SotDH T10 - INTERLUDE PARTIE 3
Chant des nuages d’été (3)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Le temps s’écoula sans pause, mais il restait des instants dans la vie qui ne s’effaçaient jamais. Pour Jinya, il y eut ce moment où ils avaient marché main dans la main dans les rues de Kyôto, sous le ciel apaisé du soir.
— Je deviendrai ta mère, Père.
— je deviendrai ta mère pour de bon, et je te gâterai comme il faut. Je te caresserai la tête et tout ça.
La chaleur qu’il sentait dans sa petite paume rendait les rues familières d’autant plus belles. Elle souriait avec insouciance, et il ne put s’empêcher de sourire lui aussi.
— Je ne vivrai pas aussi longtemps que toi, et un jour je te laisserai derrière moi dans ce monde
— …Mais seras-tu toujours ma famille, malgré tout ?
Son souhait ne changea pas, même après qu’elle eut grandi. Ses sentiments, éclairés par le soleil du soir au sanctuaire qu’elle visitait souvent dans son enfance, restèrent les mêmes. Même devenue adulte, elle souhaitait être sa famille.
— Non…
— Je ne veux pas oublier…
Les événements de cette nuit pluvieuse lointaine demeuraient en lui comme une blessure. Il l’aimait et voulait la protéger, mais leur bonheur lui échappa. Par moments, il repensait à ces instants, mais tout cela n’était plus qu’un rêve inaccessible, éphémère comme des bulles à la surface de l’eau.
— Je m’appelle Utsugi Nomari.
Elle s’inclina poliment, lui adressant un salut destiné à un étranger bien plus jeune qu’elle. Il n’y avait là aucun amour familial, mais sa douceur ramena Jinya à lui.
— Enchanté. Je suis Kadono Jinya, et l’on m’a chargé de vous accueillir à la place de Heikichi-dono.
Jinya la traita lui aussi avec politesse, s’inclinant assez profondément comme on le ferait devant une personne plus âgée. Au fil de sa longue vie, il avait appris à dissimuler ses émotions, et il en fallait bien plus que cela pour le troubler en apparence.
Son cœur, qui s’était arrêté, recommença à battre. Il interrompit le flot de souvenirs nostalgiques et prit une profonde inspiration pour se calmer. Une part de lui trouvait cela quelque peu triste de pouvoir rester aussi maître de lui.
— Oui, mon mari m’en a informée à l’avance.
— Je vois. Tenez. Heikichi-dono m’a demandé de vous remettre ceci.
Jinya sortit la lettre et la lui tendit. Elle le remercia et la parcourut. Un sourire doux apparut sur son visage une fois sa lecture achevée, faisant remonter d’autres souvenirs.
— Merci de m’avoir attendue. Il semble que je serai sous votre garde aujourd’hui.
Elle s’inclina de nouveau.
Jinya la regarda avec perplexité, ce qui la fit lever les yeux vers lui avec une confusion semblable. Il demanda :
— Excusez-moi, pourrais-je voir cette lettre ?
— Bien sûr.
Jinya observa l’écriture désordonnée et fronça les sourcils.
Désolé, mais quelque chose s’est présenté. Je te retrouverai à la gare ce soir, mais j’ai peur que tu te perdes en attendant seule à Tôkyô. Demande au type à l’air renfrogné devant toi de te servir de guide jusqu’à mon arrivée. Ne t’inquiète pas de le déranger, c’était son idée au départ. Il me doit beaucoup, alors c’est une bonne occasion pour lui de me rendre un peu la pareille. Laisse-le te montrer les environs, pour son propre bien aussi.
…Jinya avait été dupé. Somegorou avait, dès le départ, eu l’intention de forcer Jinya et Nomari à se retrouver ensemble et de créer une occasion pour qu’ils parlent. Rien ne changerait entre eux pour autant. Aucun souvenir ne reviendrait à Nomari. Ce qui avait été perdu ne pouvait revenir. Mais le souvenir de Nomari demeurait une blessure en Jinya, et Somegorou, non, Utsugi Heikichi, lui disait de faire face une bonne fois pour toutes, sans fuir.
