SotDH T10 - CHAPITRE 2 PARTIE 2

Une Fille Nommée Ryuuna – Suite II (2)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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La première émotion que Jinya éprouva en voyant Ryuuna fut la pitié. Non pas à cause des altérations infligées à son corps, mais parce qu’elle était vide. Elle ne possédait aucune volonté propre. Il ne lui restait plus qu’à remplir la fonction qu’on lui avait assignée et à devenir le Kodoku no Kago. En cela, elle lui rappelait ce qu’il avait lui-même été autrefois, lorsqu’être le gardien d’une prêtresse constituait tout son univers. Pourtant, malgré cette ressemblance, ils différaient sur un point essentiel : tous deux vivaient pour accomplir un devoir, mais lui seul avait choisi le sien de son plein gré.

Autrefois, ce devoir avait tout représenté pour Jinya. Pour demeurer aux côtés de Shirayuki, il avait juré de devenir son gardien. La voie était rude, mais elle avait été la sienne. Ryuuna, elle, n’avait jamais eu ce privilège. À aucun moment de son existence on ne lui avait laissé le moindre choix. C’était sans doute pour cela que, sans même y réfléchir, Jinya lui avait tendu la main.

Lui qui avait tant perdu au cours de sa vie avait vu ce vide en elle, et en avait été profondément ému. Mais c’était aussi pour cette raison qu’il ne l’avait pas emmenée de force. Cela n’aurait eu aucun sens. Son environnement aurait beau changer, elle n’aurait fait que continuer à vivre selon la volonté d’un autre, emportée là où on l’aurait conduite. Rien n’aurait changé tant qu’elle n’aurait pas accompli elle-même ce premier pas. La main qu’il lui tendait n’était pas une contrainte, mais une possibilité — celle de choisir, enfin, quelque chose par elle-même.

Et elle avait choisi.

Avec hésitation, elle avait pris sa main.

Si elle était capable de choisir par elle-même, alors il l’aiderait. Même vide, même perdue, il priait pour qu’un jour elle découvre une raison de vivre qui lui appartienne vraiment. Jinya, lui aussi, avait reçu au fil de sa vie quantité de choses précieuses de la part d’innombrables personnes.

Cette fois, il voulait être celui qui transmettrait à son tour. Il se disait qu’en agissant ainsi, toutes les pertes qu’il avait subies paraîtraient un peu moins vaines.

— Ah…

La conscience de Jinya vacilla alors que le rayon de malédiction l’engloutissait. Son corps hurlait de douleur, mais la souffrance qui lui déchirait la poitrine était plus vive encore. Un malaise profond l’envahit, comme s’il était submergé par une masse d’émotions noires. Sous l’effet de la malédiction, des souvenirs qu’il aurait voulu laisser enfouis furent arrachés à l’ombre.

Il avait perdu son père biologique et avait été traité de monstre. Sa fille l’avait oublié, et il avait perdu jusqu’à l’endroit qu’il appelait son foyer. Son arrogance avait conduit à la disparition du sabre qui se disait son épouse.

Ce que Ryuuna avait dû éprouver en découvrant le monde hors de sa cellule devait être de même nature. Elle y avait trouvé des choses merveilleuses, mais avec elles était née la peur de tout perdre. Ainsi avait-elle gravé au plus profond d’elle-même une malédiction appelée à durer. Jinya pouvait lui tendre la main, certes, mais il ne pouvait arracher son cœur aux ténèbres.

— Non… bien… sûr… que non…, murmura-t-il d’un ton absent.

Ses motivations avaient été impures. La main qu’il avait tendue ne s’adressait pas à Ryuuna elle-même, mais à la part de lui qu’il croyait reconnaître en elle. Ce qu’il avait voulu sauver, c’était le reflet de sa propre faiblesse : cet être incapable de protéger quoi que ce soit. Ses raisons étaient impures, et un cœur entaché ne pouvait espérer sauver autrui.

Mais les cœurs changent.

Même s’il avait d’abord agi pour de mauvaises raisons, il avait vécu aux côtés de Ryuuna. Il l’avait vue découvrir peu à peu le monde, apprendre à avancer d’elle-même, un pas après l’autre. Le monde était cruel, et elle en avait peur ; pourtant, Ryuuna avait continué à vivre avec droiture, sincèrement, de toutes ses forces. Jinya ne voyait plus en elle l’ombre de son propre passé. Il la voyait enfin telle qu’elle était.

