THE TOO-PERFECT SAINT T5 - Prologue
Prologue
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Traduction : Calumi
Harmonisation : Opale
Relecture : Raitei
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« — Froide !
— Peu aimable !
— Bien trop sérieuse. Elle est juste… ennuyeuse ! »
Voilà ce que l’on disait de moi depuis toujours.
Mais malgré tous mes défauts évidents, j’avais eu la chance d’épouser l’être que j’aimais. J’allais commencer une vie entièrement nouvelle.
— Qu’en dis-tu ? Plutôt imposant, ce domaine, tu ne trouves pas ?
— Oui. Il est magnifique.
Une vaste demeure avait été construite sur un terrain de la capitale du royaume. La maison qu’on m’avait attribuée jusqu’ici était déjà largement suffisante pour mes besoins, mais celle-ci la faisait paraître minuscule en comparaison.
— Je suis content que ça te plaise.
— Ça me plaît parce que tu l’as choisie, Osvalt. Il n’y avait aucune chance que ça ne m’attire pas.
J’allais partager cette maison avec mon mari, Osvalt, le deuxième prince de Parnacorta.
J’allais aussi porter un nouveau nom, Philia Parnacorta. Quand Osvalt obtiendrait un nouveau titre, mon nom changerait encore. Partager son nom de famille était un grand bouleversement auquel je devais m’habituer.
Le mariage était pour moi un monde inconnu. J’aurais dû être anxieuse, et pourtant, je ne m’étais jamais sentie aussi sereine.
— Alors, dis-je, — Et si je rentrais mes affaires ?
— Pas un geste, Dame Philia. Vous n’avez pas le droit de lever le petit doigt.
Au moment où je m’apprêtais à passer la porte avec mes cartons de déménagement, ma suivante Lena m’arrêta net.
— En tant que servante personnelle de l’épouse du deuxième prince, c’est mon travail !
Avec agilité, elle souleva plusieurs cartons à la fois.
Osvalt se mit à rire.
— Je vois que Lena a déjoué tes velléités, à toi aussi. Leonardo m’a passé un savon pour la même raison.
— Vraiment ?
— Oui. Il a dit qu’en tant que membre de la famille royale, je devais éviter d’enlever le travail des mains de mes gens. Il semble plus sage de leur laisser ces tâches.
Osvalt avait l’air si enjoué en parlant. Tout cela ne me paraissait pas encore réel. J’allais partager mon quotidien, auquel Lena et les autres appartenaient, avec l’homme que j’aimais. Peut-être était-ce ma joie qui donnait à la situation présente des allures de rêve.
Grâce à leur incroyable efficacité, il ne fallut pas longtemps à Lena et aux autres pour porter nos affaires à l’intérieur. Osvalt jaugea l’avancement et proposa une pause.
— On fait une pause ?
— D’accord ! Je vais faire du thé, lança Lena avant de filer.
Notre nouvelle demeure possédait une vaste salle à manger, suffisamment grande pour recevoir quantité d’invités.
Leonardo apporta une pile de présents venus de l’étranger.
— Votre Altesse. Dame Philia. Des cadeaux ont été envoyés par des souverains étrangers et des nobles influents qui n’ont pas pu assister à votre mariage.
Nous avions déjà reçu une profusion de présents lors de la cérémonie. Je ne m’attendais pas à en recevoir tant d’autres.
— Oh ? C’est attentionné. Fais préparer des lettres de remerciement quand le tumulte du déménagement sera retombé.
— Bien compris. Laissez-moi m’en charger ! répondit Leonardo avec déférence.
Osvalt se caressa le menton en jetant un œil aux objets arrivés.
— Tiens, celui-ci vient de la famille royale d’Alectron.
— Quelle poterie de mauvais goût.
La remarque sans filtre de Lena se défendait. Notre cadeau de la part des souverains d’Alectron pouvait être qualifié, avec politesse, d’avant-gardiste. Mais son motif me semblait familier…
— Ce ne serait pas un Pot de la Déesse ? La famille royale d’Alectron les considère comme des talismans porte-bonheur.
— Fort bien vu, Dame Philia. Maintenant que vous le dites, on dirait qu’on y a peint les ailes de la déesse, confirma Leonardo en examinant la poterie.
— Les habitants d’Alectron croient que la Déesse de la Création a fait naître les premiers humains sur le sol de leur pays. C’est pourquoi ils excellent dans la création, en particulier dans les arts.
— Oui. On dit que certaines œuvres fastes sont inspirées par la déesse elle-même.
Lena parut mal à l’aise.
— Attendez, j’ai dit que c’était de « mauvais goût » ? Oups, je crois que je viens d’insulter une déesse !
