SotDH T10 - INTERLUDE PARTIE 2
Chant des nuages d’été (2)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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— Jinya, nous avons un problème. Un problème du même ordre que ce vieux Nagumo.
Dans le bureau du Manoir des Hortensias, Michitomo était assis bien droit sur sa chaise, le visage grave. Akase Seiichirô s’était complètement retiré après l’incident avec Eizen. Désormais, Michitomo était réellement à la tête de la famille Akase, mais de nouveaux problèmes étaient apparus pour le tourmenter.
— Comme c’est inquiétant.
Jinya répondit sans croiser le regard de Michitomo. Il était assis en tailleur sur le sol du bureau, face à Akitsu Somegorou. Un claquement régulier se faisait entendre entre eux, et l’atmosphère était étrangement tendue.
— C’est inquiétant. Ma Kimiko est en train d’être séduite par un homme nommé Yoshihiko !
— J’en ai entendu parler. Je pensais qu’elle était encore une enfant, mais il faut croire qu’elle commence à grandir.
Jinya ressentit une légère émotion. Il était difficile de croire que cette toute petite fille était désormais assez âgée pour tomber amoureuse.
Sur ordre de Seiichirô, elle avait été confinée dans la résidence des Akase. Jinya avait laissé faire, se disant que c’était nécessaire pour éliminer Eizen, mais il en éprouvait de la culpabilité. C’était pour cela qu’il était sincèrement heureux de la voir trouver quelqu’un qu’elle aimait. Son père, Michitomo, en revanche, voyait les choses autrement.
— Elle a passé la majeure partie de sa vie enfermée dans cette maison. Elle ignore encore beaucoup de choses du monde, comme à quel point les hommes peuvent être dangereux. Jinya, pourrais-tu aller tuer cette enflure de Yoshihiko pour moi ? Pour le bien de Kimiko, bien sûr.
— Je refuse. Tu t’en fais trop.
Jinya avait veillé sur Kimiko depuis son plus jeune âge, et il comprenait ce désir de la choyer. La proposition de Michitomo allait toutefois un peu trop loin.
— C’est plutôt que tu ne t’en fais pas assez, Jinya. Tu as veillé sur Kimiko depuis qu’elle est bébé. Tu ne veux tout de même pas la voir t’être arrachée par un gamin sorti de nulle part ?
Michitomo semblait contrarié par l’indifférence de Jinya.
— Je ne le veux pas, mais Yoshihiko n’est pas un gamin sorti de nulle part. C’est un homme qui a du cran, chose rare chez les jeunes de nos jours. Ah, koi-koi[1] !
Yoshihiko avait risqué sa propre vie pour protéger Kimiko et contrarier les plans d’Eizen. Il avait même utilisé son propre corps pour la protéger de la balle tirée par Yonabari. Il possédait la volonté de mener son entêtement jusqu’au bout avec la force d’agir. Une telle détermination était rarement observée à cette époque, et il était en plus un homme honnête et bienveillant qui travaillait avec sérieux.
— T’as l’air de bien l’aimer, hein ?
Somegorou intervint. Sans se presser, il tira une carte du paquet, puis l’abattit sur le sol avec un large sourire.
— C’est pas comme si moi non plus, bien sûr. Et c’est la manche ! J’ai des simples et des animaux, deux points.
— Hmph. J’ai été trop gourmand, on dirait.
— Ha ha, t’aurais dû viser une victoire rapide au lieu de faire koi-koi !
Jinya était plus fort lorsqu’il s’agissait de combattre, mais le sens tactique de Somegorou brillait au Hanafuda. Jinya avait perdu toutes les manches jusqu’ici et avait tenté de viser un gros gain pour revenir dans la partie, mais il s’était finalement effondré.
Avec un large sourire, Somegorou se vanta de sa victoire.
— …Vous pourriez éviter de faire les idiots pendant que j’essaie d’avoir une discussion sérieuse ? Et pourquoi cette partie de Hanafuda se passe dans mon bureau, au juste ?
Le conflit contre Eizen étant désormais terminé, Jinya et quelques autres s’étaient mis à passer le temps avec des distractions simples, et aujourd’hui, le démon aguerri et le légendaire chasseur d’esprits s’affrontaient autour d’une partie de Hanafuda. Michitomo était stupéfait de les voir prendre les choses avec autant de légèreté.
