SotDH T10 - CHAPITRE 2 PARTIE 1
Une Fille Nommée Ryuuna – Suite II (1)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Ceci est l’histoire d’une fille.
Sa naissance n’avait rien de particulièrement remarquable. Ses parents étaient des gens du commun, et aucune de leurs familles n’était particulièrement pauvre ou riche. Tous deux étaient simplement arrivés à l’âge adulte et avaient contracté un mariage arrangé. Ils ne tombèrent jamais éperdument amoureux, mais se révélèrent compatibles. Leur mariage n’était pas intense comme les feux d’artifice de l’été, mais plutôt réconfortant et chaleureux comme un thé chaud en hiver. Même s’ils le formulaient rarement à voix haute, ils éprouvaient sans aucun doute de l’affection l’un pour l’autre.
Le temps passa paisiblement tandis qu’ils menaient une vie ordinaire, et à un moment donné, ils eurent une fille. Leur plus grande préoccupation fut alors de savoir quel nom lui donner. Ils vivaient des vies simples et heureuses, et cela leur suffisait.
— Hum. Je suppose que cela fera l’affaire comme base.
Mais par caprice, ils furent choisis. Ou peut-être celui qui les choisit avait-il été jaloux de voir une famille vivre heureuse dans cette nouvelle ère. Nagumo Eizen assassina les parents et prit la fille pour lui.
Ignorant le nom que ses parents avaient choisi avec affection, il lui en donna un autre, la nommant Ryuuna. « Ryuu » possédait le double sens de « foyer d’impuretés » et celui de « concentration d’énergie ».
Son nouveau rôle fut fixé. Elle abriterait un esprit malveillant et deviendrait un dieu démon créé de la main d’un homme, puis engendrerait les démons qui apporteraient la ruine au monde de l’ère Taishô.
Son ventre fut altéré avant même qu’elle ne fût assez âgée pour prendre conscience du monde qui l’entourait. Il ne restait plus qu’à attendre qu’elle grandisse.
Elle n’avait pas été traitée mieux qu’une bête de bétail : confinée sous terre, nourrie à heures fixes, elle voyait encore son corps altéré au gré des besoins d’Eizen. Elle ne se considérait pas comme malheureuse. Elle n’avait rien pour comparer sa situation. N’ayant jamais connu le bonheur, elle ne pouvait pas reconnaître l’injustice de sa vie.
Inconfort. Douleur. Faim. Elle ressentait ces choses, mais pour elle, elles étaient ordinaires. Son Tout se limitait à la cellule souterraine, et l’idée de s’échapper vers une autre vie ne lui venait même pas à l’esprit.
— Hé, Ryuuna-chan. Comment ça va ?
Parfois, un démon nommé Yonabari venait la voir. C’était un être étrange, qui arrivait sans raison et repartait sans rien faire.
Ryuuna ne s’y intéressait pas particulièrement, mais Yonabari venait toujours en journée, ce qui faisait entrer un peu de lumière lorsque la porte menant à l’extérieur s’ouvrait. C’était une lumière différente de celle des bougies, d’une clarté plus vive. Ryuuna se demandait d’où cette lueur venait.
Cette petite curiosité se transforma peu à peu en une forme d’aspiration. Elle commença à imaginer à quoi pouvait ressembler le monde au-delà de sa cellule. Pendant un très bref instant chaque jour, elle pensait au monde extérieur.
Elle était toujours enfermée dans sa cellule, mais quelque chose d’infime avait changé. Après avoir connu l’éclat du dehors, elle comprit à quel point sa cellule était sombre.
Qui pourrait dire combien de temps passa ensuite ? Son faible désir du monde extérieur finit par s’effacer avec le temps. Elle était un oiseau en cage. Elle vivrait sans jamais quitter son enfermement et allait mourir sans raison. Mais elle n’avait pas peur. Elle manquait d’attachement à la vie pour craindre la mort. Elle passait simplement ses journées à s’éveiller, puis à attendre d’être assez fatiguée pour se rendormir. Les souffrances qu’elle endurait parfois ne faisaient que rompre légèrement la monotonie.
Elle ne connaissait pas le bonheur, mais elle ne connaissait pas non plus le malheur. Elle vivait, et rien de plus.
