THE TOO-PERFECT SAINT T5 - CHAPITRE 2

La lune de miel

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Traduction : Calumi
Harmonisation : Opale
Relecture : Raitei

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Trois jours après l’arrivée de Grace, le jour de notre départ arriva.

Osvalt et moi ne partions pas seuls. Lena, Leonardo et Himari venaient nous assister.

Devant nous se tenait un grand carrosse, richement orné.

— Quel splendide carrosse tu nous as préparé, remarquai-je.

— Il est joli, pas vrai ? sourit Osvalt. — Ce carrosse est réservé à la famille royale de Parnacorta. C’est notre lune de miel, alors seul le meilleur convient.

Ainsi donc, tel était un carrosse royal. Il était si somptueux que j’hésitais à y monter.

Lena, elle, n’avait aucune réserve.

— Ouah ! J’ai toujours rêvé de monter dans un carrosse pareil !

— Du calme, Lena. Notre but ici est strictement de servir Son Altesse le prince Osvalt et Dame Philia.

— Ne t’en fais pas, Leonardo, dis-je. — L’enthousiasme de Lena me met bien plus à l’aise.

— Oh ! Vous êtes si gentille, Dame Philia !

Lena me passa les bras autour du cou, tout sourire. Sa joie était sans bornes. Je la trouvais incroyablement réconfortante.

— Tu la gâtes, dit Osvalt. — Ne la laisse pas se laisser emporter au point d’oublier de prendre son travail au sérieux.

— Aah ! C’est trop méchant, Votre Altesse !

— Son Altesse parle avec sagesse, dit Himari. — Tu dois toujours être prête au combat, Lena. Sinon, tu pourrais être incapable de protéger Dame Philia lorsque le danger surviendra.

— T…tu me fais la leçon, toi aussi, Himari ?

Je ne dissuadai pas le prince Osvalt et Himari de réprimander Lena pour son attitude, mais, en secret, je me disais qu’ils pouvaient bien se détendre un peu.

Un instant. Moi, en train de penser que les autres doivent se détendre ? C’est une première. J’ai peine à croire ma propre réaction.

Le carrosse des Mattilas était garé à côté du nôtre. Arnold, qui devait avoir fini de préparer l’emménagement de Grace au palais royal, nous adressa une profonde révérence.

— Merci d’avoir permis à Mademoiselle Grace de séjourner dans votre domaine tout ce temps. Au nom du comte Mattilas, je souhaite exprimer ma gratitude à Son Altesse le prince Osvalt et à Dame Philia pour leur générosité.

— Oh, ce n’est vraiment pas la peine de nous remercier. À notre retour, nous vous offrirons l’accueil que vous méritez.

— Votre bonté m’honore. Bon voyage, Dame Philia…

Grace s’interposa.

— Attends un peu, Arnold. Tu ne peux pas expédier les choses sans mon aval. Tu ne comptes pas me laisser dire au revoir ?

— Je ne faisais que conclure notre échange de façon polie, Mademoiselle Grace.

— Silence ! Me voler l’occasion de parler avec Philia est absolument impardonnable !

Arnold n’avait sans doute aucune mauvaise intention, mais il avait néanmoins l’air embarrassé.

— Grace…

— Mais j’ai compris qu’agir à votre place ne ferait jamais de moi ce que vous êtes. Voilà pourquoi je vais me consacrer plus encore à mon entraînement, dans l’espoir qu’un jour, vous serez fière de m’appeler votre apprentie !

Quand Mère m’avait dit qu’elle était fière d’être mon maître, j’avais eu l’impression que toutes mes années d’entraînement avaient porté leurs fruits. Je faillis dire à Grace que j’étais déjà assez fière d’elle, mais je me mordis la langue. Ce n’était pas quelque chose à dire à la légère. Lancer un tel éloge à tout propos aurait été irresponsable.

Hildegarde, qui était à la fois mon maître et ma mère, avait exprimé son amour par sa sévérité. Si cet amour m’avait aidée à grandir, il était encore trop tôt pour offrir à Grace le compliment qu’elle désirait tant.

— Je crois en toi, Grace. Tant que tu continueras d’avancer avec ta constance habituelle, tu deviendras à coup sûr une merveilleuse Sainte.

— O…oui ! Je le promets ! J’ai encore beaucoup de progrès à faire !

C’était la bonne réponse, n’est-ce pas, Mère ?

À vrai dire, Grace, j’ai encore moi-même un long chemin à parcourir, mais le fait que toi et Mia me preniez pour modèle me donne envie d’en être digne.

— Grace, parle à mon frère de Bolmern. Je suis sûr que cela lui fera plaisir de l’entendre.

— Bien sûr, prince Osvalt. Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi.

— Ne t’en fais pas. Nous savons que tes intentions étaient bonnes.

Il était convenu que Grace séjournerait au palais en tant qu’invitée du prince Reichardt, mais elle paraissait un peu nerveuse.

— Tu n’as rien à craindre, Grace, la rassurai-je. — Le prince Reichardt est quelqu’un de bien.

— Oh, oui. J’ai échangé quelques mots avec lui à votre mariage. Je suis sûre que tout ira bien. Sur ce, vous deux, prenez soin de vous pendant le voyage. Je vous souhaite une délicieuse lune de miel !

— À plus tard.

— Oui. Nous ne serons pas de retour avant longtemps.

Après avoir échangé nos adieux avec Grace, je montai dans le carrosse. Nous partions enfin en lune de miel.

Lorsque je sentis le carrosse, tiré par les meilleurs chevaux du royaume, commencer à se balancer doucement, mon cœur se gonfla d’excitation.

— Incroyable, dit Lena, impressionnée. — Je n’avais aucune idée que Parnacorta regorgeait à ce point de ruines anciennes.

Elle contemplait la carte déployée devant elle. Comme elle le disait, elle était constellée de ruines historiques, grandes et petites, chacune avec sa propre histoire.

Deux carrosses nous avaient été fournis pour le voyage, et il se trouvait que Lena montait avec Osvalt et moi. Elle et Himari se relayaient comme gardes du corps à chaque destination que nous visiterions. Leonardo, quant à lui, portait un bracelet de communication afin de pouvoir contacter rapidement le palais royal depuis le carrosse arrière si quelque chose arrivait au nôtre.

— Apparemment, Parnacorta abritait jadis de nombreuses civilisations anciennes, dis-je. — Ce pays compte trois fois plus de ruines que mon pays natal, Girtonia.

— Alors ce pays a quelque chose de vraiment unique, remarqua Lena.

— Oui. Les fouilles ont mis au jour de nombreuses reliques précieuses laissées par les anciens. J’ai hâte d’admirer quelques artefacts particulièrement rares au cours de ce voyage.

J’avais toujours été fascinée par les reliques des civilisations anciennes.

Certaines étaient plus avancées technologiquement que les artefacts magiques d’aujourd’hui, si bien qu’on les gardait sous bonne garde. On ne pouvait pas simplement entrer et jeter un œil. Une exception toute spéciale avait été faite pour nous.

— Moi non plus, je ne les ai jamais vues, ces reliques, alors je suis excité, dit Osvalt. — À force d’entendre Philia parler des temps anciens, j’y ai pris goût moi aussi.

— Tu en es sûr ? Je me sentais coupable de t’entraîner, Osvalt.

 Osvalt balaya mes inquiétudes d’un rire.

— Tu n’as pas à te soucier de savoir si ça m’intéresse. Tant que tu t’amuses, je suis heureux.

Il parvenait toujours à apaiser mes doutes avant même que j’aie le temps de les exprimer. Comment faisait-il pour me devancer ainsi de tant de pas ?

— Mais dites donc, intervint Lena. — Notre dernière étape aujourd’hui, c’est le dojo Delon où Philip a grandi.

— Oui, fit Osvalt en hochant la tête. — C’est à mi-chemin entre ici et les ruines que nous visiterons le deuxième jour. Je n’y suis pas allé depuis si longtemps. Ça me rappellera de bons souvenirs. J’ai hâte de revoir mon instructeur, aussi.

Je ne connaissais pas grand-chose à l’art de la lance, mais Philip comme Osvalt étaient tous deux de grands experts. Le dojo qui avait servi de fondation à leurs talents m’intriguait presque autant que les ruines.

