THE TOO-PERFECT SAINT T5 - CHAPITRE 1
Deuxième rencontre royale
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Traduction : Calumi
Harmonisation : Opale
Relecture : Raitei
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— Alors, qu’en pensez-vous ? Il m’a fallu un peu de temps pour m’habituer à la nouvelle cuisine.
Quand j’entrai dans la salle à manger, le matin, Leonardo avait déjà disposé le petit-déjeuner sur la table. Il y avait du pain, du bacon avec des œufs, de la salade et bien d’autres choses encore.
— Tu ne cesses de m’impressionner, Leonardo. Tous ces plats ont l’air délicieux.
— Oh, quel plaisir de pouvoir à nouveau savourer la cuisine de Leonardo. Ça faisait si longtemps !
— Dame Philia, Prince Osvalt, vos paroles me vont droit au cœur, répondit Leonardo.
Il nous adressa un sourire lumineux et hocha la tête avec reconnaissance. Il paraissait sincèrement ravi de nos éloges. Moi qui cuisinais affreusement mal, les plats qu’il préparait me semblaient briller plus fort que n’importe quelle magie.
— Eh bien, on attaque ?
— Bien sûr !
Sur l’invitation d’Osvalt, nous commençâmes à manger. Comme toujours, c’était aussi délicieux que ça en avait l’air.
— Au fait, Dame Philia, n’avez-vous pas rendez-vous avec le roi aujourd’hui ?
Les mots de Lena me tendirent un peu. Elle avait raison. Aujourd’hui était un jour important.
— Oui. Après le petit-déjeuner, Osvalt et moi irons lui présenter nos respects. Pour tout dire, je suis assez nerveuse.
Je n’étais pas allée voir Sa Majesté dans la salle d’audience depuis le jour où je lui avais demandé son aide pour sauver ma sœur, Mia. L’idée de rencontrer le roi m’emplissait d’anxiété, comme à l’époque.
— Pourquoi es-tu nerveuse ? Tu l’as vu au mariage.
— Oui, je suppose. Mais j’avais tant de choses en tête, alors ça ne m’a pas particulièrement troublée.
La présence du roi m’avait bien rendue nerveuse durant la cérémonie, mais j’avais tout de même réussi à tenir avec lui une conversation polie. J’étais concentrée sur le bon déroulement de chaque détail.
— C’est que la salle d’audience a une atmosphère particulièrement intimidante…
Osvalt me rassura :
— Il ne serait jamais discourtois avec toi, Philia. Tu n’as aucune raison de t’en faire.
— Osvalt… merci de me rassurer.
Il avait raison. Avec Osvalt à mes côtés, tout se déroulerait au mieux.
— Je suis tellement jalouse, Dame Philia, dit Lena en me resservant du thé. — Vous allez rencontrer le roi.
— Lena ? fis-je en penchant la tête, étonnée par sa remarque.
— Je veux dire, je n’ai jamais eu la chance de le rencontrer, pas une seule fois. C’est quelque chose que tout le monde veut vivre au moins une fois dans sa vie. N’est-ce pas, Leonardo, Himari ?
Lena chercha l’approbation des deux autres, mais ils la regardèrent seulement, interloqués.
— Quoi ?
— Hein ? Pourquoi vous me regardez comme ça ? J’ai dit quelque chose d’étrange ?
— C’est juste que j’ai déjà rencontré Sa Majesté.
— Moi aussi. Désolée, Lena.
— Hein ? Attendez, quoiiiii ? Vous avez tous les deux rencontré le roi ? s’exclama Lena, les yeux écarquillés.
Manifestement, elle ne s’y attendait pas.
— Je me suis fait un nom à l’époque où j’étais chevalier, expliqua Leonardo. — C’est à ce moment-là que Sa Majesté m’a décoré.
— Oh, oui, dit Osvalt. — J’étais encore un garçon. Tu étais incroyable à l’époque, Leonardo. Tu étais alors le meilleur chevalier qui soit.
— C’est un grand honneur de vous l’entendre dire, Votre Altesse.
Leonardo avait autrefois appartenu aux chevaliers de Parnacorta, la plus puissante force combattante du continent. L’agilité qu’il possédait encore aujourd’hui suffisait à me montrer quel talent extraordinaire il avait dû être à son apogée.
— Hmm. Je comprends que Leonardo l’ait rencontré, dit Lena. — Mais toi, Himari ?
— Moi ? Quand j’ai fui mon pays, Son Altesse m’a obtenu une entrevue avec Sa Majesté. C’est ainsi que j’ai été affectée à la garde personnelle du prince Osvalt.
Comme Lena et Leonardo, Himari avait été garde au service d’Osvalt avant de se voir confier la tâche de me protéger et de veiller sur moi. En y réfléchissant, il était effectivement inhabituel qu’une réfugiée soit chargée de la protection d’un membre de la famille royale. Osvalt avait dû faire des démarches particulières.
— Quoi ?! Mais ça veut dire qu’il n’y a que moi qui suis laissée de côté ! C’est trop injuste, Prince Osvalt !
J’essayai de compatir, mais « laissée de côté » était-ce vraiment l’expression exacte ?
Avec un sourire un peu crispé, Osvalt tenta de consoler Lena.
— Désolé. C’est vraiment dommage. Voilà ce que je te propose : un de ces jours, je trouverai un moyen pour que vous vous rencontriez. Tiens bon pour le moment.
Lena faisait une telle peine qu’il n’eut pas le cœur à la rembarrer.
— Youpi ! Vous le pensez vraiment ? Génial ! Allons acheter de nouveaux vêtements, Dame Philia !
