SotDH T12 – CHAPITRE 2 PARTIE 1
Une Rentrée d’Avril Douce-Amère (1)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Tôdô Natsuki entra au lycée de la rivière Modori ce printemps-là.
Lui et ses parents avaient déménagé dans la préfecture de Hyôgo, mais il avait grandi à l’origine à Shibuya, à Tôkyô. Là-bas, sa famille dirigeait le cinéma Koyomiza, dont l’histoire remontait jusqu’à l’ère Taishô. Son grand-père était le frère cadet de Tôdô Jingo, et il était l’arrière-petit-fils de Yoshihiko et Kimiko. Par conséquent, il avait vécu sous le même toit que des démons comme Izuchi et Ryuuna. Mais son père travaillait comme simple employé de bureau et dut déménager pour des raisons professionnelles. Sa mère était contre l’idée que la famille vive séparée, alors toute la famille s’installa à Kadono.
Peut-être parce qu’il avait grandi entouré d’esprits, Natsuki avait tendance à se retrouver entraîné dans des rencontres avec le surnaturel. Il ne descendait pas d’une lignée de chasseurs d’esprits et ne connaissait aucune technique pour repousser ces êtres malveillants, mais jusqu’à présent, il s’en était malgré tout tiré sans trop de dommages.
Sa famille disait que c’était parce qu’il avait le don de savoir quand abandonner, une aptitude qu’il avait développée à force de voir autant d’esprits. Il devait reconnaître qu’ils n’avaient pas tort. Son intuition était plutôt affûtée lorsqu’il s’agissait de ce genre de chose. Il lui arrivait parfois de sentir instinctivement qu’il devait rester loin de quelque chose.
Bien sûr, il fallait aussi préciser qu’il entretenait depuis longtemps des liens étroits avec les légendes urbaines.
— Bonjour, grand frère.
Le matin de sa rentrée, Rika, sa petite sœur de deux ans sa cadette, vint le réveiller. Même s’ils n’étaient pas liés par le sang, elle se montrait assez peu réservée avec lui et s’accrochait souvent à son dos. Cette habitude enfantine lui était restée même après son entrée au collège.
Aujourd’hui encore, elle resta agrippée à son dos pendant qu’il se dirigeait vers le salon.
— Je suis juste derrière toi, là, dit-elle d’une voix inquiétante.
— Tu ne crois pas qu’il serait temps d’arrêter avec ça ?
— Hors de question. C’est mon truc ! le taquina-t-elle.
Inutile de préciser que ses liens avec elle impliquaient fortement une légende urbaine. Quand il arriva dans le salon, sa mère avait préparé le petit-déjeuner : maquereau salé, soupe miso, épinards bouillis et deux tranches d’omelette roulée. Elle avait préparé ses plats préférés aujourd’hui, probablement pour le motiver pour son premier jour de lycée.
— Quelque chose ne va pas, Rika ? Tu as l’air plus en forme que d’habitude.
— Ah bon ?
Sa petite sœur mangeait avec plus d’entrain qu’à l’ordinaire, et elle lui lançait même de temps à autre des regards accompagnés d’un sourire malicieux.
Son attitude le laissait perplexe, mais il devait y aller. Il continua tranquillement son petit-déjeuner, en savourant chaque bouchée, puis vida son thé avant de se lever.
— Bon, peu importe. J’y vais.
— Fais attention. Profite bien de ton premier jour de lycée, dit sa mère.
Il sentit un regard le suivre dans son dos, mais il ne voulait pas faire attendre son amie trop longtemps.
Vêtus d’un uniforme flambant neuf, les élèves avançaient nerveusement sur le chemin encore inconnu menant au lycée. L’entrée au lycée apportait avec elle autant d’excitation que d’inquiétude, dessinant sur leurs visages des expressions à la fois joyeuses et tendues. Natsuki ne faisait pas exception.
— Toi et moi, ça fait vraiment une éternité qu’on est ensemble, hein.
— Pas vrai ? Maintenant, il ne reste plus qu’à tomber encore dans la même classe pour continuer notre série.
— Ouais, ce serait bien.
— Tiens donc, pour une fois que tu es honnête ?
