VIOLET EVER T2 - CHAPITRE 12

Les Lettres volantes et la poupée de souvenirs automatiques (2)

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Traduction : Raitei
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Dans les villes, les villages et jusque dans les forêts, les êtres que touchait le vent semblaient rire de sa puissance. Ses rafales composaient une musique de froissements et de claquements. Là-haut, dans la lumière du soleil, un ciel bleu limpide veillait sur eux.

Cet après-midi-là, le vent s’était brusquement levé et devait souffler jusqu’au soir. Le courant d’air vigoureux ressemblait à un dragon qui ondulait en foulant la terre. Partout où il passait, le bruissement des feuilles, les cris des oiseaux et des insectes lui répondaient en chœur. La base aérienne de l’armée de terre de Leidenschaftlich, entourée de bois, était devenue elle aussi son terrain de jeu.

Une foule de nouveaux visiteurs descendit d’un camion qui faisait la navette pour l’occasion. Sitôt vidé, le véhicule repartit vers la ville. Les arrivants empruntèrent la route forestière en bavardant joyeusement. Sous les arbres, leurs voix montaient avec le grondement profond des chasseurs qui tournoyaient dans le ciel.

Le septième festival aérien battait son plein.

Les employés de la compagnie postale CH étaient de la partie, conduits par Claudia Hodgins. Du personnel de bureau aux facteurs qui avaient terminé leur tournée, tous avançaient avec l’expression de gens enfin libérés.

— Allons, ma petite Lux, retrouve le sourire.

Elle seule gardait une mine sombre. Le président, désormais trentenaire, multipliait les efforts pour la dérider. Lux avait beau savoir qu’elle se comportait comme une enfant, elle ne pouvait s’empêcher d’exprimer son désarroi.

— Ce n’est pas… de la mauvaise humeur. Je… Ce que je n’arrivais pas à résoudre, quoi que je fasse, vous l’avez réglé en quelques mots, président… J’ai encore appris quelque chose sur le fonctionnement de ce monde. Je gravis simplement une marche de plus vers l’âge adulte… Ce monde est tellement…

— C’est si grave d’avoir obtenu un délai supplémentaire de l’administration ? Grâce à cela, tout le monde a pu venir. Je voulais aussi leur faire plaisir. Ils ont travaillé dur parce qu’ils avaient envie de profiter de la fête…

— Mais la fonctionnaire à l’accueil était votre ex, n’est-ce pas, Président Hodgins ?

— Ah… Vraiment ?

Il répondit évasivement. Pouvait-on vraiment la compter parmi ses anciennes compagnes ? Ils connaissaient surtout leurs corps nus respectifs.

— En somme, vous avez une relation… qui vous permet de vous accorder des faveurs. Alors que, si j’avais demandé la même chose, cela n’aurait servi à rien… C’est vraiment…

Hodgins avait d’abord observé avec inquiétude les expressions successives de Lux. Il finit pourtant par en rire. Elle était devenue si compétente dans son travail, tout en restant si étrangère aux subtilités des relations humaines. Cette innocence avait quelque chose d’adorable.

— Ma petite Lux, ne te laisse pas abattre pour si peu. Tu es ma secrétaire : il faudra bien que tu apprennes mes petites combines. Les paroles du président sont…?

— A… Absolues !

Qu’essayait-il donc de lui enseigner ?

— Plus d’entrain ! On recommence. Les paroles du président sont… ?

— A… Absolues !

Satisfait, il lui tapota la tête.

— Tu es adorable, ma petite Lux. Je ferai de toi une femme parfaitement armée pour la vie en société.

Il continua à lui caresser la tête comme à un chat ou à un chien, jusqu’à ce que les autres employés lui retiennent la main.

— Président, la police militaire va vous arrêter.

— Lux, n’écoute pas tout ce qu’il dit. Tu es l’espoir de notre compagnie. S’il se comporte mal, défends-toi comme si tu allais le poignarder.

— Vous êtes tous terribles avec moi !

Les employés éclatèrent de rire et Lux se joignit à eux. Hodgins se sentit enfin soulagé. Il ne savait pas quoi faire devant une femme à la mine triste.

Maintenant, l’autre jeune fille qui m’inquiète…

Il confia à Lux de l’argent pris dans son portefeuille pour offrir quelque chose à chacun, puis partit à la recherche de Violet et de Cattleya.

On lui avait assuré qu’il finirait bien par les trouver en se promenant. Mais le public venu pour les Lettres volantes avait doublé par rapport à la précédente édition, battant tous les records. Et la base était vaste : ce ne serait pas si simple.

