VIOLET EVER T1 - CHAPITRE 5

Le prisonnier et la poupée de souvenirs automatiques

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Traduction : Raitei
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Une neige cendrée voltigeait dans l’air. D’abord un flocon, puis d’autres, toujours plus nombreux, jusqu’à recouvrir la terre. Aux villages qui ne s’étaient pas préparés au froid, aux voyageurs qui parcouraient les routes à pied, aux champs et aux montagnes où subsistaient encore les couleurs de l’automne, l’hiver imposait sa présence.

Pourquoi les quatre saisons existaient-elles ? Nul n’aurait su le dire. Pourtant, elles semblaient indispensables : en faisant sans cesse alterner la vie et la mort, elles entretenaient le cycle du monde.

Au milieu d’un champ de bataille, une jeune fille regardait le ciel. Intriguée par cette matière blanche et froide qui descendait lentement vers le sol, elle interrogea l’homme qui se tenait à ses côtés.

— Qu’est-ce que c’est ?

— De la neige, Violet.

Il retira son gant imprégné d’une odeur de poudre et ouvrit la main devant elle. Un flocon s’y posa et fondit presque aussitôt. La jeune fille laissa échapper un souffle devant cet étrange spectacle, puis essaya de prononcer le nom de ce qui venait de disparaître dans la paume de son supérieur.

— De la neige…

Elle avait l’intonation d’un petit enfant qui découvrait ses premiers mots.

— Oui. De la neige.

— Existe-t-il… une neige qui fond… et une autre qui ne fond pas ?

Elle tourna les yeux vers un cadavre qui gisait au sol, son arme encore à la main. La neige s’y accumulait comme une couche de sucre en poudre. Ce corps n’était pas le seul. Tout autour d’eux, d’innombrables soldats reposaient sur la terre gelée, abandonnés sans même une tombe.

— Sur votre main, elle a fondu, major. Sur les cadavres… non.

Elle les désigna de sa hache de combat. Sans lui reprocher sa désinvolture envers les morts, son supérieur abaissa simplement l’arme.

— La neige fond au contact de la chaleur. Sur quelque chose de froid, elle s’accumule. Donne-moi ta main.

La jeune fille obéit. Il lui retira son gant, de la même couleur que les siens, découvrant une main pâle. Les flocons se posèrent sur cette peau de porcelaine et se changèrent en eau. Un instant, ses yeux s’agrandirent sur son visage de poupée.

— Elle a fondu…

Un nouveau souffle d’émerveillement lui échappa.

Son supérieur l’observait de côté, le regard indéchiffrable. Il paraissait tout aussi distant qu’elle. Du bout du doigt, il essuya une goutte sur sa main.

— C’est naturel.

— Vraiment ? Je pensais… qu’elle ne fondrait peut-être pas sur moi.

Les flocons continuaient de descendre du ciel et de se dissoudre dans leurs deux paumes, la petite main de la jeune fille toujours tenue dans celle de son supérieur.

— Alors, moi aussi, je suis chaude.

Elle énonça cette évidence comme si elle venait d’assister à un miracle.

— Tu es vivante. C’est pour cela.

— Pourtant… on m’a souvent dit… que j’étais faite de glace.

— Qui t’a dit cela ?

— Ils sont peut-être… parmi les morts.

Parmi les corps épars dans la prairie, certains portaient le même uniforme qu’eux. La jeune fille ne manifestait ni peine ni douleur. Le vent d’hiver siffla entre eux.

— Désormais, quand quelqu’un t’insultera, viens me le dire.

Elle n’avait sans doute jamais considéré ces paroles comme des insultes. Même à cet instant, elle ne semblait pas bien comprendre ce qu’elle devait lui rapporter. Elle acquiesça néanmoins avec sérieux, puis contempla son visage avec la même attention qu’elle avait accordée à la neige en train de fondre. En voyant les flocons s’accumuler sur ses épaules, elle tendit spontanément le bras pour les chasser.

— Lorsqu’elle s’accumule… la neige efface les autres couleurs, n’est-ce pas ?

Son supérieur lui prit la main et lui remit son gant.

— Oui. Et pas seulement les couleurs. Les sons aussi.

Sous le gant, sa main se réchauffait peu à peu.

— Je vois.

Elle plongea les yeux dans ce regard vert émeraude qui représentait tout pour elle. Elle y aperçut son propre reflet : une jeune soldate d’une beauté saisissante, inexpressive et couverte de sang.

— S’il neigeait… dans le monde entier…

Elle s’interrompit un instant.

— Il serait plus difficile pour les gens de s’entretuer.

Elle examina de nouveau le visage de son supérieur.

— Cela pourrait-il aussi effacer vos inquiétudes, major ?

— Violet…

Il lui répondit comme on expliquait quelque chose à une enfant innocente.

— Effacer ainsi les choses… ce n’est que les cacher. Cela ne résout rien.

 

── ◇ ──

La prison d’Altaïr occupait un vaste terrain ceint d’une clôture démesurément haute, sous un ciel perpétuellement gris. Elle comptait environ deux mille deux cents détenus et quatre cents employés chargés de les surveiller et de les accompagner vers la réinsertion. Réputée pour être la plus grande du continent, elle se distinguait aussi par la rigueur de son administration : depuis sa fondation, personne n’avait réussi à s’en évader.

L’établissement se trouvait dans la région de Cornwell, au nord du continent. Le froid y était extrême, et la neige recouvrait le paysage toute l’année. Les villes étaient si éloignées les unes des autres qu’il fallait une demi-journée de voiture pour rejoindre la plus proche. Même un prisonnier qui serait parvenu à franchir l’enceinte aurait surtout risqué de mourir de froid, seul dans l’immensité blanche. Aussi résolu fût-il, un fugitif n’aurait trouvé aucun salut facile au-dehors. La région se prêtait donc particulièrement bien à l’implantation d’une prison.