— Je vous prie de m’excuser. Comme le dit la lettre, je vous accompagnerai jusqu’au soir. Y a-t-il quelque chose en particulier que vous souhaitiez voir ?
Jinya parla calmement afin de ne pas gâcher l’attention de Heikichi. S’il parvenait à s’exprimer ainsi, c’était parce que ses souvenirs avec Nomari étaient désormais lointains.
Les jours qu’il avait passés avec elle avaient été remplis de bonheur, mais ils appartenaient à un passé bien révolus. À présent, il pouvait vivre sans se remémorer constamment ces moments. La douleur qu’il ressentait était légère, ce qui lui permettait de parler librement.
— Rien en particulier. Je ne connais pas très bien Tôkyô. Pourriez-vous choisir où nous irons, Kadono-sama ?
— Bien sûr. Allons-y.
Il maintint leur échange à un niveau superficiel, décidé à faire comme s’il ne la connaissait pas. Tout comme il avait autrefois joué le rôle de son père, il jouerait maintenant celui d’un étranger.
C’était une comédie maladroite, mais cela lui convenait.
Mais il lui faudrait bien, un jour, y mettre un terme.
Cette comédie devrait prendre fin. Et lorsqu’elle s’achèverait, quelle en serait la chute ?
Sans savoir quoi faire, Jinya se laissa porter par le courant et marcha aux côtés de Nomari.
***
D’un naturel peu enclin à la nervosité, Kimiko se tenait figée devant le Koyomiza. Elle avait espéré que Jinya l’accompagnerait, mais il avait d’autres affaires à régler. Il avait ajouté qu’il valait sans doute mieux qu’il ne vienne pas, et Kimiko devait reconnaître qu’il avait peut-être raison.
Son objectif aujourd’hui était de clarifier ce qu’elle ressentait pour Yoshihiko. Amener un autre homme avec elle n’avait guère de sens. Jinya avait peut-être cent ans, mais physiquement, il paraissait en avoir dix-huit. Il ne ferait que gêner.
— Ryuuna-san, vous pourriez vous cacher un peu mieux que ça.
— Mm…
À la place de Jinya, Himawari l’accompagnait pour la protéger, tandis que Ryuuna s’était jointe à elles pour observer. En vérité, toutes deux s’inquiétaient pour Kimiko. Pour preuve, elles restaient à distance, cachées, afin de ne pas la déranger. Kimiko n’avait encore jamais eu d’amies de son âge. Elle appréciait la gentillesse des deux jeunes filles et voulait s’assurer qu’elle ne serait pas vaine.
— Bien. Allons-y.
Elle ne cherchait pas un changement radical avec Yoshihiko. Elle ne savait même pas encore si ce qu’elle ressentait relevait de l’amitié ou de l’amour, et elle savait qu’un écart de statut social les séparait.
Malgré tout, elle voulait dissiper les doutes qui l’habitaient. Elle avait toute la maladresse d’un enfant, mais elle voulait tenir à ces sentiments tout nouveaux.
— Mais… peut-être pas aujourd’hui. La prochaine fois, sûrement, je…
Mais c’était justement parce que ces sentiments étaient encore si nouveaux pour elle qu’elle ne parvenait pas à faire ce premier pas. Dans les films, les personnages risquaient leur vie pour l’amour. Kimiko les admirait pour cela, mais maintenant que c’était à son tour d’avancer, elle en était trop embarrassée. Le visage rouge, elle faisait les cents pas devant le Koyomiza, donnant un spectacle pour le moins étrange.
Le public en retrait, Himawari et Ryuuna, la regardait avec des sourires indulgents, murmurant qu’elle était à la fois d’une innocence touchante et d’une lâcheté désarmante. Leurs chuchotements n’atteignaient pas Kimiko, qui avait bien d’autres préoccupations. Elle fit encore un pas en avant, puis s’arrêta juste avant l’entrée et recula de nouveau.
C’était déjà la cinquième fois.
— Une femme doit être courageuse, murmura-t-elle pour elle-même. — Euh, mais peut-être devrais-je d’abord porter quelque chose de plus élégant. Peut-être un autre jour…
— Hé. Tu entres ou pas ?
— Ah !
