SotDH T11 - CHAPITRE 1 PARTIE 1
Rêves à la Lueur des Lanternes Dans le Quartier des Plaisirs (1)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Je m’adossai à mon siège, la douce brise printanière caressant ma peau.
La lumière du soleil emplissait les murs blancs de la pièce bien tenue tandis que je regardais par la fenêtre.
Dans un rêve léger, je dérivais, attendant son arrivée.
***
De temps à autre, un visiteur des plus singuliers venait dans le quartier des plaisirs.
Nous étions en avril de la trente-quatrième année de l’ère Shôwa (1959). La brume nocturne brouillait la lumière des réverbères. Les crépitements intermittents des papillons de nuit qui s’approchaient trop près des lampes se faisaient entendre, un phénomène trop courant pour éveiller la moindre pensée chez la plupart des gens. Les insectes étaient attirés par la lumière, s’en approchaient trop, puis périssaient. Cet endroit était fait pour de telles créatures. C’était peut-être pour cela que Hotaru avait le sentiment de pouvoir compatir avec les papillons de nuit en marchant dans la rue.
Le quartier de la Colombe se trouvait à Tôkyô, à environ un kilomètre de Tamanoi. Tamanoi avait autrefois abrité de nombreux quartiers de plaisirs remontant à des temps anciens, et il avait continué à prospérer avant la guerre en tant que quartier de prostitution. On disait même autrefois que c’était l’endroit où un homme pouvait acheter un rêve pour une nuit. La zone connut un succès particulièrement remarquable depuis l’époque du grand tremblement de terre du Kantô jusqu’aux premières années de l’ère Shôwa.
Malheureusement, les maisons closes furent incendiées lors des bombardements aériens de la guerre, et la longue histoire de l’industrie du sexe de Tamanoi prit fin. Mais quelle que soit l’époque, il y avait toujours des gens qui ne pouvaient choisir la manière dont ils vivaient.
Plusieurs maisons closes se déplacèrent vers Mukôjima et se regroupèrent dans une partie de la ville pour former ce qui serait plus tard connu sous le nom de quartier de la Colombe.
Les quartiers de plaisirs comme celui de la Colombe, également appelés de manière euphémique « quartier des cafés » ou « quartier des restaurants spéciaux », en référence aux façades courantes des maisons closes, ne furent que semi-autorisés durant l’occupation par les forces américaines. Sur les cartes utilisées par la police, une ligne rouge était tracée pour désigner ces établissements à la légalité douteuse. Malgré cela, les quartiers de plaisirs prospérèrent après la guerre, et celui de la Colombe fut peut-être le plus florissant de tous. Une odeur singulière d’amour y flottait jour et nuit.
En y regardant de plus près, la majorité des établissements à l’apparence élégante qui bordaient la rue étaient des maisons closes. Il y avait des bâtiments aux façades crépies de rose, d’autres recouverts de faux carreaux de brique, d’autres encore dotés de vitrines d’exposition. L’endroit possédait sans doute un charme particulier. Mais l’étroitesse de la rue et l’absence d’unité esthétique donnaient à l’ensemble une impression d’encombrement.
Hotaru, âgée de vingt-quatre ans, était l’une des nombreuses personnes que la vie avait emportées jusqu’à les faire dériver ici. Hotaru signifiait « luciole ». Ce n’était pas son vrai nom, mais celui qu’elle avait choisi après avoir abandonné son ancien nom ainsi que son nom de famille. Elle avait perdu ses parents jeune et avait été ballottée, non désirée, de parent en parent pendant la majeure partie de sa vie. Après la guerre, la famille d’un ami de ses parents l’avait recueillie, mais elle n’y était pas restée non plus. Le seul endroit où elle avait finalement pu s’établir fut le quartier de la Colombe.
Elle gagnait sa vie en écartant les jambes. Elle était habituée à recevoir des hommes inconnus comme clients et avait depuis longtemps cessé de considérer ce qu’elle faisait comme honteux.
