SotDH T11 – CHAPITRE 5 PARTIE 3
La Fin du Rêve (3)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Partie cinq : Aoba, petite fille de Motoki Sôshi
Ceci est le récit d’un événement survenu à l’époque Taishô.
— Qu’y a-t-il, Sôshi-kun ?
Un client singulier rendit visite au Kogetsudou, une boutique d’antiquités située à Asakusa. Il portait les dernières modes occidentales : une chemise blanche, un canotier, un pantalon et des chaussures de cuir. Il était difficile de dire s’il s’agissait d’une jeune femme à l’allure garçonne ou d’un jeune homme aux traits féminins. Il était récemment devenu un habitué.
— Oh… Yonabari-san…
Motoki Sôshi s’occupait souvent de la boutique, si bien qu’il connaissait Yonabari. Ils s’entendaient bien, même si ce dernier n’achetait jamais rien. Kogetsudou recevait peu de clients, et il arrivait souvent qu’ils soient seulement tous les deux, avec Saegusa Sahiro, à discuter dans la boutique.
Sôshi n’était pas d’humeur ce jour-là, mais qui aurait pu lui en vouloir après que son amie Sahiro eut été dévorée par un monstre ?
— J’espérais te vendre quelque chose, mais ce n’est peut-être pas le bon moment ?
— Non… c’est bon. Qu’as-tu ?
— Une épée démoniaque ! Elle a été forgée par un forgeron il y a longtemps, et il paraît qu’elle peut sceller les démons, si tu veux me croire.
Le Kogetsudou n’était pas une simple boutique d’antiquités.
La famille Motoki formait une lignée de chasseurs d’esprits qui s’occupaient d’objets possédés et d’esprits d’artefacts, ce qui faisait que l’affirmation de Yonabari n’avait rien d’invraisemblable pour Sôshi. Il pouvait sentir une étrange aura émaner de l’épée.
— Vraiment ?
La mention de la capacité du sabre à sceller les démons fit s’aiguiser son regard. S’il avait cela, pourrait-il sceller ce démon ? Cette pensée le figea sur place, ce qui poussa Yonabari à parler d’un ton quelque peu inquiet.
— Hein. Je ne vois pas Sahiro-chan, et tu n’es vraiment pas dans ton assiette aujourd’hui, Sôshi-kun. Il s’est passé quelque chose ? Allez, tu peux en parler à ton ami Yonabari.
Il sourit d’un air rassurant, et sa bienveillance apaisa Sôshi.
— O-oh…
Il ne put contenir ses émotions, et des larmes coulèrent sur son visage. Il raconta tout : comment Sahiro avait soudain disparu, comment il l’avait cherchée nuit après nuit, et comment il l’avait vue être abattue par un démon qui avait ensuite dévoré son cadavre.
— I…il, il l’a tuée, et puis…
Sôshi avait déjà rencontré ce démon. Il était en bons termes avec le contrôleur de billets du cinéma Koyomiza. Il vivait dissimulé parmi la population et se nourrissait d’êtres humains. C’était ce genre de monstre.
— Ah, le Dévoreur de démons, hein ? dit soudain Yonabari.
— …Quoi ?
— J’ai entendu parler de lui. C’est un démon vraiment redoutable qui peut absorber les autres pour s’approprier leur pouvoir. Il vit depuis cent ans et absorbe la vie avec son bras gauche.
La description correspondait parfaitement. Sôshi n’avait pas su qu’un démon aussi terrible était en liberté.
Il ressentit de la peur, ainsi qu’une indignation profonde.
— Tu sais, quelqu’un devrait s’en occuper avant que d’autres ne soient blessés ! dit Yonabari.
Toujours en larmes, Sôshi serra les poings tandis que l’image de son ennemi juré se précisait. Il comprenait qu’il était trop faible pour abattre ce démon, mais le simple fait de penser au monstre qui lui avait arraché quelqu’un de cher faisait monter la colère en lui. S’il était laissé libre, il recommencerait à dévorer. D’autres seraient blessés comme Sahiro l’avait été.
— Tu as raison… Quelqu’un doit faire quelque chose.