À un moment, elle apprit qu’elle était destinée à devenir un monstre qui précipiterait le monde des hommes dans la ruine, mais cette révélation ne fit naître en elle aucune émotion particulière. Monstre ou non, elle continuerait simplement à dériver au fil de l’existence. Rien, à ses yeux, ne changerait vraiment.
Elle était vide. Elle n’avait ni passé, ni avenir, pas même une volonté propre. Sa seule raison d’être consistait à devenir le réceptacle qu’Eizen avait façonné pour lui-même.
— Choisis. Tu peux mourir ici, ou tu peux venir avec moi.
C’est pourquoi elle ne fut ni heureuse ni surprise lorsqu’un homme apparut et lui imposa soudain un choix, elle fut simplement confuse.
Elle n’avait aucune expérience du fait de choisir. Très peu de gens venaient dans sa cellule souterraine, et c’était soit pour la nourrir, soit pour modifier son corps. Que quelqu’un lui tende la main ainsi était une première.
— C’est donc décidé. Allons-y.
Et pourtant, elle avait pris sa main avant même de s’en rendre compte. Elle ne savait pas pourquoi. Rien en elle ne désirait quitter sa cellule. S’il y avait une raison à son geste, c’était sans doute simplement parce qu’elle voulait savoir ce que sa main lui ferait ressentir.
Elle était rugueuse, et étrangement chaude.
Après avoir été conduite dans le monde extérieur, elle découvrit de nombreuses choses merveilleuses. L’immensité du ciel au-dessus d’elle et l’éclat des rayons du soleil. La beauté des fleurs et ce qu’on appelait un sourire. Les sucreries, l’eau fraîche, la douceur d’un lit. Se tenir la main et les caresses sur la tête. Il y avait plus de choses merveilleuses qu’elle ne pouvait en compter. Le monde extérieur se révéla rempli de bonheur.
Mais de temps à autre, elle s’arrêtait et se retournait, et juste là, derrière elle, se tenait la Ryuuna de la cellule sombre, qui la regardait.
Bien sûr, ce n’était que son imagination, mais le regard de la Ryuuna du passé était rempli de jalousie et de ressentiment.
Lorsqu’elle prenait conscience que son ancien elle l’observait, Ryuuna se mettait à craindre beaucoup de choses. Le bleu du ciel au-dessus d’elle était éclatant, mais il rendait l’obscurité des nuits sans étoiles d’autant plus troublante. Les fleurs avaient une telle beauté, mais voir leurs pétales se disperser lui donnait un sentiment de solitude. Sans un véritable lit, elle n’aurait jamais su combien le sol était froid, et elle n’aurait jamais craint de lâcher la main de quelqu’un si elle n’avait jamais tenu celle de quelqu’un au départ.
Elle se disait qu’elle aurait peut-être mieux fait de ne jamais quitter sa cellule sombre, mais il était trop tard désormais. Elle avait découvert tant de choses et ne souhaitait plus revenir en arrière. Elle aimait la vie qu’elle menait à présent. Alors elle formula un souhait : que ces jours continuent. Elle ne pensait pas que les dieux l’entendraient, aussi adressa-t-elle sa prière à la faible chaleur qui subsistait dans ses mains.
— Hé, Ryuuna-chan. On dirait qu’on se retrouve.
Mais son vœu ne fut pas exaucé.
Un miasme noir s’écoula de Yonabari, et le temps que Ryuuna avait passé en tant qu’humaine toucha à sa fin.
Bon retour.
Celle qu’elle avait été autrefois finit par la rattraper, et ses mains glacées l’entraînèrent de nouveau vers l’obscurité.
Non. Peut-être n’avait-elle jamais vraiment quitté cet endroit. Peut-être que tout cela n’avait été qu’un rêve. Le bonheur qu’elle avait éprouvé, l’idée même d’avoir été sauvée par quelqu’un, tout cela n’était peut-être qu’une illusion née de son imagination. Un monstre ne pouvait pas espérer vivre parmi les hommes. Depuis le commencement, elle était destinée à devenir un fléau, une créature vouée à précipiter le monde des humains dans la ruine…
Alors pourquoi avait-elle envie de pleurer ?
Le cœur de Ryuuna se retrouva une fois encore enfermé dans sa cellule obscure. Et pourtant, au milieu même de cette douleur, une part d’elle avait le sentiment d’avoir retrouvé sa place.
