SotDH T12 – CHAPITRE 2 PARTIE 2

Une Rentrée d’Avril Douce-Amère (2)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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— C’est bien ici qu’il a dit de venir, pas vrai, Miyaka-chan ?

— Oui, je crois.

Après les cours, Miyaka et Kaoru se rendirent sur le toit comme Jinya le leur avait demandé. Elles montèrent les escaliers jusqu’au quatrième étage, puis encore une volée jusqu’au toit. La porte menant à l’extérieur portait l’inscription « Accès interdit », mais lorsqu’elles tournèrent la poignée, elles découvrirent qu’elle n’était pas verrouillée.

Miyaka hésita un instant avant d’ouvrir nerveusement la porte.

Les gonds métalliques grincèrent tandis que la lumière du soleil les aveuglait. Il était presque dix-sept heures. Le toit baignait dans la rougeur du soir. Se protégeant les yeux d’une main, Miyaka balaya les lieux du regard, mais ne vit pas Jinya. Elle échangea un regard avec Kaoru, se demandant si elles ne s’étaient pas trompées d’endroit. Elles cherchèrent une nouvelle fois autour d’elles sans trouver personne, tandis que leurs longues ombres s’assombrissaient dans la lumière du crépuscule.

— Oh, vous êtes arrivées avant moi.

Jinya finit par arriver une dizaine de minutes plus tard. Il ne portait aucun sabre. Après l’impression marquante qu’il leur avait laissée cette nuit-là, cela paraissait presque étrange, mais il aurait évidemment été encore plus étrange qu’il apporte un véritable sabre au lycée. Miyaka prit une profonde inspiration pour calmer ses nerfs, puis le regarda droit dans les yeux.

— Désolé de vous avoir fait attendre, surtout après vous avoir demandé de venir ici, dit-il.

— Ce n’est rien. C’est nous qui voulions te parler, répondit-elle.

Ses paroles étaient sèches, mais elle n’était pas en colère pour autant. Il y avait beaucoup de choses qu’elle voulait lui demander, alors attendre un peu ne la dérangeait pas.

— Mais… ça ne pose vraiment pas de problème qu’on soit ici ? Il y a écrit « Accès interdit » sur la porte.

— Ce n’est pas un problème. J’ai obtenu l’autorisation des professeurs, puisque mon « travail » concerne souvent des choses dont on ne peut pas parler ouvertement.

Miyaka hésitait à se jeter directement sur ses questions ; après tout, la curiosité était un vilain défaut. Mais Kaoru, elle, ne semblait avoir aucune retenue

— Vraiment ? Comment ça ?

— Disons simplement qu’un bon nombre de professeurs me doivent quelques services liés à ce que je fais.

Miyaka détailla une nouvelle fois Jinya du regard. Il mesurait un peu moins d’un mètre quatre-vingts, ce qui faisait de lui l’un des plus grands garçons de la classe. Il avait les épaules larges et une carrure solide. Son regard dur et son visage sévère le rendaient assez intimidant, non pas dans le genre délinquant, mais plutôt comme ces garçons des groupes d’encouragement ultra stricts qui s’alignaient pour hurler des chants lors des événements sportifs du lycée. Pourtant, il ne semblait pas dérangé par le manque de retenue de Kaoru dans ses questions, ce qui montrait qu’il était plus conciliant qu’il n’en avait l’air.

— Je préférerais éviter de vous retenir trop tard, alors commençons, dit-il. Je répondrai à vos questions dans la mesure du possible.

Miyaka se demanda si ce « dans la mesure du possible » signifiait qu’il avait des secrets qu’il ne pouvait pas révéler. Elle ne pouvait pas vraiment lui en vouloir pour ça. Quelqu’un qui combattait des monstres comme la Femme à la bouche fendue devait probablement avoir ses raisons. Depuis le début, elle n’avait de toute façon pas l’intention de le forcer à répondre. En tant que personne ayant été attaquée par une légende urbaine, elle voulait simplement comprendre le strict minimum de ce qui se passait.

Elle hésita, ne sachant pas par où commencer, mais Kaoru prit la parole avant elle.

— C’est qui, Asagao-san ?

— Qu… Kaoru !

— Ah ah, désolée. Mais quand on s’est rencontrés, tu as dit que je ressemblais à une connaissance à toi, alors j’étais juste curieuse de savoir quel genre de personne elle était.