La malédiction qui s’enroulait maintenant autour de lui n’était autre que la peur qui l’avait poursuivie tout au long de son existence. S’il n’était pas capable d’affronter cela, alors il n’avait pas le droit de prétendre la sauver.

Jinya fit face, sans détour, aux vestiges de son passé, qui apparaissaient puis s’effaçaient tour à tour.

Chaque souvenir chargé de regrets lui arrachait sa part de douleur, mais il continua malgré tout d’avancer. Puis, d’un cœur désormais pur, il tendit la main vers elle.

Au moment où sa paume entra en contact avec la sienne, l’immense vague de malédiction se dissipa, éclatant comme des bulles à la surface de l’eau.

***

Ryuuna eut l’impression d’avoir fait un très long rêve. Elle rêvait d’une fille enfermée dans une cage, et d’un homme insensé qui avait voulu sauver un monstre crachant des malédictions.

À travers sa conscience embrumée, une voix douce lui parvint, et elle émergea lentement du sommeil. La première chose qu’elle aperçut fut une étroite bande de ciel bleu entre des nuages qui venaient de s’ouvrir.

— …Hé, Ryuuna. Ça va ?

Puis elle vit Jinya penché au-dessus d’elle, un léger sourire aux lèvres. Il avait essuyé le sang qui le maculait, mais ses blessures ne s’étaient pas refermées, et le rouge continuait de s’y répandre. Assis en tailleur au bord du chemin, il soutenait sa tête sur ses genoux. C’était lui qui l’avait sauvée, et pourtant le soulagement qui se lisait sur son visage était si profond qu’on aurait dit qu’il venait, lui aussi, d’être sauvé.

— Jiiya… je…

Son corps tout entier était vidé de ses forces. Elle ne parvenait pas à bouger correctement, et rien que parler, la tête posée contre lui, lui demandait un effort immense.

Elle se souvint alors de la façon dont il avait tenté de la sauver. Il avait tendu la main vers elle sans détour, comme pour toucher son cœur en face. La chaleur qui subsistait encore à l’endroit où il l’avait atteinte lui apportait une joie douce. Mais le voir dans un tel état lui serrait la poitrine. Sans sourire, sans pleurer, elle se contenta de refermer les yeux.

Comme pour l’apaiser, Jinya se mit à lui caresser doucement les cheveux du bout des doigts.

— J’ai eu tellement peur. J’ai cru que j’allais encore perdre quelque chose de précieux. C’est pitoyable, vraiment. Je suis un lâche, jusqu’au bout.

Il lui paraissait étrange de l’entendre reconnaître avec autant de douceur qu’il avait eu peur. Mais elle ne pouvait pas lui rendre son sourire.

Quelqu’un comme elle, qui s’était recroquevillé dans l’obscurité par peur de perdre ce qu’il avait enfin trouvé, n’en avait sans doute pas le droit.

— Mais je suis content. J’ai enfin pu te tendre la main avec un cœur sincère.

Elle sentit sa main se resserrer sur la sienne. Ne voulant pas laisser ses sentiments sans réponse, elle leva la main et la posa sur sa poitrine. Elle perçut les battements de son cœur, et comprit enfin qu’il était juste à côté d’elle.

— Jiiya… je suis désolée… Mais… merci…

Elle peinait à trouver ses mots, n’ayant guère l’habitude de s’excuser ni d’exprimer sa gratitude. Seules quelques paroles modestes parvinrent à sortir. Pourtant, elle eut le sentiment que cela suffisait.

— De rien. Tu dois être fatiguée. Repose-toi pour l’instant… J’aurai besoin de toi pour m’aider au travail demain matin.

À sa manière maladroite, il disait qu’il voulait qu’elle reste auprès de lui.

Submergée par la joie, Ryuuna ferma les yeux.

Son ancienne version d’elle-même ne subsistait plus derrière elle. Enveloppée de chaleur, elle se dit que, cette fois, elle ferait sans doute un beau rêve.

Et puis, elle se laissa doucement emporter par le sommeil.

***

— Hmph. C’est d’un ennui.