À ses côtés marchait Nekune Kumiko, son amie de longue date. C’était la première amie qu’il s’était faite après son installation à Kadono. Malgré leur différence de sexe, ils étaient assez proches pour s’appeler par des surnoms, « Miko » et « Nakki ». Ils avaient été dans la même classe chaque année durant l’école primaire et le collège, et entraient maintenant dans le même lycée.
Le fait qu’ils aient réussi à rester amis tout ce temps tenait en partie à la chance, mais aussi aux efforts qu’ils avaient fournis pour que cela fonctionne. Natsuki avait rencontré Kumiko lorsqu’il était encore à l’école primaire. Le lendemain de son arrivée à Kadono, il était sorti explorer les environs et jouer dans la ville, mais on l’avait retrouvé plus tard inconscient au bord de la route.
« J’AI VU QUELQUE CHOSE D’ÉTRANGE. » Après avoir été transporté à l’hôpital, il avait répété ces mots dans son délire, avant de se rétablir brusquement une semaine plus tard. Ses parents s’en étaient réjouis, mais lui-même restait troublé de ne garder aucun souvenir de ce qui s’était passé. Il apprit par la suite que celle qui l’avait trouvé était Kumiko. C’est ainsi que les deux étaient devenus amis.
Ses souvenirs de cette époque s’étaient presque entièrement effacés, mais il se rappelait une chose : ce qui l’avait plongé dans ce délire avait été provoqué par sa rencontre avec Nekune Kumiko. Pourtant, il avait fait semblant de l’ignorer et était quand même devenu son ami.
L’automne était encore loin, et les ginkgos bordant le chemin de l’école n’avaient rien de remarquable. Malgré cela, ils lui semblaient tout de même particuliers, probablement parce que l’enthousiasme et la nervosité étaient à leur comble en ce premier jour dans un nouvel établissement.
Kumiko trottina devant lui comme si elle dansait, puis tourna sur elle-même pour regarder Natsuki. Ses cheveux doux et légers étaient soigneusement coupés juste au niveau des épaules. Un jour, il lui avait dit que ses cheveux mi-longs lui allaient bien, mais elle l’avait repris en riant, affirmant que ce n’était pas du mi-long, mais un carré long naturel.
— Quelque chose ne va pas, Nakki ?
— Non, rien. Le trac, sans doute.
— En même temps, on entre dans un nouvel établissement. Oh, j’ai croisé Rika-chan l’autre jour. Elle a dit qu’elle irait dans le même lycée que toi quoi qu’il arrive.
— Que veux-tu que je dise ? Elle tient vraiment à rester accrochée à mon dos où que j’aille.
Il ignorait si Rika faisait cela volontairement ou instinctivement, mais il la laissait faire malgré tout, en se disant que ce n’était qu’un comportement de petite sœur.
— Pourquoi Rika-chan est autant obsédée par toi, au fait ? Elle n’avait pas un côté un peu méchant quand tu étais au collège ?
— Qui sait ? Peut-être qu’elle avait juste envie que les choses redeviennent comme avant. Il s’est passé beaucoup de choses.
— …Il s’est passé beaucoup de choses, hein ?
Kumiko fredonna joyeusement en continuant d’avancer. Beaucoup de choses s’étaient également produites entre elle et Natsuki, mais cela ne semblait pas particulièrement la préoccuper. Elle murmura :
— On peut trouver des gens comme nous n’importe où, j’imagine.
Il fit semblant de ne pas l’avoir entendue.
Natsuki connaissait la raison de ce qui lui était arrivé durant son enfance : il avait rencontré le Kunekune.
Le Kunekune était une légende urbaine apparue sur Internet aux alentours de 2003. Contrairement à la plupart des légendes urbaines, celle-ci possédait un point d’origine clair : une histoire de fantôme fictive publiée en ligne sur un forum.
Le Kunekune était une mystérieuse entité blanche, ou parfois noire, qui se tortillait d’une manière inhumaine.
On pouvait l’observer de loin sans danger, mais si quelqu’un regardait le Kunekune suffisamment attentivement et commençait à comprendre ce qu’il était réellement, son esprit commençait à s’effondrer.
Beaucoup considéraient qu’il s’agissait de l’une des légendes urbaines les plus mortelles, capable de briser mentalement quelqu’un rien qu’en étant observée.
