SotDH T11 - CHAPITRE 3 PARTIE 1

Sous un Ciel Étoilé, Ensemble (1)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Partie trois : Kajî Takumi, l’ancien petit ami de Hotaru

J’ai cherché si longtemps rien que pour te revoir une fois de plus. Tout ce que je veux, c’est une dernière chance de dire ce que je n’ai pas pu dire avant.

Kajî Takumi était assis sur la véranda, prenant un moment de repos en soirée, entouré des fleurs de son jardin. À ses côtés se trouvait une femme qui lui était chère. Le vent effleura doucement ses cheveux tandis qu’elle levait les yeux.

Suivant son regard, il vit que le ciel passait de l’orange à l’indigo et que les étoiles commençaient à scintiller çà et là.

La nuit véritable n’était pas encore tombée, et les étoiles dans le ciel indigo clair étaient loin d’être brillantes. Leur éclat discret lui rappelait celle qui était à ses côtés. Il abaissa de nouveau le regard vers son doux profil et en resta captivé.

— Takumi-san ? Quelque chose ne va pas ?

Elle avait remarqué son regard et lui posa cette question. Ses grands yeux humides firent battre son cœur plus vite. Lui, un homme de huit ans son aîné, pouvait-il vraiment se laisser troubler ainsi par elle.

— Non. J’étais simplement captivé par ta beauté.

— Allons donc.

Elle laissa échapper un petit rire et porta la main à sa bouche en souriant. Son cœur se mit à s’emballer.

En y repensant, il se pouvait que lui seul ait été amoureux.

Deux années s’étaient écoulées depuis la fin de la guerre, et le Japon traversait des temps difficiles.

Pourtant, Takumi pouvait encore goûter à des instants de confort comme ce repos du soir sur sa véranda, car sa famille dirigeait une clinique prospère à Yamagata, largement épargnée par la guerre. La femme qu’il aimait avait perdu ses parents pendant le conflit et avait été recueillie par la famille Kajî, qui connaissait les siens. Cependant, elle n’avait pas été adoptée comme une fille, mais accueillie dans la maison en tant que future belle-fille. Elle était reconnaissante envers Takumi et sa famille de l’avoir accueillie, mais même sans cette dette, les deux étaient proches.

EIle lui était cher et il croyait qu’elle éprouvait la même chose pour lui. Mais ce qu’elle portait en elle n’était sans doute pas le même amour que celui qu’il ressentait, plutôt celui que l’on éprouve pour la famille ou les amis. Elle ne lui donna jamais la réponse qu’il espérait entendre.

— Ah, oui. Je t’ai apporté un cadeau, dit-il.

— Oh ? Qu’est-ce que c’est ?

— Des sables étoilés. Je me suis dit que ça pourrait te plaire, puisque tu aimes tant regarder le ciel nocturne. Peut-être que c’est un peu banal ?

Mais il était prêt à attendre. Il croyait que l’amour avait besoin de temps pour éclore.

— Non, c’est merveilleux… Je le garderai précieusement.

En fin de compte, elle ne répondit jamais à sa demande, et ils se séparèrent sans un mot d’adieu.

***

Hotaru se rappela un soir partager la chose sur une véranda, quelque part. Elle faisait tourner entre ses doigts une petite fiole de sables étoilés. Ce n’était en rien un objet de valeur, mais c’était un cadeau de sa part. Les petits grains en forme d’étoile ressemblaient à du sable, mais il paraissait qu’ils étaient en réalité les enveloppes laissées par de minuscules organismes morts…

Son cadeau aurait été bien meilleur s’il n’avait pas ajouté cette explication, mais ce côté un peu maladroit lui ressemblait bien.

Elle jetait de temps à autre un regard à la petite fiole. Elle avait sur elle un effet apaisant. Dans cette fiole étaient gravés des souvenirs empreints de nostalgie : le ciel étoilé qu’ils avaient contemplé ensemble, son sourire gêné. Elle avait laissé bien des choses derrière elle, mais cet objet était le seul dont elle ne pouvait se défaire.

— Hotaru-chan, un client est là pour toi.

— J’arrive.

Elle glissa la fiole de sables étoilés dans sa poche de poitrine et esquissa un léger sourire. Elle allait encore coucher avec un homme qu’elle ne connaissait pas aujourd’hui, mais il n’y avait pas la moindre hésitation en elle. Elle était habituée à ce travail.

