VIOLET EVER T2 - CHAPITRE 11

 

Les Lettres volantes et la poupée de souvenirs automatiques (1)

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Traduction : Raitei
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Les vacances de la poupée de souvenirs automatiques s’achevaient paisiblement.

Elle passait cette fin d’été de façon assez ordinaire : le matin, elle regardait les arbres depuis la fenêtre ; à midi, elle se promenait dans le voisinage, un parapluie à la main ; le soir, elle lisait à l’ombre des feuillages. Puis, la nuit venue, elle préparait son prochain voyage avant de se coucher.

Lorsqu’on ne la regardait pas, elle démontait des armes à feu pour les remonter, ou lançait des couteaux sur les feuilles qui tombaient des arbres afin de ne pas perdre la main. Mais, pour l’essentiel, ses journées baignaient dans la sérénité. C’était l’influence de sa mère adoptive, qui la traitait comme son enfant.

Rares étaient ceux qui se risquaient à rompre délibérément son silence. Elle intimidait les autres. Sa beauté était froide, taciturne. Autour d’elle, les gens et le temps semblaient spontanément se figer.

— Violet. Tu… viens avec moi.

Elle n’était pas de celles que l’on invitait facilement à s’amuser.

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Dans une ruelle à l’écart de la grande avenue de Leiden, capitale de Leidenschaftlich, un bâtiment dominait les petites boutiques alignées côte à côte. C’était la compagnie postale CH, une entreprise encore jeune dans le secteur du courrier.

On la reconnaissait à sa tourelle coiffée d’un dôme vert clair et d’une girouette. Autour s’étendait une toiture vert foncé ; ses murs de brique rouge avaient pris au soleil une belle teinte patinée. Au-dessus de l’entrée voûtée, le nom de l’agence figurait en lettres dorées sur une plaque d’acier. Une clochette annonçait joyeusement chaque client à l’ouverture de la porte.

À l’intérieur, on trouvait aussitôt le comptoir où déposer le courrier et les colis. Le bâtiment comportait trois niveaux : le rez-de-chaussée accueillait le public, le premier étage abritait les bureaux et le dernier, dans la tourelle, servait de logement au président.

Dans les bureaux, les employés livraient en ce moment une lutte acharnée contre le temps.

C’était le jour de clôture mensuelle. Toutes les transactions, les rapports correspondants, les factures, les justificatifs de paiement, tout ce qui concernait le fonctionnement de l’entreprise devait être mis en ordre. Pour le personnel administratif, cette tâche venait s’ajouter au travail habituel : une véritable journée de combat.

— Tu avais dit qu’on irait ensemble ! Que tu m’emmènerais…

Au milieu de ce champ de bataille, une jeune femme adressait à Hodgins un regard accablé de reproches. Agrippée à l’ourlet de son vêtement, elle se mordait la lèvre, comme pour lui signifier physiquement sa colère.

C’était une belle femme aux longs cheveux noirs, d’une séduction très adulte.

Son bustier ouvert mettait généreusement sa poitrine en valeur et se prolongeait par une pièce de tissu gris anthracite qui couvrait ses épaules jusqu’aux coudes. Un collier de perles, un pendentif, des bracelets, des chaînes de main et des bagues de métaux précieux complétaient sa tenue. Son short en cuir bleu était brodé d’or. Sous celui-ci, un porte-jarretelles de fils brodés dessinait des motifs géométriques sur la peau nue de ses cuisses, jusqu’aux bottes qui lui montaient aux genoux. De sa tenue à sa beauté éclatante, tout chez elle troublait le regard.

Pourtant…

— Non, non ! Si tu ne viens pas avec moi, je n’y vais pas !

…elle se comportait comme une enfant. Elle trépignait.

— M… Même si tu dis ça, Cattleya…

Claudia Hodgins, président de la compagnie postale CH, lui adressa un sourire crispé.

— Regarde cette montagne de papiers. J’ai l’impression qu’elle va me tomber dessus.

La pile dressée sur son bureau semblait effectivement prête à lui porter un coup fatal. Il tamponnait les documents tout en parlant. Chaque pièce préparée par ses employés exigeait son examen et son approbation. Mais, qu’il leur fît aveuglément confiance ou qu’il n’eût aucune envie de lire, il enchaînait les coups de tampon sans vérifier le contenu.

— Président Hodgins, donnez-moi ces documents lorsque vous aurez terminé. Et regardez ceux-ci, s’il vous plaît.

Une nouvelle liasse s’ajouta à la pile, interrompant la conversation.

— Ah, pardon, ma petite Lux. Tu les as déjà tous vérifiés ?

La jeune fille qui venait de s’interposer entre lui et Cattleya avait un visage innocent. Ses cheveux gris lavande étaient coupés en un carré net, au-dessus des épaules.

Derrière ses lunettes, ses yeux n’avaient pas la même couleur. Son foulard et la barrette dorée fixée sur le côté de sa tête lui donnaient, malgré leur allure un peu conventionnelle, une discrète apparence de femme d’affaires.

— Oui. J’ai marqué ceux qui ont été corrigés. Veuillez les examiner.

Lux Sibyl, autrefois vénérée comme une demi-déesse par une secte sur une île isolée, travaillait désormais avec application à la compagnie postale CH.

— Merci. Ma secrétaire est la meilleure. Je t’aime, et le mot est faible !

Il lui décocha un clin d’œil de séducteur. Lux lui répondit par un regard désespéré.

— Assez de flatterie… Faites plutôt travailler votre bras. Si seulement je vous avais arrêté, cette fois-là… Partir en voyage avec une comédienne, alors qu’il était évident que vous alliez rompre… Si seulement j’avais…

— Comme c’est cruel. Tu remues le couteau dans la plaie, ma petite Lux…

— Si je vous avais forcé à travailler, quitte à vous attacher, nous n’en serions pas là…

Devant l’air inconsolable de sa secrétaire, aussi grave que si elle avait été mêlée à une catastrophe, Hodgins retrouva son sérieux.

— Je suis désolé. Je vais me transformer en machine à tamponner.

Lux se tourna ensuite vers Cattleya, presque suppliante.

— Et toi, Cattleya, s’il te plaît… Ne fais rien pour ralentir le président Hodgins. Notre heure de départ dépend de son travail. J’aimerais partir le plus tôt possible aujourd’hui.

Les employés silencieux approuvèrent d’un même mouvement. Pour eux, l’heure de leur libération était une question de vie ou de mort.

