SotDH T11 - CHAPITRE 1 PARTIE 2

Rêves à la Lueur des Lanternes Dans le Quartier des Plaisirs (2)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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La pluie tombait à verse. Son esprit était trop embrumé pour réfléchir. Il avait l’impression que son cerveau était remué. Il s’assit sur le bord de la rue et s’adossa au mur d’une maison close de style café pour éviter de tomber.

— Ugh…

Il n’était ni blessé ni en train de saigner, mais son esprit ne fonctionnait plus. Il avait l’impression de pouvoir perdre connaissance à tout instant, en partie à cause de la pluie qui le frappait et glaçait son corps.

Il resta ainsi un moment, jusqu’à ce que la pluie cesse brusquement.

Non. Le bruit de la pluie continuait, mais les gouttes ne le touchaient plus.

— Vous allez attraper froid, monsieur.

Il força son corps inerte à lever les yeux et vit une jeune femme qui tenait un parapluie au-dessus de lui.

C’est ainsi que Jinya rencontra Aoba, une prostituée qui n’était même pas encore apprentie. Elle était d’une grande gentillesse, lui souriait malgré qu’il fût un inconnu, et ne se souciait pas d’être mouillée tant qu’elle le protégeait avec son parapluie. Mais une question lui vint à l’esprit : pourquoi semblait-elle sur le point de pleurer ?

 

L’événement à l’origine de tout cela remonta à environ une semaine plus tôt.

Jinya avait passé les années de guerre à l’écart de la civilisation, mais il était retourné au cinéma Koyomiza, à Shibuya, Tôkyô, après la fin du conflit.

Il passait ses journées à cultiver quelques plantes avec Ryuuna, à accomplir les tâches domestiques, à aider au cinéma et à s’occuper des petits-enfants de Kimiko. C’était une vie bien remplie.

Il n’avait pas oublié son objectif principal, mais les rumeurs de démons étaient rares à cette époque.

L’énigmatique Magatsume ne faisait aucun mouvement, et ses journées s’écoulaient dans un calme relatif. Puis, un jour, une étrange rumeur parvint jusqu’à lui.

— Jii-chan, tu as un moment ?

Cette rumeur lui fut apportée par Jingo, le fils aîné de Yoshihiko et Kimiko. Malgré les protestations de Jinya, le couple avait insisté pour utiliser le même caractère « Jin » que celui de son nom pour Jingo. Ce dernier était très attaché à Jinya et l’appelait « Jii-chan », un mélange du surnom « Jiiya » que lui donnait Kimiko et du mot « grand-père ».

— Bien sûr. Tu as besoin de quelque chose ?

— Non, j’ai préparé des isobe mochi et je me suis dit que tu voudrais peut-être en partager. Et j’ai aussi une rumeur intéressante pour toi.

— Ah bon ? J’accepte volontiers les deux.

Jingo avait vingt-neuf ans cette année, avait déjà un fils, et sa femme Asako était enceinte de leur deuxième enfant. Celui qui avait autrefois été un garçon espiègle était devenu un parent accompli, mais pour Jinya, il restait quelque chose comme un adorable petit-fils. L’inverse était également vrai. Même adulte, Jingo admirait Jinya et venait souvent discuter avec lui autour d’un thé, comme en cet instant.

— Ravi de l’entendre. Tu aimes vraiment les isobe mochi, hein ?

— Oui. C’était un mets rare autrefois. Quand j’étais enfant, cela me rendait enthousiaste.

— J’ai du mal à t’imaginer enfant. Enfin, comme je disais…

Après avoir terminé leurs isobe mochi, Jingo but une gorgée de thé et changea de sujet. Bien qu’il n’en connaisse pas les détails précis, il avait compris l’essentiel des objectifs de Jinya ainsi que quelques éléments concernant Magatsume. C’est pourquoi il venait parfois lui rapporter les rumeurs étranges qu’il entendait, peu importe qu’elles paraissent insignifiantes ou invraisemblables.

— As-tu entendu parler du quartier de la Colombe ?

— Oui. N’était-ce pas l’un de ces « quartiers de cafés » ?

— C’est bien cela. Apparemment, on y trouve une prostituée mystérieuse portant le nom d’une fleur, commença-t-il. — Une femme qui offre à ceux qui lui rendent visite une expérience semblable à un rêve.

— Voilà une rumeur intéressante.