— Hein ? Oh, d’accord.
— Allons donc, fit Osvalt. — Pourquoi Philia aurait-elle besoin d’une nouvelle tenue ?
— Dame Philia n’a pas besoin d’une excuse pour s’acheter des vêtements.
Lena bomba le torse d’un air bravache, tandis qu’Osvalt restait là, médusé.
En effet, je n’avais jamais demandé de moi-même à acheter quoi que ce soit de neuf à porter. Les vêtements ne m’intéressaient pas, mais Lena voulait sans doute simplement me faire plaisir.
— Depuis qu’Osvalt vit avec nous, la maison est encore plus animée qu’avant, dis-je.
— Attends une minute. Tu es en train de dire que je suis là pour mettre de l’ambiance ? Comme Lena ?
— Non, non ! Ce n’est pas ce que je voulais dire.
Osvalt rit.
— Je sais. Je pense que toi aussi, tu contribues à la bonne humeur, Philia. Tu fais partie du groupe.
— V…vraiment ?
Faire partie d’un groupe. Je n’y avais jamais pensé ainsi. C’était un peu surprenant, mais j’en serais très heureuse si ma présence pouvait faire ressentir à quelqu’un ce que je ressentais moi.
— Au fait, Dame Philia, comptez-vous vous habiller de façon formelle pour votre entrevue avec le roi ?
— Non. Je me présenterai à Sa Majesté non seulement en tant qu’épouse de Osvalt, mais aussi en tant que Sainte de son royaume, alors il sera plus approprié de porter ma tenue de Sainte. Lena, Himari, je peux compter sur vous ?
— Bien sûr !
— À vos ordres !
Une fois que Lena et Himari m’eurent aidée à me préparer pour la sortie, Osvalt et moi quittâmes le manoir et prîmes la direction du palais.
***
— Nous sommes un peu en avance, marmonna Osvalt en se grattant la tête. — Notre rendez-vous n’est pas pour tout de suite.
Nous venions d’atteindre les portes du château.
— Mieux vaut être en avance plutôt qu’en retard, répondis-je.
— Tu as raison. Et si on allait marcher un peu pour tuer le temps ?
— Prince Osvalt ! Dame Philia !
Au moment où j’allais accepter l’idée d’Osvalt, une voix forte et claire nous interpella. C’était impossible de ne la pas reconnaître.
— Philip. Que fais-tu ici ? Tu es d’habitude à l’entraînement à cette heure-ci.
C’était Philip Delon, le commandant de l’Ordre des Chevaliers de Parnacorta. Le meilleur lancier du royaume, qui avait même transmis son art à Osvalt.
Philip se redressa d’un bloc.
— Oui, Votre Altesse ! Je sors tout juste d’une réunion.
— Je vois. Bon courage.
J’avais entendu dire que les chevaliers de Parnacorta étaient très occupés ces derniers temps, à répartir leurs hommes pour les efforts de reconstruction. Philip, qui en avait la charge, devait avoir plus de travail que d’ordinaire.
— Ça me rappelle que… J’ai entendu parler de vos projets de voyage de noces, à vous et Dame Philia ! Vous allez visiter le dojo de l’école Delon de ma famille !
— Oui. C’était le souhait de Philia, expliqua Osvalt.
— Ça alors, c’est une surprise ! C’était votre idée, Dame Philia ?
Osvalt et moi avions prévu de parcourir Parnacorta pour notre voyage de noces. Au cours du périple, nous devions visiter un dojo près de la frontière, tenu par le grand-père de Philip.
— Je suis sûr que mon grand-père sera ravi, mais quand même, qui va dans un dojo pour son voyage de noces ? C’est un choix plutôt original ! Je ne veux pas vous offense, je suis simplement intrigué !
— Osvalt y allait souvent s’entraîner quand il était jeune, expliquai-je.
— Vous vous y entraîniez enfant, Votre Altesse ? Je me souviens que vous y étiez venu avec moi pour apprendre auprès de mon grand-père…
— Je m’intéresse au passé de Osvalt. J’espérais qu’en visitant le dojo, j’en apprendrais davantage sur lui.
— Je vois ! Voilà donc la raison de votre visite ! C’est merveilleux de vous savoir aussi proches !
Osvalt parut un peu embarrassé.
— Ne te moque pas de moi, Philip.
Osvalt était chaleureux comme le soleil, constamment jovial. Avant de me rencontrer, il avait suivi sa propre route. À présent que j’étais son épouse, je voulais tout savoir de lui. Était-ce vraiment si étrange ?
Philip eut un rire franc.
— Je ne me moque pas… bien au contraire ! Je suis simplement heureux de voir à quel point Dame Philia vous aime, et ravi d’apprendre que vous allez visiter le dojo de mon grand-père ! Je ne pourrais rien souhaiter de plus !
Tandis que Philip nous regardait avec bonheur, je remarquai que ses yeux s’embuaient un peu. Je me rappelai qu’Osvalt m’avait dit qu’il se laissait facilement émouvoir.
— Allons, allons, dit Osvalt. — On dirait que tu vas te mettre à pleurer. Ce n’est vraiment pas grand-chose.
— J-je vous prie de m’excuser ! Je suis juste submergé ! Je vais envoyer une lettre à mon grand-père pour le prévenir. J’espère que vous profiterez de votre voyage de noces ! fit Philip en s’inclinant, rabaissant un instant sa haute stature.
— Nous en profiterons, dit Osvalt. — J’ai hâte de revoir ton grand-père après tout ce temps.