***
Les spectres nés du miasme noir tendaient machinalement leurs mains vers les vivants. Bien que Jinya éprouvât de la pitié pour ces manifestations de regrets persistants, il n’avait pas le temps de les pleurer.
— Dégage !
D’un coup de lame, l’un d’eux se dissipa en brume, comme s’il n’avait jamais existé. Jinya ne ressentit rien de particulier. Sans même s’arrêter pour reprendre son souffle, il continua de frapper frénétiquement. Il ne prit pas la peine de compter, tandis que ses victimes disparaissaient une à une, jusqu’à ce que la fin soit enfin en vue.
Ce serait le dernier. Il trancha le dernier spectre, mais resta sur ses gardes. Après s’être assuré qu’il n’en restait plus autour de lui, il s’élança aussitôt en avant. Il avait perdu beaucoup de temps. Yonabari avait probablement déjà atteint Ryuuna et…
L’angoisse s’embrasa dans sa poitrine. Il arrivait trop souvent trop tard quand cela comptait. Cela avait été le cas avec Shirayuki et Natsu, et avec Nomari aussi. Peu importe la frénésie avec laquelle il courait, il arrivait si souvent trop tard.
Arrête. Ne pense pas.
Il repoussa ces pensées et se concentra uniquement sur ce qui se trouvait devant lui. Bien qu’il glissât dans la boue formée par la pluie, il se releva et continua de courir. Même les bâtiments détruits par le séisme ne retenaient plus son regard. La seule chose qui occupait son esprit était d’atteindre Ryuuna. Il tenta de contenir son cœur agité, mais son inquiétude transparaissait et le poussait à accélérer.
Le paysage autour de lui se brouilla, et les pleurs et les cris autour de lui s’éloignèrent.
Il aperçut une silhouette devant lui et s’arrêta.
Au milieu de la chaussée fissurée se tenait Ryuuna.
***
— Bon sang… Ils ont été sévèrement touchés par ici.
Les dégâts du séisme étaient relativement légers à Shibuya. Le Koyomiza tenait toujours debout malgré les fissures dans le bâtiment, et la route était crevassée, mais praticable.
Mais la dévastation ne faisait que s’aggraver à mesure qu’Izuchi se dirigeait vers Kojimachi. La capitale impériale étincelante qu’était Tôkyô s’était transformée en une ville de décombres. Le sol s’était affaissé en de nombreux endroits, et l’air, chargé de poussière, fit tousser Izuchi.
— I-il faut trouver Jiiya et Ryuuna !
— Attends, Kimiko-san. En cas d’urgence, nous devrions rester ici.
Bien qu’ébranlée par le tremblement de terre, Kimiko s’inquiétait davantage pour Jinya et Ryuuna que pour elle-même. Elle semblait presque prête à partir à leur recherche, mais Yoshihiko parvint à l’arrêter.
— Izuchi-san, cet endroit semble relativement sûr. Pourrais-tu aller retrouver Jiiya-san et Ryuuna-chan à notre place ?
— …Tu es sûr ?
— S’il te plaît. Je crains le pire… Assure toi que Ryuuna-chan est saine et sauve pour moi.
À la demande de Yoshihiko, Izuchi partit en direction du Manoir des Hortensias, d’où venaient Jinya et Ryuuna. Il hésitait à quitter le Koyomiza dans une telle situation, mais Yonabari lui pesait sur l’esprit, et apparemment sur celui de Yoshihiko également. Yoshihiko ne le dit pas explicitement, mais Izuchi comprit ce qu’il sous-entendait.
Tous deux connaissaient bien la nature de Yonabari. Ce séisme n’avait très probablement rien de naturel. C’était pour cela que Yoshihiko avait pris soin de retenir Kimiko et de demander à Izuchi d’aller chercher Jinya et Ryuuna seul. Il soupçonnait que Yonabari profiterait de cette occasion pour agir, et que Ryuuna était en plus grand danger que Kimiko.
— Heh. Yoshihiko-senpai est lent quand il s’agit de romance, mais il est étonnamment perspicace autrement.
Yoshihiko avait aussi été le seul à remarquer l’attaque surprise de Yonabari contre Kimiko lors de l’assaut sur la seconde demeure d’Eizen. Izuchi devait bien le reconnaître, Yoshihiko avait l’esprit plus affûté que le sien, bien plus terne. Le fait que Jinya soit resté collé à Ryuuna ces derniers temps avait sans doute aussi servi d’indice.
