SotDH T10 - INTERLUDE PARTIE 1
Chant des nuages d’été (1)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Juillet 2009, le dimanche précédant les vacances d’été.
— Je suppose que ça ira ?
Miyaka se tenait devant le miroir de sa chambre et vérifia sa tenue.
Ce jour-là, elle associait un haut blanc à col montant, sans manches, avec un jean skinny. Elle avait choisi un jean parce qu’elle trouvait les jupes trop contraignantes pour bouger, et elle portait un haut simple parce qu’elle n’aimait pas les choses frivoles comme la dentelle ou les rubans. Elle brossa soigneusement ses cheveux brunâtres, longs jusqu’aux hanches, avec un peigne et ajusta sa frange. Puis elle se regarda une dernière fois dans le miroir et hocha la tête.
— Oh, faut que j’y aille.
Elle avait prévu d’aller faire du shopping avec un camarade de classe ce jour-là. C’était une première pour elle, alors elle avait fait plus d’efforts que d’habitude pour son apparence.
Elle vérifia l’heure, puis quitta la maison en avance. C’était peut-être un peu trop tôt, mais arriver en avance valait toujours mieux que d’arriver juste à temps.
Pas un seul nuage ne striait le ciel clair à l’extérieur. Ce serait encore une journée chaude. La saison des pluies étant terminée, les rayons du soleil semblaient d’autant plus brûlants, mais les véritables chaleurs estivales n’étaient pas encore là.
Bien que la chaleur du début de l’été fît légèrement transpirer Miyaka, cela rendait la brise fraîche d’autant plus agréable.
Elle jeta un coup d’œil à sa montre : 10h43.
L’attendant près de la fontaine devant la gare où ils avaient convenu de se retrouver se trouvait son camarade de classe, arrivé encore plus en avance qu’elle. Il portait un jean en denim et un tee-shirt noir, avec une veste légère à manches longues par-dessus. Une tenue étonnamment soignée, du moins pour lui.
Il la remarqua lui aussi et lui adressa un léger signe de la main. Elle répondit de même et s’approcha sans se presser.
— Désolée, tu attends depuis longtemps ?
— Pas du tout.
Aucun des deux n’était du genre expansif, leurs salutations restèrent donc brèves et simples. On aurait pu croire à une ambiance romantique, mais il n’en était rien. La distance entre eux était juste comme il fallait, aucun des deux n’ayant besoin de dire quoi que ce soit tandis qu’ils se mirent en route vers leur destination.
Miyaka connaissait Jinya depuis avant son entrée au lycée. À l’époque où elle et son amie Azusaya Kaoru avaient eu des ennuis, c’était lui qui les en avait tirées. Il était un peu étrange de penser qu’il n’était désormais qu’un simple camarade de classe.
— Désolé de t’entraîner là-dedans, dit-il.
— Ce n’est rien, répondit-elle brièvement. — C’est Kaoru et moi qui avons proposé l’idée au départ, de toute façon.
Elle voulait dire qu’elle ne faisait que lui rendre la pareille pour toutes les fois où il les avait aidées, mais elle ne pouvait s’empêcher d’avoir un ton un peu sec. Elle aurait voulu pouvoir être plus chaleureuse, ne pas être aussi brusque en permanence, mais sans succès.
Ils se retrouvaient pour aller lui acheter un téléphone portable. Quelques jours plus tôt, le groupe avait mis au point un plan pour passer du temps ensemble pendant les vacances d’été avec d’autres camarades de classe. Naturellement, Jinya avait également été invité, mais lorsqu’ils lui avaient demandé son numéro, il s’était avéré qu’il n’avait pas de téléphone.
Cela rendait l’organisation difficile, alors il avait décidé d’en acheter un. Mais comme il ne savait pas quoi regarder dans un téléphone portable, il avait demandé à Miyaka de l’accompagner.
Jinya était presque irréprochable dans la plupart des domaines, mais il était catastrophique dès qu’il s’agissait d’électronique, en particulier pour des choses comme les jeux vidéo, les ordinateurs et les téléphones portables. Il savait toutefois se servir sans problème d’un réfrigérateur, d’une télévision ou d’un micro-ondes, donc il manquait peut-être simplement d’intérêt plus que de capacités.