— C’est quel genre d’endroit ?

— Oh ? Tu verras sur place, mais c’est caché dans la montagne. L’atmosphère y est encore plus lourde qu’au manoir de Dame Hildegarde. Enfant, ça me fichait la frousse.

— Oh, vraiment ? Dame Philia ne sera pas la seule à le découvrir, alors c’est excitant. Je parie que ce sera nouveau pour Leonardo et Himari aussi.

— En fait, ils y sont déjà allés tous les deux, répondit Osvalt, laissant Lena bouche bée. — Leonardo s’y est entraîné quand il était chevalier. Comme tu le sais, mon père et moi préférons le style Delon pour l’art de la lance. C’est l’une des écoles majeures de Parnacorta.

Lena laissa échapper un grognement déçu.

— Je comprends que Leonardo ait pu y aller, mais Himari n’est pas chevalier !

— Quand Himari est arrivée dans ce pays, Gene Delon, le Grand Maître de l’art de la lance Delon, l’a prise sous son aile. Il lui a sauvé la vie.

Je n’avais pas réalisé que Leonardo et Himari avaient tous deux visité le dojo Delon. J’étais surtout surprise d’apprendre que Gene Delon, le grand-père de Philip, avait secouru Himari. Je voulais en entendre davantage plus tard.

— Quoi ?! On m’a encore laissée de côté ?

Lena fit la moue, la tête entre les mains. Visiblement, elle souffrait encore de ne pas avoir rencontré le roi.

— Ce n’est pas un peu exagéré de dire que « tu es laissée de côté » ? Tu es juste la seule à ne pas avoir fait ces choses-là, voilà tout.

Lena eut l’air au bord des larmes.

— Mais, prince Osvalt, c’est précisément ça, être laissée de côté !

— Allons, Lena, dit Osvalt, embarrassé.

— Calme-toi, Lena, dis-je. — Je ne suis pas allée au dojo non plus.

— Oh, c’est vrai ! Dame Philia et moi, on est dans le même bateau ! Dans ce cas, tout est parfait !

— Bon sang, tu ne t’arrêtes jamais, souffla Osvalt, mi-amusé.

L’innocence de Lena ne manquait jamais d’égayer l’atmosphère.

— N’empêche, Osvalt, il y a eu un changement à notre programme, n’est-ce pas ? Tu as dit qu’il y avait un endroit où nous devions absolument aller d’abord.

— Oui, désolé pour ça. Je sais que j’avais dit que je te laisserais choisir toutes nos destinations de lune de miel…

Le jour de notre entrevue avec le roi, Osvalt avait proposé à la hâte d’ajouter une nouvelle étape à notre itinéraire de lune de miel. Je savais que le prince Reichardt avait discuté de quelque chose avec lui. Était-ce en lien avec ce changement soudain ?

— Non, je suis contente que tu aies proposé quelque chose. Cette lune de miel est pour nous deux, après tout. Si c’est ce que tu veux, je t’accompagne avec joie.

— Merci. Ne t’en fais pas, ça ne nous prendra pas trop de temps.

— Prends tout le temps qu’il te faut. C’était bien la forêt d’Altette, n’est-ce pas ? Elle se trouve juste au sud-ouest de la capitale.

La forêt d’Altette se situait près de la capitale. Elle était donc exempte de monstres et en dehors des trajets habituels que j’empruntais en mission. Je n’y avais encore jamais mis les pieds, mais la proposition d’Osvalt d’y faire un détour exprès m’avait un peu surprise.

— Ça te paraît étrange que je veuille visiter une forêt ennuyeuse ?

— Quoi ? Non. Jamais je ne déprécierais un tel endroit. C’est certes inattendu, toutefois.

C’était comme s’il m’avait percée à jour. La surprise fit dérailler ma voix. Avais-je toujours été aussi facile à lire ?

— Pardon. J’aurais pu le dire autrement. En vérité, je n’ai pas de raison précise d’aller là-bas.

— Vraiment pas ?

— Je veux simplement marcher dans une forêt tranquille et nous vider la tête, juste tous les deux. Je veux t’avoir pour moi tout seul, un moment.

Osvalt avait toujours une vision à long terme. Parfois, j’avais du mal à saisir ce qu’il désirait. J’avais accumulé tant de savoir à travers mes lectures, mais lorsqu’il s’agissait des émotions humaines, je me trouvais tout à fait démunie.

—  Osvalt, je mentirais si je disais que je ne comprends pas… T’entendre dire ça me rend heureuse. Au fond, je crois vouloir la même chose.

— Ah oui ?

— Oui, du temps à flâner à tes côtés, sans but. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression d’en avoir envie depuis toujours.

Je voyais toujours une raison à tout. C’était un principe qui me guidait.

Qu’une chose ne fasse pas entièrement sens ne me dérangeait pas. Si elle me réchauffait le cœur, si mon cœur la désirait, je suivrais ces élans sans hésiter.

Bien sûr, certaines situations exigeaient de faire appel à la logique, mais Osvalt m’avait appris que tout n’avait pas besoin d’une explication rationnelle.

— J’ai hâte.

— Ça me fait plaisir de l’entendre. Tu es si gentille, Philia.

Sans que je m’en rende compte, sa main chaude vint se poser contre la mienne.

Notre carrosse cahotant, nous prîmes la route vers la forêt d’Altette.

***

— D’accord. Nous attendrons ici.

Une fois arrivés à la lisière, Osvalt et moi partîmes nous promener, sans escorte.

Le soleil venait à peine de se lever, et la forêt demeurait sombre. Le silence était tel que j’entendais roucouler des tourterelles au loin.

— Il fait encore bien frais. Ça va, Philia ?

— Oh, ça va. Je peux me draper d’une fine pellicule de magie pour conserver une température agréablement constante.

Mon travail m’obligeait à m’aventurer dans des milieux variés. Il arrivait donc que ma tenue de Sainte ne convienne tout simplement pas. Dans ces cas-là, j’avais recours à une couche thermique de magie qui enveloppait mon corps. Cette technique était bien plus simple que la Robe de Lumière, qui exigeait d’absorber le mana ambiant. Toutes les Saintes la maîtrisaient.

 Osvalt se mit à rire.

— Je m’en doutais. Maintenant que tu le dis, je me souviens qu’à ton arrivée, Lena s’était étonnée que tu n’aies pas de tenue pour chaque saison. J’imagine que tu n’en as pas besoin.

— Non, mais Mia aime que les robes varient selon les styles. Je suppose que la mode ne m’intéresse pas.

— Voilà encore quelque chose qui te rend unique.

— Dit comme ça, tu me fais rougir…

Notre conversation serpentait, et notre marche était lente. Je commençais à comprendre pourquoi Osvalt avait envie de passer du temps ainsi. Tout était si confortable. C’était comme si le monde nous appartenait.

Peut-être les instants les plus précieux de la vie étaient-ils les plus ordinaires, les plus dépourvus d’événements.

— Est-ce un endroit où tu venais souvent ? demandai-je.

— Oui. J’y venais beaucoup à cheval. Parfois, mon frère et Dame Elizabeth m’accompagnaient.

— Dame Elizabeth aussi ?

À la simple mention de mon illustre prédécesseuse, je ne pus m’empêcher d’en demander plus. Plus que tout, pourtant, c’était le passé d’Osvalt qui m’intriguait.

— C’était avant que Dame Elizabeth ne soit contaminée par le germe du démon. Elle n’a jamais eu la constitution la plus robuste, cela dit. Mon frère avait entendu dire que les promenades en forêt pouvaient l’endurcir un peu, alors il l’invitait. C’est moi qui leur ai fait découvrir cet endroit.

—  Osvalt…

Osvalt parlait de la bonté de son frère avec fierté. Il était clair que le prince Reichardt se souciait de la santé d’Elizabeth depuis longtemps.

— Je t’ai dit plus tôt que je n’avais pas de raison particulière de venir ici, mais, à bien y réfléchir, c’est peut-être à cause d’eux.

— Tu voulais venir à cause du prince Reichardt et d’Elizabeth ?