Cattleya avait fait semblant de ne pas le remarquer, mais leurs regards et certaines inflexions de voix lui perçaient le dos : que ceux qui venaient les déranger s’en aillent.

— C’est quoi, ces grands airs ? Tout ça parce que tu es la secrétaire du président… C’est injuste. Moi aussi, je veux être secrétaire !

— Tu es une poupée de souvenirs automatiques, Cattleya. Ce n’est pas mieux ? Et je ne prends pas de grands airs. Je dis seulement que tu es peut-être en congé, mais que nous, nous travaillons.

Sous son apparence juvénile, Lux était devenue une secrétaire tout à fait compétente. Depuis sa fuite de l’organisation religieuse, elle faisait de son mieux pour rendre à Hodgins et à la compagnie ce qu’ils lui avaient donné en la recueillant.

— Président, les en-cas attendront que vous ayez terminé les documents.

La main qui s’aventurait dans le tiroir du bureau battit en retraite.

— C’est quoi, ça ? C’est quoi, ça ? C’est quoi, ça ?! Ce n’est pas ma faute si les poupées de souvenirs automatiques n’ont pas de jours de congé fixes !

Cattleya aurait volontiers poursuivi la dispute, mais Lux avait déjà décroché le téléphone. Son regard semblait lui demander pardon.

— D’accord, j’ai compris.

L’agitation des bureaux ne laissait aucun doute. Elle savait bien qu’elle dérangeait. Pourtant, elle n’avait pas renoncé. Elle tendit un prospectus à Hodgins, devenu, comme promis, une véritable machine à tamponner.

— Mais les Lettres volantes, ce n’est qu’une fois par an… J’ai déjà écrit une lettre. Je n’ai invité personne d’autre puisque le président avait promis de m’emmener. Je ne veux pas y aller seule. Aller toute seule à une fête, c’est une punition !

« Septième festival aérien », annonçait le prospectus.

L’événement se tenait sur le terrain de manœuvre de l’aviation de l’armée de terre de Leidenschaftlich.

Au programme figuraient des démonstrations en vol, des expositions d’appareils de l’armée de terre et de la marine, ainsi que des avions privés réunis par des passionnés.

Les « Lettres volantes » dont parlait Cattleya en étaient l’une des attractions. Des pilotes d’élite choisis dans les deux corps d’armée disperseraient depuis le ciel des lettres écrites par des civils : des messages d’encouragement adressés à quiconque les ramasserait. Une manifestation pleine de poésie, où l’on envoyait quelques mots à un inconnu tout en recevant soi-même ceux d’un autre.

C’était la seule fête du continent où les lettres tombaient du ciel. Pourtant, la sixième édition remontait à plusieurs années : l’intensification des conflits avait visiblement imposé une longue interruption.

Cattleya approcha le prospectus de la bouche de Hodgins, presque au point de le lui faire embrasser. Il éternua.

— Moi aussi, j’ai envie d’y aller, Cattleya. Mais j’avais oublié que la clôture tombait aujourd’hui…

Les sourcils de Cattleya s’affaissèrent. Ses yeux améthyste s’emplirent de tristesse. Elle avait l’air d’un petit chien que l’on venait d’abandonner.

La culpabilité gagna Hodgins.

— Ne fais pas cette tête, ma belle. La fête continue jusqu’à ce soir. Je pourrai te rejoindre en cours de route. J’aimerais aussi libérer les employés assez tôt pour qu’ils en profitent. Mais nous n’arriverons pas à temps pour les Lettres volantes… Enfin, je crois. Je ne sais pas, mais probablement pas.

— Je serai… seule jusque-là ?

— Benedict… est… en pleine tournée.

— Pourquoi est-ce que tu parles de lui ?

Le visage rouge, Cattleya tenta de renverser le bureau. On n’aurait jamais soupçonné pareille force dans ses bras fins. Hodgins se hâta de le retenir.

— Calme-toi, Cattleya. J’ai compris. Voyons, quelqu’un de libre et à peu près de ton âge… Ma petite Lux, montre-moi le planning des employés.

Sans interrompre sa conversation téléphonique, Lux lui passa un cahier, toujours d’un ton aimable avec son interlocuteur. Hodgins parcourut les horaires, puis sourit : il venait de trouver la personne qu’il lui fallait.

— Ah, la petite Violet n’est pas de service.

— Hein ?

Une légère réticence perça dans la voix de Cattleya.

── ◇ ──

Au bout d’une allée bordée d’arbres se dressait la demeure des Evergarden, dont Patrick Evergarden était le chef de famille. Elle dominait une pelouse luxuriante, soigneusement entretenue, des massifs éclatants de fleurs de toutes sortes et un potager où poussaient les légumes de saison.

C’était presque un château. Les murs étaient d’un blanc de craie, les toitures bleu outremer. Des tourelles aux fenêtres, tout dans son architecture élégante répondait à une symétrie harmonieuse.

Un jardinier aperçut Cattleya.

— Miss Cattleya Baudelaire, n’est-ce pas ?

Hodgins avait annoncé sa visite. L’homme l’accompagna depuis les grilles jusqu’au perron, où un majordome l’accueillit.

— Elle ne va pas tarder.

Cattleya attendit dans une antichambre, désœuvrée. Violet apparut bientôt, comme on le lui avait promis.

— Cattleya…?

Elle était arrivée sans un bruit, et l’épaisseur du tapis rouge n’y était pas seule pour quelque chose. Elle ne portait pas sa tenue habituelle de poupée. Ses cheveux étaient souplement attachés sur le côté, un ornement floral pendant près de son visage.

Sa robe blanche à motifs bleus était charmante : les petites fleurs n’y étaient pas dispersées au hasard, mais semblaient tomber de ses épaules et du milieu de sa poitrine.

Même à la fin de l’été, le climat de Leidenschaftlich restait assez chaud pour qu’une robe suffise.

Violet avait pourtant ajouté un cardigan bleu foncé, probablement pour dissimuler ses bras artificiels. Sa broche habituelle reposait sur sa poitrine.

— Ah, alors tu t’habilles comme ça chez toi ? On dirait une… demoiselle de bonne famille. C’est vraiment mignon. Ça te va bien.

— Ce sont les goûts de ma mère adoptive. Mais que se passe-t-il ?

Ses yeux bleus semblaient exiger une réponse immédiate : pourquoi avait-elle fait le déplacement jusqu’ici ?