Toutes les filles de Magatsume portaient des noms de fleurs, mais cela ne signifiait pas grand-chose ici, car de nombreuses prostituées en utilisaient également. Cependant, le fait que cette femme se trouve précisément dans le quartier de la Colombe éveilla l’intérêt de Jinya.

— Ryuuna, occupe-toi de tout le monde pour moi.

— Mm. Compte sur moi.

Jinya informa les autres de ce qu’il comptait faire, confia la sécurité de chacun à Ryuuna, puis partit pour le quartier de la Colombe.

On disait que ce quartier avait été bâti par des habitants de Tamanoi ayant survécu aux bombardements de la guerre, et il était devenu l’un des quartiers de plaisirs les plus populaires de l’après-guerre. Il s’était même développé au point d’être mentionné dans les médias, mais son histoire était récente et il n’avait que peu de liens avec les rumeurs de démons. Toutefois, si une fille de Magatsume s’y trouvait réellement, Jinya s’en chargerait comme il se devait.

Jinya se rendit à Mukôjima pour enquêter, mais dès qu’il posa le pied dans le quartier de la Colombe, quelque chose assaillit ses sens et l’empêcha de bouger.

— Ngh…

Lorsqu’il reprit connaissance, il se trouva dans une pièce inconnue.

Lentement, il se redressa à l’aide de bras engourdis. Il se souvenait s’être effondré sous la pluie, au bord de la rue, la nuit précédente, mais rien de plus.

Il écarta la couette qui le recouvrait, étira légèrement ses muscles raides, puis observa de nouveau les lieux. La pièce contenait le lit dans lequel il se trouvait, une petite commode, un tiroir et un vase de fleurs posé dessus.

C’était une chambre modeste, mais soignée, et à en juger par les petits objets qu’il apercevait, il supposa qu’elle appartenait à une femme. On l’avait changé à un moment donné et vêtu d’un yukata. Son sac à épée en cuir reposait contre le mur, dans un coin. À l’intérieur se trouvait Yarai, son sabre précieux qui l’accompagnait depuis de nombreuses années.

Rien ne semblait avoir été volé, et il n’était pas ligoté. Son mal de tête avait disparu, et rien ne lui paraissait anormal dans son corps.

— Oh, vous êtes réveillé.

La femme qui lui avait tenu un parapluie la veille entra dans la pièce. Il en déduisit naturellement que c’était elle qui l’avait amené ici.

— Vous êtes… ?

— Aoba. Je suis… enfin, vous voyez. Une femme d’ici.

Par cette formulation indirecte, elle lui fit comprendre qu’elle était une prostituée. Elle lui paraissait un peu trop jeune pour être une femme de ce métier, mais elle devait avoir ses raisons, et cela ne le regardait pas. Il se tourna vers elle tandis qu’elle poursuivait.

— Vous vous souvenez de moi, d’hier soir ?

— Un peu. C’est vous qui m’avez amené ici ?

— Ah ah, eh bien, je ne pouvais pas vous laisser sous la pluie comme ça, n’est-ce pas ?

— Je vois. Merci. Je vous suis redevable.

Un humain aurait pu mourir en restant exposé ainsi aux éléments, mais pas un démon comme lui. Malgré cela, elle l’avait aidé, alors il la remercia d’une légère inclinaison.

Elle parut surprise par ce geste, ses yeux s’ouvrant légèrement, mais elle afficha aussitôt un sourire.

— Ne vous en faites pas. Si je suis tombée sur vous, c’est que c’était le destin que je vous aide. Au fait, comment vous sentez-vous ? Vous aviez l’air vraiment mal en point hier.

— …Je vais bien, maintenant.

Il ne répondit pas immédiatement. Quelque chose le dérangeait au fond de lui. Son mal de tête avait disparu, et son esprit embrouillé était redevenu clair, mais quelque chose restait anormal.

— Qu’est-ce que vous faisiez sous une pluie pareille sans parapluie, d’ailleurs ? Ah, attendez, ne me dites rien.

Elle prit une expression hésitante.

— Vous vous êtes fait rejeter par la fille que vous aimez ?

Elle était complètement à côté de la plaque. Peut-être que se faire repousser par une prostituée était suffisamment courant ici pour que cette idée lui vienne à l’esprit. Quoi qu’il en soit, Jinya lui-même ne savait pas ce qui lui était arrivé. Il s’était simplement retrouvé à s’effondrer brusquement dans le quartier de la Colombe, les événements qui avaient précédé cela restaient un mystère.

— Je… cherche quelqu’un.