Mais il lui arrivait parfois d’avoir d’autres pensées, non pas dans les moments passés avec les clients, mais dans des instants comme celui-ci, seule, à marcher dans la rue encombrée.
Les hommes affluaient ici en quête de réconfort, et les femmes se pressaient autour de ces mêmes hommes. Des deux, lesquels étaient réellement les papillons de nuit ?
Elle observa un papillon se consumer contre un réverbère et y vit le reflet de son propre destin dans son corps calciné.
— Oh, Hotaru-chan. Bon retour.
Son retour fut accueilli par la voix traînante d’un homme bien habillé.
Ce petit bâtiment moderne aux murs carrelés, qui ressemblait à un café, était le lieu de travail de Hotaru, le Sakuraba Milk Hall[1]. Il y avait toujours au moins trois ou quatre serveuses en service à tout moment, et l’établissement proposait des repas légers et des boissons, principalement du lait. Mais bien sûr, ce n’était pas là son activité principale. Les véritables produits offerts étaient Hotaru et les autres serveuses. Les clients choisissaient celle qui attirait leur regard, puis montaient avec elle à l’étage pour un moment privé. Le lait commandé par les clients ne servait qu’à faire passer le temps jusqu’à ce qu’ils fassent leur choix.
— Désolée d’avoir mis autant de temps.
— Non, non. C’est moi qui t’ai demandé de faire une course, ma petite. Et puis, il n’y a pas tant de clients que ça, de toute façon, dit l’homme d’une voix efféminée.
Cet homme d’une quarantaine d’années était le gérant de l’établissement, ce qui faisait de lui, en pratique, son proxénète. C’était toutefois un homme doux et affable, et Hotaru avait une bonne opinion de lui.
Elle lui remit le sac des choses qu’il lui avait demandé d’acheter, s’inclina légèrement, puis monta à l’étage pour se changer et enfiler son uniforme de serveuse, une robe occidentale modeste, entièrement blanche et couverte de volants. Elle était un peu difficile à porter, mais dans ce métier, l’apparence passait avant la praticité.
Elle redescendit auprès des autres serveuses, où se trouvait également un client qui jetait des regards dans tous les sens tout en buvant son lait au comptoir. Leurs regards se croisèrent, et elle s’inclina poliment.
Sa robe modeste et la grâce de sa posture donnaient d’elle l’image d’une femme sage et bien élevée, même dans un établissement comme celui-ci. Bien sûr, tout cela n’était qu’un jeu pour être choisie.
— Regardez-la…
Les autres serveuses ricanèrent à voix basse dans son dos, mais elle n’y prêta pas attention. Elles étaient seulement jalouses de la fréquence à laquelle elle était choisie, et de toute façon, cela faisait partie du métier. Les hommes ne payaient pas autant simplement pour coucher avec une femme, mais pour acheter un rêve d’une nuit, et une prostituée devait être une femme digne de faire partie de ce rêve. Elle ne faisait que ce qu’on attendait d’elle. Il n’y avait aucune raison pour que les autres femmes se montrent aussi acerbes. Leur stupidité l’irritait, mais elle y était habituée, et elle n’y pensa pas davantage.
Elle chassa ces murmures de son esprit et afficha un sourire sans émotion, après quoi le client appela aussitôt le gérant. Elle remplirait son rôle parfaitement. C’était tout ce qui comptait pour elle désormais.
— Hotaru-chan, un instant, s’il te plaît ?
— J’arrive.
Son client pour la nuit semblait être un homme aux épaules larges, dans la quarantaine, avec le sourire vulgaire et le regard lubrique d’un débauché. Son visage parut répondre à ses critères, car son regard descendit aussitôt, léchant presque de ses yeux sa forte poitrine et ses hanches fines.
— Enchantée. Je m’appelle Hotaru.
Elle était habituée à ce genre de regard et savait parfaitement feindre l’indifférence. Elle afficha un sourire coquet qui sembla grandement plaire à l’homme, dont l’expression changea aussitôt.