L’entretien des bâtiments et la réinsertion des détenus exigeaient des fonds considérables. Passé le portail principal, dont les hautes flèches dominaient les environs, s’étendait une usine divisée en une multitude d’ateliers. On y fabriquait toutes sortes de produits, le plus souvent pour le compte d’entreprises privées : vêtements, savons, détergents…

Le travail des prisonniers contribuait au fonctionnement de l’établissement, tout en leur donnant les compétences nécessaires pour trouver un emploi stable après leur libération.

 Il favorisait également la baisse de la récidive : rares étaient ceux qui revenaient purger une nouvelle peine à Altaïr.

Ce régime ne concernait toutefois que le premier quartier, réservé aux infractions les moins graves.

Dans les deuxième, troisième et quatrième quartiers, la surveillance se renforçait selon la nature et la gravité des crimes commis. Leurs occupants ne travaillaient pas. On les jugeait trop dangereux pour leur confier la moindre tâche.

Peu de prisons auraient laissé leurs détenus s’échapper aisément, mais Altaïr se distinguait même parmi les établissements les plus sûrs. Elle abritait notamment un prisonnier dont l’évasion aurait eu des conséquences si graves que sa présence y était tenue secrète.

L’intérieur des bâtiments était d’une propreté surprenante. Des reproductions de tableaux célèbres ornaient les couloirs ; les salles d’attente évoquaient davantage un hôpital qu’un établissement pénitentiaire.

Les visiteurs patientaient généralement peu avant d’être appelés pour un entretien. On leur demandait qui ils venaient voir, dans quel but, quels liens les unissaient au détenu, et jusqu’à leurs antécédents médicaux ou leurs éventuelles hospitalisations. Rien n’était laissé au hasard. Une dernière vérification de leur pièce d’identité achevait la procédure.

Si aucun problème ne se présentait, ils étaient ensuite conduits dans un vaste parloir, divisé en compartiments par de minces cloisons. Les aliments étaient autorisés, à condition d’avoir été inspectés. Mieux valait toutefois éviter les tartes : les fouilles risquaient de les laisser en morceaux.

Les visiteurs se dirigeaient vers le parloir. Que quelqu’un tînt encore aux prisonniers ne diminuait en rien leurs crimes. Pourtant, parmi ces personnes venues retrouver un proche, une jeune femme ne se trouvait là que pour son travail.

Une poupée de souvenirs automatiques.

Dans cette atmosphère froide et terne, elle attendait sans un mot.

La nature particulière de sa mission lui avait valu un traitement à part : on l’avait installée dans un salon privé, réservé aux visiteurs de marque.

Sa beauté semblait étrangère à la tristesse des lieux. Ses yeux bleus, pareils à des saphirs étoilés, lui prêtaient un charme mystérieux. Un ruban rouge sombre retenait ses tresses blondes, dont l’éclat évoquait celui d’une constellation. Au centre de sa veste bleu de Prusse brillait une broche d’émeraude, cet ornement qui la rendait immédiatement reconnaissable. Assise sur une chaise, elle gardait les jambes élégamment inclinées, chaussées de bottines à lacets couleur cacao.

Le contraste était tel que les membres du personnel chargés de l’accompagner n’avaient pu s’empêcher de la contempler en silence.

Presque aussi immobile qu’une véritable poupée, elle levait de temps à autre les yeux vers l’horloge murale. Obtenir une entrevue avec son client exigeait du temps et de nombreuses démarches, mais l’attente ne semblait pas l’irriter. Depuis peu, pourtant, une légère gêne paraissait l’habiter.

On frappa à la porte. Jusqu’alors, seuls le tic-tac de l’horloge et quelques soupirs admiratifs troublaient le silence.

— Mademoiselle Violet Evergarden, les préparatifs sont terminés.

La femme qui venait de parler avait une voix rauque et une silhouette généreuse. Son uniforme vert sombre de gardienne semblait trop étroit, au point que les boutons tendus sur sa poitrine menaçaient de céder.

Violet se leva aussitôt et récupéra son sac de voyage ainsi que son parapluie à rayures. Une autre gardienne la suivit des yeux, partagée entre l’admiration qu’elle lui inspirait et l’envie manifeste qu’elle éprouvait envers sa collègue. Elle aurait volontiers échangé sa place contre celle de l’heureuse élue.

Cette dernière conduisit Violet dans un passage réservé au personnel.

— Je m’appelle Chaser. Il n’y a pas grand-chose à voir, mais je vais tout de même vous présenter les lieux.

Sa voix rauque résonnait dans le couloir, mêlée au bruit de leurs pas. Derrière les fenêtres s’étendait un paysage enneigé.

— Vous avez une certaine réputation dans votre métier, à ce qu’on dit. J’ai été surprise d’apprendre que vous aviez inspiré la princesse de La Princesse à la rose de glace. Vous savez, la pièce d’Oscar. Ma collègue m’envie terriblement de pouvoir vous accompagner ! Apparemment, tous les admirateurs d’Oscar connaissent cette histoire. Je n’ai pas vu la pièce, mais elle m’a assuré qu’elle était magnifique.

Chaser parlait en observant Violet. Celle-ci se contentait de hocher la tête, comme à son habitude. Une réaction qui pouvait facilement passer pour de l’indifférence.

Qu’est-ce qu’elle a ? Elle se croit au-dessus des autres ? Elle est jolie, d’accord, mais tout de même…

Chaser détourna les yeux et claqua la langue.

Cette beauté froide, si peu portée à la conversation, suscitait parfois l’irritation. On prenait son silence pour de la suffisance, sans comprendre qu’elle peinait simplement à trouver ses mots.

Pour atteindre leur destination, elles durent emprunter un escalier. Le client de Violet était détenu dans les sous-sols.

La jeune femme ne demanda pas pourquoi il n’y avait pas d’ascenseur, mais Chaser le lui expliqua tout de même.