— Moi aussi, ajoutai-je.
— Je suis ravi de l’entendre. Sur ce, je vais vous laisser !
Après une dernière inclinaison, Philip s’éloigna.
— Il est presque l’heure. On y va ?
— Bien sûr !
J’acquiesçai et suivis Osvalt dans le château. Je gardai les yeux fixés sur son dos tandis que nous avancions en silence vers la salle d’audience.
La dernière fois que j’avais emprunté ces couloirs à sa suite, mes pensées n’avaient été tournées que vers Mia.
Osvalt s’arrêta devant la salle d’audience.
— Tu es toujours nerveuse, Philia ?
Je ne m’en étais pas rendu compte jusque-là. Plus tôt dans la journée, j’étais dévorée par l’angoisse… et pourtant…
— Non. Grâce à Lena et à Philip, je me suis apaisée. Je vais très bien.
— Je vois. Je suis ravi de l’entendre… Allons-y.
Sur ces mots, Osvalt et moi entrâmes dans la salle d’audience.
Sa Majesté le roi Eigelstein n’était pas la seule personne dans la salle.
Le prince Reichardt était aussi présent. J’avais moi aussi quelque chose à transmettre à Son Altesse, et elle avait eu l’amabilité de se joindre à nous.
Osvalt et moi nous agenouillâmes devant Sa Majesté.
— Votre Majesté, dis-je. — Merci beaucoup de me consacrer du temps.
— Oui. Merci à vous deux d’être venus. Relevez la tête.
Comme toujours, Sa Majesté dégageait une prestance imposante qui tendait l’atmosphère.
— Entendu !
— D’accord…
Comme ordonné, je relevai les yeux. L’expression de Sa Majesté était plus enjouée que je ne l’avais jamais vue. En vérité, il ressemblait beaucoup à Osvalt. Cette bienveillance affichée me laissa quelque peu interdite.
— Il n’est pas besoin de tant de formalités aujourd’hui, rit Sa Majesté. — Osvalt, Philia, permettez-moi de vous féliciter encore pour votre mariage. Tu as trouvé un merveilleux parti, mon fils.
— Merci. Elle est bien trop parfaite pour moi.
Les mots de Sa Majesté étaient le plus grand des éloges que je pouvais recevoir. J’avais beau m’être ressaisie, sa bonté n’en demeurait pas moins un peu écrasante.
— Alors, reprit-il. — J’ai entendu dire que vous vouliez me voir avant de partir en lune de miel.
— C’est exact. Philia fera une pause dans ses fonctions de Sainte pendant notre absence. Nous sommes là pour obtenir votre permission, dit Osvalt, exposant l’objet de notre visite.
Comme on pouvait s’y attendre, je ne serais pas de service pendant notre lune de miel. Il fallait naturellement nous organiser en conséquence.
— Je suis au courant. Je te souhaite un voyage reposant, Philia. Les contributions que tu as apportées à notre pays dépassent toute mesure. À vrai dire, tu mérites même un congé prolongé à votre retour.
Je m’inclinai.
— Je… je comprends. Votre bienveillance m’est très précieuse, Votre Majesté.
Je ne m’attendais pas à tant de générosité. Je n’avais aucune intention de prendre davantage de repos à mon retour, mais j’appréciais l’offre.
— Au fait, Osvalt, à votre mariage, tu avais dit que vous comptiez voyager à l’étranger pour votre lune de miel. Philia a consenti à rester à Parnacorta par égard pour toi ?
— Non, ce n’est pas ça. C’est le souhait de Philia. Elle voulait approfondir sa connaissance de notre pays.
— Intéressant. Je n’aurais pas deviné que l’idée venait de Philia, dit Sa Majesté en se frottant le menton. — Est-ce exact, Philia ?
— Oui. En tant que citoyenne du royaume de Parnacorta, j’ai demandé que nous restions ici pour que je puisse mieux connaître ce pays.
Je n’étais à Parnacorta que depuis un peu plus d’un an, et j’en savais encore bien peu sur le royaume. Malgré cela, j’étais désormais l’épouse du second prince. Je me sentais tenue de m’instruire à la hauteur de mon nouveau rôle, mais j’en avais aussi l’envie sincère. Je voulais en apprendre davantage sur le royaume qu’Osvalt aimait tant.
Je voulais aimer le pays qu’adorait l’homme que j’aimais. C’était là ma plus grande motivation.
— Fort bien. J’espère que tu t’amuseras, dit Sa Majesté en hochant la tête, un sourire aux lèvres. — C’est là mon vœu le plus sincère pour toi, non seulement en tant que roi de cette nation, mais en tant que beau-père.
— Oh. Merci beaucoup.
Je n’avais jamais connu mon père. Malgré tout ce que j’avais appris sur Kamil, je n’avais pas l’impression d’avoir un père. La bonté de Sa Majesté me réchauffa le cœur. Sa sollicitude ne connaissait pas de limites.
— Bien, je crois que j’ai assez parlé. Maintenant, Reichardt, n’avais-tu pas quelque chose à annoncer ? dit Sa Majesté en se tournant vers son autre fils.
J’avais une question à poser au prince Reichardt, mais il semblait qu’il souhaitait parler d’abord.
— Oui.
Le prince Reichardt fit un pas en avant. Des feuillets à la main, il planta sur nous un regard décidé.
— À l’instar de Sa Majesté, je souhaite confirmer les détails de votre lune de miel, mais j’aimerais entrer un peu plus dans le détail.