Elle passa devant le comptoir du bar et, du coin de l’œil, aperçut le jeune homme qui était devenu un habitué ces derniers temps. Il ne venait pas pour passer la nuit avec une femme, mais pour boire et discuter avec le gérant. Il montrait un certain intérêt pour Hotaru, mais apparemment pas au point de payer pour ses services. Cela ne la dérangeait pas. Il était de plusieurs années son cadet, mais il était vif et savait mener une conversation.

Parler avec lui était agréable.

Elle était certaine qu’il y avait eu une serveuse qui lui plaisait particulièrement, mais il ne faisait plus aucun effort pour parler à l’une d’elles à présent. Peut-être se trompait-elle simplement dans ses souvenirs.

Elle regarda autour d’elle et eut l’impression qu’il y avait à la fois moins de clients et moins de serveuses qu’auparavant.

— Bonsoir, Hotaru. J’espère que ça ne vous dérange pas que je revienne encore.

— Bien sûr que non. Je suis ravie de vous voir. Permettez-moi de vous conduire à l’étage.

Le client de ce soir était déjà venu plusieurs fois pour passer la nuit avec elle. Savoir qu’elle lui plaisait autant lui faisait plaisir.

L’homme, habitué à la procédure, la suivit sans hésitation jusqu’à la chambre du balcon, au deuxième étage.

Ils parlèrent peu, n’ayant pas besoin de mots. Ils se dévêtirent et s’allongèrent sur le lit. Elle effleura légèrement sa main et la guida jusqu’à sa poitrine. En se blottissant contre lui, elle pouvait sentir sa chaleur et son souffle.

Ah… Comme il faisait froid. Sa peau était chaude, mais plus cette chaleur était forte, plus un endroit précieux en elle se refroidissait.

Elle ne détestait pas le sexe. Elle avait abandonné celle qu’elle était autrefois et était devenue pleinement Hotaru, ce qui lui permettait de jouer le rôle d’une travailleuse de nuit et d’offrir ces rêves d’amour éphémères.

Le sourire sur son visage et les soupirs brûlants qu’elle laissait échapper étaient réels. L’homme l’aimait, et elle l’aimait en retour.

Mais les nuits dans le quartier de la Colombe étaient longues, et il lui arrivait parfois d’avoir l’impression de manquer d’air.

***

Jinya reçut des nouvelles plutôt inquiétantes de la part du gérant du Milk Hall.

— Est-ce vrai ?

— Ça l’est. Un homme passe de maison close en maison close à la recherche d’une certaine femme. D’après ce que j’ai entendu, il semble chercher Hotaru-chan.

Le gérant ajouta sur un ton léger :

— Ça rappelle quelqu’un, n’est-ce pas ?

— Voilà une information intéressante que vous me donnez. Merci.

— Je vous prie. Je dois dire que vous êtes aussi un homme assez étrange, dit le gérant, qui semblait s’amuser sans jamais se lasser de Jinya.

Il n’était pourtant pas vraiment en position de qualifier les autres d’étranges, lui qui, dans la quarantaine, parlait d’une manière efféminée. Jinya l’interrogea du regard, ce qui le poussa à répondre :

— Vous avez clairement un faible pour Hotaru-chan, mais vous n’avez aucun intérêt à acheter ses services. Ai-je tort ?

— Une femme charmante, mais oui, je n’ai pas besoin de ses services.

Hotaru occupait l’esprit de Jinya, non pas parce qu’elle l’attirait en tant que travailleuse du sexe, mais parce que leur première rencontre avait été si inhabituelle.

— La raison pour laquelle elle a attiré mon attention est tout autre.

— Alors pourquoi ?

— Simplement une vieille habitude que j’ai gardée d’un ancien métier.

S’il était intervenu en voyant cet homme la harceler, c’était surtout à cause de sa profession passée.

Il ne pouvait pas rester sans rien faire lorsqu’une personne avait besoin d’aide, et il estimait avoir la responsabilité d’aller jusqu’au bout une fois qu’il s’était engagé.

La raison principale pour laquelle il venait si souvent au Sakuraba Milk Hall et continuait de parcourir le quartier de la Colombe avait à voir avec cet homme.

— Un homme de ce genre reviendra sans aucun doute. On ne m’a peut-être pas demandé de m’occuper de cette affaire, mais je ne fermerai pas l’œil si je ne fais rien.

C’était ainsi qu’il avait vécu durant les époques d’Edo et de Meiji. S’occuper des esprits faisait partie du devoir d’un gardien de prêtresse.

Plusieurs jours passèrent. Une lune pâle brillait dans le ciel, baignant la nuit d’un éclat métallique.

— Mm, c’est délicieux. Des soba fraîchement préparées, c’est rare, même dans les restaurants.