D’après lui, le problème venait du fait que certains types de technologies avaient évolué trop rapidement pour qu’il puisse suivre. Il était difficile de croire qu’un lycéen puisse dire ce genre de choses sans sourciller, mais, si ses paroles faisaient sens c’est parce qu’il était bien plus âgé qu’un lycéen ordinaire.
— Tu es sûr que ça te va que je t’accompagne ? demanda-t-elle. — Je ne m’y connais pas vraiment non plus dans ce genre de choses.
— Tu en sais plus que moi.
— C’est vrai.
Ils entrèrent dans la boutique de téléphonie, où étaient exposés des téléphones portables de différentes couleurs. Jinya s’arrêta devant une rangée et grimaça, ce qui fit échapper à Miyaka un petit rire.
— Alors, lequel tu prends ?
— Je… ne sais pas.
Il manipula plusieurs téléphones exposés. Il n’y avait pas grande différence de fonctions entre les différentes marques, alors tout se résumait à ce qui lui convenait. Elle lui en recommanda quelques-uns, pensant qu’il en choisirait un selon ses goûts esthétiques, mais il opta finalement pour un tout autre modèle. Il choisit un téléphone portable dépourvu de toute fonction autre que téléphoner, un appareil spécialement conçu pour les personnes âgées.
— …Tu es bien un lycéen, non ?
— Il y a un problème ? Celui-ci me semblait le plus simple à utiliser.
— C’est sûrement le cas, mais non. Juste non.
Elle n’allait pas laisser un lycéen se promener avec un téléphone destiné aux grands-parents. Elle ignora complètement son choix et sélectionna elle-même un modèle et une couleur pour lui.
Un nouveau type de téléphone portable appelé « smartphone » était sorti l’année précédente, mais ils restaient trop chers pour qu’un lycéen puisse se les offrir, alors elle choisit un téléphone à clapet classique. Elle ne pensait pas que Jinya serait capable de gérer un écran tactile de toute façon.
Elle choisit le noir pour la couleur, un choix sûr. Pour le modèle, elle opta pour quelque chose de solide et étanche, puisqu’il passait son temps à sauter partout, à se battre, et ainsi de suite.
— Merci. Tu m’as beaucoup aidé, Miyaka.
— Il faut encore que tu apprennes à t’en servir. Dis-moi si tu n’arrives pas à comprendre quelque chose.
— D’accord.
Recevoir des remerciements sincères pour avoir simplement aidé quelqu’un à acheter un téléphone portable était un peu inhabituel, mais cela lui fit malgré tout plaisir.
Les choses s’étant terminées plus vite que prévu, ils décidèrent d’aller déjeuner quelque part. En cherchant un endroit, Miyaka aperçut un magasin de CD et s’arrêta.
— Ça te dérange si on jette un coup d’œil rapide ?
Elle ne cherchait rien en particulier, mais se dit qu’elle pouvait tout de même parcourir les nouveautés.
— Pourquoi pas ?
Habituellement, elle se serait rendue au coin d’écoute pour écouter des CD, mais cela aurait été impoli en étant accompagnée, alors elle se contenta de regarder les maxi-singles du côté des nouveautés tout en faisant la conversation.
— Tu écoutes de la musique, toi, Jinya ?
— Pas vraiment, pour être honnête.
— Ce n’est pas ton truc ?
— Je n’ai simplement pas de chanteurs que j’apprécie particulièrement. Cela dit, je ne suis pas contre ce qu’ils passent dans les magasins, par exemple.
Il semblait apprécier la musique comme un simple fond sonore, sans pour autant chercher à en acheter. Cela correspondait assez à son image. Il n’était clairement pas du genre à s’enthousiasmer pour des groupes ou des idoles, en tout cas.
— Et toi ?
— Moi ? J’écoute un peu de tout. Ce qui attire mon attention. Parfois, je me laisse prendre par des chansons qu’ils utilisent dans les publicités ou qu’ils passent à la radio. Mais il y a eu beaucoup trop de chansons d’amour ces derniers temps. Ce n’est pas vraiment mon truc.
En fait, le top dix actuel n’était composé que de chansons parlant d’amour. Ce n’étaient pas de mauvaises chansons en soi, mais cela donnait l’impression qu’il n’y avait rien d’autre à chanter.
Jinya esquissa un léger sourire tandis qu’elle se plaignait, le genre de sourire que l’on a en regardant un enfant. Cela l’agaça un peu, mais au moins, il semblait passer un bon moment.
