SotDH T11 - CHAPITRE 2 PARTIE 1

Perdus (1)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Partie une : Le gérant du Sakuraba Milk Hall

J’avais dû me tromper de chemin à un embranchement.

Autrefois, quand Tamanoi n’était encore qu’une zone marécageuse, les habitants construisaient leurs maisons où bon leur semblait. Les routes furent tracées ensuite, donnant naissance à un enchevêtrement désordonné de rues, semblable à un labyrinthe. Cela conféra au quartier des plaisirs de Tamanoi une atmosphère distincte de celle des autres quartiers du même genre, aux tracés ordonnés, et permit, dans les années suivantes, son essor en tant que refuge pour les prostituées non autorisées.

Mais tout cela prit fin un jour. Le 9 mars de la vingtième année de l’ère Shôwa (1945), le bombardement de Tôkyô eut lieu, et Tamanoi disparut en une nuit. Près de cinq cents maisons closes furent détruites et plus d’un millier de travailleuses du sexe périrent.

Il ne resta aucune trace de ce monde prospère. Face à ce qui avait autrefois été le lieu qu’il appelait son foyer, un homme hésita.

Deux choix s’offraient à lui. Il pouvait rester à Tamanoi et tenter de reconstruire, ou partir vers un endroit nouveau. Il estima qu’il devrait repartir de zéro dans tous les cas, et décida donc de s’installer dans une zone résidentielle située entre Tamanoi et le quartier des plaisirs de Mukojima, une zone qui deviendrait plus tard le quartier de la Colombe.

Si quelqu’un lui demandait pourquoi il avait fait ce choix, il ne saurait pas quoi répondre. Mais, avec le temps, il finirait sans doute par dire qu’il s’était simplement égaré sur sa route.

Ainsi, celui qui avait autrefois été un jeune employé dans l’une des boutiques douteuses de Tamanoi devint le gérant d’un salon de lait.

Il nomma l’établissement Sakuraba Milk Hall. Ce nom ne portait aucun sens particulier. Il trouvait simplement que l’image d’un jardin de cerisiers en fleurs, un « sakuraba », sonnait bien. Il ne savait pas si l’endroit pouvait être qualifié d’élégant ou non, mais au moins pouvait-il dire qu’il lui appartenait.

Il y était attaché.

— Je vous écoute ?

— Un Single Malt whisky, si vous en avez. N’importe quelle marque fera l’affaire.

Il versa le liquide ambré dans un verre tumbler. Le bloc de glace qu’il contenait craqua nettement en fondant sous l’effet de l’alcool. Il aimait ce son, aussi clair qu’une cloche. Il le dit, et le jeune homme appuyé contre le comptoir fronça les sourcils.

— …Une blessure à la jambe ?

— Hm ? Ah, ça ? Oui, ça remonte à quand j’étais enfant.

Une maladie contractée dans son enfance avait laissé sa jambe droite incapable de bien bouger. Le jeune homme avait deviné son problème de jambe par-dessus le comptoir, rien qu’à ses légers mouvements. Il avait l’œil affûté.

Le jeune homme devait avoir dix-sept ou dix-huit ans. Lors de sa dernière visite, il avait promis de prendre quelque chose de plus fort s’il revenait. Son expression sévère et sérieuse était rare chez les clients des quartiers de plaisirs, mais sa manière de boire montrait qu’il n’était pas étranger à l’alcool.

Il buvait en silence, sans montrer cette agitation fatigante propre à bien des jeunes.

Le jeune homme savoura le parfum du whisky, en prit une gorgée, puis esquissa un léger sourire.

— Les temps ont changé.

Le whisky était un produit national. Si les tentatives japonaises de produire des alcools à l’occidentale se vendaient peu durant l’ère Taishô, elles jouissaient désormais d’une grande popularité.

Le gérant ne put qu’acquiescer. Les temps avaient changé. Autrefois, il était impensable que le whisky japonais soit aussi largement accepté. Jadis mal vu, il était devenu quelque chose de tout à fait ordinaire. C’était étrange.

— C’est vrai. Mais le changement ne me dérange pas si ça nous apporte de meilleurs alcools, dit le gérant d’une voix traînante, avant de pousser un soupir satisfait.