— O-oh…
Il ravala une gorgée de salive.
Elle n’éprouvait pas tant de dégoût face à cette manifestation ouverte de désir. Il existait bien pire comme clients : des riches qui méprisaient les prostituées, des hommes qui ne voyaient les femmes que comme des objets pour satisfaire leurs propres envies, et bien d’autres encore.
En comparaison, celui-ci n’était pas si mauvais.
— Par ici, je vous prie.
Elle prit doucement sa main et le guida à l’étage. La chambre la plus au fond, celle avec le balcon, lui était attribuée. On y trouvait un lit soigneusement arrangé, une petite table et une lampe qu’elle avait demandée.
Elle alluma la lampe. La lumière vacillante de la flamme était faible, et c’était précisément ce qui la rendait idéale. Un rêve ne restait un rêve que tant que ses contours demeuraient flous.
— Tu es une jolie petite chose, tu sais ? dit l’homme.
— Hee hee. Merci beaucoup.
Le visage qu’elle offrait dans la lueur orangée de la flamme dut lui sembler irrésistible, car il tendit soudain la main. Elle posa sa paume sur le dos de la sienne et guida son geste jusqu’à sa robe.
— Voudriez-vous me déshabiller ? demanda-t-elle.
Il sembla tomber en transe sous l’atmosphère qu’elle avait créée. Son toucher devint nettement plus doux, comme s’il manipulait de la porcelaine, tandis qu’il la déshabillait pièce par pièce. Il contemplait sa peau nue avec émerveillement. Son corps était harmonieux et parfait, à la différence de celui des prostituées ordinaires qui pensaient que la jeunesse suffisait pour exercer ce métier.
Lorsque le dernier vêtement tomba au sol, une odeur sucrée de parfum monta jusqu’aux narines de l’homme. Douce comme le nectar. C’était, là encore, l’un de ses artifices.
— …Quoi…
Qu’est-ce qu’une fille comme toi fait dans un endroit pareil ?
Elle savait ce qu’il allait dire, alors elle lui vola ses lèvres avant qu’il ne puisse terminer. Il n’y avait rien de précipité ni de grossier dans son geste. Leurs lèvres se rencontrèrent doucement, puis elle glissa sa langue contre la sienne, produisant des sons humides et indécents. Lorsqu’elle se retira, un fil de salive s’étira entre eux.
Elle posa ses doigts fins sur son cou, puis les fit glisser sur le duvet de sa peau jusqu’à ses lèvres.
— Pourquoi gâcher notre nuit avec des paroles grossières ?
Le poussant sur le lit, elle s’allongea sur lui et sentit directement sa chaleur contre sa peau. Son corps était brûlant de désir. Le sien, en revanche, lui semblait devenir de plus en plus froid.
Elle couchait avec des hommes pour de l’argent. Elle l’avait fait plus de fois qu’elle ne pouvait en compter, passant chaque nuit dans les bras d’un homme différent.
Cela devint plus facile à mesure qu’elle gagnait en expérience. Même sans amour, elle pouvait ressentir la chaleur d’autrui. Et pourtant, pour une raison inconnue, elle se sentait terriblement froide à cet instant.
Laissant échapper de doux gémissements, elle se laissa dériver dans ce rêve superficiel, comme pour abandonner et oublier les troubles de son cœur.
Une fois l’acte terminé, ils restèrent allongés côte à côte sur le lit. Elle se rapprocha et s’accrocha à lui avec une affection feinte. Lorsque le quartier de la Colombe fut formé après la guerre, nombre de ses prostituées étaient inexpérimentées et se comportaient comme si les hommes avaient de la chance de coucher avec elles. Les femmes qui, comme Hotaru, jouaient le rôle d’une amante étaient rares, et cela semblait avoir retenu l’attention de l’homme.
— Hotaru… dit-il.