Jinya n’avait pas oublié l’objectif qui l’avait amené ici. Il dit la vérité à Aoba sans détour, sans vraiment savoir pourquoi il le faisait.

— J’ai entendu dire qu’il y avait ici une prostituée portant le nom d’une fleur.

Himawari, Jishibari, Azumagiku, Furutsubaki, toutes les filles de Magatsume portaient des noms de fleurs. Les prostituées utilisaient souvent elles aussi la chose, mais une certaine anomalie l’avait convaincu que cette piste méritait d’être suivie. Maintenant qu’il était arrivé, il savait qu’il avait eu raison de suivre son intuition.

— Aoba-dono, c’est bien cela ?

— Euh… Aoba suffira. « Dono », c’est un peu gênant, ha ha. Je ne suis personne d’important alors on peut même se tutoyer.

— Aoba, donc. Peux-tu me dire en quelle année nous sommes ?

Ses yeux s’écarquillèrent face à cette question étrange, mais il était parfaitement sérieux. Comprenant cela, elle répondit :

— Nous sommes en l’an 34 de l’ère Shôwa, bien sûr.

— Et cette partie de la ville s’appelle ?

— Le quartier de la Colombe. C’est bien connu, parce qu’il est rempli de de jolies « colombes » comme nous.

— Je vois. Tu as dit tout à l’heure que tu étais « une femme d’ici ». Puis-je comprendre par-là que tu te considères comme une prostituée ?

Elle hocha la tête.

— Je vois… murmura-t-il. — Et cela ne te semble pas étrange ?

Déconcertée, elle lui lança un regard interrogateur.

 

Tout cela s’était produit une semaine plus tôt.

Convaincu que quelque chose d’étrange se passait dans le quartier de la Colombe, Jinya y resta et se mit en quête de la mystérieuse prostituée portant le nom d’une fleur, comme il l’avait prévu au départ.

Il y eut cependant une chose qu’il n’avait pas anticipée.

— Jin-san, par ici. Ensuite, il y a l’auberge de voyage Kinomiya, très connue.

Aoba se mit à l’accompagner partout où il allait. Il avait d’abord refusé sa compagnie, mais elle s’était montrée étonnamment insistante. Il lui était difficile de refuser avec trop de fermeté, d’autant plus qu’il vivait pour le moment chez elle.

— Tu n’es pas d’ici, avait-elle dit. Il te faudra plus de quelques jours pour trouver la personne que tu cherches, alors reste chez moi. Je te guiderai en même temps.

Il trouvait cela suspect.

Quel genre de jeune femme demanderait à un inconnu, un homme, qui plus est, de loger chez elle, allant même jusqu’à lui fournir un lit et des repas ?

Il existait des bons à rien vivant aux crochets de petites amies travaillant ici, et il arrivait que des prostituées piègent des clients en leur offrant un lit gratuit pour ensuite leur faire payer des services coûteux, mais ce n’était aucun de ces cas. Jinya n’avait aucun intérêt pour les services qu’Aoba pourrait proposer, elle n’avait apparemment même pas encore commencé à prendre des clients. Elle ne tirerait aucun bénéfice, financier ou autre, en l’aidant. Et Jinya n’était pas assez naïf pour croire aveuglément qu’elle était une sorte de sainte.

— Hm ? Quelque chose ne va pas, Jin-san ?

— …Non.

Il n’avait toutefois pas accepté son aide sans raison. Il était normal pour une femme de ce milieu d’avoir un ou deux secrets. Si elle comptait se servir de lui d’une manière ou d’une autre, qu’il en soit ainsi. Lui-même l’utiliserait en retour comme un endroit où loger.

S’il devenait négligent et perdait la vie dans son sommeil, par exemple, il ne pourrait s’en prendre qu’à sa propre imprudence. Si elle était une servante de Magatsume, cela lui éviterait la peine de chercher une piste. Tant qu’il gardait à l’esprit qu’elle pouvait comploter contre lui, tout irait bien.

— Alors ?

— Encore rien.

Il examina toutes les prostituées de Kinomiya, une maison close-auberge réputée, et profita de l’occasion pour se renseigner sur d’étranges rumeurs dans les environs. Il ne trouva rien, ni d’un côté ni de l’autre. Ils avaient passé toute la semaine à chercher sans découvrir la moindre information utile.

— Eh bien, tant pis. Mais j’imagine que nous cherchons une aiguille dans une botte de foin. On passe au suivant ?

Aoba ne montra aucune déception et sourit en se prenant la tête.