Il existait de nombreuses théories sur ce que pouvait réellement être le Kunekune. Certains pensaient qu’il ne s’agissait en réalité que d’un épouvantail agité par le vent. D’autres disaient que c’était un dieu-serpent, conformément aux croyances populaires des villages agricoles. D’autres encore le considéraient comme une sorte de yokai. Il existait aussi des théories affirmant qu’il s’agissait d’un double, d’une hallucination, d’un phénomène naturel pris à tort pour du surnaturel, et bien d’autres encore. Il y avait même une théorie selon laquelle le Kunekune était en réalité l’observateur lui-même. Tout cela ne restait cependant que des théories.
Mais il était vrai que quelque chose avait affecté l’esprit de Natsuki durant son enfance et l’avait conduit à l’hôpital. Il était également vrai qu’il s’était mystérieusement rétabli pour découvrir soudainement Nekune Kumiko à ses côtés. En mettant bout à bout ces éléments, il pouvait facilement deviner sa véritable identité, mais il n’avait pas peur d’elle, et ce n’était pas parce qu’une partie de son esprit était encore brisée.
Il appréciait simplement le temps qu’il passait avec elle.
Alors il avait décidé de faire semblant de ne pas avoir compris ce qu’elle était. Il avait le sentiment qu’elle disparaîtrait si elle l’apprenait un jour, comme la grue dans cet ancien conte populaire.
À un moment donné, Kadono était devenue un endroit où les légendes urbaines prenaient vie. Et en tant que quelqu’un ayant grandi entouré d’esprits et ayant tendance à se retrouver impliqué dans le surnaturel, Natsuki ne cessait de tomber sur ces légendes urbaines devenues réelles.
— Ah oui. Ton Jii-chan commence aussi les cours ici, pas vrai ? demanda soudainement Kumiko.
— Ouais.
L’arrière-grand-mère de Natsuki, qu’il appelait affectueusement « mamie », avait autrefois été une noble durant l’ère Taishô.
Dans sa jeunesse, elle avait probablement été le genre de dame aisée calme et réservée, et cela se voyait encore malgré son grand âge. Son garde du corps de l’époque, Jinya, devait lui aussi entrer au lycée de la rivière Modori ce printemps-là.
Si Jinya entrait dans ce lycée pour de nombreuses raisons, l’une des principales était que Natsuki lui-même l’avait demandé. Sa vive intuition lui disait que quelque chose n’allait vraiment pas à Kadono, mais comme il était incapable d’y faire quoi que ce soit lui-même, il avait demandé l’aide du cinéma Koyomiza. Jinya s’était alors empressé de venir intégrer le lycée, précisément l’endroit qui inquiétait le plus Natsuki.
Après la cérémonie de rentrée, ils apprirent dans quelles classes ils seraient affectés. Par chance, ou peut-être était-ce inévitable, Natsuki et Kumiko furent placés dans la même salle. Heureux de pouvoir passer une année de plus ensemble, ils entrèrent dans la salle de la classe de 2nde C, mais Natsuki fut pris au dépourvu par ce qui l’y attendait.
— Enchanté. Je m’appelle Kadono Jinya. J’espère que nous passerons une bonne année ensemble.
La première personne qu’il trouva dans sa classe fut Jinya, qui se présenta comme s’il s’agissait de leur toute première rencontre. Natsuki ne savait pas comment réagir à cette plaisanterie après tant d’années.
— Oh, euh, enchantée. Moi, c’est Nekune Kumiko… Hein, Nakki ? C’est quoi cette tête ?
Kumiko répondit joyeusement aux salutations de Jinya, mais les yeux de Natsuki étaient écarquillés.
— Jii-chan ? Mais qu’est-ce que tu fais ici ? demanda-t-il.
— Comment ça ? Je t’avais pourtant dit à l’avance que je venais. Et puisqu’il se trouve que nous allons être camarades de classe cette année, je me suis dit que je pouvais au moins passer par les présentations.
— Euh, oui. Je savais que tu venais. Je pensais juste pas qu’on serait dans la même classe.
— Je suis surpris moi aussi.
Natsuki était décontenancé, mais également soulagé. Au moment où il avait vu Jinya, cette sensation oppressante avait disparu. Cela prouvait qu’il y avait quelque chose dans ce lycée, quelque chose qui se méfiait d’un démon aguerri comme Jinya.