Jinya logeait chez Aoba, dans un appartement situé dans une rue proche de nombreuses maisons closes. En échange du toit qu’elle lui offrait, il s’occupait des tâches ménagères. Ayant été chargé de veiller sur d’autres pendant de nombreuses années, cette façon de vivre ne le dérangeait pas, même si la plupart des gens diraient qu’il n’était guère différent d’un parasite vivant aux crochets d’une femme.

À la demande d’Aoba, il avait préparé des kitsune soba pour le dîner, reproduisant le même plat qu’il faisait autrefois lorsqu’il tenait un restaurant à l’époque de Meiji. Le bouillon de soba était en général plus épais à Tôkyô qu’à Kyôto, si bien qu’Aoba avait été un peu surprise au début, mais elle trouva que le goût lui convenait et mangea avec appétit.

— Je suis content que ça te plaise.

— Au début, j’ai été surprise que le bouillon soit aussi léger, mais c’est très bon. Comment un type comme toi est devenu aussi doué en cuisine ? demanda-t-elle.

C’était un peu étrange qu’un homme à l’allure aussi rude que Jinya soit si habile dans quelque chose d’aussi domestique. Il savait cuisiner, faire le ménage, et même s’occuper du linge. Tout cela venait, bien sûr, de son passé.

— Je tenais autrefois un restaurant de soba, répondit-il.

— Ah… Donc tout est une question d’expérience, finalement.

Son expression devint sérieuse. Elle ne semblait pas très confiante quant à ses propres talents en cuisine. Ayant vécu seule, elle savait se débrouiller pour les tâches domestiques, mais lorsqu’il s’agissait de cuisiner, elle ne pouvait préparer que des plats simples où tout se faisait sauter ou mijoter ensemble. Les préparations plus délicates lui échappaient.

Jinya observa Aoba plongée dans ses pensées et esquissa un sourire amer. Il n’avait pas l’air d’avoir plus de dix-huit ans, mais elle ne trouva rien d’étrange à ce qu’il affirme avoir tenu un restaurant de soba par le passé. C’était comme si elle savait déjà qu’il était plus que ce qu’il paraissait.

Bien sûr, son absence de réaction ne le surprit pas, car il savait déjà qu’elle tramait quelque chose.

Il trouva simplement un peu amusant qu’elle se trahisse ainsi. Il laissa passer et lança un nouveau sujet en préparant le thé d’après-repas.

— Dis-moi, Aoba. Pourquoi as-tu décidé de faire ce métier ?

— Oh ? Voilà une question surprenante de ta part.

Il ne cherchait pas à lui soutirer des secrets. Ils vivaient ensemble depuis un moment et s’étaient rapprochés. Il posa la question par simple curiosité. Ce n’était qu’une conversation sans importance autour d’une tasse de thé. Elle pouvait éluder si elle le souhaitait, et elle était assez avisée pour le comprendre. Il but une gorgée et attendit qu’elle décide si elle voulait en parler ou non.

— C’est parce que je ne voulais pas reprendre l’activité familiale.

Elle soupira et prit une expression de lassitude, résignée. Sa voix était faible, et ses paroles semblaient sincères. Son entrain habituel avait disparu, laissant place à une jeune fille fragile. Pour une fois, elle faisait son âge.

— Ma famille exerce un certain métier depuis des générations, et mon grand-père est extrêmement strict à ce sujet. C’est le genre de personne qui exige que tout le monde fasse passer la maison avant soi.

— Ton père n’est pas là ?

— Si, il est là, et il fait de son mieux pour faire tourner l’activité familiale. Mais il ne répond pas aux attentes de mon grand-père, alors c’est moi qu’on a choisie pour en hériter à sa place. Ça ne me plaisait pas, alors je me suis enfuie.

— Ça a dû demander pas mal de courage.

— Ah ah. C’était plutôt une décision prise sur un coup de tête. Mais c’est difficile de s’en sortir seule quand on est une femme. C’est à ce moment-là que j’ai lu dans un magazine que le quartier de la Colombe attirait toutes les jeunes filles pour le travail de nuit. Je n’ai pas vu d’autre option. C’est un peu idiot de ma part, non ?

Elle parlait d’un ton enjoué, mais Jinya y percevait une tristesse équivalente. Même si elle ne laissait pas son air vif disparaître, il n’en restait pas moins qu’elle, encore jeune, avait quitté son foyer. Cela avait dû être une décision difficile. Les emplois accessibles aux femmes étaient rares, et peut-être n’était-ce qu’une question de destin si elle avait fini par arriver ici, dans le quartier de la Colombe.