— Oui. Mais, euh, je le dis comme ça, Sôshi-kun, tu n’as aucune chance de battre ce monstre. Ne va pas te précipiter vers la mort ! Tu n’as qu’une seule vie, alors tu dois en prendre soin !
— Mais…
— Je sais, Sahiro-chan a été tuée par un démon. Mais la vengeance, c’est stupide. Je détesterais vraiment te voir enchaîné à quelque chose comme ça et finir malheureux, Sôshi-kun.
Sôshi fut touché par la gentillesse de Yonabari. Lui aussi comprenait que la vengeance ne menait nulle part.
— Et je sais que c’est vraiment cruel à dire, poursuivit Yonabari, — mais parfois, la meilleure chose à faire, c’est d’oublier et d’avancer.
Sôshi acquiesça à ses paroles, mais secoua tout de même la tête. Son esprit comprenait, mais son cœur ne pouvait pas suivre. Même si la vengeance ne menait nulle part, sa haine pour le démon le poussait à la poursuivre.
Soudain, il se souvint du chasseur d’esprits légendaire Akitsu Somegorou le Quatrième et du conseil qu’il lui avait donné autrefois. Il lui avait dit qu’il devrait faire savoir à Sahiro ce qu’il ressentait avant qu’il ne soit trop tard.
Bien sûr, Somegorou ne savait pas qu’elle allait être tuée. Il s’était contenté de plaisanter en lui suggérant de ne pas tergiverser et de ne pas laisser un autre homme la lui ravir, mais ses paroles prenaient à présent un sens d’autant plus profond.
Il aimait Sahiro.
Il avait été trop embarrassé pour le dire lorsqu’elle était encore là, mais il aurait voulu être avec elle, pour toujours si possible.
Ceux qui se mentaient à eux-mêmes ne pouvaient pas choisir ce qui leur était cher au moment décisif et devenaient des hommes pitoyables qui abandonnaient en prétendant qu’ils n’y tenaient pas tant que ça au départ, c’était une autre chose que Somegorou lui avait enseignée.
Sôshi imagina la vie qui l’attendait. Avec le temps, la douleur dans son cœur finirait sans doute par s’estomper, et il apprendrait à aimer de nouveau. Il se marierait et aurait des enfants, et sa vie occupée chasserait les pensées de Sahiro ainsi que la haine qui couvait en lui. Mais il ne voulait pas vivre une vie heureuse si cela signifiait l’oublier. Il ne voulait pas détourner le regard des émotions qu’il ressentait en cet instant. Il n’était pas le genre d’homme à prétendre qu’il ne se souciait pas de la cruauté de sa mort.
— Oh là là. Je vois qu’il n’y a rien que je puisse dire pour te faire changer d’avis, dit Yonabari.
La décision de Sôshi était prise. Quelque chose de lourd et de solide remplaça le chagrin dans son cœur. Lorsqu’il releva la tête, son expression était froide et ses yeux portaient une lueur sombre. Ses larmes s’étaient taries à un moment donné.
— Je suis désolé, Yonabari-san.
— Ce n’est rien. Mais je ne dirais pas non si tu achetais ce sabre à bon prix en échange ! C’est une épée démoniaque capable de sceller les démons en les tranchant, et son nom est Yatonomori Kaneomi.
Une offre tentante, pensa Sôshi. Il accepta l’épée avec précaution.
Yonabari poursuivit avec un sourire satisfait :
— Je peux te dire tout ce que je sais sur le Dévoreur de démons, si tu veux. J’ai entendu dire qu’il était autrefois humain, ce qui le rend plutôt vulnérable. Il se figerait sans doute si, par exemple, un bon ami à lui levait une lame contre lui.
— Comment en sais-tu autant sur lui ?
— Haha, bonne question ! Disons simplement que j’entends beaucoup de rumeurs.
Yonabari lui enseigna bien d’autres choses au sujet du démon : son apparence, ses capacités, et bien davantage encore. Sôshi écouta attentivement, gravant chaque mot dans sa mémoire.
— Il est sans pitié. Si quelqu’un d’ouvertement hostile comme toi l’approchait, il le tuerait sur-le-champ. Bien sûr, je ne peux pas te dire quoi faire. Si tu veux risquer ta vie pour l’affronter, libre à toi. Mais souviens-toi simplement que moi, ici présent, j’ai essayé de te dire que la vie est trop précieuse pour être jetée ainsi.