La plupart des clients réagissaient d’une manière ou d’une autre en entendant cet homme d’âge mûr parler d’une voix si efféminée, mais le jeune homme ne montra aucune surprise et continua simplement de savourer son verre. Était-ce de l’indifférence ou de la prévenance ? Le gérant n’aurait su le dire, mais il appréciait la manière dont il buvait.

— C’est vrai, répondit le jeune homme.

Il parlait peu, loin de l’attitude qu’on aurait attendue de quelqu’un de son âge.

De temps à autre, un client des plus singuliers se présentait dans le quartier des plaisirs. Le quartier ne refusait personne, et il arrivait donc qu’une étrangeté s’y glisse. Ce jeune homme, d’une maturité inhabituelle pour son âge, appartenait sans doute à cette catégorie.

Il était vrai que le gérant aimait parler d’une voix efféminée, mais cela n’avait pas de sens particulier. Il éprouvait cependant une certaine sympathie pour ce jeune homme.

— Hé, jeune homme. Pourquoi ne pas laisser tomber le verre et venir jouer avec moi ?

Leur moment de tranquillité fut interrompu par l’appel aguicheur d’une femme. L’une des serveuses s’était approchée pour tenter de décrocher un client. Elle était jeune, mais déjà parfaitement compétente dans son métier. Confiante dans son apparence, elle mettait en valeur son corps.

Le jeune homme lui jeta un regard, puis répondit :

— Non, merci.

Elle ne renonça pas pour autant.

À voir l’aisance avec laquelle il discutait avec le gérant, elle en conclut qu’ils se connaissaient de longue date et supposa qu’il disposait de plus d’argent que ne le laissait penser son apparence juvénile.

— Désolé, Akemi-chan. Cet homme est venu pour moi aujourd’hui, dit le gérant.

Il avait une idée assez claire de ce que cherchait le jeune homme. Il n’était pas là pour les femmes, mais pour autre chose. Akemi, ignorant ses intentions, se sentit offensée de voir ses avances échouer et le fixa d’un regard froid.

— Ne me dites pas que tu es sans le sou. Ou peut-être préfères-tu autre chose que les femmes ?

— Touché. Comment avez-vous deviné ? répondit le jeune homme sans hésiter.

Il esquissa un léger sourire, laissant la serveuse stupéfaite. Sa bouche s’entrouvrit tandis qu’elle restait figée de surprise. Il leva son verre de whisky comme pour le montrer, le liquide ambré oscillant à l’intérieur.

Sa réponse surprit également le gérant. Il tenta, sans y parvenir, de retenir son rire. Qui aurait cru que ce jeune homme possédait un côté aussi joueur ?

— …Ah. Comprenant enfin que le jeune homme voulait dire qu’il préférait l’alcool aux femmes, Akemi rougit de colère.

Son orgueil de femme avait sans doute été blessé, ses avances ayant échoué et sa propre remarque lui ayant été renvoyée. Elle s’éloigna d’un pas brusque, martelant le sol.

— Évitez de trop taquiner mes filles, si vous le pouvez. Et désolé pour le dérangement, dit le gérant.

— Cela ne m’a pas dérangé du tout.

Le jeune homme porta de nouveau le verre à ses lèvres. Son expression changeait peu, mais le gérant avait l’impression de comprendre ce qu’il ressentait. Il éprouvait lui aussi ces mêmes sentiments.

— C’est une bonne fille, cette Akemi-chan. Assez pour que les hommes s’éprennent d’elle, dit le gérant.

— Mais pas assez pour les faire tomber amoureux ?

— Non. Malheureusement, ce n’est plus dans l’air du temps.

Le quartier de la Colombe était également connu comme le « quartier des plaisirs de l’Après » . « Après » venait du français « après-guerre », qui signifie après la guerre. À l’origine, le terme désignait les évolutions dans la littérature et l’art, mais après la Seconde Guerre mondiale, il en vint à qualifier les jeunes Japonais qui vivaient en se détachant des pensées et de la morale traditionnelles.

En tant que quartier des plaisirs récemment apparu, nombre des travailleuses du quartier de la Colombe étaient de jeunes femmes ayant commencé ce métier après la guerre. Contrairement aux quartiers historiques comme Yoshiwara, riches d’une longue tradition, on y trouvait peu de femmes maîtrisant l’art de recevoir les clients. Malgré cela, de nombreux hommes s’y rendaient, attirés par le service plus amateur, et peut-être plus sincère, que proposaient ces femmes.