Izuchi se fraya un chemin à travers les rues en ruine d’un pas léger. Il observa les environs en avançant, jusqu’à apercevoir un visage familier un peu plus loin.
— Oh, Ryuuna-chan. Bien, tu es saine et sauve. Et toute seule ? Où est passé le Dévoreur de démons ?
Elle se tenait seule au milieu de la rue, pour une raison inconnue. Trouvant cela étrange, Izuchi l’appela. Rien ne semblait anormal, pourtant. Elle restait simplement immobile, sans dire un mot.
— Hé… ? Qu’est-ce qu’il y a ? Tu es blessée ou quoi ?
Elle ne répondit toujours pas. Inquiet, il examina son expression.
— Ryuuna !
Izuchi entendit Jinya crier.
***
Au moment où Jinya atteignit Ryuuna, Izuchi était déjà auprès d’elle. Il craignait que Yonabari ne l’ait déjà rejointe, si bien que ses épaules se relâchèrent de soulagement en constatant que ce n’était pas le cas.
— Dieu merci. Tu l’as gardée en sécurité ?
— Oh, Dévoreur de démons. Non, je viens juste d’arriver. Plus important encore, il y a quelque chose qui ne va pas avec cette fille.
Jinya tourna le regard et vit Ryuuna immobile au milieu de la route, la tête baissée. Elle avait forcément entendu leurs voix, mais elle ne réagit pas le moins du monde. On aurait dit qu’elle était plongée dans une torpeur.
Un mauvais pressentiment s’éveilla en Jinya, mais son inquiétude pour Ryuuna prit le dessus.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
Il ne voyait pas Yonabari aux alentours. Restant sur ses gardes, il s’approcha de Ryuuna et tendit la main. Elle ne semblait pas blessée, et elle n’était pas particulièrement pâle. Elle ne réagissait simplement à rien. Que pouvait-il bien s’être passé ?
Au moment où sa main tendue allait toucher Ryuuna, il attrapa Izuchi par le col et bondit brusquement en arrière.
— Gah, hé ! C’était quoi ça ?! cria Izuchi avec colère, étranglé par son col.
Jinya n’y prêta aucune attention et garda les yeux fixés sur Ryuuna.
— Ne m’ignore pas ! J’ai demandé c’était quoi, ça ?!
— On parlera plus tard. Prépare-toi.
— Hein ? Qu’est-ce que tu… ? Sa voix s’éteignit.
Jinya aurait voulu dire que son corps avait agi par instinct, mais la réalité était bien plus simple. Il avait senti la mort. Comme s’il allait périr là où il se trouvait s’il avait reculé une seconde trop tard. L’aura de mort qui émanait de Ryuuna était si dense qu’elle le fit reculer par réflexe, et il avait eu raison de le faire.
— …C’est quoi cette mauvaise blague ? murmura Izuchi.
Avec ses longs cheveux noirs et ses traits harmonieux, la plupart des gens auraient trouvé Ryuuna belle. Jinya était loin d’être impartial, mais même lui la trouvait jolie. Toute cette beauté se déforma à présent.
La chair et les os de Ryuuna commencèrent à se transformer. Son corps craqua et gronda en prenant de l’ampleur, ses muscles gonflant de manière anormale tandis que sa peau prenait une teinte blanche et cendrée. Il ne restait plus la moindre trace de son apparence d’autrefois.
Elle, qui levait toujours les yeux vers Jinya, se tenait désormais plus grande que lui. Même à quatre pattes, il devait lever la tête pour la regarder.
Ah…
Son esprit s’arrêta un instant. Malgré les amas de décombres et les cadavres jetés sans ménagement, la scène qui s’offrait à lui était familière, presque nostalgique. Une salive épaisse s’échappait de la gueule de la bête tandis que ses yeux rouges exorbités parcouraient les alentours, sans doute à la recherche d’une proie.
Était-ce le destin ? Le monstre devant Jinya ressemblait fortement au démon qui avait autrefois attaqué Kadono, autrement dit, à Yokaze.
— Oooh, groaaaaaaaaaaagh !
Elle poussa un rugissement. Un cri, ou peut-être une complainte. C’était grave et pesant, au point de faire trembler l’air.