À ma connaissance, nous avions déjà communiqué notre itinéraire à Son Altesse. Que pouvait-il vouloir de plus ?
— Osvalt, si ces informations sont exactes, votre itinéraire consiste essentiellement à visiter les ruines de notre pays. N’est-ce pas ?
— Oui. Philia voulait commencer par découvrir notre histoire ancienne.
Parnacorta regorgeait de ruines et de monuments historiques. J’avais demandé à visiter plusieurs sites archéologiques.
— Je vois. Visiter les ruines ne pose aucun problème. Je tenais seulement à le confirmer. Il en va de même pour le dojo de Delon.
— D…dans ce cas, c’est forcément à propos de…
— Exact. Il semble que vous envisagiez d’approcher la Zone de Miasmes Volcaniques. J’aimerais que vous m’expliquiez vos motifs pour vous y rendre. Si possible, je souhaiterais l’entendre directement de la bouche de Philia.
Le prince Reichardt détourna son regard d’Osvalt pour le poser sur moi.
C’était donc cela qui inquiétait Son Altesse.
— La Zone de Miasmes Volcaniques est ravagée par des explosions constantes qui la rendent trop dangereuse pour qu’on y pénètre. En vérité, j’espère trouver un moyen d’y mettre un terme.
— Quoi ? Un moyen d’arrêter les explosions, dites-vous ? s’alarma le prince Reichardt, avant de se ressaisir bien vite.
— Oui. Quand je m’y suis rendue, j’ai moi-même été prise dans une explosion, ce qui m’a permis de découvrir ce qui les provoquait.
— J’ai peine à y croire. S’il est quelqu’un qui puisse trouver une solution, c’est bien vous, Dame Philia, mais tout de même…
Si je parvenais à stopper les explosions, la récolte des Fleurs des Larmes de Lune y deviendrait chose aisée. Personne n’avait encore mis au point de méthode prometteuse pour les cultiver, et je disposais de trop peu d’échantillons pour mes recherches. Depuis que j’avais réussi à en cueillir quelques-unes dans la Zone de Miasmes Volcaniques, je me demandais s’il n’existait pas un moyen de rendre l’endroit sûr à explorer.
— J’ai été surpris moi aussi quand Philia m’a parlé de son projet, dit Osvalt. — Naturellement, nous ne mettrons pas un pied dans les zones où les explosions sont actives, donc nous n’encourrons aucun risque.
— Je comprends votre logique. Néanmoins, j’ai du mal à concevoir que tu envoies Philia en mission pareille pendant votre lune de miel, même si vous aurez le temps de vous reposer à votre retour.
— Tu te trompes, mon frère. Nous y allons pour satisfaire la curiosité intellectuelle de Philia. Elle ne fait pas ça seulement pour le bien du pays et des autres, mais aussi parce que c’est un loisir qu’elle apprécie.
Osvalt me comprenait mieux que je ne me comprenais moi-même. Quand Lena m’avait autrefois demandé quels étaient mes passe-temps, j’avais peiné à répondre. Aujourd’hui, j’étais à l’aise pour qualifier la recherche et le développement comme mes loisirs. Osvalt me faisait aimer la personne que j’étais.
— Je vois. Tout cela relève donc des loisirs de Philia. Je ne suis pas certain qu’on puisse appeler « loisir » une recherche qui bénéficie à toute la nation, voire au continent tout entier, mais cela cadre assurément avec l’idée que je me fais de toi, Philia.
Le prince Reichardt paraissait convaincu. Il jeta un dernier coup d’œil à ses feuillets avant de se tourner vers nous.
— Votre Majesté, je n’ai rien à ajouter.
— Fort bien, acquiesça Sa Majesté en inclinant la tête vers le prince Reichardt, avant de s’adresser à nous. — À présent, Osvalt, Philia, avez-vous quoi que ce soit à communiquer ?
J’hésitais à faire perdre son temps au roi, mais…
— Pardonnez-moi, puis-je poser une seule question ?
— Nul besoin d’être si formaliste, Philia. Tes paroles valent leur pesant d’or.
— Je suis honorée de l’entendre de votre part, Votre Majesté.
Ayant obtenu l’aval du roi, je fouillai dans mon sac et en sortis un bracelet. Je le tendis au prince Reichardt.
— Est-ce… un artefact magique, Philia ?
— Oui. J’ai fabriqué ce bracelet pour que Lena et mes autres suivantes puissent communiquer avec moi, même lorsque mes fonctions de Sainte nous séparent. Il émet des ondes magiques pour nous permettre de converser, et…
— Oui, je m’en souviens. Vous avez utilisé un outil de ce genre lorsque vous avez été enlevée par Asmodeus et emmenée dans les Limbes, le monde entre le Royaume Démoniaque et la surface.
— Précisément. C’est le même genre d’artefact.
Comme l’avait dit le prince Reichardt, un bracelet de ce genre m’avait permis de contacter Parnacorta quand Asmodée m’avait capturée.
Les artefacts magiques, comme les lunettes que Osvalt et moi avions reçues en cadeaux de mariage, permettaient à des personnes dépourvues d’aptitudes magiques de reproduire des effets similaires à des sorts. Le prince Reichardt pouvait donc lui aussi s’en servir.
La création de ces artefacts exigeait un matériau rare, le minerai magique, ce qui interdisait toute production à grande échelle. De temps à autre, cependant, j’assemblais les outils dont j’avais besoin pour mes fonctions de Sainte.
Le problème de ces bracelets, c’était leur extrême inefficacité. Pour les faire fonctionner, il fallait recourir à un rituel ancien et les saturer d’une immense quantité de magie. Si je voulais en démocratiser l’usage, il me faudrait améliorer ce procédé.