Après lui avoir tout révélé, Yonabari fixa le visage de Sôshi, cherchant à deviner sa réaction. Il espérait sans doute qu’il renoncerait à sa vengeance.
Sôshi appréciait sa bienveillance, mais il ne pouvait pas faire ce qu’il souhaitait pour lui.
— Si tu comptes vraiment aller jusqu’au bout, alors j’ai bien un stratagème pour attirer le Dévoreur de démons. Mais ça ne fonctionnera qu’une seule fois…
Avec une grande générosité, Yonabari alla même jusqu’à compléter le tout en lui proposant un stratagème.
Malheureusement, Sôshi n’eut jamais l’occasion de mettre ce stratagème à exécution. Il avait la colère, mais sa force ne suffisait pas. Il en prit conscience avec le temps et renonça à abattre le Dévoreur de démons de ses propres mains, mais il n’abandonna pas sa vengeance. S’il ne pouvait pas l’accomplir lui-même, alors il confierait cette tâche à la génération suivante.
Quelques années plus tard, il se maria avec une cousine qu’il connaissait assez bien. Elle semblait déjà l’apprécier, si bien qu’il n’y eut pas de problème particulier, et ils furent rapidement unis.
Il éprouvait un certain remords d’épouser quelqu’un dont il ne pouvait pas partager les sentiments, mais il le fit malgré tout pour Sahiro.
Il se souvint des enseignements de Yonabari et choisit de confier son souhait à ses enfants. Il fit de son mieux pour être un père aimant et raconta à ses enfants, dès leur plus jeune âge, comment la jeune fille qu’il aimait avait été tuée par un démon. Il leur dit qu’il voulait qu’ils abattent le Dévoreur de démons et vengent sa mort.
Ses enfants bien-aimés écoutèrent les volontés de leur père, bien qu’ils ne nourrissent aucune rancune personnelle envers le Dévoreur de démons. C’était ce qui les rendait parfaits. Si le démon était aussi vulnérable que Yonabari le leur avait dit, alors il hésiterait sans doute à tuer quelqu’un qui ne lui était pas véritablement hostile. Sôshi se maria et eut des enfants dans le seul but de créer un assassin parfait, dénué de malice.
C’était là son ultime tentative de vengeance.
Dans l’idéal, l’assassin aurait dû être une fille. Sôshi avait entendu dire que le Dévoreur de démons gardait une fille à ses côtés comme un animal de compagnie, et il pensait qu’il hésiterait davantage si son assaillante était une fille. Malheureusement, lui et son épouse eurent trois garçons. Il les aimait tous profondément, mais aucun d’eux ne permit d’accomplir sa vengeance.
Sans qu’il le sache, cependant, sa femme avait dit à leurs fils de ne pas agir de manière irréfléchie et leur avait expliqué que la rancune de leurs parents n’était pas la leur. Son esprit était trop obscurci par la vengeance pour qu’il s’en rende compte.
Il changea de méthode à la naissance de sa petite-fille.
— Tu hériteras du Kogetsudou et tu vivras pour abattre notre ennemi mortel.
Il devint plus sévère que jamais et arracha sa petite-fille, Aoba, à ses parents pour la former. Il voulait que le but de sa vie soit de tuer le Dévoreur de démons. Il l’aimait, mais son désir de vengeance était bien plus fort. Sa haine s’était muée en obsession au fil des années. Sans qu’elle ait son mot à dire, Aoba fut façonnée en assassin du Dévoreur de démons.
Ce ne fut que grâce à la présence de sa grand-mère qu’elle eut malgré tout une éducation à peu près convenable.
Sa grand-mère lui disait qu’elle n’avait pas à porter la rancune de son grand-père et qu’il n’avait pas toujours été ainsi. Sa grand-mère s’inquiétait pour elle, et cela suffit à faire d’elle une jeune fille vive et heureuse. Mais, avec sa nature sociable, elle possédait aussi une volonté forte. En réaction à tout ce qui lui était imposé dans sa vie, elle s’enfuit de chez elle sur un coup de tête.