Avec un petit cri de surprise, elle se retourna et vit Izuchi, le nouvel employé de Koyomiza. Il la regardait, un sourcil levé, se demandant pourquoi elle n’entrait pas.
— Mes salutations, Izuchi-san.
— « Mes salutations » ? C’est quoi ce langage de grande dame ? Enfin, pas que ça me dérange.
Il éclata de rire.
— Tu ne dois pas être seule, non ? Je pensais que c’était trop dangereux.
— Ah oui ? L’affaire avec Eizen-sama n’est-elle pas terminée ?
— Il y a pire dans ce monde que ce vieil homme sinistre, tu sais.
Une jeune femme devait se méfier de tout, des garçons qui tentaient de l’aborder jusqu’aux ravisseurs cherchant une rançon.
Izuchi donna quelques exemples de ce genre, mais ils ne parlaient pas vraiment à Kimiko. Elle n’avait jamais eu affaire à ce genre d’attention masculine, et bien qu’elle fût issue d’une famille noble, son grand-père ne la considérait que comme un outil. Son estime d’elle-même en était faible. Elle ne voyait pas ce que quelqu’un avec de mauvaises intentions pourrait lui vouloir.
— Mais j’imagine que ça va si elles veillent sur toi.
Izuchi jeta un regard en direction de Himawari et de Ryuuna. Il semblait juger ces deux-là plus fiables que Kimiko elle-même. Cela la dérangea légèrement, mais il sourit et changea rapidement de sujet.
— Alors ? Tu entres ou pas ? La prochaine séance a déjà commencé.
C’était une question normale au vu de son travail, mais Kimiko en fut déstabilisée. Soudain trop consciente d’elle-même, elle se raidit comme si une tige métallique lui traversait le corps de la tête aux pieds.
— Non, euh, aujourd’hui, je… je voulais parler à Yoshihiko-san.
Elle parvint à peine à aligner les mots, sa voix se brisant légèrement. Au moins avançait-elle un peu, pensait-elle.
Izuchi ferma un œil avec un air désolé et dit :
— Ah. Désolé, mais Yoshihiko-senpai n’est pas là pour le moment.
— Hein ?
— Le gérant l’a envoyé chez Akitsu le Quatrième pour une course, et ensuite il prendra la journée. Il vient à peine de se remettre de ses blessures, alors le gérant cherche à moitié des prétextes pour le forcer à se reposer.
Toute la tension quitta le corps de Kimiko d’un coup. Elle se sentit stupide d’avoir été si nerveuse. Il n’y avait rien à faire si Yoshihiko n’était pas là. Elle se retirerait pour aujourd’hui, puis se préparerait mentalement à lui rendre visite une autre fois.
Mais avant qu’elle ne s’en rende compte, Himawari se tenait à ses côtés.
— Allons-y, Kimiko-san. Je vous guide.
Elle attrapa la main de Kimiko et se mit à l’entraîner.
Déconcertée, Kimiko répondit :
— E-euh, Himawari-san ? Me guider où ? Tu n’as pas entendu ce qu’a dit Izuchi-san ? Yoshihiko-san n’est pas là.
— Ne vous inquiétez pas. Mon pouvoir me permet d’observer à distance les cibles que j’ai marquées, donc je saurai où se trouve Yoshihiko, peu importe où il ira.
Un léger sourire flottait sur le visage de Himawari, mais il n’atteignait pas ses yeux. Voir Kimiko hésiter si longtemps avait dû la rendre quelque peu impatiente.
— Mais ne vaudrait-il pas mieux réessayer un autre jour ?
— Absolument pas. Si vous ne vous décidez pas une bonne fois pour toutes, vous continuerez à tergiverser indéfiniment.
Kimiko constata qu’elle ne pouvait pas se défaire de la prise de Himawari. Sa force était inattendue, mais après tout, Himawari était un démon.
Étonnamment investie dans la situation de Kimiko, Himawari avançait d’un pas vif. Kimiko se retrouva entraînée, obligée de trotter pour suivre.
Elle ne se sentait toutefois pas prête, émotionnellement, à rencontrer Yoshihiko, si bien qu’elle appela à l’aide, paniquée.
— Ryuuna-san, a-aide-moi !