Convaincu que les artefacts magiques étaient essentiels au développement du pays, le prince Reichardt avait accepté d’augmenter les importations de minerai magique. Toutefois, un riche marchand, en particulier, tenait d’une main de fer les routes d’importation à travers le continent, rendant difficile l’acquisition d’un volume plus important.
— S’il arrive quoi que ce soit, servez-vous de ceci pour me joindre.
— Philia, tu penses décidément à tout. Entendu. Je m’engage à ne m’en servir que dans les circonstances les plus critiques.
— J’apprécie votre considération, prince Reichardt.
Je m’inclinai devant le prince Reichardt et Sa Majesté, puis revins auprès d’Osvalt. Maintenant que Son Altesse avait ce bracelet, nous serions en sécurité même dans le pire des cas.
Quelque chose sembla revenir à l’esprit de Sa Majesté.
— Hum… À propos de scénarios imprévus, Reichardt, la quatrième fille de la famille Mattilas, Dame Grace, si je ne m’abuse, a évoqué sa venue à Parnacorta pour servir de doublure de Philia.
D’ailleurs, Grace m’en avait effectivement touché un mot.
— Oui, sire, dit le prince Reichardt. — Grace a effectivement fait cette proposition. Au bout du compte, toutefois, elle reste la Sainte de Bolmern. Dépendre autant d’une Sainte étrangère ne serait pas idéal sur le plan diplomatique.
— Excellente remarque… Tu as sans doute raison, dit Sa Majesté, visiblement convaincue.
J’étais du même avis. Même si Grace brûlait d’envie de me remplacer, la décision du prince Reichardt me paraissait la plus sage.
— Sur ce, permettez-moi de vous adresser à nouveau mes vœux. Osvalt, Philia, allez-vous faire des souvenirs. C’est tout ce que je vous demande.
— Nous le ferons. Je promets de créer les plus beaux souvenirs avec Philia. Merci pour votre bienveillance.
— Si tu romps cette promesse, je ne te le pardonnerai jamais.
— Entendu ! répondit Osvalt.
Nous inclinâmes tous deux la tête devant le roi.
Ainsi s’acheva notre audience royale.
Alors que nous nous apprêtions à sortir, le prince Reichardt nous héla.
— Osvalt. Pourrais-tu passer rapidement par mon bureau ?
— Pourquoi ? Est-ce quelque chose que tu ne te sens pas de dire ici ?
Que se passait-il donc ?
— Ce n’est pas ça. C’est simplement quelque chose qu’il serait inapproprié de laisser Dame Philia entendre avant son voyage de noces.
— Hé. Je pars en voyage de noces, moi aussi, tu sais. Enfin, bref. Ça te va d’attendre un instant, Philia ?
— Bien sûr.
Osvalt et le prince Reichardt s’éloignèrent ensemble, tandis que je restais en arrière.
***
Je n’avais attendu que quelques instants dans la cour du palais quand Osvalt revint.
— Désolé de t’avoir fait attendre.
— Ce n’est rien. Tu n’as pas été long. Je dois éviter de te demander de quoi il s’agissait ?
— Oui, ce serait sans doute préférable.
Osvalt paraissait quelque peu préoccupé.
— Ça peut attendre un autre moment ?
Je m’y attendais. Le prince Reichardt ne lui aurait pas parlé en privé sans une bonne raison.
— Je comprends.
Il rit.
— Tu es très conciliante, aujourd’hui.
— Je te fais confiance pour m’en parler le moment venu. Tu ne me demanderais pas d’attendre autrement.
À demi-mot, je compris qu’il était trop tôt pour qu’il partage ce qu’il avait appris. Il viendrait me trouver s’il avait besoin de mon aide.
— Oui, je te le dirai. Je te le promets.
Osvalt hocha la tête, me regardant droit dans les yeux.
Son assurance me rassura, et je n’ajoutai rien.
— Bref, pour revenir à notre entrevue avec Sa Majesté… Tu étais très à l’aise. J’aurais dû me douter que ce serait un jeu d’enfant pour toi.
— Pas du tout. Malgré toute ma préparation, j’étais nerveuse. J’ai seulement fait de mon mieux pour que ça ne se voie pas, puisque j’avais déjà assuré que tout irait bien.
Osvalt éclata de rire au point d’en serrer son ventre.
— Vraiment ? C’est si drôle à apprendre.
— S…s’il te plaît, ne ris pas, Osvalt. Tu me mets dans l’embarras.
Sans raison apparente, mes joues se mirent à brûler.
J’avais prévu d’adopter une attitude plus assurée pendant l’entrevue, mais l’amabilité inattendue de Sa Majesté m’avait rendue plus anxieuse que je ne l’aurais été autrement.
Je n’en appréciais pas moins la bienveillance de Sa Majesté.
— Je ne m’attendais pas à ce qu’il se soucie autant de notre voyage, fis-je remarquer.
— Mon père, enfin Sa Majesté, est comme ça.
Les yeux d’Osvalt se plissèrent.
— En tant que roi, il a toujours été strict avec mon frère et moi, mais quand il endosse son rôle de père, il n’y a pas plus aimant que lui.
Mon époux devait tenir sa gentillesse de Sa Majesté. J’en étais certaine.
— Je suis content que tu aies donné cet artefact magique à mon frère. Maintenant, nous pouvons partir en voyage de noces l’esprit tranquille.