— Eh bien… Il y a quelque chose…

Cattleya se remémora la conversation avec Hodgins. Il avait, pour une fois, interrompu ses coups de tampon afin de lui expliquer comment convaincre l’énigmatique Violet.

« Écoute, si tu veux persuader la petite Violet… dis-lui que c’est une mission que je lui confie. »

Il avait l’air sûr de lui. Violet montrait effectivement envers lui une docilité, une réserve qu’elle ne semblait pas manifester de la même façon avec les autres.

Vraiment, cette fille est étrange.

Cattleya savait qu’elle avait été soldat. Elle avait servi dans l’armée de Leidenschaftlich, comme Hodgins, l’homme qu’elle aimait tant.

Parmi les personnes rassemblées par ce président lui-même assez singulier, la présence d’une ancienne militaire n’avait rien de surprenant.

Mais, même sans tenir compte de son passé, Violet restait difficile à cerner.

Elle ne souriait jamais. Toujours courtoise, elle ne flattait personne. Elle maintenait une distance avec les autres sans paraître souffrir de sa solitude. Pour Cattleya, elle ressemblait à une créature de glace, belle et dépourvue de cœur.

— Tu… sais… c’est… quelque chose qui a déjà été décidé.

Cette formule magique fonctionnerait-elle vraiment ? Violet obéirait-elle à quelqu’un d’autre que Hodgins ? Et même si elle acceptait, pourraient-elles s’amuser ensemble ?

Ce sera toujours mieux que d’y aller seule…

Elle s’en persuada avant de reprendre :

— Violet. Tu… viens avec moi. C’est une mission que le président Hodgins t’a confiée. Tu dois m’accompagner au festival aérien jusqu’à ce que le Président nous rejoigne.

Après cette déclaration autoritaire, quelques secondes de silence s’écoulèrent.

La beauté de glace, raide, taciturne et peu sociable, cligna plusieurs fois des yeux. Ses longs cils montèrent et descendirent. Son visage semblait s’être changé en point d’interrogation.

— Une… mission ?

— Oui, une mission.

— Est-ce… vraiment une mission ?

Cattleya détourna les yeux du reflet de son propre embarras dans les iris limpides de Violet.

— Si… tu crois que je mens, demande au président.

— Non. C’est le jour de clôture ; il doit être occupé. Je vais éviter de lui téléphoner. Très bien. S’il s’agit d’une mission confiée par le Président, je l’accepte.

Contrairement à Cattleya, elle songeait au travail de ses collègues avec une considération d’adulte.

Son accord rendit pourtant Cattleya nerveuse.

Elle avait l’impression de parler à une machine, à une fée, à un fantôme peut-être : quelque chose d’indéfinissable avec quoi elle ne parvenait pas tout à fait à communiquer.

— Tu veux vraiment venir avec moi ?

— Oui.

— Vraiment, vraiment ?

— Vraiment, vraiment.

— Tu… Tu es bien vivante, rassure-moi ?

— Je suis en vie.

— Je demande au cas où… Le président est très attaché à toi. Vous êtes amants ?

— Non.

— Et Benedict ? Tu penses quoi de lui ?

— Benedict ? Ses capacités de combat sont excellentes. Il possède aussi des qualités de meneur assez surprenantes.

Les questions étaient indiscrètes, mais Violet y répondait sérieusement, sans paraître s’en formaliser.

Cattleya retrouva aussitôt son entrain. Ravie, elle se mit à sautiller sur place.

— Parfait, nos intérêts ne sont pas incompatibles ! Puisque c’est réglé, va te préparer ! Préviens les gens de la maison que tu sors. Et prends du papier à lettres, des enveloppes et un stylo plume. Nous allons participer aux Lettres volantes.

— Les Lettres volantes… Si je ne me trompe pas, c’est l’une des animations proposées par l’armée de terre et la marine au festival aérien ?

Elle était bien renseignée, comme on pouvait l’attendre d’une ancienne militaire. Cattleya lui demanda si elle y avait déjà assisté. Violet secoua la tête.

— Jamais. Mais on m’en a parlé.

Qui lui en avait parlé ? Elle ne le précisa pas.

— Cattleya, faut-il emporter autre chose ? Ai-je l’autorisation du président de porter une arme ?

— Pas besoin d’armes ! Tu fais peur quand tu dis ça…

— Je pose la question parce qu’il s’agit d’une mission.

Violet comprenait mal les limites de certaines choses, ce qui laissait parfois Cattleya perplexe. Heureusement, elles purent tout de même sortir ensemble sans incident.

── ◇ ──

Le terrain de manœuvre de l’aviation de l’armée de terre se trouvait loin de Leiden. Il n’était pourtant pas difficile de s’y rendre : depuis la capitale, le plus simple était de prendre une voiture à cheval collective ou un camion de transport.

À l’arrêt, les voyageurs découvraient une étendue boisée. Tant de verdure aurait pu faire douter un citadin de son itinéraire, mais il suffisait de suivre les panneaux le long de la route pavée qui traversait la forêt pour atteindre le terrain.

Ordinairement interdit aux civils, celui-ci leur ouvrait ses portes à l’occasion du festival.

Des vendeurs autorisés avaient installé leurs stands de nourriture et de boissons autour des zones d’exercice. L’installation militaire s’était transformée en lieu de fête.

Des hommes et des femmes de tous âges s’y pressaient : familles de militaires, simples curieux, passionnés d’aviation venus de loin pour admirer les démonstrations. Les hommes étaient cependant bien plus nombreux. Des jeunes filles comme Violet et Cattleya faisaient figure d’exception.

— C’est immense ! Ils s’entraînent ici d’habitude ? Regarde ! Ce sont des avions de chasse ?

Cattleya ne cachait pas son émerveillement devant les appareils exposés.

— C’est un avion de reconnaissance. Le Lagopède.

Violet, elle, les identifiait avec précision.

— L’armée de terre et la marine disposent chacune d’une aviation. Le nom des appareils permet de les distinguer : l’armée de terre choisit des oiseaux, la marine des animaux marins.

Ces deux belles jeunes femmes discutant avec tant d’intérêt d’avions militaires offraient un spectacle assez inhabituel.

Le terrain demeurait une véritable installation militaire : de nombreuses zones restaient donc fermées. Dans le grand rectangle accessible au public, les appareils étaient exposés autour de l’espace central. Tout autour se trouvaient un hangar, un parc de véhicules, une aire de repos pour les visiteurs et le quartier général du festival, surmonté d’une tour de contrôle. De grandes toiles en masquaient l’intérieur. Une clôture maintenait les civils à bonne distance de ces bâtiments, dont l’accès était strictement réservé au personnel.