Osvalt m’expliqua ce qui l’avait attiré vers cette forêt. À son ton, je compris que cette prise de conscience lui venait à l’instant, à mesure qu’il se laissait gagner par ses souvenirs.

— Quand j’ai vu mon frère et Dame Elizabeth se promener ici avec tant de plaisir, ça m’a paru… naturel. Ils formaient un couple parfait.

Je me tus.

— Alors… j’imagine que j’ai voulu recréer ça avec toi. Je nous ai imaginés marchant côte à côte, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde… Attends, c’est extrêmement embarrassant à dire tout haut. Pardonne-moi.

Il dut rougir en parlant, car il détourna le regard et se gratta la tête, gauchement.

Marcher côte à côte… Il voulait que cela devienne chez nous un réflexe.

À l’entendre décrire cette vision idyllique, j’en tombais amoureuse, moi aussi.

— Quelle jolie pensée. J’aimerais que des moments comme celui-ci fassent partie de notre vie.

— Philia ?

J’avançai la main et serrai la sienne, grande et large. Le sang pulsait au creux de nos doigts entrelacés. Sa chaleur donnait le sentiment d’un lien véritable.

Je ne savais pas comment les autres nous percevaient, mais une chose était sûre : je voulais garder pour moi la place au côté d’Osvalt. Je le voulais à moi, rien qu’à moi.

— Je crois que ma part d’égoïsme prend le dessus.

— Oh ? Encore ça ?

— C’est ta faute, Osvalt. À présent, j’ai du mal à penser à autre chose qu’à ma vie avec toi.

Tandis que la lumière filtrait à travers les arbres, je me blottis en silence contre mon mari.

Peut-être me montrais-je encore trop demandeuse, mais je voulais le sentir près de moi pour toujours, même lorsque nous serions vieux et grisonnants.

— Bon retour, prince Osvalt, Dame Philia.

En sortant de la forêt pour regagner notre carrosse, nous trouvâmes Lena qui nous attendait.

— Alors, comment s’est passée votre promenade dans les bois ? demanda-t-elle.

— C’était si agréable. Ce sera un souvenir précieux.

— T’entendre dire ça me réjouit d’avoir proposé l’idée, gloussa Osvalt.

— C’est la meilleure réponse que j’aurais pu espérer, dit Lena. — À présent, votre carrosse vous attend.

Elle nous ouvrit la portière avec une révérence pleine de déférence.

Nous remontâmes à bord et repartîmes vers notre prochaine destination, un lieu dont je rêvais depuis mon arrivée au pays : les ruines de Sivaltz.

— Au fait, nous aurons un guide pour les ruines, n’est-ce pas, Osvalt ? Tu sais qui ?

— Oui. À la demande du palais, l’Académie royale a mandaté un jeune archéologue prometteur pour nous servir de guide. Il s’appelle Rick Lucael.

— Rick Lucael ? N’est-ce pas le chercheur qui a fait sensation avec son article révolutionnaire en archéologie, il y a deux ans ?

— Ah, tu as entendu parler de lui ? Mais c’était avant ton arrivée dans ce pays.

Quelqu’un nous accompagnerait donc pour la visite des ruines durant notre lune de miel. Ce guide s’appelait Rick Lucael, et son nom ne m’était pas inconnu.

Deuxième fils d’une famille noble, il avait reçu les louanges pour sa thèse d’archéologie à l’Académie royale, puis était parti étudier à l’étranger. J’étais certaine que c’était un talent prometteur.

Rick avait aussi mené des recherches archéologiques afin de déterminer à quelle époque avaient commencé les déflagrations dans la Zone des Miasmes volcaniques.
Son nom m’était donc familier.

— Nous retrouverons Rick aux ruines de Sivaltz. On dit qu’il connaît son affaire sur le bout des doigts. Je suis sûr qu’il fera un excellent guide.

Les ruines de Sivaltz se trouvaient dans une zone reculée, sur la frontière avec Alectron.

Après plusieurs heures à être ballotés dans notre carrosse, nous atteignîmes enfin le site.

 

***

— Nous y voilà. Fais attention où tu mets les pieds, Philia.

— Merci, Osvalt.

Je pris la main d’Osvalt et descendis du carrosse. Un vaste paysage verdoyant s’étendait à perte de vue. Je n’étais venue dans ces parages que pour le travail. Pouvoir les explorer à loisir avait quelque chose de neuf et d’exaltant.

— Regardez ! C’est Dame Philia et le prince Osvalt !

— Quelle émotion de voir la Sainte Salvatrice !

— Sainte Salvatrice ! Votre Altesse ! Tous nos vœux de bonheur !

Je jetai un œil autour de moi et découvris qu’un groupe d’habitants s’était rassemblé non loin. Ils avaient dû nous entendre arriver. Tous nous accueillirent avec des sourires et des signes de la main.

— Oh, nous vous sommes si reconnaissants d’être ici !

— Rien que pour ça, je suis heureux d’être en vie !

— Jamais je n’aurais cru avoir l’honneur de voir Sainte Philia et le prince Osvalt venir jusqu’au fin fond de chez nous ! Comme c’est émouvant !

Chacun réagissait à sa façon, les uns levaient les yeux au ciel, d’autres joignaient les mains en prière. Cette ferveur différait de celle qu’on me témoignait dans la capitale, et cela me frappa. Une grande partie du travail d’une Sainte se faisait dans des contrées sauvages et inhabitées, comme les montagnes autour de Parnacorta. Nous allions rarement dans des hameaux reculés comme celui-ci.

Je restai figée, ne sachant que faire.

— Euh, Osvalt…

 Osvalt se pencha et me souffla à l’oreille :

— Ils sont heureux de te voir, Philia. Adresse-leur un geste.

— D…d’accord !

J’obéis et agitai la main. C’était nouveau pour moi, mais, en tant que Sainte et épouse d’un prince, il me faudrait m’y faire. À mes côtés, Osvalt souriait et saluait en virtuose.

— Ouaaah !

— Dame Philia ! Vous êtes si belle !

— Vive le prince Osvalt ! Vive Dame Philia !

Leurs acclamations furent plus sonores que je ne l’avais prévu. L’air vibrait d’enthousiasme. Ces gens reconnaissaient mon travail ce qui me rendait heureuse. J’accueillis leur ferveur avec grâce.

— Pardon, laissez passer. Oui, oui, excusez-moi.

Un jeune homme aux cheveux sombres, vêtu d’une blouse blanche, se fraya un passage. Ses yeux d’obsidienne, alourdis de paupières pesantes, et sa démarche vacillante donnaient l’impression qu’il allait trébucher.

— Euh, je suppose que vous êtes le prince Osvalt et Dame Philia. Je suis celui qui va, euh, servir de guide pour votre visite. Je m’appelle Rick Lucael, en fait.

Rick nous salua d’une révérence maladroite. Il paraissait nerveux.

— Parfait, dit Osvalt en s’avançant. — J’ai tant entendu parler de toi, Rick. C’est un plaisir de t’avoir à nos côtés.

— Tout l’honneur est pour moi.

J’imitai Osvalt et saluai Rick à mon tour.

— Qu’y a-t-il, Rick ? relève la tête, dit Osvalt.

— Oh, bien compris ! M…mes excuses. En fait, j’ai lu dans un rapport de recherche que, historiquement, on s’incline devant les membres de la famille royale pendant en moyenne quarante-sept secondes. Et… euh, voyez-vous, je n’en étais qu’à quarante, dans ma tête, en fait. J…je vous prie de m’excuser.

— D…d’accord. Très bien. Je vois…

Un instant, Osvalt parut à court de mots. Chez lui, c’était rare.

— Je suis très heureuse d’avoir l’occasion de parcourir le site, dis-je. —Qu’est-ce qu’on va pouvoir voir ici, aux ruines de Sivaltz ?

— Euh, très bonne question, Dame Philia. Eh bien, vous trouverez les réponses dans ces documents. Vous pouvez tout à fait y jeter un œil, en fait.

Rick me tendit une liasse de papiers en désordre.

— Oh, je vois.

Je feuilletai les feuilles. Tous les points essentiels y étaient parfaitement résumés. Les avoir sous la main pendant la visite nous faciliterait la tâche.