Il comprenait qu’elle s’efforçait de garder une atmosphère légère pour ne pas qu’il se laisse abattre par leurs échecs répétés, mais il ne pouvait s’empêcher de se demander quel motif la poussait à faire autant d’efforts.

Elle ne montrait aucun signe de mauvaises intentions à son égard, et il lui arrivait parfois de le regarder avec des yeux tristes et hésitants, ce qui le dissuadait davantage de chercher à en savoir plus.

— Le prochain, c’est ce bâtiment-là.

Elle le guida vers un bâtiment de deux étages, de style café. Une petite enseigne portant les mots « Sakuraba Milk Hall » se trouvait à l’entrée. Le design moderne de l’endroit laissait clairement penser qu’il appartenait à la nouvelle génération de quartiers de plaisirs.

— Je vais attendre ici, dehors, dit-elle.

Il était mal vu d’emmener une prostituée dans une maison close concurrente.

— D’accord. Merci.

Il posa la main sur l’une des deux poignées en laiton, disposées en diagonale, et ouvrit la porte, qui émit un long grincement. À l’intérieur se trouvaient un comptoir tel qu’on en verrait dans un café ou un salon de lait, ainsi que plusieurs serveuses en attente. Il reçut plusieurs regards perplexes, sans doute parce qu’il paraissait si jeune.

— Bienvenue.

Un homme derrière le comptoir, sans doute le gérant de l’établissement, salua Jinya. Sa voix avait une intonation efféminée.

Quelle que soit l’époque, les quartiers de plaisirs fonctionnaient à peu près de la même manière. Même quelqu’un d’un peu jeune restait un client tant qu’il faisait preuve d’un minimum de savoir-vivre et pouvait payer.

— Je prendrai de l’alcool. Enfin… du lait, s’il vous plaît.

— Tout de suite.

Jinya observa les visages des serveuses en s’approchant du comptoir, puis passa sa commande. Il jeta un rapide coup d’œil autour de lui et ressentit une légère nostalgie.

Les salons de lait avaient connu leur apogée durant l’ère Taishô. Après le grand tremblement de terre du Kantô, ils avaient en grande partie été supplantés par la nouvelle mode des cafés, devenant rares.

Jinya soupira en se disant que l’ancien cédait naturellement la place au nouveau, tandis que le gérant lui tendait un verre de lait.

— Merci. J’aurais quelques questions à vous poser, si cela ne vous dérange pas.

— Bien sûr. Vous avez besoin d’aide pour faire votre choix ? plaisanta le gérant.

Le gérant lui avait apporté le lait lui-même, et non l’une des serveuses, ayant pressenti que Jinya avait des questions. Il semblait avoir compris qu’il n’était pas là pour passer du temps avec une femme. Le lait servait de paiement indirect pour le temps qu’il lui consacrait.

Jinya prit une gorgée de lait, puis demanda :

— Y a-t-il ici une employée portant le nom d’une fleur ?

— Désolé, aucune chez nous. Mais je suis sûr que vous trouverez ici une fille à votre goût malgré tout.

— Avez-vous entendu des rumeurs étranges ?

— Des rumeurs, mon cher ? Le quartier de la Colombe est encore récent, mais cela reste un quartier de plaisirs. Vous y trouverez les habituelles histoires de fantômes, si c’est ce que vous cherchez.

L’homme haussa les épaules, n’ayant rien à offrir sur ces deux points.

Jinya n’avait une fois de plus rien trouvé, mais il n’en fut pas déçu. Le but de ses recherches n’était pas tant de trouver que d’observer la réaction de la mystérieuse prostituée dont parlait la rumeur. Si elle était réellement une fille de Magatsume, elle finirait bien par agir. Dans cette logique, ses efforts n’étaient pas vains.

À cet instant, une serveuse descendit du deuxième étage, le bras enlacé à celui d’un client, et il la reconnut. C’était la prostituée qu’il avait rencontré la veille, celle qui s’était retrouvée mêlée à un homme gênant.

— Qui est-ce ? demanda-t-il.

— Oh, c’est Hotaru-chan. L’une de nos filles les plus populaires, répondit le gérant.

La femme sembla elle aussi remarquer Jinya, jetant un regard en coin dans sa direction. Elle détourna aussitôt les yeux avec indifférence et se blottit contre son client, lui adressant un sourire chaleureux. Elle ne pouvait pas se permettre de regarder d’autres hommes pendant son service, sous peine de froisser son client. Ce genre d’attention rappelait les prostituées d’autrefois. Avec une certaine nostalgie, Jinya eut le sentiment que cette femme ne correspondait pas à ce quartier des plaisirs moderne.