C’est du quartier général que provenaient les commentaires en direct du service de communication militaire, l’une des attractions du festival.

— Regardez devant vous ! Six chasseurs Serpents de mer arrivent. Ils passent d’une formation en ligne à une formation de combat en losange. Admirez la précision de leur coordination !

Les appareils de la marine survolèrent le terrain en exécutant leurs manœuvres. Derrière eux, des traînées de fumée blanche marquaient leur passage dans le ciel bleu.

— Le premier pilote est Jude Bradburn, de Leiden, en Leidenschaftlich ! Le deuxième est Henry Gardner, de Bregand !

Le public levait les yeux et applaudissait. Un orchestre accompagnait les commentaires enthousiastes, ajoutant à l’animation des lieux.

Cattleya consulta le prospectus qu’elle avait apporté. Les démonstrations se déroulaient conformément au programme. Les Lettres volantes viendraient ensuite.

Elle saisit le bras de Violet, qui ne quittait pas les chasseurs des yeux.

— Il reste du temps avant la fin de la collecte des lettres. Allons acheter quelque chose aux stands, on regardera les avions en mangeant. Les démonstrations ont l’air de s’enchaîner sans pause. Tu as envie de quoi ?

— Nous devons donc assurer notre ravitaillement ? Dans ce cas, ne vaut-il pas mieux choisir des aliments qui se conservent plutôt que privilégier leur goût ?

Sans regarder Cattleya, Violet tournait la tête pour suivre les avions. Sa consoeur approcha un doigt de son visage. Lorsque Violet se retourna enfin, sa joue vint s’y enfoncer doucement.

— Violet, regarde-moi.

Le bras qu’elle tenait était rigide. La joue, elle, était souple.

Elle est mystérieuse… et un peu inquiétante.

Pourtant, Cattleya se sentit rassurée. Cette fille avait donc, elle aussi, des parties tendres.

— Arrêtez, s’il vous plaît.

Même contrariée, Violet réagissait. Cattleya en était contente.

— Non. C’est ta punition pour ne pas m’avoir regardée. Tu te trompes sur le but de la sortie : c’est une mission, mais on est aussi là pour s’amuser. On n’a pas besoin de provisions de réserve.

— S’amuser…?

— Tu t’amuses bien avec Lux, parfois ? Quand vous prenez le thé, par exemple.

— Ah, oui. Nous prenons le thé ensemble.

— Voilà. Tu vas faire pareil avec moi. On va manger, discuter, profiter du festival. Les autres devraient bientôt avoir fini leur travail, on les rejoindra après.

— C’est… bien une mission ?

— Oui. Une grande mission. De la plus haute importance !

Cattleya entraîna résolument Violet vers les stands, tandis que celle-ci cherchait encore à s’assurer de la nature de sa tâche.

— J’aimerais connaître les détails concrets de cette mission qui consiste à « s’amuser ».

— Que de grands mots ! Tu n’as pas l’habitude, hein ? Ne t’inquiète pas, ta grande sœur va t’apprendre.

Violet observa leurs mains jointes comme une chose étrange. Elle ne chercha pourtant pas à retirer la sienne et suivit Cattleya comme un oisillon derrière sa mère.

── ◇ ──

Elles parcoururent les stands d’un bout à l’autre, achetant tant de nourriture qu’elles peinaient à tout porter, puis partageant leurs trouvailles. Elles regardèrent avec attendrissement les enfants courir après les avions, éconduisirent froidement les hommes qui les abordaient sous prétexte qu’elles étaient seules, et applaudirent les appareils au rythme des commentaires militaires.

Elles se mêlèrent aussi aux enfants dans le petit parc d’attractions installé pour l’occasion, essayant les manèges et les jeux de fléchettes. D’abord méfiante envers cette  consoeur qu’elle ne comprenait pas, Cattleya avait trouvé, grâce à sa vivacité et à son caractère sociable, comment profiter de leur sortie.

— Cattleya, attendez… Cattleya…

— C’est délicieux. Vraiment délicieux ! Allez, ouvre la bouche.

— Je ne souhaite pas manger.

— C’est une mission. Ouvre la bouche.

— Vous pensez donc que je vais tout accepter sous prétexte que c’est une mission ?

— Aaah… Attention, ça va tomber. Et si ça tombe, ce sera ta faute.

Violet cédait étonnamment facilement à la pression. C’était sans doute ce que Cattleya trouvait attendrissant : elle avait l’impression de promener une petite sœur. Et ce rôle d’aînée lui plaisait.

Après avoir joué un moment, elles s’accordèrent une pause. Malgré la fin de l’été, rester longtemps au soleil était fatigant. Elles s’assirent sur un banc de l’aire de repos, à l’ombre d’une grande tente où les visiteurs pouvaient se rafraîchir tout en regardant les démonstrations.

— Tu n’as toujours pas fini ?

— Nous ignorons à qui ces lettres parviendront. Et elles doivent apporter du réconfort. C’est un exercice qui met à l’épreuve les compétences d’une poupée de souvenirs automatiques.

Violet préparait sa contribution aux Lettres volantes. Les messages seraient remis aux pilotes, puis dispersés au-dessus du terrain. Près des petits avions à hélice chargés de les emporter, la collecte avait déjà commencé. Femmes et enfants se pressaient autour du personnel. Peut-être les appareils les attiraient-ils aussi par leur fuselage jaune vif, si lumineux sur le ciel bleu.

Cattleya avait terminé sa propre lettre et ne savait plus comment s’occuper. Elle décida de fourrer son nez dans celle de Violet, qui devenait pourtant de plus en plus habile à écrire. Elle fit la moue pour attirer son attention.

— Personne ne saura qui l’a écrite. Mets ce que tu veux !

— Cela ne convient pas. Je vais recommencer.

Violet glissa sa lettre dans une enveloppe et prit une nouvelle feuille. Mais aucun mot ne venait.

— Qu’avez-vous écrit, Cattleya ?

Croyant qu’on lui demandait conseil, celle-ci redressa fièrement sa poitrine.

— « Vous avez de la chance d’avoir ramassé ma lettre ! Il vous arrivera forcément quelque chose de bien. Et même si ce n’est pas le cas, vous n’allez pas en mourir ! »

— C’est ce que vous avez écrit ?

— Ouaip.

Cela lui ressemblait tout à fait. Mais Violet ne semblait pas y trouver l’aide espérée.