Au lieu de répondre, elle se contenta de tendre la main, posant doucement ses doigts contre sa poitrine, les yeux levés vers lui dans une supplique muette. Elle aussi était épuisée après leur étreinte. Son sourire paraissait moins éphémère que creux.
— Ouf, c’était vraiment bien. Je reviendrai te voir une autre fois.
— Merci beaucoup, répondit-elle avec une pointe de fatigue.
L’homme enfila ses vêtements. Elle se redressa et couvrit sa poitrine avec les draps, tandis qu’il lui remit le paiement. Il ajouta une somme assez conséquente, bien au-delà du prix habituel d’un « rêve ». L’expression de son visage indiquait qu’il était simplement très satisfait.
Elle avait bien joué son rôle.
Elle remit ses vêtements, le remercia pour son attente, puis quitta la chambre à ses côtés. Après s’être assurée que personne ne se trouvait aux alentours, elle l’embrassa, puis ils descendirent les escaliers bras dessus bras dessous. Elle connaissait désormais parfaitement tout le rituel pour se dire au revoir. Elle lui fit ses adieux juste devant l’entrée, et le rêve prit fin. Il n’en resta que son paiement et une sensation de langueur. Elle répétait cela avec trois, parfois quatre clients par jour.
Nous étions en avril, mais le vent avait une fraîcheur qui faisait frissonner ses épaules étroites. La lune, voilée par de fins nuages, paraissait plus pâle encore que les réverbères.
Elle détourna le regard de la direction où l’homme était parti et observa les papillons de nuit rassemblés autour d’un réverbère. Certains appelaient celles de sa profession les « papillons de nuit », mais elle se voyait davantage comme un papillon de nuit ordinaire. Ils se ressemblaient presque en tout point, mais tandis que les papillons virevoltaient avec grâce dans les airs, le papillon de nuit ne faisait que s’approcher trop près des lumières vives pour y périr.
— Les lucioles comme les papillons de nuit mènent des vies bien agitées…
Elle n’avait jamais trouvé sa vie de prostituée désagréable. Ce n’était peut-être pas quelque chose dont elle pouvait se vanter, mais cela correspondait à sa nature, et cette existence dans ce petit monde n’était pas mauvaise.
Elle rentra pour informer le gérant que le travail était terminé.
— Bon travail, Hotaru-chan, dit-il de sa voix traînante.
— Merci. Je vais sortir un moment.
— Maintenant ? Il se fait tard, alors fais attention.
Elle monta à l’étage pour quitter son uniforme et enfiler des vêtements occidentaux plus simples. Sa chambre de travail au deuxième étage lui servait également de chambre à coucher. Le Sakuraba Milk Hall n’était pas seulement son lieu de travail, mais aussi sa maison. Rester au même endroit toute la journée était étouffant. C’était pour cela qu’elle aimait se promener la nuit les jours où elle n’avait pas de client avant le matin.
Ce soir-là, elle fit plus de détours que d’habitude. Les ruelles variées l’apaisaient lorsque son esprit était encombré de trop de pensées. Un mélange d’odeurs flottait dans l’air, principalement celles venant des caniveaux bouchés. Elle aperçut un bâtiment de style occidental avec un tissu rose suspendu à son entrée. Plus loin, une enseigne lumineuse en forme de cœur.
Le quartier de la Colombe n’avait rien des quartiers de plaisirs raffinés d’autrefois. La plupart des prostituées étaient de jeunes novices. Celles qui, comme Hotaru, pouvaient offrir un service réellement convenable étaient rares. Ce fait lui valait une certaine jalousie de la part de ses collègues, mais cela lui importait peu. Sa vie était meilleure qu’avant. C’est pour cela qu’elle frissonna en entendant une voix familière venue de son passé.
— Je t’ai enfin trouvée.
— Ah… dit-elle faiblement.
Le visage dans l’obscurité lui était bien familier.
— Takumi-san…
— Tu te souviens de moi. J’avais peur que tu m’aies oublié.