— …Ah, vraiment…

Miyaka était exaspérée. On aurait dit que son amie ne ressentait absolument aucune tension.

Jinya, lui, ne sembla pas dérangé par la question.

— Asagao est… une fille qui a vécu chez moi pendant environ une semaine, il y a quelque temps. Notre rencontre m’a vraiment surpris. Tu lui ressembles énormément.

— Vraiment ? C’était quel genre de personne ?

— Elle était… pour le dire simplement, une nymphe céleste.

Sa réponse était inattendue. Kaoru le regarda d’un air vide, la bouche entrouverte.

Il poursuivit :

— Elle est apparue soudainement, puis est repartie avec éclat, ne laissant derrière elle qu’une petite promesse. Exactement comme une nymphe céleste.

— Euh… et tu dis que je lui ressemble ?

— Tu es son portrait craché. Vraiment.

Essayait-il de dire que Kaoru était aussi belle qu’une nymphe céleste ? Personnellement, Miyaka trouvait Kaoru davantage mignonne que belle, avec sa petite taille, son visage juvénile et le ruban dans ses cheveux, mais peut-être que le mot « nymphe céleste » avait une autre signification pour lui.

Kaoru avait l’air de ne plus savoir quoi répondre. Le compliment l’avait rendue beaucoup trop embarrassée.

— Tu pourrais éviter de draguer mon amie ? dit Miyaka.

— Mais je n’ai fait qu’énoncer la véri…

— Non, sérieusement, arrête.

La conversation ne menait nulle part, et Miyaka se sentait mal de voir Kaoru autant décontenancée.

— …Désolé, s’excusa Jinya.

Après avoir attendu un moment que ce malaise passe, Miyaka aborda enfin le sujet principal.

— Tu peux répondre comme tu veux à cette question, mais… qu’est-ce que tu es exactement, Kadono-kun ?

Elle avait volontairement posé une question vague, pouvant être interprétée de plusieurs façons. Elle ne pensait pas qu’insister le pousserait à révéler ses secrets, mais ce serait tout aussi problématique s’il répondait par des mensonges. Alors, indirectement, elle lui faisait comprendre qu’elles n’avaient pas besoin de toute la vérité, seulement assez pour être rassurées.

— Je pensais que ta question serait plus agressive, mais il semblerait que tu aies du bon sens, dit-il.

— Tu me surestimes. Je suis juste lâche.

Elle ne faisait pas preuve de modestie, seulement d’honnêteté. Elle n’avait jamais été quelqu’un de très sociable et avait tendance à garder les autres à distance par peur de leur causer des ennuis. Certains appelleraient cela de la prudence, mais en réalité, ce n’était que de la lâcheté. Sa tendance à trop réfléchir lui causait souvent des difficultés dans ses relations avec les autres. Mais dans cette situation, elle avait le sentiment d’avoir fait le bon choix. Kaoru et elle n’étaient rien de plus que des gêneuses pour lui. Elles devaient faire attention à ne pas dépasser les limites, sans quoi il pourrait se sentir obligé de s’occuper d’elles.

— Je ne suis pas d’accord, mais débattre de ça serait inutile, alors je vais simplement répondre à ta question, dit-il. — Ce que je suis ? Eh bien, s’il existe des choses qui rôdent dans notre monde, alors il est logique qu’il existe aussi des gens pour les traquer. C’est dans cette catégorie que je me situe.

Il disait cela comme si la chose allait de soi. Des monstres comme celui qu’elles avaient vu cette nuit-là devaient être quelque chose d’ordinaire pour lui. Il n’avait pas montré la moindre peur face à la Femme à la bouche fendue, alors il devait avoir une grande expérience dans le combat contre les légendes urbaines.

— Donc tu es une sorte de héros, alors ? demanda Kaoru avec désinvolture.

Il la regarda avec des yeux étrangement doux avant de répondre :

— Comme vous l’avez vu toutes les deux, mon objectif actuel est de traquer les légendes urbaines. Mais je ne me qualifierais pas de héros pour autant, parce que mes raisons sont entièrement personnelles. Il m’arrive même d’accepter de l’argent pour le faire, alors on peut considérer ça comme un travail.

— Euh… c’est-à-dire ?

— Je suis un peu comme un détective. Parfois, je me mêle de certaines affaires de ma propre initiative, et parfois je le fais contre rémunération.