La représentation de la déesse était assez abstraite. Difficile de blâmer Lena.
— Ne t’en fais pas. Contente-toi de faire attention à ce que tu dis en dehors de cette demeure. Tu pourrais froisser quelqu’un.
— D’accord ! Je ferai très attention !
— Ensuite, nous avons ce cadeau de la famille royale de Gyptia… Ce sont des verres assortis ? Ils sont un peu lourds…
Osvalt se tourna vers moi, deux verres transparents en main. Ils n’avaient pourtant pas l’air lourds.
— Je peux te les emprunter un instant ? Oh ! Ce sont des artefacts magiques.
— Des artefacts magiques ? Ces verres ?
— Oui. Il y a un mécanisme en minerai magique incrusté dans le pied de chaque verre.
Je sortis le livret de la boîte d’où provenaient les verres.
— Ça doit être le mode d’emploi.
Je vois…
Leur utilité me sauta vite aux yeux.
— Il semble que ces verres refroidissent très rapidement le liquide qu’on y verse.
— Oh. Impressionnant.
— Gyptia abrite un institut de recherche spécialisé consacré à la magie et aux artefacts magiques. Il est logique qu’ils offrent un tel présent, dit Leonardo. — Lena et moi l’avons visité quand nous cherchions Luke, et l’endroit fourmillait d’activité.
Gyptia était aussi le pays natal de mon père, Kamil. En matière d’étude de la magie, c’était le pays le plus avancé du continent, et l’on disait qu’il avait jadis abrité un sorcier légendaire.
— C’est agréable de voir à quel point ces présents reflètent la culture propre à chaque pays.
— Tout à fait. Ensuite, nous avons… Euh, qu’est-ce que c’est ?
— Quelle belle étoffe. On ne voit pas souvent un tissu pareil par ici.
Le tissu qu’Osvalt tenait avait une teinte ivoire, orné de motifs floraux ondoyants brodés de fil d’or. Son toucher n’avait rien de commun avec ce qu’on trouvait à Parnacorta ou à Girtonia.
Himari, qui s’était tue jusque-là, prit la parole.
— Dame Philia, ce tissu sert à confectionner des vêtements dans le royaume de Murasame, et il est de qualité supérieure, je vous l’assure.
— Himari ? Attends, cela vient de ton pays ?
Himari était une réfugiée de Murasame, un royaume de l’autre côté d’un détroit, très au nord-est. Sa culture différait grandement de celle du continent.
Une chose, toutefois, me troubla.
— Ce présent est censé venir de la famille royale d’Ashbrugge. Pourquoi nous enverraient-ils quelque chose de Murasame ?
— Bonne question. Les relations diplomatiques avec Murasame ont cessé. Il n’y a aucune chance qu’un cadeau du pays débarque comme ça, à l’improviste.
— Vraiment ? fit Himari en penchant la tête, visiblement perplexe face à nos propos. — Quoi qu’il en soit, on ne peut pas se tromper sur l’ouvrage de Murasame.
Je ne pouvais qu’acquiescer. Cette pièce d’étoffe était aussi exquise que les plus beaux tissus de Murasame.
— Héhé. Je vous révèle un petit secret ? Laissez-moi ce mystère, la mode, c’est mon domaine ! lança Lena en s’avançant, ravie d’éclairer notre lanterne.
La confiance rayonnait sur son visage.
— Y a-t-il quelque chose que nous ignorons, Lena ?
Lena s’y connaissait énormément en vêtements, mais je ne m’attendais pas à ce que son savoir s’étende au-delà de nos frontières.
— Le tissu fabriqué avec une technique toute nouvelle est LA tendance en ce moment à Ashbrugge. Les boutiques de Parnacorta viennent juste de recevoir quelques articles faits avec ce matériau, alors je l’ai tout de suite reconnu !
— Est-ce bien exact Lena ?
— Oui ! Un riche marchand nommé Harry Freyer fait des vêtements avec ça. Il a commencé en dessinant des tenues pour la noblesse d’Ashbrugge. Ça a déclenché une énorme folie, non seulement chez les grands du monde, mais aussi chez les gens des villes.

On appelait souvent Ashbrugge la terre de marchands. Jadis, après que le pays eut été dévasté par un grand fléau, des négociants s’y étaient installés et avaient jeté les bases du carrefour commercial qu’il allait devenir. Les lois et les institutions y étaient conçues pour favoriser les marchands, et ces derniers continuaient d’affluer de loin, rêvant d’y faire fortune. Il était sans doute courant que des biens nouveaux et étrangers y deviennent populaires.
— Je vois. Mais Lena, pourquoi ce nouveau tissu ressemble-t-il autant aux étoffes traditionnelles de Murasame ?