Ils continuèrent à parcourir le magasin jusqu’à ce que Jinya s’arrête devant le rayon DVD. Il fixa une étagère avec une intensité qui dépassait la simple curiosité. Avec une expression d’un sérieux profond, il tendit la main et saisit un DVD à la jaquette monochrome.
— Chant des nuages d’été… murmura-t-il d’une voix à peine audible.
— Tu connais ce film ?
— Oui. C’est un vieux classique.
Ses yeux se plissèrent avec nostalgie.
Parmi les nombreux films de l’ère Taishô, Chant des nuages d’été, un court métrage sorti lors de la troisième année de cette ère (1914), comptait parmi les plus populaires. Le film comportait une chanson du même nom, qui devint un succès pendant une grande partie du début de l’ère Taishô. Les paroles de la chanson avaient été écrites par Honda Fuugetsu, et la composition confiée à Nitta Shinpei. Elle était interprétée par la chanteuse chevronnée Kinjyou Saori et fut mise en vente lors de la quatrième année de l’ère Taishô, avec plus de seize mille exemplaires écoulés, un chiffre remarquable.
Ces films de cinéma étaient considérés comme le roi des divertissements durant l’ère Taishô, ce qui rendait la popularité de Chant des nuages d’été d’autant plus remarquable. Il existait encore de nombreux admirateurs fervents du film plus de dix ans après sa première projection.
Le film avait été réalisé à une époque où le cinéma commençait tout juste à se développer au Japon, si bien que de nombreuses techniques utilisées paraissaient datées. De plus, l’intrigue, une romance douce-amère entre un garçon et une fille, était loin d’être originale. Malgré cela, le film restait très apprécié pour son récit orthodoxe, sa musique d’accompagnement remarquable et, bien sûr, sa chanson principale.
— Je vois. Tu l’as déjà vu ?
— Oui.
Miyaka prit un exemplaire de Chant des nuages d’été pour l’examiner elle-même. Ce n’était pas la version de l’ère Taishô que Jinya connaissait, mais un remake plus récent sorti en DVD.
Elle pensa lui demander s’il voulait l’acheter, mais les mots ne sortirent pas. Quelque chose dans le regard lointain de ses yeux la fit hésiter à dire quoi que ce soit à cet instant. Jinya fixa la jaquette du DVD et laissa échapper un soupir chargé de douceur. S’il fermait simplement les yeux, tout lui reviendrait, tous ces souvenirs empreints de tendresse.
Des souvenirs désormais lointains. Mais toujours aussi vifs qu’autrefois.
Tôkyô était alors connue comme la capitale impériale. Et les fleurs s’épanouissaient paisiblement dans le soir…
***
Akase Kimiko sentit un changement en elle. Depuis cette nuit fatidique à la seconde résidence de Nagumo Eizen, son cœur lui paraissait parfois étrange. Il se mettait à battre sans prévenir, et à d’autres moments, il se serrait brusquement. Comme s’il possédait une volonté propre, en contradiction avec la sienne.
Elle restait déconcertée par ce changement inhabituel en elle, mais le fait de ne pas en connaitre la cause la troublait.
Nous étions en août de la onzième année de l’ère Taishô (1922).
Environ deux mois s’étaient écoulés depuis l’incident d’Eizen, mais peu de changements notables s’étaient produits à Tôkyô, en apparence comme en réalité. Le démon Yonabari n’avait toujours entrepris aucun mouvement depuis qu’il avait dérobé la lame Yatonomori Kaneomi d’Eizen, et les jours s’écoulaient paisiblement.
Tôdoô Yoshihiko, après avoir été entraîné dans toute cette affaire, s’était finalement complètement remis. Ayant achevé son long repos, il avait repris son travail avec une motivation renouvelée.
— Quelle chaleur…
Il essuya les gouttes de sueur sur son front en balayant l’entrée du Koyomiza, le cinéma. Il était peut-être plus motivé dans son travail désormais, mais cela ne changeait rien à la chaleur accablante. Il était un peu plus de midi, et l’air même des rues de Shibuya semblait onduler sous la chaleur.
Toute l’affaire Eizen n’avait pas tant changé la vie de Yoshihiko. Bien que son travail lui assurât trois repas par jour et un toit, il devait tout de même gagner de l’argent pour presque tout le reste.