— On garde en bas des criminels particulièrement dangereux, dont certains présentent de graves troubles mentaux. Pour limiter les possibilités d’évasion, cet escalier est le seul accès. C’est éprouvant pour le personnel. Surtout quand on est bâtie comme moi…

Que ce fût par manque d’exercice ou à cause de son poids, Chaser descendait péniblement. Elle transpirait, soufflait et se plaignait à chaque volée de marches. Violet la surveillait avec une inquiétude croissante, prête à intervenir au moindre faux pas.

Lorsque la gardienne glissa enfin, la jeune femme la rattrapa à une vitesse surprenante. Elle l’agrippa par le col et la retint suspendue au-dessus des marches.

— Argh !

Le vêtement lui serrait la gorge. Chaser s’affola.

— R-Reposez-moi !

Violet la remit soigneusement sur ses pieds et s’assura qu’elle avait retrouvé son équilibre.

— Veuillez excuser ma brusquerie, mademoiselle.

La gardienne rougit.

— Ne m’appelez pas mademoiselle ! J’ai un mari et des enfants !

— Vraiment ? Je vous prie de m’excuser, madame.

— Non, ce n’est pas…

Elle vient de me sauver, et je ne trouve rien de mieux que de lui crier dessus…

— Gente dame ?

— Ce n’est pas la question !

— Il semble que je vous aie offensée. Pourriez-vous m’expliquer en quoi ? Je tâcherai de ne pas recommencer.

Chaser resta interdite. Violet lui témoignait ces égards sans avoir changé d’expression. La gardienne comprit enfin que cette froideur n’avait rien d’arrogant : elle lui était simplement naturelle.

— Je voulais dire que c’était moi qui avais tort. Vous m’avez aidée et je vous ai crié dessus. Et puis… je ne suis pas légère. Alors, merci.

Elle accompagna ces mots d’un sourire. Violet secoua la tête.

— Une femme ou deux ne représentent pas une charge importante. Comparée à un char, vous êtes une plume.

— Quelle drôle de comparaison ! Vous êtes si frêle, et pourtant vous m’avez soulevée sans effort. On ne dirait jamais que vous avez autant de force. Vous n’êtes vraiment pas une poupée ordinaire… Vous êtes comme cela avec tout le monde ?

— J’ai toujours été plus forte que la moyenne. Mes prothèses, fabriquées par la société Estark, sont également très résistantes. Elles me permettent des mouvements et des prises impossibles avec des bras ordinaires. C’est fort pratique. Mais que voulez-vous dire par « comme cela avec tout le monde » ?

Elle commença à retirer l’un de ses gants noirs sans la moindre hésitation. Chaser, jusque-là sceptique, comprit qu’elle disait vrai. Il devait y avoir une histoire derrière ces prothèses, mais elle ne chercha pas à la connaître.

— Je parle de votre façon de vous adresser aux gens. On croirait que vous recevez des nobles. Enfin, vous devez travailler pour beaucoup de personnes fortunées. Vous avez sans doute pris l’habitude.

— Je m’adresse ainsi à tout le monde. Veuillez m’excuser si cela vous incommode.

— Ce n’est pas désagréable. Seulement surprenant. À vrai dire, je suis plutôt flattée. À mon âge, on ne me traite plus souvent comme une demoiselle.

— Vraiment ?

Pour la première fois, Chaser distingua un changement sur le visage de Violet. Peut-être même l’ébauche d’un sourire.

— Quelqu’un m’a appris à m’exprimer ainsi. Votre compliment m’honore. Tout ce que cette personne m’a enseigné… m’est précieux.

Cette confidence, si humaine, dissipa les dernières réserves de Chaser.

— Poursuivons prudemment, reprit Violet. Il serait regrettable que madame glisse de nouveau.

— Vous pouvez simplement m’appeler Chaser.

— Dame Chaser.

— Chaser !

Violet cligna plusieurs fois des yeux, puis répéta le prénom, comme pour s’y exercer.

— Chaser… Dans ce cas, appelez-moi Violet.

La gardienne fut prise au dépourvu. Même dans ce simple mouvement, la jeune femme aurait mérité d’être peinte.

L’entendre prononcer mon prénom… me donne l’impression d’être quelqu’un de particulier.

— Voilà. C’est beaucoup mieux.

Sa voix trahissait son trouble. La descente leur prit encore un moment. Au bas de l’escalier, elles débouchèrent sur un couloir assez large pour que deux voitures à cheval puissent y circuler de front. Des portes munies de petites fenêtres se succédaient le long des murs. Derrière chacune d’elles, une cellule identique aux autres ; seuls changeaient ceux qui l’occupaient. Il y avait des vieillards, de jeunes femmes, et même de petits enfants. Tous portaient le même uniforme noir et blanc. Aucun ne semblait particulièrement agité. Au premier regard, il était difficile de les imaginer coupables de crimes graves.

— Surprenant, n’est-ce pas ? On se croirait davantage dans un hôpital psychiatrique que dans une prison.

Violet acquiesça, et Chaser poursuivit :

— Certaines personnes n’éprouvent aucune culpabilité. Dans la vie de tous les jours, elles paraissent parfaitement ordinaires. Quand je suis arrivée ici, moi non plus, je n’arrivais pas à les voir comme des criminels. Bien sûr, dès qu’on discute avec elles, on se rend compte que quelque chose ne va pas. Mais à les regarder… on ne se douterait de rien. Cela laisse songeur, non ?

Elle eut un petit rire.

— En effet.

Chaser ne sut pas à laquelle de ses remarques Violet répondait. Elles s’arrêtèrent devant la dernière cellule.

— Nous y voilà. La suite royale de votre client : le roi du crime.

Deux gardes solidement armés se tenaient devant la porte. Ces hommes robustes restèrent un instant interdits devant la beauté de Violet, puis retrouvèrent leur impassibilité.