— Je ne sais pas. Je n’ai entendu personne d’autre relever la ressemblance. C’est sûrement juste une coïncidence, tu ne crois pas ?
— Non, dit Himari d’un ton net. — Ce n’est pas une simple coïncidence.
Lena maîtrisait les dernières tendances, mais elle ne connaissait manifestement rien aux tissus de Murasame. À en juger par l’indignation contenue de Himari, cependant, la personne qui avait conçu ce tissu devait, elle, connaître la culture de Murasame.
Après avoir écouté l’échange entre Himari et Lena, Osvalt croisa les bras et livra sa réflexion.
— Peut-être que ce Harry s’est pris d’intérêt pour les étoffes de Murasame et a voulu les recréer. On dit que les marchands d’Ashbrugge peuvent être sacrément rusés.
— C’est possible, répondis-je. — Mais Murasame n’est même pas sur ce continent. Je suis étonnée qu’une imitation d’un artefact culturel du pays, fabriquée à Ashbrugge, ait autant pris. Les tissus de Murasame sont-ils vraiment si exceptionnels ?
— Ils le sont en effet, répondit Himari. — Les plus beaux sont un ravissement au toucher, tout en restant frais et respirants. Murasame est plus humide que ce pays, alors on y préfère des vêtements légers.
— D’ailleurs, il paraît qu’il fait assez chaud à Ashbrugge, aussi.
— Voilà sans doute pourquoi ils ont adopté notre style si facilement. N’empêche, comment une étoffe d’une telle qualité a-t-elle pu se retrouver à Ashbrugge ?
Un voile de nostalgie passa dans le regard de Himari.
Elle semblait vraiment convaincue que le tissu envoyé par la famille royale d’Ashbrugge égalait les plus luxueuses étoffes de Murasame, leur terre d’origine.
— C’est assez mystérieux. Murasame cherche à limiter autant que possible ses contacts avec les autres pays.
Himari opina.
— Oui, c’est des plus déroutant. Cependant, la lignée régnante de Murasame a été renversée lors d’une rébellion ourdie par une branche de sa propre famille. Ma famille, le clan Fuuma, les servait autrefois… mais de ce qu’il est advenu depuis leur chute, je ne saurais rien dire.
Alors tout me revint. La famille de Himari avait été déchirée par une lutte de pouvoir, la forçant à chercher refuge à Parnacorta. Je me rappelais encore le regard qu’elle avait eu en m’évoquant le jour où elle avait perdu tous ses frères et sœurs.
— Himari, je suis désolée. Je ne voulais pas te remuer des souvenirs douloureux…
La vie éprouvante qu’elle avait menée à Murasame était sûrement quelque chose qu’elle préférait oublier, et pourtant, j’avais laissé ma curiosité l’emporter.
— N’ayez crainte, Dame Philia. En tant que fidèle vassale de votre personne, je suis honorée que vous vous intéressiez à mon passé.
Himari parla avec un sourire paisible, en serrant doucement ma main. La froideur de son contact tranchait avec la chaleur de ses égards, et une vague d’émotion me submergea.
— Tu as dû chérir ta famille par-dessus tout, Himari. C’est pour ça que tu as si bien veillé sur Mia quand elle était en danger, n’est-ce pas ?
Quand la vie de Mia avait été menacée, Himari était venue la protéger pour moi. D’après ce que j’avais entendu, elle respectait les décisions de Mia, aussi discutables fussent-elles. J’étais certaine que cette compassion venait de l’amour qu’elle portait à sa propre famille.
— Peut-être. Je me retrouve dans la manière dont vous prenez soin de Mia. C’est un fait que je ne pourrais nier.
— Himari…
— Quoi qu’il en soit, Dame Philia, il est naturel pour une ninja du clan Murasame de tout faire pour son maître. J’ai protégé Dame Mia parce que vous me l’avez demandé.
Ses yeux brillaient comme deux orbes d’obsidienne. Il n’y avait pas la moindre hésitation dans son regard résolu. Avoir quelqu’un comme Himari à mes côtés était en soi une bénédiction.
— Merci beaucoup de me l’avoir raconté. Je suis si heureuse d’avoir pu en apprendre un peu plus sur toi.
— Dame Philia… Vous êtes trop bienveillante. Je ne suis pas d’une grande importance…
— Non. Apprendre à connaître ceux qu’on chérit est une part essentielle de la vie. J’aimerais en savoir encore plus sur toi.
Le visage de Himari s’empourpra et elle baissa les yeux vers ses pieds.
— N…ne dites pas de sottises…
Je ne faisais que lui dire ce que je ressentais. Où était le problème ?