Avoir été confronté au surnaturel ne changeait rien à ce fait, et sa vie se poursuivait comme auparavant. Aujourd’hui encore, comme n’importe quel autre jour, il travaillait avec sérieux.
Cela ne signifiait pas pour autant que rien n’avait changé. Un autre employé logé sur place avait rejoint le Koyomiza. Il était plus âgé que Yoshihiko, mais Yoshihiko restait son senpai.
Il était censé lui montrer le métier en donnant l’exemple, mais la chaleur était aujourd’hui insupportable, alors il balaya aussi vite que possible pour en finir.
Avec encore plus de gouttes de sueur sur le front, il finit enfin. Il trottina vers l’intérieur du Koyomiza, pressé de quitter le soleil, mais à peine eut-il franchi le seuil qu’il entendit un cri suivi d’une gifle sèche.
— Laissez-moi tranquille !
Se demandant ce qui se passait, il se dirigea vers la salle et vit une jeune femme en kimono se disputer avec un jeune homme à l’allure tape-à-l’œil. L’homme, qui semblait de plusieurs années plus âgé que Yoshihiko, portait sur la joue la marque d’une main, rouge comme des feuilles d’automne.
Encore ? pensa Yoshihiko en soupirant.
À l’époque Taishô, les salles de cinéma étaient des lieux à la mode fréquentés par les jeunes. De ce simple fait, de nombreux jeunes hommes s’y rendaient pour tenter d’aborder des filles. Cela en soi n’avait rien de mal, mais de temps à autre apparaissaient des hommes incapables d’accepter un refus. Plus rarement encore, il y avait des individus méprisables qui en venaient à lever la main sur les femmes.
Le jeune homme devant Yoshihiko était apparemment de ceux-là. Rouge de colère, il leva le poing contre la jeune femme, ne laissant à Yoshihiko d’autre choix que d’intervenir.
— Je suis désolé, monsieur, mais nous n’autorisons pas ce genre de comportement dans notre établissement.
À contrecœur, Yoshihiko s’interposa et arrêta l’homme. Malheureusement, cela faisait aussi partie du travail.
— C’est quoi ce bordel ?
À l’instant où le regard de l’homme tape-à-l’œil se tourna vers Yoshihiko, la jeune femme qu’il importunait prit la fuite. Le visage de l’homme se déforma sous la colère. Il avait échoué à aborder une fille, un gamin s’était interposé dans son geste, et celle qu’il visait s’était enfuie. Il n’avait pourtant que lui-même à blâmer pour tout cela, mais il lui fallait un exutoire pour sa colère. Il fixa Yoshihiko et cria :
— C’était pour quoi, ça, espèce de morveux ?!
— Écoutez, je ne peux pas vous laisser causer des ennuis à nos autres clients…
Il n’y avait rien à tirer d’un jeune homme en proie à la colère. Avec une expression démoniaque, il tendit la main pour saisir Yoshihiko.
— Qu’est-ce qui se passe ici ?
Mais, à cet instant, un véritable démon lui attrapa le bras par derrière.
— I-Izuchi-san…
— Hé, Yoshihiko-senpai.
Ce démon à la carrure robuste était Izuchi, le nouvel employé logé sur place du Koyomiza mentionné plus tôt. Il avait autrefois été un subordonné d’Eizen, mais il était désormais le collègue de Yoshihiko. Yoshihiko s’était montré méfiant envers Izuchi au début, ayant entendu dire qu’il avait autrefois cherché à renverser le monde de l’ère Taishô. Mais Izuchi faisait preuve d’un bon sens du travail, et il appelait Yoshihiko « senpai » avec politesse. Il avait gagné sa place au Koyomiza au cours des deux derniers mois.
— Q-Qui t’es, toi ?! Ça ne te regarde pas ! Reste en dehors de ça ! cria le jeune homme.
— Ça me regarde complètement. Le type devant toi est mon senpai. Tu t’en prends à lui, tu t’en prends à moi.
Le regard dur, Izuchi serra le bras de l’homme. Il avait désormais une apparence humaine, mais sa véritable nature était celle d’un démon. Il pouvait briser le bras d’une personne ordinaire comme une brindille s’il le voulait.
Il se retenait énormément, mais le jeune homme en fut tout de même pris de sueurs froides.
— A-Aïe. Aïe ! L-Lâche-moi !
— Impossible. On va d’abord discuter un peu, en tête à tête.