Jinya voulait croire qu’il s’agissait d’une lamentation, parce qu’il savait ce qu’elle avait été. Elle parlait peu, mais avait le cœur pur. Lentement, elle apprenait à s’ouvrir. Leur rencontre n’avait rien eu de particulier. Elle n’était qu’un pion qu’il avait arraché à Nagumo Eizen lors de leur affrontement. Mais ils s’étaient rapprochés au point qu’il souhaitait désormais sincèrement la protéger.
— Ryuuna…
Incrédule, il appela son nom. Celle qu’il voulait protéger s’était transformée en une créature monstrueuse.
Rien que son aura était écrasante.
Sa peau se hérissa sous la pression qu’elle dégageait. Ryuuna était désormais un esprit capable de rivaliser avec les démons les plus puissants qu’il avait affrontés par le passé. S’il la laissait ainsi, beaucoup mourraient.
— C’est… c’est bien Ryuuna-chan, non ? Pourquoi ?
Izuchi ne parvint même pas à terminer sa phrase. Son esprit peinait à saisir ce qu’il voyait.
— Les choses se sont déroulées exactement comme Yonabari l’avait prévu.
— C’est… c’est pour ça que Yonabari visait ça ? Mais c’est quoi ce délire… Après tout son discours sur le fait de ne pas vouloir tuer ? En quoi ce n’est pas plus cruel ?
Izuchi lança un regard furieux à Ryuuna. Sa colère ne lui était pas destinée, mais visait quelqu’un qui n’était pas là. Quelqu’un avec qui il avait autrefois combattu avait créé ce monstre, et cela le faisait bouillir. Il serra les dents, submergé par la rage.
— Ryuuna ! Tu m’entends ? Est-ce que… tu me comprends encore ?
Jinya suppliait désespérément. Les yeux du monstre se fixèrent sur lui. Il crut un instant qu’une part d’elle subsistait encore, mais cet espoir fut aussitôt brisé.
Ses yeux étaient vides, dépourvus d’émotion. Il n’y avait ni malveillance, ni hostilité, ni même la moindre intention. Pas même de l’intérêt. Il était simplement là, alors qu’il n’aurait pas dû l’être. Avec l’indifférence de celui qui écarte un déchet ou écrase un insecte, elle attaqua Jinya.
Son esprit embrumé s’éveilla d’un coup. Il choisit immédiatement de s’éloigner d’Izuchi, jugeant que ce combat serait trop pour lui.
Ryuuna bondit en avant à une vitesse inconcevable pour une masse aussi imposante et réduisit la distance entre eux en un instant.
Il était trop tard pour battre en retraite. Il esquiva autant qu’il le put de sa charge, mais ses griffes effleurèrent sa poitrine.
Une douleur lancinante le traversa, et un instant plus tard, du sang frais se dispersa dans l’air. Mais Ryuuna ne s’arrêta pas. Se déplaçant à quatre pattes, elle poursuivit la retraite de Jinya et frappa à nouveau de ses griffes.
Il envisagea de l’esquiver une nouvelle fois, puis y renonça. Ce n’était pas un adversaire ordinaire. Il ignorait de quoi Ryuuna était capable, et tenter une esquive trop précise pouvait se retourner contre lui. Pour l’instant, il devait observer. En utilisant Ruée, il bondit sur le côté et creusa la distance.
Ryuuna suivit sans effort et abattit son bras gauche sur Jinya.
— Gh…?!
La décision de Jinya n’avait pas été mauvaise. Les mouvements de Ryuuna dépassaient simplement de loin ce qu’il avait anticipé.
Il s’attendait à ce qu’elle soit forte. Il savait qu’elle appartenait au plus haut rang des esprits et, d’après ce qu’il avait déjà vu, qu’elle excellait au combat. Il n’avait pas relâché sa garde un seul instant, et pourtant, elle surpassait encore ses attentes. L’écart entre eux était immense.
— Ngh…
Jinya était plaqué au sol, écrasé d’en haut. Elle possédait une force brute suffisante pour l’enfoncer dans la terre. Même Ruée n’avait pas suffi à s’en défaire. En termes de capacités physiques et de puissance brute, Ryuuna surpassait non seulement Yonabari, mais même Magatsume.
Cet échange à lui seul suffisait à montrer que Jinya n’avait aucune chance de l’emporter dans un combat frontal. Bien que le processus ait été différent, elle était devenue la tentatrice engendreuse de démons qui apporterait la ruine au monde de l’ère Taishô. Le Kodoku no Kago était achevé.