À partir de là, elle se développa à une vitesse inquiétante en peu de temps. Elle dériva jusqu’au quartier de la Colombe et découvrit de nombreuses choses nouvelles sous la tutelle de Nanao. Elle apprit des choses qu’elle n’aurait pas pu connaître en se contentant d’étudier à un bureau. Elle en vint à réfléchir aux sentiments de son grand-père et se sentit prête à l’écouter une fois de plus.
Mais la nouvelle de sa mort arriva soudain, accompagnée du sabre qu’elle était censée hériter. Tout espoir qu’ils puissent un jour se comprendre disparut.
À partir de là, ses regrets persistants se firent plus forts, et elle erra dans le quartier de la Colombe qui n’aurait pas dû exister.
***
Sa tête tournait, et pas seulement à cause de la vérité qui venait d’être révélée. La lame Yatonomori Kaneomi dans les mains d’Aoba possédait la capacité Hurlement démoniaque, capable de sceller les démons. Jinya n’avait été que légèrement entaillé, mais ses bras et ses jambes lui semblaient lourds. Son corps était engourdi, son esprit embrumé. Son état lui rappelait que, peu importe ses efforts pour s’adapter au monde des hommes, il restait une chose inhumaine.
— Dévoreur de démons… S’il te plaît, ne résiste pas.
Aoba pointa le bout de la lame vers le démon dont elle avait tant entendu parler depuis son enfance. Elle ne nourrissait aucune malice à son égard. Elle ne voulait simplement pas que les sentiments de son grand-père soient vains.
Son cœur ne portait aucune haine envers le Dévoreur de démons, mais elle était pourtant déterminée à le tuer. Elle se tenait face à Jinya en tant qu’assassin dénué de malice que Motoki Sôshi avait tant désirée.
— …N’as-tu rien à dire ?
— Que pourrais-je dire ? demanda Jinya.
— J… je ne sais pas. Tu n’as pas des justifications à donner ?
Jinya comprit que Sôshi avait dû le voir dévorer Furutsubaki. C’était pour cela qu’il s’était trompé en croyant qu’il avait tué Saegusa Sahiro.
Il eut un ricanement. Quelle importance ? Il éprouvait de la pitié pour Sahiro, mais il avait tué et dévoré Furutsubaki pour ses propres objectifs. Prétendre le contraire aurait été faux. Il méritait d’être haï.
De plus, il ne pouvait pas priver Aoba de son ennemi ici et maintenant, sans quoi ses regrets persistants ne s’effaceraient jamais.
— À quoi bon se justifier ? Ce que tu sais est en grande partie exact. J’ai tué beaucoup de gens, humains comme démons. Je n’ai aucune intention de me disculper à ce stade, dit Jinya.
Il ne pouvait pas comprendre le cœur d’Aoba, mais en tant que quelqu’un qui avait vécu longtemps et éprouvé bien des choses, il ne pouvait pas nier qu’elle cherchait à apaiser l’esprit de son grand-père en accomplissant le souhait qu’elle avait hérité.
— J’ai hésité sur ce que je devais faire. Je ne pensais pas que le démon que j’attirerais serait quelqu’un comme toi, Jin-san.
Ses mains tremblaient légèrement. Son corps était entraîné, mais elle n’était pas habituée à la sensation d’une lame entre ses mains. Elle n’aurait représenté aucune menace sans ce sabre démoniaque bien particulier.
— J’ai commencé à me demander si Sahiro-san n’était pas une mauvaise personne. Mon grand-père l’aimait peut-être, mais moi, je ne l’ai jamais rencontrée. Tu ne sembles pas être quelqu’un qui ferait des choses horribles sans raison.
Ses paroles étaient plus douloureuses que n’importe quelle lame. Elle aussi ne voulait pas croire à la vérité qui lui était révélée.
— Je suis un démon, dit Jinya. — Cela ne te suffit pas pour savoir ce que je suis ?
— Peut-être bien… Entendre les choses de la bouche de mon grand-père ne m’avait pas convaincue, mais maintenant je comprends.
Elle semblait sur le point de pleurer, un sourire résigné aux lèvres.