À présent, c’était Izuchi qui menaçait.
Yoshihiko éprouva une légère pitié pour le jeune homme.
Izuchi accomplissait toujours son travail avec sérieux et respectait Yoshihiko en tant que senpai, mais, pour une raison ou une autre, il allait trop loin lorsqu’il s’agissait de le protéger.
— Izuchi-san ?! Pas besoin d’aller jusque-là !
— Si on ne donne pas une leçon à des types comme lui, ils continueront à causer des ennuis, répondit Izuchi avec le plus grand sérieux.
Le visage du jeune homme qu’il tenait était figé dans une grimace de douleur, mais Izuchi ne montrait aucune intention de le relâcher.
— Hm. Je suis d’accord sur ce point.
Un autre visage familier s’approcha alors, sans tenir compte de l’atmosphère. Cet homme en particulier mettait Yoshihiko légèrement mal à l’aise. Ce n’était pas au point de vouloir le chasser, mais quelque chose chez lui clochait.
— Oh. Bonjour, Okada-san.
— Tôdô. Tu te portes bien ?
— Ah, oui. Plus ou moins.
Okada Kiichi. L’un des hommes qui les avaient aidés dans leur lutte contre Eizen et, apparemment, un meurtrier vivant depuis l’époque d’Edo. Bien qu’il ait prêté main-forte à Yoshihiko et aux autres, Yoshihiko ne le connaissait pas vraiment.
Yoshihiko hésitait à s’ouvrir à Kiichi, en partie parce que celui-ci le traitait au début comme un enfant, mais Izuchi n’avait pas de telles réserves. Les deux démons buvaient même ensemble. Il arrivait que Kiichi passe au Koyomiza avec une bouteille de saké à la main.
On disait bien qu’on ne savait jamais avec qui l’on pouvait se retrouver, mais pour Yoshihiko, se retrouver en compagnie de deux démons tenait du coup du destin. Il semblait que les dieux avaient le sens de l’humour, et peut-être un humour assez cruel.
— Bien. Où en étions-nous ? Il me semble que cet homme a tenté d’attaquer Tôdô ?
Les yeux écarquillés d’une lueur démente, Kiichi fixa l’homme à l’allure tape-à-l’œil.
— C’est exact, répondit Izuchi.
— Keh keh keh. Alors peut-être devrais-je moi aussi prêter main-forte.
Kiichi éclata d’un rire inquiétant. Dans sa main brillait faiblement une lame, déjà dégainée avant même que quiconque ne s’en aperçoive. Ce n’était pas une épée, mais une dague qu’il gardait dissimulée sous ses vêtements. Entre ses mains, elle n’en serait pas moins mortelle. L’expression de joie meurtrière sur le visage de Kiichi fit douter Yoshihiko de ses intentions lorsqu’il parlait de « prêter main-forte ».
Le visage de l’homme à l’allure tape-à-l’œil pâlit à la vue de la lame, tout comme celui de Yoshihiko. Tout cela était censé se terminer par un simple avertissement à un client problématique, rien de plus. Un combat était hors de question. Si la rumeur se répandait que quelqu’un avait dégainé une dague et blessé quelqu’un, ou pire, tué quelqu’un, la réputation du Koyomiza en souffrirait.
Yoshihiko cherchait désespérément quoi faire lorsqu’une voix aussi rigide que l’acier s’éleva.
— …Qu’est-ce que c’est que ce vacarme ?
Un soulagement le submergea. Jinya se tenait là, avec une expression lasse, accompagné de Kimiko, qui s’inclina malgré la situation, et de Ryuuna.
Bien que Jinya fût lui aussi, techniquement, un démon, il possédait au moins un minimum de bon sens.
— Bonjour. Euh… Vous êtes occupés en ce moment ?
— Mm…
Les deux jeunes filles, bien que déconcertées, saluèrent Yoshihiko. Leur simple présence lui parut providentielle. Il leur rendit brièvement leur salut, puis se tourna vers Jinya pour demander de l’aide.
— J-Jiiya-san ! À l’aide ! Si on ne les arrête pas, ils vont vraiment passer à l’acte !
Dans l’ordre, Jinya regarda l’homme à l’allure tape-à-l’œil, livide, puis Kiichi qui s’en approchait avec une lame à la main, et enfin Izuchi qui lui tenait fermement le bras. Il revint ensuite vers Yoshihiko et murmura, comprenant la situation.