— Oui, c’est vrai. Le prince Reichardt semblait hésiter à accepter l’offre de Grace, alors j’espère que nous l’avons rassuré.
Lors du mariage, Grace avait insisté pour me servir de remplaçante pendant mon absence, et le prince Reichardt avait pris son offre en considération.
Nous n’avions pu visiter des endroits comme Gyptia et Dalbert que parce que le portail de téléportation de Mammon permettait de voyager en un clin d’œil.
En temps normal, voir la Sainte de Parnacorta partir au loin aurait de quoi inquiéter. Un tour du royaume, c’était différent, car je pouvais rentrer aussitôt si besoin. Et tant que nous disposions d’un moyen de rester en contact, tout devait bien se passer.
— J’ai eu l’impression que Dame Grace s’imposerait à Parnacorta, qu’on le veuille ou non. Elle pourrait même se montrer le jour de notre départ.
— Haha, n’exagère pas Osvalt. Grace est la fille du comte Mattilas. Il ne la laisserait jamais faire.
— Hé… je plaisantais. Bref, tu es prête à rentrer ?
Osvalt m’aida à monter dans une calèche. Lentement, elle nous emmena vers notre nouvelle demeure.
— Dame Philia ! Votre nouveau manoir est magnifique ! Sa beauté m’a presque tiré des larmes !
Un silence s’ensuivit. Osvalt et moi échangeâmes un regard stupéfait.
Grace nous adressa un grand sourire éclatant.
À ma grande stupéfaction, la plaisanterie d’Osvalt venait de se matérialiser.
— Hélas… je vous avais bien dit que le prince Osvalt et Dame Philia seraient déconcertés, n’est-ce pas, Mademoiselle Grace ? Je vous prie de m’excuser, mais elle n’a pas voulu entendre raison.
Le majordome des Mattilas, Arnold, apparut derrière elle. Il s’inclina avec politesse, l’air visiblement préoccupé.
— Nous sommes un peu surpris, dis-je aussitôt, — Mais il n’y a pas de quoi vous inquiéter. Merci d’être venue, Grace.
— Oui, tout va bien, ajouta Osvalt. — Nous sommes heureux de te voir.
— Philia ! Prince Osvalt !
Grace, comme revenue à elle, s’inclina de nouveau.
— Je suis désolée de débarquer à l’improviste. Quand j’ai appris que vous partiez en voyage de noces, je n’ai tout simplement pas pu rester loin !
— Je te remercie de t’en soucier. Mais le comte Mattilas t’a-t-il donné la permission pour venir ici ?
— Bien sûr !
Les yeux de Grace étincelèrent.
— En fait, il n’aurait pas pu être plus encourageant. Il a dit qu’en tant qu’apprentie, il était de mon devoir de vous aider dans les moments de besoin !
À la réflexion, cela correspondait à l’idée que je m’étais faite du père de Grace. Le comte Mattilas et son aînée, Emily, avaient tous deux un grand sens du devoir.
— Mademoiselle Grace, dit Arnold, — Vous vous emportez.
— Vraiment ? J…je vous prie de m’excuser. Euh, Philia… Est-ce que je vous importune ?
— Non, pas du tout. Je suis heureuse que tu sois là, Grace.
— V…vraiment ? Quel soulagement !
Le visage abattu et embarrassé de Grace s’éclaira.
Grace me faisait l’effet d’une petite sœur.
Plus précisément, elle avait un charme attendrissant qui me rappelait Mia.

— Dans ce cas, je vous remplacerai pendant que vous…
Osvalt l’interrompit.
— Ce ne sera pas nécessaire. Tu peux t’en abstenir cette fois.
— Prince Osvalt ? Voulez-vous dire que vous n’avez pas besoin que quelqu’un reprenne le rôle de la Sainte ?
Il acquiesça.
— Oui. C’est exactement ce que je veux dire.
Osvalt avait raison. Nous ne pouvions pas accepter son offre.
— Je suis désolée de devoir te congédier après que tu as fait tout ce chemin, mais le royaume de Parnacorta a une réputation à préserver. Je suis heureuse que tu veuilles tant aider, mais je ne peux pas te laisser assumer les fonctions de notre Sainte.
— J…je vois. Je comprends. Je respecterai votre décision, Prince Osvalt.
— Désolé de te décevoir.
— Ne dites pas de bêtises.
Grace adressa à Osvalt un sourire radieux.
— C’était inconvenant de ma part de passer sans prévenir. Vous n’avez rien à vous faire pardonner.
J’étais sincèrement heureuse de voir Grace. J’aurais adoré la voir grandir et perfectionner ses talents à Parnacorta.
Arnold, qui avait écouté notre échange, se tourna vers Grace.
— Et maintenant, Mademoiselle Grace ? Allons-nous nous recueillir sur la tombe de Dame Elizabeth avant de rentrer à Bolmern ?
C’était avisé de lui proposer de rentrer. Après tout, nous allions partir en voyage de noces.
— Non, je n’ai pas l’intention de le faire tout de suite.
Grace rejeta la suggestion d’Arnold d’un regard assombri.
— Je ne peux pas rentrer tant que je ne les aurai pas vus revenir sains et saufs.
Les yeux du majordome s’écarquillèrent.
— Comment ?
— S’il arrivait quoi que ce soit pendant votre heureux voyage de noces, c’est à moi d’accourir à votre secours. Non pas parce que je suis une Sainte, mais parce que c’est ce que je veux faire.
Arnold se gratta la tête, l’air dépité.
— C’est une idée bien égoïste, dite avec un aplomb… désarmant.
Osvalt haussa les épaules.
