VIOLET EVER T1 - CHAPITRE 6

Le major et la poupée tueuse automatique

—————————————-
Traduction : Raitei
———————————————–

Leidenschaftlich. À ce nom, chacun songeait aussitôt à une puissance militaire. Telle était l’image de ce pays.

Située au sud du continent, cette nation maritime avait établi ses principales villes le long des côtes. Le climat y restait doux presque toute l’année ; même en hiver, la neige était rare. La mer, ses produits et ses ressources naturelles constituaient le cœur de son activité économique et alimentaient son commerce extérieur. Leiden, sa capitale, était un port marchand renommé, une porte d’entrée pour les voyageurs et les marchandises venus des autres continents.

De nombreux pays dépendaient à tel point de ces échanges que leur économie n’aurait pas survécu à leur interruption. Aussi les richesses de Leidenschaftlich attisaient-elles toutes les convoitises. Son histoire était faite, pour l’essentiel, de batailles livrées aux envahisseurs. D’innombrables soldats ennemis, venus par la mer ou par les frontières, étaient tombés devant ses fortifications. À plusieurs reprises, pourtant, le pays avait été occupé.

Chaque fois, ses habitants s’étaient soulevés pour chasser les intrus et reconquérir leur patrie. Cet esprit de résistance était profondément ancré dans le peuple de Leidenschaftlich. Les conflits incessants avaient fait du renforcement de ses défenses une nécessité. Grâce au commerce, le pays découvrait les cultures et les armes étrangères, les adoptait avec souplesse et ne cessait de les perfectionner.

C’était ainsi qu’il était devenu une puissance militaire reconnue dans tout le continent.

Une famille y était établie depuis la fondation du pays : les Bougainvillea.

Leurs ancêtres étaient vénérés comme des héros nationaux. Leur histoire remontait à Ratchet, premier chef de la lignée, dont le talent à l’épée et le génie militaire avaient permis de repousser une multitude d’envahisseurs. En sauvant sa patrie, il avait sauvé d’innombrables vies.

Depuis lors, servir dans l’armée allait de soi pour les enfants de cette maison. La tradition n’avait pas changé : vingt-six générations s’étaient succédé à sa tête.

Cette histoire commence à un tournant de la vie de Gilbert Bougainvillea, vingt-sixième chef de la famille.

 

── ◇ ──

Gilbert Bougainvillea la vit pour la première fois dans le plus prestigieux hôtel de Leiden. Il y retrouvait son frère aîné, Dietfried, qu’il n’avait pas revu depuis plusieurs années.

Les Bougainvillea avaient en commun des cheveux d’un noir de jais, des yeux émeraude, de longs membres, une taille fine et de larges épaules. Dietfried portait les cheveux longs, retenus par un ruban. Le col de son uniforme blanc de la marine était grand ouvert, en dépit du règlement, et laissait apparaître une chaîne d’or.

— Hé, Gil. Tu vas bien ? Toujours cet air sinistrement sérieux… On dirait père.

Malgré leur parenté, Gilbert n’avait rien de l’allure de séducteur de son frère. Ses cheveux noirs étaient soigneusement peignés en arrière. Ses yeux, d’un vert plus doux que ceux de Dietfried, avaient l’éclat de véritables émeraudes. Aux expressions mobiles de son aîné répondait un visage austère, aux traits sculptés dans le marbre. Ses longs cils projetaient une ombre sur ses paupières souvent mi-closes. Ceux qui voyaient en lui un bel homme à l’air mélancolique ne se trompaient guère.

Comme pour marquer sa désapprobation envers la tenue de son frère, il avait boutonné son uniforme jusqu’au cou. Le tissu noir violacé, le col matelassé, les épaulettes bordeaux et la pièce d’étoffe plissée qui lui ceignait la taille composaient un ensemble sobre, à son image.

La suite occupait le dernier étage d’un immeuble de douze étages. Une nuit y coûtait l’équivalent d’un mois de salaire ordinaire. Les deux frères s’étreignirent longuement avant de prendre place sur un canapé. Ils n’étaient pas seuls : Dietfried avait amené plusieurs compagnons lors de son passage à Leiden. Installés au bar de la suite, ceux-ci buvaient et fumaient. Des volutes blanches s’enroulaient près du plafond.

— Tu n’as pas changé…

Gilbert considérait cette silhouette qui n’avait rien de militaire, puis les hommes qui l’accompagnaient, presque aussi négligés. Au milieu d’eux, sa propre tenue détonnait.

— Nous sommes en permission, tu sais. Contrairement à vous autres de l’armée de terre, nous nous accordons quelques libertés quand nous regagnons la terre ferme.

— Tu t’habilles ainsi même en mer. Et ces cheveux… Si père te voyait, il te les couperait au sabre.

— Quelle corvée. Heureusement qu’il est mort.

Dietfried avait voulu plaisanter. Gilbert, lui, lui lança un regard sévère. Son aîné y résista mal et soupira.

— Bon… pardon. Il a peut-être été un père admirable pour toi. Pour moi, c’était tout le contraire. Voilà tout.

— C’est pour cela que tu n’es pas venu à son enterrement ? Et que tu m’as laissé assumer seul sa succession ?

— Ce rôle te convient mieux, non ? Cette maison n’a jamais été faite pour moi, et je n’ai rien d’un chef de famille. Plutôt que de laisser notre glorieuse lignée pâtir de mon incompétence sous prétexte que je suis l’aîné, autant confier les rênes à quelqu’un de digne et de capable. Ne serait-ce que pour nos descendants. Allez, Gil. Tout cela commence à dater. Tu ne pourrais pas me pardonner ? Je ne veux pas passer nos retrouvailles à me sentir coupable. J’ai peut-être quitté la maison Bougainvillea, mais je veux rester ton frère. Parlons de choses plus agréables.

Gilbert se tut.

Chez les Bougainvillea, la tradition voulait que l’on s’engage dans l’armée de terre. La marine et l’armée de terre servaient certes le même pays, mais elles formaient deux institutions distinctes, souvent rivales. Le partage du budget militaire de Leidenschaftlich alimentait leur hostilité. L’argent et les intérêts provoquaient des conflits en tout lieu et en toute époque.

Dietfried avait été le premier de leur famille à choisir la marine. Il ne s’était pas contenté de s’y engager : il s’y était fait un nom, comptant sur son talent et ses propres exploits plutôt que sur la gloire de ses parents. Gilbert le savait. C’était précisément pour cette raison qu’une pensée revenait sans cesse le hanter.

C’est toi qui aurais dû leur succéder.

— Puisque tu es ici… tu pourrais rendre visite à mère. Je t’en prie. Aide-moi à arranger les choses entre vous.

Si son frère n’avait pas si obstinément refusé de faire face à la situation, tout aurait été plus simple.

— Notre famille est immense. Si je vais voir mère, il faudra aussi saluer nos sœurs, grand-mère et tous les anciens. Rien que d’y penser, je suis fatigué. Je les entends déjà me faire des reproches. Je finirais par leur crier dessus avant de partir.

Il s’était renversé sur le canapé, les jambes croisées avec désinvolture. Gilbert ne chercha pas à dissimuler son indignation.

— Ce sont les tiens. Ne peux-tu pas faire un effort pour t’entendre avec eux ?

— C’est justement parce que ce sont les miens que j’ai besoin de garder mes distances. Avec toi, c’est différent. Je peux te fréquenter sans difficulté. Les autres… c’est plus compliqué. Je te suis reconnaissant, Gilbert. Quand je suis parti dans la marine, toutes les attentes de nos parents se sont reportées sur toi. Et tu y as répondu. Si l’on me presse moins de revenir, c’est bien parce que tu as pris ma place avec brio. Alors, pour ta promotion, je suis venu aussi vite que possible. Nous sommes frères, après tout.

Son sourire espiègle, les yeux fermés, ne manquait pas de charme. Même Gilbert y était sensible. Dietfried était autoritaire, égocentrique, mais il possédait quelque chose qui attirait les autres. Il était toujours entouré, toujours respecté, et accueillait cette affection avec naturel. Gilbert, dont la rigidité l’empêchait de s’abandonner à l’affection, enviait parfois cet aîné qui semblait posséder tout ce qui lui faisait défaut.

— D’ailleurs, je t’ai apporté un cadeau.

Dietfried fit signe à l’un de ses compagnons. L’homme passa dans la pièce voisine et en revint avec un sac de chanvre.

— C’est l’arme que j’utilisais ces derniers temps. Je te la donne. Avec cela, tu ne tarderas pas à obtenir de nouvelles promotions.

Le sac fut déposé sans ménagement sur la table ovale qui les séparait. Quelque chose remua à l’intérieur. Gilbert se leva d’un bond et porta la main à son épée. Dietfried eut un sourire crispé.

— Du calme, Gil. Tout va bien. Ce n’est rien d’étrange. Enfin… peut-être un peu, si. Elle peut être difficile à manier, et dangereuse, mais tant qu’on ne lui donne pas d’ordre, elle reste tranquille. Ne va pas non plus t’imaginer des choses sous prétexte qu’elle est jolie. À ma connaissance, huit hommes ont essayé de se glisser dans son lit. Elle leur a arraché la gorge. Un sale caractère. Elle ne te servira pas de réconfort la nuit.

— Qu’y a-t-il dans ce sac ?

— Une arme. Utilise-la comme telle. Ne va pas y voir autre chose, ni t’y attacher. Compris ?

— Je te demande… ce qu’il y a à l’intérieur.

— Ouvre donc.

Cette invitation avait quelque chose de diabolique.

Gilbert dénoua la corde qui fermait le sac. Lorsque la toile retomba à sa taille, la créature qu’il découvrit lui évoqua, un bref instant, une princesse sirène.

— Nous ne lui avons pas donné de nom. Nous l’appelons simplement « toi ».

C’était une petite fille.

Ses vêtements, faits de cuir et de fourrure grossière, n’étaient plus que des haillons noircis de suie. Un collier lui enserrait le cou, comme une marque de servitude. Elle dégageait une odeur de pluie, de bête sauvage et de sang. Tout, sur elle, était sale. Mais ce n’était pas seulement une enfant couverte de boue qu’il aurait fallu laver.

Ce n’est pas possible… Elle ne peut pas être de ce monde.

Elle était d’une beauté irréelle.

Gilbert en eut le souffle coupé. Ses cheveux cendrés lui tombaient jusqu’à la taille et brillaient pourtant plus que l’or. Son visage était couvert d’égratignures. Sous ses mèches emmêlées, deux yeux bleus le fixaient : un bleu qui n’était tout à fait ni celui du ciel ni celui de la mer.

Ils se regardèrent sans bouger. Le temps semblait s’être arrêté.

— Allons, salue-le.

Dietfried lui saisit brutalement la tête pour la forcer à s’incliner. Gilbert écarta sa main et attira aussitôt l’enfant contre lui. Elle trembla entre ses bras.

— Ne brutalise pas une enfant ! Tu te livres au trafic d’êtres humains, maintenant ?

Il la serrait comme pour la protéger. La colère déformait son visage ; une veine saillait sur son front. Les conversations cessèrent dans la pièce. Seul Dietfried conserva son calme.

— Ne dis pas de sottises. Je n’ai pas besoin d’esclaves. De combattants, en revanche, oui.

— Alors, qui est-elle ? Qu’est-ce qui t’amuse tant à m’offrir une enfant ?

— Je viens de te le dire. Ce n’est pas une enfant, c’est une arme. Tu es d’une méfiance…

Gilbert la regarda. Elle devait avoir une dizaine d’années. Ses traits délicats et son expression pouvaient lui donner un air plus âgé, mais ses petites mains et ses épaules frêles ne laissaient aucun doute. En quoi était-elle une arme ? Ce n’était qu’une enfant, assez petite pour tenir aisément entre ses bras.

Sa colère s’effaça peu à peu devant la tristesse. Sans la lâcher, il se redressa et fixa son frère.

— Je l’emmène. Appeler cette petite… une arme… Je ne veux plus jamais te revoir.

Dietfried éclata de rire en se couvrant les yeux. Ses compagnons l’imitèrent.

Ces rires entouraient Gilbert, grossiers, répugnants, presque effrayants. Quelque chose clochait dans cette pièce. Il se sentait différent des autres, mais ce n’était pas seulement l’impression d’être un étranger.

On dirait… que c’est moi qui suis fou.

Il était le seul à réagir autrement. Si perverse que fût une conduite, elle pouvait paraître normale dès lors que la majorité l’adoptait. L’anormalité du plus grand nombre finissait par ébranler la raison de celui qui restait seul.

— Qu’y a-t-il… de si drôle ?

Dietfried se leva lentement, s’approcha et lui tapota l’épaule.

— Pardon, Gil. Je me suis mal expliqué. À première vue, n’importe qui réagirait comme toi. Et tu es un homme sérieux, un homme bien. Tu ne peux pas comprendre en la regardant que c’est une arme. Alors, je vais te montrer. Ce sera plus simple. Toi aussi, viens.

La petite fille se dégagea aussitôt des bras de Gilbert pour suivre Dietfried. Un instant, pourtant, elle parut hésiter en regardant son nouveau protecteur. À chacun de ses mouvements, ses yeux bleus semblaient laisser derrière eux une traînée de lumière.

Gilbert leur emboîta le pas. Ils entrèrent dans la pièce d’où le sac avait été apporté : une chambre luxueuse, dont le lit avait été repoussé contre le mur pour dégager le centre.

Cinq autres sacs de chanvre y étaient déposés.

Ils étaient assez grands pour contenir des hommes adultes.

Contrairement à celui de la jeune fille, ils se tordaient sans arrêt. Des plaintes étouffées, mêlées de paroles inintelligibles, en sortaient comme des cris de bétail. Leurs occupants avaient vraisemblablement été ligotés et bâillonnés.

Quel qu’en fût le motif, traiter des êtres humains de cette façon était indigne. Ceux qui pouvaient l’observer sans sourciller étaient mauvais, songea Gilbert. La folie du lieu semblait remonter de ses pieds jusqu’à sa gorge. Il parvint pourtant à parler.

— Qui sont-ils ? Pourquoi sont-ils attachés ? Explique-moi ce qui se passe…

Son cœur battait d’une façon malsaine, comme s’il pressentait ce qui allait suivre.

— Ah, oui. Les présentations d’abord. Ces ordures se sont introduites sur notre navire pendant une escale.

Du bout de sa chaussure soigneusement cirée, Dietfried poussa l’un des sacs.

— Ils cherchaient sans doute des objets de valeur. Ils ne connaissaient pas les lieux, sont tombés dans les cuisines et ont tué les trois cuisiniers qui s’y trouvaient pour les empêcher de parler. Pour nous, qui passons notre vie en mer, les repas comptent beaucoup.

Il prit de l’élan et frappa le sac du pied. Un cri en jaillit. Gilbert grimaça.

— Ils ont tué nos meilleurs cuisiniers, le chef compris. Des hommes que nous avions fait venir tout exprès pour travailler à bord. Tu imagines leur valeur ? On ne s’offre pas leurs services pour le prix d’une nuit avec une prostituée. Dans la marine, ce qui se passe sur un navire se règle selon les lois du bord. Nous sommes à terre, certes, mais les faits ont eu lieu sur mon bâtiment. Alors, ces règles s’appliquent. Je vais te montrer quelque chose d’intéressant… Sortez-les. Et donnez-leur des armes.

Les compagnons de Dietfried ouvrirent les sacs. Tout en maintenant les voleurs en joue, ils les libérèrent de leurs liens, puis remirent un couteau à chacun. Les cinq hommes, effarés, réclamaient des explications.

Dietfried les ignora et ouvrit les bras avec emphase.

— Que commence le jeu le plus mystérieux et le plus fascinant du monde ! Messieurs… Non, aucun gentleman ici. Pas de dames non plus. Alors, bande de salauds, voici la petite sauvage que j’ai trouvée sur un continent de l’Est !

La fillette suivit du regard le doigt qui la désignait, sans manifester la moindre émotion.

— Je suis tombé sur cette chose il y a environ un mois. Nous venions d’écraser une misérable flotte qui projetait d’attaquer l’un de nos ports de commerce. Une nuit, en pleine bataille, une tempête nous a frappés. Une catastrophe. Des navires alliés comme ennemis ont coulé près des côtes. Il paraît que les journaux en ont parlé. Je n’en savais rien : j’étais occupé à dériver.

Gilbert n’avait jamais appris que son frère avait failli mourir. Le récit se poursuivit trop vite pour qu’il puisse l’interroger.

— Avec quelques hommes, nous avons gagné une île déserte à bord d’un canot. Elle ne figurait sur aucune carte. C’est là que je l’ai trouvée. Toute seule, au sommet d’un grand arbre, à regarder au loin. Ses parents étaient-ils morts ? Avait-elle fait naufrage, elle aussi ? Je n’en sais toujours rien.

Dietfried ne connaissait donc rien de son identité.

— Elle n’est pas désagréable à regarder, non ? Dans une dizaine d’années, elle pourrait sans doute faire tourner la tête à tout un pays. Mais pour l’instant, ce n’est qu’une gamine. Et les gamines ne m’intéressent pas. Certains de mes anciens subordonnés, en revanche, avaient d’autres goûts. À peine débarqués, ils ont essayé de l’agresser. Après ce que nous venions de traverser, ils avaient encore de l’énergie pour cela… J’étais furieux. J’allais leur ordonner d’arrêter de me taper sur les nerfs, mais…

Il saisit la fillette par les épaules et la plaça devant les voleurs. Ses yeux bleus les examinèrent.

— Elle les avait déjà tués.

Il lui prit les bras par-derrière et les agita, mimant l’attaque d’une bête. Les voleurs eurent un rire nerveux devant cette enfant manipulée comme une marionnette. Que pouvait-elle bien leur faire ?

— Avec un bâton ramassé à ses pieds, elle a frappé l’un d’eux au cou. Puis elle lui a pris son pistolet et lui a tiré dans le cœur.

À l’expression de son frère, Gilbert comprit qu’il ne plaisantait pas.