— Alors je suis venue ici, j’ai cherché du travail chez Ichikawa en tremblant, et j’ai rencontré Nanao-san. Au début, j’avais l’intention de devenir une véritable prostituée, mais elle avait des réserves.

— Une fille comme moi n’a rien à faire dans ce métier. Dans ce cas, observe-nous quelque temps, si tu y tiens toujours. Si voir notre quotidien ne te fait pas changer d’avis, alors je te l’autoriserai.

Aoba avait été surprise d’entendre Nanao dire aussi directement qu’on ne devait pas aspirer à devenir travailleuse de nuit. Pourtant, elle comprit que ces paroles venaient de la bienveillance, et elle décida de rester dans le quartier de la Colombe à cause de Nanao. Elle savait que cet endroit portait en lui une part d’ombre, mais Nanao lui avait aussi montré qu’il contenait de la chaleur. Aoba aspirait à devenir une femme comme elle, quelqu’un qui avait tourné le dos à la société tout en continuant à vivre avec intégrité.

— Nanao-san ne voulait pas que je devienne une travailleuse de nuit, mais elle a quand même pris soin de moi en me donnant cette chambre et de petits travaux à faire.

C’est ainsi qu’Aoba devint une travailleuse de nuit seulement de nom, sans prendre de clients et sans même être apprentie.

Nanao s’opposait à ce que la jeune Aoba se lance dans la prostitution, et Aoba, de son côté, admirait Nanao et idéalisait ce métier. Elles partageaient un lien étrange, mais un lien auquel Aoba tenait visiblement. Le respect qu’elle portait à Nanao transparaissait dans chacun de ses mots.

Elle conclut :

— Voilà. Mes raisons n’ont rien d’extraordinaire. Je suis venue ici parce que je me suis opposée à mon grand-père. Ah, et je préférerais garder secrète l’activité de ma famille, si possible. C’est un peu embarrassant.

— Je vois. Tu n’as jamais pensé à rentrer chez toi ? demanda Jinya.

Il supposait que Nanao empêchait Aoba de vendre son corps pour lui laisser cette possibilité, mais même après l’entrée en vigueur de la loi de prévention de la prostitution et alors que le quartier de la Colombe approchait de sa fin, elle n’était pas partie, et c’était pour cela qu’elle restait encore ici. Derrière son sourire insouciant se cachaient des regrets persistants qui la retenaient en ce lieu, comme tant d’autres.

— J’en ai trop honte, dit-elle.

— Pourquoi ? J’aurais pensé que Nanao t’avait empêchée de devenir une travailleuse de nuit pour que tu n’aies pas à ressentir de honte.

— Je suis sûre que oui. Mais pendant mon absence, mon grand-père est mort.

Elle le dit d’un ton détaché et détourna le regard, l’empêchant de bien lire son expression.

— J’ai reçu une lettre de mon père. Apparemment, il savait où j’étais. Pourtant, je n’arrive toujours pas à rentrer.

Elle s’était enfuie parce qu’elle n’acceptait pas que son grand-père lui impose de reprendre la maison. Elle ne savait pas à quel point ses actes l’avaient blessé, mais il avait sans doute quitté ce monde en portant de lourdes inquiétudes quant à l’avenir de la famille, et cette idée la hantait.

Elle avait trahi ses attentes, puis l’avait privé d’une fin paisible. Comment pourrait-elle avoir le culot de revenir après cela ?

— Je n’arrête pas de me demander ce que j’aurais dû faire. Et si, au moins, je lui avais montré que l’activité familiale était entre de bonnes mains avec moi avant qu’il ne meure, pour qu’il ne parte pas avec autant de regrets ? Est-ce que j’aurais fini par abandonner et rentrer chez moi à l’heure qu’il est ? Je me le demande parfois.

Le quartier de la Colombe où elle avait échoué était un endroit bien plus confortable qu’elle ne l’aurait imaginé, mais elle n’était pas assez mûre pour tourner complètement le dos à son ancien foyer. Elle restait bloquée, incapable de décider si elle voulait rentrer ou non, et c’est ainsi qu’elle était restée dans le quartier de la Colombe jusqu’à présent.

— Je plaisante. Pour qui est-ce que je me prends, l’héroïne d’une tragédie ?

Aoba tenta d’alléger l’atmosphère par une plaisanterie. Cela ne fonctionna qu’à moitié, l’oppression se dissipant à peine.

Jinya eut assez de tact pour comprendre qu’elle voulait qu’il entre dans son jeu, alors il répondit d’une voix indifférente :

— Tu peux être l’héroïne d’une tragédie si tu veux, mais ton histoire reste incomplète sans un protagoniste masculin.