— Bien, suivez-moi. Je sais qu’il y a un peu de marche, mais… euh… prenez votre mal en patience.

Rick s’illustra encore de ses pas vacillants vers les ruines de Sivaltz, qui se trouvaient à deux pas.

Quelles découvertes nous attendaient sur notre premier site archéologique ?

— Comme vous pouvez le voir, voici les ruines. Par décret royal, elles sont, euh… strictement contrôlées.

Je découvris avec surprise que le site était entouré d’un mur de pierre comparable aux remparts du palais.

— Je ne pensais pas que l’endroit était aussi bien protégé, remarquai-je. — C’est très sécurisé. Nous n’avions rien de tel à Girtonia.

— Parnacorta est au premier rang de la recherche et des découvertes historiques, en fait. Et, bien sûr, le grand-père du roi s’intéressait énormément à l’archéologie.

Seul un cercle très restreint avait l’autorisation d’entrer sur le site.

Leonardo et les autres ne pouvaient donc pas nous accompagner. J’espérais au moins qu’ils pourraient jeter un coup d’œil de loin.

— Euh, j’ai pris la liberté d’emprunter la clé, en fait. Allons-y, entrons.

Rick ouvrit le lourd portail de métal et nous fit signe d’avancer.

— J’ai l’impression d’empiéter, dis-je.

Cette sécurité inouïe me fit hésiter, mais Osvalt me rassura avec chaleur :

— Ne t’en fais pas. Personne ne t’en voudra de te promener dans les ruines, Philia.

Je me rappelai que j’avais une chance inestimable. Inutile de reculer. Il fallait savourer chaque instant. Un instant plus tard, je poussai un petit cri de surprise.

À peine avons-nous franchi la grille que l’atmosphère changea du tout au tout.

— O…oui ! acquiesça Rick avec énergie. — Vous m’enlevez les mots de la bouche. Je me doutais que vous le remarqueriez tout de suite, Dame Philia. Oui, oui.

L’espace entouré de murs avait tout de différent, même l’odeur. C’était comme si le temps s’y était arrêté. Seul un tout petit nombre de personnes y était admis, même pour les travaux de fouille. Le lieu dégageait une aura mystique que même Loukmabatos ne possédait pas. Il semblait plausible que cette impression naisse des longues années d’isolement du site.

— J…je pense que le prince Osvalt le sait déjà, mais les ruines de Sivaltz sont intimement liées au royaume d’Alectron, en fait.

— Vraiment ? Je n’en avais aucune idée.

J’avais pourtant beaucoup lu sur ces ruines. Je ne pouvais m’empêcher de m’interroger face à cette révélation inattendue. Je sentais que nous touchions à des informations privilégiées.

— Oui, même quelqu’un d’aussi érudit que vous ne pouvait pas être au courant. Euh… saviez-vous que la famille royale d’Alectron vénère une déesse de la Création, et non l’Église de Crémoux ?

— Oh, oui. Ils voient dans leur scène artistique florissante la preuve de son influence.

— Précisément. Ce n’est pas officiellement confirmé, mais on pense que les ruines de Sivaltz sont le lieu saint de la naissance même de la déesse. Cette affirmation vient d’un tout, tout petit nombre de textes, si bien que la plupart des habitants d’Alectron ignorent ce lien, en fait.

En marchant, Rick nous expliqua la relation entre cette déesse de la Création, que vénère la famille royale d’Alectron, et les ruines. Moi-même, je n’avais jamais entendu parler de ces textes.

— Euh, ils tiennent ce monument de pierre pour la preuve que la déesse est née ici. Maintenant que nous avons enfin progressé dans le décryptage de la langue archaïque, la théorie gagne en crédibilité, en fait.

Rick nous avait menés à un monument particulièrement imposant. Bien qu’il fût ancien et difficile à lire, on distinguait une inscription en langue archaïque.

— Oh ! Ce passage parle de la déesse de la Création.

— Hein ? Euh, vous l’avez déjà déchiffré ?

Les yeux jusque-là ensommeillés de Rick s’écarquillèrent.

— C…c’est incroyable, en fait, Dame Philia, c’est tout à fait cela.

De toute évidence, j’avais vu juste. Par ailleurs, j’étais frappée par la méticulosité des efforts de conservation. Je doutais qu’un autre pays soit aussi méticuleux de ses ruines antiques.

— Non, j’aurais dû m’y attendre vous connaissant, Dame Philia. Aucun de nos chercheurs ne serait capable de déchiffrer un texte archaïque aussi vite, en fait.

— J’ai beaucoup étudié les autres religions.

Grâce à tous les livres sur les dieux que j’avais lus à la bibliothèque de Dalbert, la plupart en langue archaïque, j’avais pu déchiffrer ce texte. Certaines parties restaient inintelligibles, je ne pouvais pas tout lire, mais…

— Oui, tu es restée enfermée longtemps à la bibliothèque, dit Osvalt. — Tu voulais prouver que l’Archevêque Henry avait modifié le testament du Pape.

— Oui. Sans cette expérience, déchiffrer ce texte m’aurait pris bien plus de temps.

Je me rappelai le temps passé à Dalbert avec Osvalt. Mes études m’avaient appris que la religion d’Alectron considérait la déesse de la Création comme la plus puissante de toutes les divinités. J’avais du mal à imaginer une entité plus puissante qu’Hadès, que j’avais affronté durant ce séjour. L’idée qu’un être aussi redoutable se soit tenu en ce lieu même me saisissait d’un profond sentiment de solennité.

— J’ai, eh bien, achevé de déchiffrer le passage que Dame Philia a bien voulu indiquer, en fait. Il est écrit ici que c’est l’endroit où réside la déesse de la Création, en fait.

— Je vois, dit Osvalt. — Elle a vraiment été ici.

Rick croisa les bras en signe d’assentiment.

— Oui. Du moins, c’était la croyance profondément ancrée des Anciens, et cette inscription vient l’étayer, prince Osvalt.

Un vrai chercheur, il tenait à préciser qu’il ne s’agissait encore que d’une hypothèse.

— Si la famille royale d’Alectron apprenait l’existence de ces recherches…

— Ils chériraient cette terre comme un lieu saint avec encore plus de ferveur qu’aujourd’hui. En fait, c’est déjà un lieu grandement vénéré.

La famille royale d’Alectron avait désigné ces ruines comme un sol sacré. Si je me souvenais bien, ils se considéraient comme les premiers humains créés par la déesse de la Création. C’était cette croyance qui faisait d’elle le cœur de leur culte.

La religion de Crémoux avait émergé après la déchirure entre le Ciel, demeure des dieux, et le Royaume Démoniaque. Le culte de la déesse en Alectron était plus ancien encore.

— Intéressant, fit Osvalt d’un ton pensif. — Si c’est vrai, alors…

— Quelque chose te tracasse, Osvalt ? demandai-je, intriguée.

— Hein ? Eh bien, en quelque sorte. La famille royale d’Alectron rend une visite clandestine aux ruines de Sivaltz tous les quatre ans, alors j’entretiens certaines relations diplomatiques avec eux.

— Oh, je vois.

— Et ils doivent revenir cet été.

— Vraiment ?

Même si la visite n’était pas officielle, il était d’usage que la famille royale d’Alectron demande la permission à la famille royale de Parnacorta. Les ruines se trouvaient sous leur juridiction, après tout.

— Il y a quatre ans, c’est mon frère aîné qui s’en est occupé. Mais cette année, on m’a demandé de prendre la relève.

— Le prince Reichardt t’a confié cette charge ?

— Il m’a autorisé à agir en son nom, au cas où il lui arriverait quelque chose. Il veut que je fasse l’expérience de responsabilités diverses, pour me rendre plus conscient de mon rôle au sein de la famille royale.

J’avais entendu cela avant notre mariage.  Osvalt avait été surpris que le prince Reichardt lui confie une telle autorité, mais il l’avait acceptée par égard pour les sentiments de son frère envers leur pays.

— Je t’aiderai, alors. Travaillons ensemble.

— Philia… Ton soutien me serait précieux. Mais pourrais-tu me laisser faire seul ? Mon frère dit qu’il compte sur moi. Je dois essayer d’être à la hauteur.

