SotDH T11 - CHAPITRE 4 PARTIE 3

Le Coeur d’une Fleur (3)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Nanao lui avait dit que la prochaine visite serait la dernière. Pourtant, il ne parvenait pas à trouver un cadeau approprié pour l’occasion. Apprendre ce qui se trouvait dans le cœur de Magatsume l’avait ébranlé. Ses pensées ne menaient nulle part, alors il décida d’aller boire un verre et se rendit au Sakuraba Milk Hall.

— Ravi de vous voir.

— Bienvenue.

Le gérant et Hotaru l’accueillirent tous les deux. Cette dernière se comportait légèrement différemment à présent, peut-être parce que l’affaire concernant Kajî Takumi avait été réglée. Elle était toujours aussi gracieuse qu’auparavant, mais quelque chose s’y ajoutait désormais.

— Salut, lança Jinya.

— Quelque chose ne va pas ? Tu n’as pas l’air en forme, dit Hotaru.

— Vraiment ?

— Oui. Ça se voit clairement.

— Je vois…

Il n’eut même pas la force de détourner la remarque.

Elle l’observa un instant, réfléchit, puis lui saisit la main. Se tournant vers le gérant, elle demanda :

— Ça ne vous dérange pas si je m’absente un moment ?

— Vas-y. Prends bien soin de notre meilleur client.

Sans même attendre l’avis de Jinya, elle le tira hors de la boutique. Un démon comme lui aurait pu résister s’il l’avait voulu, mais il lui faisait suffisamment confiance pour la suivre.

Elle l’emmena au bord de la rivière Sumida, un endroit où ils étaient déjà allés et qui offrait une belle vue sur les étoiles.

— Tu es plutôt entreprenante aujourd’hui, dit-il.

— Tu aurais pu me résister si tu l’avais voulu. Le fait que tu ne l’aies pas fait signifie que ça ne te dérange pas, n’est-ce pas ?

— J’imagine.

Elle avait vu à quel point il était troublé et l’avait conduit ici pour lui rendre la pareille. Mais elle peinait à trouver les mots justes, elle qui savait d’ordinaire si bien parler. Cela montrait qu’elle cherchait à l’aider avec ses propres sentiments, et non en tant que travailleuse de nuit. En comprenant cela, Jinya se détendit sensiblement.

— …Tu trouves ça amusant de me voir à court de mots ? demanda-t-elle.

— Pas du tout. C’est plutôt réconfortant.

— D’une certaine manière, je ne me sens pas vraiment flattée.

Il laissa échapper un soupir apaisé et leva les yeux vers le ciel nocturne, où une voûte d’étoiles s’étendait au-dessus d’eux. Les nuits étoilées avaient quelque chose de particulier pour tous les deux.

— Désolé de t’avoir inquiétée, dit-il.

— Ce n’est rien. Ça t’ennuierait si je te demandais ce qui s’est passé ?

— On m’a simplement rappelé à quel point je suis pitoyable, c’est tout.

Il évita de donner une véritable réponse, ce qui la fit froncer les sourcils.

— Très bien. Mais si tu as besoin de quoi que ce soit, viens me voir. Je ne peux pas rester éternellement celle qui reçoit ta gentillesse. Une femme doit aussi sauver les apparences.

— J’apprécie.

Mais il ne chercherait jamais réellement son aide le moment venu. Elle était une femme de la nuit, et lui un client. La limite entre eux était claire, et la franchir ne leur apporterait rien.

— C’est une bonne occasion. Puis-je te demander ton avis sur quelque chose ?

— Bien sûr.

— Je n’arrive pas à trouver un bon cadeau pour une certaine travailleuse de nuit que je connais. Tu aurais une idée ?

Elle fronça les sourcils. Demander à une travailleuse de nuit de réfléchir à un cadeau pour une autre manquait de délicatesse. Mais elle devina rapidement à qui ce présent était destiné, et son expression s’adoucit.

— Oh. Cette travailleuse, c’est celle dont j’ai tant entendu parler ?

— Ma nièce ? Oui. Je lui ai déjà offert de la nourriture et un peigne, et ça lui a plu, mais ce n’était pas exactement ce qu’elle attendait.

— Je vois. Vous êtes proches, tous les deux ?

— Bonne question. J’aimerais croire qu’elle m’apprécie, au moins.

Il haussa les épaules.

Hotaru ne voyait pas ce qui le mettait dans un tel embarras. Elle répondit non pas comme une femme de la nuit, mais avec sincérité.

— Je pense que presque n’importe quoi devrait convenir. Ce serait différent si tu cherchais un cadeau pour n’importe quelle travailleuse de nuit, mais ta nièce sera sûrement plus heureuse avec quelque chose que tu auras trouvé toi-même, plutôt que de demander autour de toi. D’autant plus si elle t’apprécie.