— À partir d’ici, vous ne pourrez conserver que les objets autorisés. Il pourrait vous en dérober un, ou vous persuader de le lui remettre. Nous surveillerons la rencontre, évidemment, mais nous ne voulons lui laisser aucune occasion. Nous faisons une exception pour vos outils de travail : normalement, même les stylos sont interdits. Remettez-nous tous les autres objets tranchants ou susceptibles de servir d’arme.

— Tous ?

— Tous.

Après un bref instant de réflexion, Violet leur confia son sac et son parapluie, ses fidèles compagnons de voyage. Le garde qui réceptionna le bagage chancela : il était beaucoup plus lourd qu’il ne l’avait imaginé.

Violet retira ensuite ses bottines couleur cacao et en sortit les petits couteaux dissimulés sous les semelles intérieures.

— Beau travail, l’équipe de contrôle… marmonna l’un des hommes.

Elle ôta sa veste bleu de Prusse et tira une arme à feu de sa manche. Puis elle souleva légèrement sa jupe pour détacher les munitions fixées à une jarretière, ainsi que l’étui d’un couteau balistique. Enfin, elle porta les mains à ses cheveux tressés. Du ruban rouge sombre qui les retenait, elle retira une fine aiguille dorée, puis une deuxième, puis une troisième.

— Mais… à quoi vous servent ces choses ? demanda Chaser, effarée par cet arsenal.

— Notamment à percer une carotide.

Personne ne répondit.

— Qui êtes-vous, au juste ?

— Je voyage seule, et l’on me répète qu’une femme doit savoir se défendre. Il ne s’agit que de précautions. Je suis Violet Evergarden, poupée de souvenirs automatiques.

Elle le déclara avec le plus grand naturel, puis récupéra dans son sac son nécessaire d’écriture argenté, un stylo à plume et du papier.

— Vous n’avez vraiment plus d’arme sur vous ?

Violet réfléchit un instant avant d’acquiescer.

— Il ne reste que moi. Je suis moi-même une arme, mais si vous m’interdisez d’entrer pour cette raison, je ne pourrai pas accomplir mon travail.

Cela aurait pu passer pour une plaisanterie. Après ce qu’ils venaient de voir, pourtant, personne ne rit.

On déverrouilla la porte, qui s’ouvrit dans un bruit sourd.

La cellule était plus spacieuse que prévu. Deux fois plus grande que les autres, elle paraissait d’autant plus vide. Un lit et son matelas, un lavabo sans miroir, des toilettes et une baignoire derrière un mince rideau presque transparent : le mobilier se réduisait à l’essentiel. Des livres jonchaient le sol et encombraient la table centrale, flanquée de deux chaises.

Tout était blanc. L’ensemble évoquait une maison de poupées, ou quelque sanctuaire désert : un lieu dépouillé, imprégné de solitude.

— Bonjour. Violet Evergarden, je présume ?

L’homme était assis à la table. Des chaînes retenaient son cou, ses poignets et ses chevilles. Son maintien et sa manière de parler avaient l’élégance d’un gentleman.

Ses cheveux gris étaient soigneusement coiffés. Privée de soleil, sa peau avait la pâleur de la cire, que son uniforme noir et blanc accentuait encore. Sous l’un de ses yeux noisette, légèrement étirés comme ceux d’un renard, se trouvait un grain de beauté.

À voir son sourire affable, on n’aurait jamais deviné qu’il était le prisonnier le plus étroitement surveillé d’Altaïr.

— Enchantée de faire votre connaissance. Je me rends partout où mes clients le désirent. Violet Evergarden, du service des poupées de souvenirs automatiques de la compagnie postale CH.

Elle s’inclina avec grâce. L’homme désigna le siège libre, faisant tinter ses menottes.

— Assieds-toi.

Les prothèses de Violet cliquetèrent lorsqu’elle posa la main sur la chaise, fixée au sol pour empêcher qu’on ne s’en serve comme d’une arme.

— Tu sais qui je suis ?

— J’ai pris connaissance des renseignements transmis à mon employeur.

— Vraiment ? Alors, dis-moi ce que j’ai fait.

Violet semblait avoir mémorisé le dossier dans ses moindres détails.

— Vous avez été recherché en tant que criminel de guerre de première catégorie à la suite de la Grande Guerre. Après votre fuite, vous avez commis de multiples agressions, viols, meurtres et incendies volontaires. Vous avez ensuite fondé une secte dont vous étiez le chef. Vous êtes également tenu pour responsable du suicide collectif d’environ quatre cents fidèles, qui se sont empoisonnés sur votre ordre. Vous avez démembré leurs cadavres et empilé les restes pour en faire une tour. D’autres crimes figurent encore à votre dossier.

L’homme applaudit.

— Tu as bien retenu ta leçon ! Cela me rappelle tant de souvenirs, Violet Evergarden… Mais inutile de tant de formalités. Appelle-moi par mon nom.

Il parlait comme si cette longue liste d’atrocités n’avait aucune réalité. Pourtant, sa folie perçait sous ses manières : il prenait manifestement plaisir à entendre énumérer ses crimes.

Violet se conforma à sa demande sans hésiter.

— Monsieur Edward Jones.

Le nom franchit froidement ses lèvres.

— Monsieur Edward, pardonnez-moi d’en venir si vite au fait, mais à qui souhaitez-vous écrire ?

— Déjà ? Nous pourrions discuter un peu.

— Le temps qui nous est accordé est limité.

— Bien sûr que je veux une lettre. Mais elle ne fera qu’une phrase. Tu auras terminé en un instant, et tu repartiras. Autant bavarder jusqu’à la dernière minute.

— Nous disposons de trente minutes.

— Ils sont avares… Enfin, j’ai entendu dire que tes services coûtaient cher. Comme ceux d’une courtisane de luxe, non ? Tant qu’on paie pour ton temps, tu acceptes tout ce que ton client te demande.

— Je ne propose aucun service sexuel. Je suis une poupée de souvenirs automatiques.

— Ha ! Tu n’as vraiment pas changé. Quand je t’ai vue sur le champ de bataille, tu ressemblais déjà à une poupée de porcelaine, sans la moindre émotion. C’est encore l’impression que tu me donnes.

