à l’instant où elle pourrait lui confier ses sentiments.

— Au début, je n’avais pas compris… pourquoi le Major m’avait laissée, remise aux Evergarden, confiée au président Hodgins. Pourquoi vous m’aviez demandé de devenir libre. Je me demandais seulement… pourquoi vous ne m’aviez pas jetée, puisque je n’étais plus nécessaire. Je ne comprenais pas… vos sentiments. Même maintenant, après ce que vous venez de me dire… je pense encore que je suis mieux comme outil. C’est moi… qui ne suis pas digne de vous, Major… Je suis comme… un objet défectueux, fabriqué par erreur. Alors les pensées des autres, moi non plus… Mais…

Les larmes roulaient de ses yeux bleus, suivaient son menton et tombaient sur l’émeraude.

— J’ai commencé à ressentir quelque chose. Dans cette nouvelle vie que vous m’avez donnée… petit à petit, j’ai commencé à comprendre. La tristesse, la joie… la fierté, la peur… tout ce qu’une personne peut éprouver pour une autre. Je ne comprends pas encore entièrement ces sentiments lorsqu’ils sont les miens. Mais en écrivant pour les autres, à travers les gens que je rencontre… je peux les ressentir. Major, j’ai… peu à peu… commencé à comprendre… ce que vous me disiez.

Ce qu’il lui avait dit. Ce qu’il avait tenté de lui confier.

« Si j’avais fait davantage pour toi quand tu étais petite… peut-être t’intéresserais-tu à ces choses. »

« Même si tu ne me vois pas ainsi… pour moi, tu es… »

« Tu tiens tant que cela… à recevoir mes ordres ? »

« Pourquoi prends-tu tout pour un ordre ? Tu crois vraiment que je ne vois en toi qu’un outil ? Si c’était le cas, est-ce que je t’aurais prise dans mes bras quand tu étais petite ? Est-ce que j’aurais veillé à ce que personne ne te fasse de mal pendant toutes ces années ? Tu ne comprends donc pas… ce que j’éprouve pour toi ? N’importe qui… devrait le comprendre. Même quand je suis en colère, même quand tout est difficile, je…! »

« Tu as des sentiments, n’est-ce pas ? Ce n’est pas que tu n’en as pas. Si tu n’en avais pas, pourquoi me regarderais-tu ainsi ? Tu ressens quelque chose. Tu as… un cœur comme le mien, non ? »

« Aimer, c’est… penser à… protéger quelqu’un plus que tout. »

« Tu comptes pour moi… Tu m’es précieuse. Je ne veux jamais qu’on te fasse de mal. Je veux que tu sois heureuse. Je veux que tu ailles bien. C’est pour ça, Violet… que tu dois vivre et devenir libre. Quitte l’armée. Vis ta vie. Tu t’en sortiras, même sans moi. Violet, je t’aime. Je t’en prie, vis. »

— J’ai commencé… à comprendre.

Sa voix s’éteignait sans qu’elle s’en aperçoive.

Sa vue se brouillait. Les larmes ne cessaient pas, mais ces lèvres qui disaient autrefois ne rien comprendre aux sentiments trouvaient d’autres mots.

— Je comprends… un peu… ce que veut dire « je t’aime ».

Elle ne comprenait pas tout. Pourtant, elle ne rejetait rien. Désormais, elle voulait comprendre. Parce que Gilbert Bougainvillea lui avait dit qu’il l’aimait.

Le cœur de Gilbert se serra. La douleur et la joie lui brouillèrent la vue.

— Violet.

Il tendit la main, puis s’arrêta. Un instant plus tôt, il s’était accroché à elle de toutes ses forces pour la protéger. Maintenant, il avait peur de la toucher.

L’accepterait-elle ? Elle n’était plus son outil. Elle n’était plus une petite enfant. Il ne pouvait pas poser la main sur elle comme si cela allait de soi.

Devant lui se tenait Violet Evergarden. Un être vivant. La seule femme qu’il aimait au monde. C’était la première fois qu’il aimait quelqu’un ainsi. Il ignorait tout des nuances de l’amour donné et reçu.

Au milieu du vacarme du combat, quelque chose commençait enfin.

Il la regardait pleurer avec une tendresse à laquelle il ne pouvait résister.

— Violet, je voudrais essuyer tes larmes.

Elle cacha davantage son visage. Elle ne voulait sans doute pas qu’il la voie ainsi. Dans son esprit, chacun de ses gestes risquait de le détourner d’elle. Elle pressentait que l’amour, aussi doux soit-il, pouvait être fragile.

— Violet, je t’en prie. Montre-moi ton visage. Quelle que soit ton apparence, mes sentiments ne changeront pas.

Comme elle ne le regardait toujours pas, il ajouta avec un rire timide :

— Tu vois… moi aussi, je vais pleurer.