L’inquiétude de Michitomo pour sa fille était toutefois sincère. Sa demande à Jinya pouvait sembler excessive, mais elle venait d’une véritable inquiétude. Dans ce contexte, les réactions indifférentes de Jinya et Somegorou pouvaient paraître quelque peu brusques. Se sentant un peu désolés, ils regardèrent Michitomo en rangeant les cartes.
— On dirait que c’est le bon moment pour s’arrêter.
— Oui, je ne pense pas pouvoir revenir à partir de là. J’ai perdu.
— Tu te souviens de notre petit pari, pas vrai ?
— Bien sûr.
Ils n’avaient pas misé d’argent cette fois. À la suggestion de Somegorou, le perdant devait accomplir une chose, quelle qu’elle soit, demandée par le gagnant. Jinya ne pensait pas que Somegorou demanderait quelque chose de déplacé, mais l’attente de cette requête à venir pesait malgré tout sur lui. Cela viendrait plus tard, cependant.
Pour l’instant, il était temps d’écouter Michitomo.
— Alors, quel est le plan ? Tu veux que je m’assure que ça se passe bien entre eux ?
— Non, non. Akitsu-san, c’est bien ça ? C’est tout l’inverse. Je choisirai moi-même celui que Kimiko épousera le moment venu, alors il faut trouver un moyen de faire échouer les choses entre elle et ce garçon, Yoshihiko.
Il n’y avait rien d’inattendu dans les paroles de Michitomo.
À l’époque Taishô, la plupart des nobles se mariaient pour des raisons politiques, et il incombait aux pères de trouver un partenaire convenable pour leurs filles. Le mariage de Michitomo et Shino avait été de cette nature également. Ce n’était que par hasard qu’ils s’étaient révélés compatibles et avaient formé un couple harmonieux et aimant. Personne, à cette époque, n’aurait reproché à Michitomo de choisir l’époux de Kimiko.
— Attends un peu. Si tu essaies de les séparer, la demoiselle finira par te détester.
— Urk.
Somegorou soulevait un point valable. Une grande part de la culture occidentale était entrée au Japon durant les ères Meiji et Taishô, faisant progresser le pays à grands pas. Le capitalisme s’était implanté, la science avait avancé, et de nouvelles formes de divertissement avaient été introduites. Et lorsque l’environnement change, les gens changent aussi. Dans un mouvement qui serait plus tard appelé romantisme Taishô, des valeurs occidentales furent adoptées par de nombreuses figures culturelles et influencèrent largement la population.
Un changement notable concernait la vision du mariage. Au Japon, le mariage relevait des familles, non des individus. Mais à partir de l’ère Taishô, l’influence occidentale romança l’idée d’un mariage fondé sur l’amour plutôt que sur les obligations familiales. Si cette idée séduisait largement la population, elle créait aussi de nombreux conflits entre des jeunes idéalistes et leurs parents plus conservateurs.
— Cela dit… commença Somegorou. — Qu’une jeune noble et donc bien née épouse un contrôleur de billet de théâtre, c’est un peu tiré par les cheveux, non ? Surtout quand elle est fille unique.
Même si Kimiko n’en faisait pas grand cas, elle restait une dame de haute naissance. En temps normal, son futur époux devrait être d’un rang comparable au sien.
— N’est-ce pas ? Je suis parfaitement raisonnable, affirma Michitomo.
— J’ai pris mes responsabilités de chef de famille au sérieux afin de subvenir aux besoins de mon épouse et de Kimiko. Un simple titre de noblesse ne remplit pas les estomacs. Si nous avions assez d’économies pour permettre à Kimiko de vivre heureuse toute sa vie, je serais prêt à la laisser rester célibataire et à voir la lignée des Akase s’éteindre avec moi, mais vivre nécessite de l’argent. La marier à un homme incapable de subvenir à ses besoins est impensable.
Le long discours de Michitomo était presque digne d’un chef de famille. Somegorou semblait impressionné par ses paroles, mais Jinya le connaissait depuis plus longtemps et devinait ce qu’il pensait réellement.
— Pour être sûr, que ferais-tu si un homme capable de subvenir à ses besoins apparaissait ? demanda Jinya. — La laisserais-tu l’épouser ?
— Absolument pas ! Il est encore bien trop tôt pour qu’elle se marie !
Jinya s’en doutait, mais il ne put s’empêcher de laisser échapper un soupir.