Je voulais leur donner une occasion de se rapprocher. Est-ce que ça a marché ?

Contrairement à Violet et Lux, ces deux-là ne semblaient pas naturellement destinées à devenir amies. Pourtant, son amitié avec Gilbert prouvait que de tels rapprochements étaient possibles. Hodgins voulait donc y croire. Pour le moment, il avait perdu le contact avec Gilbert, mais il préférait ne pas y penser.

Au lieu d’errer au hasard, il gagna directement l’aire de repos. Plusieurs heures s’étaient écoulées depuis le départ de Cattleya : elles avaient dû parcourir l’essentiel des stands et des expositions.

Sa grande taille se révéla utile. Il repéra vite Cattleya. Une femme d’une beauté aussi éclatante, presque provocante, ne pouvait passer inaperçue.

Elle était assise seule sur un banc. Elle avait l’air abandonnée.

— J’ai donc échoué ?

Il allait l’appeler lorsqu’un homme l’aborda avant lui. Elle l’ignora ostensiblement, mais l’inconnu lui saisit le bras pour la forcer à se lever. Il voulait probablement l’entraîner faire un tour avec lui.

— Ça va mal finir…

Ce n’était pas pour Cattleya que Hodgins s’inquiétait. Il accéléra, se frayant un passage parmi les visiteurs.

— Ne me touchez pas comme si nous nous connaissions !

Au cri aigu qui retentit, il se mit à bousculer franchement les gens. Trop tard pour le sauvetage : Cattleya s’était déjà levée, avait retourné la prise de l’homme pour se libérer, puis l’avait saisi par le vêtement avant de lui enfoncer le genou dans l’entrejambe.

La douleur devait être inimaginable. Il s’effondra et ne bougea plus.

Elle allait continuer lorsque Hodgins l’appela :

— Cattleya, par ici !

— Ah, président !

Elle lui fit signe avec joie et courut le rejoindre. Il répondit de la main, laissant échapper un petit rire incrédule.

Cattleya se jeta dans ses bras. Malgré les regards sévères autour d’eux, il préféra ménager son humeur. Il la serra doucement contre lui avant de reculer et de lui demander si tout allait bien. Elle lui offrit un grand sourire.

— Je crois que je ne suis pas arrivé à temps…

— Tu voulais me sauver ? Je ne perds jamais, mais… Si j’avais su, je me serais montrée un peu plus fragile ! J’aurais pu le laisser faire quelques secondes de plus.

— Euh… Oui. Voilà.

Il se garda de préciser qu’il avait voulu sauver l’homme.

— Cela dit, Cattleya… Je t’ai déjà demandé de régler ce genre de situation pacifiquement.

— Je n’ai pas utilisé mes poings ! Une ancienne pratiquante d’arts martiaux comme moi ne doit pas s’en prendre ainsi à quelqu’un d’ordinaire. Alors j’ai utilisé mes jambes : elles sont moins fortes. Félicite-moi, cher président !

Cattleya Baudelaire possédait une beauté qui semblait capable de soumettre les hommes d’un regard. Mais, au fond, elle ressemblait à un chiot. Innocente, naïve, pleine d’ardeur, elle agissait sans mauvaise intention. Sans doute trop confiante dans sa force, elle avait pris l’habitude de résoudre les problèmes avec ses muscles.

— C’est bien de ne pas t’être laissé faire. Mais te défendre avec excès, ce n’est pas bien. Je te retire des points. Allons ailleurs, les gens nous regardent.

— Je voulais des compliments… Ah, mais… attends…

Pendant leur conversation, l’homme s’était éloigné en rampant. Cattleya le regarda un instant, puis revint à Hodgins.

— Je dois rester ici. Violet est partie je ne sais où. Elle a dit qu’elle reviendrait. Si je m’en vais, on risque de se manquer.

— Partie ? Tu ne sais pas où ?

— Non. Je crois qu’elle… poursuivait ce fameux Major.

Hodgins en perdit la voix. Les yeux écarquillés, il agrippa ses épaules de ses mains tremblantes.

— Un homme aux cheveux noirs, en uniforme militaire ?!

Il élevait rarement la voix à ce point. Son agitation se communiqua à Cattleya, qui se mit à trembler à son tour.

— Je… Je ne sais pas. Je ne l’ai pas vu. Violet a dit que c’était celui qui l’utilisait autrefois.

— Dans quelle direction ?

Intimidée, elle pointa un doigt hésitant vers la foule.

— Par là… Mais cela fait déjà un moment.