Comment aurait-elle pu oublier Kajii Takumi ? Avant de dériver jusqu’au quartier de la Colombe, il avait été son petit ami.
N’importe qui aurait probablement dit qu’ils formaient un couple bien heureux. Takumi l’aimait au point de l’avoir demandée en mariage, et elle éprouvait elle aussi de l’affection pour lui. Il avait huit ans de plus qu’elle, et il était devenu médecin après la guerre.
Il avait repris la clinique que sa famille dirigeait depuis des générations et était, à tous égards, un homme respectable. Il ne la méprisait pas et ne la plaignait pas pour le fait qu’elle n’avait pas de parents.
Mais ils finirent par se séparer. Il n’y eut ni infidélité, ni dispute. Aucune raison claire à leur rupture ne pouvait être trouvée. C’était simplement trop douloureux pour elle de rester à ses côtés.
C’est pourquoi elle s’enfuit, abandonna son nom et devint Hotaru. La femme qu’il avait connue n’existait plus, alors pourquoi était-il ici maintenant ?
— Qu’est-ce que tu fais ici ? demanda-t-elle.
— Ai-je vraiment besoin de le dire ? Allez, rentrons. Ensemble.
Il lui tendit la main. Elle ne ressentit ni menace ni peur lorsqu’il la lui offrit. Le fait qu’il se souvienne encore d’elle après tout ce temps aurait dû la rendre heureuse. Mais ce n’était pas le cas.
— Non. Je ne suis plus la femme que tu as connue. Je suis Hotaru maintenant.
Elle se sentait redevable envers lui, alors elle garda une voix froide et ne montra aucune émotion. Elle savait qu’elle ne pouvait pas repartir avec lui, alors elle voulait au moins lui permettre de l’oublier et de s’en aller sans regret.
— …Pourquoi ? Tu sais que je…
— N’en dis pas plus, Takumi-san. C’est fini entre nous.
— Ça suffit. Tu n’as rien à faire dans un endroit comme celui-ci.
— Je pourrais dire la même chose de toi.
Elle voulait s’enfuir sur-le-champ, mais elle ne le fit pas. Elle ne pouvait ni courir ni prononcer un mot de plus. Elle n’avait pas la force de le repousser une seconde fois. Il tendit brusquement la main vers elle, mais un homme inconnu lui saisit le poignet.
— Restez-en là.
Il devait avoir dix-sept ou dix-huit ans. Il était rare de voir quelqu’un d’aussi jeune ici, mais il se tenait avec assurance.
Sa prise sur le bras de Takumi était ferme, ne cédant pas le moins du monde malgré les tentatives de celui-ci pour se dégager.
— Je ne sais pas ce qui se passe, et je n’aime pas me mêler des histoires de couple, mais vous voyez bien que vous effrayez cette femme, non ?
Takumi laissa échapper un gémissement, et son expression se fit douloureuse.
— Je vous prie, ça suffit, dit Hotaru d’un ton impassible au jeune homme.
Elle était soulagée d’avoir été aidée, mais ne supportait pas de voir Takumi souffrir. Était-ce contradictoire de sa part ? Le jeune homme ne répondit rien en repoussant le bras, et Takumi avec, en arrière. Il s’avança pour se placer devant elle, comme pour la protéger. Il ne fit aucun geste menaçant, et pourtant Takumi recula, intimidé.
— Je… je reviendrai.
Après quelques instants, Takumi renonça et s’éloigna dans l’allée sombre. Il partit de lui-même, peut-être non pas à cause de la présence du jeune homme, mais à cause du regard triste de Hotaru.
— Merci de m’avoir aidée, dit-elle.
Le jeune homme avait sans doute cru qu’il ne faisait que chasser un ivrogne, mais elle lui en était malgré tout reconnaissante.
— Ce n’est rien. Mais cela vous convient de laisser les choses ainsi ? On dirait qu’il compte vraiment revenir.
— Il en est libre. Après tout, nous sommes dans le quartier de la Colombe.