— Très bien. Inutile de discuter. Je demanderai à mon frère de te laisser séjourner au palais en tant qu’invitée. Je l’imagine mal s’y opposer.
— Prince Osvalt ? C…c’est beaucoup trop aimable. Je suis sûre que je pourrais trouver une auberge où loger.
— Allons donc. Je dois tant à ta famille. Il serait indéfendable de ne pas accorder à la Sainte de la maison Mattilas le respect qu’elle mérite. Tu n’auras qu’à tenir compagnie à mon frère.
Osvalt adressa à Grace un sourire enjoué. Je savais que le prince Reichardt mettrait un point d’honneur à accueillir Grace comme il se doit.
— T…très bien. Merci de tolérer mon attitude égoïste, Prince Osvalt.
— Égoïste ? Je ne la trouve pas si égoïste que ça. J’espère simplement que tu passes un séjour paisible, pas vrai, Philia ?
— Exactement. Je suis heureuse que tu sois ici, et j’ai hâte de voir les fruits de ton entraînement, cela fait si longtemps.
— Philia ! Je… je…
Sans que j’en comprenne la raison, des larmes perlèrent au coin des yeux de Grace.
D’une manière ou d’une autre, l’atmosphère du manoir s’était faite encore plus lumineuse.
Je ne pus m’empêcher de sourire.
Il y a un an, j’aurais été incapable d’imaginer à quel point ma vie deviendrait éclatante.
***
(Osvalt)
Après avoir prié Philia de m’attendre, je rejoignis mon frère dans son bureau.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Tu avais autre chose à me dire ?
Quoi que ce fût, il ne pouvait pas le dire devant Sa Majesté et Philia. De plus, il avait ajouté que ce n’était pas convenable pour Philia d’en entendre parler avant le voyage de noces, ce qui n’avait rien de rassurant. De quoi pouvait-il bien s’agir ?
— J’hésitais à t’en parler, commença mon frère. — Je suis probablement paranoïaque.
— Que veux-tu dire ? Tu n’es pas clair.
— Je sais. La vérité, c’est… qu’un marchand s’est récemment présenté au palais pour essayer d’écouler son arsenal.
— Un arsenal ? Un marchand s’est donné la peine de venir te vendre des armes ? C’est rare.
Toutes les nations du continent avaient ratifié un traité de paix, et il n’y avait pas eu de guerre depuis des siècles. Sous l’égide du Pape à Dalbert, les pays formant Sedelgard demeuraient relativement unis. Leurs armées étaient trop occupées à faire face à la menace constante des monstres pour déclencher des conflits.
Bien que les Saintes consacrent leur vie à protéger les gens des menaces surnaturelles, des armées étaient aussi dépêchées pour les combattre.
Il était étrange qu’un marchand rende visite à mon frère juste pour lui vendre des armes.
— Oui. J’ai trouvé cela inhabituel, moi aussi. C’est précisément pour ça que j’ai décidé de l’écouter.
— Alors, quel était exactement son argumentaire ?
— Il a prétendu que des forces malveillantes des pays voisins avaient Philia dans leur viseur. Bien sûr, il n’avait aucune preuve solide, mais j’avais déjà entendu des rumeurs semblables ailleurs.
— Q…qu’est-ce que tu viens de dire ?!
Les mots de mon frère me firent hausser la voix sans que je m’en rende compte. Je ne comprenais pas.
— Pourquoi nos pays voisins s’en prendraient-ils encore à Philia ?
— Calme-toi. Comme je l’ai dit, ce ne sont que des rumeurs.
— Comment veux-tu que je reste calme ? C’est déjà assez grave que de telles rumeurs existent ! Philia est une héroïne qui a reçu du Pape le titre de Sainte salvatrice ! Elle n’a pas sauvé que notre pays, mais tout le continent !
— Je sais. Philia est, sans le moindre doute, une héroïne.
L’expression de mon frère se rembrunit.
— C’est précisément ce qui fait d’elle une cible.
— Hein ?
Philia était une cible parce qu’elle était une héroïne ? Je ne comprenais pas. De quoi parlait-il ?
— Depuis que Philia a découvert la Fleur des Larmes de Lune, elle a trop laissé paraître ses capacités aux yeux des autres nations. On ne la considère plus comme une simple Sainte. Ses réalisations ont rendu Parnacorta trop puissant, et certains en sont même venus à la craindre.
— Tu veux dire que nos voisins se méfient, parce qu’ils commencent à voir en Philia une menace ?
— Oui, à en croire les rumeurs. Mais, je te le rappelle, aucun de ces propos honteux n’émane des familles royales des autres pays. Ce ne sont que quelques nobles échauffés qui ont lancé cette panique.
Les gens pouvaient se montrer d’un tel culot. Philia les avait sauvés maintes et maintes fois, et pourtant, ils lui en voulaient pour sa puissance.
Apparemment, suivre le conseil de mon frère de garder autant que possible secrètes les précisions de l’incident de la Fleur des Larmes de Lune avait été la bonne décision. La simple nouvelle que Philia avait obtenu des Fleurs des Larmes de Lune suffisait à alimenter la rumeur. Si l’on apprenait qu’elle les avait récupérées dans la Zone des Miasmes Volcaniques, nul ne pouvait prévoir le chaos qui s’ensuivrait. On ne considérait pas cet endroit comme propice à la survie humaine. Le fait que Philia en fût revenue vivante inspirerait la terreur à un plus grand nombre encore.