— Ngh, gaaah !
Jinya avait activé l’Inébranlable à la toute dernière seconde pour survivre. En utilisant Force surhumaine, il souleva le bras de Ryuuna et le rejeta sur le côté. L’insecte qu’elle pensait avoir écrasé était encore en vie, mais elle ne possédait même pas la conscience nécessaire pour en être surprise. Réagissant seulement de manière instinctive à son mouvement, elle abattit de nouveau son bras.
— Je pensais être devenu un peu plus fort… Quelle misère.
Jinya esquissa un sourire empli d’autodérision.
Magatsume, Okada Kiichi, Yonabari. Et maintenant, Ryuuna.
Il n’avait pas relâché ses efforts. Il avait traversé l’enfer à maintes reprises jusqu’ici. Et pourtant, il était si facilement dominé. Il ressentait de la frustration face à sa faiblesse. Mais ce n’était pas la première fois qu’il était acculé.
Il n’était pas assez inexpérimenté pour se laisser gagner par la peur face à la mort.
Il s’avança et laissa l’attaque de Ryuuna l’effleurer. Une attaque suivante arriva, mais il maintint une distance mesurée et se glissa en dessous. Il entendit le souffle du vent lorsque ses griffes acérées déchirèrent l’air. Même si les coups ne le touchaient pas, le simple fait d’être si proche lui glaçait l’échine. Même ces mouvements désordonnés étaient mortels.
Raison de plus pour avancer sans crainte.
Avec sa taille, Ryuuna ne pouvait pas pivoter facilement. De plus, ses muscles massifs se révélaient être un avantage inattendu, car ils rendaient la direction et le moment de ses attaques faciles à anticiper. Jinya le remarqua et resta toujours deux ou trois mouvements en avance, consacrant tout son être à l’esquive.
La moindre erreur signifiait une mort instantanée. Un observateur aurait pu croire qu’il gérait la situation avec aisance, mais en réalité, il marchait sur une corde raide.
Peut-être irritée que ce petit insecte continue de s’agiter autour d’elle, les mouvements de Ryuuna devinrent plus violents et désordonnés. Finalement, l’occasion se présenta.
Elle poussa un rugissement et leva un bras. Profitant de l’instant où ses muscles se contractèrent, Jinya utilisa Jishibari et l’Inébranlable. À l’aide de ses quatre chaînes, il exploita cette ouverture pour immobiliser chacun de ses membres.
Lorsque Jinya combinait l’Inébranlable avec d’autres capacités grâce à Union, il ne pouvait pas atteindre la même solidité que lorsqu’il l’utilisait sur lui-même. L’Inébranlable était une capacité née du désir d’un corps incassable, il était donc logique que son utilisation à d’autres fins ne produise pas le même effet. Ainsi, lorsqu’il associait l’Inébranlable à Jishibari, il ne pouvait pas créer des chaînes incassables, seulement des chaînes robustes. Mais si elles résistaient mal au miasme noir de Yonabari, elles suffisaient à contenir une simple force brute. Même Ryuuna ne pouvait pas les briser aisément. Et dans le bref laps de temps qu’elles lui offraient, il pouvait agir.
— …Bon sang.
Mais quelle action devait-il entreprendre ? Devait-il la trancher ? Certainement pas. Même changée, elle restait Ryuuna. Il ne pouvait pas tourner sa lame contre elle. Il lui fallait un moyen de stopper sa furie, pas de la tuer. Il avait choisi de la protéger, et il n’abandonnerait pas pour un obstacle si insignifiant.
— Ooooooaagh !
Son hésitation immobilisa Jinya. Toujours entravée, Ryuuna ouvrit grand la bouche. Il n’eut même pas le temps de se demander ce qu’elle faisait. Ce qui en sortit n’était pas une voix, mais un rayon de pure obscurité.
L’air trembla. Jinya n’avait aucune idée de ce qu’il voyait, mais son expérience accumulée lui souffla que ce fût dangereux. Sans attendre, il se jeta sur le côté.
Le rayon sombre frappa l’endroit où il se tenait un instant plus tôt, brûlant et noircissant la terre. Une vapeur blanche, peut-être de la fumée, s’éleva du point d’impact.