En effet, la présence de Takumi ici n’avait rien d’étrange. Des visiteurs singuliers et inhabituels venaient ici en permanence, et Takumi entrait sans aucun doute dans cette catégorie. Du moins, c’était ce que Hotaru se répétait en affichant son plus beau sourire enjôleur.
Le jeune homme ne fut nullement ébranlé par ses tentatives. Son expression ne changea pas le moins du monde. Il se contenta de la fixer dans les yeux, puis les ferma après avoir semblé sonder ses profondeurs.
— Si vous le dites.
Sur ces mots, il s’en alla.
Hotaru se retrouva seule, et la nuit était plus immobile encore qu’auparavant. Ramenée à son passé par le silence, elle baissa la tête.
Takumi avait dit qu’il reviendrait. Elle n’avait pas peur, mais elle était peinée de savoir qu’il n’avait pas renoncé.
***
— Jin-san, at…attends-moi.
Après s’être séparé de Hotaru, le jeune homme, Kadono Jinya, marcha sur une courte distance. Il s’arrêta net lorsqu’il entendit sa partenaire, Aoba, essoufflée, le rattraper enfin.
C’était une prostituée qu’il avait rencontrée ici, dans le quartier de la Colombe. Elle n’avait que seize ans, cependant, et n’avait pas encore pris le moindre client. Elle n’avait même pas encore le statut d’apprentie, à proprement parler. Elle était mince et menue, et ses grands yeux lui donnaient l’air encore plus jeune qu’elle ne l’était déjà.
Sa tenue, une jupe plutôt courte et un chemisier, avait apparemment été arrangée par une connaissance et ne lui donnait pas vraiment l’apparence d’une prostituée.
Aoba fut la première personne avec qui Jinya se lia dans le quartier de la Colombe. Ils s’étaient rencontrés par hasard, et depuis, elle le suivait partout. Les raisons exactes pour lesquelles elle le suivait demeuraient un mystère qu’elle gardait caché depuis les deux mois qu’ils se connaissaient, mais cela ne le dérangeait pas vraiment, car elle faisait un bon guide dans ce quartier.
— Pourquoi tu es parti d’un coup comme ça ? Tu m’as laissée derrière.
— Désolé. Quelque chose a attiré mon attention.
Il lui avait encore demandé de lui faire visiter le quartier de la Colombe ce soir-là. Il s’était brusquement avancé lorsqu’il avait aperçu la dispute de tout à l’heure, mais il était certain qu’elle le suivrait.
Elle avait l’air tout de même un peu contrariée.
— C’était la personne que tu cherches ?
— Malheureusement non.
Jinya était venu dans ce quartier de plaisirs non pas pour coucher avec une femme, mais pour une tout autre raison.
Il cherchait une personne bien précise, ou plutôt un certain démon.
— Il y a plus de trois cents prostituées ici, et elles vont et viennent sans cesse. Beaucoup utilisent des noms de fleurs comme pseudonymes, et tu ne connais même pas le nom ni le visage de la personne que tu cherches. Tu penses vraiment qu’on peut trouver cette mystérieuse femme ?
D’après une certaine rumeur qui circulait, il y avait dans le quartier de la Colombe une prostituée particulière, qui portait le nom d’une fleur et possédait une beauté exceptionnelle. On disait qu’elle dégageait une aura étrange capable de donner à n’importe quel homme l’impression d’être plongé dans un rêve.
— Qui sait ? Peut-être vaudrait-il mieux que je ne la trouve pas.
— Quoi ? C’est censé être une sorte d’énigme ?
— Ce sont mes pensées sincères.
Un léger malaise remua dans sa poitrine. Son intuition ne se trompait jamais dans ce genre de situation.
— Je doute qu’il puisse sortir quelque chose de bon d’un endroit comme celui-ci.
Jinya leva les yeux vers le ciel nocturne.
La lumière de la lune filtrant à travers les nuages paraissait terriblement froide.
[1] En anglais : Salon de lait