VIOLET EVER T1 - CHAPITRE 4
L’érudit et la poupée de souvenirs automatiques
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Traduction : Raitei
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Pour l’enfant qu’il était, cette personne représentait le monde entier. Il n’aurait jamais imaginé qu’elle puisse un jour disparaître. Depuis sa naissance, depuis ses premiers souvenirs, elle avait toujours été là pour le protéger. Elle venait le chercher lorsqu’il s’enfuyait en pleurant, le félicitait lorsqu’il faisait quelque chose de bien. Il lui suffisait de tendre les bras pour qu’elle le serre contre elle. À ses yeux, elle était immense. Elle savait tout faire, bien mieux que lui.
Il pensait que c’était cela, être un parent.
Prends ma main. Sinon, je ne peux pas avancer. Regarde-moi. Sans toi pour veiller sur moi, je ne peux pas vivre. Ne pars pas. C’est à toi de prendre soin de moi.
Ceux qui avaient trompé cette personne pour l’arracher à son quotidien étaient, à ses yeux, des criminels qui méritaient un châtiment. Des démons qui avaient détruit son monde. Le simple fait d’avoir nourri une telle intention était déjà un péché.
Lorsqu’il avait enfin renoncé à fixer cette porte derrière laquelle aucun bruit n’annonçait jamais son retour, il s’était mis à haïr tout ce qui avait provoqué son effondrement. Il ne se laisserait plus tromper. Il ne ferait plus confiance à personne et resterait à l’écart des autres. Surtout, il ne s’effondrerait plus jamais. Tant pis s’il lui fallait pour cela renier l’enfant qu’il avait été, celui qui pleurait devant la porte en attendant son retour.
Il avait cru pouvoir devenir cet homme-là.
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Eustitia était connue sous le nom de « capitale de l’astronomie ».
Nichée dans un massif aux pentes douces, à quelque mille cinq cents mètres d’altitude, elle abritait des habitants épris de la beauté du ciel étoilé. Son observatoire, érigé sur un terrain taillé dans la montagne, occupait le centre de la ville. Tout autour se pressaient des bâtiments de pierre.
Pour rejoindre cette cité isolée, il fallait prendre le train jusqu’au pied des montagnes, puis emprunter un téléphérique qui s’élevait dans un grincement de câbles rouillés. À des centaines de kilomètres à la ronde, aucune métropole ne faisait scintiller ses néons. Rien ne venait souiller le ciel de lumières artificielles : à la nuit tombée, un voile d’un noir profond enveloppait le monde.
Si Eustitia devait en partie son surnom aux conditions exceptionnelles qu’elle offrait pour observer les astres, elle était surtout célèbre pour abriter le siège de l’un des plus prestigieux organismes de recherche astronomique au monde : l’institut Shaher. Celui-ci portait le nom d’un magnat du transport maritime qui avait amassé une fortune colossale. Passionné d’astronomie, Shaher avait fait construire des observatoires en de nombreux endroits. Après sa mort, les entreprises de sa famille avaient continué à les financer, leur permettant de poursuivre leurs activités.
L’institut Shaher se consacrait aussi bien à la découverte de nouveaux astres qu’à la recherche astronomique ou à la fabrication de télescopes. Son siège d’Eustitia avait, quant à lui, pour mission de rassembler et de conserver des ouvrages anciens consacrés aux étoiles, venus du monde entier. Attenant à l’observatoire, il abritait une bibliothèque gigantesque, dont la seule vue aurait suffi à faire saliver un amoureux des livres, voire à le faire défaillir de bonheur. Tous les ouvrages portaient sur les astres ou les mythes qui s’y rattachaient, mais cette spécialisation n’empêchait pas les collections d’atteindre des proportions vertigineuses.
Dans l’atrium, de longs escaliers en colimaçon, en fer noir, reliaient les étages. Un lustre doré, réalisé sur mesure en forme d’étoile, descendait du plafond. Les livres remplissaient les rayonnages sans laisser le moindre interstice.
Des tables et des chaises étaient disposées çà et là, mais les canapés étaient plus nombreux encore.
Luxueusement capitonnés ou montés sur de charmants pieds en pattes de chat, ils offraient aux chercheurs des sièges de toutes formes et de toutes matières où s’installer pour consulter les ouvrages.
Le personnel de la bibliothèque remplissait des tâches variées : classer les documents, renseigner les visiteurs ou encore déchiffrer des textes anciens venus de pays étrangers. Parmi ces activités, celle du département des manuscrits passait pour la plus ingrate. Ses employés sauvegardaient le contenu de livres si vieux qu’ils menaçaient de tomber en poussière, en les recopiant à la main ou à la machine à écrire.
Déjà accablés, tout au long de l’année, par une quantité de travail étourdissante, les copistes se trouvaient à présent confrontés à une difficulté supplémentaire. Une vaste collection d’ouvrages avait été achetée à une famille influente, et l’on en avait tiré une quantité considérable de livres d’astronomie. Leur nombre posait problème, mais leur état de conservation était plus préoccupant encore.
Certains textes se déchiffraient à grand-peine, et les pages menaçaient de se déchirer dès qu’on les tournait. Même ouvrir les volumes exigeait d’infinies précautions. Or le département ne comptait que quatre-vingts employés. Ils auraient pu travailler une année entière sans prendre un seul jour de repos qu’ils ne seraient pas venus à bout de tous ces ouvrages.
Compte tenu de leur fragilité, il fallait pourtant en entreprendre la transcription au plus vite, en traitant autant de volumes que possible à la fois. C’est ainsi que les copistes furent amenés à travailler avec des professionnelles d’un tout autre domaine, dont l’habileté à la machine à écrire était sans égale : les poupées de souvenirs automatiques.
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La cabine du téléphérique oscillait sans cesse. Lorsque ses portes s’ouvrirent, des femmes élégamment vêtues en descendirent à la file. Des dames munies de lunettes de lecture côtoyaient des adolescentes à peine sorties de l’enfance. Tenues orientales et occidentales, couleurs de peau et d’yeux : tout contribuait à la diversité de ce groupe. Un point les réunissait cependant : toutes avaient été engagées par l’institut Shaher.
La dernière à descendre portait des bottes à lacets d’un brun cacao. Sur sa poitrine brillait une broche d’émeraude, dont l’éclat répondait à l’or de ses cheveux et au bleu merveilleux de ses yeux. Le ruban rouge sombre qui ornait sa chevelure avait des reflets satinés. Sa robe blanche agrémentée de rubans soulignait son élégance avec un soin qui semblait avoir été calculé jusque dans les moindres détails. Sa courte veste bleu de Prusse s’accordait à son allure calme et digne, tout en faisant ressortir la blancheur laiteuse de sa peau. Elle ajusta sa prise sur son bagage et sur le manche de son ombrelle rayée de blanc et de cyan, puis releva la tête.
Une poupée de souvenirs automatiques vêtue d’un kimono coloré, qui avait fait le trajet avec elle, se pencha vers une collègue rousse.
— Dans mon pays, on dit de ce genre de femme : « Debout, une pivoine ; assise, une pivoine arbustive ; lorsqu’elle marche, un lys. »
Au milieu de toutes ces femmes, elle se distinguait comme une fleur unique. Sa beauté avait quelque chose d’inaccessible, qui faisait hésiter à l’aborder. Tandis que les autres bavardaient et faisaient connaissance, elle s’engagea seule sur la chaussée pavée, d’un pas assuré, en direction de l’institut.
── ◇ ──
Dans une chambre du siège de Shaher, un jeune homme observait la ville à l’aide d’un petit télescope. La journée de travail n’avait pas encore commencé. Vêtu d’un pantalon et d’une chemise à moitié déboutonnée, il s’était installé près de la fenêtre qui jouxtait son lit et contemplait joyeusement le spectacle.
— Hé, Leon ! Viens voir ! Les dames qui « accourent partout et à tout moment » arrivent !
Son colocataire fronça les sourcils.
— Tu ne devrais pas plutôt finir de t’habiller ? Les copistes ne vont pas tarder à être là.
Derrière ses lunettes à fine monture, ses yeux en amande lui donnaient un air pointilleux. Ses traits encore juvéniles trahissaient un garçon au milieu de l’adolescence. Il avait de longs cheveux d’un vert océan peu commun et une belle peau brune, dont la teinte ne devait rien au soleil. Contrairement à son collègue, il avait déjà noué sa cravate et attaché ses boutons de manchette.
— Des poupées de souvenirs automatiques ! De ravissantes femmes qui mettent les plus beaux mots au service de leurs clients ! Ça mérite bien un peu d’admiration, non ?
Leon répondit à voix basse à cet homme qui avait pourtant près de cinq ans de plus que lui :
— Elles ne sont pas un peu comme des prostituées ? J’ai entendu dire qu’elles faisaient ce métier pour épouser des hommes riches.
— Qui t’a raconté ça ? Ne va surtout pas leur sortir une chose pareille en face. Avec ton manque de tact… Une femme en colère, ça fait peur. Surtout une femme qui exerce ce métier. Il y en a peut-être qui pensent comme tu le dis, mais celles-ci ont fait tout ce chemin pour nous aider. Tu pourrais leur montrer un peu de respect.
— Shaher les paie, non ? Elles font leur travail, c’est tout. Puisqu’il fallait dépenser de l’argent, autant louer de véritables automates. Pourquoi faire entrer toutes ces femmes dans nos bureaux ?
— Tu parles des poupées du professeur Orlando ? L’idée a été envisagée. Mais ces machines coûtent cher, et il nous en faudrait quatre-vingts, une par personne. Même les entreprises qui en louent n’ont pas de tels stocks. Les poupées humaines, elles, travaillent avec des compagnies postales. C’est plus facile d’en réunir autant.
L’explication déplaisait à Leon, mais il en comprenait la logique.
L’organisation des services postaux variait d’un continent à l’autre.
Sur le leur, la distribution du courrier était assurée par des entreprises privées, sans système unifié.
Les usagers choisissaient leur compagnie en fonction des tarifs et des destinations desservies. Les agences étaient si nombreuses qu’on parlait d’une véritable prolifération.