— Je vois… Voilà une situation délicate.
Il s’avança, tapotant la tête de Yoshihiko en passant à côté de lui.
Toute la tension retombant d’un coup, Yoshihiko laissa échapper un faible cri.
— Jiiya-san…
— Je sais. Ne t’inquiète pas.
Yoshihiko savait qu’il pouvait compter sur Jinya. Ce n’était pas sans raison qu’on lui avait confié Kimiko. Bien qu’il ne paraisse avoir qu’une vingtaine d’années, son allure inspirait confiance.
D’un regard, Jinya fit signe à Kimiko et Ryuuna de garder leurs distances, puis s’adressa aux deux hommes.
— Izuchi, Kiichi. Arrêtez-vous là.
Les deux démons se tournèrent vers lui et froncèrent les sourcils. Le regard d’Izuchi, en particulier, semblait profondément surpris par les paroles de Jinya, comme si s’arrêter n’était pas une option.
Mais Jinya ne céda pas. Il fit quelques pas en avant et fixa l’homme à l’allure tape-à-l’œil.
— Le tuer ne ferait qu’aggraver les choses. Brisez-lui les bras et les jambes, au plus, pour qu’il ne tente plus jamais de s’en prendre à Yoshihiko-kun.
— N…Non, non ! En quoi est-ce que c’est mieux ?! s’écria Yoshihiko.
Au lieu de chercher à arrêter les deux démons, Jinya leur proposait une alternative plus pragmatique, et plus brutale, que de le tuer.
— Acceptable.
— Ça me va. Donne aussi un coup de main, Dévoreur de démons.
Pour ne rien arranger, Kiichi et Izuchi semblaient d’accord. La tête de Yoshihiko se mit à lui faire mal devant l’absurdité de la situation. À côté de lui, Kimiko observait la scène avec un large sourire.
— Oh là là, Yoshihiko-san. Il semblerait que la sécurité du Koyomiza soit un peu trop efficace.
— …Il n’y a rien de drôle là-dedans, Kimiko-san.
Il se demandait bien ce qu’elle trouvait à apprécier dans tout cela.
Au final, l’arrivée de Jinya et des deux filles n’avait fait qu’ajouter de l’huile sur le feu et causer encore plus de tracas à Yoshihiko.
— Désolé pour ça, Yoshihiko-kun. On est peut-être allés un peu trop loin, s’excusa Jinya.
— Un peu ?
Yoshihiko laissa retomber sa tête, vidé.
Au bout du compte, le jeune homme avait été relâché sans blessure, bien qu’il se soit enfui en hurlant de terreur. Yoshihiko ne put s’empêcher d’éprouver de la compassion pour lui, le voyant en larmes.
— Pourquoi aller jusqu’à proposer de lui briser les bras et les jambes ? C’est terrifiant, franchement.
— Ce serait problématique s’il revenait pour régler ses comptes avec toi. Mieux vaut écraser complètement des individus de ce genre pour qu’ils ne songent plus jamais à montrer les crocs.
Autrement dit, Jinya voulait s’assurer que Yoshihiko serait en sécurité même en son absence et celle d’Izuchi.
C’était attentionné de sa part, mais il n’y avait pas besoin d’aller aussi loin. Yoshihiko avait entendu de la part de Himawari que Jinya était un démon aguerri par les combats, et il semblait qu’elle n’exagérait pas. Résoudre les problèmes par la violence semblait presque naturel pour lui.
— Merci de m’avoir aidé, Jiiya-san, mais aller jusqu’à presque blesser quelqu’un, c’était un peu excessif.
— Ne t’inquiète pas. Je n’avais pas l’intention de lui faire du mal, et Izuchi et Okada Kiichi non plus. Nous faisions simplement des menaces en l’air.
— Hein ? Vraiment ?
— Bien sûr. Si ce meurtrier voulait vraiment tuer quelqu’un, il lui trancherait la gorge en une seconde. Je serais incapable de l’en empêcher.
Yoshihiko afficha une expression lasse et laissa retomber ses épaules, sans être réellement rassuré par les paroles de Jinya.
— Dis-moi, pourquoi étais-tu si calme pendant tout ce temps, Kimiko-san ?
— Moi ? Je savais que Jiiya ne ferait rien d’irréfléchi, répondit Kimiko.