Une lueur vive passa dans ses yeux ambrés. La douceur et l’intensité mêlées de cette lumière disaient assez que sa décision était prise.

— Je comprends. N’hésite pas à me le dire si tu te retrouves en difficulté.

— D’accord. Si je suis dans une impasse, c’est vers toi que je me tournerai. Merci.

 Osvalt répondit avec grâce, mais quelque chose me disait qu’il ferait tout son possible pour accomplir la tâche par lui-même. J’étais têtue moi aussi alors je pouvais comprendre. Je savais combien la volonté humaine pouvait être puissante quand le compromis n’était pas une option.

— Prince Osvalt, Dame Philia, intervint Rick en levant la main. — Seriez-vous prêts à poursuivre, en fait ? Pardonnez mon impertinence, mais si nous prenons du retard, nous ne pourrons pas voir tout ce que les ruines ont à offrir.

— Oh, tu as raison. Conduis-nous au prochain vestige, Rick.

— A-avec plaisir. Pardonnez-moi de vous presser, en fait.

Nous suivîmes les conseils de notre guide et poursuivîmes notre parcours à travers les ruines.

— En fait, les ruines de Sivaltz sont révérées comme le berceau de la déesse, mais, ces dernières années, elles ont aussi gagné en renommée comme site archéologique.

— Est-ce vrai que des artefacts divins ont été mis au jour ici ?

— Perspicace comme toujours. Vous en savez déjà long, en fait.

Les artefacts divins passaient pour avoir été laissés par les dieux. Le seul que j’aie vu de mes yeux était le Bâton du Serviteur Sacré, lors de notre visite en Terre Sainte. Il était assez puissant pour contrôler Hadès lui-même.

Beaucoup d’artefacts divins recelaient une puissance bien supérieure aux capacités humaines. Chaque pays les traitait comme des trésors nationaux.

— Ces ruines ont leur propre chambre au trésor. Elle est placée sous une surveillance particulièrement stricte, et y dérober quoi que ce soit vaudrait une peine de mort automatique.

— Encore moins de gens y sont admis, n’est-ce pas ? J’ai entendu dire que seuls quelques chercheurs y entraient, et même alors, ils étaient surveillés.

— Oui, oui. La surveillance est assurée par les cavaliers les plus compétents et les plus dignes de confiance que puissent aligner les Chevaliers de Parnacorta.

C’étaient des trésors nationaux et des artefacts inestimables. Il était naturel qu’on les garde de si près.

Nous avions prévu de visiter la chambre au trésor, mais je n’étais pas la seule à devoir obtenir l’autorisation du roi. Même le prince Osvalt avait besoin d’un feu vert. Pas même un prince ne pouvait entrer sans approbation préalable.

— Merci d’avoir sollicité la permission de Sa Majesté pour visiter la chambre au trésor, Osvalt.

— Hé, ne t’en fais pas pour ça, répondit Osvalt avec un sourire enjoué. — Ce n’est vraiment rien. Rick nous y conduira plus tard.

Son sourire me rassura. Sa chaleur avait de quoi apaiser n’importe qui.

— Je ne fais pas exception aux règles, dit Rick. — Ce ne sera que la troisième fois que j’aurai le privilège d’entrer dans la chambre au trésor. En fait, c’est la première fois que j’y mets les pieds pour autre chose que la recherche. Ceci étant dit, commençons par jeter un œil aux sites de fouilles.

Rick nous guida jusqu’aux emplacements où avaient eu lieu les découvertes archéologiques.

Même ces zones étaient à accès restreint, si bien que les excavations avaient pris des années. La préservation du site, après tout, primait sur tout. Le rythme des progrès passait au second plan.

C’était le témoignage de l’engagement du grand-père du roi pour l’archéologie. Sa Majesté avait suivi l’exemple de son aïeul.

Grâce à cette passion constante pour la préservation, le dallage de pierre et les colonnes édifiés par les anciens demeuraient magnifiquement intacts. Cet espace hors du commun semblait figé dans le temps.

— C’est ici qu’a été trouvée l’Or du Sage, classé trésor national, en fait.

— L’Or du Sage a été découvert ici ? Fascinant.

L’Or du Sage était l’un des trésors nationaux de Parnacorta. Mystérieux récipient pas plus grand qu’un cube de sucre, il produisait chaque jour un échantillon d’or pur. On le vénérait comme un objet divin, et la façon dont il continuait de générer de l’or demeurait un mystère.

— Je peux regarder de plus près ?

— Oh, bien sûr. Vous êtes la bienvenue, dame Philia. Mais faites attention où vous mettez les pieds, en fait.

Sans pouvoir contenir ma curiosité, je m’avançai vers le site de fouilles. En me penchant au-dessus du trou profond, si profond que je n’en distinguais pas le fond, je compris exactement ce que Rick voulait dire. Si je glissais et tombais, je pourrais me blesser gravement.

— C’est donc là qu’on a déterré l’Or du Sage, hein ? dit Osvalt. — Je me souviens du remue-ménage que ça a causé. Le chercheur principal était le fils aîné d’un noble sans titre, et il a été nommé baron pour sa découverte.

— Vous voulez parler du baron Olfmeil, dis-je.

— Tu en as entendu parler ? J’aurais dû m’en douter, ajouta Osvalt. — Rick a été l’un de ses élèves.

Rick inclina la tête, l’air embarrassé.

— O…oui, en fait. C’est… c’est très aimable à vous de vous en rappeler, en fait.

Je connaissais le baron Olfmeil depuis mon passage à Girtonia, et j’avais même lu plusieurs de ses ouvrages. Le fait qu’on lui ait conféré le titre de baron reflétait l’ampleur de ses accomplissements, et montrait à quel point l’archéologie comptait à Parnacorta.

— Cela dit, le baron Olfmeil est à la retraite désormais, et euh, les fouilles sont à l’arrêt depuis six mois pour des raisons budgétaires…

— Pardon ?

Rick paraissait un peu préoccupé, mais le son de ma voix le fit paniquer.

— Oh, oubliez ça. Ce n’était rien, en fait.

J’étais presque sûre de l’avoir entendu dire que les travaux étaient interrompus faute de financements…

— D…désolé. Je vais, euh, éviter les remarques déplacées, en fait.

— Votre budget n’a pas été coupé pour qu’on m’amène dans ce pays, n’est-ce pas ?

— Ne dites pas de bêtises ! répliqua Rick en secouant la tête, réfutant mes soupçons. — Sans vous, non seulement ces ruines, mais tout notre pays aurait été détruit ! Les coupes n’ont rien à voir avec vous en fait !

— Je vois…

Il devait pourtant y avoir un lien. J’avais entendu dire que Parnacorta avait remis à Girtonia l’équivalent d’un budget national en richesses et ressources en échange de moi. Inutile d’être un génie pour comprendre que cela engendrerait des coupes dans la recherche domestique.

— Philia, intervint Osvalt, — C’est notre décision d’avoir acheté une Sainte. Par-dessus tout, nous avions besoin de toi. Et tu as accompli bien plus que quiconque ne l’espérait. Tu n’as aucune raison de t’en faire.

Parnacorta avait traversé une situation véritablement désespérée. Après la mort d’Elizabeth, les Chevaliers de Parnacorta avaient peiné à protéger le pays seuls.

Malgré ses états d’âme, Osvalt avait fini par accepter la décision de sa famille d’acheter une Sainte à un autre pays. La crise devait être sérieuse, en vérité.

— Ne t’inquiète pas, Osvalt. Je ne cherche pas à me blâmer. Il y a autre chose qui me préoccupe.

— Oh ? Qu’est-ce qui te tracasse ?

Ce que j’avais remarqué ne sonnait pas juste, au vu de ce que nous venions d’apprendre. Si mes soupçons étaient fondés, je ne pouvais pas fermer les yeux.

—  Osvalt, regarde là-bas. Ce sont des empreintes humaines.

— Quoi ?  Osvalt inspecta la zone que je lui montrais, puis hocha la tête. — Hmm. Maintenant que tu le dis, on dirait bien des empreintes.

— Il a plu il y a trois jours, donc elles ont été faites au cours des deux derniers jours.