Pour ces compagnies, proposer les services de poupées de souvenirs automatiques constituait une activité complémentaire. Si ce métier passait pour un luxe réservé aux plus fortunés, il existait en réalité toute une gamme de prestations et de tarifs. Sélectionnées avec soin et solidement formées, ces femmes savaient se montrer attentives aux besoins de leurs clients, qui faisaient souvent de nouveau appel à elles. Sans dominer le marché, leur activité était loin d’être négligeable.
— Bien sûr, on ne peut pas les faire travailler à toute heure, reprit son colocataire. Mais puisque ça revient moins cher, autant engager de jolies poupées humaines, non ? En plus, elles peuvent même corriger les textes. Et puis, Leon… Si on avait fait venir des hommes, tu n’aurais rien trouvé à redire, pas vrai ?
Leon ne répondit pas.
— Franchement, ta haine des femmes devient maladive. Je ne sais pas d’où ça te vient… Mais je suis sûr qu’un peu d’amour te guérirait. Tu passes à côté de quelque chose à ne jamais t’intéresser à personne.
Leon fit une grimace, comme s’il venait d’avaler quelque chose d’amer. Il détestait qu’on lui dise que son air renfrogné lui allait bien, mais il fallait reconnaître que cette expression s’accordait parfaitement à ses traits.
— Pourquoi vous dites tous que c’est bizarre de ne pas s’intéresser à l’amour ?
À l’évidence, ce n’était pas la première fois qu’on lui faisait la remarque.
— Je ne dis pas que c’est bizarre. Je dis que c’est dommage. Qu’est-ce qui te fait vivre, alors ?
— On peut très bien vivre sans ça ! J’aime mon travail et je me plais ici. C’est justement pour ça que je ne comprends pas la décision de Shaher. Notre travail est sacré. Faire entrer des femmes dans un endroit rempli d’hommes, ça ne peut que…
— Un travail « sacré », hein…
— Ce n’est pas à la portée de n’importe qui. Toi et moi, si nous sommes ici, c’est parce qu’on nous a choisis. Déchiffrer des documents exige de maîtriser toutes sortes de langues et de techniques. Au département des manuscrits, nous avons des compétences exceptionnelles.
— Ça reste bien morne. Des hommes, toujours des hommes… Il y a bien quelques dames qui s’occupent des ouvrages sur les fleurs, mais bon… Au service de documentation, en revanche, elles doivent être majoritaires. J’aurais dû demander à travailler là-bas.
Leon contempla en silence son colocataire, qui souriait largement en regardant les femmes approcher. Puis il enfila sa veste de travail par-dessus sa chemise et quitta la pièce. Il entendit son collègue l’appeler derrière lui, mais ne se retourna pas. Une douceur matinale baignait les couloirs. Les premiers rayons du soleil pénétraient par les fenêtres et éclairaient les passages encore sombres, tandis que des chants d’oiseaux résonnaient au-dehors. En jetant un regard à l’extérieur, Leon aperçut un employé occupé à préparer une banderole sur laquelle on pouvait lire : « Bienvenue aux poupées de souvenirs automatiques ».
Dans le dortoir des hommes, tous ceux qu’il croisait affichaient un air ravi qui lui semblait parfaitement idiot. Même ceux qui ne prenaient jamais la peine de se raser avaient dégagé leur menton et sortaient à tout instant un miroir de poche pour vérifier leur apparence.
— Bonjour, Leon ! Ça y est, le grand jour est enfin arrivé ! Hé, tu m’écoutes ?
— Pourquoi il fait cette tête ? Enfin, tu me diras, ça ne change pas de d’habitude…
Leon passa devant ses collègues goguenards sans leur rendre leur salut.
Ils n’ont que les femmes et l’amour à la bouche. C’est pitoyable…
Excédé par ces remarques incessantes, il claqua la langue et, dans le calme de cette belle matinée, asséna un coup de pied au mur avec sa botte de cuir bien cirée.
— Au diable, leurs histoires d’amour !
Le bruit fit aussitôt s’envoler les oiseaux perchés dans les arbres voisins. Leon reprit sa marche, mais la douleur au pied lui arracha un grognement quelques pas plus loin.
── ◇ ──
Les poupées de souvenirs automatiques s’étaient rassemblées dans le hall d’entrée du siège de Shaher, sous une coupole peinte de constellations et de figures mythologiques. Leurs conversations s’y répercutaient en un murmure continu. Face à cette assemblée haute en couleur, un membre du département des manuscrits se racla ostensiblement la gorge. Il portait une ample robe universitaire noire et une toque carrée ornée d’un gland.
À un signe de sa main, d’autres employés vêtus de la même tenue s’avancèrent à leur tour. Quelques femmes figuraient parmi eux, mais les hommes étaient largement majoritaires. Leon se distinguait malgré lui par sa jeunesse au milieu de ces adultes. Venus de différents pays, ces spécialistes avaient tous cette assurance un peu raide que confère la maîtrise de son domaine.
— Mesdames les poupées de souvenirs automatiques, veuillez nous excuser de vous avoir fait attendre. Je suis Rubellie, responsable du département des manuscrits.
Les conversations cessèrent aussitôt. Comme si elles s’étaient concertées, les poupées s’inclinèrent avec grâce, chacune à sa manière, et répondirent d’une seule voix :
— Enchantées de faire votre connaissance, monsieur.
Ce chœur plein d’entrain contrastait avec la solennité du vieux hall. Les femmes échangèrent des regards, puis laissèrent échapper de petits rires. À l’évidence, elles n’avaient pas prévu de répondre ainsi à l’unisson. Elles venaient d’agences différentes et étaient donc, en principe, des concurrentes. Mais toutes avaient reçu la formation exigeante que réclamait leur profession. Accueillir un client avec courtoisie était une règle qu’elles partageaient.
Quelque peu flatté, Rubellie s’éclaircit de nouveau la gorge.
— Votre contrat est d’un mois. Durant cette période, nous entreprendrons de copier plusieurs centaines d’ouvrages précieux. Notre département compte quatre-vingts employés, et vous êtes vous-mêmes quatre-vingts. L’objectif est d’achever quatre-vingts pour cent des transcriptions avant votre départ. Pour être tout à fait franc, nous aurions souhaité vous garder davantage, mais vos emplois du temps chargés ne nous permettent de faire appel à vous que pour trente jours. L’armée sollicite elle aussi fréquemment vos services. Nous devrons donc tirer le meilleur parti du temps dont nous disposons. Tous les membres du département attendaient votre venue avec impatience. Nous comptons sincèrement sur votre aide.
Il ôta sa toque et s’inclina, imité par ses collègues. Le travail n’avait pas encore commencé, mais une chaleur inattendue animait déjà cette rencontre entre spécialistes de deux métiers que les circonstances avaient réunis.
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Les présentations terminées, on passa aussitôt à l’organisation du travail. La transcription devait s’effectuer par équipes de deux. Rubellie annonçait les noms des partenaires, qui gagnaient ensuite la salle de travail. Aligné avec les autres dans le hall, Leon attendait son tour.
Son colocataire avait été associé à une poupée vêtue d’un kimono.
Tout en l’accompagnant, il se retourna vers Leon et leva un poing victorieux.
— Suivant : Leon Stephanotis. Avance, s’il te plaît. Ta partenaire sera… mademoiselle Cattleya Baudelaire, de la compagnie postale C.H. Mademoiselle Cattleya Baudelaire, veuillez vous avancer.
Une femme se fraya un passage parmi les poupées encore présentes.
Les membres du département retinrent leur souffle.
Son visage et sa silhouette évoquaient véritablement ceux d’une poupée, mais sa beauté ne suffisait pas à expliquer l’étrange impression qu’elle produisait.
— V-vous êtes mademoiselle Cattleya Baudelaire ?
Rubellie avait soudain la gorge sèche. La jeune femme tourna légèrement la tête vers lui. Ses longs cils blonds projetaient une ombre sur ses yeux d’un bleu limpide, dont le regard aurait troublé n’importe qui.
— Non, je viens la remplacer. Je me rends partout où mes clients le désirent. Violet Evergarden, du service des poupées de souvenirs automatiques.
Sa voix avait suffi à captiver toute l’assemblée.
— Je travaille également pour la compagnie postale C.H. À la suite d’une erreur, deux missions ont été confiées à Cattleya aux mêmes dates. J’assurerai donc son remplacement pendant une semaine, après quoi elle prendra le relais. Notre président a toutefois dû vous faire parvenir un message d’excuses…
Une jeune secrétaire s’approcha de Rubellie, toujours déconcerté.
— Toutes mes excuses. Nous avons effectivement reçu un appel à ce sujet il y a trois jours. Comme il suffisait de modifier le nom sur le registre, je me suis dit que cela pouvait attendre, et… enfin…
Rubellie écarta ses explications d’un geste de la main.
— Ce n’est rien. L’essentiel est que quelqu’un soit là. Mademoiselle Evergarden, nous vous confions donc notre grincheux de Leon. Leon, ce changement de dernière minute ne posera aucun problème à un parfait gentleman comme toi, n’est-ce pas ?
Tous les regards se tournèrent vers lui. Leon ne répondit pas.
— Leon…?
Rubellie se pencha légèrement pour examiner son visage.
Le temps semblait s’être arrêté pour le jeune homme. Il en avait oublié de cligner des yeux, et même de respirer. Quelque chose d’inconnu lui oppressait la poitrine.
Mon cœur… Il bat si fort. Qu’est-ce qui m’arrive ? Qui est cette femme ? Qu’est-ce qu’elle m’a fait ?
Il avait les yeux écarquillés, la bouche entrouverte et les oreilles rouges. Tout cela à cause de l’extraordinaire beauté qui se tenait devant lui.
— Leon ! Hé, Leon !
Même la voix de son supérieur ne lui parvenait plus.
Cette sensation étrange… Ça me brûle de l’intérieur.
Sous ce regard si ardent qu’il aurait presque pu la faire fondre, Violet inclina légèrement la tête.
— Monsieur ?
Leon Stephanotis avait seize ans. Né et élevé dans les montagnes d’Eustitia, il avait passé sa vie les yeux levés vers le ciel nocturne, entièrement absorbé par l’astronomie. Son temps appartenait aux étoiles.
Personne d’autre n’était censé y trouver une place. Il devait en être ainsi, aujourd’hui comme demain.
Pourtant, ce garçon qui détestait les femmes et ne connaissait rien à l’amour venait, pour la première fois, de sentir son cœur s’émouvoir pour l’une d’elles.
