SotDH T11 - CHAPITRE 5 PARTIE 1

La Fin du Rêve (1)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Elle repensa à la nuit où ils avaient couché ensemble. Les choses s’étaient faites par dette et par compromis. Leurs cœurs n’étaient pas dans cet acte. Mais pour Hotaru, cela restait une nuit inoubliable.

— J’ai murmuré des mots doux à de nombreux hommes dans cette chambre, avait-elle dit.

Le jeune homme écouta sans l’interrompre. Elle le trouvait étrangement facile à aborder. Tous deux contemplaient le ciel nocturne en laissant leurs corps échauffés se rafraîchir sur le balcon.

Le vent était un peu plus chaud qu’elle ne l’aurait souhaité, mais d’innombrables étoiles scintillaient au-dessus d’eux. Elle se sentit apaisée en expirant l’air brûlant de ses poumons.

— Les autres filles ont du mal avec la manière dont je parle aux hommes. Elles disent que mes paroles manquent de sincérité et que je ne peux pas attirer des clients sans me rabaisser.

Le ciel étoilé était lié à ses souvenirs d’un amour lointain. Cette chambre et son balcon ne lui avaient été accordés que dans le cadre de son travail, mais elle les aimait. Sa vie au Sakuraba Milk Hall n’avait pas été mauvaise, et être une travailleuse de nuit s’était révélé convenir à sa nature. Elle avait vécu en véritable dame de la nuit, en tant que Hotaru, jusqu’à ce que la maladie l’emporte.

— Mais je pense que les mensonges conviennent parfaitement à une dame de la nuit.

Elle avait sûrement gagné le droit d’enfreindre un peu les règles. Elle avait quitté depuis longtemps le monde des vivants, et cet endroit n’existait pas.

Sa nuit avec le jeune homme était quelque chose qui n’aurait pas dû être possible, un rêve né de coïncidences empilées les unes sur les autres.

On pouvait sans doute lui accorder quelques instants pour se laisser aller, le temps de laisser leurs corps se rafraîchir et de lever les yeux vers les étoiles, et être quelqu’un d’autre que Hotaru, la dame de la nuit à l’ancienne.

Elle mit son cœur à nu devant le second homme qui avait fait preuve d’attention envers la jeune fille qu’elle avait autrefois été.

— L’amour venu du cœur exige trop en retour. C’est pour cela que des mots doux peu sincères qui ne durent qu’une nuit suffisent… Tout le monde connaît des moments où la vie devient trop lourde à porter. Qu’y a-t-il de mal à offrir aux autres un instant de réconfort pour apaiser leur peine et leur permettre de traverser la nuit dans le sommeil ?

Le véritable amour était exigeant et froid. C’était pour cela que les dames de la nuit trompaient les hommes avec des mensonges bon marché et des imitations superficielles de l’amour. La chaleur d’un mensonge disparaissait sans laisser de trace au réveil, mais au moins ils trouvaient du réconfort durant des nuits autrement sans sommeil. En tant que personne condamnée par la maladie et sans espoir de vivre longtemps, Hotaru avait désiré posséder la capacité d’offrir ce genre de rêves apaisants.

— Je plaisante. Je suis sûre que je ne pensais pas vraiment tout cela, dit-elle.

— Pourquoi ? J’ai trouvé cela admirable.

— Non, je… je voulais sans doute seulement me réconforter moi-même. Je pensais que devenir une telle dame de la nuit me permettrait d’emprunter la chaleur des autres pour apaiser mon propre cœur glacé.

Elle se voyait comme une femme insensée. Elle avait fui Kajî Takumi tout en recherchant la chaleur de quelqu’un et, plus encore que cela, en aspirant à être désirée.

Elle avait vécu et était morte comme une femme insensée, du début à la fin.

 

 

— Faire ce qui est « juste » n’est pas toujours ce qu’il y a de mieux, dit le jeune homme. — Tu as peut-être commencé à coucher avec des hommes pour de mauvaises raisons, pour t’en servir afin de te réconforter, mais il y a des gens que tu as aidés. Même si l’amour que tu leur donnais n’a été qu’un rêve, le réconfort que tu leur as offert était réel. J’en suis certain.

Parfois, quelque chose de bon pouvait naître d’un acte considéré comme mauvais.

Il existait un dicton : « Les fleurs mortes ne donnent pas de fruits. » Une fois mort, il ne restait plus rien. Pourtant, Hotaru se trouvait là, dans un quartier des plaisirs qui n’existait pas, à ressentir une chaleur qu’elle n’avait jamais connue de son vivant. C’était trop insignifiant pour être qualifié de miracle, mais c’était l’une des rares choses, dans ce quartier, qu’elle pouvait considérer comme authentique.