Yonabari fit la moue en observant la scène de loin. Il voulait faire de Ryuuna sa partenaire. Non pas dans un sens romantique, bien sûr, mais comme quelqu’un avec qui semer le chaos dans le monde de l’ère Taishô. Le Dévoreur de démons avait dû gâcher son amusement.

Yonabari ne pensait pas qu’il y parviendrait réellement. Il avait hâte de voir son expression de défaite et d’humiliation. C’était dommage, mais tant pis. Plus important encore, il était trop épuisé pour riposter pour l’instant. Yonabari pouvait lui ôter la vie aussi facilement qu’en piétinant des herbes. Seul un imbécile comme Izuchi insistait sur des combats équitables. Une occasion pareille ne pouvait pas être laissée passer.

Prêt à en finir, Yonabari fit un pas en avant.

— Quel homme d’une impureté totale, toujours aussi enlisé dans l’excès.

Mais un démon lui barra le passage. Il portait un hakama, un kimono masculin, ainsi que des tabi et des sandales de paille zôri. À sa hanche pendait un fourreau de métal contenant un long tachi. C’était un meurtrier d’un autre temps, comme sorti d’un livre d’histoire.

Un sourire sinistre étirait son visage, et il empestait le sang.

Avec un petit rire inquiétant, il dit :

— Keh, keh keh. Mais voir avec autant de certitude l’impureté d’autrui est, à sa manière, une forme de pureté. Il me rappelle un alcool trouble, non raffiné, avec un goût bien à lui.

Son regard se fixa sur Yonabari. Sa main gauche reposait déjà sur son fourreau.

— Ah, le plus effrayant vient d’arriver. Aucune chance que tu sois là pour quelqu’un d’autre ? demanda Yonabari.

Le bruit de la lame quittant son fourreau fut la seule réponse d’Okada Kiichi. Il la tira et se mit à avancer d’un pas assuré.

Il passa si naturellement de la parole au combat que Yonabari en resta un instant déconcerté.

— Quoi, on se bat ? Comme ça ?

— Qu’y a-t-il à discuter ? Les pensées des misérables sont évidentes. Je n’ai aucun attachement pour cette fille, mais laisser un intrus souiller une conclusion aussi pure serait une honte.

En d’autres termes, Kiichi était apparu en sachant que Yonabari passerait à l’action. Mais quelle menace pouvait-il bien représenter ? Yonabari portait en lui l’esprit de Yokaze. Il n’avait aucune raison de craindre le moindre démon.

Bien au contraire, la seule chose qu’il ressentait envers Kiichi était de l’agacement. Se disant que la journée ne tournait décidément pas en sa faveur, Yonabari força un bâillement.

— …Hein ?

Ou du moins, telle était l’intention. Mais avant que le bâillement ne sorte, la distance entre eux se réduisit.

Kiichi ne possédait pas des capacités physiques hors du commun. Il ne rivalisait ni avec Yonabari, ni même avec Jinya, et pourtant sa façon de se mouvoir échappait à la perception de Yonabari, malgré ses réflexes accrus. Tout tenait à l’extrême fluidité de ses gestes. La stabilité de son axe, le rythme de ses déplacements, ces infimes variations de centre de gravité — chaque mouvement était poli jusqu’à la perfection, au point de le faire paraître plus rapide qu’il ne l’était en réalité. Cela seul suffisait à susciter des frissons.

— Et je vais t’arrêter ici.

Avant même que Yonabari ne s’en rende compte, Kiichi était déjà à portée. Il était plus lent que le démon mais il avait comblé la distance en éliminant tout mouvement superflu dans son approche.

La lame nue de Kiichi s’abattit pour trancher la gorge de Yonabari. Mais il ne fallait pas s’y tromper : si Kiichi possédait une rapidité acquise par la technique, Yonabari restait parfaitement capable d’esquiver, même en réagissant après le coup.

Yonabari dégaina deux pistolets et pressa les détentes tout en se décalant, évitant la lame d’un cheveu. Même Jinya n’était pas capable d’esquiver des balles. Tout au plus pouvait-il en prévoir la trajectoire et s’écarter à l’avance. Kiichi, plus lent encore que lui, ne pouvait rien y faire. Les balles auraient dû lui transpercer le front.

…Mais elles passèrent à côté de lui.