Les sourcils de Violet tressaillirent. Une légère expression traversa ce visage jusque-là impassible.

— Ah, tu ne te souviens pas de moi ? Moi aussi, j’étais soldat. Nous ne nous sommes jamais parlé, mais nous avons participé à la même opération. Gate Ghost, tu te rappelles ? Nos pays avaient conclu un accord, et chacun avait envoyé une unité spéciale. Tu restais toujours collée à ton supérieur. Impossible de t’approcher. Même les hommes de mon unité parlaient de ta beauté. L’un d’eux a voulu te rendre une petite visite… Il n’était toujours pas revenu au début de l’opération. Tu lui avais fait quelque chose ?

Violet demeura silencieuse. Ses lèvres s’étaient entrouvertes, mais aucun mot n’en sortait.

— Ou bien ton supérieur s’en est-il chargé ? Vous étiez ensemble ? Enfin, vous ressembliez davantage à un chien enragé et à son maître qu’à un couple. Ou alors, il te dressait aussi la nuit ? Je me suis souvent posé la question… Ne me regarde pas comme cela. Tu me fais peur. Les belles femmes sont terrifiantes lorsqu’elles se mettent en colère. Mais, pour le moment, je suis ton client. Ton « maître ». Tu ne peux pas me mordre, Violet.

— Vous connaissez… mon passé ?

Heureux d’avoir enfin obtenu une réaction, Edward remua la tête comme un enfant excité.

— Oui. Je sais qu’on te gardait dans l’armée pour tes capacités hors du commun. Et que tu as abandonné tout cela pour devenir une poupée. Je me suis beaucoup renseigné sur toi. Avant d’atterrir ici, évidemment. Tu as déjà été emprisonnée, Violet ? Sans doute pas. Tu es une héroïne, après tout. Comme il doit être agréable d’avoir servi dans le camp des vainqueurs… Nous, nous n’avons droit à un bain que tous les trois jours. C’est affreux, tu ne trouves pas ? Et la nourriture est immonde. Je n’ai même pas le droit de travailler. Je passe mes journées à fixer les murs et à rêvasser. Alors, je pense à toi. Tout le temps. Je me demande si je ne suis pas amoureux.

Son regard glissa du visage de Violet à sa poitrine, s’y attarda, puis remonta. Il la dévisageait sans retenue, comme s’il pouvait la parcourir de sa langue.

— Monsieur Edward, vous m’avez fait venir pour écrire une lettre, n’est-ce pas ?

Ni son ton ni son expression ne trahissaient le moindre trouble.

Devant cette résistance, Edward sourit. Il leva lentement ses mains menottées et les abattit sur la table.

Le choc résonna dans la cellule.

— Je t’ai dit que tu allais l’écrire.

Sa voix, elle, ne souriait plus.

Il recommença. Puis encore. Comme si le premier coup ne lui avait pas suffi, il frappait la table de toutes ses forces, sans se soucier de se blesser.

— Monsieur Edward.

Les coups se succédaient, assourdissants.

— Monsieur Edward.

La peau s’ouvrit. Des gouttes de sang éclaboussèrent la table. Il continuait de frapper, dans une frénésie d’autodestruction.

— Edwar…

— AAAAAAAAAAAH !

Son hurlement déchira soudain l’air, pareil à celui d’un loup. La cellule tout entière sembla en vibrer.

On frappa à la porte. Violet tourna la tête et aperçut les gardes derrière la petite fenêtre, prêts à intervenir. Elle leva une main pour leur signaler que tout allait bien.

— Pourquoi personne ne m’écoute jamais ?

Edward regardait tour à tour de chaque côté, comme s’il s’adressait à des interlocuteurs invisibles.

— C’est pénible… Tu as de la chance, Violet. Nous avons fait les mêmes choses, mais toi, on te traite en héroïne. On t’écoute, n’est-ce pas ? Moi, non ! Une fois qu’on vous a collé l’étiquette de criminel, plus personne ne vous croit.

Ses mains jointes tremblaient légèrement.

— Dis-moi ce qui nous distingue ! Tu as tué plus de gens que moi, et c’est moi qu’on traite de criminel de guerre ! De criminel de guerre ! Tu sais ce que cela veut dire ? Mon pays a perdu. Alors les vainqueurs, l’alliance à laquelle appartenait le tien, ont décidé que nous étions des meurtriers. Et les dirigeants de ma patrie, qui louaient encore ma force et mes exploits un instant auparavant, m’ont aussitôt abandonné ! C’étaient leurs ordres, mais ils m’ont fait porter toute la faute. C’est absurde ! Je les hais ! On m’ordonne de tuer, et ensuite on me reproche d’avoir tué ! On me dit que c’est monstrueux ! Comment veux-tu que je leur pardonne ? Je ne peux pas ! Si l’on me donne quelque chose à manger, ce n’est pas à moi d’en répondre lorsqu’on découvre que je n’aurais pas dû l’avaler. La responsabilité appartient à ceux qui me l’ont donné ! Alors pourquoi me poursuivre ? Pourquoi me punir ? Je m’étais créé mon propre petit pays, je vivais tranquillement… Mais partout où je vais, on veut me punir. Je n’aime pas cela… J’ai peur des punitions… Dis-moi… Existe-t-il un pays où l’on peut faire ce qu’on veut sans être condamné ?

— J’ai voyagé dans de nombreuses régions, mais je n’en ai encore jamais trouvé.

Le ton de Violet n’avait pas changé.

Le sourire d’Edward s’élargit. Cette fois, il se mit à cogner la table avec ses genoux, comme pour lui faire sentir toute sa colère. Ses entraves tintaient à chaque mouvement.

— AAAAAAAAAAAH !

Il hurla de nouveau.

— AAAAAAAAAAAAAAAAAH !

Parfois, les gens tentaient de prendre le dessus sur autrui par les cris et la violence.