── ◇ ──
— Je noterai fidèlement tout ce que vous me dicterez, monsieur. Si vous le souhaitez, je pourrai également reproduire les schémas de l’ouvrage. J’ai cru comprendre que le texte devait être intégralement dactylographié. Puis-je utiliser ma propre machine, ou en avez-vous prévu une ?
La salle de travail du département des manuscrits bourdonnait d’activité. Des livres s’entassaient sur les canapés alignés, et l’on repoussait ouvrages et schémas sur les tables pour ménager une place aux machines à écrire. Avec deux fois plus de monde que d’habitude, l’espace manquait forcément. Assis côte à côte, Leon et Violet étaient si proches que le moindre mouvement risquait de faire se toucher leurs genoux.
— Utilisez celle qui se trouve devant vous. Les machines de l’institut sont toutes réglées avec le même code d’accès. Vous ne devez le communiquer à personne.
— Bien entendu. Tout ce qui concerne le travail de mes clients demeure strictement confidentiel.
Violet se familiarisa avec la machine sans la moindre hésitation. Leon, lui, ne pouvait s’empêcher de contempler son profil.
Ce n’est pas normal… Je dois vraiment être malade.
Il luttait contre ces palpitations mystérieuses sans en comprendre la cause. Tomber malade maintenant, alors que tous les autres se mettaient au travail, aurait été indigne d’un membre du département des manuscrits. Sans rien dire à personne, il s’efforça donc de paraître aussi naturel que possible.
Son entourage, toutefois, voyait les choses autrement.
— Leon… Il rougit.
— Oh, ça ne trompe pas. Il en pince pour elle, non ?
— Alors, il s’intéresse bien aux femmes. J’étais pourtant persuadé que…
— Ah, toi aussi ? Je pensais la même chose.
— En même temps, on ne l’a jamais vu sortir avec qui que ce soit.
— J’ai l’impression de regarder mon fils devenir un homme…
Ses collègues plus âgés, qui le connaissaient bien, avaient aussitôt remarqué son changement d’expression. D’abord inquiets, ils l’observaient à présent de loin avec un amusement attendri.
Leon était le plus jeune astronome du département, où l’étendue de ses connaissances lui avait valu une place et la reconnaissance de son supérieur. Un tel succès aurait pu susciter des jalousies, mais les autres employés le considéraient plutôt comme un petit frère. Il sentit leurs regards lui percer le dos et se contenta de leur lancer un coup d’œil furieux. Les intéressés ricanèrent avant de retourner à leurs occupations.
Les mains posées sur la machine désormais prête, Violet hocha légèrement la tête, puis reporta son attention sur lui.
— Je n’aurai aucune difficulté à m’en servir. Vous pouvez commencer à dicter, monsieur.
— Nous commencerons par un texte rédigé en langue commune il y a deux cents ans, consacré à la comète Alley. Je vous préviens : je traduis vite. Ici, nous travaillons généralement par deux, l’un déchiffre et traduit, l’autre prend en note. Si vous ne suivez pas le rythme, vous ne ferez que nous ralentir.
— Je comprends.
Cette réponse laconique parut à Leon empreinte d’une assurance excessive. Il eut aussitôt envie de lui faire perdre un peu de sa superbe.
— Alors, voyons ce que vous savez faire.
À l’aide d’une pince, il tourna précautionneusement la première page du livre, qui menaçait de tomber en poussière.
— « Une flèche de lumière fendit les cieux obscurs et, de sa longue traîne, trancha le cou de saint Barberousse. Selon le défunt astrologue Ariadne, la flèche de lumière est annonciatrice de malheurs. Lorsque son éclat se fut dissipé, une épidémie se répandit, et la nouvelle de la mort du souverain retentit dans tout le royaume. On raconte que saint Barberousse fut lui aussi frappé par cette flèche, qui déchira son corps et son âme. D’après Ariadne, elle était déjà apparue par le passé. Son origine remonterait à l’enlèvement d’une jeune épouse par Reinhart, roi du pays des fées. Un noble périt à cette occasion. Pourtant, que la femme soit devenue l’épouse de Reinhart et que son premier mari ait été offert en sacrifice lors d’un banquet sacré ne constituerait pas une tragédie. Celui-ci aurait reçu un nouveau corps au pays des fées, situé entre la vie et la mort, où son âme serait préservée pour l’éternité. »
Leon traduisait d’une voix fluide, sans marquer la moindre pause ni jeter un regard à sa partenaire. Le claquement des touches accompagnait ses paroles. Curieux de savoir jusqu’où elle avait réussi à le suivre, il s’interrompit pour vérifier.
— Poursuivez, je vous prie, monsieur.
Violet avait déjà tout retranscrit. Leon resta un instant interdit.
Elle tape peut-être plus vite que moi.
Cette pensée lui inspira davantage de dépit que d’admiration.
— Je vois que je peux encore accélérer.
Il s’éclaircit la gorge, se concentra et reprit :
— « La mort du noble eut des répercussions jusque dans le peuple. Nombreux sont ceux que la vue de la flèche de lumière fait sombrer dans la folie. Certains se jettent dans les lacs à la poursuite de son reflet et s’y noient ; d’autres la suivent et ne reviennent jamais. D’autres encore en demeurent profondément troublés. Du reste, notre pays n’est pas le seul à y voir un mauvais présage. Un troubadour itinérant rapporta qu’en Orient, une légende voulait que la flèche de lumière embrasât le ciel sur son passage. Les habitants remplissaient alors des sacs d’air pour y puiser leur souffle jusqu’à ce qu’elle eût disparu. Certains auraient même parcouru les rues pour vendre des sacs remplis d’air des montagnes. Mais devant cette apparition qui traversait les cieux et semblait devoir tout consumer, les hommes, impuissants, ne pouvaient que lever les yeux. Les grandes choses naissent et s’achèvent toujours hors de notre portée. Si la fin du monde doit un jour survenir, elle aura sans doute un éclat semblable. »
Il avait débité tout le passage sans reprendre haleine. À bout de souffle, il se tourna vivement vers Violet.
— Monsieur ?
Ses mains étaient déjà immobiles. Sur la feuille, le texte avait été reproduit sans la moindre erreur. Au dépit de Leon se mêla une irritation grandissante. Ce calme imperturbable lui devenait insupportable.
— Ne prenez pas cet air satisfait !
Les doigts de Violet s’activèrent aussitôt.
— Non ! N’écrivez pas ça ! Ça ne fait pas partie du texte !
— Toutes mes excuses.
— Bon sang… Je finirai bien par gagner… Non ! Ça non plus !
— Toutes mes excuses.
Après plusieurs heures ponctuées d’échanges semblables, ils avaient pris une avance considérable sur les autres équipes. Tout en vérifiant les feuilles dactylographiées, Violet jeta un regard à Leon, qui se tenait la gorge, endolorie à force de lire.
— Nous avons accompli l’équivalent de trois jours de travail. Vous avez été remarquable, monsieur.
— Ah… Vous trouvez…?
Leon se sentait trop vaincu pour apprécier le compliment.
Au département des manuscrits, la vitesse de frappe était une compétence importante.
Violet avait beau être une spécialiste, perdre face à quelqu’un d’extérieur à l’institut lui restait en travers de la gorge.
— Les autres équipes avancent elles aussi deux fois plus vite que prévu. À ce rythme, nous devrions pouvoir achever l’ensemble des transcriptions avant la fin du contrat.
— Ce n’est… pas possible.
Leon leva les yeux vers le tableau de suivi accroché au mur. Les noms des partenaires, les objectifs et le travail accompli dans la journée y étaient consignés. Toutes les équipes avaient largement dépassé les prévisions.
Pour la première fois, il observa vraiment les autres poupées.
Après huit heures de travail, elles profitaient de la pause pour bavarder et sourire comme si de rien n’était. Les employés du département, en revanche, étaient aussi épuisés que lui. Parler d’un amoncellement de cadavres aurait été excessif, mais ils étaient plusieurs à s’être affalés sur les bureaux voisins.
— Comment faites-vous… pour avoir encore autant d’énergie ?
— Que voulez-vous dire ?
— Après avoir passé autant de temps à transcrire, on devrait être fatigué… normalement.
Violet cligna des yeux, perplexe.
— Écrire rapidement demande certes de la concentration et de l’endurance. Mais cela reste bien moins éprouvant que les déplacements.
— Les déplacements… Vous voulez dire les voyages pour rejoindre vos clients ?
— Oui. Nous rendre auprès de ceux qui ont besoin de nous, quels que soient le lieu et le moment, fait partie de notre travail. Qu’ils vivent au cœur d’une jungle inexplorée ou au-delà de dizaines de montagnes, nous empruntons tous les moyens de transport nécessaires pour les rejoindre. Il peut nous arriver de passer presque toute l’année sur les routes, avec notre seul bagage.
— Alors que vous êtes des femmes ?
— La plupart des poupées de souvenirs automatiques sont effectivement des femmes.
— Oui, enfin… Certains endroits sont dangereux, non ?
— C’est exact. Mais nous avons une certaine endurance et connaissons des techniques de défense. La compagnie postale C.H. m’envoie également dans des zones de conflit. J’emporte alors des armes à feu, ce qui alourdit considérablement mon équipement. En comparaison, taper à la machine pendant quelques heures…
Elle semblait sur le point d’ajouter que ce n’était rien. Leon sentit de nouveau l’agacement lui serrer la poitrine. Pourtant, l’idée qu’il se faisait des poupées commençait à changer. Comme beaucoup, il les avait imaginées au service exclusif de la haute société.
Et moi qui les prenais pour des filles payées pour divertir les riches…
Même après des heures d’effort, sa posture restait impeccable et elle ne se départait pas de son calme attentif. Elle exerçait un métier exigeant, sans jours de repos fixes, qui pouvait la conduire jusque dans des régions dangereuses. Aurait-il été capable d’en faire autant ? Certainement pas.
— Pourquoi faites-vous… un travail aussi difficile ?
On ne supporte pas tout ça simplement dans l’espoir d’épouser un homme riche.
— C’est le rôle qui m’a été confié, répondit Violet sans hésiter.
— Par votre entreprise ?
— Entre autres. Mais je n’ai jamais trouvé cela trop pénible. Aller auprès de mes clients pour donner forme à leurs sentiments… Ou, comme aujourd’hui, recueillir les pensées de ceux qui ont écrit ces textes autrefois et leur redonner une forme… Je trouve cela très particulier… et merveilleux.