— Je vais la chercher. Je la ramène. Pardon, Cattleya. Les autres vont à l’endroit où l’on récupère les Lettres volantes : rejoins-les là-bas.

— Quoi ? Je vais encore être toute seule ?

— Sois gentille, vas-y ! D’accord ?! Et ne te bats pas pour rien, même si l’on t’embête !

— Président !

Elle fit quelques pas pour le suivre, comme si elle voulait se raccrocher à lui, puis renonça. Elle était un peu lasse.

Pour la deuxième fois de la journée, elle regardait quelqu’un s’enfuir en lui tournant le dos. Elle soupira. Comment s’opposer à Hodgins, qui veillait sur Violet comme un père de substitution ? Elle reprit donc sa marche d’un pas incertain, de nouveau seule.

Si seulement elle pouvait être, elle aussi, quelqu’un que l’on poursuivait…

Est-ce une bonne journée ou une mauvaise journée ?

Elle avait réussi à parler avec Violet : un point positif. Violet l’avait abandonnée : un point en moins. Bientôt, elle rejoindrait ses collègues et ne serait plus seule : un point de plus. Mais Hodgins avait fait passer Violet avant elle : encore un point en moins.

Tout bien considéré, au terme de ces hauts et de ces bas, elle avait l’impression de passer une mauvaise journée.

Elle détestait la solitude parce qu’elle lui donnait le sentiment de manquer de charme. Les êtres charismatiques attiraient naturellement les autres. Hodgins était de ceux-là. Elle-même avait été attirée par lui comme un papillon par le miel.

Mais elle ne savait pas devenir comme lui.

Elle se mordilla la lèvre. Son cœur se flétrissait. Ce début de mois aurait dû être merveilleux : elle attendait la fête depuis le mois précédent. À présent, tout cet enthousiasme s’était changé en abattement.

— Hé, la débile ! Tu es toute seule ?

Elle était triste, et pourtant…

— Benedict…

…cette voix moqueuse, derrière elle, lui fit ravaler ses larmes.

Pendant ce temps, Violet Evergarden, au centre de toute cette agitation, faisait face à un homme comme si elle s’apprêtait à l’affronter. À l’écart de la foule, sous les pruniers qui bordaient le terrain, ils auraient presque pu passer pour un couple. Ils n’étaient pas complètement cachés aux yeux des visiteurs : de loin, on aurait cru à un rendez-vous secret.

 

── ◇ ──

— Cela fait longtemps.

Des cheveux noirs. Des yeux verts. L’homme regardait Violet avec irritation.

Elle avait failli le perdre plusieurs fois dans la foule. Lorsqu’elle avait enfin réussi à saisir son bras pour l’arrêter, il s’était renfrogné.

— Attendez, s’il vous plaît !

Il avait dégagé brutalement son bras en se retournant. La jeune femme avait tant changé depuis leur dernière rencontre qu’il lui avait fallu un instant pour la reconnaître. Puis il avait claqué la langue et l’avait repoussée par l’épaule.

— Ne me touche pas !

Il ressemblait beaucoup à l’homme dont elle venait d’évoquer le souvenir. Pourtant, ce n’était pas lui. Violet n’avait pas reculé d’un pouce, son buste absorbant la poussée. Il la dévisageait avec dégoût.

— Vous ne vous souvenez peut-être pas de moi, mais…

— Je me souviens. Je ne risque pas d’oublier l’arme qui a massacré mes camarades.

Dietfried Bougainvillea, le frère aîné de Gilbert, se tenait devant elle.

Violet cligna lentement des yeux sous ces paroles qui la transperçaient. Il ne ressemblait pas à Edward Jones, le prisonnier qu’elle avait rencontré autrefois. Mais il avait la même façon de mettre brutalement son passé à nu.

— Je vois.

Elle se contenta de cet acquiescement.

— Qu’est-ce que tu fais ici ? Quelqu’un comme toi doit être surveillé. Où est ton Maître ?

Il portait l’uniforme à col montant de la marine. Sa présence devait avoir un motif professionnel. Devant le silence de Violet, il claqua de nouveau la langue.

— Je ne parle pas de Gilbert. C’est son ami qui t’a recueillie et qui t’utilise, maintenant, non ? Retourne auprès de lui. Ne me colle pas.

Il fit un geste pour la chasser, comme un chien.

— Vous le saviez ?

La fluidité avec laquelle elle parlait semblait le déconcerter. À leur première rencontre, elle n’avait été qu’un monstre incapable de prononcer un mot, à l’intelligence encore rudimentaire.

— Ne fais pas l’idiote.