— Des filles comme elle étaient plus courantes à l’époque de Tamanoi, murmura le gérant pour lui-même.

Un bref instant, son regard se teinta de mélancolie.

Remuer le passé était une maladresse dans ce métier. Jinya ne fit aucun commentaire sur les paroles du gérant, vida d’une traite le lait qu’il lui restait, puis sortit de l’argent et se leva pour payer.

— Désolé pour le dérangement.

— Pas du tout. J’aime les hommes bien élevés comme vous.

Le gérant esquissa un léger sourire, amusé par les manières quelque peu désuètes de Jinya.

— Oh, encore une chose.

Au moment de partir, Jinya se souvint d’une dernière question qu’il avait oubliée et se retourna.

— Pourquoi restez-vous ici ?

La question sembla toucher un point sensible. Une fatigue se lisait dans le sourire du gérant.

— Bonne question. J’imagine que j’ai des regrets qui persistent, et aussi des attaches. Nous avons tous des choses que nous ne parvenons pas à abandonner.

Ses paroles trouvèrent un écho chez Jinya, qui portait lui aussi ses propres attaches au passé. Leurs regards se croisèrent et, ressentant une certaine affinité, ils échangèrent un léger sourire.

— N’hésitez pas à revenir, dit le gérant. — Peut-être pour une boisson plus forte, cette fois.

— Si l’occasion se présente.

Jinya détourna le regard et sortit. Lorsqu’il ouvrit la porte, elle grinça de nouveau, comme si elle n’avait pas été utilisée depuis longtemps.

La lumière éclatante des enseignes roses et des réverbères l’accueillit lorsqu’il mit le pied dehors. Cet endroit débordait d’éclat et de faste, et pourtant tout lui semblait si vide.

— Alors, ça a donné quoi, Jin-san ?

Aoba s’approcha rapidement de lui, comme un chiot attendant son maître. Elle possédait assurément la ruse d’une femme de ce métier, capable d’afficher une telle innocence tout en dissimulant ses intentions.

— Rien de concluant. Mais j’ai rencontré quelqu’un d’intéressant.

— Eh bien, c’est déjà ça, dit-elle en souriant.

Il percevait quelque chose dissimulé derrière ce sourire, mais il choisit malgré tout de continuer à travailler avec elle pour son propre intérêt.

— Sans doute. Arrêtons-nous là pour ce soir. Désolé de t’avoir fait venir avec moi si tard.

— Hé, ne me traite pas comme une enfant. Je suis une femme à part entière du quartier de la Colombe. Pour les gens comme moi, la nuit ne fait que commencer.

Elle protesta sur un ton léger, semblant apprécier cet échange.

Jinya observa la rue encombrée. Désir et avidité. Hommes lubriques et femmes qui les attiraient. Le désir brut s’exposait en permanence dans les quartiers de plaisirs, mais on pouvait aussi dire qu’ils débordaient d’une vitalité qui leur était propre.

Le quartier de la Colombe ne faisait pas exception, et c’était pour cela que Jinya ressentait depuis son arrivée un malaise constant.

Pour poursuivre notre récit, il convient d’élargir un peu davantage l’histoire du quartier de la Colombe.

Parmi les nombreux quartiers de cafés en plein essor, celui de la Colombe était particulièrement populaire et avait même été présenté dans divers médias, devenant en quelque sorte un phénomène de société. On disait souvent que les hommes qui empruntaient habituellement la ligne Yamanote faisaient un détour rituel auprès des filles du quartier de la Colombe. L’endroit ne comptait que quelques maisons closes juste après la guerre, mais vers la seconde moitié des années vingt de l’ère Shôwa, cent huit établissements s’y entassaient dans une zone relativement restreinte, avec plus de trois cents prostituées au total.

Mais les temps changèrent. Après la guerre, une prise de conscience rapide des droits des femmes se répandit dans tout le pays, et la prostitution fut considérée comme un mal social.

« La prostitution porte atteinte à la dignité de l’individu, va à l’encontre de la morale sexuelle et perturbe les bonnes mœurs de la société. »

Le gouvernement japonais adopta la loi de prévention de la prostitution en la trente et unième année de l’ère Shôwa (1956). Au nom de la protection et de la réhabilitation des prostituées, les quartiers de cafés furent contraints de suspendre toute activité.