Ces mots dissipèrent d’un coup la fatigue de Leon.
Je comprends. Je comprends parfaitement.
Dans un passé lointain, quelqu’un avait levé les yeux vers les mêmes étoiles que lui, les avait observées, étudiées. Cette idée l’avait toujours fasciné. Déchiffrer un manuscrit, c’était retrouver les émerveillements et les craintes d’un être disparu depuis longtemps. À cela s’ajoutait la satisfaction d’avoir mené son travail à bien. Le sentiment qui en résultait n’avait rien d’ordinaire.
— Vous avez raison…
Oui, c’était merveilleux.
— Même si vous êtes une femme… vous comprenez.
— Quel rapport avec le fait que je sois une femme ?
— Aucun… C’est vrai.
Pour la première fois, il venait de lui témoigner son estime. Lorsqu’il détourna le regard, un léger sourire releva les commissures des lèvres de Violet.
── ◇ ──
Les jours suivants, les poupées de souvenirs automatiques continuèrent à prêter main-forte au département des manuscrits avec une efficacité remarquable.
Leur éducation soignée et l’élégance de leurs manières suscitaient l’admiration des hommes comme des femmes.
Parmi elles, la partenaire de Leon, Violet Evergarden, se distinguait tout particulièrement. Sa beauté exceptionnelle y contribuait, bien sûr, mais le calme distant avec lequel elle accueillait les compliments ne faisait qu’accroître le nombre de ses admirateurs.
— Fais attention. Tu fais des jaloux.
Leon ne comprit pas tout de suite cet avertissement. Il ne tarda cependant pas à en saisir le sens. Qu’ils cherchent des documents, transcrivent des ouvrages ou circulent dans le bâtiment, Violet et lui étaient toujours ensemble. Entre un garçon peu aimable, incapable de s’y prendre avec les femmes, et une jeune fille dont les réponses mécaniques évoquaient celles d’une véritable poupée, leur duo n’avait pourtant rien de particulièrement enjoué. Mais ceux que l’amour aveuglait n’étaient guère sensibles à ce genre de considérations. Les plus jaloux se trouvaient en dehors du département des manuscrits.
— Que souhaitiez-vous me dire ?
Leon avait rencontré une difficulté de traduction et s’était rendu à la bibliothèque pour y chercher un dictionnaire. Le volume convoité se trouvant sur une étagère accessible uniquement par une échelle, il avait laissé Violet l’attendre sur une chaise voisine. Il revenait, aussi satisfait qu’un chasseur de trésors qui aurait enfin trouvé son butin, lorsqu’il la découvrit entourée de trois jeunes employés du service de documentation. Tous lui adressaient de larges sourires.
— Nous disions simplement que c’est dommage d’avoir Leon pour partenaire. Il a vraiment un sale caractère.
— Et dire que sans Shaher, cet orphelin n’aurait même pas pu mener une vie décente…
— Une fleur aussi rare que vous mérite mieux que lui. Si vous vous ennuyez, venez donc nous voir. Vous aimez parler des étoiles ? Nous avons bien plus de conversation que les gens du département des manuscrits.
Violet les écoutait sans manifester la moindre émotion.
Ridicule.
Leon claqua la langue. Il était prompt à s’emporter, mais on lui avait fait ce coup-là tant de fois qu’il y était désormais habitué. Plus qu’une véritable colère, il éprouvait une lassitude presque amusée.
Et ça recommence.
Ses origines, son mauvais caractère, sa jeunesse et son manque d’amabilité : il savait parfaitement tout ce qu’on pouvait lui reprocher. Sa froideur envers les employés des autres départements n’avait sans doute pas amélioré sa réputation. Sans l’attention que lui portait Rubellie, peut-être même ses compétences n’auraient-elles pas été reconnues au sein de son propre service. Mais Leon n’avait jamais cherché à se faire aimer de tout le monde. De telles médisances ne l’atteignaient plus.
Elles ne lui faisaient pas mal.
— Je suis moi aussi orpheline.
La voix de Violet fendit le silence de la bibliothèque. Leon l’avait toujours trouvée belle, mais jamais elle ne lui avait paru aussi limpide.
— Je n’ai donc probablement pas mené ce que vous appelez une vie « décente ».
Ces mots cruels à son propre égard avaient été prononcés sans éclat.
Elle… Elle ment, n’est-ce pas ?
Pourtant, entre les épaules des trois hommes, Leon distinguait son visage serein, parfaitement sincère.
— Cela ne fait que quelques années que j’ai appris à lire.
Lui qui était resté insensible aux attaques dirigées contre sa personne sentit son cœur se serrer.
— Et pardonnez-moi de vous contredire encore, mais les membres du département des manuscrits sont au moins plus enjoués et plus habiles que moi à faire la conversation.
Toujours aussi belle, Violet se dévoilait sans chercher à se donner le beau rôle.
— Si les origines et l’enfance déterminent les personnes que vous souhaitez fréquenter, il vaudrait mieux m’éviter également.
— N-non, voyons… Vous, c’est différent !
— En quoi ? Selon vos critères, ma vie mérite davantage de mépris que celle de monsieur Leon. Je n’ai pas besoin de votre avis pour le savoir.
— S-sa mère était une vagabonde !
— Je ne connais même pas le visage de mes parents. Et je mène moi-même une vie itinérante, puisque je suis une poupée de souvenirs automatiques. Si vous cherchez à m’épargner vos reproches, vos propos se contredisent.
— Vous dites ça uniquement pour défendre Leon parce que c’est votre partenaire !
Violet tourna la tête vers l’homme qui venait de s’exclamer, le visage rouge.
— Je ne fais qu’énoncer les faits… Toutefois… Vous avez peut-être raison sur ce point.
Ses cils dorés frémirent. Ses lèvres entrouvertes semblaient attendre que sa pensée trouve les mots justes. Quelles que soient les pressions qu’on exerçait sur elle, Violet Evergarden n’était manifestement pas femme à se laisser intimider.
— Mon contrat a été conclu avec Shaher, mais, pour le moment, mon client est monsieur Leon Stephanotis, et lui seul. Si vous cherchez à lui faire du mal, je le protégerai de toutes mes forces. Cela dépasse peut-être mes fonctions… Mais c’est ainsi que je suis, en tant que poupée.
Les jeunes hommes restèrent sans voix, incapables de trouver quoi répondre.
— Allons-nous-en. Ça ne sert à rien de lui parler.
Ils s’éloignèrent enfin d’un pas rapide.
De fait, ils ne vivaient pas dans le même monde qu’elle. Ils avaient beau être humains et parler la même langue, cela ne suffisait pas. C’était comme s’ils se tenaient sur deux rives opposées, sans que leurs paroles puissent franchir la distance qui les séparait. Une triste réalité, dont beaucoup ne percevaient pourtant pas la tristesse.
Un témoin demanda à voix basse ce qui venait de se passer. On lui répondit par des murmures.
— Pour qui elle se prend ? Ce n’est pas parce qu’elle est jolie qu’elle peut parler aux gens comme ça…
— Il paraît qu’elle est orpheline…
Les médisances se poursuivirent sans le moindre scrupule. Les voix étaient assez fortes pour que Violet les entende parfaitement. Elle n’en restait pas moins assise avec la même élégance, attendant le retour de Leon.
Elle ne faisait qu’attendre son retour.
Pour une raison qu’il ne s’expliquait pas, cette vue lui devenait presque insupportable. Quelle dignité. Dès leur première rencontre, il avait été frappé par cette beauté fière, sans pareille parmi toutes les femmes qu’il avait connues. Il avait admiré sa noblesse naturelle. Mais ce qu’elle venait de montrer était d’un autre ordre.
Quelque chose… Quelque chose de différent. De plus pur, d’infiniment plus vaste. Quelque chose…
Elle lui paraissait encore plus éblouissante qu’auparavant. Sa poitrine lui faisait mal.
Leon claqua de nouveau la langue, s’approcha lentement et tendit la main vers elle.
— Monsieur.
Violet leva les yeux au moment où il lui saisissait le bras pour la faire se lever. Il l’entraîna d’un pas rapide dans les longues allées de la bibliothèque, leurs pas résonnant sur le sol.
— Avez-vous trouvé ce que vous cherchiez ?
— Oui. Je l’ai.
— Tant mieux.
— Non.
— Pardon ?
— Il n’y a pas de quoi se réjouir !
Ce n’est pas à cause de moi qu’ils se mettent à dire du mal de vous ?
Il ne parvint pas à formuler cette pensée à voix haute.
— Je vois. À propos, trouve-t-on ici d’autres livres que ceux dont s’occupe le département des manuscrits ?
— Hein ? Bien sûr… Il y a des tas de livres sur les constellations. Vous voulez en lire ?
— Oui. Lorsqu’on voyage souvent, ces connaissances peuvent être utiles.
Violet se comportait comme si l’incident ne l’avait nullement affectée. Une pile de livres voisine retenait déjà son attention. Même la chaleur de la main de Leon, toujours refermée sur son bras, ne semblait pas la troubler. Lui qui voulait partir au plus vite s’arrêta net.
— Alors, choisissez-en. Il faut une carte pour emprunter. Ce serait compliqué de vous en faire établir une, donc je les prendrai à mon nom.
— Mais… Nous sommes encore en train de travailler.
Cette réserve éveilla chez Leon une nouvelle irritation, qu’il aurait été bien en peine d’expliquer.
— Il s’agit seulement de choisir quelques livres. Et puis je vous ai fait attendre, alors je vous dois bien ça. Vous vous retenez pour ce genre de choses. Pourtant, quand il s’agit de dire ce que vous pensez, vous n’hésitez pas.
— Toutes mes excuses.
— Je ne suis pas en colère. Ne vous excusez pas.
— Vraiment ?
À voir son visage, on aurait pourtant juré le contraire.
— Vraiment. C’est ma tête qui est comme ça.
Violet pinça légèrement les lèvres, dans une expression presque boudeuse, et plissa les yeux.
— On me dit souvent que je suis inexpressive. C’est mon visage qui est ainsi, répondit-elle sur le même ton. Nous nous ressemblons un peu.
Leon eut du mal à se résoudre à lui lâcher le bras.