— Kimiko, bon courage.
Ryuuna leva les poings serrés en l’air pour l’encourager. Elle parlait beaucoup plus ces derniers temps, mais ne semblait pas être sur la même longueur d’onde que les autres. En cet instant, du moins, elle ne comprenait manifestement pas les sentiments timides et innocents de Kimiko.
— Allons, allons. Allons-y, Kimiko-san.
— Attends ! S’il te plaît, attends !
Les yeux de Kimiko s’embuèrent. Elle lança une supplication plaintive, comme si on l’emmenait de force.
Et ainsi, les trois jeunes filles laissèrent le Koyomiza derrière elles.
— …C’est quoi, ce délire ?
Laissé seul, Izuchi ne put que murmurer, perplexe.
***
Les yeux de Tôdô Yoshihiko s’écarquillèrent devant la scène étrange qui se déroulait sous ses yeux. Il revenait après avoir livré un autre repas à emporter à Somegorou. Comme on lui avait donné sa journée, il avait décidé de se promener et faisait un détour lorsqu’il aperçut par hasard un visage familier dans un café.
— Puis-je vous demander comment vous connaissez mon mari ?
— J’ai vécu à Kyôto autrefois, et il m’a beaucoup aidé à ce moment-là.
— Je vois. C’est dommage que nous ne nous soyons pas rencontrés à cette époque.
— …C’est bien dommage, en effet.
Assis à une rangée de tables le long de la route se trouvaient une vieille femme et un jeune homme, discutant autour d’un café. En soi, il n’y avait rien d’anormal, les deux donnaient l’impression d’une grand-mère avec son petit-fils. Mais Yoshihiko savait que le jeune homme était en réalité un démon d’environ cent ans. Pouvait-on lui reprocher d’être aussi troublé ?
— Jiiya-san…?
Yoshihiko n’était pas particulièrement proche de Jinya, et il y avait donc beaucoup de choses qu’il ignorait à son sujet. Il savait qu’il était un maître du sabre capable d’abattre des démons d’un seul coup, et qu’il était l’oncle de Himawari et de Ryuuna. Il savait qu’il s’occupait de Kimiko depuis sa naissance et qu’il était le jardinier de la maison Akase. Il savait aussi qu’il était bien plus âgé que son apparence juvénile ne le laissait penser, et qu’il se montrait extrêmement indulgent envers Kimiko et Ryuuna, peu importe l’impassibilité de son visage ou la rigidité de son ton habituel.
Enfin, Yoshihiko savait qu’il se montrait également bienveillant dans leurs propres échanges.
Dans l’ensemble, Jinya lui donnait l’image d’un homme sévère mais doux.
— Je suis désolée de vous faire perdre votre journée de repos de cette façon. Je suis certaine que vous auriez préféré la passer avec une femme bien plus jeune que moi.
— Pas du tout. Un rendez-vous avec une dame aussi charmante que vous est tout ce que je pourrais souhaiter.
— Oho ho, vous êtes flatteur.
Le Jinya que connaissait Yoshihiko ne ferait jamais, au grand jamais, de flatteries aussi faciles. Yoshihiko était si stupéfait par ce qu’il voyait qu’il en vint à se demander s’il n’était pas en train d’halluciner.
— …Mon Oncle, c’est donc la raison pour laquelle vous étiez occupé.
Yoshihiko entendit soudain une voix familière derrière lui. Surpris, il se retourna et vit Himawari fixer intensément la vieille femme.
— H…Himawari-chan ?! D…depuis quand es-tu… ?
— Je suis là aussi.
— Et Ryuuna-chan ?
Ryuuna avait, pour une fois, ses longs cheveux noirs tressés et portait une robe blanche. L’expression sur son visage rappelait celle d’un démon Yasha furieux. Kimiko se tenait derrière elle, la tête baissée, les yeux presque embués de larmes pour une raison quelconque, et s’agitait nerveusement.
— Quelque chose ne va pas, Kimiko-san ?
— O…oh, non ! Quel temps magnifique !
— Hein ?
— Je te prie de m’excuser. J’étais un peu troublée. Je suis ravie de te voir, Yoshihiko-san.