Personne ne pouvait dire si ce changement était pour le mieux ou pour le pire, mais il y avait quelque chose de triste à cela. Les anciens quartiers de plaisirs étaient emplis de rêves, et de femmes dignes de faire rêver. Les hommes s’y rendaient en sachant pertinemment que tout n’était qu’illusion, mais désireux malgré tout de « tomber sous le charme ». Les travailleuses du quartier de la Colombe vendaient leurs corps jeunes, mais pas des rêves. Les éphémères illusions d’amour n’étaient tout simplement plus à la mode.

— Comme c’est ennuyeux, dit le jeune homme.

— N’est-ce pas tout aussi ennuyeux de payer pour un rêve ?

— Il y a quelque chose à apprécier dans le fait d’entretenir l’illusion.

— Ah, comme dans Shibaraku ? Vraiment, vous êtes bien jeune.

Les hommes qui fréquentaient les quartiers de plaisirs savaient que les rêves qui y étaient proposés n’étaient pas réels. Mais on pouvait en dire autant de Shibaraku, l’une des Dix-huit grandes pièces du théâtre kabuki, dans laquelle Kamakura Gongorô Kagemasa apparaissait au moment précis où certains personnages allaient être décapités.

Le héros arrivait à la dernière seconde et prenait une pose imposante. C’était attendu, et c’était tout l’intérêt. Il serait absurde de regarder la pièce et de se plaindre de son manque de réalisme. De la même manière, il était maladroit de tourner en dérision ceux qui achetaient et vendaient ces rêves d’amour éphémères.

— Cela dit, vous auriez pu au moins faire semblant d’être un peu troublé pour la pauvre Akemi. Les filles sont sensibles à l’image qu’elles donnent aux hommes, vous savez ? dit le gérant.

La manière dont il avait répondu à ses avances revenait à dire qu’elle n’avait rien d’attirant. Bien sûr, c’était elle qui avait dépassé les limites. Le gérant ne reprochait rien au jeune homme, il se contentait de le taquiner pour son stoïcisme excessif.

— Je connaissais autrefois une fille des bas-fonds, commença le jeune homme avec un sourire empreint de nostalgie.

Le bloc de glace dans son verre, trouble sous le liquide ambré, craqua nettement.

— C’était une femme capable de lire le cœur des gens comme personne. Pour moi, elle représentait ce que devait être une femme de ce milieu. Je ne peux pas m’empêcher d’avoir des exigences élevées à cause d’elle.

— Un ancien amour ?

— Désolé de vous décevoir, mais non. Rien de ce genre.

Sur ces mots, le jeune homme vida son verre et le posa sur le comptoir.

— Merci pour le verre. J’ai passé un bon moment.

— Ravi de l’entendre. J’ai également apprécié votre compagnie. Maintenant, si vous passiez une nuit avec l’une de mes filles, vous seriez un client parfait.

Le gérant observa le jeune homme d’un regard scrutateur, mais celui-ci ne broncha pas.

— Je ne peux rien faire à ce sujet.

— Aucune de mes filles ne vous plaît ?

— Je n’ai pas dit ça. Je suis simplement plus intéressé par vous que par elles.

— Eh bien, je suis flatté. Mais mes goûts vont ailleurs.

— Quelle coïncidence. Les miens aussi.

Derrière la légèreté apparente de leurs paroles, ils se jaugeaient. L’affirmation du jeune homme, disant qu’il s’intéressait au gérant, était sans doute sincère. Cependant, il ne s’agissait pas d’un intérêt de nature sexuelle, il soupçonnait plutôt que ce salon de lait se trouvait proche de la vérité cachée du quartier de la Colombe. Il ne le formula pas clairement. Peut-être jugeait-il cela inutile, ou avait-il d’autres raisons de se taire.

— Vous êtes sûr de vouloir partir déjà ? J’avais l’impression que vous aviez des questions à poser.

— Mes questions sont un peu trop lourdes pour aller avec cet alcool. Je les poserai lorsque je me sentirai prêt à entendre les réponses.

C’était décidément un jeune homme à l’ancienne. Amusé par sa personnalité, le gérant retint un rire.

— Ah, encore une chose avant de partir. J’aurais pris Gekkô Kamen[1] comme exemple plutôt que Shibaraku.