── ◇ ──
— Alors je lui ai dit : « Ça fait peur, quand même ! » Et tu sais ce qu’elle m’a répondu ? « Vous êtes mignon ! » Ah, je ne savais plus où me mettre… C’est elle qui est mignonne ! Tu ne trouves pas ? Hé, Leon, tu m’écoutes ?
Trois jours s’étaient écoulés depuis le début de leur collaboration avec les poupées. Comme à son habitude, son colocataire bavardait tant qu’il en oubliait de quitter son pyjama. Depuis le réveil, il ne parlait que de sa partenaire, mais Leon avait depuis longtemps cessé de l’écouter. Il nouait sa cravate, l’esprit ailleurs.
— Non. Tes histoires ne m’intéressent pas. Je ne pense qu’à l’observation de la comète Alley, dans quatre jours.
— Je me disais bien que tu ne m’écoutais pas… Elle revient tous les deux cents ans, c’est ça ? Si on la manque, on ne sera plus là pour son prochain passage.
— Comment peut-elle être aussi belle ?
— Sur les anciennes illustrations, sa traîne lumineuse a quelque chose d’irréel, c’est vrai. Moi aussi, j’ai hâte de la voir. Je pensais même inviter ma partenaire. D’ailleurs, ta magnifique collègue ne repart pas dans quatre jours ?
— J’ai tellement mal à la poitrine… quand je la regarde…
— Pourquoi tu ne l’invites pas, cette jolie Violet ? Mais attends… Tu parlais de quoi, là ? On discutait bien de la comète ?
Plus que quatre jours…
Le passage de la comète Alley constituait un événement majeur pour le personnel de Shaher. Observer un astre dont le cycle était aussi long exigeait d’être né à la bonne époque. Une chance presque miraculeuse. Pourtant, la comète n’était plus seule à occuper les pensées de Leon. Violet y tenait désormais une place tout aussi importante.
Depuis son arrivée, chaque journée achevée lui faisait compter le temps qu’il leur restait à passer ensemble. Dès le matin, les mêmes questions lui revenaient : comment l’aborder aujourd’hui ? Que lui dire ? Et pourquoi disparaissait-elle toujours à l’heure du déjeuner ? Ces pensées tournaient sans fin dans sa tête, tandis qu’une douleur aiguë lui serrait la poitrine.
— Enfin, pour en revenir à ce que je disais… Tu peux l’aimer autant que tu veux, ça ne mènera nulle part. C’est une poupée de souvenirs automatiques. Un jour, elle repartira on ne sait où. Bon, les femmes sont souvent comme ça… Tu crois que tout va bien, et soudain, elles te mettent les papiers du divorce sous le nez. Elles s’énervent, te disent : « Ça fait longtemps que je prends sur moi ! », puis elles s’en vont. Elles pourraient quand même parler des problèmes au lieu de tout garder.
Je ne veux pas… Je ne veux pas m’attacher à elle comme ça. Je ne veux pas. Je ne veux pas.
Leon secoua la tête pour chasser ces pensées, sans succès. Comme pour se rappeler à l’ordre, il resserra sa cravate jusqu’à s’en étrangler. À vrai dire, cela faisait déjà un moment qu’il avait du mal à respirer.
Depuis sa rencontre avec Violet.
── ◇ ──
À l’heure du déjeuner, les employés du département des manuscrits avaient coutume d’interrompre leur travail. Rubellie tenait à cette pause, nécessaire, selon lui, à la qualité de leurs recherches.
Le siège de Shaher disposait d’une cafétéria ouverte aussi bien aux visiteurs de la bibliothèque qu’au personnel des différents services. On pouvait y acheter son repas ou apporter le sien. Leon y déjeunait d’ordinaire avec ses collègues, mais, ce jour-là, il avait décliné leur invitation. Muni d’un sandwich au bacon et à la laitue ainsi que d’une boisson, il arpentait seul les couloirs.
Où est-elle ?
Il ne tarda pas à la trouver.
Un escalier de secours peu fréquenté donnait accès à une terrasse. Une statue de déesse des étoiles se dressait majestueusement sur la balustrade de pierre. Violet était assise tout contre elle, comme blottie à ses côtés. Une boisson dans une main, elle distribuait de l’autre des morceaux de pain aux oiseaux. La lumière jouait doucement dans ses cheveux dorés et lui donnait, à elle aussi, l’apparence d’une divinité.
Lorsque Leon ouvrit la porte, les oiseaux s’envolèrent.
— Vous… Vous n’aimez pas qu’on vous voie manger ?
Violet hocha la tête, sans manifester la moindre surprise, comme si elle avait entendu ses pas depuis longtemps. Il s’approcha et s’assit près d’elle.
— Pourquoi ?
Il mordit dans son sandwich. Violet détourna les yeux, pensive.
— Lorsque je mange ou que je dors, je suis sans défense. Je ne peux pas réagir assez vite si un ennemi m’attaque.
— Un ennemi… ? Même pour une femme qui voyage seule, votre métier est si dangereux que ça ?
— C’est simplement une habitude. J’étais militaire autrefois.
— Hein ? Vous ?
— Oui. Cela vous paraît étrange ?
Elle tourna lentement la tête pour le regarder, et Leon eut un léger mouvement de recul. Violet plissa les yeux en contemplant ses cheveux vert océan, comme si leur éclat l’éblouissait.
— C-c’est que… Enfin, quand on vous regarde… Vous avez tout d’une jeune femme ordinaire.
— Ordinaire ?
Pendant leur travail, il avait découvert que ses bras étaient des prothèses. Il avait supposé qu’elle avait été victime d’un accident. En apprenant qu’elle avait servi dans l’armée, il comprit. Les anciens combattants mutilés n’étaient pas rares sur le continent : quelques années plus tôt encore, les grandes puissances s’affrontaient dans ce qu’on appelait la Grande Guerre continentale. Mais Leon ignorait tout du passé de Violet. Même après cette révélation, il ne voyait que la jeune femme assise devant lui.
— Oui… Une jeune femme ordinaire…
Et, pour lui, la première à laquelle il se soit jamais intéressé.
Violet parut réfléchir de nouveau.
— Vous êtes vraiment quelqu’un d’étrange, monsieur.
— Hein ? Pourquoi ?
— Partout où je vais, c’est généralement moi que l’on trouve étrange.
— C’est peut-être à cause de vos vêtements. Avec tous ces rubans et ce tissu, vous ne devez pas être très à l’aise pour bouger.
— Votre robe universitaire ne vous gêne-t-elle pas davantage ?
— Si. En été, certains ne mettent même rien dessous tellement on y étouffe.
— Un coup de vent pourrait alors avoir de fâcheuses conséquences.
Elle avait prononcé ces mots avec un tel sérieux que Leon ne put s’empêcher de rire.
— À propos, monsieur, souhaitiez-vous me parler de quelque chose ?
— O-oui… Enfin, ce n’est pas grand-chose. La comète Alley passera le jour de votre départ. Et… C’est un événement assez exceptionnel, alors je voulais vous prévenir…
— La comète Alley… Celle dont parlait le manuscrit ?
— C’est ça. Elle ne revient que tous les deux cents ans. Si nous la manquons, nous n’aurons pas d’autre occasion de la voir de notre vivant. Alors… Ça vous intéresse ?
Dites oui. Je vous en prie, dites oui.
— Oui, j’aimerais la voir.
Violet acquiesça. Leon serra le poing, écrasant le sandwich qu’il tenait encore.
— Ah… Eh bien, puisque nous sommes partenaires, je pourrais vous inviter à l’observer avec moi.
— Est-ce une invitation ou non ?
— O-oui ! Je vous invite ! L’observation aura lieu avant l’aube, alors il faudra nous mettre en route vers deux heures du matin. Vous risquez d’être fatiguée au moment de partir. Ça vous convient quand même ?
— Sans problème. Deux heures de sommeil me suffisent.
— Vous pourriez dormir un peu plus… Enfin, d’accord. Vous n’aurez qu’à être prête le moment venu. Je m’occuperai du matériel. Bon… Je vous laisse. Désolé de vous avoir dérangée.
Leon descendit de la balustrade et quitta la terrasse. Après avoir tourné à plusieurs angles de couloir, il s’adossa au mur et se laissa glisser jusqu’à s’accroupir. Ses joues étaient brûlantes, son front couvert de sueur. Lorsqu’il porta la main à sa bouche, il se rendit compte qu’il souriait.
Oui, j’aimerais la voir.
La réponse de Violet résonnait sans fin dans sa tête.
— Ah… Ah, ah…
Un rire lui échappa, puis un autre. Heureusement, il n’y avait personne pour le voir. Quelques secondes plus tard, il revint brusquement à lui et se releva à la hâte. Il rajusta ses vêtements, puis s’essuya le front.
— Je… Ce n’est pas normal… Qu’est-ce qui m’arrive ?
Toujours incapable de donner un nom à cet étrange mal, Leon poussa un gémissement et enfouit son visage dans ses mains.
Sur la terrasse, Violet contemplait, perplexe, le sandwich écrasé qu’il avait oublié sur la balustrade.
── ◇ ──
L’observatoire d’Eustitia possédait un immense télescope astronomique, considéré comme le plus grand du monde. Il disposait également de nombreux instruments plus petits que l’on pouvait emprunter et installer à sa convenance. La région offrait d’excellentes conditions d’observation : pourvu qu’on ait le matériel nécessaire, chacun pouvait choisir son endroit préféré pour contempler le ciel.
Au cœur de la nuit, alors que l’obscurité enveloppait encore les montagnes, Leon rejoignit Violet avec un télescope démonté, deux couvertures et quelques autres affaires.
— Laissez-moi vous aider à porter tout cela, monsieur.
— Ça ira.
— Pourtant, cela semble lourd…
— Je vous dis que ça ira !
Violet lui emboîta le pas. Ils quittèrent peu à peu les rues bordées de bâtiments de pierre.
Malgré la douceur de la saison, les nuits restaient froides en montagne, et l’air leur mordait la peau. Comme ils montaient encore en altitude, ils arrivèrent transis à destination.
— Tenez, enveloppez-vous là-dedans. Et buvez de la soupe. Je vais monter le télescope.
Quelques autres observateurs s’étaient déjà installés aux alentours. L’endroit ressemblait à une vaste étendue dégagée, mais une falaise abrupte s’ouvrait un peu plus loin.