— Quoi ? Tu n’écris jamais en dehors du travail ? C’est si difficile ?

— J’ai cessé depuis longtemps d’écrire des lettres personnelles. Je n’en rédige plus que pour mon travail.

Le changement dans son expression fut infime, fugitif. Il suffit pourtant à captiver Cattleya. Déjà peu soucieuse des distances, elle se rapprocha davantage.

— Ça m’intéresse. Pourquoi ? Raconte.

Violet se décala. Cattleya se rapprocha. Violet recula encore. Elles finirent serrées l’une contre l’autre à l’extrémité du banc.

— Pourquoi devrais-je le faire ?

— Parce que ça m’intrigue. Pourquoi as-tu arrêté ? Attends, je devine : c’était pour un homme, non ? Quelqu’un de spécial. L’homme qui comptait le plus pour toi, en dehors de ta famille.

— C… Comment avez-vous su que c’était un homme ?

Pour la première fois, Violet la regarda droit dans les yeux.

— Nous n’avons pas la même clientèle. Mes clientes sont surtout des jeunes femmes qui écrivent des lettres d’amour. Des « jeunes filles amoureuses », comme on dit. Elles veulent savoir comment séduire celui qui leur plaît. Ou alors ce sont des hommes qui ne comprennent rien aux femmes et me demandent comment attirer leur attention. On me consulte souvent là-dessus.

— Ne suffit-il pas de leur toucher l’épaule et de les appeler par leur nom ?

— Pas dans ce sens-là.

Cattleya lui donna une petite tape du doigt sur le front.

— Alors, il est comment, celui que tu aimes ?

— Ce… n’est pas… cela.

— Tu le détestes, alors ?

— C’est… impossible.

Cattleya ne put retenir son sourire.

Qu’est-ce que je vais faire d’elle ? C’est trop amusant de la taquiner.

Violet Evergarden, si mystérieuse, si rigide, si impassible. Cette jeune femme de fer qui ne semblait jamais hésiter se désarmait devant une simple phrase.

— Alors tu l’aimes. Il ne reste que ça. Et pas d’une façon ordinaire, hein ? Ça se voit sur ton visage. Ne me sous-estime pas : les conseils amoureux font partie de mon métier !

Violet ouvrit la bouche, la referma. Son regard fuyait dans toutes les directions. Elle était désemparée.

On dirait une poupée à qui l’on vient de donner un cœur. C’est étrange.

Cattleya ne savait rien de son passé. Elle la traitait donc simplement comme ce qu’elle voyait : une adolescente.

— Dis-moi…

Elle voulait seulement se rapprocher d’elle.

— Quel genre d’homme était-il ?

Elle ne mesurait pas l’effet de ses questions. Elle croyait trouver un joyau dans la boîte qu’elle cherchait à ouvrir.

— Comment l’appelles-tu ?

Mais ce qui habitait le cœur de Violet Evergarden…

— Major.

…ne pouvait se comparer…

— « Major »… C’est classe. Un soldat, donc. Ça se comprend, puisque tu étais dans l’armée. Il avait quel âge ? À quoi ressemblait-il ?

… à une pierre précieuse.

— Je ne le lui ai jamais demandé. Il devait approcher de la trentaine.

— Il est beaucoup plus âgé que toi… Vous avez à peu près le même écart que toi et le président, alors ?

Cela faisait longtemps que Violet n’avait pas parlé de cet homme.

— Ses cheveux étaient foncés, mais pas de la même nuance que les vôtres, Cattleya…

Il lui était déjà arrivé de le décrire, jamais d’aller très loin. Bien qu’ils l’eussent tous deux connu, Claudia Hodgins et elle évitaient le sujet lorsqu’ils étaient ensemble.

Violet détourna les yeux de sa feuille blanche pour regarder la foule. Des soldats y portaient l’uniforme noir violacé qu’elle avait elle-même revêtu autrefois. La guerre était finie, le ciel dégagé. Les jours où elle ne savait pas écrire un seul mot étaient loin derrière elle. Pourtant, la foule et le claquement des chaussures militaires la ramenèrent dans cette ville illuminée de lanternes.

Depuis toujours, pour toujours, elle ne cherchait qu’une seule personne.

— Ses yeux étaient vert émeraude…

Il était d’une beauté extraordinaire.

— Il m’a recueillie, élevée et utilisée.

Elle était l’outil. Lui, le maître.

— Mais il n’est plus là.

Et malgré cela, malgré ce qu’elle était, elle n’avait pas su le protéger.

« Gilbert est mort. »

Les paroles de Hodgins résonnaient sans fin dans sa tête, lourdes et douloureuses comme une malédiction.

— Le Major est parti loin ?

— Oui. Très loin… Il n’est… jamais revenu.

— Et tu l’attends toujours ?

— Oui.

Les questions de Cattleya l’obligeaient, qu’elle le voulût ou non, à y penser.

— Je l’attends toujours.

À penser à la réponse qu’elle n’avait pas donnée ce jour-là, à ces mots qu’elle avait repoussés en disant ne pas les comprendre.

— On m’a… souvent dit de cesser de l’attendre. Mais quoi que je fasse, je… je…

« Je t’aime. »

« Je t’aime, Violet. »

« Violet, tu m’entends ? »

« Je… tiens à toi. »

« Violet… Aimer… c’est… »

« Aimer, c’est… vouloir protéger quelqu’un… plus que tout au monde. »

— Je me retrouve… toujours à attendre le retour du Major.

Son visage était celui d’une personne qui endurait une douleur. C’était l’expression la plus humaine que Cattleya lui eût jamais vue. Une transformation minuscule s’était produite chez cette jeune fille maladroite, un mouvement si discret que ceux qui débordaient d’émotions n’y auraient peut-être rien reconnu.

Ah…

Cattleya comprit quelque chose. Elles n’étaient pas proches. Pas même amies. Elle ne savait rien de Violet, mais il lui semblait enfin entrevoir sa situation.

Il a emporté avec lui presque tout ce qui la rendait heureuse. C’est pour cela qu’elle paraît ne rien ressentir ?

— Tu… as le béguin pour quelqu’un qui n’est plus là.

Le buisson qu’elle croyait écarter cachait en réalité l’entrée d’une forêt profonde.

— Le béguin ?

La jeune fille qui errait dans cette forêt ne savait même pas comment elle s’y était perdue. Un bandeau lui couvrait les yeux, sans qu’elle sache l’enlever. Elle était seule, condamnée à avancer à tâtons. Cattleya en eut pitié. Elles n’auraient pas dû avoir une telle conversation dans cet endroit.