— C’est à ça que tu sers, Jin-san ! La fille au passé tourmenté qui apaise l’homme perdu. C’est un grand classique.

Avec un large sourire, elle ouvrit grand les bras, comme pour l’enlacer. Elle plaisantait surtout, mais une part d’elle était sérieuse. Elle voulait que quelqu’un la réconforte, à cet instant.

Jinya soupira, exaspéré, tendit la main et lui donna une pichenette sur le front.

Elle rejeta la tête en arrière, feignant la douleur.

— Aïe !

— Une fille de ton âge ne devrait pas faire ce genre de choses, dit-il d’un ton faussement réprobateur.

— Euh, tu sais que je suis toujours techniquement une travailleuse de nuit, non ?

Elle se cacha le visage et fit semblant de pleurer.

— Bouh… Jin-san, tu es vraiment froid.

— Oui, allez. Ah, il n’y a plus de thé. On s’arrête là pour aujourd’hui ?

— D’accord. Je vais laver les tasses. C’est le moins que je puisse faire.

— Non, ça ira. Il faut bien que je mérite mon séjour ici. Va te reposer.

— Bon… si tu insistes. Merci.

Jinya prit les tasses et se dirigea vers l’évier. Aoba s’étendit de tout son long et s’allongea sur le sol. Ses remerciements n’étaient pas pour la vaisselle, mais pour avoir joué le jeu de sa petite comédie.

Après avoir rangé les tasses, il l’appela une nouvelle fois.

— Désolé, mais je vais sortir un moment. Va te coucher sans m’attendre.

— Tu ne fais pas ça juste pour ménager mon humeur et me laisser tranquille ?

— Malheureusement, je ne suis pas un homme aussi attentionné.

Ses raisons étaient ailleurs.

Il prit le sac d’épée en cuir contenant Yarai et se dirigea vers la sortie.

Une lune pâle flottait dans le ciel.

Les esprits avaient tendance à s’agiter lors de nuits comme celle-ci.

***

Kajî Takumi se rendit dans le quartier de la Colombe à la recherche de son ancienne bien-aimée. C’était une connaissance qui lui avait dit qu’elle y travaillait comme travailleuse de nuit. Il connaissait cet homme depuis ses années d’école, mais ne le considérait pas comme un ami, notamment parce qu’il avait toujours le don de dire des choses qui lui déplaisaient.

Cette connaissance lui avait raconté qu’il l’avait croisée dans le quartier de la Colombe et qu’elle était devenue une véritable femme, avec une poitrine et des hanches bien formées. Il avait même affirmé avoir payé pour coucher avec elle.

Takumi fut pris de colère, mais il ne voulait pas gaspiller son énergie pour un homme de cette espèce. Il savait qu’elle ne se trouverait jamais dans un endroit pareil…

Mais si c’était vrai ? Cette faible possibilité le poussa jusqu’au quartier de la Colombe.

Son esprit était brisé, une seule pensée s’y répétant sans cesse : je veux la revoir une fois encore. Une seule fois encore. Il était hanté par des regrets persistants, prisonnier de sentiments qu’il n’avait jamais exprimés. Il avait continué à la chercher depuis lors, dans le seul but de la revoir. Il croyait que s’il pouvait la retrouver ne serait-ce qu’une fois, ils resteraient ensemble pour de bon cette fois-ci.

Il avait désormais la trentaine bien entamée et des rides visibles commençaient à marquer son visage. Il était grand et mince, mais d’une maigreur presque maladive. Son teint était pâle, et sa démarche instable. Il avait l’air d’un revenant. Pourtant, il poursuivait ses recherches, errant dans la nuit.

Il aperçut une silhouette émerger de l’obscurité et s’arrêta.

— Nous nous retrouvons encore, dit la silhouette d’une voix dure comme l’acier.

C’était un jeune homme, d’environ dix-sept ou dix-huit ans. Un sac d’épée était passé en bandoulière sur son épaule, et son corps entraîné se devinait même sous ses vêtements.

Ce jeune homme à l’allure rude, qui semblait ne pas convenir à ce quartier des plaisirs, se tenait devant Takumi comme pour lui barrer la route.

Takumi reconnut son visage.

C’était lui qui s’était interposé lorsqu’il avait tendu la main vers celle qu’il aimait, cette fois-là.

Le souvenir de cet instant assombrit son humeur. Le calme du jeune homme ne fit que l’irriter davantage.

Rempli d’amertume, il le fixa d’un regard noir.

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