— Je suis passé chez toi hier, mais seule Rika était là, dit Jinya. —Pourtant, je pensais lui avoir demandé de te prévenir de mon arrivée…
— Elle ne m’a rien dit du tout. Ah… je comprends maintenant. Si elle était de bonne humeur ce matin, c’est parce qu’elle t’a vu.
Rika appréciait beaucoup Jinya, qui la traitait comme un membre de la famille malgré l’absence de lien de sang avec les Tôdô, et Natsuki lui-même était très proche de lui. Ayant vécu à Tôkyô jusqu’à l’âge de sept ans, Natsuki avait souvent été gardé par cet homme étrange âgé de plus d’un siècle. Lorsqu’il retournait à Tôkyô pendant les longues vacances, il essayait encore de passer du temps avec Jinya et d’écouter ses histoires. Il savait que Jinya était un démon, mais il l’aimait autant que s’il avait été son véritable grand-père. Pourtant, le voir ici, vêtu d’un uniforme de lycéen et dans la même classe que lui, rendait la situation d’autant plus étrange.
— Jinjin, tu connais Nakki ? demanda Kumiko.
— …« Jinjin » ?
Jinya marqua une pause avant de répondre à sa question.
— Oui. C’est une sorte de parent éloigné. Nous vivions ensemble à Tôkyô. Je lui ai même changé ses couches.
— Oh, raconte-moi tout.
Jinya connaissait beaucoup d’autres secrets embarrassants que Natsuki aurait préféré cacher à son amie, comme le fait qu’il avait fait pipi au lit jusqu’à ses six ans ou qu’il avait piqué une énorme crise parce qu’il ne voulait pas quitter Tôkyô.
— Euh, Jii-chan, je ne pense pas qu’on ait besoin de…
— Je suis sûr que tu as beaucoup de choses à raconter. Allons nous asseoir là-bas.
Natsuki tenta d’arrêter ça, mais Kumiko l’ignora et poussa Jinya dans le dos vers quelques bureaux. Jinya, un homme assez puissant pour combattre toutes sortes de monstres, était bien trop faible face aux souhaits des jeunes pour leur dire non.
— Ne t’inquiète pas. Je ne raconterai rien qui puisse vraiment te causer des problèmes, murmura-t-il à Natsuki.
Natsuki fut soulagé, mais ce sentiment disparut aussitôt lorsque le regard de Jinya devint sérieux.
— C’en est une ?
Impossible de le cacher. Jinya avait immédiatement compris que Kumiko était une légende urbaine.
— …Oui. Mais elle ne représente aucun danger.
— Je vais te croire sur parole.
Apparemment convaincu qu’elle ne présentait pas de menace particulière, Jinya ne montra lui-même aucune hostilité.
— Mais cette ville est devenue étrange dernièrement. Beaucoup d’endroits dégagent une mauvaise impression.
Toutes les légendes urbaines n’étaient pas des entités dangereuses comme la Femme à la bouche fendue. Il y en avait qui, comme Kumiko, vivaient parmi les humains, ainsi que d’autres qui étaient inoffensives tant qu’on les laissait tranquilles. Mais récemment, il y avait eu beaucoup d’endroits dont Natsuki avait trop peur pour même s’en approcher.
— …En effet.
Jinya le ressentait peut-être lui aussi. Son regard était bien trop imposant pour une salle de classe.
***
Dix jours passèrent rapidement après la rentrée. Les journées d’orientation étaient terminées, et les élèves commençaient à suffisamment s’habituer au rythme des cours pour prêter davantage attention à ce qui les entourait.
Himekawa Miyaka balaya sa classe du regard. Elle aperçut ici et là des visages familiers de son collège, ainsi que quelques adversaires qu’elle avait affrontés lorsqu’elle faisait partie du club de basket. Mais plus de la moitié des élèves lui étaient complètement inconnus. Il y avait même pas mal de personnes avec lesquelles elle ne s’était jamais vraiment mêlée au collège.
Heureusement, Kaoru et quelques connaissances de son club de basket étaient là, si bien qu’elle n’était pas seule dans sa classe.
Elle s’était assise pour déjeuner avec Kaoru, qui la vit regarder autour d’elle et demanda :
— Tu regardes quoi ?
— Rien, c’est juste que… je suis encore en train de m’habituer.