— Qu’est-ce que… le béguin ?

Cette poupée à qui l’on avait pris le cœur, cette collègue plus jeune qu’elle, ignorait jusqu’à ce que signifiait s’éprendre de quelqu’un.

— Non… À ce stade, c’est de l’amour.

— De… l’amour ?

Le terrain était encore plus encombré qu’à leur arrivée. La foule s’agitait toujours davantage. Cattleya désigna les passants : des hommes, des femmes, des personnes de tous âges, chacun portant les difficultés d’une vie que l’on ne pouvait deviner d’un regard.

— Il y a toutes sortes d’amour : celui qu’on porte aux autres, à ses amis, à ses frères et sœurs, à ses compagnons. Le tien, c’est celui des amoureux.

Autour d’elles, des couples heureux en offraient mille exemples. L’amour semblait naturellement habiter le monde.

Mais Violet secoua la tête, les sourcils froncés, la lèvre mordue.

— Je… ne peux pas… tomber amoureuse.

Elle s’y refusait obstinément.

— Pourtant, c’est ce qui t’arrive.

— Non. Je ne peux pas. Je ne comprends pas ce que c’est.

De l’extérieur, on aurait pu les croire en train de se disputer. Ce n’était pas une querelle, mais aucune ne cédait. L’une affirmait qu’il s’agissait d’amour ; l’autre le niait. Elles se heurtaient sans avancer.

Agacée, Cattleya n’abandonna pas.

— Même moi… je ne saurais pas dire exactement ce que c’est. L’amour est incertain, et je ne comprends pas toujours bien celui qui nous fait tomber amoureux. Mais je sais le reconnaître. N’importe qui ayant aimé le verrait en te regardant. C’est ce genre d’amour que tu éprouves. Même si c’est pour quelqu’un que tu ne peux plus voir…

À ces derniers mots, les yeux bleus de Violet tremblèrent de chagrin. Les entendre de la bouche d’une autre personne pesait plus lourd que de se les répéter à soi-même. Avec une telle expression, comment pouvait-elle encore nier ?

— Non, je ne peux pas. Je ne peux vraiment… pas… Le Major…

Elle baissa ses longs cils blonds et pencha la tête. Son regard se posa sur sa poitrine. La broche vert émeraude y brillait comme toujours, sans jamais perdre son éclat.

— Le Major…

Ni les printemps aux arcs-en-ciel lunaires, ni les étés aux premières pluies, ni les vents d’automne emportant les feuilles d’or, ni les nuits glacées de l’hiver ne pouvaient ternir cette lumière. Le passage des saisons ne pouvait pas davantage effacer la présence de Gilbert Bougainvillea en elle.

— Le Major est mort.

Ce murmure fut d’une cruauté extrême.

Entre Cattleya et Violet, l’aiguille du temps sembla s’arrêter. Elles ne bougeaient plus, ne clignaient plus des yeux, ne respiraient presque plus. Une seconde durant, elles parurent s’être détachées du mouvement du monde.

Lorsque le temps reprit son cours, Cattleya ne put que balbutier :

— H… Hein ?

Sa voix grinça.

— Il est mort. Je n’ai pas pu… le protéger… alors le Major… est mort. J’étais pourtant son outil. Son bouclier et son épée.

Une sueur froide descendit dans le dos de Cattleya.

Celui qui lui a pris le cœur n’est pas simplement loin… Il est mort ?

— C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ?

Violet ne répondit pas. Cattleya tenta un sourire qui se brisa en un rire maladroit. Son visage se crispa. Le souvenir de ses propres paroles, de leur indélicatesse, lui coupa le souffle. Elle peinait à déglutir.

— Violet… Cette personne est morte pendant la Grande Guerre ?

— Oui.

— Vraiment ?

— C’est ce qu’on m’a dit. Cette broche… est ce qui me reste de lui.

Depuis leur première rencontre, Cattleya avait toujours vu cet objet scintiller à sa poitrine. Combien de fois avait-elle surpris les doigts artificiels de Violet en train de l’effleurer ? Elle s’était demandé s’il s’agissait d’un porte-bonheur.

Elle aurait voulu poser encore mille questions. Pourtant, la prudence s’imposa malgré elle. Quelque chose la tourmentait.

— Mais… tu n’y crois pas… n’est-ce pas ?

Un frisson désagréable la parcourut, semblable à un mauvais pressentiment. Peut-être venait-elle de toucher à une pensée interdite.

— Réponds-moi franchement.

Violet gardait le silence. Ce profil que Cattleya avait toujours trouvé froid lui paraissait maintenant solitaire.

— Je…

Le malaise devenait si fort que Cattleya ne pouvait plus le contenir.

— Tu n’y crois pas, hein ? Tu as dit… que tu l’attendais.

Elle voulait savoir.

— Mais le président Hodgins a…

— Peu importe. Dis-moi ce que tu penses, toi.

— Oui…

Comme une criminelle acceptant sa condamnation, Violet avoua sa faute.

— Je crois… que le Major… est vivant.

Depuis combien de temps entretenait-elle cette conviction ? Peut-être depuis l’annonce de sa mort. Même au plus profond de son chagrin, même en essayant de détruire l’espoir qui la rattachait à la réalité, elle avait dû continuer à tout nier, à se répéter qu’il vivait encore.

— Tu… Tu…

Cattleya avait envie de lui crier : qu’est-ce que tu fais ?

Attendre l’être aimé parti au loin et aimer aveuglément un mort étaient deux choses différentes. Une distance physique pouvait se franchir, à force d’efforts. Elles-mêmes avaient pu se rejoindre. Mais les morts ne revenaient pas.

— C’est comme si tu espérais retrouver tes bras !

Gâcher ses jours dans cette attente stérile, refuser de se laisser aimer par quelqu’un d’autre alors qu’elle était si belle, s’accrocher ainsi à l’existence d’un disparu…

Cattleya voulait lui faire la leçon, lui ordonner d’arrêter immédiatement. Il existait des substituts pour ses bras ; il devait bien en exister un pour l’homme qu’elle aimait.

— Tu comptes vivre ainsi pour toujours, Violet ?

— J’en suis consciente, répondit-elle aussitôt. C’est inutile. Cela n’a aucun sens. Je n’y gagne rien. Mais sans le Major, je suis tout aussi dénuée de sens.