— Nous avons fui. Il existe toutes sortes de peuples dans ce monde. Ce serait une erreur de nous croire les seuls capables de nous battre. Si une enfant était aussi forte, à quoi devaient ressembler les adultes ? Mais elle nous suivait. Jamais assez près pour nous attaquer, jamais assez loin pour qu’on la perde. Nous avons fait le tour de l’île. Nos nerfs étaient à bout. J’étais épuisé. J’ai fini par ordonner à mes hommes de préparer leurs armes, et j’ai crié : « Tuez-la ! » C’était à eux que je parlais. C’était elle qu’il fallait tuer. Seulement…

Son visage se glaça.

— L’instant d’après, elle les avait tous massacrés. Tous, sauf moi.

La rancœur perçait dans sa voix. Il baissa sur la fillette un regard provocateur.

— Ensuite, ce démon ne m’a plus quitté. Elle aurait pu me tuer à tout moment, mais elle ne le faisait pas. Impossible de lui parler. J’ai fini par comprendre qu’il n’y avait personne d’autre sur cette île. Tu imagines ce que c’est, d’avoir une tueuse pareille collée à toi ? J’ai perdu la tête. Je lui ai dit de me tuer. Mais elle s’est jetée sur un animal caché dans l’herbe. C’est là que j’ai compris : elle tuait parce que je le lui ordonnais. J’ai essayé plusieurs fois. Je désignais une bête, un insecte, et je disais « tue ». Elle obéissait aussitôt, comme une poupée mécanique. Avec les humains, c’est la même chose. Pourquoi m’a-t-elle choisi ? Je l’ignore. Peut-être aurait-elle obéi à n’importe qui. Ou peut-être a-t-elle reconnu celui qui commandait. Elle ne parle aucune langue, ne comprend presque rien, mais elle connaît l’ordre de tuer. Comme si elle n’avait besoin de rien d’autre. Alors, malgré mes craintes, je l’ai gardée près de moi en attendant les secours. Et je l’ai ramenée.

Pendant ce récit, les hommes s’étaient écartés du centre de la chambre. Dietfried remit un couteau à la fillette, bien trop grand pour sa petite main, puis la poussa vers les voleurs.

— Dietfried…

Gilbert refusait encore de croire à ce qu’il voyait.

— Ne fais rien d’insensé !

Il tendit un bras pour les arrêter. Dietfried sourit du bout des lèvres, désigna les hommes et adressa un signe de tête à l’enfant.

— Tue.

Gilbert allait lui saisir la main, mais la fillette s’était déjà dérobée.

L’ordre fut exécuté aussitôt.

Elle bondit comme un chat sur l’homme le plus proche et lui trancha la gorge, aussi nettement qu’on détache un fruit de sa branche. Le sang jaillit de son cou tandis que sa tête oscillait. Sans hésiter, elle prit appui sur son corps pour se propulser vers le suivant, enserra son cou entre ses jambes et lui planta le couteau dans le crâne. Un cri d’agonie résonna dans la chambre.

Elle s’empara de l’arme que sa seconde victime n’avait pas utilisée et se tourna vers les trois survivants. Ceux-ci comprirent enfin. Ils crièrent et se jetèrent sur elle, mais elle était déjà passée. Son petit corps glissait entre leurs jambes ; elle les frappait par-derrière, l’un après l’autre.

Elle était si légère, et pourtant ses coups avaient une force terrible. Gilbert avait reçu les meilleurs enseignements militaires, appris le combat et le maniement des armes ; il ne pouvait qu’admirer malgré lui une maîtrise qui dépassait la sienne. Elle semblait n’avoir ni poids ni centre de gravité. À chacun de ses bonds, du sang frais éclaboussait la pièce.

— Pitié… Arrête… Je t’en prie…

Le dernier homme avait perdu toute volonté de résister. Ses lèvres tremblaient.

— Je ne recommencerai plus… Je réparerai ce que j’ai fait… Ne me tue pas…

Peut-être répétait-il les supplications des cuisiniers qui s’étaient trouvés à sa merci. Il laissa tomber son couteau.

La fillette, son arme encore ensanglantée à la main, regarda par-dessus son épaule. Elle attendait une décision.

— Arrête ! cria Gilbert.

— Vas-y, ordonna Dietfried au même instant, passant son pouce devant sa gorge.

Elle entrouvrit les lèvres. Son regard allait d’un frère à l’autre, hésitant. Dietfried parut surpris, puis se mit à rire, visiblement satisfait.

— Tue.

Sans détacher les yeux de lui, elle leva le bras et ôta la vie au dernier homme.

Moins d’une minute s’était écoulée.

Elle respirait fort. De nouveau, elle se tourna vers eux. Elle ne disait rien, mais ses yeux semblaient demander : « Est-ce suffisant ? »

Qu’est-ce que… Qu’est-ce qui vient de se passer ?

Gilbert déglutit avec difficulté.

Est-ce réel ?

— Tu comprends, maintenant ? Ce n’est pas une simple enfant. Quand on sait s’en servir, c’est la meilleure arme qui soit.

Gilbert ne pouvait plus en douter.

— Mais elle me fait peur.

La fillette venait de tuer cinq hommes. Elle restait pourtant là, indifférente, dans l’attente d’un nouvel ordre.

— Elle me suit partout. Elle ne quitte pas celui qui la commande. C’est utile, mais une fois que je n’en aurai plus besoin, je ne pourrai pas m’en débarrasser. Pour se défendre, elle est imprenable. Je voudrais pouvoir l’utiliser, puis la jeter, mais c’est impossible. Elle a un don pour le massacre… pour le combat, plutôt. Prends-la, Gilbert. Je te la donne. Comme c’est une fille, il y aura sans doute quelques soucis certains jours du mois, mais tu sauras bien te débrouiller.

Son sourire était forcé. Gilbert comprit alors à quel point Dietfried était terrifié.

— Tu es plus doué que moi pour cela, de toute façon.

Son frère cherchait désespérément à lui confier une vie qu’il ne savait plus comment gérer. La promotion n’avait été qu’un prétexte pour le faire venir.

— Tu vas l’emmener, n’est-ce pas, Gilbert ?

De nouveau, son cœur se serra désagréablement.

 

── ◇ ──

Finalement, Gilbert emmena la fillette.

Il éprouvait de la compassion pour ce frère si sûr de lui, qui avouait pour la première fois avoir peur. Mais surtout, il ne voyait rien de bon à laisser l’enfant entre ses mains.

— Adieu, petit monstre. Voici ton nouveau maître.

Dietfried lui tapota la tête. Jusqu’au bout, il ne l’avait pas traitée comme un être humain.

Elle suivit Gilbert sans un mot, se retournant plusieurs fois. Il lui avait pris la main. En découvrant qu’elle était pieds nus, il la couvrit de sa veste et la porta, avant de s’immobiliser au milieu de la rue.

Leiden n’avait pas changé. Après ce qui venait de se produire, la ville brillait toujours avec une intensité presque aveuglante, comme s’il faisait encore jour. Rien de la tuerie n’avait filtré au-dehors. Si l’on retrouvait les cadavres, ce serait probablement ailleurs. Peut-être ne les retrouverait-on jamais. Son frère savait étouffer ce genre d’affaire.

« Ne t’avise pas de la déposer dans un orphelinat. Si elle y provoque un massacre, ne viens pas m’en rendre responsable. »

L’avertissement de Dietfried résonnait dans sa tête.

Après ce qu’il avait vu, Gilbert n’envisageait pas un instant de la laisser hors de sa surveillance. Pourtant, l’enfant qui le regardait comme une énigme n’était rien d’autre, à cet instant, qu’une malheureuse orpheline.

Elle a tué cinq hommes aujourd’hui.

Qu’allait-il faire de ce petit démon ?

En apparence, Gilbert et Dietfried étaient différents. Au fond, ils se ressemblaient. Tous deux s’appuyaient sur les faits, analysaient les circonstances et cherchaient la meilleure façon d’y répondre. Leur part d’humanité était réelle, mais la vie militaire leur avait donné une froideur tout aussi profonde.

Il ne la confierait à personne. Il ne pourrait pas davantage la négliger. Dès lors qu’il acceptait de la considérer comme une arme, la suite devenait évidente.

Il devait apprendre à s’en servir.

 

── ◇ ──

Leidenschaftlich était alors en guerre contre plusieurs pays du continent et menait des campagnes à l’étranger. Depuis toujours, les hommes se battaient pour l’eau, les combustibles, les terres ou la religion. Les causes de ce conflit étaient multiples, mais l’objectif principal de Leidenschaftlich était de défendre son commerce maritime contre les invasions et les tentatives d’accaparement étrangères.

Les guerres entre grandes puissances étaient simplement appelées guerres continentales. Celle-ci avait commencé lorsque les pays du Nord avaient envahi les territoires du Sud, empiétant sur leurs zones économiques pour en exploiter illégalement les ressources et les occuper.

Du point de vue du Nord, il s’agissait d’une nécessité.

Depuis longtemps, les deux régions échangeaient marchandises et services. Pauvre en ressources naturelles, le Nord dépendait de plus en plus du commerce avec le Sud. Celui-ci, conscient de cet avantage, avait progressivement augmenté ses prix. Lorsque le Nord avait réclamé des conditions plus raisonnables, ses partenaires avaient menacé de rompre les échanges.

Le Sud avait donc pris l’initiative d’imposer sa domination économique. En réponse, les pays du Nord, indignés, avaient choisi la conquête. Ils s’étaient unis pour multiplier les invasions et les destructions.

Le conflit aurait encore pu rester circonscrit à ces deux régions. Mais, au même moment, une autre guerre avait éclaté : une guerre sainte entre l’Est et l’Ouest.

À l’origine, les pays de ces régions formaient une seule nation, unie par une religion commune. Bien qu’ils vénérassent le même dieu, leurs pratiques et leurs interprétations des textes avaient fini par diverger, jusqu’à provoquer la séparation de l’Est et de l’Ouest.

L’Ouest s’était allié au Sud. L’Est, qui entretenait des liens étroits avec le Nord, avait soutenu son invasion. L’Alliance du Nord-Est exigeait une révision des accords commerciaux imposés par le Sud et la cession des lieux de pèlerinage détenus par l’Ouest. La Ligue du Sud-Ouest réclamait réparation pour les agressions subies et affirmait sa volonté de résister.

Ainsi, le continent entier avait sombré dans la guerre.

Leidenschaftlich était la clef de voûte du Sud. Première puissance commerciale du continent, elle en était aussi l’une des grandes forces militaires. Sa chute aurait entraîné la défaite des pays méridionaux, puis leur soumission au Nord. Son importance en faisait une cible de choix.

Aucun camp ne pouvait se permettre de perdre.

Les forces de Leidenschaftlich comprenaient des unités chargées de la défense du territoire, une marine opérant jusqu’à l’étranger et une armée de terre. L’aviation relevait à la fois de la marine et de l’armée de terre. Dès son engagement, Gilbert avait intégré les troupes offensives de cette dernière.

Les relations avec le Nord s’étaient dégradées à cette époque. Envoyé au front à dix-sept ans, il y avait passé près de huit années, ne revenant au pays que quelques fois par an.

Sa récente promotion au grade de major récompensait ses exploits tout en répondant aux attentes attachées à son nom.

Il avait momentanément quitté le front pour les formalités et les cérémonies liées à cette nomination. Rencontrer la fillette à cet instant pouvait passer pour un signe du destin : cette arme lui ouvrait la voie vers de plus hautes fonctions.

Il décida de l’intégrer à l’unité dont on venait de lui confier le commandement. Cette formation devait réunir des soldats d’exception, capables de mener des opérations secrètes à l’écart des forces principales, en prévision de la bataille décisive contre le Nord.

C’était le cadre idéal pour former cette enfant aux talents d’assassin tout en la gardant près de lui. Restait son âge. Même dans sa propre unité, il ne pouvait enrôler une enfant qui n’avait pas l’âge de servir. Certains s’opposaient d’ailleurs à ce qu’une fillette fût mêlée de si près à la vie militaire. Pour obtenir l’autorisation nécessaire, il devait la présenter aux autorités supérieures comme Dietfried l’avait présentée à lui.

Quelques jours après sa demande, il reçut l’autorisation d’organiser une démonstration privée sur le terrain d’entraînement. Il s’agissait de déterminer si l’enfant pouvait réellement être employée comme une arme.

Gilbert fut surpris de cette rapidité. Mais sa réputation l’avait précédé. Ses supérieurs savaient qu’un jeune major à la tête d’une famille aussi influente ne ferait pas une telle proposition à la légère. La confiance qu’il avait acquise avait emporté leur décision.

Cependant, plus la lumière était vive, plus l’ombre s’étendait.

Le jour venu, Gilbert et la fillette se présentèrent dans la salle d’entraînement de la base de Leiden, un vaste bâtiment rectangulaire consacré surtout au combat au corps à corps.

Il avait prévu de montrer ses capacités à quelques personnes seulement. Même sans tuer, ses seules prouesses physiques auraient suffi à impressionner. Mais la démonstration avait été transformée en spectacle.

— Ces amateurs de massacres…

Des rideaux sombres occultaient les fenêtres. Un grand tapis sale recouvrait le sol. Dix condamnés à mort avaient été amenés, parmi lesquels des hommes coupables de viols et de meurtres, ou de vols ayant entraîné la mort. L’enfant devait les affronter seule.

C’était comme si l’on avait voulu dire à Gilbert : si ce que vous prétendez est vrai, dix criminels ne devraient pas lui poser de difficulté.

Or les Bougainvillea, Gilbert compris, appartenaient précisément à la faction qui condamnait ce genre d’épreuve.

Dois-je exiger qu’on annule ?

Il bouillonnait de colère.

Non… Mais…

Il ne voyait pas d’autre moyen de l’élever en la gardant près de lui. Il était soldat ; elle savait tuer. Pour rester à ses côtés, elle devait prouver sa valeur et gagner sa place. À quoi bon hésiter maintenant ? Sur le champ de bataille, elle ne ferait pas face à dix hommes, mais à des milliers de soldats autorisés à massacrer au nom de la guerre.

Celui qui devait affermir sa résolution, ce n’était pas elle. C’était lui. Il lui fallait devenir capable d’utiliser cette arme.

Quelque chose tira sur son bouton de manchette.

— Qu’y a-t-il ?

La fillette le regardait. Il ne pouvait rien lire sur son visage impassible. Ses grands yeux bleus semblaient examiner l’attitude de son nouveau maître. S’inquiétait-elle pour lui ?

— Tout va bien.

Elle ne comprenait sans doute pas, mais il lui parla doucement. Elle resta immobile un instant, puis tira de nouveau sur sa manche.

Il crut comprendre : « Si vous avez un ordre à me donner, faites-le. »

Un sourire amer lui vint.

— Cela ira. Pour le moment…

— Gilbert !

Il se retourna.

— Hodgins.

Un homme de son âge s’approchait avec un sourire insouciant. Tout, chez lui, évoquait l’aisance en société et le succès auprès des femmes. Il avait un beau visage aux traits virils, des yeux légèrement tombants et une chevelure rousse aux ondulations souples. Son uniforme était usé, et une étoffe à carreaux pendait à sa ceinture. Il portait pourtant la même tenue que Gilbert, mais les deux hommes donnaient une impression radicalement différente.

— Bon sang, que je suis content ! Tu es vivant ! Cela faisait une éternité. Et te voilà major, en plus !

Il lui asséna plusieurs tapes sur l’épaule. Déséquilibré, Gilbert pencha en avant.

— Tu me fais mal. Arrête donc.

Il dut le répéter plusieurs fois. Tels étaient ces deux vieux amis.

La fillette observait Hodgins avec méfiance. Puis, comme si elle avait conclu qu’il ne voulait aucun mal à son maître, elle lâcha le bouton de manchette.

— Pardon, pardon. Je viens de recevoir une décoration. En saluant les autres, j’ai appris que tu te trouvais dans une situation un peu particulière. J’ai demandé à mon supérieur de me laisser venir. Alors ? Tu vas bien ? Tu manges correctement ? Toujours pas de fiancée, j’imagine ?

— Tu le vois bien.

— Cette froideur… Cela faisait si longtemps qu’elle m’avait presque manqué. C’est étrange. Alors, à défaut d’une épouse, tu t’es trouvé une fille ?

Hodgins s’accroupit pour se mettre à la hauteur de l’enfant.

— Comment t’appelles-tu ?

Silence.

— Pas bavarde, la petite.

— Elle n’a pas encore de nom. C’est une orpheline. Personne ne l’a instruite, et elle ne comprend pas ce qu’on lui dit.

Gilbert avait détourné la tête sans s’en rendre compte. Ces mots lui faisaient mal.

— C’est terrible… Elle est si jolie. Trouve-lui donc un nom qui lui convienne. Qu’en dis-tu ?

L’enfant ne répondit pas davantage. Dans ses yeux bleus, Hodgins aurait presque pu entendre les rouages d’une machine à calculer. Elle semblait avoir isolé une cible et s’employer à déterminer ce qu’elle représentait.

— Tu vas finir par me gêner à me regarder ainsi… Dis, Gilbert. On m’a expliqué la situation, mais tu es certain de vouloir cela ?

— Vouloir quoi ?

Hodgins se releva en époussetant son genou. Il était plus grand que lui ; Gilbert dut lever les yeux.

— Il est encore temps de renoncer. Tu vas vraiment laisser cette enfant participer à une tuerie ? Les supérieurs s’en réjouissent peut-être, mais je ne tiens pas à voir une future beauté se faire massacrer.

— Ce n’est pas ce qui m’inquiète. Viens. Il est temps de rejoindre les gradins.

— Gilbert…

Il se tourna vers la fillette, qui avait suivi leur échange sans y prendre part.

— Tu y arriveras, n’est-ce pas ?

La question n’avait aucun sens : elle ne pouvait pas lui répondre. Il avait pourtant besoin de l’entendre.

— Tu vas… t’en sortir.

À la regarder, sa résolution vacillait. Les paroles de Hodgins avaient ravivé sa culpabilité. Mais il devait tout ravaler, s’accrocher à cet avenir dans lequel elle pourrait rester avec lui.

Dès l’instant où je t’ai prise dans mes bras, nos destinées se sont liées.

Il fallait qu’elle obtienne le droit d’exister dans ce monde qui n’avait pas de place pour elle.

— Je te regarderai de là-haut.

Il la laissa auprès de l’arbitre et gagna les gradins les plus élevés. Hodgins s’assit à côté de lui comme si cela allait de soi, sortit une cigarette et lui en proposa une. Gilbert l’accepta en silence. Il l’alluma au bout incandescent de celle de son ami.