— Ooooh, je vois !

Kaoru hocha la tête avec compréhension.

Il était comme un détective, sauf qu’il s’occupait du surnaturel plutôt que d’enquêtes ordinaires. Contrairement à la police, qui remplissait ses fonctions pour maintenir l’ordre et empêcher les crimes, lui agissait uniquement dans son intérêt personnel. En ce sens, éliminer des légendes urbaines n’était pas un acte héroïque, mais, comme il le disait lui-même, un travail.

Autrement dit, s’il les avait sauvées de la Femme à la bouche fendue, c’était par hasard, il se trouvait simplement déjà sur sa piste. Elles ne pouvaient remercier que leur bonne étoile.

— Mais quand même… j’arrive pas à croire que la Femme à la bouche fendue existe vraiment, lâcha Kaoru avec admiration.

Miyaka était du même avis.

Elle avait passé la majeure partie de sa vie à considérer les légendes urbaines comme de simples histoires inventées, mais après avoir été attaquée par l’une d’elles, elle n’avait plus d’autre choix que d’accepter leur existence. Rien qu’en repensant à cet événement, elle frissonna de peur.

— Moi non plus. Je pensais que les légendes urbaines n’étaient que des histoires inventées.

— Ah. En réalité, la plupart ne sont probablement que cela, dit Jinya.

Après avoir failli être tuée par l’une de ces légendes, Miyaka n’avait aucun doute sur l’existence réelle des légendes urbaines. Pourtant, celui-là même qui les combattait pour gagner sa vie affirmait maintenant le contraire. Déconcertées, les deux filles inclinèrent la tête.

— Les légendes urbaines sont quelque chose de relativement récent, une nouvelle forme d’esprit.

À l’époque où Tôkyô s’appelait encore Edo, des menaces comme les démons, les tengu et les sorcières des montagnes erraient librement dans le monde des humains, mais le passage des époques avait apporté de nombreux changements.

Durant les ères Meiji et Taishô, le Japon adopta des technologies étrangères et accomplit d’importants progrès grâce à une modernisation intensive, ce qui conduisit à la disparition progressive des esprits de l’ancien monde. Les êtres qui rôdaient dans les forêts encore inexplorées et hantaient les ruelles obscures n’avaient plus leur place dans les villes illuminées de l’homme moderne. Mais à partir de l’ère Shôwa, une nouvelle forme d’esprit apparut dans les fissures de la société moderne.

— Et ces nouveaux esprits, ce sont les légendes urbaines ?

— Exactement. Elles ont peut-être commencé comme de simples histoires inventées, mais si suffisamment de gens croient en quelque chose, alors cela acquiert un pouvoir bien réel.

Les esprits pouvaient naître de nombreuses manières. Dans le cas des démons, ils pouvaient être engendrés par l’union de deux démons, par l’agression d’un humain par un démon ou, apparemment, surgir du néant.

— En réalité, je dirais que la plupart des esprits naissent de l’accumulation et de l’union d’émotions humaines négatives. Les légendes urbaines ne font pas exception. Les rumeurs se répandent et sont crues par de nombreuses personnes, faisant naître une peur de l’inconnu. Il n’est pas si absurde de penser que cette peur puisse ensuite donner forme à quelque chose.

Les légendes urbaines avaient peut-être commencé comme des œuvres de fiction, mais si suffisamment de gens craignaient leur existence, elles devenaient alors de véritables esprits.

— Donc toutes ces histoires inventées peuvent devenir réelles ?

— Si elles sont suffisamment convaincantes pour pousser les gens à y croire, alors oui.

Hasshaku-sama, le Kunekune, les appels de Mary-san, Kaijin Answer, il existait de nombreuses légendes urbaines suffisamment célèbres pour être discutées sur les forums en ligne. L’idée qu’elles puissent être réelles était aussi effrayante qu’elle paraissait difficile à croire.

— Duuu coup, l’émission spéciale NNN et la Femme à la bouche fendue, c’est un peu des monstres modernes nés parce que les gens croient en eux ? demanda Kaoru.

Jinya fronça les sourcils. Miyaka s’inquiéta un instant, se demandant si elles n’avaient pas posé une question qu’elles n’auraient pas dû, mais ce n’était heureusement pas le cas.

— Désolé, mais c’est quoi cette… émission spéciale NNN dont tu parles ? demanda Jinya avec une pointe d’embarras.