— …Tu crois ?

— Absolument. Du moins, c’était le cas pour moi, dit-elle en jouant avec sa fiole de sables étoilés.

La valeur d’un cadeau ne résidait ni dans son prix ni dans son adéquation aux goûts de celui qui le recevait. Elle résidait dans les pensées avec lesquelles il avait été choisi.

— Est-ce que je t’ai été utile ?

— Oui, beaucoup.

Jinya la remercia, puis leva les yeux vers les étoiles avec elle.

Les étoiles étaient moins nombreuses que dans ses souvenirs, mais elles semblaient briller un peu plus qu’il y a quelques instants. Le ciel nocturne n’était pas si désagréable dans ce quartier baigné de néons.

 

L’acte d’envelopper un cadeau dans du papier se nomme origata. À l’époque d’Edo, le papier était une ressource précieuse, et l’utiliser pour emballer un objet relevait à la fois de l’étiquette et de la prière. On ne pouvait plier du papier sans y mettre du cœur. Un cadeau pouvait être éphémère, mais la sincérité avec laquelle il était préparé et offert demeurait.

Le présent que Jinya apporta cette fois n’était enveloppé dans rien. Cependant, ce n’était pas par manque de sincérité. Il pensait au contraire que celle-ci se transmettrait même sans apprêter son cadeau.

— Est-ce ton cadeau pour aujourd’hui ? demanda Nanao.

— Oui.

Il répondit sans la moindre gêne, ce qui sembla lui plaire. Le présent qu’il tenait dans ses mains était une petite fleur qu’il avait trouvée dans la rue en venant ici, un pissenlit.

— Je l’ai vu en venant ici. Tu aimes les fleurs jaunes, n’est-ce pas ?

— Oui. Merci, c’est un merveilleux cadeau. Tu as réussi.

Elle accepta la fleur avec beaucoup de soin, comme s’il s’agissait de quelque chose de fragile. Il lui avait offert des biscuits coûteux, un peigne en buis, et maintenant une fleur cueillie dans la rue. La plupart y verraient une marque de désinvolture, mais Nanao était comblée et arborait un large sourire. En la voyant ainsi, il se souvint d’une fille bien plus jeune.

Suzune souriait autrefois de la même manière.

— Bien sûr, tous tes cadeaux jusqu’ici étaient acceptables. Ou plutôt, il n’existe aucun cadeau que tu pourrais m’offrir qui ne le serait pas. Je fais partie du cœur de ma mère. Il est naturel que tout ce qui vient de toi me plaise.

Depuis le début, cela n’avait rien à voir avec les cinq tâches irréalisables. Les cadeaux en eux-mêmes n’avaient aucune importance, seule comptait l’attention qu’il mettait à les choisir. C’est pour cela que ceux pour lesquels il avait demandé de l’aide, comme les biscuits et le peigne, n’avaient pas atteint son cœur autant que la fleur qui avait attiré son regard en venant ici.

Nanao sourit avec satisfaction, mêlant soulagement et contentement.

— Tu as compris ce que je voulais.

— Il m’a fallu du temps, mais oui. Tu as dit que tu n’étais pas du genre à agir sans raison. Cela m’a pris quelques jours, mais j’ai fini par comprendre.

Autrefois, Magatsume… Suzune se réjouissait des petits présents qu’il lui apportait. Enfant, il n’avait pas d’argent. Tout ce qu’il pouvait lui offrir, c’étaient des pierres jolies trouvées au bord de la rivière ou des fleurs, mais elle les traitait malgré tout comme des trésors. Tout ce qu’il lui donnait avait de la valeur à ses yeux. De tels moments heureux avaient existé entre eux, et c’était cela que Nanao voulait lui rappeler.

— Bien. J’ai peut-être été abandonnée, mais je reste la fille de ma mère. Je voulais au moins faire quelque chose pour elle.

Ainsi, le regret persistant de Nanao, ne rien avoir fait pour sa mère, se dissipa. Bien qu’elle ait été abandonnée par Magatsume, elle regrettait toujours de n’avoir rien pu faire pour elle. Mais maintenant que Jinya avait compris une part des sentiments de sa mère, le poids dans son cœur fondit comme de la glace sous le soleil du printemps. Elle avait accompli ce qu’elle devait et était de bonne humeur.

— Passons à notre dernier sujet : la capacité de ma mère et son objectif ultime. Mais promets-moi une chose avant de continuer. Une fois que nous aurons terminé, assure-toi d’accepter ma contrepartie.

Une fois tout terminé, il devrait utiliser l’Assimilation pour la dévorer, elle et sa capacité.