Son premier amour appartenait au passé. S’il lui restait un regret, ce devait être cette chaleur qu’elle ressentait en cet instant, pensa-t-elle.

Elle dissimula ses sentiments et sourit.

— …C’est une belle réplique. De quelle femme l’as-tu apprise ?

Elle était trop gênée pour le remercier simplement, alors elle répondit sur le ton de la plaisanterie.

— Tu l’as deviné ?

— Bien sûr. Ça se voit à l’expression tendre sur ton visage.

Le jeune homme porta maladroitement la main à son visage. Il ne s’était pas rendu compte de l’expression qu’il affichait.

— Je l’ai apprise d’une fille qui travaillait dans un restaurant de soba où j’allais souvent.

— Une ancienne amante ?

 

 

— Rien de tel. C’était une amie, peut-être. Ou une sorte de grande sœur. Je ne sais pas vraiment quel est le mot juste. Mais c’était quelqu’un de cher pour moi.

Ses yeux débordaient d’affection. Il conservait des souvenirs nostalgiques auxquels il tenait. Hotaru se réjouit pour lui, mais sa poitrine se serra.

— Je suis jalouse.

Les mots lui échappèrent malgré elle. L’expression du jeune homme ne changea pas, mais ses sourcils se déplacèrent légèrement, et il l’interrogea du regard. Elle sourit et dit :

— Je suis jalouse de la façon dont tu peux dire que tu chéris tes souvenirs sans la moindre hésitation.

Elle n’était pas jalouse de la femme dont il parlait, mais de lui. D’après ce qu’elle comprenait, il n’avait manifestement pas revu cette femme depuis longtemps. Pourtant, il n’y avait aucune tristesse dans son regard, seulement de la tendresse.

On lui avait beaucoup pris, et elle avait elle-même laissé derrière elle de nombreuses choses. Elle ne pouvait que s’en affliger. C’était pour cela qu’elle enviait le jeune homme et sa capacité à se remémorer des jours heureux révolus et à dire, sans la moindre trace de tristesse, qu’ils lui étaient précieux.

— Contrairement à toi, je ne peux rien faire d’autre que me sentir triste de ce que j’ai perdu, dit-elle.

— Je vois. Je suis donc plutôt chanceux.

Le jeune homme ne la poussa pas à s’expliquer. Elle appréciait sa gentillesse, mais une petite part d’elle aurait voulu qu’il le fasse. C’était peut-être en demander trop, cependant. Elle reprit une conversation sur des choses sans importance.

Après quelques échanges, le jeune homme esquissa soudain un léger sourire.

— Il n’y a rien de romantique dans tout ça, n’est-ce pas ?

Ayant laissé de côté la fille du restaurant de soba, ils ne parlaient plus que de choses sans importance, comme leurs anciens travaux, le type d’alcool qu’ils aimaient, le quotidien de Hotaru et les bons endroits où manger. C’était agréable, mais il manquait ce piquant qui accompagne habituellement une nuit de passion.

— Non, pas du tout. Mais des nuits comme celle-ci ne sont pas mauvaises, répondit-elle.

La nuit s’écoula sans qu’aucun mot passionné ne soit échangé. Ils étaient loin de l’image d’amants, mais cela ne la dérangeait pas.

— En effet.

Cela ne semblait pas le déranger non plus.

Elle observa son profil et trouva qu’il s’était adouci depuis leur première rencontre. Lui aussi avait sans doute affronté ses regrets persistants quelque part ici, dans le quartier des plaisirs. Cela signifiait que le moment de se dire adieu approchait.

Bien qu’elle en ait conscience, elle fit comme si de rien n’était. Une part d’elle voulait en parler, mais elle hésita, car dire ce que l’on a sur le cœur n’était pas la manière d’une dame de la nuit.

Ah…

Au fond, elle ne pouvait pas se permettre d’être une femme ordinaire. Un sourire amer se dessina sur son visage. Les étoiles scintillaient, indifférentes à ses tourments comme toujours.

Aucun d’eux ne prononça ces mots fatidiques qui auraient tout fait s’achever.

De temps à autre, elle repensait à cette nuit et à la manière dont elle n’avait pas pu faire ce dernier pas, malgré tous ses efforts. Cela lui convenait, toutefois.