Rien n’obstruait la vue, tandis que les grands arbres voisins les abritaient du vent. Le ciel était parfaitement clair : des conditions idéales pour accueillir une comète qui n’était pas revenue depuis deux cents ans.
— Monsieur, est-ce la comète Alley ?
Violet désignait une petite lueur dans le ciel.
— Oui. Mais elle sera encore plus belle tout à l’heure. En s’approchant du Soleil, elle se réchauffe et libère des gaz et des poussières qui forment sa queue. C’est ce qui lui donne cette allure de balai lumineux. Nous la verrons mieux à l’est, juste avant le lever du soleil. Il faudra patienter un peu, mais ça en vaut la peine. Asseyez-vous.
Les affaires de Leon prirent progressivement place autour de Violet : un tapis usé, des coussins assez fermes pour supporter de longues heures d’observation, une couverture douce et chaude, ainsi qu’une soupe qui réchauffait le corps de l’intérieur.
— Vous avez encore froid ? Les femmes sont vraiment frileuses, c’est pénible… Vous voulez une autre couverture ? Tenez, prenez-la.
Ses paroles avaient beau être rudes, ses gestes étaient attentionnés.
— Vous êtes très gentil, monsieur, murmura Violet.
— N-ne dites pas n’importe quoi ! Je ne suis pas gentil. Je ne sais même pas m’y prendre avec les femmes. Je suis plutôt froid avec elles.
— Vraiment ? Pourtant, vous prenez grand soin de moi. Il est vrai, toutefois, que je ne vous ai pas vu parler aux employées de l’institut…
Elle qui semblait si peu s’intéresser aux autres avait donc prêté attention à lui.
— C’est simplement que je déteste les femmes…
Il chercha aussitôt sur son visage une réaction à cet aveu. Violet se contenta d’attendre la suite.
— Enfin… Pas toutes. C’est comme une malédiction. Dès que j’ai affaire à une femme, je ne peux pas m’empêcher de me méfier. Pourtant, je sais bien qu’il y en a de bonnes.
— Une femme vous a-t-elle… fait du mal, autrefois ?
La question toucha une blessure dont Leon n’avait jamais parlé, même à ses collègues les plus proches.
Elle repartira bientôt, de toute façon. Quoi que je lui dise, nous ne nous reverrons sans doute jamais. Alors… Je peux bien me confier à quelqu’un, pour une fois.
Il contempla les yeux de la jeune femme.
Sérieuse et peu bavarde, elle n’était pas du genre à raconter partout le passé d’un garçon rencontré dans les montagnes. Et quand bien même elle le ferait, cela n’aurait guère de conséquences.
— Pouvez-vous me promettre… de n’en parler à personne ?
Incapable de commencer sans cette assurance, Leon délaissa le télescope qu’il venait d’installer et prit fermement les mains de Violet entre les siennes.
— Comme vous le souhaitez.
Ses doigts, jusque-là glacés par le vent nocturne, étaient devenus moites à force de nervosité.
— Je… Je suis né ici. J’y ai grandi. Vous avez dû en apprendre une bonne partie à la bibliothèque…
— Vous aviez entendu ?
— Oui. C’est comme ils l’ont dit. Ma mère était une vagabonde. Une Gitane. Vous connaissez les Gitans ? Ils voyagent de pays en pays et vivent de leurs talents : le chant, la danse, l’artisanat… Un peu comme vous, les poupées de souvenirs automatiques.
À mesure qu’il parlait, les souvenirs de sa mère lui revenaient.
— Les Gitanes sont souvent des femmes libres. Certaines ont un amant partout où elles passent. D’autres s’attachent à un seul homme et le suivraient jusqu’au bout du monde. Ma mère était de celles-là. Elle est tombée amoureuse d’un homme d’ici, et ils ont eu un enfant. Moi.
Sa mère lui avait expliqué que les cheveux verts étaient très rares.
Cette couleur, disait-elle, était née au fil des unions entre des peuples différents. C’était ce qui le rendait si précieux : il était le fruit de tant d’amours successives.
Elle avait les cheveux d’un blond de lin, et, lorsqu’il se blottissait contre elle, il retrouvait toujours la même odeur douce.
Leon avait parfois subi des moqueries à cause de sa propre chevelure, mais jamais il n’avait voulu la teindre. Les paroles de sa mère l’en avaient préservé. Peu importait que les autres le trouvent étrange : il refusait d’effacer cette marque d’un amour dont elle lui avait appris à être fier.
Il gardait moins de souvenirs de son père, souvent absent. Celui-ci travaillait au service de collecte des ouvrages de Shaher. Avec sa barbe grisonnante, ses épaules tombantes et son dos légèrement voûté, il n’avait rien d’un bel homme. Sa mère, pourtant, en était éperdument amoureuse.
— C’est elle qui l’a demandé en mariage. Elle me disait qu’elle avait dû insister pour qu’il accepte.
Puisqu’elle le racontait elle-même, ce devait être vrai.
Leon n’avait jamais compris ce que sa mère, si belle, avait trouvé à cet homme taciturne qui passait son temps à regarder les étoiles. Il ne savait pas davantage pourquoi son père l’avait choisie. Tout ce dont il se souvenait, c’était de leur tendresse.
Sa mère chantait joyeusement pendant que son père lisait le journal sur le canapé. Parfois, elle l’entraînait dans une danse. Il se levait de bonne grâce et la suivait de ses pas maladroits. Tout près d’eux, leur fils feuilletait un livre illustré sur les étoiles, le dos tourné à ses parents, et écoutait leurs rires.
C’était leur quotidien. Leon avait cru qu’ils formaient une famille heureuse.
On disait que les enfants pouvaient devenir une source de discorde entre les époux. Chez eux, rien de tel. L’être que sa mère aimait avant tout, c’était son père. Leon n’était que le fruit de cet amour.
Alors, lorsque son père ne revint pas d’une expédition destinée à recueillir des ouvrages, elle l’avait laissé pour partir à sa recherche.
Le service de collecte lui avait appris que l’équipe avait disparu dans les ruines d’un ancien royaume. Cet empire souterrain, jadis prospère, avait été détruit par une succession de catastrophes naturelles et par la famine.
Désormais réduit à un immense cimetière, le site était devenu le refuge de bêtes sauvages et de brigands.
La rumeur voulait que quiconque y pénétrait fût frappé d’une malédiction et ne pût en ressortir vivant. Pourtant, aucun des corps des six chercheurs n’avait été retrouvé. Des équipes étaient parties à leur recherche, mais toutes étaient revenues sans avoir découvert la moindre trace des disparus.
Les membres du service de collecte étaient aussi des explorateurs. Il n’était pas rare qu’ils trouvent la mort au cours de leurs voyages. La mère de Leon avait dû accepter ce risque en épousant son père. Mais savoir qu’une chose pouvait arriver et supporter qu’elle se produise étaient deux épreuves bien différentes.
Elle avait mis dans la balance son fils et l’homme qu’elle aimait. Puis elle avait choisi celui qui lui était le plus cher.
Le dernier souvenir que Leon gardait d’elle était celui de son dos, lorsqu’elle avait ouvert la porte de leur maison pour s’avancer vers le monde baigné de lumière. Elle avait préparé ses bagages sans un mot, lui avait laissé de quoi vivre pendant plusieurs mois, des repas préparés à l’avance et les noms d’adultes auxquels s’adresser en cas de besoin. Puis elle lui avait caressé la tête.
Ce geste accompli, elle avait abandonné son rôle de mère.
Lorsqu’elle lui avait tourné le dos, elle n’était plus qu’une femme qui partait retrouver l’homme qu’elle aimait.
Bien sûr, être abandonné lui avait fait mal. Mais le plus insupportable avait été de l’appeler d’une voix tremblante, à travers ses larmes, et de ne pas la voir se retourner. Elle l’avait entendu. Il en était certain. Pourtant, elle avait ouvert la porte sans hésiter.
— Je reviendrai bientôt.
Un mensonge cruel en guise d’adieu.
Depuis, elle n’était jamais revenue.
Les jours heureux que nous avons passés tous les trois ne reviendront pas non plus.
Avait-elle simplement abandonné son enfant pour disparaître ailleurs ? Ou bien — c’était l’hypothèse qu’il supportait le moins — avait-elle fini par mourir pour cet amour auquel elle avait consacré sa vie ?
Et lui se détestait de vouloir encore guetter cette porte.
Les femmes sont égoïstes… L’amour leur fait tout oublier. Elles ne pensent jamais à ceux qu’elles blessent. Tant que tout va bien pour elles, le reste n’a aucune importance. L’amour rend les gens aveugles et ridicules. Est-ce qu’un parent a le droit de se comporter comme ça ?
Qu’était-il censé faire de sa peine d’enfant ? Qu’est-ce qui était juste ? Qu’est-ce qui ne l’était pas ? Les souvenirs se succédaient, et les mêmes questions revenaient sans fin. Pourquoi ? Comment ? Comment refermer une blessure qu’il ne cessait de rouvrir en tendant la main vers le passé ?
Pour l’enfant qu’il était, cette personne représentait le monde entier. Il n’aurait jamais imaginé qu’elle puisse un jour disparaître. Depuis sa naissance, depuis ses premiers souvenirs, elle avait toujours été là pour le protéger. Elle venait le chercher lorsqu’il s’enfuyait en pleurant, le félicitait lorsqu’il faisait quelque chose de bien. Il lui suffisait de tendre les bras pour qu’elle le serre contre elle. À ses yeux, elle était immense. Elle savait tout faire, bien mieux que lui.
Prends ma main. Sinon, je ne peux pas avancer. Regarde-moi. Sans toi pour veiller sur moi, je ne peux pas vivre. Ne pars pas. C’est à toi de prendre soin de moi.
C’était cela, être un parent.
Du moins, c’est ce que je croyais.
Son récit achevé, Leon se frotta la poitrine. Son cœur battait trop fort. Il lui avait suffi d’évoquer le passé pour que tout son corps y réagisse.
Quel imbécile. Je ne suis pourtant plus un enfant.