— Ce ne pourrait pas être quelqu’un d’autre ? Même si c’est dur aujourd’hui, un jour, il ne sera plus qu’un souvenir. Alors, tant qu’il est encore temps…

— Non… Non.

C’était presque une déclaration de guerre à tout ce qui vivait.

— Le major Gilbert Bougainvillea est le seul pour moi.

Cattleya se figea, bouche ouverte. Autour d’elles, des acclamations s’élevèrent, sans doute au passage d’un appareil particulièrement apprécié.

Violet était là, et pourtant elle semblait ailleurs. Ses yeux bleus, si intenses, donnaient cette étrange impression.

Qu’est-ce qu’elle a, cette fille ? Comment peut-elle faire aussi mal… comme si elle nous ouvrait le cœur ?

Leurs façons de voir le monde étaient trop différentes. Dans la poitrine de Cattleya, des émotions sans issue tourbillonnaient douloureusement.

— Je comprends que mon attitude mette les autres mal à l’aise.

Qu’avait-elle vécu pour devenir aussi obstinée ?

— Ignorez-moi. S’il vous plaît… laissez-moi.

— Tu es… idiote, tu le sais ?

On pourrait la critiquer pendant des années, la traiter d’insensée, lui répéter que cette attente était vaine : elle continuerait sans doute à y croire. Elle se boucherait les oreilles devant ceux qui lui demanderaient d’abandonner.

— Oui. Je suis idiote… Je suis stupide.

Elle ne voulait qu’une seule personne.

Cattleya se frappa le front d’une main et grogna comme un chien. À force de réfléchir, elle avait la tête brûlante, douloureuse. Elle s’agitait intérieurement plus encore que lorsqu’elle cherchait les bons mots pour une lettre.

Non. Ça ne va pas.

Violet avait toujours porté le même souhait.

Même moi, qui ne suis pas très futée, je le vois bien.

Je veux vous revoir. Je veux vous revoir.

C’est comme menacer de pousser une enfant qui pleure au bord d’une falaise.

Elle priait, les doigts crispés sur sa broche.

Je ne peux pas lui reprocher ça.

Cette folie faisait partie de Violet Evergarden elle-même.

Avec l’amertume de quelqu’un qui recrache un poison, Cattleya reprit :

— D’accord. J’ai compris. Tu es… stupide. Et je pense vraiment que tu ferais mieux d’arrêter… Vraiment. Mais je crois aussi… qu’il y a des choses… auxquelles on ne peut rien.

La lumière des yeux bleus changea.

— Vraiment ? Pourtant, le président Hodgins me demande d’abandonner.

Cattleya lui tapota l’épaule. Au fond, elle aurait voulu donner raison à Hodgins. Mais elle voulait aussi que Violet trouve au moins une alliée en elle.

— C’est parce qu’on a besoin d’amour pour vivre. L’amour, c’est un peu tout ce qui nous rend heureux, non ? Un couple se marie, puis l’un des deux finit par mourir… Celui qui reste s’appuie sur leurs souvenirs. Quelque chose comme ça. Et ce n’est pas forcément l’amour d’un couple. L’amour qu’on a reçu ne disparaît pas. Celui des parents compte aussi. Moi… je me suis enfuie de chez moi, et le président Hodgins m’a recueillie. Je ne connaissais personne ici. Je me suis souvent sentie seule. Mes parents étaient terribles, mais… les fois où ils me caressaient la tête… ce genre de choses… Quand je me sentais abandonnée, c’est toujours à cela que je repensais.

— Vraiment ?

Violet ignorait tout de son histoire. Pour la première fois, elles se parlaient réellement face à face. La conversation n’allait plus dans un seul sens.

— Alors… l’amour est… nécessaire ?

— Oui. Sur quoi t’appuies-tu pour vivre ? Il y a bien eu des moments où l’on a été gentil avec toi. Des choses, des mots qui t’ont rendue heureuse… Tout cela s’accumule en toi. C’est aussi grâce à cela que tu vis.

— Mais…

Violet s’interrompit, puis reprit :

— Même lorsque je n’avais rien… je vivais.

Cattleya pencha la tête. Elle ne comprenait pas.

— Aujourd’hui encore, je suis en vie. Je ne peux pas oublier le Major. Mais… ce n’est pas de l’amour.

Cattleya ne savait pas que Violet avait vécu seule sur une île isolée. Elle supposa que cette existence dénuée de tout était celle d’avant sa rencontre avec le Major.

— Violet, écoute…

— Ce n’est pas mon cas. Je suis un outil. Ce genre de chose, dès le départ…

— Violet ! Un outil ? Qu’est-ce que tu racontes ? Tu dis ça parce que tu étais dans l’armée ? Tu compares les soldats à des outils ? C’est insultant pour ceux qui ont protégé ce pays.

— Non, ce n’est pas cela. Depuis bien avant, je… suis un outil. Et si je ne… reste pas un outil…

Comme si elle voulait l’aider à s’exprimer, Cattleya serra fermement ses doigts artificiels.

— Le Major n’aura plus besoin de moi.

Leurs mains restèrent étroitement liées.

— Je ne suis pas une personne. Si je ne suis pas un outil… je ne vaux rien. Je ne pourrai plus me battre correctement. Je perdrai même le droit de souhaiter rester auprès du Major. Pour être à ses côtés, pour rester son outil… je dois réprimer ces choses-là.

La tête de Cattleya s’inclinait toujours davantage, au point qu’elle semblait devoir tomber du banc.

— Attends. Laisse-moi remettre tout ça dans l’ordre.

Elle leva légèrement sa main libre pour l’arrêter.

— Très bien.

Violet obéit et attendit qu’elle y voie plus clair.

— Ton Major est mort.

— Oui.

— Mais tu l’aimes et tu l’attends toujours, parce que tu crois qu’il est vivant.

— Je crois qu’il est vivant.

— Pour moi, c’est de l’amour. Tu es amoureuse. Mais tu refuses de l’admettre, parce que tu risquerais de ne plus être utile au Major, qui est mort.

— Oui.

— Tu te forces à ne pas comprendre l’amour, à rester un outil… parce que c’est ta façon d’être avec lui. Je ne comprends pas, Violet. Tu n’as plus de raison de te battre, maintenant. Le Major est mort et tu n’es plus soldat.

— Oui…

Sa voix se fit plus faible, comme si cette réalité lui était particulièrement pénible.

— Tu as quitté l’armée. Maintenant, tu travailles avec nous. Tu comprends que tu n’as plus de raison de nier ce que tu ressens, de dire que tu n’as pas besoin d’amour ?