— Hein ? Tu connais pas ?

Kaoru avait l’air surprise. Comme elle n’était pas très douée pour expliquer les choses, Miyaka intervint et précisa qu’il s’agissait d’une légende urbaine qui avait fait sensation sur Internet pendant un temps.

— Ah… Internet.

Sa réponse maladroite en disait long à elle seule.

— Tu n’es pas très doué avec les ordinateurs ? demanda Miyaka.

— Le petit-fils d’une famille que je connais m’a déjà montré comment jouer à ce jeu avec le plombier en rouge qui entre dans des tuyaux et ramasse des pièces, répondit-il.

Cela ressemblait fortement à quelqu’un qui parlait d’une console Nintendo. Il se racla la gorge, visiblement gêné par son ignorance.

— Cette émission spéciale NNN dont vous parlez est probablement une histoire devenue réelle après avoir été crue par un grand nombre de personnes, comme je l’ai expliqué. Mais la Femme à la bouche fendue que nous avons rencontrée était un peu différente.

Le regard dans ses yeux changea.

— C’était une légende urbaine fabriquée. Non pas quelque chose ayant pris forme naturellement, mais un monstre créé intentionnellement.

La lueur du soir se rapprochait lentement de la nuit, et le vent se fit légèrement plus frais. Miyaka ne parvint pas à comprendre immédiatement ses paroles. L’idée que quelqu’un puisse vouloir créer quelque chose d’aussi terrifiant que la Femme à la bouche fendue semblait absurde, mais l’intensité qu’il dégageait lui faisait comprendre qu’il ne plaisantait pas.

— En ce moment, j’essaie de retrouver celui qui l’a créée.

Un frisson parcourut l’échine de Miyaka. L’existence même de ces horribles légendes urbaines était déjà suffisamment effrayante, mais elle trouvait encore plus terrifiante l’idée que quelqu’un fabriquait délibérément ces monstres, quelqu’un qui vivait dans sa ville.

Le lycée de la rivière Modori se trouvait sur une colline. Depuis le toit, on pouvait voir Kadono dans son ensemble. La ville brillait magnifiquement sous la lumière du soir, mais elle lui parut soudain étrangère.

— Je pense que ça couvre l’essentiel. Je suis un chasseur d’esprits. Quelqu’un crée des monstres issus de légendes urbaines, et mon objectif actuel est de les éliminer. Voilà les principales choses à retenir.

Jinya semblait déjà prêt à mettre fin à la conversation.

Miyaka reprit ses esprits et remarqua à quel point il paraissait peu enthousiaste. C’était comme s’il éprouvait un profond mépris pour cette personne qui créait de véritables légendes urbaines dans l’ombre. Son anxiété diminua légèrement. La conversation terminée, un silence s’installa entre eux. Avec hésitation, Miyaka prit la parole.

— Euh… Merci, Jinya-kun.

Il n’avait aucune obligation d’entrer dans autant de détails, et pourtant il avait pris du temps pour elles malgré tout, alors elle le remercia. Kaoru suivit son exemple et s’inclina brièvement.

— Merci.

— Vous n’avez pas besoin de me remercier. J’ai accepté votre considération de tout à l’heure et je vous ai caché une bonne partie de la vérité. À vrai dire, être remercié me met plutôt mal à l’aise.

— Mais tu nous as dit bien plus de choses que ce à quoi je m’attendais, répondit Miyaka.

Même s’il leur cachait certaines choses, elle avait le sentiment qu’il avait été honnête dans ce qu’il avait accepté de partager. Il restait quelqu’un dont il fallait se méfier, mais sa sincérité avait malgré tout transparu. C’était pour cette raison qu’elle l’avait remercié du fond du cœur.

— Attends, Kadono-kun, tu nous as menti ? demanda Kaoru.

— Je n’ai pas menti. J’ai simplement gardé certaines choses pour moi. Alors épargnez-moi votre gratitude. De toute façon, je devais avoir cette conversation avec vous tôt ou tard, pour mon propre bien.

Miyaka se demanda ce qu’il voulait dire par là, mais elle obtint rapidement sa réponse.

— Imaginez ma surprise lorsque, en enquêtant sur plusieurs meurtres, je suis tombé sur des gamines parties se promener la nuit sans la moindre prudence. Je pourrais tout aussi bien les laisser dans l’ignorance des dangers de la nuit, mais il est bien plus efficace de leur faire un peu peur afin qu’elles restent sages d’elles-mêmes.