— Cela faisait longtemps.

— Avec une enfant près de toi, ce n’est pas facile de fumer.

— Elle semble habituée. Mais elle tousse parfois. Je n’y arrivais plus, en la voyant ainsi.

Hodgins posa sur lui un regard attendri.

— Tu as toujours été comme cela ? Tu t’es drôlement adouci. Tu devrais acheter une maison. Cette vie te conviendrait peut-être mieux que tu ne le crois.

— Voilà un conseil étonnant de la part d’un homme qui n’a aucune intention de se marier.

— Que veux-tu ? J’aime trop mon prochain pour me consacrer à une seule personne ! Bon, je te le redemande : cette petite est vraiment aussi forte que tu l’as annoncé ?

— Oui.

— Tu pourrais au moins réfléchir une seconde !

— Même moi, je ne pourrais pas la vaincre. Toi non plus. Si vous étiez tous deux désarmés, ce serait peut-être différent.

— Tu plaisantes ? Je ne vais quand même pas perdre contre une enfant. Et je te rappelle que, si j’aime les femmes, je ne les ménage pas lorsqu’elles sont mes ennemies.

— Ta détermination n’est pas en cause. C’est elle qui sort de l’ordinaire.

Hodgins se pencha pour observer l’enfant. Le superviseur lui présentait des armes : fusils, épées, arcs… Elle pouvait choisir librement. Après une courte hésitation, elle prit une petite hache, puis un couteau et une arbalète maniable d’une seule main.

Des rires s’élevèrent. Une si petite silhouette encombrée d’armes si différentes ! Mais lorsqu’elle fixa l’arbalète à son bras et effectua un tir d’essai sans la moindre difficulté, le silence se fit. Puis les murmures reprirent, d’une autre nature.

— Plus l’arme est puissante, mieux cela vaut, je suppose.

Peu à peu, chacun prenait conscience de ce que cette jolie créature avait d’inhabituel.

Gilbert avait expliqué qu’elle n’agissait qu’à l’ordre de tuer. Ses supérieurs avaient exigé que l’arbitre le lui donne lui-même, afin de s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’une supercherie.

Il n’y a aucun trucage. Mais s’il faut en passer par là pour qu’ils reconnaissent sa force…

On libéra les prisonniers de leurs entraves et on leur remit des matraques. Ces armes n’avaient ni le tranchant ni la puissance de la hache, mais leurs porteurs n’étaient pas du genre à reculer devant une enfant.

Ils étaient dix contre une. Même avec un fusil, elle aurait été perdue une fois ses munitions épuisées ; perdre sa hache reviendrait au même.

— Alors ? Sur qui mises-tu ?

— Quoi ?

— Le pari. Qui va gagner ? Après ce que tu m’as dit, je mise sur la petite. On parie des cigarettes. En ce moment, les marchandises valent plus que l’argent.

— Fais ce que tu veux. Je n’en ai pas.

— Je t’en prête. Mets-en cinq sur elle, toi aussi. Si elle gagne, on triple la mise. Si elle perd, tu m’offres un repas. Avec les boissons.

— Je n’ai pas besoin de cigarettes.

— Mon pauvre Gilbert… Elles servent à obtenir autre chose. Des informations, des objets de valeur. Si l’on gagne, achète donc de vrais vêtements à cette petite. Ses haillons lui permettent peut-être de bouger, mais ils n’ont rien de joli.

Il quitta sa place sans attendre de réponse.

Gilbert n’en fut même pas surpris. Hodgins était exactement le genre d’homme à parier sur une enfant juste après avoir déclaré qu’il ne supporterait pas de la voir mourir.

À son retour, les gradins étaient presque pleins. L’arbitre s’avança sous les regards des soldats. Nul ne prit la peine d’expliquer l’origine ou le but de l’épreuve. Il demanda seulement l’accord de Gilbert, qui acquiesça.

L’enfant et les prisonniers furent placés aux extrémités opposées de la salle.

— Commencez !

Une excitation contenue emplissait l’air.

Les condamnés souriaient en regardant la fillette.

Aucun ne se précipita sur elle. Après avoir été entravés si longtemps, ils goûtaient la liberté de leurs mouvements. En finir trop vite leur aurait sans doute paru ennuyeux.

La petite ne bougeait pas non plus. Le superviseur lui avait pourtant ordonné de tuer. Elle restait là, hache à la main, immobile comme une figurine.

— Ce n’était donc qu’un mensonge. Nous faire venir pour une chose aussi ridicule…

L’homme qui venait de parler ne se souciait pas que Gilbert l’entende.

— Une enfant ne peut pas vaincre des adultes. Arrêtez donc cela. La pauvre…

— Les Bougainvillea sont tombés bien bas. Chercher à attirer l’attention avec une pareille farce…

— Quelle perte de temps.

Autour d’eux, les commentaires se multipliaient.

— Gilbert ? appela Hodgins, inquiet.

Il ne répondit pas. Rien ne trahissait son trouble.

Pourquoi ne bouge-t-elle pas ?

Elle tenait fermement sa hache. Elle n’avait pas abandonné l’idée de combattre.

Tout à l’heure, elle a pris ces armes sans hésiter. Elle n’a pas peur non plus. Il lui manque quelque chose. Mais si ce n’est pas l’ordre… quoi ?

Le plus grand des prisonniers se détacha du groupe. Il avançait vers l’enfant en riant, faisant tournoyer sa matraque. Elle ne bougea toujours pas.

— Gilbert ! Elle va se faire tuer !

À la voix presque criée de Hodgins, la fillette eut un léger tressaillement et leva les yeux vers les gradins. Parmi tous les soldats, ses yeux bleus trouvèrent aussitôt le regard vert de Gilbert.

— Va les arrêter ! Dépêche-toi !

Leurs regards se rencontrèrent. Une seconde, Gilbert eut l’impression que leurs cœurs battaient au même rythme. Le sien résonnait si fort qu’il n’entendait presque plus rien d’autre.

Le temps ralentit. Hodgins criait près de lui ; les officiers continuaient leurs remarques. Les voix lui parvenaient, mais tout semblait se dérouler au ralenti. Il voyait l’homme s’approcher de l’enfant, réduire la distance qui les séparait.

Dans ce danger imminent, elle ne regardait que lui.

L’arbitre pouvait répéter son ordre autant qu’il le voulait. Pour elle, il n’existait pas.

C’est celui qu’elle a choisi… qu’elle regarde.

Gilbert prononça le mot.

— Tue.

Il avait parlé assez bas pour n’être entendu que de ses voisins. Sa voix atteignit pourtant l’enfant.

La hache fendit l’air.

Sa lame mesurait une quinzaine de centimètres et prolongeait un manche de bois. La fillette l’avait lancée d’un geste presque désinvolte. L’arme tournoya en décrivant une courbe nette. Aucun doute n’avait troublé son mouvement : elle savait exactement comment répondre à l’adversaire qui fondait sur elle.

— Ah…

Ce son dérisoire échappa au prisonnier. Dans les gradins, les bouches s’ouvrirent de stupeur.

— AAAAAH !

La hache s’était fichée dans son front. Du sang lui coulait sur le visage.

— Aah… AAAAAAAAAH !

La fillette leva aussitôt son arbalète. Le carreau frappa le manche de la hache et enfonça davantage la lame. L’homme hurla encore, puis s’effondra en arrière.

Plus personne ne parlait.

Sans un regard pour les spectateurs, elle s’avança vers le corps agité de convulsions. Un second carreau lui traversa la poitrine et mit fin à ses souffrances.

Un meurtre précis. Impitoyable. Mécanique.

Elle récupéra sa hache et la secoua vers le sol pour en chasser le sang et la graisse. Puis elle reprit les carreaux afin de les réutiliser, avec l’aisance de quelqu’un qui avait répété ce geste d’innombrables fois. Immobile, elle n’avait été qu’une enfant. En mouvement, elle devenait une chasseuse accomplie.

Personne n’avait imaginé que le sang des condamnés souillerait le tapis. Désormais, tous comprenaient qu’il allait en être couvert. Une jeune soldate capable de marquer l’histoire militaire de Leidenschaftlich était en train de naître sous leurs yeux.

Cette intuition les effraya. Les regards se tournèrent vers Gilbert.

Il se leva, s’appuya contre la rambarde et cria de toutes ses forces :

— Tue !

La petite se remit en mouvement comme une poupée automatique. Elle accéléra, abaissant son corps au ras du sol, puis lança de nouveau sa hache, encore luisante de sang. L’arme atteignit un autre prisonnier à un point vital.

Les survivants se séparèrent. Certains s’enfuirent ; d’autres, malgré leur panique, s’avancèrent avec leurs matraques. Ceux qui tentaient de fuir furent abattus de plusieurs carreaux dans la tête. Les autres se regroupèrent et encerclèrent la fillette. Ils voulaient la coincer, lui prendre ses armes et la battre à mort.

Ce fut une erreur.

Un instant, leurs corps la cachèrent. Puis des cris s’élevèrent et les hommes tombèrent au sol. Leurs chevilles avaient été entaillées à répétition. Rien dans ces coups n’était laissé au hasard. Sa souplesse lui avait permis de frapper sous leur garde.

Elle se redressa au milieu des corps, un couteau à la main, pareille à une fée née de pétales de sang.

Un homme essayait de s’éloigner en traînant les jambes. Elle le rejoignit, lui saisit la tête par-derrière et lui trancha la gorge. Le geste avait la précision routinière d’un cuisinier préparant un poisson ou une volaille. Puis elle se tourna vers les autres, qui attendaient leur tour.

Elle les tua un à un. Lorsque son couteau devint inutilisable, elle prit leurs matraques.

— Non ! Non ! Ne me tue pas !

— C’est un monstre ! Au secours ! Aidez-nous !

— NOOOON !

Une matraque par homme. Elle les utilisait jusqu’à les briser, puis en prenait une autre.

Les visages disparaissaient sous les coups. Dans les gradins, des soldats pourtant habitués aux morts du champ de bataille vomirent ou détournèrent les yeux.

Gilbert, lui, regarda jusqu’au bout. La main crispée sur son épée, il réprimait ses émotions et s’interdisait de fermer les yeux.

L’enfant devait être la proie de ce jeu meurtrier. Mais il n’avait pas davantage souhaité qu’elle en fût la seule survivante.

Lorsque tous les condamnés furent morts, elle fixa le superviseur, qui avait gardé son fusil à la main. Était-ce insuffisant ? Allait-elle continuer ?

L’homme la mit en joue. Rien ne garantissait qu’il puisse l’abattre.

Quelle que fût l’arme opposée à cette fillette, les chances de l’emporter paraissaient infimes. Sa maîtrise du combat compensait sa petite taille et la faiblesse relative de son corps. La technique dépassait la force brute.

Où avait-elle appris tout cela ? Qu’avait-elle été jusque-là ? Même si elle avait pu parler, on n’aurait sans doute obtenu aucune réponse satisfaisante.

Ses talents d’assassin étaient indéniables. Elle pouvait imposer sa volonté par le massacre, sans que le nombre de ses adversaires y change quoi que ce soit. Les spectateurs, fascinés, finirent par applaudir.

C’était un prodige. Si des dieux présidaient à la mort, ils devaient l’aimer tout particulièrement.

La petite tueuse leva les yeux vers celui dont elle avait exécuté l’ordre. Le bleu et le vert se rencontrèrent de nouveau.

— Arrête.

Gilbert secoua la tête dans sa direction. Elle lâcha la matraque et s’affaissa sur les genoux.

Assise dans le sang, elle respirait profondément, comme si elle cherchait à saisir chaque bouffée d’air. Le sang et la graisse la couvraient, mais ses petites lèvres qui s’entrouvraient et se refermaient étaient celles d’une enfant.

Cela ne faisait que la rendre plus effrayante.

Hodgins avait d’abord été horrifié par le calme de Gilbert. Puis il avait remarqué sa pâleur et le tremblement de son poing serré. Il en avait éprouvé un certain soulagement.

D’ordinaire, il aurait cherché une plaisanterie pour détendre l’atmosphère. Mais ses propres mains tremblaient. Il se contenta de tapoter le dos de son ami.

— C’est une sacrée découverte, major Gilbert.

Gilbert ne répondit pas.

Cette expérience lui avait appris deux choses. La première était que l’enfant possédait une force sans égale, une force monstrueuse.

La seconde, qu’elle n’obéissait qu’à lui.

 

── ◇ ──

La démonstration agita toute l’armée de Leidenschaftlich.

Peu après, Gilbert reçut de nouvelles instructions. Son supérieur lui annonça la création de l’unité dont il prendrait le commandement. Conformément au projet initial, elle fut baptisée Force offensive spéciale de l’armée de Leidenschaftlich. Il devait la conduire à la bataille décisive qui se préparait.

Une autre mission lui incombait : perfectionner une arme secrète, absente des registres du personnel.

Leidenschaftlich reconnaissait la fillette comme un armement, non comme une personne. Son utilisateur était Gilbert Bougainvillea. Aucun nom n’était inscrit.

En réalité, l’unité entière avait été créée autour d’elle.

La journée passa dans les préparatifs, les démarches et les échanges nécessaires à la formation de la troupe. Gilbert accueillit officiellement l’enfant comme sa subordonnée. Il lui était interdit de s’approcher des portes du quartier général, mais elle pouvait circuler à l’intérieur de l’enceinte.

Elle n’existait pas en tant qu’être humain dans les registres. Elle serait pourtant, désormais, toujours à ses côtés.

Suivant le conseil de Hodgins, il parvint à convaincre une femme officier, malgré sa frayeur, de s’occuper de ses besoins quotidiens. La petite se fit couper les cheveux et reçut un uniforme neuf. Elle devint bientôt le sujet de toutes les conversations. Certains se rendaient jusque dans la chambre de Gilbert pour l’apercevoir.

Un mot suffisait à chasser les subalternes.

Avec les supérieurs, il devait se montrer plus prudent. Plusieurs la dévisageaient d’une façon qui lui déplaisait profondément. Chaque jour lui apportait son lot de soupirs.

Ce que je fais est terrible.

Elle n’était pas comme les autres. Sa force était anormale, et elle pouvait massacrer plusieurs personnes sans hésiter. Mais c’était aussi une petite fille. Le nombre de ses victimes ne changeait rien à cela. Si elle ne parlait pas, c’était parce que personne ne le lui avait appris.

Même si elle est un monstre… ai-je le droit de me servir d’elle ainsi ? De la traiter comme une arme ?

Il avait lui-même provoqué cette situation. Pourtant, sa résolution vacillait.

Mais à qui pourrais-je la confier ?

Le problème était bien réel. Il repoussa les reproches de sa conscience et les enfouit aussi loin que possible. S’il pouvait faire quelque chose pour elle, se disait-il, c’était la transformer en soldate d’exception.

Après tout, elle était cette enfant guerrière envoyée par le ciel, qui ne réclamait que ses ordres.

 

── ◇ ──

La cérémonie du départ avait eu lieu. Le soir précédant leur affectation au front, Gilbert décida de parler à la petite dans leur chambre.

Dans ses vêtements de nuit, elle avait l’air d’une enfant comme les autres. Ses cheveux d’or défaits tombaient, doux comme de la soie. Dès le lendemain, ils seraient de nouveau tachés de sang.

Il la fit asseoir sur le lit et s’agenouilla devant elle pour placer ses yeux à hauteur des siens.

— Écoute. Demain, tu partiras avec moi sur le champ de bataille. Je vais me servir de ta force. Tu ne comprends sans doute pas pourquoi tu dois faire tout cela… ni pourquoi tu es avec moi après avoir quitté mon frère.

La fillette l’écoutait sans un mot.

— Tu ne sais rien, à part te battre. Et j’en profite. Alors, toi aussi, profite de moi. Ce que tu veux. De l’argent, une position… Prends-moi tout ce dont tu as besoin. Apprends à penser à autre chose. Je… je ne sais pas te protéger autrement. Je voudrais te donner des parents, des gens capables de t’élever comme il faut. Mais je ne peux pas.

L’aveu lui coûta.

— J’ai peur… que tu tues quelqu’un sans que je le sache. Je voudrais que tu comprennes pourquoi cela me terrifie. Même s’il te faut du temps. Même si tu n’en comprends qu’une petite partie… Essaie de comprendre ce qui compte pour moi. Alors, peut-être pourras-tu devenir autre chose qu’un outil. Trouve une place auprès de moi. Un endroit où tu puisses vivre.

Ses mains reposaient sur les frêles épaules de l’enfant. Il lui parlait avec désespoir. Elle ne comprenait pas, il le savait ; mais il n’avait aucun autre moyen de lui transmettre ce qu’il ressentait.

Il poursuivit avec un sourire un peu douloureux :

— J’ai décidé de t’appeler Violet. Ce sera ton nom. C’est celui d’une déesse des fleurs, dans les mythes. Quand tu grandiras… tu deviendras certainement une femme digne de le porter. Tu comprends, Violet ? Ne sois pas un outil. Sois Violet. Deviens une jeune fille à l’image de ce nom.

Elle le fixa, étonnée, et cligna plusieurs fois des yeux. Puis cette enfant qui ne savait pas parler hocha lentement la tête et ouvrit la bouche.

— Major.

Gilbert écarquilla les yeux.

— Tu… tu peux parler ?

Son cœur s’emballa jusqu’à lui faire mal. Tous les mots qu’il lui avait adressés depuis qu’il l’avait recueillie lui revinrent d’un seul coup.

— Major.

— Tu comprends ce que je dis, Violet ?

L’inquiétude et la joie se mêlaient dans sa voix.

— Major.

Il eut beau l’interroger, elle ne prononça rien d’autre. Puis elle se désigna du doigt.

— Major.

— Non. Toi, tu es Violet.

Il prit son petit index et lui fit désigner tour à tour leurs deux silhouettes.

— Le major, c’est moi. Toi, tu es Violet. Tu comprends ? Moi, major. Toi, Violet.

— Major. Violet.

— Oui. Tu es Violet.

— Major.

— O-oui. Je suis… le major.

Pourquoi s’était-elle mise à parler à cet instant ?

Pourquoi son premier mot avait-il été son grade ?

L’avait-elle retenu en entendant les autres s’adresser à lui ?