Kaoru, qui n’avait déjà pas un tempérament timide à la base, s’était rapidement adaptée à la vie au lycée et ne pouvait pas vraiment comprendre ce qu’elle ressentait.
— Ah, d’accord. Y a vraiment de tout au lycée, hein ?
Le regard de Miyaka s’était posé sur un groupe de filles qu’on pouvait qualifier de voyantes. Elles portaient leurs jupes courtes, se maquillaient discrètement, décoraient leurs ongles, portaient leur uniforme de façon négligée et le couvraient d’accessoires. Le lycée de la rivière Modori possédait plus d’installations que les autres lycées du secteur, mais il n’était particulièrement réputé ni pour le sport ni pour les études. C’était probablement pour cette raison que le règlement y était suffisamment souple. C’était peut-être même pour cela que ces filles avaient choisi cet établissement.
— Oh là là. Aki, c’est le nouveau vernis ?
— Tu l’as remarqué ? C’est la nouvelle couleur du printemps. Ça me va bien, non ?
Celle qui se démarquait le plus dans le groupe était sa meneuse, une fille appelée Aki. Ses cheveux étaient teints d’un brun lumineux et attachés sur le côté par un ruban, et son maquillage n’était pas trop voyant. Elle ressemblait parfaitement à une lycéenne branchée[1] typique. Le téléphone à clapet qu’elle tenait en main était couvert de bijoux fantaisie et décoré de nombreuses breloques représentant des animaux comme des chiens et des chats, ce qui lui donnait l’air particulièrement lourd. Sa jupe était évidemment portée courte, et quelques boutons de son chemisier étaient défaits.
— Momoe Moe-san est jolie, hein, dit Kaoru.
Momoe Moe était le véritable nom de cette fille flamboyante. Aki n’était qu’un surnom. Lorsqu’elle s’était présentée à la classe le premier jour, elle avait demandé à tout le monde de l’appeler Aki. Elle semblait avoir du mal avec le côté excessivement mignon de son vrai prénom, moe étant un autre mot pour dire « mignon », allant même jusqu’à déclarer qu’elle frapperait quiconque l’appellerait Moe-chan.
— Je la comprends un peu quand elle dit qu’elle a honte de son prénom, murmura Miyaka.
— Vraiment ? Pourtant, ton prénom est super joli, Miyaka-chan.
— Merci, mais c’est justement un peu le problème.
Le prénom de Miyaka était composé de trois kanjis, ceux de « beauté », « nuit » et « parfum ». C’était un prénom voyant, au même niveau que Momoe Moe, sans même parler du fait que son nom de famille, Himekawa, contenait le kanji signifiant « princesse ».
Miyaka n’en voulait pas à ses parents de lui avoir donné un prénom aussi tape-à-l’œil, mais elle avait l’impression de ne pas être à la hauteur de l’image qu’il renvoyait.
Elle détourna le regard et aperçut quelques duos garçon-fille déjà proches alors que seulement dix jours s’étaient écoulés depuis la rentrée.
Le premier était Tôdô Natsuki et Nekune Kumiko. Une fille qui fréquentait leur collège lui avait raconté qu’ils étaient amis d’enfance et proches depuis l’école primaire.
Apparemment, ils n’étaient rien de plus, ils ne sortaient pas ensemble, mais ils semblaient malgré tout très proches. Ils semblaient également bien connaître Kadono Jinya. Miyaka le voyait souvent discuter avec eux.
Elle les regardait distraitement lorsqu’un bruit retentit brusquement dans la salle de classe.
— Whoa. Ça va, Mai ?
— O…oui. Désolée, Yanagi-kun.
— C’est bon, j’ai l’habitude.
Une fille avait trébuché contre un pied de chaise et avait failli tomber, mais un garçon l’avait rattrapée. Le garçon s’appelait Tomishima Yanagi, et la fille Yoshioka Mai. Eux aussi semblaient assez proches.
— Sérieux… Tu devrais faire plus attention où tu mets les pieds.
— D…désolée.
— Je suis pas en colère, mais fais quand même attention.
Tomishima donna un léger coup de poing sur la tête de Yoshioka, ressemblant davantage à un grand frère qu’à un petit ami ou quoi que ce soit de ce genre. Miyaka était désormais habituée à voir ce genre d’échanges entre eux, Yoshioka, timide et un peu maladroite, faisait une erreur quelconque, puis… Tomishima l’encourageait ensuite.