En y repensant, Kaoru avait rencontré la Femme à la bouche fendue parce qu’elle traînait dehors tard le soir après être sortie s’amuser en ville. Elle connaissait également les récents meurtres. Il avait probablement décidé de leur parler dans l’espoir qu’elle soit moins imprudente à l’avenir.

Kaoru donna un coup de coude dans le flanc de Miyaka.

— Je crois qu’il parle de toi, Miyaka-chan.

— Il parle clairement de toi, Kaoru.

— En réalité, je faisais référence à vous deux.

Chacune essayait de rejeter la faute sur l’autre, mais pour lui, elles étaient toutes les deux aussi responsables.

— Azusaya, je comprends que tu sois jeune et que tu aies envie de rester dehors tard. Et toi, Himekawa, il serait malvenu de te reprocher de t’inquiéter pour ton amie. Mais les choses ne sont plus très sûres ces derniers temps. Vous me rendriez service toutes les deux en restant chez vous la nuit.

— Nous sommes désolées. On ne recommencera plus, dirent-elles en chœur.

Au final, s’il leur avait révélé autant de choses, c’était apparemment parce qu’il s’inquiétait pour elles.

— Merci. Et tant que vous y êtes, essayez d’éviter les endroits autour desquels circulent d’étranges rumeurs, et transmettez-moi ces rumeurs si vous en entendez. Faites ça, et nous serons quittes.

Les légendes urbaines n’étaient plus de simples histoires. Si on les laissait faire, elles pouvaient devenir dangereuses. Dans ce cas, il était logique que les filles viennent voir Jinya si elles entendaient parler de l’une d’elles.

Peut-être était-ce là la véritable raison de sa franchise, faire d’elles des sources d’informations pratiques.

— Donc tu veux qu’on te prévienne si on entend des rumeurs importantes parmi les filles ? demanda Kaoru pour s’en assurer.

— Exactement. Les informations circulent vite entre les filles. J’attends beaucoup de vous deux. Mais n’essayez surtout pas d’enquêter par vous-mêmes.

— Tu n’as pas à t’inquiéter pour ça, répondit Miyaka.

Elle n’avait aucune envie de se faire attaquer une seconde fois par un monstre. Certaines choses valaient mieux être laissées aux spécialistes. Leur discussion terminée, ils quittèrent ensemble le lycée. Le soleil avait complètement disparu derrière l’horizon.

— Je vous ai retenues tard. Laissez-moi vous raccompagner toutes les deux.

— Merci encore, dit Miyaka.

Elle n’avait aucune envie de rentrer seule, surtout après cette conversation inquiétante. Sa présence était rassurante.

— Puisqu’on y est, on pourrait passer quelque part ? On va être dans la même classe toute l’année, alors autant apprendre à mieux se connaître ! lança Kaoru.

Même après une mise en garde aussi sérieuse, elle voulait encore aller traîner dehors à cette heure-ci. Miyaka allait justement la réprimander lorsque, contre toute attente, Jinya accepta.

— Ça devrait aller pour cette fois. Si cela vous convient, bien sûr, dit-il en regardant Miyaka.

Peut-être se montrait-il un peu indulgent avec Kaoru parce qu’elle ressemblait à cette ancienne connaissance. Miyaka était quelque peu réticente à suivre le mouvement, mais elle finissait toujours par céder aux caprices de Kaoru.

Au final, tous les trois passèrent un moment dans la galerie commerçante près de la gare avant de rentrer chez eux.

Les démons ne pouvaient pas mentir, et Jinya était donc resté parfaitement honnête tout au long de ses explications. Mais il avait malgré tout dissimulé plusieurs choses.

La première était l’existence de Magatsume.

En tant qu’Itsukihime, Himekawa Miyaka n’était pas totalement étrangère au conflit opposant Jinya à Magatsume. Le moment viendrait peut-être où il devrait lui révéler ce qui se tramait réellement, mais ce moment n’était pas encore arrivé. Il n’avait aucune raison urgente d’en parler pour l’instant, puisque Magatsume et les légendes urbaines contrefaites n’avaient absolument aucun lien entre elles. Magatsume n’avait d’ailleurs encore entrepris aucun mouvement et, si ce que Nanao lui avait dit durant l’ère Shôwa était vrai, elle n’agirait pas avant l’année suivante. Pour le moment, Jinya préférait laisser Miyaka en dehors de ce conflit.