Avait-elle compris qu’il lui donnait un nom, et cherché à confirmer le sien ?

Elle seule aurait pu le dire.

Pour le moment, elle ne savait toujours prononcer que ces deux mots : « major » et « Violet ».

Submergé de tristesse, Gilbert posa la tête sur son épaule et soupira. Elle le laissa faire. Tandis qu’il restait ainsi, elle continuait de murmurer le même mot, comme pour le graver dans sa mémoire et ne plus jamais l’oublier.

— Major.

 

── ◇ ──

Sous ses mèches blondes, deux yeux bleus s’ouvrirent lentement.

Des explosions se succédaient tout autour. Le ciel était d’un azur éclatant, mais les oiseaux qui le traversaient ne pouvaient voir au-dessous d’eux qu’un violent échange de tirs. Sur une plaine presque désertique, l’unité avait réparti ses forces entre l’attaque et la défense.

La jeune femme aux yeux bleus semblait étrangère à ce paysage de guerre. Sa beauté de poupée, son teint de porcelaine, tout paraissait appartenir à un autre monde. Elle était pourtant couverte de terre, étendue sur le dos. Un homme penché sur elle l’observait avec inquiétude.

— Major… Combien de temps… ai-je perdu connaissance ?

Sa voix gardait une douceur surprenante.

— Moins d’une minute. Le souffle d’une explosion t’a sonnée. Comment te sens-tu ? Ne te relève pas trop vite.

Ses grands yeux émeraude la scrutaient. Son uniforme de combat, vert d’herbe et bordé de fourrure blanche, mettait en valeur ses traits et leur expression sombre.

Malgré sa recommandation, Violet se redressa aussitôt pour examiner la situation. Devant eux, les soldats de Leidenschaftlich formaient une ligne défensive sous les tirs. Un énorme cratère trouait le sol à l’arrière, entouré de cadavres. Des médecins s’affairaient parmi eux, mais les survivants seraient peu nombreux.

Au-delà de leurs lignes, dans la poussière du camp ennemi, se cachait la pièce d’artillerie de gros calibre responsable du carnage. Le recul du tir l’avait sans doute repoussée ; elle ne semblait pas prête à faire feu de nouveau.

— Major, je vais passer dans leurs lignes pour les désorganiser. Ensuite, je neutraliserai le canon. Une pièce de cette taille doit prendre du temps à recharger. J’aurai besoin de votre soutien.

Elle souleva la hache de combat qu’elle n’avait pas lâchée, même pendant son évanouissement.

À une époque où régnaient les sabres, les fusils et les canons, une hache paraissait archaïque. Redoutable au corps à corps, elle n’offrait aucun avantage contre un adversaire éloigné. Pourtant, celle de Violet n’avait rien d’une hache ordinaire. Son manche était démesurément long, et l’arme entière dépassait sans doute sa propre taille.

Gilbert eut un instant l’air déchiré. Puis il éleva la voix.

— Violet va faire taire leur canon ! Avant-garde, protégez sa progression depuis vos positions ! Arrière-garde, couvrez-la et abattez ceux qui tentent de l’intercepter !

Les soldats se déployèrent aussitôt. Violet posa sur son épaule le manche de sa gigantesque arme, presque aussi épais que le corps d’un enfant. La raison de ce geste n’apparut que lorsqu’elle s’élança.

— Feu !

Un projectile la dépassa et éclata au sol, libérant un épais nuage blanc. C’était un obus fumigène. Sa silhouette disparut derrière l’écran de fumée.

En face, les troupes dont les drapeaux étoilés signalaient l’alliance avec le Nord hésitèrent.

— Ils se replient ?

Le soldat qui avait posé la question avait relâché sa prise sur son fusil. Son commandant le réprimanda et ordonna de tirer dans la fumée.

Les balles s’y perdaient sans cible visible. Ce gaspillage de munitions ne faisait qu’accentuer l’inquiétude.

Le nuage blanc s’étendait comme une masse d’orage. Les hommes qui, un instant auparavant, échangeaient des tirs nourris avec l’ennemi n’avaient plus que cela devant les yeux. L’accalmie soudaine, du côté de Leidenschaftlich, n’avait rien de rassurant. Une appréhension indéfinissable parcourait leurs corps.

Entre les deux camps, la fumée commençait à se dissiper. Qu’allait faire l’ennemi ? Il ne pouvait tout de même pas surgir devant eux d’un seul coup. Ne trouveraient-ils plus personne lorsque l’air serait redevenu clair ?

Ou quelque bête terrifiante était-elle déjà en train de fondre sur eux ?

— Q-Quelque chose arrive !

Le pressentiment prit forme.

Un objet semblable à un serpent jaillit de la fumée et s’enroula autour de la cheville d’un soldat. L’homme fut happé dans le nuage. Un cri d’agonie s’en échappa presque aussitôt.

L’objet reparut. C’était une longue chaîne lestée, terminée par une pièce évoquant le fruit d’un physalis. Elle tenta de saisir un autre homme par la cheville, mais celui-ci la repoussa de son sabre.

La chaîne se retira et revint quelques secondes plus tard. Sa première attaque n’avait été qu’un essai. Cette fois, elle frappa les tireurs de première ligne au visage avec une vitesse incomparable. Ce que l’on avait pris pour un ornement était un assemblage de lames recourbées. Les yeux et les nez furent lacérés ; en quelques instants, des dizaines d’hommes se trouvèrent hors de combat.

— AAAAAH !

— Ça fait mal ! Ça fait mal ! Non… NON !

— Abattez cette chose ! Ne la laissez pas approcher !

Les hurlements se mêlaient aux ordres.

Le commandant, jusque-là protégé par ses hommes, se retrouva exposé. La chaîne se tendit vers lui comme vers une proie sans défense. Ses lames se refermèrent autour de sa tête. Une détonation, semblable à un coup de feu, retentit, et le dispositif lui broya le visage.

Le sang et la chair éclaboussèrent les alentours. L’homme tomba à genoux, puis s’effondra.

Un instant, les soldats restèrent pétrifiés. Puis les cris reprirent.

— Attaquez ! Peu importe ce que c’est, tuez-le !

À l’arrière, le canon était enfin prêt à tirer. On comptait sans doute pulvériser cet ennemi invisible.

La chaîne ensanglantée se détacha de sa victime et disparut dans la fumée. Lorsqu’elle reparut, elle visait la pièce d’artillerie. Le servant venait de se mettre en position. Il ne subit pas le sort du commandant : la chaîne lui lia les mains et les pieds, l’attachant au tube du canon.

Comme auparavant, elle se mit à se rétracter. Mais le poids qu’elle avait saisi était trop important. Cette fois, au lieu de ramener sa cible, elle tira son utilisateur vers elle.

Un bruit mécanique monta derrière la fumée.

Enfin, celui qui maniait cette arme apparut. Peut-être avait-il attendu que le désordre atteigne son comble. Un unique soldat émergeait du nuage, une hache haute comme un homme à la main. La chaîne qui le reliait au canon sortait de l’extrémité du manche et s’y rétractait.

— Qu’est-ce que…?

Propulsé par ce mécanisme, l’intrus traversa leurs lignes à toute vitesse. De l’autre main, il tirait au pistolet sur les hommes qu’il croisait. Puis, d’un bond presque acrobatique, il atterrit sur le tube du canon.

C’était une jeune fille aux cheveux d’or et aux yeux bleus.

Elle portait l’uniforme de Leidenschaftlich. Son sexe et sa jeunesse stupéfièrent les soldats, mais sa beauté les frappa tout autant.

— Avertissement. Rendez-vous si vous ne voulez pas mourir.

Du pied, elle secoua la chaîne, dont les maillons claquèrent contre le canon.

— Ceux qui ne déposeront pas leurs armes seront considérés comme des combattants et abattus au nom de l’armée de Leidenschaftlich.

Elle tenait sa hache d’une main, son pistolet de l’autre. Avant même d’avoir achevé sa phrase, elle leva la lame au-dessus de sa tête.

Le combat reprit sans autre signal. Les hommes se ruèrent sur elle, les yeux injectés de sang. Plusieurs lames se dressèrent pour l’embrocher lorsqu’elle sauta au milieu d’eux.

— Vous avez été prévenus.

Si extraordinaire que fût son arme, se jeter seule dans un camp ennemi aurait dû relever de l’inconscience. Pourtant, les corps s’effondraient autour d’elle, et seulement autour d’elle. Comme autrefois dans la salle d’entraînement de Leidenschaftlich.

Le sang pleuvait sur la terre. Au cœur de cette averse rouge, elle était une fleur en plein épanouissement.

Violet frappait et tranchait avec sa hache. Dès que son pistolet devenait inutilisable, elle prenait une arme à l’ennemi : un autre pistolet, un fusil, une baïonnette… Rien ne la déconcertait. Entre ses mains, chaque arme semblait gagner en efficacité.

Face à des hommes plus grands et plus forts qu’elle, elle bondissait comme une acrobate. Ses mouvements ressemblaient à une danse. Sa maîtrise du corps et des armes valait celle d’un millier de soldats.

Les troupes de Leidenschaftlich arrivèrent peu après dans le camp transformé en enfer de cris et d’agonie.

La victoire revenait à la Force offensive spéciale.

 

── ◇ ──

L’affrontement avait surpris l’unité de Gilbert alors qu’elle se dirigeait vers son prochain objectif. Fuite de renseignements ou simple hasard, ils avaient croisé une troupe ennemie et dû livrer bataille.

Après avoir confié à d’autres les interrogatoires sous la torture des prisonniers, Gilbert parcourut les rangs. Il remerciait ses hommes, vérifiait leurs blessures et prenait la mesure des pertes.

Violet était assise contre un camion militaire, les yeux fermés, sa hache dans les bras.

— Violet. Je t’ai apporté de l’eau.

Elle ouvrit aussitôt les yeux et prit la gourde. Après avoir bu une gorgée, elle s’en versa le contenu sur la tête. Le sang et la boue ruisselèrent sur son visage.

— Tu es blessée ? Tu as mal quelque part ?

— Aucun problème, major. Une balle m’a effleuré l’épaule, mais le saignement s’est arrêté.

Sous son uniforme, le bandage était sombre de sang. Une trousse de premiers secours reposait près d’elle.

Elle avait pourtant contribué plus que quiconque à leur victoire. Personne, à part Gilbert, ne la remerciait. Les autres se contentaient de l’observer de loin, comme si une clôture invisible les séparait.

— Va te reposer dans le camion. J’ai fait dégager de la place parmi le matériel. Il nous faudra encore quelques heures pour atteindre la ville de ravitaillement. Dors un peu.

Il désigna le plus grand véhicule de l’unité.

Violet acquiesça. Elle s’y dirigea d’un pas chancelant, traînant sa hache derrière elle, puis monta sous la bâche et se recroquevilla dans l’espace aménagé pour une personne.

Elle s’endormit aussitôt.

Après s’être assuré qu’elle était installée, Gilbert donna le signal du départ. La troupe quitta les lieux.

Le ciel passait de l’orange au bleu cobalt lorsqu’ils atteignirent leur destination. La ville abritait une base des divisions de l’armée de Leidenschaftlich.

Leurs camarades les accueillirent aux cantonnements, où ils devaient passer quelques jours.

Gilbert autorisa les hommes valides à sortir, assortissant la permission d’un bref avertissement :

— N’en faites pas trop.

Peu de membres de l’unité restèrent sur place. Violet dormait dans la seule chambre individuelle qui leur avait été attribuée.

— Major ! Major, laissez donc…

Gilbert portait un plateau-repas vers sa chambre lorsqu’un jeune soldat de la garnison l’interpella.

— Je vais m’en charger.

Gilbert secoua la tête.

— Nous l’avons déjà expliqué. Certains de ceux qui sont entrés dans sa chambre en sont ressortis morts. C’est donc à moi de le faire.

— Morts… ? Cette fille les a tués ? Violet ?

— Oui. Après vérification, il s’est avéré qu’ils avaient commis des actes dont les conséquences n’avaient rien de surprenant.

Il restait volontairement vague, mais il fallait être singulièrement naïf pour ne pas comprendre.

— C’est pour cela qu’elle a une chambre à elle ?

Le jeune homme ne semblait pas savoir comment réagir.

Aux yeux des autres, Violet bénéficiait sans doute d’un traitement de faveur parce qu’elle était une fille. Ou parce qu’elle avait les bonnes grâces de Gilbert. On pouvait prêter à leur situation toutes sortes d’interprétations obscènes.

Gilbert reprit une explication qu’il connaissait par cœur.

— Elle est le meilleur élément de notre unité. En temps normal, elle porterait des décorations et vous seriez tenu de la saluer. Son existence étant tenue secrète, ce n’est pas le cas. Elle peut néanmoins recevoir un traitement à la hauteur de ses services. Quoi qu’il en soit, même si votre proposition part d’une bonne intention, je ne peux l’accepter. Je vous appellerai si j’ai besoin d’aide. Laissez-moi passer.

Le soldat, troublé, s’inclina et s’éloigna. Quand ses pas se furent estompés, Gilbert soupira.

Je devrais me faire tatouer « Ne posez pas de questions » sur le front.

Quelques années avaient passé depuis qu’il avait recueilli Violet. Partout où il allait, les mêmes questions revenaient. Il n’y pouvait rien.

Une rumeur courait dans l’armée : le fils des Bougainvillea, ces héros nationaux, gardait auprès de lui une jeune soldate comparable à une déesse de la guerre. Quelqu’un l’avait surnommée « la Pucelle de Leidenschaftlich ». Le nom était resté.

Ce n’était pas un titre que l’on accordait à n’importe quelle recrue. Les hommes avaient commencé à chercher à la voir. Ceux qui imaginaient un monstre racontaient ensuite qu’elle était une sorcière au visage d’ange. Avoir sous ses ordres une combattante aussi exceptionnelle, dont la beauté était presque surnaturelle, compliquait singulièrement la vie de Gilbert.

Je l’ai élevée pour qu’elle soit digne de son nom… peut-être un peu trop.

La vaisselle tinta lorsqu’il gravit le vieil escalier de bois. Malgré les consignes données à la garnison, plusieurs hommes essayaient de regarder dans la chambre de Violet. Il les interpella sèchement. Leurs noms suffirent à les faire fuir.

Il devrait demander à leur chef de les sanctionner. Encore un soupir.

Il frappa, puis ouvrit.

— Violet.

Recroquevillée sur le matelas, elle releva la tête. Une chemise d’homme trop grande lui servait de vêtement de nuit.

— Mangeons.

Il avait aussi apporté sa propre portion. Il la posa sur la table, dans un coin de la pièce, et s’assit avant de tendre à Violet son plateau.

— Tu peux le tenir… avec ton bras ?

— Merci beaucoup. Mon bras droit est intact.

Elle le remercia d’une petite inclinaison gracieuse. Rien dans ses gestes ne rappelait l’enfant de leur première rencontre. Les années transformaient aussi son corps ; elle grandissait.

— Major… Cela ne vous dérange pas de ne pas sortir ?

Il l’invita à manger : elle tenait sa cuillère sans toucher à son repas.

— Les rapports s’accumulent. Et il y a une réunion pour préparer la prochaine bataille. Les autres se chargeront de s’amuser. En revanche, si toi tu souhaitais sortir, ce serait différent. Tu aurais pu accompagner quelqu’un.

— Qui ?

— N’importe qui.

Elle secoua la tête. Elle échangeait à peine avec les soldats de son unité. Une cuillerée à soupe de peur et deux cuillerées à café de maladresse : voilà à peu près de quoi étaient faites leurs relations. Ceux qui la voyaient combattre de près cherchaient inévitablement à garder leurs distances. Gilbert s’en accommodait, mais tous n’en étaient pas capables.

Ce n’est pas si grave.

Ainsi avait-elle grandi, ne parlant presque à personne d’autre que lui.

Et si elle s’attachait à quelqu’un d’autre, cela deviendrait problématique.

Il avait d’abord craint qu’on ne lui prenne son arme. Depuis quelque temps, pourtant, d’autres sentiments se mêlaient à cette inquiétude, des sentiments qu’il ne s’autorisait pas à examiner.

— S’il te manque quelque chose, demande à une femme officier de te l’acheter. À moins que tu ne préfères y aller toi-même.

— Non. J’ai tout ce dont j’ai besoin.

— Tu n’utilises jamais ton argent. Tes économies s’accumulent… Tu es une adolescente, maintenant. Tu pourrais t’offrir un bijou ou deux. Tu n’aurais pas souvent l’occasion de les porter, mais ce n’est pas une raison pour t’en priver.

— Qu’est-ce qu’une adolescente ?

— Une fille de ton âge. Même si tu parais… un peu plus âgée.

Quatre ans s’étaient écoulés depuis leur rencontre. Gilbert ignorait toujours son âge exact. Si elle avait dix ans à l’époque, elle en avait désormais quatorze. Elle aurait dû conserver quelque chose de l’enfance sur son visage. Mais ses traits si fins et si composés lui donnaient déjà une maturité trompeuse.

Une fois qu’elle avait su parler, il l’avait interrogée sur son passé. Elle ne se souvenait de rien avant Dietfried. Aussi loin que remontât sa mémoire, elle s’était trouvée sur une île déserte, à attendre les ordres de quelqu’un.

— Qu’achètent les adolescentes ?

— Voyons… Je ne suis pas marié, et depuis mon départ au front, je vois peu mes sœurs. Je ne suis pas très bien placé pour répondre. Mais… des robes, des broches, des bagues. De jolies poupées, peut-être.

Violet regarda sa hache et son sac militaire, posés dans le coin de la pièce. L’arme reposait derrière Gilbert, enveloppée dans un tissu sale. Toutes ses possessions tenaient là.

— Je ne vois pas à quoi ces objets me serviraient. Witchcraft me suffit. Vous me l’avez offerte, major. Sa conception correspond à ce que je souhaitais, et elle se manie facilement.

Gilbert avait fait fabriquer cette hache spécialement pour elle. Son inventeur lui avait donné le nom de Witchcraft.

Il eut un sourire amer. Cela lui ressemblait bien : désirer une arme meurtrière et rester indifférente aux objets que les autres recherchaient.

— Si j’avais fait davantage pour toi quand tu étais petite… peut-être t’intéresserais-tu à ces choses.