Rick avait dit qu’aucun travail archéologique n’avait été mené depuis six mois. Dans ce cas, qui avait laissé ces empreintes ? Pénétrer sur le site sans autorisation était strictement interdit.

— Ce… ce n’est pas possible. Sûrement pas. Euh, en fait. Pourquoi y a-t-il des empreintes ici ? dit Rick, stupéfait, les fixant d’un air incrédule.

— Est-ce que des chercheurs entrent sur le site pour autre chose que des fouilles, Rick ?

— Pas du tout. Vous êtes les premières personnes à visiter le site depuis l’arrêt des excavations, en fait.

Tout indiquait que ces empreintes avaient été laissées par des intrus. En d’autres termes, les ruines avaient reçu des invités non désirés. Qu’est-ce qui avait bien pu les attirer ici ?

— Hé, Philia. Qu’est-ce qu’on fait ? Je n’ai pas l’impression qu’on puisse continuer la visite comme si de rien n’était.

— Je sais. Je suis d’accord, Osvalt. Pour l’instant, allons…

— Oh non ! s’écria Rick, les yeux de nouveau grands ouverts. — Et s’ils sont entrés dans la chambre au trésor ? Aïe ! La chambre au trésor est en danger !

Là-dessus, il s’élança, tout affolé.

— On le suit, Philia ?

— Sans doute oui. Les intrus sont peut-être encore là, et il y a de fortes chances qu’ils soient en groupe. Rick pourrait être en danger.

— Un groupe ? Il y avait différents types d’empreintes ?

— Oui, répondis-je à la question d’Osvalt en hochant la tête.

Étant donné la sécurité serrée des ruines, se faufiler seul relevait de l’impossible. Pour une bande, ce ne serait pas facile non plus, si bien qu’ils étaient peut-être armés. Si Rick croisait leur chemin, il pourrait se retrouver en très mauvaise posture.

— Désolé d’avoir traîné, dit Osvalt. — Il faut qu’on se dépêche.

— Oui. Si on court, on devrait le rattraper.

Nous nous lançâmes à la poursuite de Rick, qui disparaissait déjà au loin.

La chambre au trésor regorgeait assurément d’objets de valeur, mais et si les intrus avaient une autre cible en tête ?

— Tu as la clé, Rick ?

Rick s’arrêta pour reprendre son souffle.

— Oui. Sa Majesté m’a donné la permission de garder l’une des deux clés. L’autre est en la possession du chevalier posté devant la chambre au trésor.

Rick se dirigea vers le chevalier porteur de la clé, et Osvalt et moi le suivîmes.

— Qu’est-ce qui ne va pas, Philia ? Tu ne dis plus rien.

— Oh, pardon. J’essayais de déterminer quel pouvait être l’objectif des intrus.

Hélas. J’étais si absorbée par mes réflexions que ma concentration commençait à faiblir.

Certains objets de la chambre au trésor étaient si précieux que la vente d’un seul permettrait à un voleur de vivre dans l’opulence jusqu’à la fin de ses jours. Pourtant, cette piste me paraissait relativement peu probable.

— Tu ne penses pas qu’ils sont là pour forcer la chambre au trésor ?

— Je ne peux pas l’exclure tout à fait, donc autant vérifier par prudence. Il y a aussi une chance que leur objectif soit de faire ouvrir la chambre par Rick.

— Je vois. Obtenir une clé ne serait pas facile, après tout. Tu crois que les empreintes pourraient n’avoir été qu’une diversion ?

— Oui. Quoi qu’il en soit, restons sur nos gardes.

Je rassemblai ma magie et levai les yeux vers le ciel. Les barrières qui repoussent les monstres, que les Saintes créent, pouvaient être détournées vers d’autres cibles.

— Euh, prince Osvalt, dame Philia, j’ai la clé.

Rick s’interrompit, stupéfait.

— Hein ? D’où sort ce mur de lumière…

— Cette barrière de lumière devrait être difficile à franchir.

J’avais enveloppé la chambre au trésor d’un dôme de lumière, de quoi repousser non seulement les monstres, mais tout intrus. Nous pouvions à présent vérifier l’intérieur en sécurité.

— Beau travail, dit Osvalt. — C’est bien pratique que tu parviennes toujours à garder ton calme.

— Ce n’est rien. Je fais peut-être un excès de prudence, mais je suis comme ça.

— E…enfin, euh, allons voir à l’intérieur, en fait.

Encore tout retourné, Rick déverrouilla la porte à la hâte, et nous entrâmes.

La chambre était sombre. Une légère odeur de renfermé flottait dans l’air.

Quel soulagement. Comme je l’espérais, il ne semblait y avoir personne.

— Euh, commençons par vérifier l’Or du Sage.

C’était la chose la plus naturelle. L’Or du Sage était l’objet le plus précieux de toute la chambre.

— Alors, Philia ? Tu crois que la chambre au trésor a été forcée ?

— Probablement pas. S’ils avaient réussi à entrer sans déverrouiller la porte, il y aurait des traces. Pour l’instant, je n’en vois aucune.

— Le voilà ! Euh, l’Or du Sage est sain et sauf ! Quant aux autres objets, euh, je vais vérifier ! Oui.

La joie débordant dans sa voix, Rick annonça que le trésor national était intact.

J’en fus heureuse, mais cela ne fit que soulever davantage de questions.

— Est-ce que ça veut dire que les empreintes n’étaient qu’une diversion, dit Osvalt, — Et que ta présence d’esprit nous a évité de tomber dans un piège ?

— Non. J’ai pris mes précautions parce que c’était une possibilité, mais il est peu probable qu’ils aient compté se faufiler après que nous aurions ouvert la chambre.

— Oh ? fit Osvalt, surpris. — Ça me paraissait plausible.

J’avais joué la sécurité en dressant une barrière, mais les pousser à nous faire ouvrir la chambre ? L’objectif me paraissait curieux.

— Si c’était une diversion, n’auraient-ils pas laissé des traces plus visibles ? Ces empreintes étaient difficiles à discerner.

— Maintenant que tu le dis, tu as raison. S’ils avaient voulu qu’on sache qu’un intrus était passé, ils auraient rendu leurs pas bien évidents.

— Exact. Le problème, c’est que j’ignore toujours le véritable objectif.

Je n’arrivais pas à me défaire de l’impression que quelque chose d’important m’échappait.

— S’ils visaient la chambre au trésor, ils auraient évité le site de fouilles, non ? dit Osvalt. — Ça veut dire qu’ils se sont introduits pour prendre quelque chose sur le site lui-même ?

— Oui. C’est aussi où mes pensées m’ont menée. Euh, Rick ?

— Oui, dame Philia. Que puis-je faire pour vous ?

— Pouvons-nous retourner sur le site de fouilles ? J’aimerais enquêter.

— Euh, bien sûr. Bonne idée, en fait. C’est précisément ce que je me disais. Dès que j’aurai rendu cette clé au chevalier, nous pourrons nous y rendre.

Rick sembla avoir retrouvé son calme, sans doute parce que la chambre au trésor était intacte. Si un trésor national, ou quelque chose d’une valeur comparable, avait été dérobé, le pays aurait subi une perte considérable. Qu’il soit soulagé de tout retrouver en place se comprenait fort bien.

Sur ce, nous retournâmes à l’endroit où nous avions aperçu les empreintes pour la première fois.

— Vois-tu quelque chose de suspect ?

— Eh bien, la fouille est déjà terminée, dit Rick. — Tout ce qui avait la moindre valeur aurait été mis sous clé ici ou transféré sans délai à la chambre au trésor du palais royal… Donc non, rien ne saute aux yeux.

— Hmm. Les intrus ne visaient peut-être pas les objets exhumés, alors.

Tout ce que je voyais, c’était un large trou et les vestiges d’une structure antique, des colonnes, des dalles. Les années y avaient laissé leur marque, mais rien ne paraissait vraiment anormal.

Nul ne mettrait pourtant les pieds ici sans raison. Ceux qui avaient laissé ces empreintes devaient avoir un motif. Or, d’après Rick, rien n’était déplacé.

Pourtant, les dommages sur les colonnes attirèrent mon regard. Je les examinai en silence.