Sa beauté, son apparence plus adulte paraissaient accroître encore la peur qu’elle lui inspirait.

— Il s’agit de mon frère. Même sans chercher à le savoir, j’en entends parler. C’est évident. De mon petit frère… Viens. Te voir au milieu de cette foule me rend nerveux.

L’irritation le gagnait. Il lui saisit brutalement le bras, puis le relâcha avec surprise au grincement métallique qui lui répondit. Son regard passa de la prothèse au visage de Violet.

Tous deux se tendirent. Comme un herbivore et un carnivore se rencontrant en pleine prairie, ils semblaient attendre de savoir lequel bougerait le premier.

— Je ne porte… aucune arme. Je ne tuerai personne. On m’a dit… de ne plus tuer. Et je ne le ferai pas… même si l’on me l’ordonne.

Elle ouvrit les deux mains pour montrer qu’elle était désarmée.

— Comme si je pouvais te croire. Vraiment ? Tu es un outil qui ne réclame que des ordres, non ? Je me suis débarrassé de toi, mais si je t’ordonnais quelque chose maintenant, tu ne le ferais pas ? Autrefois, tu obéissais bien.

— Je ne le ferai pas.

Dietfried pointa un doigt contre sa poitrine, comme le canon d’un pistolet. Son ongle s’enfonça légèrement dans la peau, au bord du décolleté. Un tel contact aurait dû éveiller ses réflexes de défense. D’ordinaire, elle aurait réagi aussitôt.

Elle ne bougea pas.

— Suicide-toi.

Violet cessa de respirer.

Une seconde. Deux. Trois.

L’air finit par rentrer dans ses poumons, mais son visage resta livide. Même son cœur semblait vouloir s’arrêter devant cet ordre, prononcé par un homme dont les traits rappelaient celui qu’elle respectait et aimait.

Elle répondit pourtant :

— Je ne le ferai pas. On m’a… ordonné de vivre.

Sa voix, arrachée au prix d’un immense effort, était chargée de tristesse.

— Vraiment ? Quel dommage. Je n’y ai pensé qu’après t’avoir confiée à Gil… Il t’a sûrement dit de ne pas mourir, hein ? Dommage. Il est trop tendre. Tu aurais mieux fait de mourir à son service. Mais non, tu es toujours là, bien vivante. Moi… je rends encore visite aux familles de ceux que tu as tués. Je leur donne de l’argent.

Le monde vacilla devant les yeux bleus de Violet. Le doigt qu’il avait retiré n’avait pas fait couler de sang, mais ses paroles la frappaient aussi douloureusement qu’un coup.

— S’il… y a quelque chose… que je peux…

— Je ne veux rien ! Rien de toi !

Son cri attira les regards. On voyait désormais un homme en uniforme intimider une jeune femme civile.

— Va-t’en. Pars.

— J’ai encore… des questions.

Il poussa un très long soupir, passa les doigts dans sa frange et la regarda avec une exaspération haineuse. Puis il reprit le bras artificiel qu’il venait de repousser.

— Alors suis-moi sans attirer l’attention. Nous allons ailleurs.

Comprenant ce qu’il attendait, Violet se rapprocha de lui. Les témoins durent prendre la scène pour une querelle d’amoureux.

Ils marchèrent un moment en silence. Dietfried la guidait avec une prévenance aussi marquée que l’avait été sa brutalité verbale. À son expression, on devinait qu’il n’y pensait même pas. Il portait l’uniforme de la marine : ces égards envers une femme faisaient sans doute partie de ses habitudes.

Ainsi conduite, elle aurait pu sembler protégée par un homme adulte.

Ce n’était pas la première fois qu’un homme en uniforme lui prenait la main pour traverser une foule heureuse. Mais ces instants étaient rares dans sa vie. Et rien ne ressemblait à la fois précédente : ni celui qu’elle suivait, ni la hauteur à laquelle elle devait lever les yeux vers lui.

L’ancienne fille soldat, désormais grande, porta spontanément la main à sa broche d’émeraude. Peut-être avait-elle été invincible quand elle était enfant. La poupée de souvenirs automatiques qu’elle était devenue vacillait, elle, sous l’inquiétude.

Lorsque la foule se fit moins dense, Dietfried lâcha son bras comme s’il la jetait loin de lui.

— Qu’est-ce que tu me veux ? Si c’est pour me faire des reproches, je n’écouterai pas.

— Je ne vous en veux… pas.

Il ricana.

— Vraiment ? Je m’attire des louanges et des rancunes de tous les côtés. C’est mon caractère. Il m’arrive de me dire que quelqu’un finira par s’en prendre à moi.