— Haah… Haah…

C’était un moyen simple, et souvent efficace.

— Je n’en peux plus…

Mais il ne fonctionnait pas avec tout le monde.

— Je n’en peux plus… J’en ai assez…

Violet ne réagissait pas.

— Pourquoi restez-vous tous là… comme des morts… sans m’écouter ?

Elle se contentait de l’observer de ses yeux bleus, impassible comme une poupée sans vie.

— Écoute-moi… Écoute, Violet. J’avais mes raisons. Vous ne voulez donc pas prendre le temps de les entendre ? Pour mon pays… Et pour la secte, aussi. Mes fidèles voulaient me donner leur force. Ils disaient qu’en mourant, ils deviendraient une partie de moi. Leur ferveur m’a ému. Je leur ai simplement demandé de me le prouver. Qu’y a-t-il de mal à cela ? Une fois leurs corps devenus une partie de moi, j’étais libre d’en faire ce que je voulais. Si je m’amuse à me couper une main, qui cela dérange-t-il ? Cela salit le sol, tout au plus. Et puisque c’est moi qui nettoie, cela ne regarde que moi ! C’est ma liberté. Notre liberté. Nous étions liés. Pour eux, mourir était la plus belle chose qu’ils pouvaient m’offrir. Et moi, j’étais heureux. C’est tout. C’était aussi de l’amour. Mais le juge n’a rien voulu entendre. Il ne faisait que m’accuser. J’aurais tant voulu qu’on m’écoute… Je t’envie, Violet. Tu es belle, ravissante… On ne te traite pas comme une ordure. On ne te dit pas que tout est de ta faute, que tu es irrécupérable… Mais c’est justement parce que tu es si belle que j’ai envie de te souiller. De te plaquer au sol, de déchirer tes vêtements, de t’entendre pleurer et crier. De te violer, puis de faire des trous dans ton corps. Violet Evergarden…

Il semblait soulagé d’avoir enfin tout dit. Ses yeux noisette se plissèrent avec douceur, et ses manières retrouvèrent leur affabilité. Sans les taches de sang sur la table, on aurait presque pu oublier la scène qui venait de se produire.

— Quelle différence y a-t-il entre elle et moi ?

Il avait tourné la tête pour poser cette question à quelqu’un qui n’était pas là.

Les sentiments qu’Edward nourrissait envers Violet étaient difficiles à démêler. Curiosité, désir, pulsions meurtrières, colère… Tout s’entrecroisait. Aucun de ces sentiments, pris isolément, ne suffisait à expliquer ce qu’il éprouvait.

Violet glissa la main dans sa veste et en tira un mouchoir. Décidément, elle semblait toujours avoir quelque chose de dissimulé sur elle. Elle le tendit à Edward.

— Je n’ai pas mal.

— Mais vous saignez.

— Je n’arrive vraiment pas à te comprendre… Tu vois bien mes chaînes. Je ne peux pas m’essuyer correctement. Puisque tu m’offres ce mouchoir, tu pourrais le faire pour moi ?

Violet posa le tissu sur ses mains.

— Desserrez les doigts, je vous prie. Je ne pourrai pas vous essuyer si vous gardez les mains ainsi.

Il les serrait si fort que ses ongles s’enfonçaient dans sa chair. À travers le mouchoir, Violet les prit doucement entre les siennes, comme pour les réchauffer. Peu à peu, la tension se relâcha.

— Cela faisait longtemps… qu’une jeune fille ne m’avait pas touché…

Sa voix était devenue rauque.

— Je ne suis pas une jeune fille.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu n’es pas un homme non plus.

— Ce n’est pas ce que je veux dire.

— Alors, qu’es-tu ?

Violet ferma les yeux. Ses cils dorés captèrent la lumière. Elle garda le silence, comme si elle peinait à ordonner ses pensées. Même ce geste avait quelque chose de beau. Edward avait raison sur ce point : tout en elle attirait le regard.

— Non… ce n’est pas cela.

Du moins, ce n’était que l’apparence des choses.

— Je suis…

Une ancienne militaire. Une jeune soldate.

— Je suis…

Une jeune femme au corps gracieux.

— Je suis…

Une beauté qui, comme la neige, dissimulait quelque chose.

— Une sorte de… vestige.

Violet ne se définissait ni comme une femme, ni comme un homme, ni même comme une personne.

— Un vestige…?

— Oui. Je ne suis pas ce que l’on peut appeler… une jeune fille. Comme vous l’avez dit, monsieur Edward, j’ai tué beaucoup de gens lorsque j’étais soldate. Je suis une meurtrière. Seulement… ce n’est pas le nom qu’on m’a donné. Voilà tout. En réalité, ma place devrait être ici. La seule différence entre nous… tient à la manière dont les autres nous désignent.

Edward cligna plusieurs fois des yeux.

— Tu reconnais que tu es une meurtrière ?

— C’est la vérité. Je ne l’ai pas oublié. Je ne l’ai pas non plus nié. La guerre est terminée, et pourtant… mon sac contient encore des armes.

— C’est surprenant… Alors, c’est cela ? Je m’imaginais que tu t’étais inventé une jolie nouvelle vie en faisant semblant que ton passé n’avait jamais existé. Parce que… regarde-toi…

Ses yeux creux fixaient Violet. Une seule silhouette s’y reflétait : des cheveux d’or, des iris plus limpides que la mer, des lèvres roses. Sous quelque angle qu’on la regardât, elle semblait avoir reçu toutes les faveurs des dieux.

— Tu es… belle.

Pour la première fois, elle lui adressa un mince sourire. Un sourire si tendu qu’on aurait presque pu l’entendre se fissurer.

— Les gens s’arrêtent souvent à ce qu’ils voient… Pourtant, les monstres n’ont pas tous des cornes.

Les mains de Violet étaient chaudes autour des siennes, mais ses paroles étaient glacées.

Un lourd silence s’installa.