Ryuuna hocha la tête en accord avec ses paroles. Toutes deux semblaient avoir su dès le départ que Jinya ne ferait de mal à personne.
Kimiko sourit doucement, le visage étrangement empourpré. Peut-être que les années passées auprès de Jinya faisaient simplement qu’elle le connaissait mieux. Yoshihiko se sentit quelque peu impressionné par ce sang-froid inattendu.
— Et c’est là que…
— Sérieusement ?
— Oui, et ensuite…
Après toute cette agitation, Kiichi promit d’aller boire avec Izuchi plus tard, puis partit rapidement.
Bien que la séance de l’après-midi eût déjà commencé, Kimiko et les autres n’entrèrent pas dans la salle. Ils entourèrent plutôt Yoshihiko et échangèrent quelques propos triviaux.
Cela semblait leur suffire.
Yoshihiko avait déjà été assez proche de Kimiko avant cette nuit fatidique, mais il avait l’impression qu’ils s’étaient encore rapprochés depuis. Jinya les laissa tranquilles pendant qu’ils discutaient, les observant avec bienveillance.
Leur conversation légère se poursuivit même après la projection suivante. Finalement, Jinya intervint.
— Je suis heureux de vous voir vous amuser, mais il est temps pour nous d’y aller.
— Je suppose que tu as raison. Désolée d’avoir pris autant de temps, Jiiya.
Kimiko semblait un peu gênée, comme si elle venait seulement de réaliser depuis combien de temps ils parlaient. Avec une révérence polie, elle ajouta :
— Prends soin de toi, Yoshihiko-san.
Il semblait que leur objectif cette fois-ci n’était pas de regarder un film, mais simplement de passer le saluer.
— Hm ? Juste un passage rapide cette fois ? les taquina Izuchi avec un sourire.
Jinya lui rendit son sourire.
— Quelque chose comme ça. Dame Kimiko tenait à ce que nous rendions visite à Yoshihiko-kun.
— J-Jiiya !
Kimiko rougit.
Lorsque Yoshihiko était entre la vie et la mort, sa santé avait été restaurée grâce aux techniques de Magatsume.
Les autres prenaient parfois de ses nouvelles pour s’assurer qu’il allait bien, et la visite de Kimiko aujourd’hui semblait s’inscrire dans cette intention.
— Nous allons y aller, dit Jiiya.
— Franchement, Jiiya… Encore une fois, prends soin de toi, Yoshihiko.
Kimiko lui adressa un léger signe de la main, aussitôt imité par Ryuuna.
L’atmosphère presque fraternelle entre les deux arracha un sourire à Yoshihiko.
Et ainsi, tous trois partirent sans avoir vu de film.
Yoshihiko les regarda s’éloigner, à la fois gêné et heureux, sachant qu’ils étaient venus pour lui et non pour le cinéma.
***
Après avoir fait quelques pas hors du Koyomiza, Kimiko murmura :
— Jiiya, je crois avoir compris la cause maintenant.
— Je vois.
La voix de Jinya était douce, teintée d’une chaleur paternelle.
L’une des raisons de leur visite au Koyomiza était de vérifier l’état de Yoshihiko. Leur autre objectif était de s’assurer de celui de Kimiko.
La veille au soir, Kimiko était venue voir Jinya en pleurs.
— Jiiya… Je crois que Eizen-sama m’a fait quelque chose !
Jinya lui-même n’avait pu rester calme en entendant le nom d’Eizen. Mais après l’avoir écoutée davantage, il avait compris la cause de son malaise et s’était senti soudainement las.
Ce dont elle souffrait n’était probablement… non, certainement pas quelque chose causé par Nagumo Eizen.
Inquiète, elle lui avait expliqué que son cœur lui paraissait étrange depuis cette nuit-là, à la résidence d’Eizen, et que cette sensation devenait encore plus intense lorsque Yoshihiko était présent.
— C’était comme tu l’as dit, Jiiya…
Le visage de Kimiko était rouge, et ses yeux étaient humides à cause de la gêne.
— Il y a quelque chose qui ne va pas avec mon cœur. Il se serre chaque fois que je regarde Yoshihiko-san.
Pour être clair, il n’y avait aucun danger. Il n’était certainement pas question de mort.
Ce n’était rien de plus que le signe qu’une jeune fille était en train de grandir.