— Je ne le ferai pas. Je ne vous ferai… rien de tel.

Ses yeux verts se déformèrent d’une façon indéfinissable. Une colère différente du mépris initial y était apparue.

Il avança ; Violet recula de quelques pas, comme poussée par sa présence. Son dos rencontra le tronc d’un grand arbre. Elle continua pourtant à le regarder en face.

Un poing passa près de sa joue.

Il ne la toucha pas, mais un éclat d’écorce lui entailla la peau. Elle n’était pas seule à saigner : d’un coup d’œil, elle vit le sang sur les jointures de Dietfried.

— Tu te souviens ? Quand tu étais petite, je te frappais. Avec les poings, avec les pieds.

— Oui.

— Tant que tu ne sentais pas l’intention de te tuer, tu supportais une certaine violence de ma part. Quand je suis avec toi, je deviens un monstre, moi aussi. Tu me rends comme ça.

— Je vous… rends comme ça ?

— Oui. C’est ta faute. Même maintenant. Te voir, te parler, ça m’exaspère. Je ne peux pas être en paix. C’est toi qui me fais ça. Tu as tué mes camarades. Je revois encore cette scène dans mes rêves. Mais j’ai beau te détester, je ne t’en veux pas. Non… Je te déteste peut-être au point de ne plus le supporter, mais ce n’est pas de la rancune. C’est plutôt de la résignation. Je dois me faire à l’idée qu’une chose défectueuse comme toi existe dans ce monde… Tu sais pourquoi ?

Son autre poing s’abattit à son tour contre l’arbre.

Violet ne détourna pas les yeux. Leur bleu était si limpide qu’il eut l’impression d’être mis à nu.

— L’un de ceux que tu as tués a essayé de te violer. C’est pour cela que tu l’as assassiné. Tout, tout, tout, tout revient ! Tout nous revient… Voilà pourquoi je ne peux pas t’en vouloir.

— Ce que j’ai fait… et ce que vous m’avez fait…?

— Oui. Personne ne te l’a dit ?

Elle secoua légèrement la tête.

— Si. On m’en a parlé.

La prédiction de Hodgins venait de l’atteindre de plein fouet.

« Alors, pour la première fois, tu prendras conscience de toutes tes brûlures. Tu comprendras que le feu brûle encore à tes pieds, et que certains y versent de l’huile. Il serait peut-être plus facile de vivre sans le savoir. Il y aura certainement des moments où tu pleureras. »

Jusqu’au jour où ses paupières se fermeraient à jamais, elle aurait dû ignorer que son propre corps brûlait. Tel était le destin du monstre qu’elle avait été.

Pourtant, ce monstre, cet outil… Violet vivait maintenant comme une personne. Depuis le jour où elle avait pleuré en ramenant un jeune soldat mort dans sa ville natale. Non, depuis bien avant déjà. Même en sentant l’odeur de son corps pris dans les flammes, elle avait choisi de vivre.

— Alors, même si tu m’en voulais, je te dirais que je m’en fiche.

Si elle avait choisi de vivre en tant que personne, c’était pour une raison. Une seule lumière brillait dans l’existence de cette jeune fille monstrueuse.

— Vous vous trompez. Ce n’est pas cela… Pardonnez-moi de vous avoir arrêté. Je voulais simplement… vous interroger sur le Major.

Dietfried desserra lentement le poing. Le sang perlait sur ses jointures blanchies.

— Tu lui as complètement brisé la vie. Qu’est-ce que tu veux savoir ?

— Que dois-je faire ?

— Hein ?

C’était ce que Violet Evergarden demandait à Dietfried Bougainvillea.

— J’étais… son outil, mais je n’ai pas pu le protéger. Pourtant… il m’a dit de vivre. Alors je vis. S’il existe… autre chose que je puisse faire… dites-le-moi. Est-ce que j’ai le droit… de rester en vie ? Il y a tant de sentiments… qui débordent. Dès que je rencontre des gens… dès que je me lie à eux. Je suis pourtant… l’outil du Major. Mais il m’a dit… de vivre. Je… pour le Major… je…

Ils avaient été un monstre et son gardien, un outil et celui qui s’en servait. Toutes les conditions de cette relation avaient changé.

— Qu’est-ce que j’en sais ?! Pourquoi tu me demandes ça ?!

Elle cherchait pourtant encore conseil auprès de son ancien maître.

— Parce que j’étais… votre outil.

Le monstre qu’il avait ramené d’une île isolée avait grandi. Il pouvait parler, désormais, et trembler d’inquiétude.