— Ah… T’arrives pas encore à la laisser partir, hein ?
Somegorou affaissa les épaules, regrettant de s’être laissé impressionner.
Jinya et Somegorou avaient tous deux déjà eu des enfants, ils comprenaient donc les sentiments de Michitomo et ne lui reprochaient pas de réagir ainsi, mais ils pensaient qu’il pourrait faire preuve de plus de calme.
— Écoute, je ne dis pas que tu dois accepter son attirance, dit Jinya. —Noble ou non, un parent s’inquiète forcément pour sa fille. Détester l’homme qui pourrait te l’enlever n’a rien d’étrange.
— N’est-ce pas ? dit Michitomo avec espoir.
— Mais c’est sa vie.
Michitomo grimaça, sans doute parce qu’il le savait déjà. Il ne protesta pas et continua d’écouter Jinya.
— Kimiko commence enfin à faire ses propres choix. Elle peut enfin choisir par elle-même. C’est pour cela que je ne peux m’empêcher de vouloir être de son côté. Désolé, Michitomo, mais sur ce point, je ne peux pas faire ce que tu demandes.
— …Je comprends. Je comprends, mais… mais… Oh, Kimikoooo…
Il avait peut-être compris, mais savoir si son cœur l’accepterait était une autre affaire. Ce conflit intérieur tourmentait tous les pères, en tout temps.
Il s’affaissa, le haut du corps étalé sur son bureau. Les deux hommes ne purent s’empêcher de sourire. Pendant un moment, ils durent supporter les plaintes du père.
— Il est vraiment mal en point, hein ?
Somegorou laissa échapper un rire.
Après avoir été retenus un moment, lui et Jinya étaient retournés dans la chambre de ce dernier. Michitomo leur avait fait servir du thé froid, sans doute pour les remercier d’avoir écouté ses doléances. La sensation du thé froid glissant dans la gorge en été était incomparable. Les glaçons tintaient légèrement dans les verres, et le regard de Jinya se posa dessus.
— Ce n’est pas sa faute. Tous les parents passent par ce genre d’inquiétude un jour.
— T’as pas tort… Quelque chose te tracasse ?
Jinya continua de fixer les glaçons dans son verre. La production de glace taillée à la machine avait commencé à l’ère Meiji. Pour Somegorou, qui avait vécu à cette époque, la glace n’était pas quelque chose que l’on achetait souvent, mais ce n’était pas non plus inhabituel. On ne pouvait toutefois pas en dire autant de Jinya, né à l’ère Bunsei.
— Non. Je me disais simplement que nous vivons à une époque d’abondance. C’est tout.
À l’époque où Tôkyô s’appelait encore Edo, la glace en été était un luxe réservé à une poignée de privilégiés des classes supérieures, mais désormais, même un enfant pouvait en acheter avec son argent de poche.
Edo, Meiji, Taishô. Ayant vécu ces trois époques, Jinya trouvait la présence de la glace, désormais tenue pour acquise par tous, des plus étranges.
— Oh ? Vraiment ?
— Ne fais pas attention, je deviens sentimental. Plus important, qu’est-ce qui t’amène ici ?
Jusqu’à peu, ils jouaient encore au Hanafuda, mais Somegorou était venu pour une autre raison. Les choses avaient été un peu retardées, mais maintenant que leur thé était terminé, ils pouvaient entrer dans le vif du sujet.
— Oui…
Somegorou esquissa un sourire gêné, comme s’il ne savait pas par où commencer. Il hésita un moment, puis prit une inspiration avant de dire, à contrecœur :
— Je vais bientôt retourner à Kyôto.
Jinya l’avait oublié, mais Somegorou vivait à Kyôto. Il était naturel qu’il y retourne puisqu’il n’avait plus rien à faire ici.
— On en a fini avec ce vieux Nagumo, et aucun de ses partisans n’a fait le moindre geste ces deux derniers mois. Il est grand temps que je rentre.
— Je vois. Je me sentirai plus seul ici sans toi.
Par un concours de circonstances, ils avaient pu se retrouver et échanger comme autrefois. Mais il ne fallait pas s’y tromper, Somegorou avait désormais sa propre vie, ailleurs. Les choses n’étaient plus comme avant.
— Ha ha, merci. Oh, au fait. Faut pas oublier notre petit pari.