— Regardez ! s’écria Lena en joignant les mains, hilare. — Himari est toute gênée ! Ça, on ne le voit pas tous les jours !
— Lena ! Je ne suis en aucun cas gênée !
Cela ne fit que redoubler le rire de Lena.
— Ce n’est pas très convaincant, Himari.
— Qu’est-ce que tu viens de dire ?
Il était rare que Himari s’emporte, mais cette fois faisait exception.
Osvalt rit, lui aussi.
— Himari a elle aussi bien changé, fit-il remarquer. — Comme toi, elle avait du mal à montrer ses émotions autrefois.
— Vraiment ? C’est surprenant à entendre. Je l’ai toujours trouvée passionnée.
— Eh bien, oui, mais elle a l’air nettement plus enjouée depuis qu’elle travaille pour toi. Si c’est ainsi que tu la perçois, ça doit venir de toi.
— Osvalt…
Je n’avais jamais imaginé que je pouvais avoir une telle influence sur quelqu’un. Cela dit, j’avais parfaitement conscience de mon changement depuis ma rencontre avec Osvalt.
— Les gens sont étranges, n’est-ce pas, Osvalt ? Les autres nous marquent autant que nous les marquons. Si nous avions croisé des personnes différentes, nous aurions pu devenir des gens tout autres. C’est si étrange d’y penser.
Ce n’est que récemment que j’avais pris la mesure de ce que les personnes de ma vie avaient changé en moi. Explorer le passé n’était pas seulement un moyen d’en apprendre davantage sur elles. Cela pouvait nous aider à découvrir ce qui comptait vraiment.
— C’est vrai, dit Osvalt. — Naturellement, ta propre personnalité joue un rôle majeur, mais tu ne peux pas nier l’influence de ton entourage.
— Oui. En apprendre plus sur Kamil m’a aidée à découvrir une nouvelle facette de moi-même. J’ai compris que connaître ses racines pouvait mener à de nouvelles découvertes.
— Intéressant…
— Peut-être que cela s’applique aussi bien aux pays qu’aux individus.
J’avais l’impression d’avoir acquis une grande somme de connaissances grâce à la lecture et à l’étude. Mais il me restait tant de choses à apprendre, et tant d’émotions à éprouver. Certes, j’étais la Sainte de Parnacorta, mais je n’étais dans le pays que depuis moins d’un an. Il y avait encore tant de choses que j’ignorais de la nation elle-même.
Quand Lena m’entendit dire cela, elle joignit brusquement les mains.
— Oh ! Je comprends ! C’est pour ça que vous avez choisi de rester à Parnacorta pour votre lune de miel !
Toujours vive d’esprit, elle avait aussitôt saisi pourquoi nous n’avions pas choisi de partir à l’étranger.
— Tu as mis le doigt dessus, lui dis-je. — Même en étant la Sainte de ce pays, il y a encore tant de choses que je ne connais pas. Je veux aussi en apprendre davantage sur Osvalt, alors j’ai demandé que nous passions du temps dans un endroit qui me rapprocherait à la fois de lui et de ce royaume.
Nous avions d’abord envisagé de voyager vers une destination touristique à l’étranger, mais je voulais que nous prenions le temps d’explorer le royaume de Parnacorta. Heureusement, Osvalt avait respecté mes souhaits.
— Hé… T’entendre dire ça devant moi me fait rougir.
— Mais c’est la vérité.
— Je te crois sur parole. Moi aussi, je veux en apprendre davantage sur toi, Philia. Maintenant que nous sommes enfin mariés, je veux tout savoir.
— Ce…cela devient vraiment embarrassant, n’est-ce pas ?
— Hé oui, ha ha… Je t’ai bien eu.
— Tu es vraiment méchant, Osvalt.
Osvalt esquissa un sourire malicieux.
Ce n’était là qu’un des innombrables jours heureux que nous passerions ensemble. Cette pensée rendait demain, et tous les jours à venir, d’autant plus lumineux.
— Philia… Faisons de cette lune de miel quelque chose de superbe !
— Oui ! Je suis déjà toute impatiente ! acquiesçai-je d’un signe de tête.
Quand Osvalt et moi nous sommes rencontrés pour la première fois, je n’aurais jamais imaginé que nous finirions par nous marier.
Osvalt, même si cela te gêne de l’entendre, j’ai hâte d’en apprendre davantage sur toi. Personne ne me fait me sentir aussi en sécurité que toi. Tu es toujours dans mes pensées, même quand je ne m’en rends pas compte.
Vint l’heure du thé dans notre nouvelle résidence.
Tandis que l’arôme du thé noir de Lena flottait dans l’air, je me laissai, une fois encore, captiver par le sourire tranquille de mon mari.