Le jeune homme semblait lui aussi apprécier l’échange entre eux. Le gérant fronça les sourcils, sans bien comprendre où il voulait en venir. Le jeune homme poursuivit, avec une pointe de triomphe :

— Kamakura Gongorô est un personnage un peu dépassé, vous ne trouvez pas ? Un exemple de notre époque serait plus approprié.

Pris de court, le gérant écarquilla les yeux.

Comme s’il avait espéré précisément cette réaction, le jeune homme esquissa un léger sourire de victoire.

***

— Vous partez déjà ?

Après avoir réglé, Jinya s’apprêtait à quitter les lieux lorsqu’une serveuse l’interpella. Il se retourna et vit Hotaru accourir pour l’accompagner jusqu’à la sortie.

— Oui. Désolé, je suis juste venu boire aujourd’hui.

— Je vois. Revenez quand vous voulez, pour boire ou pour autre chose.

— D’accord.

Elle s’approcha et se pencha vers lui, frôlant presque son corps.

Après un bref silence chargé, elle déposa un léger baiser sur lui, puis lui adressa un sourire séducteur.

Un parfum effleura ses narines, peut-être un parfum, ou bien simplement son odeur naturelle. Quoi qu’il en soit, Jinya ne put qu’admirer son charme, digne d’une véritable femme de ce milieu.

— …Mes avances ne sont pas à votre goût ? demanda-t-elle avec curiosité.

Elle semblait trouver étrange qu’un jeune homme comme Jinya réagisse si peu.

— Pas du tout. Vous êtes si captivante que je n’ai qu’une envie, me laisser tomber sous votre charme.

— Tant mieux. Me voilà rassurée.

— Mais je dépends actuellement d’une autre femme de ce métier. Il serait malvenu de l’ignorer pour m’amuser avec une autre, dit-il avec un sourire en coin.

— Quel dommage. Mais je suppose que je ne devrais pas m’approprier l’homme d’une autre, n’est-ce pas ?

Elle émit un petit rire et recula sans difficulté, n’ayant rien attendu dès le départ.

Pourtant, elle avait dû avoir une raison de l’aborder.

— Vous pensez encore à cet homme ? demanda-t-il.

Il avait visé juste, car son masque professionnel s’effaça pour laisser place à l’expression d’une femme vulnérable. Elle reprit aussitôt contenance, mais une certaine tristesse demeurait dans son regard.

— …Oui.

— Comme je vous l’ai déjà dit, il reviendra. J’en suis certain.

Ses épaules tremblèrent légèrement. Jinya ne savait rien de leur relation, et elle n’avait sans doute aucune intention d’en parler.

— Vous avez l’air si sûr de vous.

— Parce que je le suis. Faîtes attention à ne pas vous retrouver seule la nuit, la mit-il en garde.

Elle soupira, lasse.

— Je ne peux pas y faire grand-chose. Même quand je suis dans les bras de quelqu’un d’autre, il n’y a pas une seule nuit où je ne me sente pas seule.

Après avoir quitté le Sakuraba Milk Hall, Jinya observa les rues encombrées en marchant. Ce quartier de la Colombe, qui n’aurait pas dû exister, était pourtant bien vivant. Les gens qu’il voyait aller et venir ne montraient aucun signe de trouver leur présence ici étrange.

Le gérant du Sakuraba Milk Hall était un homme singulier, qui parlait d’une voix efféminée, mais ce n’était pas cela qui avait retenu l’attention de Jinya. Le gérant savait probablement quelque chose. Jinya ne pouvait en être certain, mais son intuition lui disait qu’il suivait la bonne piste.

Il ne voulait cependant pas aller trop vite. Un faux pas pourrait lui faire perdre son unique piste, et, plus important encore, un endroit où boire de l’alcool de qualité. Il n’avait toujours pas trouvé la travailleuse portant un nom de fleur, et de nombreux mystères restaient en suspens. Il décida donc de laisser les choses suivre leur cours pour le moment pour agir au moment propice.

— Oh, bon retour, Jin-san.

Sur le chemin du retour, il croisa Aoba, qui était sans doute sortie à sa recherche. Elle lui fit signe en s’approchant en trottinant.

Il savait où se trouvait le milk hall et n’avait pas besoin de guide. C’était ce qu’il avait dit à Aoba pour qu’elle le laisse partir seul. Elle avait sans doute envie de se plaindre d’avoir été laissée derrière et de l’odeur d’alcool qu’il portait, mais elle le salua avec un sourire.