Elle avait lancé quelque chose d’assez puissant pour faire fondre le sol. Ce n’est qu’ensuite que Jinya comprit ce que c’était.
— …Combien de surprises me réserves-tu encore ?
C’était une malédiction condensée. Une émotion négative, porteuse de mort, concentrée au point de pouvoir consumer la matière physique. Si cela l’atteignait, il ne resterait même pas ses os.
Jinya n’avait aucune envie de vérifier si l’Inébranlable pourrait y résister.
Ryuuna se débattit et secoua les chaînes qui la retenaient. Elle était désormais libérée de ses entraves, mais pendant un instant, elle resterait sans défense.
Cependant, plus que tout, Jinya avait besoin de temps pour réfléchir. Il jugea que c’était le meilleur moment pour prendre de la distance et tenta de le faire, mais Ryuuna se montra plus rapide. Ses yeux vides le suivirent tandis qu’elle ouvrait de nouveau la bouche.
— Hraaah !
Jinya perçut un grognement rauque, puis un large pan de décombres fit irruption dans son champ de vision.
Cette fois, ce fut Ryuuna qui battit en retraite. Les gravats ne lui auraient causé aucun mal, même en l’atteignant, mais ses réflexes étaient trop aiguisés : elle les esquiva par pur instinct.
Celui qui avait projeté ces décombres n’était autre qu’Izuchi, resté jusque-là à l’affût de la moindre ouverture. Grâce à son intervention, Jinya put enfin creuser une distance suffisante entre lui et Ryuuna.
— Merci. Je t’en dois une.
— Ouais, mais n’en attends pas trop. Ça me fait chier de le dire, mais je ne fais pas le poids ici. Bordel, il est où ce foutu Okada quand on a besoin de lui ?
Il n’y avait aucune vigueur dans ses paroles méprisantes. Ayant perdu sa gatling, Izuchi n’était plus qu’un démon inférieur ordinaire. Il n’avait ni la force physique ni la technique pour affronter Ryuuna, et lancer des débris était le seul soutien qu’il pouvait apporter. Il avait honte de sa propre faiblesse.
Malgré cela, la gratitude de Jinya était sincère.
Jinya reporta son attention sur Ryuuna. Avant qu’elle ne puisse agir, il invoqua ses esprits canins pour l’encercler, puis utilisa de nouveau Jishibari pour entraver ses membres. Elle devrait se concentrer un moment sur les chiens noirs bondissants, ce qui leur donnerait un peu plus de temps.
— Alors, c’est comment Dévoreur de démons ? Tu peux la tuer ?
Izuchi posa la question directement, sans la moindre émotion.
Elle avait un double sens : sa lame pouvait-elle l’atteindre, et avait-il la détermination de tuer quelqu’un qu’il avait juré de protéger ?
Il avait volontairement formulé sa question de manière aussi directe que possible pour éviter de troubler Jinya, mais celui-ci ne vacilla pas. Il répondit sans la moindre hésitation.
— Je ne peux pas. J’ai déjà décidé que je la protégerais.
Ne s’attendant pas à une telle réponse, le visage d’Izuchi s’assombrit. S’ils ne tuaient pas Ryuuna ici, les dégâts s’étendraient davantage à Tôkyô. Ce n’était pas le moment de faire passer ses sentiments en priorité.
— Je comprends ce que tu ressens, mais on n’a pas vraiment le choix.
— Fais-moi un peu confiance. Je ne suis pas sans plan.
Après de longues réflexions, Jinya avait trouvé une seule méthode. Il ne pouvait pas savoir si elle fonctionnerait tant qu’il ne l’aurait pas essayée. Mais il devait tenter le coup.
— Un bon plan ?
— Ce n’est pas à moi d’en juger. Je ne saurai s’il fonctionne qu’après l’avoir essayé.
— Tu ne me rassures pas vraiment… mais je vais quand même t’écouter.
Izuchi fronça les sourcils, inquiet de la manière dont Jinya s’exprimait.
Jinya inspira doucement, puis exposa son plan d’une traite.
— J’utiliserai ma capacité Union pour combiner Assimilation, Esprit et Furutsubaki. Assimilation me permettra d’établir un lien avec Ryuuna, tandis qu’Esprit et Furutsubaki la contrôleront et mettront fin à sa furie.