— Sans le Grand Cercle de Purification, tous les royaumes vacilleraient au bord de l’effondrement, dis-je. — Je ne comprends pas comment on peut abriter de pareilles pensées répréhensibles contre quelqu’un tout en profitant de la paix que cette personne lui a offerte.
— Ce Grand Cercle de Purification fait aussi partie du problème. Maintenant que les gens sont à l’abri des monstres, la menace d’un nouveau conflit se profile, cette fois, entre êtres humains.
— C’est absurde !
Tous les efforts de Philia avaient-ils été vains ? À peine la paix était-elle assurée que les hommes se mettaient à chercher querelle.
Cela n’avait aucun sens. À quel point ces gens pouvaient-ils être stupides ?
— Cela me paraît absurde, à moi aussi, mais les rumeurs attisées par cette panique ont suffi à faire rappliquer un marchand d’armes. Il pensait pouvoir me faire peur pour me pousser à acheter sa marchandise.
— Tu n’as rien acheté, dis-moi ?
— Le marchand m’a exhorté à acquérir un arsenal entier, mais notre budget ne s’étire pas à ce point. Il a dû s’imaginer que la royauté roulait sur l’or.
Des restrictions budgétaires ? Le raisonnement de mon frère paraissait froid, mais il tenait debout. Au cours de l’année écoulée, diverses circonstances avaient fait grimper les dépenses du royaume. Même si nous avions voulu investir dans des armes, nous n’en avions tout simplement pas les moyens.
— Tu ne pouvais pas te le permettre, hein ?
— Je lui ai dit que je n’avais pas les fonds, mais il n’a rien voulu entendre. À la fin, j’ai commandé une seule pièce d’armement pour la défense de la capitale royale. Il m’a servi un argumentaire enflammé, assurant que c’était du sur-mesure. À force, il m’a eu à l’usure.
Mon frère poussa un soupir.
— Au bout du compte, nous ne pouvons pas entraîner Philia dans des conflits humains, n’est-ce pas ?
— Bien sûr que non.
Philia était indéniablement puissante, mais sa puissance servait à protéger la nation des monstres et des démons, pas à faire la guerre. Jamais je ne la laisserais se mêler à ce genre de basse besogne.
— Oui, bien sûr. C’est pour cela que les étrangers sont encore sévèrement punis en cas de crime.
La loi de Parnacorta stipulait que si un étranger était arrêté pour un crime, les membres de sa famille proche résidant dans le pays étaient eux aussi tenus pour responsables.
Nous vivions désormais des temps plus paisibles. Ma propre épouse venait d’un pays voisin. On réclamait l’abolition de ces lois, et pourtant…
— Oui. Je n’ai aucune intention de revenir à une situation qui exigerait de telles lois, mais reste sur tes gardes.
— Je comprends. Tu m’as fait venir pour me demander de veiller sur Philia pendant notre lune de miel ?
— C’est exact. Bien sûr, Philia est bien plus forte que toi, physiquement. Elle pourrait neutraliser des agresseurs sans même se salir les mains.
— C’est vrai, mais nul besoin d’être si direct. J’ai bien mes petits complexes, tu sais.
À mon grand regret, je n’étais qu’un humain ordinaire, dépourvu de magie. Je ne possédais pas la moindre parcelle des pouvoirs miraculeux de Philia. Elle avait toujours compté sur sa propre force pour surmonter chaque épreuve qui se dressait sur sa route.
— Je suis sûr qu’elle compte sur toi, elle aussi, pour son soutien moral.
— Mon frère…
— Il m’arrive d’envier ton ouverture d’esprit. Tu es unique dans ta façon de considérer Philia comme un être humain, comme une femme, sans la moindre once de préjugé. Contente-toi d’être toi-même, Osvalt, et soutiens-la à ta manière.
Par le passé, mon frère s’était dévoué corps et âme à la réussite politique pour soutenir Dame Elizabeth. Elle n’était pas aussi puissante que Philia, mais restait une Sainte de grand talent. Tout ce que mon frère pouvait faire, c’était l’épauler en tant que prince héritier.
— La force prend bien des formes. Philia peut tout faire, mais cela, en soi, peut devenir une faiblesse. Tu es le seul à pouvoir compenser ses manques, Osvalt. Du moins, c’est ainsi que je le vois.
— Tiens donc. Te voilà qui me complimentes, pour une fois.
— Je ne te complimente pas. Je me contente d’énoncer des faits. Si tu échoues à protéger Philia, ce sera contraire à nos intérêts nationaux.
Typique de mon frère, conclure sur une pique. J’aurais dû me douter qu’il n’essaierait pas de me remonter le moral.
À vrai dire, c’était lui qui m’avait plombé le premier. Malhabile avec les mots, vraiment, mais je l’appréciais malgré tout.
— Je vois, dis-je. — Tu veux que je fasse attention pendant notre voyage, parce que Philia pourrait avoir des ennemis.
— Précisément. Pour l’heure, contente-toi de rester vigilant. Et ne dis rien à Philia. C’est son voyage de noces, je veux qu’elle en profite.
— Bien sûr, compte sur moi. Je ne dirai pas un mot. C’est promis.
J’avais du mal à croire que Philia soit prise pour cible à cause de ses talents et de ses compétences. C’était d’une absurdité totale.
Elle était la Sainte parfaite. La plus grande Sainte que le monde eût jamais connue.
Et elle n’en était arrivée là que parce qu’elle désirait consacrer sa vie à aider les autres.
Nous mènerions tous deux une vie heureuse, ensemble. C’était le serment que j’avais prononcé le jour de notre mariage.
Philia, je consacrerai ma vie à te protéger.