— Philia ? Pourquoi regardes-tu cette colonne comme ça ?

— Ces marques me disent quelque chose.

— Hm ? fit Osvalt, intrigué, en inspectant la colonne. — Tu parles de ces fissures creuses ?

Je ne repensais pas à quelque chose vu jadis : j’avais aperçu des marques similaires tout récemment.

Elles irradiaient à partir d’un point, comme causées par un brusque dégagement d’énergie. Les creux étaient irréguliers, aussi bien dans leur taille que dans leur espacement.

On aurait dit une explosion de magie…

— Oh ! Je sais ! J’en ai vu dans la Zone des Miasmes volcaniques ! Là-bas, les rochers en étaient couverts !

— La Zone des Miasmes volcaniques ? Tu suggères que des explosions semblables ont eu lieu ici ? C’est bien la première fois que j’en entends parler… dit Osvalt, stupéfait, jurant qu’il n’avait connaissance d’aucun incident de ce genre en ces lieux.

Je n’en avais pas entendu parler non plus. Ces explosions avaient dû survenir sur une période très brève, et bien moins fréquemment que dans la Zone des Miasmes volcaniques.

— Existe-t-il des témoignages d’explosions à l’époque antique, ici ?

— Oh, euh, vous me prenez de court. C…c’est, euh, précisément mon domaine d’étude, voyez-vous.

— Oh ? Il y aurait donc vraiment eu des explosions, ici ?

— Euh, eh bien, oui. Mes recherches ont été interrompues pour raisons budgétaires, mais il semble que les habitants des environs aient été périodiquement incommodés par de mystérieuses explosions, en fait.

Rick confirma mes soupçons. Dans ce cas, il était raisonnable d’émettre l’hypothèse que les explosions avaient cessé grâce à une forme d’intervention.

— Si nous trouvons des preuves que les anciens ont mis fin à ces explosions, nous pourrons peut-être comprendre comment ils s’y sont pris.

— Tu penses que c’est ainsi qu’on pourrait arrêter les explosions dans la Zone des Miasmes volcaniques ?

— Exactement ! L’un de mes objectifs pendant ce voyage était de trouver un moyen d’y mettre un terme, alors cette nouvelle est vraiment fascinante.

Avec un peu plus de recherches, nous pourrions déterrer quelque chose d’utile.

— Euh, sauf votre respect, Dame Philia… quel rapport avec les intrus ?

— Quel lien pourrait-il y avoir ? Difficile à dire.

— Voyez-vous, je suis plutôt concentré sur l’arrestation de ces intrus, en fait. Tenter de profaner nos ruines inestimables est, eh bien, franchement impardonnable.

Rick exprima sa colère contre les intrus d’un ton ferme et appuyé.

Sa frustration se comprenait aisément, mais l’effraction ne semblait pas avoir causé de dégâts matériels. Attraper les coupables pouvait attendre. Je voulais d’abord déterminer leur mobile.

— Bon, rester plantés là à discuter ne nous mènera à rien, dit Osvalt. — Retournons au carrosse.

— Tu as raison. Nous devrions en informer le prince Reichardt.

— Oui. Mon frère nous passera un savon si nous agissons de notre côté.

Osvalt approuva ma proposition, et nous fîmes route vers le carrosse.

Cependant, en revenant, je ne pus m’empêcher de me demander si les explosions de jadis et cette étrange effraction étaient vraiment sans lien.

— Eh bien, euh, je vais contacter des chercheurs du coin et leur demander d’enquêter.

— Hein ? Il s’est passé quelque chose ? Prince Osvalt ? Dame Philia ? dit Lena, qui avait surpris notre conversation à l’approche du carrosse.

Mieux valait expliquer.

Pensant sans doute la même chose, le prince Osvalt rapporta les faits.

— La vérité, c’est qu’il semble que quelqu’un se soit introduit dans les ruines…

Savoir que la chambre au trésor était en sécurité était un soulagement, mais ignorer les intentions des intrus me laissait mal à l’aise.

— Si rien n’a été volé, c’étaient sans doute juste des mordus d’archéologie.

C’est la première chose que Lena dit après avoir entendu l’histoire.

J’avais moi-même désiré voir ces ruines depuis longtemps. On ne pouvait nier l’attrait qu’il y avait à les contempler de ses propres yeux.

— Votre Altesse. Dame Philia. Il y a peut-être un fond de vrai dans l’hypothèse de Lena, dit Leonardo. — Ces ruines ne sont pas ouvertes au public. Il est humain de vouloir entrevoir l’interdit. Peut-être ces intrus ont-ils simplement cédé à la tentation.

L’idée d’un geste impulsif était plausible, surtout puisque rien n’avait été dérobé.

— Ç…ça ne se peut pas ! insista Rick. — La sécurité est extrêmement stricte ici. Un curieux ne pourrait pas simplement s’y aventurer sur un caprice, en fait.

— Je suppose que non. Il y a tout de même des Chevaliers de Parnacorta qui patrouillent dans le secteur.

— Et à part ces empreintes, ils ont réussi à effacer le reste de leurs traces, il y a donc eu forcément une part de préparation.

L’accès au site était interdit et des mesures de sécurité rigoureuses étaient en place, d’autant plus qu’une chambre au trésor s’y trouvait. Forcer l’entrée des ruines exigeait une préparation minutieuse. Même si les intrus avaient été d’innocents curieux, l’hypothèse paraissait hautement improbable.

— Le vol sur site est passible de mort, et pénétrer simplement sans autorisation vaut déjà une lourde peine, dit Osvalt. — Qu’un imbécile tente de s’y glisser seul, passe encore. Mais tout un groupe prendrait-il un tel risque ?

— Son Altesse a raison, opina Rick. — Et puis, il serait difficile à quelqu’un d’entrer sans que personne ne le remarque, en fait.

Autrement dit, les intrus devaient posséder des compétences hors du commun.

— Je suis sûre que Himari pourrait s’y faufiler sans être vue, dit Lena.

— Hum… Avec des techniques de ninja en poche, infiltrer les ruines sans se faire repérer serait un jeu d’enfant, approuva le prince Osvalt. — Rester invisible fait partie des fondamentaux d’un ninja.

Himari était sans doute capable de se glisser dans les ruines. Elle avait même assuré ma protection pendant un bon moment sans que je m’en aperçoive.

— Ça veut dire que les coupables sont des ninjas ? demanda Lena.

— Voyons, ne tirons pas de conclusions hâtives. Himari est la seule ninja de ce pays.

— Je sais, je sais. Mais rien ne prouve que les intrus viennent de Parnacorta, non ? Là d’où vient Himari, il y a d’autres ninjas.

— Une équipe de ninjas aurait traversé tout Murasame juste pour s’introduire dans les ruines ? J’en doute fort. Murasame a rompu ses relations diplomatiques avec tous les autres pays du continent, répondit Osvalt.

Il avait raison. Pourquoi des ninjas viendraient-ils de si loin depuis Murasame ? Himari, qui avait fui son pays, faisait figure d’exception. Et le royaume de Murasame se mêlait rarement des affaires du continent.

— Ils n’ont pas forcément besoin d’être des ninjas, dis-je. — Pourvu qu’ils soient entraînés, des individus d’exception pourraient très bien utiliser des techniques de ninja pour s’introduire dans les ruines.

Je pourrais employer ma magie pour entrer, et quelqu’un au sommet de sa forme pourrait sans doute escalader un mur. Il était raisonnable de soupçonner des intrus dotés d’aptitudes comparables à celles d’un ninja, plutôt que des ninjas à proprement parler. Dans ce cas, nous pouvions chercher des personnes correspondant à ce profil.

— Philia a raison. La première étape, c’est de contacter mon frère avec notre outil magique. Cette affaire est déroutante et inquiétante, même pour moi. Il faut que le palais dépêche une équipe d’enquête.

— Oui, en fait. Je vais essayer de nous mettre en relation.

Sur l’instruction de Osvalt, je sortis l’outil magique en forme de bracelet que j’avais emporté au cas où nous aurions besoin de parler au prince Reichardt. Je tapotai trois fois la pierre sertie dans le bracelet du bout du doigt, puis je la caressai deux fois. La pierre émit une faible lueur.