Mais il y avait encore une autre chose qu’il lui avait cachée. Il poursuivait bel et bien la personne qui créait ces légendes urbaines contrefaites, mais il avait volontairement évité de préciser qu’il avait déjà une idée de son identité. Ces esprits naissaient de l’accumulation d’émotions négatives. Et Jinya ne connaissait qu’une seule personne capable de manipuler les émotions et de les utiliser pour matérialiser quelque chose de physique.

— Tu es toujours aussi abject… murmura-t-il.

Les filles marchaient devant lui et ne l’entendirent pas. Elles ne remarquèrent pas non plus la dureté de son regard.

 

***

 

Kaoru entra en classe pleine d’énergie le lendemain matin, probablement grâce aux sucreries qu’ils avaient achetées sur le chemin du retour. Contrairement à Miyaka, Kaoru était quelqu’un d’extrêmement sociable et avait déjà appris à connaître ses camarades de classe, même ceux qu’elle ne connaissait pas du tout auparavant. Miyaka admirait secrètement le naturel avec lequel son amie allait vers les autres.

— Bonjour, Miyaka-chan.

— Bonjour, Kaoru.

Miyaka était arrivée la première et discutait avec l’une des rares nouvelles amies qu’elle s’était faites, une fille nommée Nekune Kumiko, qui ne semblait pas se formaliser de son côté un peu sec.

— Vous parlez de quoi ? demanda Kaoru en les rejoignant, insufflant aussitôt plus d’animation à la conversation.

— Je racontais à Hime-chan que je l’avais vue avec un garçon de notre classe ! dit Kumiko avec enthousiasme.

Malheureusement, il n’y avait rien de particulièrement intéressant derrière cette histoire. Après être repartis de la gare la veille, ils avaient raccompagné Kaoru, puis Jinya avait ensuite accompagné Miyaka jusqu’à chez elle. Kumiko les avait simplement aperçus à ce moment-là.

— Ce n’est pas du tout ce que tu imagines. On est juste rentrés ensemble, dit Miyaka.

— Vraiment ? Aah, moi qui pensais que tu connaissais bien Jinjin.

Kumiko gonfla les joues d’un air boudeur. Sa façon de parler était un peu étrange.

— Pourquoi ? Tu aimerais que ce soit le cas ?

— Oui. Il me fait un peu peur. Je me disais que tu pourrais peut-être me dire quel genre de personne il est.

Jinya avait effectivement un visage intimidant, mais ce n’était pas l’impression qu’elle semblait vouloir exprimer.

Et puis, n’était-elle pas déjà en bons termes avec lui par l’intermédiaire de Tôdô Natsuki ?

— Puisqu’on parle de garçons, j’ai remarqué que tu étais proche de Tôdô-kun. Vous sortez ensemble ? demanda Miyaka, changeant de sujet pour aborder quelque chose qui l’intriguait depuis un moment.

— Pas du tout. Nakki est juste un ami d’enfance.

Tous les deux semblaient pourtant plus proches que la plupart des couples, mais apparemment il n’y avait rien de ce genre entre eux. Miyaka se demandait toujours ce qui pouvait rendre Kumiko aussi méfiante envers Jinya, mais elle n’avait pas envie de gâcher l’ambiance en posant la question. De toute façon, parler de garçons et de relations amoureuses n’était pas vraiment son fort non plus.

— Bon, eh bien voilà, conclut-elle d’un ton un peu forcé pour mettre fin au sujet.

— Ouais. Parlons d’autre chose. Genre…

Kumiko comprit les intentions de Miyaka et commença à réfléchir à un nouveau sujet.

Les jours précédant la rentrée avaient été mouvementés, mais Miyaka était heureuse de s’être fait une nouvelle amie avec qui elle pouvait parler normalement. Elle attendit tranquillement que Kumiko poursuive.

— Oh ! Vous avez entendu ? Apparemment, le Manteau Rouge aurait été aperçu récemment.

Mais ce calme disparut aussitôt lorsqu’une nouvelle légende urbaine fut évoquée. Le visage de Miyaka se figea immédiatement.

— Euh… quelque chose ne va pas ? demanda Kumiko avec surprise, mais Miyaka était trop agitée pour répondre.