La loi entra pleinement en vigueur en avril de la trente-troisième année de l’ère Shôwa (1958), et tous ceux du milieu durent suivre d’autres voies. De nombreux quartiers de plaisirs disparurent définitivement. Même les nouveaux quartiers de cafés n’y échappèrent pas. Le quartier de la Colombe cessa définitivement toute activité le 31 mars de la trente-troisième année de l’ère Shôwa. Ce dernier jour, on y joua « Lueur d’une luciole », une chanson japonaise mélancolique reprenant la mélodie de Auld Lang Syne, tandis que propriétaires, prostituées et clients se rassemblaient pour offrir au quartier de la Colombe un dernier adieu à contrecœur.

Nous étions à présent en avril de la trente-quatrième année de l’ère Shôwa. Selon toute logique, le quartier de la Colombe aurait dû cesser d’exister depuis longtemps.

— Quelque chose ne va pas, Jin-san ?

Aoba pencha la tête, ne comprenant pas pourquoi Jinya fixait les néons. Mais c’était lui qui était véritablement déconcerté. Pourquoi Aoba se trouvait-elle ici, se présentant comme une femme de ce milieu ? Et pourquoi le quartier de la Colombe existait-il encore ?

— Aoba… si je te disais que le quartier de la Colombe n’existe pas, me croirais-tu ?

— Ah ah, encore ça ? Tu aimes vraiment plaisanter, n’est-ce pas ?

Cela ne servait à rien. Elle se contenterait de rire de ses paroles. Elle ne voyait rien d’étrange à se dire prostituée ni rien d’inhabituel dans la situation actuelle.

On ignorait si tout cela était l’œuvre d’une fille de Magatsume ou de quelque chose d’autre. Quoi qu’il en soit, les informations fournies par Jingo s’étaient révélées exactes. Jinya tenait enfin une piste digne d’intérêt après longtemps.

— Oh, c’est vous…

Alors qu’il se tenait là, une femme l’interpella. Hotaru, qui venait de sortir pour raccompagner un client, inclina gracieusement la tête.

— Merci pour votre aide l’autre soir, dit-elle. — Vous allez chez vous ?

— Oui.

— Je vois. C’est dommage. J’espère pouvoir vous tenir compagnie la prochaine fois.

Elle tendit la main et saisit doucement la sienne.

Le gérant avait dit qu’elle était l’une des filles les plus populaires de l’établissement, et Jinya comprenait pourquoi. Elle était jolie, mais plus que son apparence, c’était sa finesse qui comptait. Bien qu’elle se propose à lui, elle le faisait sans vulgarité et conservait une image irréprochable. Elle possédait l’habileté de se faire voir autrement que comme une prostituée. Plus que son corps, elle vendait des rêves dans lesquels on pouvait se perdre. C’était une véritable femme de la nuit.

— Si l’occasion se présente, j’en serais ravi, répondit Jinya.

C’était un quartier de plaisirs. Ici, les femmes usaient de leurs charmes pour attirer les hommes, mais il incombait à ces derniers de jouer le jeu et de se laisser prendre aux femmes et à leurs douces paroles. Il n’aurait pas été assez grossier pour lui retirer la main, pas s’il éprouvait le moindre respect pour cette femme de la nuit qu’il avait autrefois connue.

Le quartier de la Colombe, animé, lui paraissait toujours étrange, mais il s’enfonça malgré tout dans la nuit, accompagné d’Aoba. Hotaru les regarda s’éloigner, ses pensées leur étant inconnues.

— Bienvenue dans le quartier de la Colombe. Puissiez-vous y passer un agréable rêve.

Sa voix faible lui parvint pourtant clairement.

En avril de la trente-troisième année de l’ère Shôwa, les quartiers de plaisirs disparurent tous. À peine une décennie après la guerre, leurs jours de gloire n’étaient déjà plus qu’un souvenir. Avec l’entrée en vigueur de la loi de prévention de la prostitution, la plupart des maisons closes furent transformées en appartements et en pensions, les bâtiments poursuivant leur existence comme de simples habitations.

Au fil du demi-siècle qui mena jusqu’à l’ère Heisei actuelle, ils se détériorèrent comme on pouvait s’y attendre, au point de ne presque plus ressembler à ce qu’ils étaient autrefois.

Les lieux, les émotions de cette époque, et même les promesses jadis faites, tout fut emporté par le temps.

…Mais il m’arrivait encore, de temps à autre, de repenser au quartier de la Colombe qui n’aurait jamais dû exister, et aux événements étranges qui s’y étaient déroulés.

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