Le prince Reichardt verrait que mon outil avait été activé et effleurerait deux fois, lui aussi, la pierre de son bracelet, faisant jaillir une lueur propre à la gemme sertie. Ainsi s’établissait la connexion entre nos deux bracelets.

— Philia. Osvalt. Quelle surprise. Je ne m’attendais pas à avoir de vos nouvelles dès le premier jour. Y a-t-il un problème ?

— Désolé, mon frère. Nous étions aux ruines de Sivaltz quand Philia a repéré des empreintes à l’intérieur…

Osvalt expliqua tout au prince Reichardt. Son Altesse écouta en silence, ponctuant d’un grognement de temps à autre pour montrer qu’il suivait. Quand Osvalt eut terminé, en insistant sur le fait que la chambre au trésor n’avait pas été touchée, le prince répondit comme il se doit.

— Très bien. Je crois saisir l’essentiel. Comme tu le dis, Osvalt, c’est une affaire extrêmement déroutante. Soit… Je vais constituer une équipe d’enquête et l’envoyer immédiatement.

— Parfait. Je te laisse gérer.

— J’imagine que vous en avez déjà conscience, mais, aussi étrange que soit cette affaire, ne laissez pas votre lune de miel en pâtir. Laissez-moi m’occuper du reste. Vous deux, poursuivez votre voyage de noces, dit le prince Reichardt, prévenant comme toujours.

Il n’avait pas tort. Comme il l’avait dit, nous ne courions aucun danger particulier, il était donc sage de le laisser prendre les choses en main.

— Cela te convient, n’est-ce pas, Philia ? Je te connais maintenant et je sais que tu vas t’inquiéter. Mais malgré tout…

— Ça me va. C’est notre voyage à tous, alors on va reprendre là où on s’est arrêtés. J’apprécie votre attention.

— Je vois. Je suis rassuré de l’entendre. Sur ce, veuillez m’excuser, je vais préparer l’envoi de l’équipe d’enquête.

Sur ces mots, l’appel prit fin. J’étais certaine que Son Altesse organiserait une enquête digne de ce nom.

— C…cet outil magique est tout bonnement prodigieux, dit Rick en fixant mon bracelet, stupéfait. — Penser que vous pouvez converser avec le prince Reichardt depuis la capitale… En fait, en matière de création d’artefacts magiques, vous devez être hors catégorie, Dame Philia.

Mon outil magique paraissait sans doute inhabituel comparé à ceux qu’on trouvait sur les marchés. Les artefacts produits en série répondaient en général aux besoins du quotidien, comme l’éclairage ou l’isolation. Mon bracelet était assez délicat, il ne se prêtait donc pas à la fabrication de masse.

— Euh, j’en déduis que le prince Osvalt et Dame Philia poursuivront leur voyage comme prévu en fait ?

— Oui. Notre prochaine étape est le dojo Delon.

Oui. Notre destination finale pour la journée était le dojo Delon, dirigé par le grand-père de Philip, le commandant des chevaliers de Parnacorta. Le soleil déclinait déjà. Nous y passerions la nuit.

— Oui. Bien compris. Dans ce cas, je vais, euh, me rendre directement au prochain site que vous visiterez et préparer la visite, en fait.

— Parfait. Nous vous retrouverons aux ruines d’Amalgoa. Merci pour votre excellent travail aujourd’hui.

— Vous êtes bien trop aimable, Votre Altesse. Oui. Sur ce, euh, je vous laisse.

Rick s’inclina avec politesse, et nous nous séparâmes pour l’instant.

La journée avait été mouvementée, mais il avait su rendre notre visite à la fois agréable et extrêmement profitable. C’était, sans le moindre doute, un archéologue de grand talent. J’étais certaine qu’il ferait encore de merveilleuses découvertes.

— Eh bien, dit Osvalt, — Nous ferions mieux d’aller au dojo. Évitons d’arriver trop tard, j’offenserais mon maître.

— Bien sûr. Allons-y.

Nous prîmes la route du dojo de l’art de la lance Delon, l’endroit où Osvalt s’était formé dès son plus jeune âge.

J’avais hâte de le découvrir.

***

(Reichardt)

 

— Cela te convient, n’est-ce pas, Philia ? Je te connais maintenant et je sais que tu vas t’inquiéter. Mais malgré tout…

— Ça me va. C’est notre voyage à tous, alors on va reprendre là où on s’est arrêtés. J’apprécie votre attention.

— Je vois. Je suis rassuré de l’entendre. Sur ce, veuillez m’excuser tous les deux, je vais préparer l’envoi de l’équipe d’enquête.

Je caressai la gemme du bracelet, mettant fin à notre échange.

Une fois encore, une complication inattendue s’était manifestée. Le seul point positif était que le couple n’était pas en danger, cette fois.

— Allons-y, dis-je pour moi-même. — Commençons les préparatifs.

Depuis l’arrivée de Philia dans notre pays en tant que Sainte, nous avions fini par trop compter sur elle, sans même nous en rendre compte. Bien sûr, son dévouement n’avait pas de prix pour nous, et nous ne pouvions qu’être reconnaissants de son professionnalisme.

En vérité, j’étais soulagé que Philia poursuive son propre bonheur.

Osvalt avait dû exercer son influence sur elle.

Il offrait à Philia ce que j’aurais voulu offrir à Elizabeth. Voilà pourquoi je tenais tant à ce que leur lune de miel se déroule sans accroc.

— Qu’on envoie cinq experts en archéologie et une vingtaine de nos chevaliers.

— À vos ordres ! Je fais les démarches immédiatement !

Le commandant des chevaliers de Parnacorta, Philip Delon, répondit à mes instructions avec sa bonne humeur coutumière. À cette heure, le jeune couple était sans doute déjà en route vers le dojo de son grand-père.

— Êtes-vous certain de ne pas vouloir que je les accompagne, Votre Altesse ?

— Non, cela ira. Cette affaire ne justifie pas la présence d’un commandant.

— Très bien. J’ai compris !

— Pas pour l’instant, du moins. Si l’équipe d’enquête se retrouve dépassée, je te dépêcherai.

J’avais pris l’habitude d’imaginer le pire. Cette affaire ne semblait pourtant pas si grave, quoi que j’en pense. Mais mieux valait prévenir que guérir.

Osvalt disait toujours : « La meilleure des issues, c’est quand rien ne se passe. » Quoique je n’aie pas toujours été en phase avec son entrain, je décidai de suivre son exemple cette fois.

— Bien reçu ! Je forme une équipe d’enquête et je l’envoie immédiatement !

Sur cette réplique nette et précise, Philip s’inclina proprement et quitta mon bureau.

Dehors, la nuit était déjà tombée, mais ma journée de travail n’était pas terminée.

— Prince Reichardt. L’envoyée de Bolmern, Sainte Grace, et son majordome, sieur Arnold, sont venus vous présenter leurs salutations.

— Grace ? Fais-la entrer, je te prie.

Comme il sied à une véritable fille de la famille Mattilas, Grace entra avec son majordome, Arnold, et me salua avec une étiquette irréprochable et toutes les formes.

— Veuillez excuser cette visite impromptue, prince Reichardt. Je vous remercie de m’avoir invitée au palais royal.

— Ce n’est rien. Je te suis reconnaissant d’avoir fait l’effort de venir jusqu’à notre pays. Je me dois de te traiter avec les égards qui te sont dus.

— Allons, voyons. C’est moi qui me suis présentée sans prévenir. Je vous prie de m’excuser de vous mettre dans l’embarras. Je suis honorée que vous m’ayez malgré tout invitée ici.

— Ah, ah. J’ai eu fort à faire aujourd’hui, mais je trouverai bien un moment pour toi demain. Que dirais-tu de prendre le thé ?

— Avec joie. Ce sera une histoire merveilleuse à raconter à mes sœurs à mon retour.

— Parfait. J’attends cela avec impatience.

Après s’être mis d’accord pour organiser un thé, Grace quitta le bureau.

J’étais incorrigible. Je m’étais juré de regarder vers l’avenir, et me voilà de nouveau ramenée à Elizabeth.

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