Les mots laissés inexprimés et les sentiments jamais révélés finissaient par disparaître comme la neige. Mais certaines choses étaient belles précisément parce qu’elles ne restaient qu’un rêve.

 

***

Il se réveilla assez paisiblement. Les restes de son rêve persistaient encore, menaçant de le replonger dans le sommeil.

Il menait une vie décadente, vivant aux dépens d’une travailleuse de nuit sans accomplir de travail en dehors des tâches domestiques.

Aussi honteux que cela fût à admettre, cette vie lui plaisait. Après tout, il avait vécu jusqu’ici guidé par sa haine. Il ne regrettait en rien le chemin douloureux qu’il avait parcouru, mais une paix ordinaire comme celle-ci avait du bon.

— Debout…

Jinya empêcha de force sa conscience de sombrer de nouveau et se leva. Il était temps de préparer le petit-déjeuner.

— Merci pour le repas. Ce que tu cuisines est toujours délicieux, Jin-san.

Fidèle à son appétit insatiable, Aoba mangea deux bols de riz au petit-déjeuner, puis but son thé après le repas. Avoir un bon appétit était une bonne chose, et la regarder manger était assez satisfaisant pour rendre l’effort de cuisiner valable. Il la remercia, puis lava les bols dans l’évier. Ils discutèrent ensuite comme ils en avaient l’habitude.

Il s’était habitué à cette vie de parasite, aussi embarrassant que cela fût à admettre. Elle lui manquerait.

— Il se passe quelque chose ? demanda Aoba.

— Oui…

Il avait désormais une réponse quant à ce qu’il ferait au terme de son voyage. Ses regrets persistants avaient disparu, tout comme la raison qui le retenait.

— Je pense qu’il est temps pour moi de quitter le quartier de la Colombe.

Son expression se figea un instant, et il comprit qu’elle ne jouait pas la comédie. Elle était réellement troublée.

— Hein ? Tu… pars vraiment ?

— Oui. Mon objectif est atteint, et d’autres personnes attendent mon retour. De plus, je ne veux pas m’imposer auprès de toi plus longtemps que nécessaire.

— Je… je vois.

— Merci pour toute l’aide que tu m’as apportée, Aoba. Je le pense sincèrement.

Elle avait recueilli un inconnu sous la pluie et lui avait offert un endroit où rester. Il n’avait jamais appris ce qu’elle lui cachait, mais quelles que soient ses raisons, il lui en était reconnaissant.

— C’est dommage, mais j’imagine qu’on n’y peut rien. Tu pars bientôt ?

— Je veux faire mes adieux à quelques personnes avant de partir. Je m’en irai après cela.

Il tendit la main vers le fourreau de Yarai. Le quartier de la Colombe était presque désert à présent, donc ce ne serait plus un problème s’il se promenait avec. Le seul endroit qu’il lui restait à visiter était le Sakuraba Milk Hall, plus précisément pour voir le gérant et Hotaru. Il voulait leur dire au revoir correctement, puisque ce serait la dernière fois qu’il les verrait.

— Tu reviendras, n’est-ce pas…?

La voix d’Aoba était faible, semblable à celle d’un enfant abandonné par ses parents. Ce changement soudain le déconcerta. Elle remarqua sa réaction et tenta aussitôt de se rattraper.

— Euh, je ne cherche pas à t’empêcher de partir ou quoi que ce soit. C’est juste que ce serait un peu triste si tu partais aujourd’hui et que tu ne revenais jamais, tu vois…?

— Je compte revenir ce soir, au moins. Je partirai demain. Si cela ne te dérange pas bien sûr que je reste une nuit de plus.

— Mais bien sûr, monsieur ! répondit Aoba d’un ton enjoué.

Son trouble d’un instant plus tôt avait complètement disparu. Elle n’aurait sans doute pas répondu, même s’il avait insisté sur ce qui la préoccupait.

— Merci. Je vais y aller, alors.

— D’accord, fais attention à toi. Ne rentre pas trop tard.

Elle le raccompagna avec un sourire de façade.

Ils s’entendaient sans aucun doute bien, mais chacun gardait l’autre à distance. Ils n’étaient pas assez proches pour dévoiler leurs secrets, et pourtant, après avoir passé tant de temps avec elle, il ne pouvait s’empêcher de se poser une question.

Aoba se trouvait toujours dans le quartier des plaisirs. Cela signifiait qu’elle était arrivée jusqu’ici sans affronter ce qu’étaient ses regrets persistants. Une fille si jeune restait figée par ce qu’elle ne pouvait abandonner. Jinya n’était pas assez froid pour ne rien ressentir à son égard. Mais, aussi frustrant que cela fût, il ne pouvait pas lui tendre la main.