Il ne lui avait jamais acheté de robe ou de poupée. En quatre ans, l’unité n’avait cessé de parcourir le continent, sans bénéficier d’un repos prolongé. Telle était leur vie. Promu major peu avant leur rencontre, chargé de commander ses hommes, Gilbert avait été absorbé par les affaires quotidiennes. Sa priorité, pour Violet, avait été de lui apprendre à parler.

Malgré sa singularité, elle avait réussi à trouver sa place dans l’armée. C’était le fruit de ses efforts à lui autant que de ses propres exploits. Il s’était donné du mal pour familiariser cette enfant avec la vie en société. Et, à cet égard, il avait réussi.

Il la regarda. Le soleil ne semblait jamais brunir sa peau claire. Ses traits n’avaient besoin d’aucun artifice. Il lui avait souhaité de devenir digne de son nom, et elle grandissait en ce sens, d’une beauté presque divine. Dans une autre tenue que cet uniforme, sa grâce aurait sans doute surpassé celle de bien des dames de la noblesse.

C’était cette vie-là qu’elle aurait dû avoir, au départ.

Il lui avait appris les mots et les usages. Elle ne tuait que sur ordre ou pour se défendre. À bien y réfléchir, elle avait toujours été ainsi, même avant de savoir parler.

S’il avait surmonté sa peur et l’avait confiée à une institution capable de l’élever, peut-être aurait-elle vécu sans jamais connaître le champ de bataille.

Au lieu de cela, il l’avait prise sous son aile. Et elle était là, blessée par une balle, épuisée sur un lit, à manger une soupe froide.

Il se sentit misérable.

— Violet, demain… Non, après-demain. Je me libérerai. Nous pourrions sortir un peu ensemble.

— Pourquoi ?

— Tu as grandi. Et cela fait longtemps que tu n’as pas acheté de vêtements, n’est-ce pas ? Allons t’en trouver.

— Ceux que l’on me fournit me suffisent.

— On ne t’a pas fourni de vêtements de nuit. Regarde cette manche. Elle est usée.

Il désigna la chemise trop grande. Jusqu’ici, il avait toujours confié l’achat de ses affaires à des femmes officiers. Il ne s’en était jamais occupé lui-même. Ses vêtements de nuit ayant été tachés du sang des hommes qui avaient tenté de l’agresser, il lui avait simplement prêté les siens en attendant.

Violet, pourtant si peu attachée aux objets, refusa. Ce qui venait de Gilbert semblait faire exception.

— Mais… vous me l’avez donnée, major. Je peux encore la porter.

Sa voix à lui s’adoucit malgré lui.

— Je ne te demande pas de remettre les déshabillés que tu portais quand tu étais petite. Il existe d’autres choses tout aussi confortables. Enfin… nous ne sommes pas obligés d’acheter des vêtements. Nous pourrions aussi aller manger quelque chose qui te plaît.

— Si vous souhaitez sortir, je vous attendrai ici. Vous serez plus tranquille si je reste dans la chambre. Je fermerai à clef. Ainsi, personne ne pourra entrer.

Elle fit un geste pour évoquer quelqu’un qui se glissait jusqu’à son lit.

— Quand je suis blessée, j’ai du mal à retenir mes coups.

Elle savait ce qui se passait lorsqu’on l’agressait. Son instinct de défense ne lui laissait guère de répit. Elle pouvait tenter de maîtriser ceux qui cherchaient à la violer, mais certains en mouraient. Elle avait compris que Gilbert la tenait à l’écart, entre autres, pour éviter de nouvelles morts.

— Je… C’est avec toi que je voudrais sortir. Laisse-moi… de temps en temps… agir comme un parent.

Le prétexte était un peu forcé, mais pas impossible. S’il s’était marié tôt, il aurait pu avoir une enfant de son âge. Il lui avait tout appris, des mots aux gestes de la vie quotidienne. On aurait pu les décrire comme un père et sa fille, un frère et sa sœur, un maître et son élève…

— Vous n’êtes pas mon père, major. Je n’ai pas de parents. Ce serait étrange de vous demander de les remplacer.

…ou, bien sûr, comme un supérieur et sa subordonnée.

Sa voix délicate lui traversa la poitrine.

— Même si tu ne me vois pas ainsi… pour moi, tu es…

Tu es…

Il ne trouva pas la suite.

Qu’était-elle pour lui ? Quel mot lui convenait ? Une arme ? C’était peut-être le plus exact. Pourtant, les égards qu’il lui témoignait parce qu’elle était une fille dépassaient de loin ceux que l’on accordait à une simple arme. Sa fille, alors ? Sa petite sœur ? Il avait beau imiter les gestes d’une famille, elle ne semblait pas leur attribuer cette signification.

Violet ne le considérait pas comme un parent. Son grade lui donnait autorité sur elle, mais cette autorité n’existait que parce qu’elle la reconnaissait. Si elle se retournait contre lui, il ne pourrait rien faire. Leur relation reposait sur une réalité simple : elle réclamait ses ordres et possédait une force exceptionnelle. Il lui donnait une direction sur le champ de bataille ; elle lui apportait la victoire.

C’était là leur échange. Leur lien indiscutable.

— Je… tu…

En dehors de cela, rien ne les unissait vraiment.

— Je…

Les yeux de Violet cherchèrent les siens. Pour une fois, elle semblait déconcertée.

— Si vous le souhaitez, je viendrai. Si c’est un ordre…

— Ce n’est pas un ordre.

— Si… c’est votre souhait…

Elle ne lui laissait décidément aucun espoir. Pourtant, elle essayait de réconforter son maître abattu. Malgré le malaise qui l’étreignait, Gilbert sourit.

— Oui. C’est mon souhait. Alors, je t’en prie.

En voyant son sourire, Violet expira doucement, comme soulagée, puis acquiesça.

— Bien, major.

Elle ressemblait presque à une poupée.

 

── ◇ ──

Deux jours plus tard, en début de soirée, ils sortirent ensemble pour la première fois en quatre ans sans motif professionnel.

Gilbert avait commencé sa journée plus tôt pour dégager quelques heures. Il alla chercher Violet dans sa chambre après avoir prévenu ses collègues de son absence. Loin de les désapprouver, les hommes de l’unité les regardèrent partir comme s’ils assistaient à un événement exceptionnel.

Violet sortait rarement. Quant à Gilbert, les dossiers et les réunions lui laissaient peu de temps pour lui-même. Il avait parlé d’un « engagement » ; certains avaient peut-être supposé qu’il s’agissait encore de travail. Que personne ne pose de questions l’arrangeait.

Ils gagnèrent le centre-ville à pied. Marcher côte à côte leur était habituel. Pourtant, se promener avec Violet en jupe lui faisait un drôle d’effet. Il ne cessait de lui jeter des regards discrets.

Le ciel s’assombrissait. Les réverbères éclairaient le quartier commerçant, et des guirlandes de lanternes reliaient les façades de part et d’autre de l’avenue, comme des étoiles suspendues. Il faisait doux. On aurait volontiers pris un verre en écoutant une musique joyeuse.

Ni Gilbert ni Violet ne souriaient. Ils avançaient avec leur sérieux coutumier.

Ils entrèrent dans un grand magasin de vêtements encore ouvert. Des étoffes et des tenues pendaient du sol au plafond. Dans cette ville de garnison, la présence de deux militaires ne surprit personne.

— Ceci vous va très bien. Cela aussi !

La commerçante, une femme d’une quarantaine d’années, choisissait les tenues avec l’enthousiasme d’une mère habillant sa fille. Violet paraissait dépassée. Gilbert intervint.

— C’est un peu voyant. Toutes les couleurs lui vont, mais… n’oubliez pas qu’elle est soldate.

— Dans ce cas, que pensez-vous de ceci, monsieur l’officier ?

— La coupe me paraît bien. Je vais attendre ici. Pourriez-vous également l’aider à choisir des sous-vêtements ?

La commerçante vérifia ce qu’elle portait et fronça les sourcils.

— Vraiment… Ce n’est même plus à sa taille.

Les deux femmes disparurent dans l’arrière-boutique.

Gilbert put enfin respirer. Il porta une main à sa bouche et détourna la tête, soulagé qu’elles n’aient pas vu ses joues rougir.

— Merci pour tous vos achats ! Revenez quand vous voudrez !

La soirée était plus avancée lorsqu’ils ressortirent. Ils auraient pu rentrer, mais Violet s’arrêta pour contempler la rue illuminée.

— On dirait que les étoiles sont descendues sur terre.

Gilbert changea d’avis. Puisqu’ils étaient là, autant faire un tour.

Ils passèrent d’abord devant les stands de boissons.

Des alcools venus de toutes les régions étaient proposés aux clients. Plus loin, les odeurs de viande grillée et de pommes de terre frites attiraient les promeneurs. Quelques hommes déjà éméchés chantaient, accompagnés par des musiciens qui improvisaient un air. La foule se pressait autour d’eux ; des danseurs profitaient de l’animation pour gagner quelques pièces.

Peu à peu, les étals de nourriture laissèrent place aux vendeurs de pierres précieuses et d’ornements de diverses régions. Un soldat qui avait profité de sa permission dès le premier jour avait expliqué à Gilbert que les commerces changeaient entre le jour et la nuit. Lui et Violet ignoraient toutefois à quoi ressemblait le quartier pendant la journée.

La foule restait dense, mais l’atmosphère était plus paisible.

Rien, jusque-là, n’avait particulièrement attiré Violet. Soudain, elle s’arrêta.

— Quelque chose te plaît ?

— Non…

Son regard restait pourtant fixé au même endroit. Gilbert la prit par le bras et la conduisit devant l’étal.

— Bienvenue.

Le marchand était un vieil homme à l’air aimable.

Des coffrets de verre étaient alignés sur un tapis de velours noir, à même le sol. Gilbert ne pouvait juger de l’authenticité des pierres, mais leur monture lui paraissait plus fine et plus élégante que celles des autres vendeurs.

Violet les examina avec attention, puis leva brusquement les yeux vers lui. L’intensité de son regard le fit tressaillir.

— Qu’y a-t-il ?

— Vos yeux sont ici, major.

Elle désigna une pierre. Son doigt pâle s’était arrêté sur une broche d’émeraude.

La ressemblance était frappante. Le grand ovale vert rappelait exactement la couleur mystérieuse des yeux de Gilbert. Dans son coffret, il brillait d’un éclat plus vif que les bijoux voisins.

— Comment… appelle-t-on cela ?

Elle fronçait légèrement les sourcils, comme si le mot lui échappait. Le marchand lui répondit :

— Une émeraude.

— Pas… son nom…

— Que voulez-vous savoir, alors ?

— Quand je l’ai vue… je me suis demandé… quel mot conviendrait pour la décrire.

— Ah, je comprends !

Le vieil homme rit.

— Vous cherchez le mot « beau », mademoiselle.

Pour un marchand de bijoux, ce mot appartenait au quotidien. La question lui avait donc paru amusante. Violet, à qui il aurait convenu mieux qu’à quiconque, le prononça lentement pour la première fois.

— Beau…

— Vous ne connaissiez pas ce mot ?

— Non. Est-ce que cela signifie… « joli » ?

— Vraiment ? Je suis surpris. Vous avez l’air si intelligente…

Ah…

Gilbert se tenait entre eux, pétrifié. Une chaleur insupportable lui monta au visage, accompagnée de sueurs froides. Son cœur s’accéléra. Il avait l’impression qu’une faute terrible venait d’être révélée au grand jour.

C’était lui qui lui avait appris à parler. Pendant quatre ans, il lui avait enseigné les mots nécessaires à la vie quotidienne. Et le vocabulaire militaire.

Et pourtant, je…

Il ne lui avait pas appris un mot aussi simple.

Lorsqu’elle avait commencé à tenir une conversation, il avait dû supposer que le reste viendrait de lui-même. Il l’avait jugée selon ses propres critères, oubliant qu’elle avait été une enfant incapable de prononcer autre chose que « major ».

— Vous êtes une orpheline de guerre ? demanda le marchand.

— Non. Mais je n’ai pas de parents.

Autrefois, elle ne comprenait que l’ordre de tuer. Et depuis qu’il l’avait recueillie, il ne l’avait menée que sur des champs de bataille. C’était la première fois qu’ils faisaient des achats ensemble.

Je prétendais agir comme un parent…

Il ne lui avait même pas correctement appris à nommer le monde.

Je sais lui dire « tue », mais je ne lui ai jamais dit « beau »… alors que ce mot lui convient tant.

Pendant qu’il s’enfonçait dans ses regrets, la conversation se poursuivait.

— Et écrire ? Vous savez écrire ?

— Mon nom, seulement…

— Ceux qui vous ont mise au monde n’ont pas fait leur travail. Même moi, je sais écrire.

— À quoi cela sert-il ?

— À écrire des lettres, par exemple.

— Des lettres… ?

— Quand on vit loin de chez soi, on en envoie de temps en temps.

— Je vois…

Gilbert abattit son portefeuille sur un coffret de verre, interrompant l’échange.

— Attention ! La marchandise…

— Je vais t’en acheter un. Choisis, Violet.

Sa voix était basse, presque dure.

Elle cligna des yeux.

— Est-ce un ordre ?

— Oui. Choisis. Ce que tu veux.

Il n’aurait pas voulu employer ce mot. Mais il ne voyait pas comment la convaincre autrement.

Violet regarda de nouveau les coffrets et désigna, comme il s’y attendait, la broche d’émeraude.

— Celle-ci, alors.

L’expression de Gilbert aurait dû décourager toute familiarité. Le marchand se contenta pourtant de sourire en lui remettant son achat.

— Revenez quand vous voudrez.

La broche était chère. Il avait toutes les raisons d’être satisfait de sa vente.

Gilbert prit de nouveau Violet par le bras et s’éloigna. La rue était pleine de promeneurs venus profiter de la soirée. Eux qui attiraient partout les questions sur leur présence et sur leur relation n’étaient plus, dans cette foule, que deux silhouettes parmi les autres.

Violet n’avait pas l’habitude d’un tel mouvement autour d’elle. Ses yeux allaient de tous côtés, son pas ralentissait. Leurs mains se séparèrent.

Lorsque Gilbert se retourna enfin, ses cheveux d’or avaient disparu.

— Major.

La voix lui parvint au milieu du tumulte. Peu importaient la foule et l’impossibilité de la voir : il ne pouvait pas manquer cet appel. Depuis la première fois qu’elle avait prononcé son grade, ce timbre léger comme un carillon s’était gravé en lui.

Il revint précipitamment sur ses pas.

— Violet…

Elle le regarda sans agitation, tandis qu’il reprenait son souffle. Se perdre ne semblait pas l’avoir inquiétée.

— Major. Maintenant que je l’ai… que dois-je en faire ?

Elle lui montra la broche qu’elle tenait toujours fermement.

— Accroche-la où tu veux.

— Je risque de la perdre.

Gilbert soupira.

— Au combat, oui. Mais tu peux la porter pendant tes permissions. Enfin… puisque tes yeux sont bleus, une pierre bleue aurait peut-être été plus appropriée.

Elle secoua la tête.

— Non. C’était la plus belle.

Elle essaya d’en fixer l’épingle à son vêtement.

— Elle a la même couleur que vos yeux, major.

Sa réponse était parfaitement claire. La douceur de sa voix coupa un instant le souffle à Gilbert.

Pourquoi… me dis-tu que mes yeux sont beaux… maintenant ?

Cette jeune fille qui semblait n’avoir aucun sentiment vouait une profonde admiration à l’homme qui l’avait élevée sans lui apprendre à exprimer ce qu’elle ressentait.

Je n’ai pas le droit… d’entendre cela.

Ignorant ce qui se passait en lui, Violet poursuivit :

— Je les ai toujours trouvés… beaux. Mais je ne connaissais pas le mot. C’est pour cela que je ne vous l’avais jamais dit.

Elle peinait à fixer la broche et recommençait sans cesse le même geste avec l’épingle.

— Dès notre première rencontre… j’ai trouvé vos yeux beaux, major.

La vue de Gilbert se brouilla. Un instant seulement. Il repoussa ce qui lui brûlait les yeux, et le monde retrouva ses contours.

Ressaisis-toi. Tu ne peux pas montrer un tel visage ici.

Il avait appris à contenir ses émotions. Le métier des armes l’exigeait.

— Laisse-moi faire…

Il lui prit la broche des mains et l’attacha lui-même. Violet baissa les yeux vers l’émeraude qui brillait à son col.

— Major… Merci beaucoup.

Sa voix se fit plus ténue.

— Merci beaucoup…

Ces remerciements répétés le mettaient mal à l’aise. Il avait l’impression que sa poitrine brûlait.

Je ne peux rien dire. Je n’en ai pas le droit.

Quel soulagement ce serait, pourtant, de mettre enfin des mots sur ce qu’il ressentait. Culpabilité, regret, amertume, frustration, colère, tristesse… Tout se mêlait en lui, bouillonnait, menaçait de déborder.

 

── ◇ ──

Quelques jours plus tard, la situation militaire changea brutalement.

La guerre continentale était née de deux conflits simultanés : l’un économique, entre le Nord et le Sud ; l’autre religieux, entre l’Est et l’Ouest. Leur enchevêtrement avait rendu les affrontements toujours plus complexes. La Force offensive spéciale de l’armée de Leidenschaftlich, commandée par Gilbert, intervenait rarement sur les grands fronts. On l’envoyait plutôt mener des opérations ponctuelles en divers endroits, afin d’accélérer le dénouement des combats. Mais les escarmouches se multipliaient à travers le continent. La guerre ne se résumait plus à deux armées se rencontrant sur un champ de bataille bien délimité.

Au centre du continent se trouvait Intense, vaste théâtre d’affrontements où les lignes défensives du Sud faisaient face à l’invasion du Nord. Toute la région était sacrée aux yeux des fidèles de la religion commune à l’Est et à l’Ouest. Sa cité de pierre constituait également le plus grand centre de ravitaillement du territoire sud-occidental. L’Est, qui souhaitait s’emparer de ces terres saintes alors détenues par l’Ouest, avait prêté main-forte au Nord. L’Ouest s’était, en retour, allié au Sud.

Il était trois heures du matin lorsque parvint la nouvelle : les défenses d’Intense avaient cédé.