Alors que Yoshihiko pensait que quelque chose n’allait pas chez Kimiko, elle se reprit. Ryuuna la réprimanda aussitôt, ce qui était plutôt rare. Seule Himawari resta silencieuse. Elle gardait les yeux fixés sur le café, et l’atmosphère se tendit.
— Silence, tout le monde, ou Mon Oncle va nous remarquer.
— O…oui, madame. Attendez, pourquoi est-ce que je m’excuse ? dit Yoshihiko.
Il ne voyait pas ce qu’il y avait de si grave à être remarqués, mais il se tut tout de même, car Himawari semblait extrêmement tendue. Tout son corps était raide, comme si le moindre contact pouvait la briser.
— Nomari-san…
Murmura-t-elle.
— Himawari-chan, tu connais cette femme ?
— Je ne peux pas entrer dans les détails, mais oui.
La vieille femme semblait donc s’appeler Nomari. Le comportement étrange de Himawari laissait penser qu’il existait un passé entre elles, mais elle ne paraissait pas la détester. Au contraire, le regard qu’elle posait sur elle évoquait plutôt quelque chose comme de la culpabilité.
— Se pourrait-il que…
Après s’être un peu calmée, Kimiko s’éloigna de Yoshihiko et regarda Jinya. Elle semblait avoir compris quelque chose. Ses yeux s’écarquillèrent et un sourire apparut sur son visage.
— Kimiko-san, tu la connais aussi ? demanda Yoshihiko.
— Non, mais ils sont en rendez-vous dans ce café, et Jiiya a l’air de passer un bon moment… Ce pourrait être son premier amour.
Les paroles de Kimiko prirent Yoshihiko de court.
— S-son premier amour ?
— Oui. Jiiya va avoir cent ans cette année, alors ce ne serait pas étrange que ce soit son premier amour, n’est-ce pas ?
— C’est vrai…
— Et puis, j’ai entendu dire qu’il y avait autrefois une femme qu’il aimait, mais que cela n’avait pas abouti. Oui, bien sûr, ce doit être elle. Jiiya était un démon, et elle était humaine. C’est pour cela qu’ils n’ont pas pu être ensemble.
Kimiko semblait imaginer une histoire d’amour dramatique entre un esprit et une femme.
— Incapables de vieillir ensemble, ils ne pouvaient être unis. Mais leur amour ne s’est pas éteint, alors ils se retrouvent en secret, comme dans un film !
Kimiko avait toujours eu un certain goût pour les histoires d’amour, mais elle semblait ces derniers temps encore plus emportée par ce genre de choses. Bien sûr, Yoshihiko lui-même n’était pas sans intérêt pour ce qui se passait. Il reporta son regard vers le café, mais constata que Jinya et la vieille femme n’y étaient plus.
— …Pourriez-vous éviter de faire du boucan dans la rue ?
Juste derrière lui, Yoshihiko entendit une voix froide comme l’acier. Il se retourna lentement, comme une machine rouillée, son corps grinçant, et aperçut un homme massif de près d’un mètre quatre-vingts qui se tenait là.
Jinya, qui avait déjà réglé et quitté le café, se tenait à côté d’eux et poussa un soupir.
— Ah, ah…
— Euh… Ravi de te voir, Jiiya…?
Pris en flagrant délit, ils affichèrent tous des sourires gênés. L’expression de Jinya resta impassible, tandis que la vieille femme semblait apprécier leurs réactions.
Yoshihiko, Kimiko, Himawari et Ryuuna avaient tous été pris en train d’épier le rendez-vous entre Jinya et la vieille femme.
La situation était des plus embarrassantes. Jinya ne semblait pas en colère, mais il affichait une profonde lassitude. Son exaspération était si palpable qu’il aurait presque été plus simple s’il s’était mis en colère contre eux.
— Nous sommes désolés !
Tous les quatre inclinèrent vigoureusement la tête en s’excusant.
Jinya se contenta de froncer les sourcils, sans dire un mot. À ses côtés, Nomari observait la scène avec un sourire.
***
Edo avait beaucoup changé au fil des ans. Désormais appelée Tôkyô, la capitale impériale, la ville abritait des bâtiments modernes dressés aux côtés d’anciens édifices de style japonais, ce qui lui donnait une impression de désordre.