En vérité, ses larmes coulaient déjà. Il ne parvenait plus à les retenir. Elles naissaient, tombaient, revenaient. Comme son amour pour elle, rien ne pouvait les arrêter.

— Violet.

Il lui suffisait de prononcer son nom pour la faire frissonner.

— Petit à petit, cela me suffit. Si tu commences… à comprendre… j’attendrai. Aussi longtemps qu’il le faudra. Je ne te demanderai pas de réponse immédiate. Jusqu’au jour où tu pourras dire : « Je comprends »… j’attendrai, pour toi. Aujourd’hui, je voulais te redire que je t’aime. Je ne te demande rien en échange.

De nouvelles larmes lui échappèrent.

— Je ne veux plus rien te prendre. Seulement te donner. Si, un jour, tu sens que tu as compris… je voudrais que tu accueilles mon amour. Violet…

Elle sanglotait en essayant d’essuyer ses larmes avec son bras artificiel.

— Je t’aime. Laisse-moi sécher tes larmes.

Il prit doucement son poignet et l’écarta. Derrière cette main ne se cachait plus une poupée de souvenirs automatiques silencieuse, impassible, semblable à une machine. C’était une jeune fille qui pleurait de joie et de peur parce que, pour la première fois, elle recevait l’amour de quelqu’un qui la plaçait avant tout.

Il caressa lentement ses joues, puis la prit dans ses bras. Elle tremblait encore.

— J’ai toujours voulu faire cela.

D’autres larmes débordèrent lorsqu’il murmura :

— Violet, je t’aime.

── ◇ ──

« Poupée de souvenirs automatiques. »

L’époque où cette appellation avait fait grand bruit était désormais lointaine.

Son créateur, le docteur Orlando, était un spécialiste des poupées mécaniques. Sa femme, Molly, écrivait des romans. Tout avait commencé lorsqu’elle avait perdu la vue. Privée de la possibilité d’écrire, de ce qui donnait un sens à sa vie, elle avait sombré dans une profonde détresse et s’était affaiblie de jour en jour.

Ne supportant plus de la voir ainsi, Orlando avait conçu la première poupée de souvenirs automatiques. Elle reconnaissait la voix de son utilisateur et transcrivait les paroles humaines : une machine capable d’écrire sous la dictée.

Il ne l’avait destinée qu’à son épouse. Mais l’invention avait trouvé sa place auprès de nombreuses personnes et s’était peu à peu répandue. On pouvait désormais acheter ces poupées à un prix abordable ; certains modèles pouvaient même être loués ou empruntés.

Dans le monde entier, cette appellation avait aussi été donnée aux personnes qui prêtaient leur plume à autrui. Le métier d’écrivain public, respecté depuis des temps anciens, avait ainsi reçu un autre nom.

Parmi ces poupées de souvenirs automatiques, l’une était particulièrement célèbre. Sa voix possédait une douceur à l’image de sa beauté. Elle avait les cheveux dorés et les yeux bleus.

Elle travaillait à l’agence postale CH, à Leidenschaftlich, grande nation du Sud. L’entreprise s’était illustrée lors du détournement d’un train, et le ministère des Armées l’avait récompensée pour son aide. Les journaux avaient montré son jeune président apportant du matériel sur les lieux. Les facteurs avaient participé au sauvetage des voyageurs. Une belle femme brune avait pleuré en prenant les blessés dans ses bras et en les enveloppant de couvertures.

Plusieurs photographies de l’agence avaient été publiées. Mais elles n’expliquaient pas la renommée de cette poupée. Il aurait plutôt fallu dire que l’agence était connue parce qu’elle y travaillait.

Parmi les timbres qu’elle produisait, ceux portant le nom de la fleur dont la jeune femme avait reçu le prénom étaient les plus vendus. D’une personne à l’autre, les récits à son sujet se multipliaient.

Quel genre de personne était-elle, demandez-vous ? Ceux qui l’avaient rencontrée en gardaient des impressions diverses. Certains louaient sa voix. D’autres, son écriture. Certains disaient qu’elle avait sauvé leur cœur. D’autres encore affirmaient avoir été ensorcelés par son charme.

Aimeriez-vous faire appel à elle ? Je vais vous expliquer comment.

Il suffit de téléphoner. Cherchez dans l’annuaire une entreprise postale au nom de Hodgins : vous la trouverez facilement.

Une jeune femme à la voix encore enfantine, mais à l’élocution précise, prendra probablement votre demande. Lorsqu’elle vous demandera si vous souhaitez une poupée en particulier, donnez son nom.

Vous devrez peut-être patienter. Mais celle qui viendra à vous méritera cette attente. Tant qu’un client le souhaitera, elle se rendra auprès de lui, où qu’il soit.

— Je me rends partout où mes clients le désirent. Violet Evergarden, du service des poupées de souvenirs automatiques.

Ce n’était, finalement, qu’une jeune fille un peu étrange.

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