— Si tu es un outil, n’aie pas de volonté propre !

Trembler d’inquiétude… et chercher de l’aide.

— Parce que… vous étiez… mon… Maître.

Dietfried fut pris au dépourvu.

Tu me considérais vraiment comme ton maître ?

Les yeux bleus de Violet étaient merveilleusement limpides. Comme un miroir, ils lui renvoyaient les choses qu’il lui avait fait accomplir autrefois.

— Je n’en ai rien à faire d’un outil que j’ai jeté ! Tu es un monstre, une calamité qui a détruit la vie de mon petit frère !

Ce que l’on faisait aux autres finissait par nous revenir, avec le temps.

— Sir Dietfried… Pourquoi… m’avoir confiée au Major ?

La douleur comme la douceur lui revenaient.

Elle le transperçait du regard. Elle s’accrochait à lui sans le dire. C’était le même regard qu’au moment de leur séparation.

Il avait été touché par ces yeux lorsqu’il l’avait emmenée de cette île lointaine, avant de la remettre à son frère cadet, le seul membre de sa famille avec lequel il était encore en contact.

Pourquoi Gilbert ?

Violet avait raison de le demander. Elle était un outil utile, mais Dietfried l’avait jugée trop difficile à gérer.

Rien ne lui garantissait pourtant que son frère saurait mieux s’en servir. Il aurait aussi pu la garder en vie pour la vendre.

Cette possibilité avait bien dû lui traverser l’esprit.

Il avait presque imposé Violet à Gilbert.

Qu’avait-il espéré en la lui confiant ?

N’avait-il réellement aucune autre option ?

Et les autres officiers de marine ? À l’époque, d’autres choix existaient sûrement.

Pourtant, il l’avait confiée à quelqu’un de sa famille.

— Tu comprends les sentiments humains ?

Il tendit les mains et lui agrippa le col.

Voulait-il la frapper ? La tuer ? Ou lui faire la leçon ?

— Si tu les comprends, alors meurs. Accepte ma colère et mon chagrin. Mais tu… ne mourras pas, même si je te l’ordonne, hein ?

— Oui.

— Moi non plus, je ne mourrai pas. Et je ne veux pas comprendre ce qui te tourmente. J’ai fait des choses bien pires que toi pour vivre. Et alors ? Je suis encore là. Quand je mourrai, tout sera fini. Moi aussi, j’ai des regrets, des souffrances. Parfois, je me dis qu’il vaudrait mieux mourir. Il m’arrive d’y penser. Tu fais cette tête comme si tu étais la seule à avoir mal. Tout le monde a mal. Ceux que tu as tués ne seraient pas morts s’ils n’avaient pas croisé ma route. C’était peut-être ma faute. J’étais leur commandant. Je les dirigeais, et je n’ai pas su les protéger. Mais écoute-moi, espèce de monstre… Si tu regrettes ne serait-ce qu’un peu ce que tu as fait, et si tu refuses de mourir… alors vis. Jusqu’à ce que quelqu’un te tue ou que ta vie s’achève. Parce que…

Voulait-il la frapper ? La tuer ? Ou peut-être…

— …vivre est plus difficile que mourir.

Peut-être…

— C’est bien plus difficile de rester en vie. Mais il faut tout avaler et continuer. Ceux qui n’y arrivent pas finissent par mourir. Si tu refuses de te tuer, ne rejette jamais tes fautes sur quelqu’un d’autre. Vis. Vis, vis, vis, vis, vis, vis, vis, vis, vis, vis, vis, vis, vis, vis, vis, vis, vis, vis, vis, vis, vis, vis…

Il lâcha brusquement son col.

— Et ensuite, meurs.

Violet ne regardait pas Dietfried comme elle aurait regardé Gilbert. Mais c’était bien le regard de quelqu’un qui contemplait son maître.

— Sir Dietfried. Le Major est-il vraiment… mort ?

— Qu’est-ce que tu veux… que je te dise ?

Elle inspira brusquement. Quelque chose brillait dans le ciel.

— Vous n’allez pas répondre « oui » comme les autres… n’est-ce pas ? Je viens de le comprendre. Si le Major était mort, vous m’auriez certainement… déjà tuée.

Au-dessus de la tête de Dietfried, quelque chose tombait du ciel bleu. Comme de la neige. Comme des fleurs.

— Il est vivant, n’est-ce pas ?

Les Lettres volantes pleuvaient sur eux.

Une rafale s’engouffra entre les deux silhouettes dans un grondement.

Les feuilles tourbillonnaient comme une bourrasque de neige.