Jinya décida de ne pas trop chercher à comprendre pourquoi.

— Tu n’as pas à t’inquiéter que je m’enfuie, dit-il.

— Ah ah. Allons, qu’est-ce que tu racontes ?

Après quelques plaisanteries légères, ils marchèrent côte à côte. Leur promenade nocturne était agréable. En un rien de temps, le logement d’Aoba apparut : un appartement situé dans une rue bordée de cafés d’un côté et de quelques boutiques de l’autre. Aoba avait quinze ans, seize tout au plus. Bien qu’elle prétende être une travailleuse du sexe, elle n’était même pas encore en formation et n’avait jamais reçu de client. Naturellement, elle ne pouvait pas louer une chambre dans une maison close, alors elle vivait ici seule. Elle faisait cependant quelques petits travaux dans une maison close, et bénéficiait d’un loyer réduit grâce aux relations du gérant.

Il était déjà assez tard lorsqu’ils rentrèrent à son appartement. Il ne leur restait plus qu’à aller se coucher, sans aucune connotation sexuelle, bien sûr. Jinya vivait actuellement à ses crochets, pas mieux que ces bons à rien qui vivaient aux dépens de leur petite amie, comme on en voyait souvent dans les quartiers de plaisirs. Se sentant quelque peu coupable, il essayait de compenser par de petites attentions.

— Tiens.

— Oh, merci.

Ils s’assirent autour d’une petite table et burent du thé chaud. Quelques jours après qu’il eut commencé à vivre ici, il avait proposé qu’ils discutent régulièrement avant d’aller se coucher, et elle avait accepté sans hésiter.

Tous deux cherchaient à tirer des informations l’un de l’autre, mais rien d’utile n’en ressortait. Sans qu’ils s’en rendent compte, leurs échanges étaient simplement devenus de simples conversations.

— …Et c’est ainsi que l’épingle à cheveux prit la forme d’un coucou et retourna dans le ciel avec son frère de glycine.

— Waouh. Quelle belle fin.

Aoba avait un faible pour les histoires inhabituelles et émouvantes. Heureusement, Jinya en connaissait beaucoup. Il racontait les événements étranges de son passé tels qu’ils s’étaient produits, mais elle n’avait besoin d’aucun embellissement pour les trouver captivants. Pour une fois, elle paraissait réellement avoir son âge en écoutant ses récits. Pour sa part, Jinya ne détestait pas du tout ces discussions nocturnes.

— On va s’arrêter là pour ce soir, dit-il.

— Oui, tu as raison. Il est déjà assez tard. Qu’est-ce que tu comptes faire demain ?

— Je vais encore chercher la travailleuse qui porte un nom de fleur. Ça te dérange de me servir de guide ?

— Pas du tout.

Elle lui adressa un sourire. Elle saisissait chaque occasion de rester à ses côtés. Il était évident qu’elle avait une arrière-pensée, mais il n’arrivait toujours pas à en deviner la nature. Les mystères ne faisaient que s’accumuler. Déçu par son manque de progrès, il poussa un soupir.

— Mais avant de chercher, il y a un endroit où je veux t’emmener, dit-elle.

— Ça ne me dérange pas. Je t’en dois une, de toute façon.

— Parfait. Ce sera juste un détour rapide par Ichikawa.

Ichikawa était l’établissement où travaillait Aoba, non pas comme travailleuse du sexe, mais en s’occupant de diverses tâches comme la vaisselle, le nettoyage et autres.

Il connaissait l’endroit, puisqu’elle en avait déjà parlé, mais il n’y avait apparemment aucune travailleuse portant un nom de fleur, alors il n’avait pas pris la peine de s’y rendre.

— Nanao-san, cette travailleuse qui fait aussi office de gérante, veut te rencontrer.

Apparemment, c’était aussi cette Nanao qui avait permis à Aoba d’obtenir son appartement. Se sentant redevable envers elle, Aoba avait fini par promettre de lui amener Jinya sans même lui demander son avis au préalable.

Jinya accepta d’y aller, tout en précisant qu’il n’était pas quelqu’un de particulièrement intéressant à rencontrer. Il devait bien ça à Aoba et pouvait au moins l’aider à sauver la face.