Les lignes pourtant jalonnées de camps militaires avaient été rapidement balayées, et l’ennemi continuait sa progression. Ailleurs, les affrontements de moindre ampleur s’apaisaient. Peu à peu, la manœuvre apparut : le Nord, pauvre en ressources depuis le début de la guerre, et l’Est, qui l’avait soutenu, ne parvenaient plus à assurer leur approvisionnement. Ils avaient discrètement concentré leurs forces sur Intense et misaient désormais tout sur une offensive décisive.

Pris de court par cette attaque massive, le Sud-Ouest réorganisa ses troupes. Gilbert et son unité reçurent un ordre de rassemblement. Tous connaissaient déjà la nouvelle de la percée, mais un messager vint officiellement leur annoncer leur participation à la bataille qui réunirait les armées alliées.

Les forces du Nord-Est avaient atteint les terres sacrées et en avaient pris le contrôle. L’affrontement à venir ne concernerait plus seulement un centre de ravitaillement ou un sanctuaire à reconquérir. Ce serait une bataille totale, dont l’issue pourrait décider de la fin de la guerre. Le camp vaincu risquait de voir ses territoires, puis ses pays, tomber aux mains de l’ennemi.

Les unités jusque-là dispersées se rassemblèrent dans une forteresse située aux abords d’Intense.

Gilbert et ses hommes arrivèrent tard dans la nuit. Au campement, il retrouva enfin Hodgins.

— Tu es vivant.

Cette fois, c’était lui qui avait repéré son ami et posé la main sur son épaule.

Le rouquin se retourna avec un large sourire.

— Gilbert ! Toi aussi, alors. Tu t’inquiétais pour moi ? Beaucoup de mes hommes sont morts. Mais moi… je suis encore là.

Il commandait une partie des troupes qui avaient défendu Intense. Son sourire ne cachait ni sa fatigue ni l’accablement de ses pertes.

Il avait beau plaisanter sur son propre sort, son visage était sale et de profonds cernes lui creusaient les yeux.

En chemin, l’unité de Gilbert avait traversé les anciennes lignes de défense. Il n’y restait que des corps épars, abandonnés sur le sol. Ils n’avaient même pas eu le temps de leur offrir une prière silencieuse. La préparation de la bataille passait avant tout.

Pour Hodgins, ces morts avaient été des compagnons de chaque jour, des hommes auxquels il avait confié sa vie. Gilbert imaginait ce qu’il devait ressentir. Pourtant, lorsque Violet les rejoignit, une joie sincère éclaira enfin le visage de son ami.

— C’est… la petite de l’autre fois ?

— Violet. C’est le nom que je lui ai donné.

— Tu sais choisir des noms distingués ! Alors, petite Violet… Nous nous sommes déjà rencontrés, mais tu ne dois pas t’en souvenir. Disons que je te connais mieux que tu ne me connais. Appelle-moi major Hodgins.

Violet tenait un bol de la soupe distribuée aux soldats. Elle le salua. Même dans l’obscurité, la lueur des lampes suffisait à faire ressortir sa beauté. Hodgins en resta un instant interdit, jusqu’à ce que Gilbert se racle la gorge.

— Elle est devenue… vraiment belle.

Il passa un bras sur les épaules de son ami et se détourna avec lui pour parler à voix basse.

— Dis… Ce n’est pas très raisonnable, tu sais. Une fille comme elle sur un champ de bataille… Enfin, je ne m’inquiète pas de sa capacité à se défendre. Même mes hommes connaissent ses exploits. Mais…

— Je veille sur elle. Tu n’as pas à t’en faire.

— Oui, mais… comment dire ? C’est du gâchis. Elle n’a pas reçu que le don de se battre. Ce serait bien qu’elle trouve un métier où ses autres qualités puissent servir.

Ces mots atteignirent Gilbert en plein cœur. Entendre quelqu’un formuler ce qu’il pensait lui-même était douloureux. D’autant qu’il était à l’origine de cette situation. Il était son protecteur, mais avant tout un officier qui avait choisi de la faire combattre.

Je le sais. Mieux que personne.

Peu importaient sa beauté et ses autres talents. Tant qu’elle resterait liée à un soldat comme lui, elle ne serait qu’une poupée tueuse automatique.

— Tu sais… Quand la guerre sera finie, je pense quitter l’armée et monter mon affaire. À ce moment-là… je pourrais peut-être proposer un emploi à la petite Violet.

Hodgins tira une cigarette de son paquet froissé et la porta à ses lèvres. Gilbert prit la dernière qui restait. Après des semaines sans fumer, il n’allait pas refuser celle de son ami à la veille d’une bataille décisive. Ils rapprochèrent leurs visages pour partager la flamme.

— Les soldats qui parlent de leurs projets d’après-guerre la veille d’une bataille… tu sais ce qui leur arrive, en général.

Gilbert expira la fumée d’un air sombre.

— Je ne vais pas mourir ! Certainement pas. Cela fait longtemps que j’y pense. Je voudrais racheter une entreprise existante.

— Avec quel argent ?

— Les gains d’un pari. Nous avons mis toutes nos économies sur l’issue de cette guerre.

— Pourquoi faut-il toujours que tu vives aussi dangereusement…?

— Écoute. Ma famille n’est pas une dynastie de militaires. Nous tenons une entreprise tout à fait ordinaire, au pays. Je suis le deuxième fils. L’affaire devait revenir à mon frère aîné, alors je me suis engagé. Que peut apporter à sa famille un cadet qui n’a pas de travail ? La protéger en défendant son pays, non ? Mais si le Sud gagne, si Leidenschaftlich peut enfin cesser de se battre, ne serait-ce qu’un temps, je lancerai ma propre entreprise. Quand je m’y mets sérieusement, je peux réussir n’importe quoi. Je pourrais rester dans l’armée, monter encore en grade… Pourtant, cette idée ne me convenait pas. J’ai fini par comprendre pourquoi.

Il parlait de ses rêves avec une pudeur inhabituelle. Gilbert l’enviait sincèrement.

Ils n’auraient peut-être pas de lendemain. Pourtant, Hodgins savait encore nommer ses désirs et leur donner une place dans un avenir possible. Certains en auraient ri. Gilbert, lui, trouvait cela éblouissant.

Je n’ai rien que je veuille faire. Je ne sais même pas où je pourrais aller.

Il était arrivé jusque-là en répondant aux attentes placées dans un fils de la maison Bougainvillea.

Et Violet ?

Elle s’était assise un peu à l’écart et regardait le feu. Personne ne l’abordait tant qu’elle restait près de Gilbert, mais les regards des soldats convergeaient vers elle. Il le sentait sans même avoir besoin de se retourner.

Elle n’avait pas sa place ici.

Si elle pouvait porter d’autres vêtements… vivre comme une fille de son âge… Peu importe, même, que ses vêtements soient beaux. Si elle pouvait trouver un endroit où agir selon sa propre volonté, sans attendre mes ordres… Peut-être y découvrirait-elle quelque chose de plus précieux.

— Si ton entreprise peut lui offrir une vie sûre… j’envisagerai de te la confier.

Gilbert était fait pour la vie militaire. Ses promotions ne lui avaient jamais inspiré ni angoisse ni peur. Le destin que Dieu lui avait accordé correspondait parfaitement à ses aptitudes.

Hodgins, qui n’avait sans doute pas attendu de réponse à sa proposition, faillit laisser tomber sa cigarette.

— Hein ?

Violet leva lentement la tête vers eux.

— J’ai dit que, si cela convient à Violet, je pourrais te la confier.

— Vraiment ? Je prends cela pour une promesse ! Il me faut un écrit !

Il attrapa Gilbert par le col et le secoua. Celui-ci toussa.

— J’ai dit que je pourrais ! Rien n’est décidé !

— Mon entreprise aura justement besoin de quelqu’un qui n’a pas peur de se rendre dans des régions dangereuses…

— Si tu comptes l’exposer au danger, je refuse.

— Enfin, quand je dis dangereuses… Ce n’est pas moi qui passerai les commandes, tu sais.

— Nous en reparlerons. À plus tard, Hodgins.

— N’oublie pas ce que tu viens de dire ! Quoi qu’il arrive, tu m’entends ? Quoi qu’il arrive !

Gilbert emmena Violet sans répondre.

Ils devaient passer la nuit dans la même tente. Avec toutes les unités rassemblées, les places manquaient ; il était impossible de lui réserver un logement individuel. Quant à la faire dormir au milieu d’hommes qu’elle ne connaissait pas, cela risquait de provoquer des incidents. Ce n’était pas le moment de perdre des soldats avant même le début de la bataille.

La tente qu’on leur avait attribuée servait habituellement à entreposer les bagages.

L’espace pour s’allonger était si étroit qu’en se retournant dans leur sommeil, ils se toucheraient inévitablement. Gilbert s’en aperçut avec un trouble qu’il trouvait lui-même étrange.

Allons…

Le jour de leur rencontre, il l’avait emportée dans ses bras. Elle était couverte de sang, ne savait pas parler, et il avait eu peur d’elle. Il l’avait pourtant serrée contre lui, tandis qu’elle le regardait comme une chose incompréhensible.

Aujourd’hui, elle défaisait ses cheveux devant lui. Elle avait grandi, mais restait une enfant par son âge. Son visage semblait pourtant celui d’une femme, et dans ce corps vivait une combattante redoutable.

Sentant peut-être son regard, Violet se tourna vers lui.

— Major.

Elle avait parlé tout bas, comme pour lui confier un secret.

— Qu’y a-t-il ?

Il lui répondit sur le même ton.

— Que dois-je faire… ensuite ?

— Ensuite ? Demain, ce sera la bataille décisive. Nous remplirons notre mission avec l’unité.

— Non. Après-demain. Quand la bataille sera terminée… que dois-je faire ? Vous en parliez avec le major Hodgins. Vous avez dit que vous me confieriez à lui.

— Tu nous écoutais ?    

Elle gardait son impassibilité habituelle, mais sa voix semblait nerveuse.

— Rien n’est décidé.

Devant son hésitation, elle demanda :

— Vous suis-je… devenue inutile ?

— Violet ?

— Allez-vous vous débarrasser de moi… et me remettre au major Hodgins ? Je ne pourrai plus recevoir vos ordres ?

Ces questions disaient assez clairement ce qu’elle pensait être : une chose que l’on pouvait céder.

— Je ne pourrai probablement pas… obéir au major Hodgins. Moi-même, je ne comprends pas très bien… Mais je ne peux agir que sur les ordres de ceux que j’ai reconnus. C’est pourquoi… je vous serais plus utile… en restant auprès de vous.

Le visage de Gilbert s’assombrit devant cette réponse mécanique.

— Tu tiens tant que cela… à recevoir mes ordres ?

Il n’était qu’un supérieur qui lui disait de tuer. Voilà celui qui l’avait élevée. Voilà l’homme qu’il était.

— Les ordres sont tout pour moi. Et s’ils ne viennent pas de vous… je…

Pourquoi est-ce que cela me fait si mal ?

Rien ne changeait. Elle se considérait toujours comme un outil, et chacune de ses paroles semblait lui en faire le reproche. Même sans qu’on le lui demande, elle agissait ainsi. C’était sa nature, sa manière de vivre, ce qu’elle était devenue.

Mais…

Il ne supportait plus de la voir de cette façon.

Pourquoi faut-il…

— Pourquoi faut-il que ce soit moi ?

— Pardon ?

Malgré leur proximité, elle l’avait à peine entendu.

Gilbert reprit avec une franchise douloureuse, sans le masque qu’il avait toujours gardé devant elle.

— Après cette bataille… tu n’auras plus à suivre mes ordres. Je compte te laisser partir. Tu pourras faire ce que tu veux. Tu n’auras plus besoin d’obéir à qui que ce soit. Agis selon ta propre volonté. Tu es capable de vivre par toi-même, maintenant… n’est-ce pas ?

— Mais dans ce cas… de qui recevrai-je les ordres ?

— N’obéis plus aux ordres de personne !

À cet instant, son visage n’était que celui d’une jeune fille. Gilbert aurait voulu lui demander pourquoi elle allait au combat. Pourquoi son corps semblait fait pour la guerre. Pourquoi elle s’en remettait aux autres jusqu’à devenir leur instrument.

Pourquoi m’a-t-elle choisi comme maître ?

— Est-ce… un ordre ?

Son expression changeait à peine, mais sa voix avait quelque chose de désespéré.

— Est-ce votre ordre, major ?

Pourquoi ? Pourquoi ?

— Non… Ce n’est pas cela…

— Pourtant, vous m’avez dit de ne plus obéir.

Ce n’est pas cela !

L’impuissance et la frustration bouillonnaient dans sa tête. Elles finirent par éclater.

— Pourquoi prends-tu tout pour un ordre ? Tu crois vraiment que je ne vois en toi qu’un outil ? Si c’était le cas, est-ce que je t’aurais prise dans mes bras quand tu étais petite ? Est-ce que j’aurais veillé à ce que personne ne te fasse de mal pendant toutes ces années ? Tu ne comprends donc pas… ce que j’éprouve pour toi ? N’importe qui… devrait le comprendre. Même quand je suis en colère, même quand tout est difficile, je… !

Il aperçut son propre visage dans les yeux de Violet. Un visage pitoyable.

— Je… Violet…

Ces yeux bleus n’avaient cessé de le suivre. Mais ses yeux verts avaient fait de même. Sans qu’il s’en rende compte, son regard la cherchait toujours. Les mois étaient devenus des années. Quatre ans durant, ils étaient allés partout ensemble.

— Ma… jor…

Depuis que ces lèvres avaient prononcé leur premier mot, il avait fait tout ce qu’il pouvait pour la protéger. Il n’était alors lui-même qu’un jeune homme, sans la moindre idée de la façon dont on élevait une enfant.

— Tu as des sentiments, n’est-ce pas ? Ce n’est pas que tu n’en as pas. Si tu n’en avais pas, pourquoi me regarderais-tu ainsi ? Tu ressens quelque chose. Tu as… un cœur comme le mien, non ?

Ses cris devaient porter jusque dans les tentes voisines. Il pensa à ce qu’elle subissait, et sa poitrine se serra. De quel droit la sermonnait-il ?

— Je ne comprends pas… les sentiments.

Sa voix tremblait. Elle ne semblait même pas reconnaître l’inquiétude que trahissait son visage.

— En ce moment… je te fais peur, n’est-ce pas ? Tu n’as pas aimé que je me mette à crier ?

— Je ne sais pas.

— Tu n’aimes pas qu’on te dise des choses que tu ne comprends pas ?

— Je ne… sais pas. Je ne sais pas.

— Ce n’est pas vrai…

— Je ne sais pas.

Elle secoua la tête avec une sincérité désespérée.

— Major, je ne sais vraiment pas.

Il lui manquait quelque chose d’essentiel. Elle éprouvait des sentiments, mais ne savait pas les reconnaître. Elle avait été élevée ainsi.

À qui la faute ?

Gilbert ferma les yeux et posa une main sur ses paupières. De cette façon, il ne la voyait plus. Il n’entendait que sa respiration.

— Major.

Il voulait se soustraire à la réalité, mais la voix de Violet lui parvenait toujours.

— Je ne me comprends pas moi-même. Pourquoi suis-je faite si différemment des autres ? Pourquoi ne puis-je obéir… qu’à vous ?

Elle semblait sans espoir.

— Lorsque je vous ai rencontré… j’ai simplement pensé : « Suis cet homme. »

Il lui suffisait de l’entendre pour mesurer sa jeunesse, même s’il refusait de la regarder.

— Tous ces mots autour de moi… je n’en comprenais pas le sens. Et vous m’avez prise dans vos bras. C’est probablement… pour cela. Personne d’autre ne l’avait fait. Personne ne l’a fait depuis… pour me protéger. Alors… je veux suivre vos ordres. Tant que je les ai… je peux aller n’importe où.

Comme une enfant, elle ne réclamait que lui.

À qui la faute ?

Après un moment de silence, Gilbert murmura :

— Violet. Pardonne-moi.

Il ouvrit les yeux et tendit la main pour remonter la couverture jusqu’à son menton.

— Je t’ai reproché quelque chose dont tu n’es pas responsable. Je voudrais que tu me pardonnes. Demain… sera la bataille décisive. Beaucoup de gens comptent sur ta force. Alors, dors. Nous reparlerons plus tard… de ce qui viendra après.

Il avait pris la voix la plus douce dont il était capable.

— Oui.

Violet poussa un soupir de soulagement.

— Je ferai tout pour être utile. Bonne nuit, major.

— Bonne nuit, Violet.

Les couvertures bruissèrent un instant, puis sa respiration devint régulière. Gilbert lui tourna le dos et essaya, lui aussi, de trouver le sommeil. Mais les larmes s’échappèrent de ses yeux fermés.

Mes paupières sont brûlantes. J’ai l’impression que mes yeux prennent feu.

Tout ce qu’il avait retenu jusque-là coulait sans qu’il puisse l’arrêter. Il plaqua une main sur son visage et s’efforça de ne laisser échapper aucun bruit, tandis que la douleur lui déchirait la poitrine.

À qui… la faute ?

Cette seule pensée revenait sans cesse.

 

── ◇ ──

Une immense muraille de pierre protégeait les terres sacrées d’Intense. Vue de l’extérieur, elle avait quelque chose de menaçant. À l’intérieur, pourtant, la cité évoquait un jardin clos, parcouru de canaux complexes, de moulins à vent et de champs ouverts.

Une seule porte permettait d’y entrer ou d’en sortir. De là partait la longue route du Pèlerinage, qui traversait la ville en montant jusqu’à une cathédrale. On y conservait les Écritures relatant la Genèse continentale, les dieux vénérés à travers le continent, leurs antiques batailles et les événements annoncés pour la fin du monde. La présence des textes originaux dans cette cathédrale avait fait d’Intense une terre sacrée.

Quels que fussent les dieux auxquels on adressait ses prières, ces écrits décrivant leur nature et leurs actes constituaient le fondement le plus sûr de la foi. Leur diffusion avait fait du lieu un point de rencontre entre les différents courants religieux, une terre de paix. Gilbert et les armées du Sud-Ouest allaient devoir y pénétrer par la force pour la reconquérir.

— La difficulté, c’est de trouver comment entrer.