Les avions jaunes fendaient le ciel, éparpillant les sentiments de tant de personnes pour les remettre à celles qui attendaient au sol.

On aurait dit qu’ils invitaient chacun à choisir : parmi toutes ces lettres, celle que vous attraperez sera là pour vous encourager sur votre chemin.

— Violet !

Une voix retentit hors de son champ de vision.

Quelqu’un la saisit et l’emporta comme un bagage.

Dietfried s’éloignait. Elle tenta de murmurer son nom, mais sa voix ne pouvait plus l’atteindre.

La dernière image qu’elle eut de lui fut celle d’un homme tournant les talons, sans un regard pour elle.

Elle s’adressa à celui qui l’emportait avec tant de hâte.

— Président… Hodgins.

— Baisse la tête !

— Tout va bien, Président Hodgins.

— Non, tout ne va pas bien ! Pourquoi étais-tu avec quelqu’un d’aussi dangereux ?!

Violet regarda de nouveau l’endroit où elle avait aperçu un reflet. Il n’y avait plus rien.

— Je vous assure que tout va bien. J’avais remarqué que l’un de ses hommes me tenait en joue depuis cette colline, avec un fusil à lunette.

— Un tireur embusqué ?!

— Ses gardes du corps n’étaient pas près de lui, mais j’ai senti le danger dès que je l’ai approché. Il était toujours accompagné, autrefois… Leur absence m’a alertée. Mais ils ne faisaient que surveiller. Il n’avait pas l’intention de leur donner un signal. Président Hodgins, le travail avance bien ?

Son calme était généralement rassurant. Pas dans ces circonstances.

Hodgins répondit avec un mélange de colère, d’impatience et de soulagement.

— Je pensais que Cattleya allait pleurer, alors j’ai tout réglé au plus vite… Et j’apprends que tu poursuis un homme en uniforme. J’en ai eu des frissons. Ne va plus trouver le frère de Gilbert comme ça, petite Violet ! Ils ont beau être du même sang, ce sont deux personnes complètement différentes. Même si c’est ton ancien maître, tu ne dois pas. Cet homme est effrayant. Il… te déteste. J’ai été négligent. À partir de maintenant, fête ou pas, nous ne viendrons plus à ce genre de manifestation militaire. J’ai cru qu’il allait te ramener de force dans l’armée… Pour aujourd’hui, tu rentres à la maison. D’accord ?

— Oui.

— Il t’a dit quelque chose ? Tu vas bien ?

Elle ne répondit pas tout de suite. Toujours portée par Hodgins, elle tendit la main vers le ciel et attrapa une lettre.

— Il t’a dit quelque chose de bizarre ? Violet ?

Elle venait de recueillir les pensées d’une personne destinées à une autre.

— Non. Non, rien… J’ai seulement… reçu quelque chose.

Vis.

— Quoi donc ?

Sans jamais rejeter tes fautes sur quelqu’un d’autre, vis. Vis, vis.

— Des encouragements.

Et ensuite, meurs.

 

── ◇ ──

Dietfried marchait parmi les lettres dispersées.

Il quitta le centre du terrain, où la foule s’agitait pour les ramasser, et entra dans la tour de contrôle réservée au personnel. Il salua d’un signe de tête les militaires, ceux qui portaient l’uniforme de la marine comme lui et ceux de l’armée de terre.

— J’ai raté les acrobaties de mes hommes à cause d’une affaire sans intérêt.

Près de lui, un homme répondit :

— Ils volent encore.

Son bras mécanique grinça lorsqu’il désigna le ciel.

— Ça fait des années, hein ?

Il avait changé depuis leur dernière rencontre. Un cache-œil recouvrait une partie d’une cicatrice. Ses cheveux avaient la couleur du crépuscule ; son œil vert émeraude brillait comme une véritable pierre précieuse. Son profil, presque mélancolique, restait froid.

Sa haute silhouette portait l’uniforme noir violacé de l’armée de terre de Leidenschaftlich, cette nation côtière si connue pour sa puissance militaire. Ce n’était pas une tenue de simple soldat. L’insigne doré fixé à sa cape témoignait de son rang.

Gilbert écarta la main que Dietfried avait posée sur son épaule.

— Quelle froideur. Je viens de voir ton outil.

Ils savaient tous deux de qui il parlait.

— Je ne plaisante pas. Elle m’a couru après. Elle ne m’a pas confondu avec toi, apparemment. Fais attention. Tu te fais passer pour mort, non ? Pourquoi compliquer les choses à ce point ?