Son enfance avait été malheureuse, mais elle n’avait pas été faite que de souffrances. Informée de sa situation, la fondation Shaher l’avait pris en charge. Les habitants d’Eustitia l’avaient aidé à grandir jusqu’à ce qu’il puisse se suffire à lui-même. Il avait même obtenu le métier dont il rêvait. Il savait qu’il ne pouvait pas passer sa vie à en vouloir à sa mère.
Pourtant…
La peine que j’ai ressentie ne disparaîtra pas pour autant.
Il inspira profondément pour calmer les battements de son cœur. Violet demeurait silencieuse à ses côtés. Le vent agitait les arbres, les insectes chantaient doucement, et, au-dessus d’eux, les étoiles entouraient l’unique comète. Peut-être n’aurait-il pas dû parler de tout cela au cours d’une si belle nuit.
Les lèvres de Violet s’entrouvrirent.
— Votre mère était quelqu’un de très important pour vous, non ?
Elle avait parlé simplement. Pourtant, dans sa bouche, le mot « important » sonnait d’une manière étrange, comme une expression empruntée dont elle ne maîtrisait pas tout à fait le sens.
Leon tourna les yeux vers elle.
— Aujourd’hui, je ne sais plus vraiment… Mais oui, sans doute. C’était ma mère, après tout. Et vous ? Votre famille ?
— Je ne connais aucun membre de ma famille. Je suis entrée dans l’armée lorsque j’étais très jeune. Ce que vous appelez une famille… Je commence seulement à m’en faire une idée. Mais quelqu’un m’a recueillie quand j’étais enfant.
Ses yeux bleus se posèrent sur Leon. Pour une raison qu’il ignorait, elle contemplait avec une gravité particulière ses cheveux verts, cette couleur que sa mère lui avait décrite comme le fruit de tant d’amour.
— Cette personne ne vous manque pas ?
Violet s’immobilisa. Son regard vacilla, et sa main se porta machinalement à sa broche d’émeraude.
— Ce que je vais dire pourrait faire douter de mes compétences de poupée… Mais, en vérité, je ne sais pas reconnaître en moi la solitude, la tristesse ou l’amour. Je connais le sens de ces mots. Pourtant, je ne sais pas si ce sont bien ces sentiments que j’éprouve. Je ne mens pas. Je ne le sais vraiment pas… Alors, peut-être… Peut-être que je me sens seule en ce moment, sans savoir le reconnaître.
Si quelqu’un d’autre avait tenu de tels propos, Leon aurait sans doute protesté. Mais la sincérité de cette jeune femme étrange ne faisait aucun doute. Elle avait l’apparence d’une poupée, et semblait en avoir aussi le cœur. Ses paroles demeurèrent en lui, déroutantes.
Dans l’obscurité, Violet lui paraissait plus petite qu’en plein jour. Malgré les apparences, elle n’était pas une poupée. C’était une jeune fille, simplement enveloppée dans une couverture.
— Vous prenez peut-être votre métier un peu trop à cœur. Vous avez beau être une poupée de souvenirs automatiques, vous restez une jeune femme. Vous n’êtes pas une machine. Vous pouvez vous sentir seule. Même moi, ça m’arrive… Rarement, bien sûr. Est-ce que vous pensez à cette personne ?
— Oui.
— Et quand vous restez longtemps sans la voir, ça vous fait mal à la poitrine ?
— Oui.
— Vous vous sentiriez mieux si vous la retrouviez ?
Violet ferma les yeux. Peut-être cherchait-elle à imaginer ces retrouvailles. Lorsqu’elle les rouvrit, elle répondit :
— Je crois que oui.
Sa réaction avait quelque chose de si enfantin que Leon se mit à rire.
— Vous savez… Par moments, j’ai vraiment l’impression de parler à une enfant.
— Vraiment ? Est-ce pour cela que j’ai du mal à comprendre mes sentiments ?
— Je n’en sais rien. Ce sont des choses qu’on ressent, tout simplement. Et cette personne… Comment va-t-elle, aujourd’hui ?
Violet parut déconcertée. Elle resta un instant sans répondre.
— Nous sommes séparés, mais j’ai toujours l’impression de me trouver à ses côtés.
Cette réponse éludait la question.
À la manière dont elle évoquait celui qui l’avait recueillie, Leon s’imaginait un vieil homme chargé de veiller sur elle. Quelqu’un de strict, sans doute, pour l’avoir élevée ainsi.
— Si vous appreniez qu’il est en danger à l’autre bout du monde, alors que vous êtes encore sous contrat avec moi… Que feriez-vous ? Vous pourriez partir sans parvenir à le sauver. Vous pourriez même mourir. Est-ce que vous abandonneriez votre travail pour aller le retrouver ?
La question était peut-être déloyale.
Il était naturel de vouloir secourir quelqu’un qui avait tenu lieu de parent. Pourtant, Leon ne pouvait s’empêcher d’espérer une autre réponse.
Violet cligna des yeux et garda le silence.
— Pardon. Je n’aurais pas dû vous demander ça. C’est une question étrange… Difficile de répondre, j’imagine.
— Non. Au contraire.
Comme lui un peu plus tôt, elle posa une main sur sa poitrine.
— Je ne vois aucune autre réponse que celle-ci : j’irais le sauver. Je réfléchissais seulement à la manière de vous présenter mes excuses… Il m’est interdit d’abandonner une mission, mais je partirais malgré tout. J’accepterais ensuite tous les reproches et toutes les sanctions. Pour moi, cette personne représente presque le monde entier… Si je la perdais, je préférerais mourir.
Leon resta bouche bée. Elle avait répondu avec une aisance et une certitude qu’il ne lui connaissait pas.
— Monsieur ?
— Ce n’est rien… Je ne vous imaginais pas dire quelque chose comme ça. Vous m’avez surpris.
— Vraiment ? Je ne me comprends pas très bien moi-même.
— Non… Enfin…
— Pardonnez-moi de vous interrompre, mais la queue de la comète me semble beaucoup plus grande.
Leon leva brusquement la tête.
Au-dessus d’eux, une lumière splendide rayonnait dans l’obscurité. Cette clarté presque irréelle s’étirait dans le ciel, prolongée d’une longue traîne pâle. On aurait dit un messager de lumière venu briser le règne de la nuit.
Devant un tel spectacle, il devenait facile de comprendre la crainte que les comètes avaient pu inspirer. Comme à l’instant où l’on tombe amoureux, les regards se figeaient, les paupières oubliaient de cligner, le souffle se suspendait. L’apparition céleste semblait tout dérober : les pensées, les émotions, jusqu’au temps lui-même. Tel était le pouvoir de ces astres qui vivaient si loin au-dessus des hommes.
Leon se précipita vers le télescope. Dans l’oculaire apparut enfin le spectacle qu’il attendait depuis si longtemps.
— Violet ! Venez voir !
La splendeur de la comète lui avait fait oublier tout le reste. Il lui céda sa place. Violet se pencha vers l’instrument et entrouvrit les lèvres dans un souffle d’admiration.
— C’est la première fois que je vois une étoile d’aussi près.
— Ce n’est pas une étoile, c’est une comète ! Regardez bien ! Elle ne revient que tous les deux cents ans ! Nous ne la reverrons jamais… C’est une rencontre unique. Une fois dans toute une vie !
— Oui, je regarde. C’est merveilleux… Il existe donc des choses aussi belles.
— N’est-ce pas ? C’est extraordinaire ! Voilà pourquoi j’aime tant l’astronomie !
Des rires s’élevèrent autour d’eux, accompagnés du bruit des bouchons que l’on faisait sauter. Même ceux qui ne se connaissaient pas célébraient ensemble le passage de la comète.
Violet s’écarta du télescope.
Elle contempla tour à tour le ciel et les personnes réunies dans cette clairière. Sous les premières lueurs de l’aube, au cœur de montagnes silencieuses, tous partageaient le simple bonheur d’être là.
La poupée qui parcourait sans cesse le monde plissa doucement les yeux.
— Vous… Vous souriez ?
Violet ne répondit pas directement. Son regard demeurait tourné vers la comète, mais sa voix avait pris une vivacité que Leon ne lui avait encore jamais entendue.
— Observer les astres est vraiment merveilleux, monsieur.
Ainsi s’acheva, dans la splendeur et la douceur, cette nuit qui ne reviendrait que deux cents ans plus tard.
── ◇ ──
Vers midi, Leon accompagna Violet jusqu’au téléphérique. Il avait demandé à Rubellie l’autorisation de s’absenter un moment. Quelques heures plus tôt, ils avaient réussi à parler sous les étoiles. À présent, ni l’un ni l’autre ne disait un mot.
La cabine montait lentement depuis la vallée. Lorsqu’elle arriverait, Violet partirait. Peut-être ne la reverrait-il jamais.
Leon se frottait la poitrine. Une douleur aiguë le traversait par vagues.
— Merci de m’avoir aidée à porter mes bagages, monsieur. Je peux m’en charger à partir d’ici.
Pourtant, il ne parvenait pas à lâcher la poignée de sa valise. Violet inclina la tête, perplexe.
— Vous… Je…
Sa voix était rauque. Il sentit son visage s’empourprer. Lui-même ignorait ce qu’il cherchait à dire.
Si elle avait été un homme avec lequel il s’était lié d’amitié, il lui aurait simplement demandé de revenir lui rendre visite. Mais Violet était une femme. Une de ces femmes qu’il était censé détester, et auxquelles il ne savait jamais comment s’adresser.
Pourtant, elle n’était semblable à aucune autre. Dès le premier instant, ce qu’il avait ressenti pour elle avait été différent.
Comment disait-on au revoir à une personne pareille ?
Si maman était encore là… Est-ce que je saurais m’y prendre ?
Il avait cette mauvaise habitude de tout ramener au départ de sa mère.
Avant qu’il ait pu trouver ses mots, la cabine arriva.
— Il est temps, monsieur. Ce séjour a été bref, mais je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour moi.
— Non… Ce n’est…
Il hésitait, incapable de dire l’essentiel. La peine, le regret, la frustration se mêlaient en lui, avec même un soupçon de soulagement à l’idée de renoncer.
Il finit par lui tendre sa valise. Violet s’inclina poliment, puis lui tourna le dos.
Nous ne nous reverrons jamais…
Les plis blancs de sa jupe frémirent, son ruban oscilla, ses bottes résonnèrent légèrement sur le sol.
Je ne pourrai plus la regarder.