— J’ai vu ce que tu as fait à Nanao-san.
Son cœur sembla être transpercé.
— Tu… étais là ?
— Oui. Je n’ai pas entendu ce que vous vous disiez, mais je t’ai vu lui serrer le cou, et ce qui s’est passé ensuite.
— Je… vois.
Alors ce n’était plus seulement la vengeance de son grand-père. C’était aussi la sienne.
— Pourquoi avoir fait ça, Jin-san ? Nanao-san n’était-elle pas ta nièce ?
— Je n’ai aucune excuse à donner. Je peux seulement dire que c’était nécessaire, répondit-il sans émotion.
Un lourd silence s’installa entre eux.
Choisir de jouer le rôle du méchant avait peut-être été une erreur. Aoba était une fille intelligente, et ils auraient encore pu mettre fin à tout cela sans violence s’ils en avaient parlé. Mais quoi qu’il dise, cela ne changerait pas le fait qu’il lui avait arraché quelqu’un de cher. Pas même cent excuses n’y changeraient quoi que ce soit.
— Je suis un peu déçue, mais… soulagée.
Le tremblement de ses mains cessa, et son hésitation disparut. Il le comprit au changement dans l’atmosphère.
— J’ai hésité tout ce temps à savoir si je pouvais te tuer pour venger mon grand-père, mais maintenant, je n’ai même plus à y penser.
Son vertige s’intensifia, mais il ne pouvait pas s’effondrer sans combattre. Il força son bras alourdi à bouger et fit couler le sang de sa paume droite. À partir de ce mince filet, il forma une lame avec Lame de Sang.
Aoba le fixa, lui et sa lame rouge, sans la moindre trace de peur dans les yeux.
— L’issue est déjà évidente. Insistes-tu encore pour te battre ? demanda-t-il.
— Bien sûr. Même si je n’ai aucune chance de gagner, je dois me battre pour la volonté que j’ai héritée.
En temps normal, il n’y aurait eu aucun moyen de combler l’écart entre eux. Jinya surpassait Aoba en technique, et elle ne pouvait même pas concevoir l’étendue de sa puissance.
Elle le comprenait parfaitement, mais ne reculerait pas pour autant.
La pièce était étroite. La distance entre eux était déjà assez courte pour qu’ils puissent entendre leur respiration. L’ancienne relation de colocataires avait disparu. À sa place se tenaient un démon et une chasseuse d’esprits, sur le point de s’affronter comme autrefois.
L’espace d’un instant, une émotion passa dans ses yeux, ni tristesse ni chagrin, mais une douceur qui ne correspondait pas à la scène. Elle fut elle aussi noyée par le bruit de la pluie, et, après une respiration, la distance entre eux se réduisit à néant.
Jinya ne voyait pas cela comme un affrontement d’arts martiaux, mais comme un affrontement de volontés. Après de longs chemins parcourus pour parvenir jusqu’ici, ils allaient tous deux exposer l’étendue de leurs émotions et atteindre la fin qu’ils recherchaient. Autrement dit, cela n’avait jamais été un combat de force.
— Quelle farce…
Une lame tomba sur le sol. Il savait depuis le début que cela finirait ainsi. C’était évident, et pourtant il s’était prêté au jeu. Cela ne pouvait être qu’une farce.
— Pourquoi…?
Sa voix tremblait. Elle le regardait avec incrédulité.
La lame rouge de Jinya heurta le sol dans un bruit sourd, puis redevint du sang, incapable de conserver sa forme.
Aoba était une novice en combat. Sa démarche, son centre de gravité, sa manière de manier la lame, son jeu de jambes, Jinya lui était supérieur en tout. Pourtant, sa lame avait glissé au-delà de celle du démon et avait transpercé son corps.
— On dirait que j’ai perdu…
Il fut un temps où devenir plus fort était tout pour lui. Il avait cru de tout son cœur que la force lui permettrait de manier sa lame sans hésitation. Mais il avait acquis depuis des choses qui lui étaient chères, et, sans même s’en rendre compte, il n’était plus capable de se battre sans hésiter comme autrefois.
Cette impureté émoussait sa lame. Il était devenu faible. Il avait abattu sa lame sur Aoba, mais s’était arrêté juste avant de la trancher.