— Grand frère, au sujet de Violet…

— Je ne lui ai rien dit.

Il ne mentait pas.

— Elle avait l’air perdue depuis ton départ. Je lui ai seulement donné un conseil, en tant qu’ancien maître : vivre autant qu’elle le pouvait, puis mourir.

Il n’avait rien confirmé. C’était précisément pour cela que Violet Evergarden était repartie confortée dans l’espoir de le savoir vivant. Mais Dietfried ne comptait pas le révéler à son frère.

— C’est bien ce que tu veux, non ? Pas forcément ce qu’elle veut, elle… Quelqu’un l’a emmenée avant que je comprenne. Une tignasse rousse qu’on ne pouvait pas manquer : ton ami de l’école militaire, j’imagine. Il a dû croire que j’allais la tuer. Ha ! Comme si j’en étais capable. Si je pouvais la tuer, ce serait déjà fait… Dis, Gil, ne me dis pas que tu es amoureux de ce monstre. Tu en as fait une belle femme, mais tu sais ce qu’elle est à l’intérieur. N’y pense même pas.

— Cela ne te regarde pas.

— Bien sûr que si. Tu comptes pour moi. Tu es mon petit frère.

— C’est entre Violet et moi. Cela ne regarde… personne d’autre. Celui qui a tout fait porter à son « précieux petit frère », c’est toi. J’ai été celui qu’on laissait derrière…

Son œil émeraude se plissa. Le ciel était si lumineux qu’il lui faisait mal, mais il ne le ferma pas.

— Alors ce que je choisis de protéger au prix de ma vie ne concerne que moi. C’est pour cela que je construis ma place. Je ne vis ni pour le prestige d’un grade toujours plus élevé, ni pour réparer tes dégâts dans la famille Bougainvillea. Je vis pour elle. Si tu lui fais quoi que ce soit, je t’écraserai avec tout ce dont je dispose. Voilà à quoi servent mes armes. Et cela ne changera pas, même contre toi, grand frère.

Dietfried leva les yeux vers le ciel, comme si la transformation de ce cadet qu’il n’avait pas vu depuis si longtemps l’éblouissait.

— Tu n’es plus… un petit enfant, hein.

Il ferma le poing et donna un coup à l’épaule de Gilbert. Celui-ci le laissa faire, puis saisit fermement sa main. Dietfried supporta la pression douloureuse avant de resserrer les doigts sur les siens.

On aurait presque retrouvé les deux enfants qui se tenaient autrefois par la main.

— Écoute… Je suis peut-être un frère lamentable, mais je t’aime.

Ils parlaient bas, assez bas pour que personne d’autre ne les entende.

— Je le sais.

Dans la maison des Bougainvillea, ils s’étaient toujours parlé ainsi. Pour ne pas se faire gronder, ils chuchotaient leurs secrets, seuls tous les deux.

— Tu le sais vraiment, hein… Même comme ça, je t’aime de toutes mes forces. Je t’aime, Gilbert. Je… me demande pourquoi… je n’arrive pas à le faire comprendre à ceux auxquels je tiens vraiment.

— Je le sais, mon frère.

 

── ◇ ──

La nuit venue, les visiteurs rentrés du festival aérien lisaient à la clarté de la lune ou à la lumière de leur chambre les encouragements envoyés par un inconnu.

Leurs propres lettres avaient-elles réconforté quelqu’un ? Ils laissaient courir leurs pensées, revenant sur la journée écoulée. Elle avait été bonne pour certains. Pour d’autres, peut-être pas.

Mais cette bonté offerte sans condition allégeait la solitude d’une longue nuit et l’inquiétude du lendemain. Elle leur laissait un peu d’espoir.

Raccompagnée au manoir Evergarden, Violet se tenait seule près de la fenêtre. Elle ouvrit l’unique enveloppe rapportée des Lettres volantes.

— Oui.

D’une écriture qui semblait être celle d’un enfant…

…on y avait simplement écrit : Courage.

 

── ◇ ──

L’aube se levait pour tous, sans distinction.

Le matin n’était qu’une petite partie de la journée. Pourtant, c’était aussi un moment décisif, où se dessinait la conduite de chacun.

La couleur du ciel, l’odeur de l’air, un repas pris ou manqué, la durée du sommeil de la veille : chaque détail pesait sur les choix et, par eux, sur le destin.

Sans en avoir conscience, les gens prenaient à la légère des décisions qu’ils regretteraient plus tard.

Car si l’aube se levait également pour tous, cela ne valait que pour les vivants.

Une fois les choses commencées, il ne restait qu’à avancer vers leur fin.

 

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