— Nanao…

— C’est ce que nous avons convenu, non ? dit-elle en souriant. — Je n’ai rien à te dire si tu ne peux pas respecter ta part du marché.

— Pourquoi aller aussi loin ?

Le bras de Jinya devait dévorer entièrement quelqu’un pour en absorber les capacités. Il ne pouvait pas prendre une capacité sans le reste. Prendre la capacité de quelqu’un revenait à lui prendre la vie. Elle devait le savoir, et pourtant, elle insistait pour qu’il la tue.

— Parce que. Je suis peut-être la fille de ma mère, mais je suis avant tout moi-même, dit-elle avec détermination, comme si aucune autre raison n’était nécessaire.

Il ne trouva rien à répondre, mais ses sentiments lui parvinrent, et après un instant d’hésitation, il acquiesça lentement.

— Merci. Je suis prête à tout te dire maintenant. Je te demande seulement de ne pas te laisser emporter par ce que je vais dire, et de faire le choix que tu jugeras juste. Je suis sûre que ma mère acceptera quel que soit l’avenir que tu choisiras.

Comme si elle lui confiait ses dernières volontés, elle poursuivit :

— La capacité de ma mère est Mahoroba[1]

 

Jinya écouta jusqu’au bout l’explication de Nanao. Il apprit la vérité sur la régénération de Magatsume et le souhait qui en était à l’origine. Cette détresse poignante lui serra le cœur, telle une soie douce l’enveloppant tout entier. Il n’hésiterait plus désormais qu’il savait tout. Quelle que soit la douleur que cela puisse causer, sa décision était prise.

— Je l’ai déjà dit, mais je vais le répéter. Tu es le seul capable d’arrêter ma mère, au bout du compte. Le pouvoir d’un démon peut tout accorder, sauf son vœu le plus cher. N’oublie pas cela.

— Je sais.

Si ce qu’elle disait au sujet de la capacité de Magatsume était vrai, alors le seul capable de l’arrêter, tant par son pouvoir que par ses sentiments, était Jinya. Bien sûr, même s’il existait quelqu’un d’autre capable de le remplacer, il ne le laisserait pas faire. C’était sa responsabilité.

— Ainsi, je t’ai tout dit. Je suis satisfaite. Et toi ? demanda Nanao.

Il avait fait face à ce qui se trouvait dans le cœur de Magatsume et appris son objectif. Bien que cela lui ait pris de nombreuses années, il avait enfin une réponse quant à ce qu’il ferait au terme de son voyage. Il pouvait affirmer sans hésiter qu’il n’avait plus de regrets persistants, ce qui signifiait qu’il était temps de dire adieu.

— Dieu merci, dit-elle.

Le moment de tenir leur marché était venu. Il n’y avait aucune peur dans ses yeux. Au contraire, ils étaient emplis de joie. Cela devait venir du fait qu’elle était née des émotions de Magatsume. Elle était plus que disposée à donner sa vie pour Jinya.

— Ne fais pas cette tête. C’est ce que je voulais, dit-elle.

Elle s’approcha et posa sa main contre sa poitrine. Sa chaleur était apaisante. Il avait suffisamment baissé sa garde face à elle pour accepter un tel geste.

— Tu es vraiment sûre de toi ?

— Bien sûr. Crois-moi, devenir une partie de ta force ferait de moi la femme la plus heureuse au monde.

Jusqu’alors, les autres filles de Magatsume n’avaient été que des ennemies parce qu’elles obéissaient à leur mère. S’étant détachée de Magatsume, Nanao plaçait désormais Jinya au premier plan dans son cœur. Elle voulait devenir sa force et était prête à sacrifier sa vie pour cela.

— Tu ferais mieux de ne pas te défiler maintenant. Pas après avoir forcé une dame à se donner ainsi en spectacle, dit-elle d’un ton aguicheur, comme une femme de la nuit.

Un sourire naturel apparut sur son visage.

— Ha. Très bien.

La tension qui emplissait l’air se dissipa. Profitant de la garde abaissée de Jinya, Nanao passa à l’action et se pencha pour voler ses lèvres sans défense. Ce baiser était dépourvu de passion, maladroit et forcé. Ses joues se teintèrent légèrement de rouge.

— Héhé. On dirait que j’ai devancé ma mère et Himawari-neesan.

Comme si ce seul geste donnait un sens à tous ses efforts, elle prit la main gauche de Jinya et la posa à la base de son cou.

Jinya ne comprendrait sans doute jamais le cœur de cette femme. Il ne pouvait saisir la profondeur de ses sentiments, et n’essaya même pas. Mais c’était la fin qu’elle avait choisie. Même sans comprendre son désir, il avait la responsabilité de l’accomplir.

Il mit de la force dans son bras gauche et resserra son étreinte autour de son cou frêle et pâle.