— Allez, relève la tête. Oh, je sais. Et si on passait quelque part en rentrant ?
— Mais tu n’as pas entraînement de foot ?
— Je t’ai dit que je comptais pas continuer au lycée.
Yoshioka Mai était une fille menue et soignée portant des lunettes.
Elle portait l’uniforme réglementaire exactement comme il devait l’être et ne se teignait pas les cheveux, ne portait pas d’accessoires ni rien de ce genre.
Elle ne se maquillait pas non plus, pas même du baume à lèvres.
Ses cheveux noirs, assez courts, semblaient soigneusement entretenus, ce qui montrait qu’elle faisait tout de même attention à son apparence. Elle n’était simplement pas du genre à se mettre en valeur. Timide, elle gardait souvent les yeux baissés, l’exemple typique de l’élève discrète.
À l’inverse, Tomishima Yanagi était un garçon qui attirait l’attention. D’après ce que Miyaka avait entendu d’une de ses nouvelles camarades de classe, il avait apparemment été la star de son équipe de football au collège. Il était grand, beau garçon, en plus d’être sociable et attentionné, ce qui le rendait populaire auprès des filles.
Mais pour une raison quelconque, il n’avait pas rejoint l’équipe de football au lycée et s’était inscrit au club de radiodiffusion sans même essayer autre chose. Ceux qui le connaissaient au collège avaient tous été surpris, mais lui ne semblait pas s’en soucier le moins du monde. Il avait décidé de vivre ses années de lycée tranquillement et prévoyait encore aujourd’hui de sortir quelque part avec Yoshioka après les cours.
— Ces deux-là sont toujours aussi proches, hein ? dit Kaoru.
— Ouais.
Miyaka acquiesça. Ce duo avait quelque chose de réconfortant, mais certaines filles de la classe les taquinaient en disant qu’ils n’allaient pas du tout ensemble. L’ambiance dans la classe semblait un peu plus hostile qu’au collège.
Miyaka avait beaucoup de camarades intéressants, mais celui qui retenait le plus son attention n’était autre que lui.
— Jii-chan, il y a une fille qui te fixe.
— Tu la connais ?
— Ouais. On s’est croisés quelques fois avant la rentrée.
Le mystérieux sabreur qui avait abattu la Femme à la bouche fendue sous les yeux de Miyaka se trouvait maintenant dans sa classe, en train de déjeuner avec trois autres garçons.
Il ressemblait à un élève tout à fait ordinaire, mais cela ne faisait que contraster davantage avec l’impression marquante qu’il lui avait laissée cette nuit-là.
— Tu as quelque chose à me demander ?
Alors qu’elle l’avait fixé jusque-là, Miyaka se troubla aussitôt. Son cercle d’amis avait été assez restreint au collège. Elle n’était pas mal à l’aise avec les garçons, mais elle ne savait pas vraiment comment leur parler non plus.
— Eh bien…
Elle pensa simplement répondre « Non », mais se ravisa. Dix jours s’étaient écoulés depuis la rentrée, et ils n’avaient pas eu une seule véritable conversation. Elle était curieuse de savoir qui il était, puisqu’il avait terrassé la Femme à la bouche fendue et tout le reste, mais elle se méfiait également de cet homme qui combattait des légendes urbaines monstrueuses avec rien d’autre qu’un sabre.
Elle ne pouvait cependant pas garder éternellement toutes ces questions brûlantes pour elle.
— …Oui. Il y a plusieurs choses que j’aimerais te demander, Kadono-kun.
Il lui avait sauvé la vie, à elle et à Kaoru, alors ce n’était probablement pas une mauvaise personne… du moins, c’est ce qu’elle se répétait.
— J’imagine bien. Tu as du temps après les cours ? demanda-t-il.
Elle se sentit un peu rassurée de le voir organiser les choses à sa place. Trop tendue pour parler, elle hocha plusieurs fois la tête.
— Alors parlons-en. Amène aussi ton amie, Asaga… Azusaya.
Miyaka croisa son regard et acquiesça de nouveau, cette fois avec plus d’assurance.
[1] On parle ici de « Gyaru » en japonais qui est une sous-culture de la mode japonaise. On le voit notamment avec les cheveux décolorés etc.