Elle secoua rigidement la tête comme une machine rouillée, puis tourna un regard sombre vers Kaoru, qui affichait une expression similaire.

— …Miyaka-chan, Kadono-kun est déjà arrivé ?

— Je ne l’ai pas vu.

— Alors peut-être plus tard…

— Ouais.

Comme la Femme à la bouche fendue, le Manteau Rouge était une célèbre légende urbaine concernant une entité dangereuse qui assassinait ses victimes. Et apparemment, des apparitions avaient récemment été signalées.

L’ambiance jusque-là agréable disparut aussitôt tandis que les deux filles baissaient la tête.

 

LE MANTEAU ROUGE

 

Très répandue au début de l’ère Shôwa, la légende du Manteau Rouge parlait d’un homme mystérieux vêtu d’une cape rouge. On disait qu’il enlevait les enfants sur le chemin du retour de l’école, avant de les tuer. La peur suscitée par cette légende urbaine avait autrefois atteint un tel niveau que la police avait été forcée d’intervenir.

Cette légende trouvait son origine dans une affaire bien réelle, connue sous le nom des meurtres du Boucher à la couverture bleue.

Une nuit enneigée, un homme enveloppé dans une couverture bleue entra dans un magasin et déclara :

— Votre tante s’est effondrée. Venez vite avec moi.

Le gérant, première victime de l’affaire, le suivit.

L’homme à la couverture bleue se rendit ensuite au domicile du gérant. Par une habile tromperie, il attira la mère de celui-ci à l’extérieur, puis revint une heure plus tard pour emmener également son épouse.

Enfin, il se rendit chez les voisins qui gardaient la fille du gérant. L’homme multiplia les prétextes pour qu’on la lui confie, mais les voisins refusèrent et il finit par repartir à contrecœur. Ils le regardèrent s’éloigner en se demandant ce qui était en train de se passer.

Les corps des trois personnes ayant suivi cet homme furent découverts un à un le lendemain matin. Finalement, le coupable ne fut jamais retrouvé, et l’affaire ne fut jamais élucidée. Mais le plus troublant vint ensuite.

Le meurtrier devint connu sous le nom du Boucher à la couverture bleue, et l’affaire acquit une grande notoriété lorsque les témoignages directs d’un procureur furent publiés dans un ouvrage intitulé Regard sur le crime, quelques années après la guerre.

L’auteur avait certainement consulté les informations détenues par la police à l’époque, mais à la suite d’une erreur, le livre indiquait que la couverture de l’homme était rouge, et non bleue.

L’étrange affaire fut plus tard adaptée en roman, où la couverture fut transformée en manteau pour des raisons de mise en scène. Le coupable n’y était également plus présenté comme un simple assassin, mais comme un maniaque meurtrier et kidnappeur, entre autres. D’autres événements réels, notamment la tentative de coup d’État du 26 février, durant laquelle les officiers insurgés portaient des manteaux rouges, auraient également contribué à donner naissance à l’histoire du Manteau Rouge.

Le Manteau Rouge de la légende urbaine était un individu dangereux qui enlevait des enfants, généralement des filles, avant de les tuer. Selon certaines théories, le Manteau Rouge pourrait être une sorte de vampire.

À noter que la version du Manteau Rouge apparaissant dans les toilettes des écoles et demandant : « Tu préfères les manteaux rouges ou les manteaux bleus ? » était une histoire complètement différente. Cette légende urbaine était appelée « Manteau Rouge Manteau Bleu » et était considérée comme une simple variante dérivée de la légende du Manteau Rouge. Cependant, le choix entre le rouge et le bleu existait déjà dans l’histoire originale : Choisir le rouge signifiait être poignardé jusqu’à se retrouver couvert de sang ; choisir le bleu, être vidé de son sang jusqu’à ce que le visage vire au bleu.

La légende urbaine du Manteau Rouge existait depuis si longtemps qu’elle avait donné naissance à de nombreuses autres variantes, comme « Papier rouge ou papier bleu » ou encore « Gilet Rouge ».

Les histoires de fantômes se déroulant dans les écoles reprenaient souvent ce thème du choix entre le rouge et le bleu.

Au bout du compte, qu’il soit décrit comme un vampire, un meurtrier ou quelque chose d’entièrement différent, le Manteau Rouge restait une légende urbaine célèbre pour terroriser les jeunes filles.

 

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