— J’aimerais pouvoir te transmettre… cette douce ivresse que je ressens…

De nouvelles taches de sang gagnèrent le mouchoir. Edward venait de resserrer sa prise sur les mains de Violet.

— Dis-moi…

Le regard qu’il levait vers elle brûlait d’une ferveur nouvelle.

— Que penses-tu du fait de tuer ?

— J’ai appris ensuite que c’était quelque chose qu’il ne fallait pas faire.

— Et lorsque tu tuais, que ressentais-tu ?

— L’envie de… fermer les yeux.

— Te considères-tu comme les autres êtres humains ?

— Non.

— Parce que tu te crois exceptionnelle ?

— Non. Parce que je crois être quelque chose d’effroyable.

— Es-tu heureuse que la guerre soit terminée ?

— J’éprouve la satisfaction d’avoir accompli ma mission.

— Étais-tu heureuse lorsqu’elle a commencé ?

— Non.

— Pourtant, le champ de bataille t’appelle, n’est-ce pas ?

— Je ne retournerai plus… dans l’armée.

— Pourquoi ? Même si tu ne le souhaites pas, ton pays, lui, le souhaite. C’est déjà étrange qu’on te laisse rester à l’écart. Tu dois avoir de solides appuis. Mais ce petit jeu ne pourra pas durer éternellement.

— S’il le souhaitait, j’y retournerais. J’exerce mon métier actuel parce qu’il me l’a ordonné.

— Ordonné ?

— Oui.

— Cet homme… qui était toujours près de toi ?

— Oui.

— Je vois… Quel dommage. Dis-moi, quelle a été ta plus grande souffrance jusqu’à présent ?

— Je ne comprends pas très bien la souffrance.

— Alors, ton plus grand chagrin ?

— Je ne le comprends pas très bien non plus.

— Y a-t-il quelqu’un que tu détestes ?

— Je ne comprends pas très bien… la haine.

— Quelqu’un que tu aimes ?

— Je ne comprends pas très bien… l’amour.

— Tu n’as donc pas de sentiments ?

— Je ne sais pas.

— Pourquoi vis-tu ?

— Puisque je suis née, il ne me reste qu’à vivre jusqu’à ma mort.

— As-tu déjà voulu mourir ?

— Non.

— Et si je t’ordonnais de ne plus jamais toucher une arme ?

— Je refuserais.

— Tu aimes les armes ?

— Sans doute.

— Tu aimes faire du mal ?

— Non… Peut-être… Je ne sais pas.

— Tu es… mauvaise, alors ?

Pour cette question seulement, Violet se mordit la lèvre avant de répondre.

— Sans doute…

Edward ne parvenait plus à contenir son sourire.

— Que vais-je faire ? murmura-t-il. Que vais-je faire, Violet ?

— Y a-t-il un problème, monsieur Edward ?

— Je vais vraiment finir par tomber fou amoureux de toi.

— Ne vous méprenez-vous pas ?

— À quel sujet ?

— Nous nous ressemblons. Vous vous reconnaissez simplement en moi… et vous prenez ce sentiment de familiarité pour autre chose.

— Nous ne nous ressemblons pas. Moi, je cherche du plaisir dans le meurtre. Toi, tu es différente. Tu fonctionnes comme une machine. Poupée de souvenirs automatiques… Ce nom te va à merveille. La poupée la plus magnifiquement corrompue au monde. Moi, je ne suis qu’un ancien meurtrier qui tuait en pleine conscience. Rien d’aussi admirable que toi.

— Pourtant, je…

Elle inspira avant de poursuivre.

— Je n’hésiterais pas à tuer si l’on me l’ordonnait. Si mon maître me le demandait, je n’hésiterais pas.

Ses paroles n’avaient rien de feint.

— Je crois que nous nous ressemblons beaucoup. C’est pour cela que vous m’avez fait venir, n’est-ce pas ? Vous vouliez voir une autre version de vous-même… quelqu’un qui aurait emprunté un chemin différent. Monsieur Edward… je trouve regrettable que vous ayez consacré votre unique souhait à cela.

Edward secoua la tête. Ses joues pâles s’étaient empourprées, et ses yeux étaient grands ouverts.

— Je ne regrette rien.

Son regard brillait.

— Je ne regrette rien, Violet Evergarden !

Il éclata d’un rire aigu en se frappant les genoux.

— Alors, c’était cela ! Tu étais bien plus proche de moi que je ne le pensais. Et tu l’es encore. Je vois… Je vois… Ah, c’est donc cela… Pardonne-moi de m’être emporté tout seul. Tu es merveilleuse. Merveilleuse, Violet. Tu viens de me le prouver. Ce moment passé à parler avec toi… a été magnifique. Vraiment magnifique. Nous aurions dû nous rencontrer plus tôt. Et ailleurs que dans cette forteresse. Dans un endroit plus convenable pour un tête-à-tête.

— Non. Ce lieu… nous convient.

— Tu crois ?

— Oui. Monsieur Edward, notre temps est presque écoulé. À qui souhaitez-vous écrire ? Profitons des instants qui restent. Permettez-moi d’accomplir mon travail. Je suis ici… parce que vous l’avez souhaité.

Ces paroles n’éveillèrent aucun enthousiasme chez Edward. Il contempla avec rancœur la plume et le papier qu’elle tenait.

— Dis… Puis-je te tenir la main avec laquelle tu n’écris pas ?

— Je ne peux accéder à cette demande.

— Ne sois pas si froide. Tu peux bien me faire une petite faveur.

— Personne, dans cette prison, ne vous en a donc accordé ?

Edward acquiesça avec le sourire innocent d’un enfant.

— Si. Dans la mesure du possible, on accorde un dernier souhait aux condamnés à mort. Avant qu’ils ne meurent.

Violet ferma les yeux, puis abaissa le regard vers les doigts mécaniques qui tenaient sa plume.

— Je vois.

Elle avait prononcé ces mots du même ton qu’avec Chaser.