Jinya devait accomplir une chose demandée par Somegorou en guise de pénalité pour avoir perdu leur partie de Hanafuda. En y repensant, Somegorou l’avait peut-être défié dans ce but précis. Il glissa la main sous les plis de son vêtement et en sortit une lettre qu’il montra nonchalamment à Jinya.
— J’étais censé rencontrer une personne demain, mais il y a eu un imprévu. Tu pourrais y aller à ma place ? Et lui remettre cette lettre, tant que t’y es.
Pour une pénalité, la demande était plutôt simple. Somegorou agita la lettre, semblant étrangement nerveux. Tentant de dissimuler cela, il continua de parler.
— C’est une personne que je connais de Kyôto, qui arrive à Tôkyô ce soir. Le plan, c’était qu’elle passe la nuit à se reposer, puis qu’on se retrouve à la gare demain. Tu peux me remplacer ?
Son regard trahissait un désir pressant d’entendre une réponse affirmative. Jinya trouva cela étrange, mais la demande n’était qu’une simple course, et il n’avait aucune raison de refuser.
— D’accord, mais es-tu sûr que ce doit être moi ?
— Pourquoi pas ? Tu vas rencontrer une femme. Je lui ai déjà dit à quoi tu ressembles, elle devrait pouvoir te trouver. Enfin, je ne pense pas que vous vous manquerez de toute façon.
— Entendu.
Jinya acquiesça et prit la lettre.
Somegorou laissa échapper un soupir de soulagement. Avec un léger sourire, il inclina légèrement la tête.
— Merci. Bon, c’est tout pour moi, je vais retourner à mon hôtel.
— Très bien. Prends soin de toi.
Ils échangèrent quelques mots d’adieu simples, puis Somegorou quitta la pièce.
Vu de dos, quelque chose dans sa silhouette paraissait plus doux qu’à l’ordinaire.
***
Bien qu’Akitsu Somegorou le Quatrième ne l’exprimât pas directement, il éprouvait de la gratitude envers Jinya. Dans sa jeunesse, Utsugi Heikichi avait été un garnement insolent. Dès qu’il avait appris que l’homme qui tenait le restaurant de soba, un ami de son maître, était un démon, il s’était mis à le provoquer. L’homme encaissait toujours ses remarques sans se départir de son calme, ce qui, bien sûr, ne faisait qu’irriter davantage Heikichi.
Mais peu importe les insultes qu’il lançait, cet homme veillait toujours sur lui. Il l’avait aidé à s’entraîner et lui avait donné des conseils dans les moments difficiles.
— Travaille dur, Utsugi. Je n’accepterai personne d’autre que toi comme quatrième Akitsu Somegorou.
Il avait même reconnu ce garnement insolent qu’il était. Somegorou respectait son maître, Akitsu le Troisième, plus que quiconque. Mais l’homme qu’il respectait en second lieu était sans aucun doute Kadono Jinya. C’était pour cette raison qu’il avait pour objectif de lui rendre un jour ce qu’il lui devait.
— J’ai fait ce que je pouvais. Le reste ne m’appartient plus.
Il quitta le Manoir des Hortensias et marcha un moment avant de s’arrêter. La chaleur écrasante du soleil faisait perler la sueur sur son front. Il s’essuya, puis jeta un regard derrière lui. Il avait déjà parcouru une bonne distance, et la demeure des Akase n’était plus visible.
— C’est tout ce que je peux faire pour toi.
C’était un geste modeste, qui ne réduisait en rien la dette qu’il devait à Jinya. Mais Somegorou espérait que cela pourrait apaiser les blessures de l’homme, ne serait-ce qu’un peu. Sans personne pour entendre ses paroles, Somegorou se tourna de nouveau vers l’avant. Sa peau était moite de sueur, et ses poumons semblaient brûler. Pourtant, il ne détestait pas cette chaleur à cet instant, car elle faisait remonter à sa mémoire ce jour d’été, lors du festival. Combien de temps s’était-il écoulé depuis ?
Un sourire empreint de nostalgie aux lèvres, il reprit lentement le chemin de son hôtel.
***
Au même moment, Kimiko se trouvait dans sa chambre, tourmentée par ses pensées. Elle n’arrivait toujours pas à déterminer si ce qu’elle ressentait pour Yoshihiko relevait de l’amour ou de l’amitié, et elle avait donc réuni ses deux seules connaissances féminines pour en discuter.