— J’en… suis… consciente.

Violet se tut. Elle réfléchissait à ce qu’elle pourrait répondre. Son regard quitta leurs doigts entrelacés. Après être restée un moment la tête baissée, elle releva le visage.

Elle allait enfin parler lorsqu’elle écarquilla les yeux.

Elle avait vu quelque chose.

Dans ses iris bleus se reflétait un homme de haute taille. Sa silhouette apparaissait et disparaissait au milieu de la foule. La main de Violet se tendit spontanément vers lui.

— … jor…

Ses lèvres tremblaient. Sa voix était à peine audible.

L’homme avait des cheveux noirs et brillants.

— Je ne peux pas comprendre si tu ne dis rien. Pourquoi est-ce que tu te considères encore comme un outil ?

Lasse d’attendre, Cattleya avait rompu le silence. Violet se leva brusquement. Son expression résolue la surprit.

— P… Pardon. Tu es fâchée ?

Elle avait posé la question avec inquiétude. Violet répondit que non.

— Au cas où…

Elle s’éloigna d’un pas, puis de deux, comme si son esprit l’avait déjà quittée, attiré par la foule.

— Violet ?

À l’appel de son nom, elle se retourna un instant vers Cattleya.

— Au cas où il serait vivant. Pour être en état de le servir… s’il a de nouveau besoin de moi. Cattleya, je dois m’absenter un moment.

Elle n’avait plus le visage vide, presque spectral, de l’instant précédent.

— Attends ! Où vas-tu ?!

— Je dois le rattraper. Je reviendrai poursuivre ma mission, sans faute.

— Rattraper qui ?

Qui pouvait-elle poursuivre au point de laisser Cattleya seule ? Celle-ci se leva à son tour, trop vite. Leurs affaires et leurs lettres tombèrent et s’éparpillèrent à ses pieds.

— Mon… ancien maître.

Violet disparut dans la foule après ces seuls mots.

Cattleya resta debout, stupéfaite.

— Le Major ?

Elle venait enfin de comprendre de qui Violet parlait.

— Violet ! Attends !

Trop tard. Elle était déjà loin. Sa silhouette calme et délicate ne laissait pas deviner pareille vitesse, mais son agilité était bien celle d’une ancienne militaire.

— Tu me laisses toute seule, là…

Cattleya grogna. Sa stupeur l’emportait pourtant sur sa solitude. Faute de mieux, elle ramassa les objets éparpillés : les stylos plume, le papier, les enveloppes, sa propre lettre.

Et…

— Ah.

Il y en avait une autre, par terre.

Celle de Violet. Le message inachevé qu’elle avait glissé dans une enveloppe avant de le garder sur ses genoux. Elle avait affirmé ne pas parvenir à l’écrire convenablement, puis l’avait abandonné.

Cattleya ne l’avait pas remarqué pendant qu’elle écrivait, mais, à présent qu’elle le tenait entre ses mains, elle trouvait ce papier ravissant.

Les poupées de souvenirs automatiques utilisaient tant de feuilles et d’enveloppes que les compagnies qui les employaient les faisaient généralement produire en grandes quantités. Elles disposaient aussi de fournitures adaptées aux demandes particulières des clients. Pourtant, le papier que Violet avait apporté de chez elle était d’une tout autre qualité.

Une bordure de roses argentées ornait la feuille blanche, agréable au toucher. Elle l’avait sans doute achetée avec ses économies.

Elle avait pourtant dit qu’elle n’écrivait plus de lettres personnelles…

Une personne habituée à écrire reconnaissait le soin porté à un tel choix. La feuille et l’enveloppe avaient été sélectionnées pour que leur seule beauté témoigne du respect de l’expéditrice envers son destinataire. Le prix ne suffisait pas à rendre un papier approprié. Mais celui-ci se distinguait au premier regard.

Cattleya regarda dans la direction où Violet s’était enfuie. La silhouette aux cheveux d’or flottant dans sa course avait disparu.

— Ce sera ta punition pour m’avoir laissée seule.

La curiosité et un peu de malice l’emportèrent : elle ouvrit l’enveloppe. Quand Violet reviendrait, comme elle l’avait promis, elle pourrait la taquiner sur ce qu’elle avait écrit. Puisqu’elle s’était plainte de ne pas y parvenir, le contenu devait être maladroit et sans grand intérêt.

C’était ce que Cattleya pensait en commençant sa lecture.

— Pauvre idiote…

La lettre n’avait rien de ce qu’elle attendait. Il n’y avait qu’une feuille ; elle la lut rapidement, puis suivit doucement du bout des doigts l’écriture de Violet.

Pourquoi… Pourquoi a-t-elle écrit ainsi…

Ces sentiments ne la concernaient pas. C’était la vie intime d’une personne avec qui elle n’avait vraiment parlé que ce jour-là. Il devait bien y avoir une limite à ce qu’elle pouvait ressentir pour elle.

…avec des mots qui vous arrachent le cœur ?

Pourtant, ses yeux améthyste se voilèrent de larmes. Elle ne supportait pas d’imaginer ce que Violet avait éprouvé pendant leur conversation, ni les souvenirs avec lesquels elle vivait depuis tout ce temps.

Voici ce que disait la lettre :

Vous allez bien ? Quelque chose a-t-il changé ? Où êtes-vous en ce moment ? Avez-vous des soucis ?

Le printemps, l’été, l’automne et l’hiver passent et reviennent sans fin. Seule la saison où vous êtes là ne revient pas. Quand je me réveille, quand je m’endors, quand mes pensées se brouillent, je me surprends à chercher votre silhouette. Je rêve rarement. J’ai peur d’oublier à quoi vous ressemblez. Encore et encore, je repasse mes souvenirs de vous dans ma tête.

N’êtes-vous vraiment plus nulle part ? J’ai tant voyagé à travers le monde. J’ai visité tant de pays. Vous n’étiez dans aucun d’eux. Je ne vous ai pas trouvé. Pourtant, je continue de chercher. Même après qu’on m’a dit que vous étiez mort, je continue de chercher.

J’obéis à votre ordre. Je suis en vie. Je vis, je vis, je vis. Que trouverai-je en continuant à vivre ? Je l’ignore, mais je continue. Et pourtant…

Violet saisit le bras de l’homme aux cheveux noirs.

— Attendez !

Il se retourna.

Ses yeux étaient de ce vert émeraude caractéristique des Bougainvillea.

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