Yonabari vit toute la scène. Kiichi n’esquiva pas et ne bloqua pas les balles. Il les observa à courte distance, puis leva légèrement son sabre sur leurs côtés.

Il les dévia.

Yonabari n’eut même pas le temps de ressentir de l’incrédulité. Kiichi enchaîna sans la moindre pause, abattant sa lame en diagonale, mais l’attaque se transforma aussitôt en une estocade visant sa gorge.

Yonabari avait réagi à la première coupe, si bien que sa réponse à l’estocade fut trop lente. Mais il lui restait Tisseur. Inutile d’esquiver lorsqu’il pouvait simplement dévier l’attaque.

Le démon tira à nouveau et transforma le miasme noir qui montait autour de sa personne en fouets qu’ils dirigèrent vers Kiichi.

— Gah ?!

Mais même cela arriva trop tard. L’estocade n’avait été qu’un leurre. Kiichi ne se trouvait déjà plus à l’endroit où Yonabari avait frappé. Tandis que son attention était fixée sur la lame, il avait utilisé son fourreau pour attaquer depuis son angle mort.

Utiliser Tisseur avait été une erreur. Former des fouets à si courte distance obscurcissait légèrement la vision de Yonabari, créant une ouverture que Kiichi exploita pour frapper son menton.

Kiichi ne sortit pas indemne pour autant. Même lui ne pouvait bloquer le miasme noir. Il avait esquivé bon nombre des innombrables fouets, mais certains l’atteignirent et entaillèrent sa peau.

Cependant, il s’était préparé à encaisser ce niveau de dégâts. Profitant du fait que le coup avait ébranlé l’esprit de Yonabari, il lui trancha aussitôt le bras droit.

— Argh ! espèce de…

Qui était donc cet homme ? Il était faible. Des démons ordinaires possédaient plus de force que lui, et pourtant il regardait Yonabari de haut et tournait autour de sa êrsp,,e avec une facilité déconcertante.

Yonabari leva le pistolet qu’il tenait encore dans sa main gauche, mais Kiichi se déroba hors de la trajectoire. Yonabari en profita alors pour activer Tisseur, et le miasme qui l’entourait se mit à vibrer tandis que de nombreuses lances noires se formaient. Mais avant même qu’elles ne puissent être projetées, Kiichi s’était rapproché, presque à portée de main.

À cette distance, Yonabari se serait retrouvé pris dans sa propre attaque. S’il avait tenté de dégainer son pistolet, le fourreau de Kiichi aurait aussitôt heurté son bras et fait voler l’arme. Acculé, Yonabari lança malgré tout un coup de pied en réduisant autant que possible son élan. Même ainsi, cela aurait dû suffire à fracasser le crâne de Kiichi.

Mais cela non plus ne servit à rien. Kiichi creusa à peine l’écart entre eux, puis frappa en ne mobilisant que son coude.

— Tu as de la force, mais pas la maîtrise mentale pour l’utiliser. Un duel n’est pas un moment pour se laisser troubler, le bleu.

Une vive douleur traversa Yonabari. Kiichi avait visé le tendon de son talon. Il pensa un instant qu’il l’avait tranché, mais en réalité, il n’avait frappé qu’avec le dos de sa lame. Il était évident qu’il aurait pu lui sectionner la jambe s’il l’avait voulu.

Un mince intervalle s’ouvrit entre eux, et Yonabari ne pouvait se permettre de laisser filer une telle occasion. Le démon rassembla devant lui le miasme noir, comme pour combler cet espace, pétrissant les émotions négatives condensées en une masse dure comme du fer.

Cette attaque portée de toutes ses forces visait à broyer le corps frêle de Kiichi jusqu’à l’anéantir, mais elle ne frappa que le vide. Kiichi s’était déjà dérobé d’un pas souple vers l’arrière, une esquive qu’il n’aurait pu réussir sans avoir lu l’attaque à l’avance.

— Hmph. Cela devrait suffire, je suppose.

D’un ton ennuyé, Kiichi rengaina son sabre.

Cela déplut à Yonabari. On aurait dit qu’il signifiait que sa personne ne valait même pas la peine d’être tué.

Toujours avec un sourire forcé, Yonabari serra les dents et demanda :

— …Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Mon objectif était simplement de t’arrêter ici. Je suis peut-être un meurtrier, mais je ne manque pas de bon sens. De même qu’il est impur d’épargner ce qui doit être tué, il est aussi impur de prendre la proie d’un autre.