Kimiko, Himawari, Ryuuna. On aurait pu penser qu’un rassemblement de jeunes filles serait animé, mais aucune d’elles n’était du genre à s’exclamer bruyamment.
— Je doute vraiment que nous puissions être d’une quelconque aide.
— …Mm.
Himawari et Ryuuna semblaient déconcertées que Kimiko se tourne vers elles pour obtenir de l’aide. Ryuuna parlait à peine, Himawari n’était pas aussi jeune que son apparence le laissait croire, et aucune des deux n’avait d’expérience en amour. C’étaient donc des choix assez singuliers pour ce genre de consultation.
— Mais je n’ai personne d’autre vers qui me tourner.
Ayant vécu jusqu’ici à l’écart, Kimiko n’avait pas d’amies à qui demander conseil. La seule personne de son âge avec qui elle était proche était Yoshihiko, mais elle ne pouvait évidemment pas lui parler de cela.
Elle avait essayé d’en parler à son père, mais cela avait mal tourné, et sa mère était occupée à le calmer. Il ne lui restait donc que Himawari et Ryuuna.
— …Pas Jiiya ?
Ryuuna inclina légèrement la tête en posant la question.
— J’y suis déjà allée, mais…
Kimiko s’était d’abord tournée vers Jinya, pensant qu’un démon ayant vécu plus d’un siècle devait posséder une grande expérience en matière de relations. De plus, elle savait qu’il était du genre à écouter sans la rejeter. Pourtant, pour une fois, il ne lui avait pas été d’une grande aide.
Lorsqu’elle l’avait interrogé sur ses amours passées, il s’était montré évasif. Il avait admis avoir connu un premier amour, mais n’en avait pas dit davantage.
Il n’avait pas révélé son nom, se contentant de préciser qu’ils avaient été élevés comme une famille dans le même village. Kimiko avait insisté, espérant une histoire digne d’un film romantique, mais il s’était contenté de lui adresser un sourire ironique.
— Malheureusement, je suis resté célibataire toute ma vie. Désolé de ne pas pouvoir t’être d’une grande aide.
On aurait dit que quelque chose s’était produit, mais la conversation s’était arrêtée avant que Kimiko ne puisse en apprendre davantage.
— Les hommes ont tendance à être un peu réservés quand il s’agit de parler de leur romance, dit Himawari non sans une certaine raideur.
Kimiko acquiesça en comprenant, mais elle se retrouva vite déconcertée par la question que posa ensuite Himawari.
— Quoi qu’il en soit, que voulez-vous, Kimiko-san ?
Kimiko éprouvait sans aucun doute des sentiments particuliers pour Yoshihiko, mais elle ne savait pas s’il s’agissait d’amour. De plus, elle était une jeune noble élevée pour être sacrifiée. Oublier l’amour, elle n’avait même jamais été confrontée à des discussions de mariage. Les pensées liées à la romance lui étaient étrangères, mais l’idée d’entamer quelque chose avec un homme l’était encore davantage.
Elle éprouvait une profonde gratitude envers Yoshihiko et souhaitait la lui exprimer. Pourtant, elle n’avait pas réussi à lui transmettre ne serait-ce qu’une part de ce qu’elle ressentait, car chaque fois qu’ils se retrouvaient face à face, elle ne parvenait qu’à échanger des banalités sans importance.
Elle ne pouvait pas agir comme elle le voulait, et cela la frustrait.
Avec maladresse, Kimiko partagea ses pensées avec les deux autres.
— Prends simplement sa main, dit Ryuuna avec assurance.
Kimiko et Himawari la regardèrent, les yeux écarquillés. Ryuuna se redressa fièrement et bomba le torse.
— Sa… main ? répéta Kimiko.
— Mm…hmm.
Ryuuna hocha la tête à plusieurs reprises. Ce geste enfantin contrastait avec son sourire mature.
— Quand j’étais dans l’obscurité, Jiiya m’a tenu la main. Même sans rien dire, je pouvais sentir sa chaleur.
Elle se remémora un souvenir fondamental pour elle. Un souvenir datant de l’époque où elle passait ses journées enfermée dans une cage froide. Elle était confinée dans l’obscurité et avait renoncé à tout, ne ressentant plus que du désespoir. Mais une main s’était tendue vers elle, et cette dernière, qui ne connaissait rien à l’amour, en avait perçu la chaleur. Il n’y avait pas la moindre douceur dans ses paroles. « Tu peux mourir ici, ou tu peux venir avec moi », et pourtant, elles avaient atteint son cœur.