— Monsieur Edward, permettez-moi de vous poser de nouveau la question.

— Ah, pardon. Je n’y ai pas répondu, n’est-ce pas ?

— Non. À qui cette lettre s’adresse-t-elle, et que doit-elle contenir ?

— Je ne veux pas que les autres entendent. Je te le murmurerai. Elle s’adresse à une seule personne. Quelqu’un que j’ai vraiment voulu tuer… sans jamais y parvenir.

Il pointa un doigt vers le plafond.

— Dieu.

Violet ne lui répondit pas qu’une lettre ne pouvait être remise à un tel destinataire. Elle regarda dans la direction qu’il indiquait et cligna des yeux, comme si la lumière l’éblouissait.

Edward s’approcha, le visage près de son oreille.

— Écris-lui ceci…

Elle seule entendit les mots qu’il murmura.

Lorsqu’il eut terminé, il déposa un baiser sur sa tempe.

— Adieu, Violet.

Comme si l’instant avait été calculé, la sonnerie annonçant la fin de la visite retentit.

Violet sortit de la cellule avec une lettre cachetée. Aux gardes qui lui demandaient si tout allait bien, elle répondit d’un signe de tête. Chaser trouva inquiétant que son expression n’eût pas changé depuis son entrée. Une telle impassibilité lui paraissait presque artificielle.

Comme à l’aller, elles parcoururent ensemble les couloirs. Elles remontèrent l’interminable escalier, qui semblait cette fois conduire jusqu’au ciel, puis retrouvèrent l’extérieur.

Violet avait assuré qu’il était inutile de l’accompagner davantage. Chaser n’en avait pas moins insisté pour la reconduire jusqu’au portail.

La neige avait effacé les traces de son arrivée. À leur place s’étendait une couche blanche, immaculée.

La neige cachait vraiment tout. Les odeurs, les sons, et tout ce qui se trouvait sur son passage.

— Violet…

La jeune femme allait monter dans la voiture à cheval mise à sa disposition par la direction de la prison. À l’appel de Chaser, elle se retourna.

— Où… allez-vous maintenant ?

— Je vais retourner quelque temps au siège de ma compagnie postale. C’est… mon foyer, à présent.

— Je vois…

Ce n’était pas la question qu’elle voulait réellement poser.

— Dites-moi… À qui comptez-vous remettre la lettre de ce dément ?

— Je ne peux divulguer le contenu de mes échanges avec un client.

Un nuage blanc accompagna ces mots, qui avaient quelque chose d’amer.

— J’ai tout entendu. Pendant que vous étiez là-dedans, je surveillais la conversation depuis une autre pièce. Cela faisait aussi partie de mon travail. Violet… on ne peut pas remettre une lettre à Dieu. Jetez-la donc, cette lettre.

— Non.

Elle secoua la tête.

— Je le rencontrerai moi aussi un jour.

La façon dont elle serra la poignée du sac contenant la lettre fit mal à Chaser.

Pourquoi… Pourquoi ai-je autant envie de continuer à lui parler ? Elle est si différente de moi. Si belle, si mystérieuse… Elle a sûrement quelque chose de terrifiant, aussi. Et pourtant…

— Le dieu que vous rencontrerez… ne sera pas le même que le sien.

À bien la regarder, Violet n’avait d’une adulte que l’apparence. Ce n’était encore qu’une jeune fille, à peine plus âgée que les enfants de Chaser. Malgré la maturité qu’on lui prêtait, elle paraissait bien petite, debout sous la neige, exposée au froid.

— Vous croyez ?

— Oui. C’est… ce que je pense. Je ne sais rien de vous. Mais vous avez veillé sur moi pendant toute la descente, de peur que je tombe. Vous m’avez presque agacée à force de me surveiller. Moi… tant que les gens auxquels je tiens vont bien, j’ai tendance à considérer que tout va bien. Alors, quand viendra le moment de rencontrer Dieu… je le verrai certainement avant vous. Et s’il m’autorise à lui dire un peu ce que je pense… je lui raconterai que vous avez pris soin de moi. Je lui dirai que vous êtes quelqu’un de bien. Qu’il ne doit pas vous oublier. Je le lui dirai.

Elle gonfla fièrement la poitrine.

Violet allait-elle sourire ? Acquiescer en silence ?

Elle ne fit ni l’un ni l’autre.

— Chaser…

Pendant quelques secondes, son visage prit l’expression d’une enfant qui venait de retrouver sa mère, partagée entre le rire et les larmes.

— Merci.

Sa voix avait soudain retrouvé sa jeunesse.

— Violet…

La jeune femme souleva gracieusement sa jupe et s’inclina, les yeux baissés. Puis elle se retourna, monta dans la voiture et referma la portière.

L’appel de Chaser résonna dans le monde enneigé comme un adieu.

— Violet !

La voiture s’éloignait. Sa silhouette rapetissait et se confondait peu à peu avec les flocons.

— Violet ! Un jour, je vous demanderai d’écrire une lettre pour moi ! Alors, continuez ce métier jusque-là !

Même lorsque la voiture eut disparu, Chaser resta sur place.

La neige finirait peut-être par ensevelir aussi les sentiments auxquels elle ne savait donner de mots.

Devant elle, le monde dans lequel Violet venait de disparaître était simplement beau.

À l’intérieur de la voiture, la jeune femme passa la main dans ses cheveux pour en chasser les derniers flocons. Ils fondirent au contact de sa peau.

— Major…

Elle appelait celui qui comptait plus que tout.

— Major…

« Je veux vous revoir. Où êtes-vous ? »

Ce ne furent pas les mots qu’elle murmura.

— Donnez-moi un ordre, je vous en prie.

Voilà ce qu’elle désirait plus que toute autre chose.

La poupée détourna les yeux de la fenêtre et les ferma, absorbée dans ses pensées.

Il lui semblait entendre, au loin, les bruits familiers d’un champ de bataille.

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