Abandonnant tout intérêt pour Yonabari, Kiichi lui tourna le dos.

Comprenant qu’il était totalement méprisé, Yonabari s’emporta et leva son arme, mais se figea lorsqu’une vague d’intention meurtrière le traversa.

— Ce n’est pas à moi qu’incombe le devoir de te tuer. N’est-ce pas, ô Yasha ?

Le bruit de ses pas résonna avec une netteté inhabituelle.

Jinya s’approchait lentement, pas à pas, exposant sans retenue son aura malveillante.

***

Lorsque Jinya posa les yeux sur Yonabari, l’expression impassible qu’il s’efforçait d’ordinaire de conserver se fissura. Son visage restait figé, pareil à un masque dénué d’émotion, mais ses yeux, eux, s’étaient faits d’une dureté tranchante et brûlaient d’une rage si nue que Yonabari en recula d’un pas.

— Je te suis redevable une fois de plus, dit Jinya à Kiichi.

— Ce n’est rien. Ça ne m’a coûté aucun effort. Offre-moi un verre à l’occasion, et nous serons quittes.

— Je t’en offrirai autant que tu voudras, une fois que j’en aurai fini ici.

Sans un regard en arrière, Kiichi s’éloigna.

Jinya, lui, ne quittait pas Yonabari des yeux. La colère lui hérissait la peau. La haine qui montait en lui n’avait rien de celle, instinctive, qu’il pouvait éprouver en tant que démon. Celle-ci n’était née que de l’émotion seule.

— Dévoreur de démons…, murmura Yonabari.

Kiichi avait préparé le terrain à la perfection. Yonabari avait perdu un bras, et l’hémorragie lui avait déjà coûté une large part de son endurance. Dans cet état, fuir serait difficile. Il ne parvenait même plus à masquer la pression qui pesait sur lui ; le sourire plaqué sur son visage s’était figé.

— Alors… que dirais-tu que je te rende la pareille pour tout à l’heure ?

À mesure que Jinya avançait, un craquement sinistre parcourut son corps. Il n’avait aucune intention de se retenir. Sa peau prit une teinte sombre, semblable à de la rouille noircie, tandis que son bras gauche enflait de façon grotesque et adoptait une forme inhumaine.

S’il avait pris cette apparence, ce n’était pas seulement parce qu’il n’y avait aucun témoin. C’était surtout parce qu’il n’était plus capable de se contenir. Yonabari avait blessé Yoshihiko et Ryuuna. Il avait même fait pleurer Kimiko. La seule vue de son visage suffisait à faire monter en lui un dégoût brûlant. Tant qu’il ne l’aurait pas tué de ses propres mains, il ne trouverait aucun apaisement.

— Ah ah… quelqu’un est en colère. Tout ce mal pour garder ton calme, et voilà que ça n’aura servi à rien, au final.

Même à présent, l’attitude de Yonabari ne changeait pas. Jinya lui en fut presque reconnaissant. Il ne lui laissait aucune raison de se retenir, et cela lui permettait de le tuer sans la moindre hésitation.

— J’ai toujours eu le sang chaud. Avec l’âge, j’ai appris à me conduire un peu plus dignement, mais certaines mauvaises habitudes ne se corrigent jamais. On dirait que mon tempérament de jeunesse s’accroche encore.

— Et ça veut dire quoi, au juste ?

— Que je ne trouverai pas le repos tant que je n’aurai pas écrasé ce joli visage qui est le tien.

Son ton, d’abord doux, se fit glacial.

Puis il s’élança.

Il rasa presque le sol dans sa course. Yonabari était à bout de forces. La perte de son bras lui avait coûté trop de sang et lui serait impossible de se mouvoir comme lors de leur précédent affrontement.

De sa main gauche, le démon leva son pistolet tout en façonnant du miasme noir. Pour la première fois, il passait lui-même à l’offensive. Il se défiait de ce que Jinya pourrait tenter. Pourtant, en cet instant, celui-ci se contentait bel et bien de foncer droit sur lui, sans le moindre plan apparent, avec une témérité presque absurde.