— Il m’a donné sa chaleur, dit-elle. — Le cœur est sans doute quelque chose que l’on ressent à travers les mains.
Ses paroles manquaient peut-être de logique, mais pour elle, c’était la vérité.
— Sa main…
Kimiko ne parvenait pas à saisir les nuances de ce que Ryuuna voulait dire. Ryuuna manquait des mots justes, et Kimiko n’avait pas assez d’expérience dans ses interactions avec les autres, si bien qu’elle interpréta simplement ses propos comme le fait que ses sentiments passeraient si elle tenait la main de Yoshihiko. Et peut-être n’avait-elle pas tort.
— Merci, Ryuuna-san. Je ferai de mon mieux.
— Mm.
Ainsi, la prochaine action de Kimiko était décidée. Elle tiendrait la main de Yoshihiko afin de transmettre les sentiments qu’elle ne pouvait exprimer par des mots.
Son hésitation dissipée, elle se sentit apaisée. Pour l’instant, elle décida de serrer fermement la main de Ryuuna.
***
Et le lendemain arriva. Jinya se dirigea vers la gare de Tôkyô, et Kimiko vers le Koyomiza. Yonabari étant toujours en fuite, Kimiko était accompagnée de Himawari. Izuchi se trouvait à Koyomiza, il était donc peu probable qu’il y ait le moindre problème de ce côté-là.
Jinya arriva à la gare de Tôkyô et contempla distraitement la foule. Le bâtiment, construit en briques rouges, présentait une élégante architecture occidentale. Moins de dix ans s’étaient écoulés depuis sa construction, et pourtant, l’endroit était déjà animé, alors même qu’il n’était pas encore midi. Désormais, des trains à vapeur permettaient de rejoindre Tôkyô depuis toutes les régions. Le Pays du Soleil Levant lui paraissait plus petit qu’autrefois.
Kyôto et Edo avaient jadis été séparées par une grande distance, mais il était désormais possible d’effectuer le trajet en une seule journée. La modernisation était une chose remarquable, mais Jinya éprouvait de la tristesse à l’idée qu’il ne se reposerait plus jamais à l’ombre de ces arbres qui bordaient les monticules marquant chaque ri le long des routes.
Mais c’est ainsi que l’on vieillit, pensa Jinya en soupirant.
— …Elle est en retard.
La personne devait être arrivée à Tôkyô la veille, puis le retrouver ici, à la gare, avant midi. Pourtant, le soleil approchait déjà de son zénith.
Jinya parcourut les environs du regard et aperçut une femme qui se dirigeait vers lui. Il supposa qu’il s’agissait de celle que Somegorou devait rencontrer. Il plissa les yeux à mesure qu’elle se rapprochait.
Sans s’en rendre compte, il avala sa salive.
— Euh, excusez-moi.
C’était une femme âgée, vêtue d’un kimono élégant d’un violet pâle. Son visage était couvert de rides, mais on pouvait encore reconnaître ce qu’elle avait été autrefois.
Jinya se figea.
Il eut l’impression que quelque chose lui saisissait le cœur.
— Êtes-vous Kadono-sama ? demanda la vieille dame avec un sourire doux.
Jinya répondit brièvement :
— Oui.
Elle sembla prendre sa raideur pour de la nervosité et adoucit encore sa voix.
— Ah, je suis soulagée. Heikichi-san m’avait dit à quoi vous ressembliez, mais je n’étais pas certaine. Je vous prie de m’excuser pour mon retard.
Un flot, non, un déluge de souvenirs remonta à la surface, mais il n’en laissa rien paraître sur son visage.
Son orgueil obstiné ne lui permettait pas de montrer de faiblesse.
— Ce n’est pas un problème.
— Vous êtes bien trop aimable. Oh, j’ai oublié de me présenter, n’est-ce pas ?
Elle n’avait pas besoin de se présenter. Peu importe les années qui passaient, il la reconnaîtrait toujours.
Après tout, quel parent ne reconnaîtrait pas son propre enfant ?
— Je m’appelle Utsugi Nomari.
Un instant, Jinya eut l’impression que son cœur s’arrêtait.
[1] Ils jouent au carte « hanafuda ». Koi koi signifie ici « continuer ».