Il était naturel que les vieux bâtiments cèdent la place aux nouveaux. Pourtant, Jinya ne put s’empêcher de se demander si le temple Mizuho existait encore. Il était déjà à l’abandon à l’époque d’Edo. Des rumeurs parlaient même de l’apparition d’un démon mangeur d’hommes en ces lieux, sans compter qu’une vague d’anti-bouddhisme avait déferlé à l’ère Meiji.
Il y avait de fortes chances que l’endroit ait depuis été détruit.
Le temple Mizuho était le lieu où Jinya avait rencontré à la fois Yuunagi et Nomari. Pour les autres, ce n’était qu’un temple abandonné à l’atmosphère inquiétante, mais pour lui, c’était un lieu chargé de souvenirs. Pourtant, lui aussi avait été emporté par le temps. L’Edo où il avait autrefois vécu avec Nomari n’existait plus.
Le paysage urbain se transformait à mesure que la modernisation progressait, mais le progrès ne tenait aucun compte des attachements du cœur. Peut-être que ce qu’était devenu le monde était précisément ce que Nagumo Eizen cherchait à empêcher. Jinya observa les bâtiments occidentaux flambant neufs et eut l’impression de comprendre une part des craintes du vieil homme.
— Vous êtes l’épouse d’Akitsu-san ?
— Oui. Je m’appelle Nomari.
Après avoir été légèrement réprimandés par Jinya, les quatre se joignirent à lui et à Nomari dans leur promenade à la demande de cette dernière. Ils se présentèrent tous et échangèrent quelques mots en marchant et en discutant. À un moment, ils apprirent que Nomari était l’épouse d’Akitsu Somegorou, ce qui surprit tout le monde.
Tout le monde sauf Himawari, qui hocha la tête comme si cela confirmait enfin comment Jinya la connaissait. Kimiko, elle, se sentit gênée d’avoir imaginé qu’ils étaient des amants séparés par le destin, et rougit.
Yoshihiko eut l’impression d’avoir déjà entendu le nom « Nomari » auparavant.
— Ah, oui. Le pain aux haricots rouges.
Restant légèrement à distance de lui, Kimiko s’exclama :
— Pardon ?
— Akitsu-san avait apporté un cadeau de Kyôto une fois, quelque chose appelé « pain aux haricots rouges Nomari ».
— Ah, cela. C’est un peu embarrassant à admettre, mais cette pâtisserie porte mon nom, dit Nomari.
— Je m’en doutais.
Nomari sourit timidement et plissa les yeux avec une expression empreinte de nostalgie.
— C’est mon père qui m’a donné ce nom. Mon père adoptif, cela dit.
Même à ces mots, l’expression de Jinya ne changea pas, et son pas ne se modifia pas le moins du monde. Son rythme cardiaque, en revanche, bondit.
Personne ne remarqua ce changement, tous étant concentrés sur ce que disait Nomari. Jinya se concentra lui aussi, retenant son souffle en attendant la suite de ses paroles.
— J’ai été abandonnée enfant et recueillie par un couple qui tenait une confiserie appelée Mihashiya. C’est mon père adoptif qui a inventé le pain aux haricots rouges Nomari.
— Ah, il l’a donc nommé d’après vous ?
— Oui. À vrai dire, Toyoshige-san me gâtait bien trop.
Pour elle, c’était la vérité. Celui qui l’avait recueillie après son abandon était Mihashi Toyoshige, le propriétaire de Mihashiya, la confiserie voisine du Au Soba du Démon. Nomari aimait le défunt Toyoshige comme un père et se sentait redevable pour toute la bonté qu’il lui avait témoignée.
Apparemment, il avait même aidé à préparer de nombreuses choses lorsqu’elle devait se marier avec Somegorou. Après que ses souvenirs eurent été effacés et réécrits par Azumagiku, l’expression « père adoptif » désignait Toyoshige pour elle, et il n’y avait place pour personne d’autre.
C’est pour cette raison que Jinya disparut de sa vie. S’il restait, il ne serait qu’un étranger, et il avait fui parce qu’il ne pouvait supporter ce fait.