Ainsi, derrière des portes closes, l’histoire de la mystérieuse femme de la nuit du quartier de la Colombe s’acheva. Sa fin n’avait rien d’heureux, mais elle souriait dans ses derniers instants.

 

Jinya quitta la chambre de Nanao et s’arrêta, percevant un changement dans l’air. La nuit était déjà tombée, l’heure de travail pour la maison close, et pourtant l’endroit était silencieux. Pas une seule lumière n’était allumée dans le couloir, et l’air était sec. Il ne voyait aucune des autres femmes de la nuit. L’endroit était désert.

Ce bâtiment était mort, privé de celles qui en prenaient soin.

Sans aucun éclat, Ichikawa avait atteint sa fin.

Nanao était la gérante de cet endroit. Maintenant qu’elle n’était plus là, beaucoup des autres femmes avaient sans doute perdu leur raison de rester. Cet endroit n’avait jamais vraiment existé, et c’était peut-être une fin appropriée.

Jinya ressentit une légère mélancolie, mais il ne pouvait pas rester immobile éternellement.

Il se retourna une fois et grava dans son esprit l’image de la chambre de Nanao. Ce n’était pas une cérémonie funéraire, mais il eut le sentiment que cela suffisait.

Il laissa la maison close derrière lui. La nuit était avancée, mais la vitalité propre au quartier des plaisirs avait disparu. La fin était palpable. Cet endroit qui n’aurait jamais dû exister atteindrait bientôt sa conclusion naturelle.

Jinya se tenait seul dans la rue vide et fixa son bras gauche.

Il avait dévoré Nanao. Il n’avait presque rien reçu de ses souvenirs, comme cela avait été le cas pour les autres filles de Magatsume.

Cependant, il avait acquis sa capacité et, par conséquent, appris son véritable nom ainsi que sa signification.

— Suisen… La capacité de détourner vers soi ce qui était destiné à un autre.

Suisen était le véritable nom de Nanao, et le but de sa capacité était de faire porter sur soi les sentiments destinés à quelqu’un d’autre. Dans le langage des fleurs, suisen, le mot japonais pour « narcisse », signifiait « narcissisme ».

Mais Nanao avait dit qu’elle aimait les fleurs jaunes, et dans le langage des fleurs, les narcisses jaunes signifiaient…

— « Aime-moi encore une fois. »

C’était pour cela que Magatsume avait rejeté Nanao. Elle seule représentait un sentiment qu’elle ne pouvait accepter comme faisant partie d’elle.

Magatsume pouvait reconnaître l’amour qu’elle portait à son frère, mais son désir d’être aimée en retour était une autre affaire. Jinta aimait Shirayuki, alors Suzune avait renoncé à grandir afin de rester à ses côtés en tant que sœur. Pourtant, une sœur ne pouvait espérer rien de plus qu’un amour familial.

Par amour pour son frère, elle avait renoncé à être aimée en retour. C’était pour cela qu’elle avait repoussé Nanao, qui incarnait son désir inconvenant de s’approprier les sentiments qu’il portait à une autre.

Nanao avait vécu toute son existence sans être désirée.

Elle n’avait nulle part où aller ni à qui appartenir, et n’avait trouvé un sens qu’en étant dévorée par Jinya et en lui transmettant sa capacité. Offrir au moins une aide, même infime, par son propre sacrifice était la seule chose qu’elle pouvait souhaiter.

— Rien n’est plus triste que des sentiments qui n’ont nulle part où aller, dit-il.

Pour elle, il avancerait en portant les sentiments qu’elle lui avait montrés. Il caressa sa main gauche et grava sa chaleur dans son cœur.

— Merci. Tes sentiments sont désormais avec moi.

Il n’oublierait ni la manière dont elle avait aimé sa mère ni celle dont elle l’avait aidé. Son murmure pouvait se perdre dans la nuit, mais une part d’elle resterait avec lui.

Il ferma les yeux et pria.

Même si le quartier de la Colombe devait disparaître, même si le souvenir de ce rêve éphémère venait à s’effacer, puisse la chaleur qui s’était installée dans son cœur demeurer.

Sur ces mots, il se remit en marche.

Le silence résonnait dans la rue morne, et il ne pouvait distinguer ce qui l’attendait dans l’obscurité. Pourtant, à l’image d’une lanterne, Nanao avait éclairé le chemin qui s’ouvrait devant lui. Il eut le sentiment que la destination qu’il cherchait serait plus lumineuse qu’il ne l’avait imaginée jusque-là.

[1] C’est un vieux mot japonais qui désigne un lieu idéal, une terre merveilleuse, un endroit parfait où il fait bon vivre. Ça peut évoquer une sorte de paradis terrestre, de terre bénie, de havre idéal.

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