Elle s’était libérée de l’indécision qui l’entravait jusqu’au bout. L’issue de leur combat était scellée.
— Gah…
Il posa un genou à terre, puis s’assit. Il aurait normalement pu supporter une blessure de ce genre, mais son corps était privé de force. Il ne pouvait plus utiliser ses capacités, ni même lever un doigt. C’était le pouvoir du sabre du Hurlement démoniaque.
Il ne pouvait plus résister, seulement attendre d’être scellé dans sa lame.
— Jin-san… pourquoi ?
Elle se figea et le regarda d’en haut. Elle ne s’était pas attendue à cette issue. Elle l’avait défié pour accomplir sa volonté, en s’attendant pleinement à mourir. Elle expira faiblement et dit sans émotion :
— Non, la raison n’a pas d’importance. Nous nous sommes affrontés en tant que chasseuse d’esprits et démon, et j’ai simplement gagné. C’est tout, n’est-ce pas ?
— Oui, tu m’as eu. C’est tout.
— Très bien, alors. J’ai accompli la vengeance de Motoki Sôshi. Il n’y a rien de plus à dire.
Quelles qu’aient été leurs intentions, c’était cela qui comptait au final. Bien qu’elle semblât avoir des doutes, elle les ravala.
Jinya baissa les yeux et examina son corps. Sa vie n’était pas en danger, mais le Dévoreur de démons serait scellé.
— Dis-moi, Aoba. Puis-je te poser une question ? demanda-t-il.
Il ne lui restait pas beaucoup de temps. Avant que sa conscience ne s’efface, il voulait poser une question qu’il portait en lui depuis un moment.
— D’accord, répondit-elle après un instant. — Si c’est quelque chose à quoi je peux répondre.
— Cette nuit de pluie où je suis arrivé ici pour la première fois, m’as-tu aidé parce que tu savais qui j’étais ?
Il voulait savoir si elle l’avait approché en sachant qu’il était le Dévoreur de démons, ou si elle l’avait fait par bonté. Avait-elle vécu à ses côtés en sachant qu’il était son ennemi juré ? Jusqu’à quel point la gentillesse qu’elle lui avait montrée était-elle sincère ? C’était une question vaine, désespérée. Leur étrange cohabitation n’avait été qu’un mensonge du début à la fin. Mais, au terme de tout cela, il voulait savoir si une part de ce qu’ils avaient partagé avait été réelle.
— Ahhaha. Tu es vraiment quelque chose, n’est-ce pas ? dit-elle en souriant à travers ses larmes. — Quel genre de fille interpelle un inconnu sous la pluie ? Bien sûr que cela faisait partie de mon plan.
Ah. Je vois, pensa-t-il. Sa conscience s’évanouit là.
Le bruit de la pluie continua de résonner dans la pièce sombre.
Seule, elle baissa les yeux, le regard vide, vers le sabre tombé au sol. L’homme au visage sévère, étrange, qui se montrait étonnamment habile dans les tâches domestiques, n’était plus là. Elle avait accompli son plus grand souhait de ses propres mains, et pourtant elle ne ressentait aucune joie, seulement l’impression d’avoir été laissée derrière.
— Tout n’a été qu’un mensonge depuis le début. J’ai compris qui tu étais dès le premier instant. Cela aurait dû être évident.
Elle parlait à personne, d’une voix douce et calme.
— Mais tu as vu clair en moi et tu as continué à jouer le jeu, partageant avec moi toutes sortes d’histoires. Le fait que je t’appréciais n’était pas un mensonge.
La seule vérité qu’elle prononça, à la toute fin, ne fut entendue de personne. Mais cela ne la dérangeait pas. Elle ramassa son sabre et le remit dans son fourreau. Il lui sembla plus lourd qu’auparavant, mais ce n’était peut-être qu’une illusion. Et ainsi, sans regrets persistants, elle quitta le quartier de la Colombe. Une promesse de se revoir resta non tenue, et le quartier de la Colombe qui n’aurait pas dû exister atteignit enfin sa fin légitime.
Les rêves ne pouvaient être que des rêves, destinés à être oubliés de tous lorsque le matin venait.