— C’est merveilleux, dit Kimiko, les joues rougies d’admiration.
— Ah ha ha. Merci… Oh.
Distraite par la conversation, Nomari trébucha sur un caillou au bord de la route. Mais Jinya soutint aussitôt son corps frêle avant qu’elle ne tombe.
— Tout va bien ?
— O…oui. Désolée pour la gêne occasionnée, Kadono-sama.
— Pas du tout. Je suis simplement soulagé que vous ne soyez pas blessée.
Elle était plus légère qu’il ne l’avait imaginé, ce qui lui fit prendre conscience à quel point elle avait vieilli.
Himawari observa la scène en silence. Celle qui avait volé les souvenirs de Nomari était sa sœur, Azumagiku. Himawari elle-même portait une part de responsabilité dans ce qui s’était passé et estimait qu’il était naturel d’être détestée pour cela.
Kimiko jeta un regard à Jinya. Quelque chose dans son comportement lui semblait étrange. Les deux jeunes filles se firent peu à peu de plus en plus silencieuses. Finalement, seuls Jinya, Nomari et Yoshihiko continuaient de parler, Ryuuna intervenant de temps à autre.
— Oh, c’est le Koyomiza, juste là-bas.
Après avoir marché un moment, Yoshihiko désigna un élégant bâtiment de style occidental. Il proposa d’aller voir un film, expliquant que si Nomari était venue pour visiter, elle ne pouvait pas manquer l’occasion de découvrir ce qu’on nommait le roi du divertissement. Bien que Jinya fût chargé de lui servir de guide, il ne connaissait en réalité pas beaucoup d’endroits dignes d’intérêt. L’idée ne lui posait aucun problème, et Nomari semblait enthousiaste, n’étant jamais allée dans une salle de cinéma auparavant. Ils décidèrent donc de se rendre au Koyomiza pour l’après-midi.
— Hé, bon retour, Yoshihiko-senpai. Wah, c’est quoi ce groupe ?
Ils achetèrent des billets, entrèrent, et furent accueillis par un Izuchi surpris. Une légère méfiance se mêlait à sa réaction, car il ne connaissait pas Nomari.
— Six places pour le film, dit Jinya.
— Oh, vous regardez tous ? Très bien.
Izuchi prit les billets, en déchira les bords, puis les leur rendit. Son regard resta fixé sur Nomari tout ce temps.
Avant qu’il ne puisse poser la moindre question, Jinya lui murmura à l’oreille :
— L’épouse de Somegorou.
— Celle d’Akitsu le Quatrième ? Ça change tout.
Izuchi se détendit et n’insista pas davantage.
— Le film d’aujourd’hui s’intitule Chant des nuages d’été, expliqua Yoshihiko, puisque c’était la première fois de Nomari au cinéma. — C’est l’un des premiers films, et il est encore aujourd’hui considéré comme un chef-d’œuvre.
— Je vois. J’ai hâte de le découvrir.
Les six entrèrent dans la salle. La plupart des places étaient déjà occupées, car le Koyomiza rencontrait récemment un franc succès.
Alors qu’ils cherchaient des sièges, Kimiko tira légèrement sur le bas du vêtement de Jinya.
— Oui ?
— Euh… on dirait que nous ne pourrons pas tous nous asseoir ensemble. Nous quatre allons nous installer là-bas, alors pourquoi ne pas vous asseoir, Nomari-san et toi, sur ces places libres là-bas ?
S’ils s’installaient tout au fond, à droite, ils auraient sans doute pu se placer tous les six, mais Kimiko proposa malgré tout de se séparer en deux groupes. Jinya lui lança un regard interrogateur, auquel elle répondit par un sourire.
Elle semblait, d’une certaine manière, plus mûre que d’habitude.
Sans attendre la réponse de Jinya, Kimiko prit Yoshihiko par la main.
— Allons-nous asseoir là-bas, Yoshihiko-san.
— Hein ? Euh… mais je pense que nous pourrions tous nous installer ic…
— Non, non. Par là. Vous aussi, Himawari-san et Ryuuna-san.