Et pourtant, même s’il avait pris sa forme démoniaque et agissait comme si de rien n’était, Jinya était lui aussi dans un état déplorable. Pour sauver Ryuuna, il avait laissé les lances de miasme le transpercer de part en part. Il était couvert de blessures, écrasé de fatigue, de douleur, et vidé d’une quantité considérable de sang. La précision de ses mouvements s’en ressentait déjà. Un combat prolongé lui serait fatal. Il comptait donc en finir en une seule attaque.

Par un étrange hasard, Yonabari avait exactement la même idée.

La distance fondit entre eux jusqu’à la portée fatale, et Yonabari fut le premier à agir. Il tira au même instant qu’il lançait les lances noires façonnées par Tisseur, verrouillant tout espace d’esquive autour de Jinya. L’assaut venait de toutes parts, conçu pour lui ôter la vie.

La réponse de Jinya fut d’une simplicité presque insensée.

— Je m’en fiche.

— Aguh ?!

Son bras monstrueux s’abattit sur le visage de Yonabari.

Dans son état, Jinya ne pouvait plus espérer grand-chose. Il choisit donc, dès le départ, de ne ni esquiver ni reculer. Il avait décidé d’encaisser. La balle et les lances s’enfoncèrent dans sa chair tandis qu’il combinait Force surhumaine et Ruée pour porter son coup.

— Ngh… gah…

L’attaque comptait parmi les plus puissantes qu’il pouvait encore produire d’un seul mouvement, et pourtant Yonabari survécut. Son pas d’engagement avait été trop court.  Il en payait maintenant le prix de son imprudence. La balle et les lances avaient profondément pénétré sa chair. La douleur était telle qu’il lui devenait déjà difficile de bouger.

Il sentait sa conscience vaciller et au moindre relâchement, tout s’écroulerait. Il devait en finir avant cela.

À partir de son sang, il forma un long tachi grâce à Lame de Sang, puis le durcit à l’aide de l’Inébranlable. Rassemblant jusqu’à la dernière goutte de force qui lui restait, il abattit cette lame écarlate en diagonale.

Ce serait son dernier coup.

S’il échouait, il n’y aurait pas de seconde chance.

Yonabari n’en avait pas davantage. Il suivit du regard la trajectoire mortelle qui approchait, puis tendit la main. Le miasme noir qu’il pétrit se densifia aussitôt en une épaisse membrane protectrice.

— C’est un tour que j’ai appris de toi, dit-il, en référence à la manière dont Jinya combinait l’Inébranlable et Jishibari pour former un bouclier.

La membrane noire encaissa l’impact. Sans s’en soucier, Jinya força plus encore.

— Hraaaaaah !

Sa lame finit par l’emporter, s’enfonçant dans le miasme. D’un souffle, à peine, elle atteignit Yonabari.

Jinya avait atteint sa limite. Dans un ultime effort, il mit tout son poids dans le retrait de sa lame.

— Ngh, impossible ?!

Le son écœurant de la chair entaillée lui parvint, et, par la vibration transmise à sa main, il sut que le coup avait bien porté. Aussitôt, ses membres se dérobèrent. La lame rouge se brisa comme du verre avant de se dissiper en brume, et son corps épuisé s’effondra au sol.

Ne pouvant plus mouvoir que le cou, il fixa Yonabari.

La chair avait bien été ouverte, mais l’os n’avait pas été atteint. Yonabari se vida de son sang, pourtant il trouva encore dans les restes de sa force de quoi s’arracher au combat et prendre la fuite.

— Reviens… ici…

— Ouais… c’est ça… J’ai pas envie de crever, alors… à plus !

Jinya avait dépensé jusqu’à sa dernière parcelle d’énergie. Il ne pouvait plus bouger le moindre doigt. Yonabari, lui aussi, était à l’agonie. Il avait perdu un bras, la moitié du visage lui avait été broyée, et une profonde entaille lui fendait la poitrine. Le simple fait qu’il tienne encore debout relevait déjà du miracle.

Il ne chercha pas à achever Jinya, pourtant sans défense. Il s’enfuit aussi vite qu’il le put, le visage déformé par la souffrance.

Jinya fut incapable de le poursuivre.

Il n’avait manqué qu’un seul coup. Un seul. Sa respiration se fit rauque.

Une amertume insoutenable lui restait dans la bouche.

Puis sa conscience vacilla peu à peu, jusqu’à sombrer dans l’obscurité.

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