Ses yeux couleur de mer, ses lèvres de rubis, ses cheveux d’or : auparavant, de telles beautés n’existaient pour lui que dans les livres.
Je ne la reverrai plus.
Le vide de son enfance l’envahit de nouveau. Cette même sensation d’être laissé derrière une porte qui se refermait.
Je ne veux plus rester ici à attendre…
Avant même de s’en rendre compte, Leon avait saisi Violet par les épaules et l’avait retournée vers lui.
— Monsieur ?
Dans ses yeux semblables à des pierres précieuses, il aperçut son propre visage, déformé par la peine.
— Violet…
Ses mains se crispèrent malgré lui. Un bruit sec s’échappa des prothèses de la jeune femme et se confondit avec les battements de son cœur.
Un peu de courage. Pour une fois dans ta vie.
La première personne à laquelle il avait voulu ouvrir son cœur était une poupée de souvenirs automatiques. Une ancienne militaire. Une jeune femme d’une beauté sans pareille.
Peut-être avait-il choisi quelqu’un qui ne lui correspondait pas. Mais c’était justement parce qu’elle était ainsi qu’il s’était attaché à elle.
Alors, dis-le. Cet amour que tu n’as jamais osé exprimer…
— Violet, je sais que ce que je vais dire risque de vous embarrasser. Mais je veux vous le dire maintenant.
Mon cœur, mes sentiments, moi-même… Au diable tout ça.
— Je vous aime.
Au diable tout ça.
— Je suis amoureux de vous.
Cela valait mieux que de garder ces mots pour lui toute sa vie.
Le silence s’installa. Un regret brûlant remonta lentement dans le corps de Leon. Violet était embarrassée, c’était évident.
J’aurais voulu… lui dire au revoir sans qu’elle me déteste.
N’était-il donc plus qu’un homme parmi tous ceux qui avaient essayé de la séduire ?
— Monsieur…
Violet semblait avoir besoin de temps pour se remettre de sa surprise.
— Monsieur… Je…
Elle qui parlait toujours avec tant de calme peinait à trouver ses mots.
Qu’est-ce qui vous retient ? Dites-moi non.
Elle avait repoussé tant d’avances pendant son séjour. Il devait en être de même partout où elle allait. Pourquoi ne lui répondait-elle pas avec sa distance habituelle, cette impassibilité de poupée ?
— Je…
Son regard erra un instant, revint vers Leon, descendit sur ses propres mains. Enfin, elle saisit sa broche d’émeraude et la serra, comme pour s’assurer de la présence de quelque chose.
— Lorsque nous avons regardé les étoiles ensemble… J’ai trouvé ce moment merveilleux.
Sa voix ne ressemblait pas tout à fait à celle qu’il connaissait.
— Je crois que c’était cela, éprouver de la joie. Et je vous suis profondément reconnaissante de me l’avoir fait découvrir.
Violet Evergarden avait l’apparence d’une poupée, la beauté d’une fleur inaccessible.
— Vous m’avez traitée comme une jeune fille ordinaire… Cela m’a rendu le cœur plus léger.
Elle prétendait ne pas comprendre les sentiments. Comme si quelque chose lui manquait.
— Cependant…
Pourtant, ce ne pouvait pas être aussi simple.
— Ce que j’éprouve pour vous n’est pas de l’amour au sens où vous l’entendez. Comme vous l’avez dit, je suis encore une enfant… Il y a tant de choses que je ne comprends pas. Je ne sais même pas si je saurai un jour ce que signifie être amoureuse. Mais si nous nous revoyons, j’aimerais partager d’autres moments semblables avec vous. Ce n’est peut-être pas ce que vous souhaitez… Pourtant, c’est sincèrement ce que je ressens.
Elle insista doucement :
— C’est la vérité.
Leon laissa échapper un long souffle et baissa la tête.
— Je vois…
Son refus était bien plus doux qu’il ne l’avait imaginé. Sans sa fierté, il aurait sans doute déjà fondu en larmes.
— Je suis désolée…
Il secoua légèrement la tête, de peur de les laisser couler.
— Vous n’avez rien fait de mal. C’est moi… Je vous retiens au moment de partir.
— Non.
— Je vous ai mise dans l’embarras.
— Non, ce n’est pas cela. Je… En ce moment, je crois que…
Violet semblait chercher à exprimer quelque chose d’essentiel. Leon s’efforça de la regarder à travers ses yeux embués.
Devant lui se tenait son premier amour.
— Je crois que je suis…
Elle était là, tout près.
— Très heureuse.
Son expression était celle d’une fille de son âge, encore empreinte d’une certaine candeur.
Alors… Vous avez des sentiments, finalement.
Il eut envie de rire, mais les larmes risquaient de déborder. Elle qui montrait si peu ses émotions venait de lui confier cela. N’était-ce pas déjà beaucoup ?
Son cœur blessé pouvait encore se relever.
— Violet.
— Oui ?
— Je… Je travaille au département des manuscrits, mais en réalité… Je voulais entrer au service de collecte des ouvrages. Comme mon père.
Elle accueillit ce changement de sujet sans l’interrompre.
— Je pensais que si je restais ici, ma mère finirait par revenir avec lui… Alors je n’ai jamais quitté cette ville. Je n’ai jamais cherché à voir le monde. Je pouvais rester ici toute ma vie, et c’est ce que je comptais faire. Mais maintenant…
Les mots sortaient difficilement. Il poursuivit malgré tout.
— Maintenant, j’ai décidé. Je vais parcourir le monde, comme vous.

Le reflet que lui renvoyaient les yeux de Violet n’avait rien de glorieux. Il avait honte de se montrer sous ce jour devant une jeune femme. Ce n’était pas lui, cette figure désemparée. Pourtant, il continua :
— Je rencontrerai peut-être des dangers. Je pourrais même mourir sans qu’on retrouve mon corps, comme mes parents… Mais… Ce n’est pas grave. C’est cette voie que je veux suivre.
— Oui.
Violet avait écouté jusqu’au bout, sans remettre sa décision en question. La sincérité de sa réponse lui serra le cœur.
— Et puis, un jour, nous nous retrouverons peut-être quelque part, sous le même ciel étoilé. Nous serons tous les deux des voyageurs. Ce jour-là, est-ce que vous…
…regarderez encore les étoiles avec moi ?
Avant qu’il ait achevé sa question, Violet hocha résolument la tête.
— Bien sûr, monsieur.
Ses yeux se plissèrent comme ils l’avaient fait lorsqu’elle avait parlé de la beauté du ciel. Ce n’était pas tout à fait un sourire. Pourtant, à cette vue, quelque chose s’apaisa dans la poitrine de Leon.
Il n’avait plus mal.
— J’attendrai ce jour avec impatience.
Il ne se sentait même plus triste.
Alors… À l’époque aussi, j’aurais pu…
Il n’aurait sans doute pas empêché le départ de sa mère. Mais il aurait pu la retenir un instant, la faire se retourner vers lui. Au moins, il aurait essayé. Et ce simple geste aurait peut-être allégé le regret qu’il portait depuis si longtemps.
Leon recula pour laisser passer Violet. Juste avant que les portes ne se referment, elle s’adressa à lui de sa voix claire :
— Je travaille pour la compagnie postale C.H. Je me rends partout où mes clients le désirent. Mais la nuit, lorsque tout le monde dort, je suis, comme vous l’avez dit, une jeune femme ordinaire. Simplement Violet Evergarden. Si vous me retrouvez un jour sous un ciel étoilé, venez me parler. D’ici là, j’essaierai d’apprendre le nom de quelques étoiles.
Les portes se fermèrent, et la cabine entama sa descente. Leon leva la main qu’il gardait jusque-là contre sa poitrine et lui adressa un signe maladroit. Violet lui répondit d’un léger geste.
Il attendit qu’elle ne soit plus qu’un point au loin pour quitter la plateforme et reprendre le chemin du travail.
La poupée que Violet avait remplacée arriverait dans l’après-midi. Une montagne d’ouvrages les attendait encore. Même s’il déposait sa demande de mutation dès aujourd’hui, il ne pourrait pas partir aussitôt. Et lorsqu’il se serait enfin aventuré dans le monde, quelles seraient les chances de retrouver Violet, quelque part sous les étoiles, comme ils venaient de se le promettre ? Une rencontre aussi improbable, peut-être, que le passage d’une comète qui ne revenait que tous les deux cents ans.
Pourtant, il n’éprouvait aucun découragement. Au contraire, une impatience nouvelle l’animait. Désormais, il pourrait sans doute regarder quelqu’un lui tourner le dos et refermer une porte sans le haïr pour autant.
Tout cela grâce à une promesse échangée avec cette jeune femme.
── ◇ ──
Bien plus tard, une nuit, sous le ciel étoilé d’un désert dont il ignorait le nom, un érudit errant aperçut une jeune femme aux cheveux d’or, illuminés par la lune. Après une hésitation, il l’appela.
Elle se retourna et murmura de sa voix claire :
— Cela faisait longtemps.
Il avait tant rêvé de ce jour. Tant imaginé ce qu’il lui dirait s’ils se retrouvaient. Sous un ciel sans nuages, ils pourraient parler de la beauté des étoiles. Un jour de pluie, il lui raconterait les légendes des constellations. Et si une comète semblable à celle qu’ils avaient contemplée ensemble traversait de nouveau leur ciel, ils évoqueraient cette nuit passée côte à côte.
Quel que soit le temps écoulé, quels que soient les changements survenus en lui, il avait toujours su que ses sentiments pour elle ne s’effaceraient pas.
— Alors… Vous avez appris le nom de quelques étoiles ?
Ce n’était aucune des phrases qu’il avait préparées. Pourtant, la jeune femme acquiesça avec une joie manifeste.
Une réaction spontanée, naturelle, de la part de celle qui prétendait autrefois ne rien comprendre aux sentiments.
Ce simple geste suffit à lui remplir la poitrine d’une tendresse presque insupportable, mêlée à cette douleur familière.
— Violet…
Leon leva l’index vers le ciel. Au-dessus du désert, les étoiles brillaient comme des pierres précieuses. Un tel éclat convenait à leurs retrouvailles.
Je vous aime toujours… Mais ces mots peuvent attendre. Pour l’instant…
— Si vous avez un peu de temps, voulez-vous le passer avec moi ?
Il adressa sa demande à la jeune femme autant qu’au ciel étoilé.