— Inutile d’y penser, murmura-t-il pour lui-même, avant de chasser ces pensées de son esprit.

Quoi qu’il désire, leur confrontation ne viendrait que lorsqu’elle serait prête. D’ici là, il ne pouvait qu’attendre.

 

— On dirait qu’il va pleuvoir…

Le ciel était couvert, comme s’il reflétait le cœur d’Aoba.

 

Il passa devant plusieurs restaurants et échoppes de soba, un studio photo donnant sur la rue, un bain public près du centre du quartier, ainsi que la maison close appelée Ichikawa. Il n’y avait pas une âme qui vive. Les maisons closes étaient toutes silencieuses, et comme il faisait encore jour, les néons roses n’étaient pas allumés. Le quartier des plaisirs était désert. Il ne restait que des carcasses de papillons de nuit sous les lampadaires.

Ces rues vides éveillèrent en lui une certaine tristesse, mais il lui semblait mal de pleurer ce qui avait disparu. Plutôt que de s’accrocher à ce qui avait été et d’en gâcher les derniers instants, il valait mieux laisser le rêve s’achever pour ce qu’il était, un rêve.

C’est pourquoi il franchit le seuil du Sakuraba Milk Hall.

— Ah, ravi de vous voir.

Le gérant l’accueillit depuis le comptoir avec un sourire chaleureux. Il polissait des verres, sans doute parce qu’il n’avait rien d’autre à faire. Il n’y avait ni clients ni serveuses.

— Un whisky single malt, si vous en avez. Servez-m’en deux doigts. N’importe quelle marque fera l’affaire.

— N’importe quelle marque, hein ? Dans ce cas, je vais sortir quelque chose de spécial que je gardais de côté, puisque vous êtes un habitué.

— Merci. Ça vous dit de boire un verre avec moi ?

— Avec plaisir.

Le gérant posa deux verres sur le comptoir et y versa le liquide ambré. La glace craqua sèchement en fondant.

À bien y réfléchir, le gérant avait déjà mentionné qu’il aimait le son de la glace qui se fissure. Il avait dit que cela ressemblait à celui d’une cloche.

Jinya n’avait pas été d’accord avec cette comparaison à l’époque, mais il comprenait à présent ce qu’il voulait dire.

Ils entrechoquèrent leurs verres et prirent une gorgée. Peu d’endroits proposaient un alcool d’une telle qualité. Ce Milk Hall lui manquerait, pas au point d’en faire un regret persistant, mais suffisamment. Il but en gardant cette pensée à l’esprit. L’alcool se suffisait à lui-même.

Après avoir bu en silence un moment, le gérant prit la parole.

— Tout le monde est parti, on dirait.

Si les travailleuses de nuit avaient pour métier d’offrir des rêves, alors eux deux se trouvaient sans doute dans les vestiges de ces rêves à cet instant. Ils buvaient face à face dans ce Milk Hall qui avait autrefois offert des nuits heureuses à de nombreux hommes. Il n’y avait rien de romantique entre eux, mais ce n’était pas pour autant ennuyeux.

— Vous auriez souhaité que tout ce beau monde reste ? demanda Jinya.

— Pas du tout. C’était leur souhait. Leur satisfaction était là et ça me suffit.

Le gérant prit une longue gorgée de son verre. Sa manière de boire indiquait à Jinya qu’il disait la vérité.

— Autrefois, je détestais le fait de toujours dire adieu tandis que tout le monde partait. J’avais l’impression d’être laissé derrière.

Il baissa les yeux vers sa jambe infirme. Aux yeux des autres, il semblait être un homme capable, mais il avait autrefois été tourmenté par des complexes d’infériorité. Il s’était longtemps égaré, mais il avait fini par sortir de l’impasse par ses propres moyens.

— Mais j’ai changé. Tout le monde est parti, et pourtant je ne ressens aucune tristesse. Parce que, cette fois, j’ai voulu rester ici. Je voulais voir cet endroit jusqu’à sa toute, toute fin.

La loi de prévention de la prostitution avait failli l’arrêter, mais en s’égarant dans le quartier de la Colombe qui n’aurait pas dû exister, il avait réussi à mener à bien la première décision qu’il avait prise pour lui-même.

— C’est pour cela que je suis heureux. J’ai pu aller au bout de mon choix.

Cela pouvait sembler être une fierté dérisoire, mais pour lui, c’était tout.

— Je vois, répondit Jinya.