Alors qu’elle était encore trop embarrassée pour se tenir près de lui un instant plus tôt, elle lui tenait désormais la main sans la moindre hésitation. Elle n’avait simplement pas conscience de ce qu’elle faisait sur le moment. Elle en rougirait sûrement en y repensant plus tard. Yoshihiko ne comprenait pas pourquoi elle tenait tant à s’éloigner de Jinya et de Nomari, mais Himawari, elle, semblait avoir compris.
— …Très bien. À plus tard, Mon Oncle.
— Mm.
Himawari et Ryuuna suivirent toutes deux la suggestion de Kimiko, laissant Jinya et Nomari seuls. Jinya ne put s’empêcher d’afficher un sourire amer face à l’évidence des intentions de Kimiko.
— Cela vous convient ici ?
— Bien sûr.
Le court moment d’attente avant le début du film fut à la fois maladroit et apaisant.
Quelque chose que Jinya pensait avoir perdu à jamais lui était revenu.
***
— Je suis désolée, Yoshihiko-san, d’avoir décidé toute seule.
— Non, ce n’est rien, mais… il y a quelque chose ?
La première chose que fit Kimiko après s’être séparée de Jinya et de Nomari fut de baisser la tête pour s’excuser. Yoshihiko ne semblait pas dérangé par ce qui s’était passé, mais elle, cela la préoccupait. Elle l’avait entraîné dans ses propres décisions, il était donc normal qu’elle s’excuse. Mais elle voulait avant tout donner la priorité au bonheur de Jinya, pour l’instant.
— Je crois que je comprends enfin ce que Jiiya essayait de me dire. Il y a des choses que l’on peut simplement comprendre, non pas parce qu’on a vécu longtemps, mais parce qu’on a passé du temps avec quelqu’un, même si ce n’est qu’un court moment. Cela doit en faire partie.
Kimiko avait pensé que si un démon centenaire comme Jinya ne pouvait pas lire dans le cœur des autres, alors il n’y avait aucune chance qu’une fille encore adolescente comme elle en soit capable. Et pourtant, elle pouvait percevoir la gentillesse dans chacun de ses gestes ordinaires envers Nomari, et elle voyait aussi la légère distance qu’il s’efforçait de maintenir entre eux.
Les autres ne le comprendraient pas, mais elle, le pouvait, en tant que personne qu’il avait élevée depuis sa naissance. Ses actes allaient au-delà du simple fait de veiller sur quelqu’un. Il y avait quelque chose de particulier entre Jinya et Nomari, et cette prise de conscience fit rougir Kimiko, honteuse d’avoir naïvement supposé qu’il y eût quelque chose de romantique.
Elle ressentit le besoin de les laisser seuls.
— Honorables invités, merci de votre visite en ce jour au Koyomiza. Aujourd’hui, nous projetterons Chant des nuages d’été. Moi, Tachikawa Tsuguji, serai votre narrateur en direct.
Un coup de gong retentit pour signaler le début de la projection, interrompant les pensées de Kimiko.
Les films étaient muets au début de l’ère Taishô. Les effets sonores et la musique étaient assurés par un groupe de musiciens présents dans la salle, accompagnés d’un narrateur en direct chargé d’expliquer les scènes.
Comme les films eux-mêmes ne comportaient ni sons ni dialogues intégrés, on pouvait dire que le plaisir du spectacle dépendait entièrement du talent du narrateur, ce qui faisait de lui le rôle le plus important.
Au Koyomiza, c’était Tsuguji, le second fils du gérant, qui assurait cette narration en direct.
Kimiko n’avait jamais fréquenté d’autre salle que le Koyomiza, elle ne savait donc pas si Tsuguji était bon ou non. Cependant, elle était habituée à entendre sa voix et se sentait toujours apaisée par sa narration.
Mais pas aujourd’hui.
— Jiiya… murmura-t-elle avec inquiétude, jetant un regard de côté vers Jinya, sans parvenir à le distinguer dans l’obscurité de la salle.
Elle ignorait ce qui allait se passer entre Nomari et lui maintenant qu’ils étaient seuls, mais elle priait.
Pourvu que leur conclusion soit heureuse pour lui.
Une image en noir et blanc apparut à l’écran, et l’orchestre entama une mélodie mélancolique : Chant des nuages d’été.