Avant l’aube, les commandants se réunirent une dernière fois pour revoir le plan. Hodgins, qui avait survécu à la défense d’Intense, était chargé d’exposer la stratégie. Penché sur une caisse servant de table, il traçait des schémas et des annotations à la plume : « une seule porte », « ville en jardin clos », « prise difficile ».

Il connaissait les lieux pour avoir combattu sur leurs lignes de défense. Un ordre de chevaliers y protégeait les Écritures. Un passage souterrain avait été aménagé pour leurs déplacements, notamment en cas de tentative de vol des originaux.

— Le gros de nos forces attaquera la porte. Nous avons envisagé d’escalader les remparts pour les surprendre, mais ils sont trop hauts. Ce n’est pas réalisable dans l’immédiat. Le temps de construire des échelles adaptées, notre moral se dégradera et l’ennemi aura transformé le sanctuaire en forteresse. Nous allons donc nous appuyer sur les unités spéciales de nos alliés du Sud-Ouest. D’abord, le major Gilbert, de la Force offensive spéciale de l’armée de Leidenschaftlich.

Gilbert leva la main. Hodgins appela les autres commandants. Ils étaient quatre au total, venus de pays différents, et se rencontraient pour la première fois.

— Les textes actuellement exposés dans la cathédrale sont des copies. Les originaux ont été emportés par l’Ordre dès l’invasion du Nord-Est. Nous ignorons si l’ennemi s’en est aperçu, mais les conduits souterrains restent praticables. Nos unités d’infiltration les emprunteront. Le premier groupe prendra la cathédrale et tirera une fusée pour annoncer notre victoire. Ce sera une victoire proclamée un peu tôt, évidemment, mais le désordre ainsi créé nous servira. Les deuxième et troisième groupes gagneront le centre-ville. L’essentiel des combats se concentrera près de l’unique porte, mais des patrouilles resteront sans doute dispersées dans la cité. Il faut répartir nos forces pour en prendre le contrôle. En voyant le signal, l’ennemi remontera la route du Pèlerinage vers la cathédrale. Cette route est longue. Très longue. Nous l’y intercepterons. Le quatrième groupe attaquera la porte de l’intérieur pour faciliter la percée de nos forces principales.

L’unité de Gilbert formait le premier groupe. Aucun rôle n’aurait été sans danger, mais le leur portait la responsabilité essentielle de l’opération.

— Tout cela suppose des conditions idéales. Nous savons bien que les choses se passeront autrement. Si l’infiltration échoue, il restera la possibilité de nous replier et d’incendier les lieux depuis l’extérieur. Les champs sont vastes ; le feu s’y propagera vite. L’ennemi sera pris au piège. Mais je sais ce que signifie mettre le feu à une terre sacrée. À nos alliés de l’Ouest, je demande de ne pas nous en tenir rigueur. Les soldats du Sud ne sont pas tous sans foi. Moi-même, je ne suis pas athée. Ce serait notre dernier recours. Seulement, nous n’avons plus le temps d’attendre. Chaque jour permet à l’ennemi de renforcer ses positions et rend Intense plus difficile à reprendre. Les habitants en souffriront davantage. Je veux mettre fin à cette guerre qui épuise nos ressources, même s’il faut pour cela entacher l’honneur de nos pays. Nous voulons tous la même chose, n’est-ce pas ? La clef de l’opération sera la Force offensive spéciale de Leidenschaftlich. Nous comptons sur vous.

Le ton était ferme. Gilbert répondit sans élever la voix.

— Je le sais. La cathédrale sera probablement la position la mieux défendue. Mais nous avons l’« arme » de Leidenschaftlich. Vous pouvez compter sur elle. Que chaque unité se concentre sur sa mission.

Ses paroles semblèrent rendre de la force aux hommes qui s’apprêtaient à partir. Les commandants lui serrèrent la main et lui souhaitèrent bonne chance. Gilbert ajouta, comme un vœu :

— Je veux vraiment… que cette bataille soit la dernière.

 

── ◇ ──

Un canal d’irrigation longeait la muraille d’Intense. L’eau y montait jusqu’à la taille d’un adulte. À intervalles réguliers, elle s’engouffrait en cascades dans des ouvertures qui rejoignaient le réseau souterrain. Celui-ci se divisait ensuite en de multiples branches desservant la ville, dont certaines devaient mener vers la cathédrale.

Les soldats descendirent prudemment par une échelle et commencèrent leur infiltration. Les deuxième, troisième et quatrième groupes se séparèrent aux embranchements prévus. Gilbert et ses hommes poursuivirent seuls dans un long conduit.

Ils s’étaient attendus à une embuscade. Pourtant, aucun signe suspect ne se présentait. Certains commençaient à relâcher leur vigilance, au point de bavarder avec entrain sur la bataille à venir.

Gilbert regarda Violet. Elle ne participerait pas à ces conversations. Son visage demeurait impassible, mais il y reconnaissait cette différence presque imperceptible qui apparaissait lorsque sa vie était menacée.

Elle sent le danger.

Enfin, ils aperçurent l’extrémité du conduit. Une échelle montait vers une plaque de fer. Au-delà se trouvait la surface.

Violet s’arrêta net. Les autres l’imitèrent.

— Major, l’ennemi nous attend probablement au-dessus.

— Tu as entendu quelque chose ?

— Rien. C’est justement pour cela. Si j’étais leur commandant, j’éliminerais nos hommes ici, au moment où ils sortent. Monter directement nous ferait courir à notre perte. Laissez-moi passer devant, seule.

Elle détacha Witchcraft du support fixé dans son dos.

— Non. Nous ignorons combien ils sont.

— S’ils sont nombreux, il est d’autant plus nécessaire que je les disperse pour permettre aux autres de monter. Vos ordres, major.

Le mot lui serra la poitrine.

— Major. Vos ordres.

Cela revenait à lui demander de mourir.

— Major !

Et c’était elle qui réclamait qu’il le lui dise.

Tous les regards étaient désormais tournés vers lui.

— La fusée éclairante est-elle prête ?

Ils mirent rapidement leur manœuvre au point. Les soldats se rangèrent contre les parois, tandis que Violet se plaçait sous la plaque de fer. Elle empoigna Witchcraft et déploya sa chaîne lestée. Dans un mouvement de tout le corps, elle en projeta l’extrémité contre la plaque.

Le métal fut arraché dans un fracas assourdissant. Des visages surpris apparurent autour de l’ouverture. Avant que les soldats ennemis puissent tirer, le dispositif emporté au bout de la chaîne déclencha la fusée éclairante. Une lumière aveuglante leur jaillit au visage.

— J’y vais !

Violet gravit l’échelle et disparut. Des cris s’élevèrent aussitôt.

— À nous ! Montez et cherchez un abri pendant qu’elle nous couvre !

Gilbert prit la tête de ses hommes. À la surface, Violet avait déjà semé le chaos parmi plusieurs dizaines d’adversaires.

Le conduit ne débouchait pas dans la cathédrale, mais dans une ruelle permettant de la rejoindre rapidement. Les soldats coururent vers un bâtiment où ils pourraient se protéger, sans perdre Violet de vue.

— Tireurs, en position !

Les fusils se braquèrent sur les hommes qui l’encerclaient. Violet planta Witchcraft dans le sol, prit appui sur son extrémité et se propulsa dans les airs. Son mouvement avait la grâce d’une danse ; elle venait de dégager la ligne de tir.

— Feu !

Les balles passèrent près d’elle et frappèrent ses adversaires. En plein saut, elle pivota et tira son pistolet de son étui. Avant même de retoucher terre, elle abattit deux hommes qui, depuis l’ombre, s’apprêtaient à attaquer Gilbert et son unité.

À l’atterrissage, elle saisit la chaîne de Witchcraft plutôt que son manche et fit tournoyer l’arme. Plusieurs soldats qui tentaient de fuir furent décapités. Les passages jusque-là barrés s’ouvrirent. Violet s’élança.

Tout n’avait pris qu’un instant.

— Tous en avant !

Au signal de Gilbert, les sabres furent dégainés. Personne n’hésita à suivre cette petite silhouette. Ce jour-là, leur meilleure tueuse déployait tout son talent.

Un cri de guerre s’éleva.

La Force offensive spéciale de Leidenschaftlich chargea vers la cathédrale.

 

── ◇ ──

Pendant ce temps, les armées du Nord et du Sud s’affrontaient désespérément à la porte principale. Malgré de lourdes pertes, les troupes de Hodgins avaient réussi à la franchir. Elles combattaient désormais dans les rues voisines.

— Voilà une bataille menée avec élégance…

Depuis l’arrière, Hodgins dirigeait les opérations. Il se passa la langue sur les lèvres.

— Pour un marchand, c’est simple. Très simple. Je vois ce que chaque camp a à gagner ou à perdre. Ils ont si peur que la ville soit détruite ? Leur nouvelle réserve de ravitaillement… Le sanctuaire dont ils rêvaient tant. C’est bien cela, n’est-ce pas ?

Un sourire intrépide lui étira les lèvres. Il éleva la voix.

— Unité de soutien, amenez une catapulte ! Abattez le moulin derrière lequel ils se cachent ! Qu’il s’effondre sur leur arrière-garde ! Ils vont revenir à la charge, mais tenez bon ! Celui qui sait le mieux utiliser cette place forte l’emportera ! Montrez-leur de quel côté sont les meilleurs !

Les soldats répondirent d’une seule voix et se mirent aussitôt en mouvement.

L’issue de la bataille demeurait incertaine.

Cela signifiait aussi qu’ils pouvaient encore gagner.

Au sommet de la pente, derrière les lignes ennemies, se dressait la cathédrale. Aucun signal n’en était parti.

Gilbert… Je compte sur toi. Je n’en peux plus de tout cela.

— Je suis en colère depuis hier… Non, depuis toujours ! Qu’on en finisse avec cette guerre stupide !

Il leva son arme et entra dans la poussière pour combattre aux côtés de ses hommes.

 

── ◇ ──

— Nos forces principales sont entrées par la porte. L’ennemi a partagé ses effectifs entre celle-ci et la cathédrale. Son général doit se trouver dans l’une de ces deux positions. Si nous l’abattons et prenons la cathédrale, leur moral s’effondrera. La victoire sera à nous.

Les hommes de la Force offensive spéciale s’étaient réfugiés dans un bâtiment face au sanctuaire. Ils faisaient le point à partir des renseignements apportés par les messagers venus de la porte.

Par la fenêtre, ils voyaient la cathédrale, défendue avec une rigueur presque dérisoire tant elle semblait rendre toute attaque impossible. Des soldats armés entouraient sa tour cylindrique. Eux, au contraire, n’étaient plus très nombreux. Ils avaient emmené leurs blessés, mais ceux-ci ne pouvaient plus combattre.

Le sommet se trouvait très haut. Pour l’atteindre, une seule entrée semblait accessible, au niveau du sol. S’y précipiter reviendrait à se faire tuer inutilement. Tous étaient épuisés. Ils s’étaient repliés pour reprendre leurs forces et réfléchir, mais ne pouvaient rester indéfiniment à couvert.

Violet était la seule à ne pas s’être assise. Elle demeurait près de la fenêtre. Gilbert avait cru qu’elle surveillait l’ennemi ; elle préparait autre chose.

— Major. Regardez ce bâtiment.

Il suivit la direction qu’elle indiquait. C’était une construction carrée, sans particularité notable.

— Son toit est dégagé, et la cathédrale est assez proche. Avec une prise d’élan, je devrais pouvoir sauter jusque-là.

— C’est…

Impossible, allait-il dire. La distance était peut-être franchissable, mais elle ne trouverait aucun appui à l’arrivée. Une chute de cette hauteur serait mortelle.

— Il y a des vitraux sur les côtés. Si nous en brisons un, je pourrai entrer. Je ne serai pas directement au sommet, mais ce sera plus accessible. Il faudra tirer dans le verre au moment de mon saut. Notre position sera alors repérée. Vous devrez vous replier avec les autres, rejoindre les deuxième et troisième groupes et leur demander des renforts. Nous ne pouvons pas prendre la cathédrale avec nos seuls effectifs. Une fois en haut, je tirerai la fusée. Notre mission consiste à faire croire que nous contrôlons les lieux, même si ce n’est pas encore vrai.

— Même si tu réussis, tu devras te battre seule.

— Je compte sur vous pour revenir avec les autres. Je ne vois pas d’autre moyen. Il faut retenir l’ennemi pour permettre notre victoire.

— Tu es prête à mourir ?

— Je ne sais pas… si la mort est quelque chose auquel je dois me préparer.

Autant dire qu’elle ne la craignait pas.

— Je ne peux pas accepter.

— Alors, comptez-vous attendre ici l’arrivée des forces principales ?

— Tu es… la seule personne… que je ne veux pas sacrifier.

— Beaucoup de nos camarades sont déjà morts pour nous permettre d’arriver ici. Et ce n’est pas un sacrifice. C’est une mesure nécessaire. Vous devez prendre la bonne décision, comme toujours. Transmettez-la-moi. Donnez-moi vos ordres, quoi qu’il arrive… major. Alors, je serai…

Sa voix portait une volonté limpide.

— Je serai votre bouclier et votre arme.

Elle regardait ses yeux verts comme s’ils l’éblouissaient.

— Je vous protégerai.

Elle ne mentait pas.

— N’en doutez jamais. Je suis votre « propriété ».

Le coin de ses lèvres se releva légèrement. Gilbert ne l’avait jamais vue sourire. Il fallait que ce soit maintenant. Après ces mots-là. La frustration, la tristesse et la colère lui coupèrent presque le souffle. Il serra le poing.

— Je crois que je comprends enfin.

— Quoi donc ?

Je…

— Ce qu’il y a de meilleur… et de pire.

Personne ne peut te remplacer. Même si je perdais d’innombrables hommes, je voudrais que toi, tu vives. Je…

— Depuis le début, je pense à ce qui m’a conduit ici… à force de faire passer mes propres intérêts avant tout.

Si je le pouvais, je préparerais une issue pour toi seule. Et je te ferais promettre de ne jamais revenir auprès de moi.

À présent, il comprenait.

— Tu as raison. Je ne peux pas ne penser qu’à moi. D’autres choses doivent passer avant.

Je suis un poison pour toi.

— Très bien, Violet. Nous allons suivre ton plan. Cependant…

Il releva les yeux.

— Je ne te laisserai pas y aller seule. Nous formerons deux groupes : l’un pour l’assaut, l’autre pour réclamer des renforts aux deuxième et troisième unités. Nous fixerons un câble d’acier sur le toit. Tu en emporteras l’autre extrémité en sautant. Une fois le passage établi, nous pourrons te rejoindre à l’intérieur.

Violet cligna des yeux, surprise. Elle n’avait manifestement pas envisagé cette possibilité.

— Votre attention à tous. Voici le plan.

L’infiltration reprit. Ils gagnèrent sans difficulté le bâtiment désigné par Violet. La violence des combats avait sans doute attiré les soldats ennemis vers la porte ; en dehors de la garde de la cathédrale, les rues s’étaient vidées.

Sur le toit, un grillage rouillé se découpait contre le ciel. Ils en retirèrent les parties qui gênaient le passage, afin de laisser à Violet assez d’espace pour prendre son élan. Puis ils fixèrent le câble au point le plus favorable à la descente.

Il ne restait qu’à la laisser ouvrir la voie.

— Je passerai en premier. Vous me suivrez, un par un.

Chacun prit un morceau du grillage découpé. Ils s’en serviraient pour s’accrocher au câble et glisser jusqu’à la cathédrale.

— J’y vais !

Violet se mit à courir.

Derrière elle, les soldats épaulèrent et tirèrent dans le vitrail. Le verre éclata avec fracas. Des fragments de toutes les couleurs tombèrent vers le sol.

Violet bondit.

Comme un oiseau. Comme un cerf.

Les voix des soldats ennemis montèrent des étages inférieurs. Ils avaient été repérés.

Après s’être assuré que le câble attaché au corps de Violet était bien tendu, Gilbert se laissa glisser. Il heurta le mur et tenta tant bien que mal de se hisser à l’intérieur. Violet lui tendit aussitôt la main. Solidement campée sur ses jambes, elle supportait le poids des autres soldats qui descendaient à leur tour le long du câble.

— Violet, est-ce que ça va ?

À peine avait-il posé la question qu’elle s’effondra. Sous les tirs ennemis, le câble venait de céder. Les soldats qui s’y trouvaient encore furent précipités dans le vide et s’écrasèrent au sol. D’un geste, Gilbert ordonna à ceux qui étaient restés sur le toit d’appeler des renforts.

En fin de compte, seuls deux d’entre eux avaient réussi à s’infiltrer. Quelque part, Gilbert avait pressenti qu’il en serait ainsi.

— Violet, tu m’entends ?

— Oui, major.

Elle était dans un état déplorable. Des éclats de vitrail lui avaient entaillé les joues, ses vêtements de combat étaient déchirés. Imprégnée de l’odeur de la fumée et couverte du sang des soldats ennemis, elle respirait avec peine, comme si elle avait atteint les limites de ses forces.

— Il ne reste que toi et moi. Nous allons peut-être mourir ici.

— Oui.

Les épaules de Gilbert se soulevaient, elles aussi, au rythme d’une respiration épuisée.

— Mais j’ai un ordre à te donner : quoi qu’il arrive, reste en vie.

— Oui. Je resterai en vie et je vous protégerai, major.

— C’est bien.

Tu as vraiment grandi… Tu arrives à si bien t’exprimer, maintenant. Tu n’es pas une « chose ».

— Mais c’est à moi de te dire ça.

 

── ◇ ──

La pièce par laquelle ils étaient entrés se trouvait à environ cinq étages du toit. On y entreposait des instruments de musique et des statues de bronze. Elle semblait servir de débarras.

Au-dehors, un escalier en colimaçon menait à la terrasse. Tout en gravissant les marches, ils jetaient des regards par les fenêtres. Le sol paraissait chaque fois plus lointain. Une épaisse colonne de fumée s’élevait du côté de la porte de la ville. Gilbert se demanda avec angoisse si Hodgins était encore en vie.

— Major, nous arrivons au dernier étage.

Violet raffermit sa prise sur sa hache de guerre.

Alertés par leurs pas, les soldats qui les attendaient en haut dégainèrent leurs sabres et se ruèrent dans l’escalier. Au même instant, des cris montèrent des étages inférieurs : d’autres ennemis accouraient.