Il ne le dit pas explicitement, mais le gérant comprit qu’il se réjouissait pour lui. Ils échangèrent un sourire et burent, apaisés par la chaleur qui glissait dans leur gorge. Jinya songea : Au fond, qu’était cet endroit ?

Il savait depuis le début comment fonctionnait le quartier de la Colombe, mais il n’avait pas réussi à en saisir le cœur, peu importe ses recherches. Même le pouvoir de Nanao ne s’était pas révélé en être la cause. Ce quartier des plaisirs, qui n’aurait pas dû exister, devait bien provenir de quelque chose.

Même maintenant que cet endroit était sur le point de se dissoudre, ce dernier mystère lui échappait encore.

— Un rêve, peut-être, dit le gérant.

Lui qui n’avait aucune capacité particulière ni le moindre lien avec le surnaturel n’eut même pas besoin d’un instant de réflexion avant de répondre à la question de Jinya.

— Pourquoi un rêve ?

— Parce que le véritable quartier de la Colombe n’a jamais été un endroit aussi merveilleux. Les filles étaient toujours sur le qui-vive, se disputant les clients, et il y avait des hommes qui méprisaient les travailleuses de nuit et ne les considéraient que comme des exutoires à leurs désirs. Certaines filles étaient même vendues à ce milieu par leurs propres parents, et d’innombrables hommes cherchaient à exploiter celles qui vivaient ici. Pourtant, la vie dans ce quartier des plaisirs était agréable, comme si seules les belles choses avaient été rassemblées.

Il y avait plus dans le monde tapageur des quartiers de plaisirs que ce qui apparaissait en surface. Pourtant, il n’y avait ici pas la moindre trace de ce qui pouvait autrefois se cacher sous cette surface. Ce quartier des plaisirs, beau et immaculé, ressemblait à un rêve.

Le gérant poursuivit :

— C’est pour cela que je suis sûr que tout cela est un rêve. Le quartier de la Colombe a été loué comme le meilleur de tous, avant d’être soudainement abandonné. Refusant de changer, il a sans doute souhaité rester tel qu’il était et s’est endormi depuis lors. Le premier à porter des regrets persistants pourrait bien être ce quartier lui-même.

Le quartier de la Colombe avait autrefois été un symbole de son époque, mais le temps l’avait vu être abandonné. Peut-être le quartier lui-même avait-il souhaité que ses jours de gloire se poursuivent et avait-il, dans le même mouvement, attiré ces femmes et ces hommes qui ne pouvaient vivre ailleurs. C’était pour cela que cet endroit ne portait plus aucune de ses ténèbres d’autrefois, mais seulement un rêve lumineux et éphémère, éclairé par des néons roses.

— Le rêve d’un quartier abandonné, hein ? murmura Jinya.

C’était une hypothèse sans preuve, lancée à la légère autour d’un verre et impossible à vérifier, mais il se dit qu’il pouvait s’en contenter comme réponse. La vérité resterait inconnue, mais tout expliquer par une logique froide était fade. Il s’était égaré dans le rêve du quartier de la Colombe et y avait trouvé quelque chose de précieux, cela ne suffisait-il pas ?

— Pas mal, dit-il.

— N’est-ce pas ? Pouvoir dire que l’on a rencontré quelqu’un dans un rêve, c’est romantique, répondit le gérant. — Oh, mais je suppose que vous auriez préféré rencontrer quelqu’un de plus charmant que moi.

— Allons donc. Vous êtes un homme bien, et j’ai eu de la chance de vous rencontrer.

— Quel flatteur. Mes goûts vont ailleurs, toutefois.

— Quelle coïncidence. Les miens aussi.

Leur échange était fluide, comme s’il avait été préparé d’avance.

Ils éclatèrent de rire ensemble. Leurs voix étaient les seules à résonner dans le Milk Hall, déserté de ses clients et de ses serveuses habituels.

— Mon dieu… Depuis combien de temps n’avais-je pas ri ainsi ?

Après que leur rire se fut apaisé, le gérant prit une profonde inspiration et ferma les yeux. Il expira ensuite comme s’il avait été libéré de tous ses regrets persistants.

— Merci. Vous avez été un excellent client.

Et ce fut tout.

La glace dans son verre résonna en se fissurant, puis il disparut.

— Merci. Grâce à vous, j’ai pu apprécier un bon whisky.

Jinya vida son verre.

Les rêves n’étaient rien de plus que des rêves, mais une chaleur différente de celle qui glissait à présent dans sa gorge resterait avec lui.

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