— Désolée pour le dérangement. Et merci.

Aoba sourit, soulagée, une réaction honnête, chose rare chez elle. Le respect qu’elle éprouvait pour Nanao était évident. Elle semblait sincèrement heureuse de ne pas décevoir sa patronne.

Le lendemain arriva. Lorsque le soleil du soir monta dans le ciel et que les rues prirent une teinte orangée sombre, Jinya et Aoba se rendirent dans une petite boutique chaleureuse, sur laquelle on pouvait lire « Ichikawa » à l’entrée.

Cet établissement était différent des salons de lait et des cafés si répandus dans le quartier. Ichikawa proposait uniquement des chambres où passer la nuit avec des femmes, et rien d’autre. Les murs du bâtiment étaient carrelés, ce qui lui donnait un aspect vaguement moderne. Mais sa façade était de style japonais traditionnel, si bien qu’il était difficile de comprendre quelle esthétique l’endroit cherchait à adopter.

— Nous y voilà. Allez, entre.

En entrant, il découvrit un couloir au sol en bois, plutôt qu’un espace ouvert pour boire ou manger comme dans d’autres établissements. On aurait dit qu’il s’agissait à l’origine d’une maison ordinaire, réaménagée en commerce. Il s’avança au fond du couloir étroit jusqu’à atteindre une porte en bois. D’après Aoba, c’était là que se trouvait Nanao.

Aoba l’encouragea à entrer, et il s’exécuta. La pièce était meublée de mobilier en bois assorti à l’esthétique des lieux. Une femme les attendait à l’intérieur, et le regard de Jinya devint froid et acéré lorsqu’il la vit.

— Oh, Aoba-chan. Et qui est-ce ? dit la femme d’une voix traînante et séduisante.

— Bonjour, Nanao-san. J’ai amené Jin-san comme promis.

— Ah, nous nous rencontrons enfin. Désolée pour tout ce dérangement, ma chère.

— Pas du tout. Je suis ravie d’avoir pu rendre service.

L’attachement d’Aoba pour Nanao était évident dans leur manière de parler, mais Jinya continuait de la fixer.

Nanao avait de beaux cheveux bien entretenus qui lui arrivaient aux épaules, et ses traits étaient harmonieux. Elle était jolie, sans aucun doute, mais pas d’une beauté à couper le souffle ou de ce genre-là. Malgré cela, Jinya ne pouvait détacher son regard d’elle. Son corps s’était raidi, car il ne s’attendait pas à ce qu’ils se rencontrent si soudainement.

— Il arrive parfois que ce genre de chose se produise, murmura-t-il.

Aoba ne comprit pas le sens de ses paroles, mais Nanao, elle, comprit. Le coin de ses lèvres se releva en un sourire mauvais.

— Enchantée de te rencontrer. Jin-san, n’est-ce pas ? Aoba m’a énormément parlé de toi… tout comme ma mère.

Elle ne cherchait même pas à dissimuler son aura démoniaque ni son identité. Maintenant qu’il y réfléchissait, cette possibilité avait toujours existé.

Azumagiku avait pris l’apparence exacte de Shirayuki en absorbant son crâne. Jishibari avait pris l’apparence de Nagumo Kazusa, et Furutsubaki celle de Saegusa Sahiro.

À l’exception de Himawari, chacune des filles de Magatsume devait absorber un aspect d’une personne afin d’acquérir une identité et une apparence.

Il n’y avait donc rien de surprenant à cela. Si elles pouvaient dévorer quelqu’un pour prendre son apparence, sa voix, et même ses souvenirs, elles pouvaient devenir cette personne.

Leur rencontre ici était une coïncidence, mais une coïncidence qui avait toujours été possible.

Il n’y avait simplement pas pensé jusque-là.

— Oh, où sont mes manières ? Je suis Nanao, une travailleuse du sexe et la gérante temporaire de cet établissement.

Jinya pouvait le sentir, peut-être parce qu’il s’était déjà battu contre elles à de nombreuses reprises, ou peut-être parce qu’il en avait lui-même dévoré quelques-unes, cette travailleuse du sexe qu’Aoba admirait était une fille de Magatsume.

Ou, pour être plus exact, une personne qui avait été dévorée par l’une des filles de Magatsume.

[1] Film de 1958 intitulé en anglais Moonlight Mask (Le masque du clair de lune).

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