— Major !

Violet faucha les hommes qui se jetaient sur elle, puis se retourna. Gilbert avait tiré son épée et se tenait face à l’escalier qui descendait.

— Vas-y, Violet. Pendant que je les retiens, élimine ceux d’en haut et lance la fusée de signalisation. Cela suffira… Ce sera comme annoncer notre victoire. Même en infériorité numérique, nous aurons l’avantage.

Elle qui n’hésitait jamais devant les décisions les plus cruelles resta indécise. Si tous les soldats des étages inférieurs montaient jusqu’à eux, comment Gilbert pourrait-il leur tenir tête seul ?

— Laissez-moi combattre avec vous, major !

— C’est un ordre ! Vas-y !

— Mais…

— C’est un ordre, je te dis ! Vas-y, Violet !

Sous ses cris, le corps de Violet obéit presque de lui-même. Elle gravit les marches sans parvenir à répondre, enfonça d’un coup de pied la porte ornée de figures divines et déboucha sur la terrasse.

Un spectacle d’une beauté saisissante s’offrit à elle. Il était presque cruel de le découvrir en de telles circonstances. Une petite fontaine murmurait doucement au milieu de parterres de fleurs et de verdure. Leur parfum délicat se mêlait à l’âcre odeur de la fumée.

La terrasse de la cathédrale était un jardin suspendu dans le ciel. Un instant, son irréalité la saisit.

— L’ennemi ! Tuez-la !

Quatre soldats lui faisaient face : des tireurs à longue distance et leurs observateurs. Combien de ses camarades avaient-ils abattus pendant l’assaut de la cathédrale ? De là-haut, ils disposaient d’un poste de tir idéal.

Des cris et des coups de feu résonnèrent dans l’escalier. Le cœur de Violet se mit à battre plus vite.

— Écartez-vous…

Elle fit tournoyer sa hache, projetant autour d’elle le sang de ses dernières victimes. Son regard de bête se fixa sur les hommes qui lui barraient le passage.

— Écartez-vous, écartez-vous, écartez-vous, écartez-vous, écartez-vous !

Elle n’entendait plus que les bruits qui montaient de l’escalier derrière elle.

— Écartez-vous, écartez-vous, écartez-vous, écartez-vous… ÉCARTEZ-VOUS !

Elle bondit sur les soldats. Sa lame trancha les bras et les jambes de trois d’entre eux, les taillant en pièces.

— Écartez-vous, écartez-vous, écartez-vous, écartez-vous, écartez-vous !

La précipitation troublait sa maîtrise habituelle des armes. Une balle lui effleura le ventre et entama la chair de son bras. En temps normal, elle n’aurait jamais commis une telle erreur. La douleur brouilla sa vue.

Gilbert la couvrait en bas. Il fallait en finir et retourner l’aider au plus vite.

— ÉCARTEZ-VOUS !

Elle trancha le cou du dernier homme. Ses jambes cédèrent sous la douleur de sa blessure et elle tomba à genoux. Elle se força à se relever, sortit la fusée de signalisation qu’elle gardait dans son étui et la lança vers le ciel. Une lueur blanche s’épanouit dans les airs, pareille à une fleur de lumière.

Elle ne pouvait pas se contenter d’un tir pour considérer que tout était terminé. Il fallait encore en finir avec les ennemis qui restaient.

Le dernier éclatement de la fusée retentit.

Aussitôt après, Violet s’effondra la tête la première.

— Ah… Aah… Uh…

Le bruit qui suivit ne venait pas de la fusée. Des gémissements étranglés lui échappèrent. Une balle tirée à bout portant venait de lui traverser l’épaule droite, y ouvrant un large trou. Son visage baignait dans son propre sang.

Derrière elle, une arme se rechargea.

De la main gauche, Violet dégaina son pistolet et tira en se retournant. Le soldat au lourd fusil, qui avait manqué sa tête, s’effondra.

Elle respirait mal. Son bras droit, celui dont elle se servait d’ordinaire, pendait sans force. Elle ne sentait presque plus sa main.

— Uh… Aah… Uugh…

Elle ne devait pas se relever. Au moindre mouvement, le sang coulait davantage.

— Major !

Pourtant, elle retourna vers l’escalier. Seule son obstination à rejoindre son unique maître lui permettait encore d’avancer malgré ses blessures. Elle laissait derrière elle une traînée rouge.

— Major ! Major ! Major !

Elle l’appelait sans relâche. À l’avant-dernier étage, elle enjamba les cadavres des hommes qu’elle avait tués, cherchant Gilbert du regard.

— Major !

Son cri eut l’éclat du verre qui se brise.

Gilbert gisait au milieu de l’escalier. Un soldat ennemi, penché sur lui, s’apprêtait à l’achever à la baïonnette. La voix de Violet fit dévier son geste, mais la pointe transperça le visage de Gilbert.

— S… SALAUD !

D’une seule main, elle lança sa hache et fendit le torse de l’ennemi. Il s’écroula. Emportée par son élan, elle tomba à son tour, puis rampa jusqu’à Gilbert.

— Major, major, major !

Il avait un œil crevé et le corps couvert de blessures. De cet œil, il ne verrait plus ni lumière ni couleurs. Il ressemblait à un cadavre auquel il ne restait que le souffle. Et même ce souffle était terriblement faible. Ses mains et ses jambes étaient ensanglantées, déchirées par les balles et les lames.

Qu’est-ce qui l’emporterait le premier : la perte de sang ou les soldats qui montaient des étages inférieurs ? Dans les deux cas, la lueur de vie qui l’animait était sur le point de s’éteindre.

— Major ! Major !

Violet haussa la voix, passa son épaule sous lui. Il ne répondit pas. Elle tenta de le charger sur son dos, forçant ses bras défaillants à lui obéir.

— Uugh… Ah… Uugh… Ah…

Son bras droit ne supporta pas l’effort. Elle s’effondra et roula quelques marches plus bas. Elle se releva, tendit de nouveau la main vers Gilbert. Elle avait trop forcé : son bras droit pendait, inerte, incapable de tenir une arme.

Entre Gilbert et sa hache, le choix ne se posait pas. Elle abandonna son arme et essaya de l’entraîner vers le bas avec le seul bras qui lui obéissait encore.

Mais un groupe de soldats surgit des étages inférieurs.

— AAAAAAAAAH !

Violet ramassa sa hache et les taillada d’une seule main. À ceux qui tentaient de passer, elle assénait sans pitié la chaîne lestée de son arme, dont l’extrémité leur fracassait le crâne.

Puis elle recommençait.

Elle essayait de soulever Gilbert. Des ennemis arrivaient. Elle les tuait. D’autres apparaissaient. Elle ne pouvait pas avancer.

Chaque affrontement l’épuisait un peu plus.

— M…MEURS !

Un jeune soldat finit par franchir sa garde. Il se jeta sur elle en hurlant et son sabre s’enfonça à la base de son autre bras. Le cri de Violet fut à peine audible.

Il ne savait pas se battre. Sans la guerre, il n’aurait sans doute été qu’un garçon ordinaire qui n’aurait jamais eu à manier une épée.

Il lâcha la poignée du sabre resté dans la blessure, se redressa et poussa un cri. À quelques pas d’elle, il reculait, horrifié. Celle qu’il venait de frapper n’était qu’une jeune fille.

— Vous pouvez…

Du sang coula de ses lèvres.

— Me tuer… mais, s’il vous plaît… ne tuez pas… le major.

Elle suppliait pour la vie de Gilbert.

Le soldat pétrifié se reflétait dans ses yeux bleus, mais elle distinguait mal son visage. Le sang et la sueur qui ruisselaient de son front lui brouillaient la vue.

— Je… Je suis désolé… Je ne voulais pas… Je…

Sa voix se brisa.

— Ne… tuez pas le major.      

— Je ne voulais pas ! Je suis désolé ! Je ne voulais pas !

— S’il… vous plaît…

— Ce n’est pas… Je… Je ne voulais pas !

Il s’enfuit en criant.

Violet le suivit du regard pour s’assurer qu’il partait, puis revint auprès de Gilbert.

— Major…

Elle chancelait. Elle était peut-être sur le point de perdre connaissance.

— Je… l’ai fait, major… Major…

— Violet…

Gilbert, qui était resté les yeux fermés, entrouvrit son œil valide.

En entendant son nom, elle répondit d’une voix noyée de larmes :

— Major…

Il ne lui connaissait pas cette voix. Toute trace du démon qu’elle avait été quelques instants auparavant avait disparu. Elle n’était plus qu’une enfant terrifiée, recroquevillée dans un coin du champ de bataille.

— Violet… Qu’est-ce qui se passe… ? Où… sommes-nous ?

Elle lui répondit d’une voix étranglée :

— Nous… sommes encore dans la cathédrale. Nous avons accompli notre mission. Il ne reste qu’à attendre les renforts pour partir, mais ils ne sont pas encore arrivés. Les ennemis viennent d’en bas. Il en arrive sans cesse. Major, dites-moi quoi faire. Donnez-moi un ordre, s’il vous plaît.

— Fuis…

— Comment puis-je fuir… en vous emmenant avec moi ?

— Laisse-moi… ici… et pars.

Elle ne comprit pas tout de suite. Comment devait-elle répondre à une telle demande ?

— Vous me dites de… vous abandonner ?

Elle secoua la tête.

— C’est impossible ! Major… Je vous emmène avec moi.

— Ne t’occupe pas de moi. Si tu me laisses ici… tu as encore… une chance de survivre. Je t’en prie, Violet. Fuis.

Une explosion retentit au loin. Autour d’eux, pourtant, tout était calme, comme s’ils se trouvaient dans un autre monde.

— Je ne m’enfuirai pas, major ! Si vous restez, je me battrai ici ! Et si je dois partir, je vous emmènerai avec moi !

De ses deux bras ensanglantés et tremblants, elle agrippa le col de son uniforme et se mit à le tirer.

— Violet, arrête…

Il entendait ses vaisseaux se rompre. La douleur de sa chair qui se déchirait devait être insoutenable.

— Violet !

Son bras droit, qui ne tenait presque plus, se détacha et tomba sur le sol.

Sans même le regarder, elle continua de tirer Gilbert avec l’autre.

— Arrête… Arrête ça… Arrête, Violet…

Elle n’obéit pas. Sa respiration n’était plus qu’un râle. Elle concentrait ses dernières forces dans le bras où le sabre était resté planté et descendait une marche après l’autre. À chaque mouvement, la lame s’enfonçait davantage dans sa chair.

— Violet !

Son dernier bras la trahit à son tour et se détacha.

Elle revint auprès de Gilbert, là où elle avait réussi à le traîner. Pareille à un oiseau auquel on aurait arraché les ailes, elle perdait son sang à flots. D’un mouvement familier, elle inclina la tête à gauche, puis à droite, comme pour examiner son état. Elle sembla esquisser un faible sourire.

— Major, je vais vous sauver.

Les lèvres serrées, elle recommença à se déplacer sur les genoux. Mais, privée de ses bras, elle ne parvenait plus à garder l’équilibre. Elle glissait sur les marches, dégringolait. Tombait, se relevait. Tombait, se relevait encore.

Elle ne pensait qu’à Gilbert.

Sous elle, l’escalier se changeait en une mer de sang.

Il ne la voyait pas, mais lorsqu’il comprit qu’elle avait perdu ses bras pour lui, les larmes se mirent à couler de son œil.

— Arrête…

Sa voix suppliante résonna dans l’escalier.

— Arrête, Violet !

— Je ne veux pas.

Son refus fut immédiat.

— Major… Encore… Encore un petit effort…

— Ça suffit. Tu en as assez fait… Tes bras… Tes bras…

— Les ennemis ne viennent plus. Les renforts… sont probablement arrivés en bas. J’entends… du bruit.

— Alors descends d’abord ! Va les chercher ! Vas-y, ne t’inquiète pas pour moi !

— Je ne veux pas ! Si… Si vous mourez pendant que je ne suis pas là, qu’est-ce que je ferai ?

— Alors ce sera la fin pour moi. Ce n’est pas grave. Descends !

— Je ne veux pas ! Quoi qu’il arrive… Je ne veux pas ! Si je vous laisse ici… et qu’à mon retour…

— Je peux mourir, du moment que toi, tu vis !

— Je ne peux pas obéir à cet ordre !

Recroquevillée près de lui, Violet s’acharnait à le tirer. Elle n’avait plus de bras pour le porter. Elle pouvait à peine se déplacer sur ses jambes repliées. Comment aurait-elle pu l’emmener ?

— Quoi qu’il arrive… Quoi qu’il arrive… Je ne vous laisserai pas mourir.

Elle saisit entre ses dents le tissu de son uniforme, à l’épaule, comme un chien qui emporte quelque chose dans sa gueule.

— U… Uuuuh !

Un gémissement douloureux lui échappa. Tout son corps tremblait tandis qu’elle tentait, encore et encore, de le tirer. Mais elle était humaine, pas un chien. Avec de telles blessures, elle n’avait aucune chance d’y parvenir.

— Ma… jor…

— Violet, arrête… Je t…

Gilbert s’étrangla.

— Je… Je t’aime !

Les larmes lui brouillaient la vue.

— Je t’aime ! Je ne veux pas que tu meures ! Violet ! Vis !

C’était la première fois qu’il le lui disait. Il avait eu tant d’occasions de prononcer ces mots. Pourtant, il s’était toujours tu.

— Je t’aime, Violet.

Encore et encore, son cœur les avait murmurés. Mais jamais, pas une seule fois, il ne les avait dits à voix haute.

Quand ce sentiment était-il né ? Il n’en savait rien. Qu’est-ce qui l’avait fait naître ? Il n’aurait su le dire. Si on lui avait demandé ce qu’il aimait chez elle, les mots lui auraient manqué.

— Violet…

— Major.

Sans qu’il s’en rende compte, entendre sa voix l’appeler était devenu une joie. Quand elle marchait derrière lui, il se disait qu’il devait la protéger. Son dévouement sans faille lui faisait battre le cœur.

— Violet, tu m’entends ?

Il n’avait pas tardé à lui rendre le regard ardent qu’elle posait sur lui. L’utiliser comme une arme le faisait souffrir. La voir sacrifier sa vie était devenu sa plus grande peur.

— Je… tiens à toi.

Je ne veux plus demander à Dieu ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. Si ces mots sont un péché, que ma mort en paie le prix.

— Je t’aime.

Elle était la première personne que Gilbert Bougainvillea avait véritablement aimée.

— Je t’aime, Violet.

— Ai… mer…

Le sang coulait toujours de ses épaules. Elle répéta le mot comme si elle l’entendait pour la première fois, puis se traîna jusqu’à lui et se recroquevilla à ses côtés pour regarder son visage.

— Qu’est-ce que… « aimer » ?

Sa perplexité était sincère. Ses larmes tombaient sur les joues de Gilbert.

— Qu’est-ce que… « aimer » ? Qu’est-ce que… « aimer » ? Qu’est-ce que c’est ?

Il ne l’avait jamais vue pleurer ainsi, pas même lorsqu’elle était enfant. Elle ne pleurait ni lorsqu’elle tuait, ni lorsqu’elle était seule, ni lorsque personne ne l’aimait.

Elle n’avait jamais pleuré.

— Je ne comprends pas, major…

Et maintenant, elle sanglotait.

— Qu’est-ce que ça veut dire, « aimer » ?

Elle lui posait réellement la question.

Ah… C’est vrai.

Le cœur de Gilbert lui faisait plus mal que son corps. Elle ne savait pas. Comment aurait-elle pu savoir ? Il ne lui en avait jamais parlé. Il ne le lui avait pas appris.

Elle ne connaît pas… l’amour.

De grosses larmes coulèrent de nouveau sur son visage.

Quel imbécile je fais.

S’il ne parvenait pas à faire comprendre ses sentiments à celle qu’il aimait, c’était parce qu’il avait lui-même négligé de lui apprendre l’amour. Existait-il une façon plus honteuse de mourir ?

— Violet.

Pourtant, son cœur était étrangement paisible.

La douleur de son corps semblait s’atténuer peu à peu. C’était une sensation singulière.

Peut-être parce qu’il avait enfin réussi à exprimer ce qu’il ressentait au plus profond de lui.

Il avait l’impression que tout lui avait été pardonné.

— Violet… Aimer… c’est…

À celle qu’il aimait plus que quiconque, il murmura :

— Aimer, c’est… vouloir protéger quelqu’un… plus que tout au monde.

Il lui parlait doucement, comme autrefois, lorsqu’il lui enseignait quelque chose et qu’elle n’était encore que la petite fille de leur première rencontre.

— Tu comptes pour moi… Tu m’es précieuse. Je ne veux jamais qu’on te fasse de mal. Je veux que tu sois heureuse. Je veux que tu ailles bien. C’est pour ça, Violet… que tu dois vivre et devenir libre. Quitte l’armée. Vis ta vie. Tu t’en sortiras, même sans moi. Violet, je t’aime. Je t’en prie, vis.

Puis il répéta :

— Violet, je t’aime.

Après cette déclaration, seuls les sanglots de celle qui l’avait reçue se firent entendre.

— Je ne comprends pas… Je ne comprends pas…

Elle pleurait.

— Je ne comprends pas… Je ne comprends pas l’amour. Je ne comprends pas… ce que vous me dites, major. Si c’est ainsi, pourquoi me suis-je battue ? Pourquoi m’avez-vous donné des ordres ? Je suis… un outil. Rien d’autre. Votre outil. Je ne comprends pas l’amour… Je veux seulement… vous sauver… vous, major. S’il vous plaît, ne me laissez pas seule. Major, ne me laissez pas seule. Donnez-moi un ordre, je vous en prie ! Même si je dois y laisser la vie… ordonnez-moi de vous sauver !

Cette enfant qui, autrefois, ne comprenait que l’ordre de tuer le suppliait maintenant de lui ordonner de le sauver. Gilbert aurait voulu tendre la main pour la prendre dans ses bras. Mais, tandis que sa conscience s’éteignait, il ne put que murmurer :

— Je t’aime.

Il entendait quelqu’un monter les escaliers, mais n’avait même plus la force de garder son œil ouvert.

Ainsi s’achevaient les traces laissées par la jeune soldate nommée Violet.

 

 

 

 

error: Pas touche !!