Bien que Jinya utilisait habituellement Assimilation pour s’approprier les capacités d’autres démons, sa véritable fonction correspondait simplement à son nom : assimiler. Le démon dôté de Force surhumaine qui avait attaqué Kadono s’en était servi pour se relier aux autres. Esprit était la capacité de manipuler la chair comme une marionnette, et Furutsubaki celle de contrôler les personnes au cœur faible. Les trois combinées lui permettraient, espérait-il, de contrôler Ryuuna.
Son objectif était fixé, il ne lui restait plus qu’à l’exécuter. Tout se jouerait sur ce coup, mais Jinya ne voyait aucun problème à prendre ce risque s’il existait une chance de sauver Ryuuna.
— Et ça marcherait ?
Izuchi lui lança un regard. Malheureusement, il ne pouvait pas répondre avec assurance.
— Qui sait ?
Izuchi laissa échapper un grognement.
— Tu ne peux pas être sérieux…
— Désolé. Je n’ai jamais combiné trois capacités à la fois, ni même testé Furutsubaki. Mais ce plan n’est pas dénué de sens. Ce n’est pas pour rien qu’Akitsu Somegorou était appelé un chasseur d’esprits légendaire.
Izuchi fronça les sourcils, déconcerté par la mention soudaine d’Akitsu Somegorou. Pour lui, cela semblait complètement déconnecté de la situation actuelle, mais pas pour Jinya.
Les chasseurs d’esprits étaient tombés dans l’oubli à l’ère Taishô. C’était pour cette raison que Nagumo Eizen avait tenté de créer son Kodoku no Kago, afin que les gens aient de nouveau besoin des chasseurs d’esprits, en particulier des Nagumo. Mais il y avait un problème.
Akitsu Somegorou était connu comme un chasseur d’esprits légendaire et sans égal. En termes simples, il était plus puissant que les Nagumo. Si un esprit pouvait être vaincu par les Nagumo, alors il allait de soi que Somegorou devait également être capable de le vaincre. Dans cette logique, le Kodoku no Kago ne serait pas un esprit que seuls les Nagumo pouvaient abattre, et Eizen ne pourrait pas réaliser son objectif d’élever le nom des Nagumo au-dessus de tous les autres chasseurs d’esprits.
Il ne restait donc qu’une seule possibilité. Le Kodoku no Kago devait être assez puissant pour que personne ne puisse le vaincre, tout en restant assez faible pour que les Nagumo y parviennent.
Il devait être une entité de ce genre, contradictoire.
C’était pour cela qu’il avait besoin de Ryuuna. Jinya avait toujours trouvé étrange qu’Eizen enlève une enfant alors qu’il avait également appris les techniques de Magatsume auprès de Furutsubaki qu’il avait capturée. On aurait pu penser qu’il pouvait simplement créer un démon à partir de rien. Mais non, il avait choisi de préparer Ryuuna comme réceptacle, et à présent Jinya comprenait pourquoi.
— Il est facile de vaincre un adversaire invincible. Il suffit de lui faire abandonner le combat. C’est à cela que servait Furutsubaki.
Le Kodoku no Kago ne serait pas un démon pur, mais un humain corrompu en démon. Sa base restait celle d’un humain. Le fidèle serviteur d’Eizen, Furutsubaki, possédait la capacité de contrôler les humains, il était donc logique que le plan d’Eizen ait été de contrôler la part humaine de son Kodoku no Kago.
Dans ce cas, le niveau de puissance du Kodoku no Kago importait peu. Si Eizen pouvait le contrôler, il pouvait organiser sa propre mise à mort. Le contrôler permettait également de diriger ses actions à volonté, et il était probablement prêt à placer sous son emprise les enfants qu’elle engendrerait.
Mais rien n’empêchait Jinya de faire de même. Si ce qui se tenait devant lui était réellement le Kodoku no Kago, alors Furutsubaki devrait pouvoir contrôler la part de Ryuuna qui subsistait en lui.
Quoi qu’il en soit, il n’avait pas d’autre choix que de tenter sa chance.
— Je ne comprends pas. Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Pas le temps d’expliquer, mais j’aurai besoin de ton aide.
— Euh, d’accord. Je ne te suis pas, mais je ferai ce que je peux si ça peut aider Ryuuna-chan.
Le problème était que chaque fois que Jinya dévorait une capacité issue des filles de Magatsume, celle-ci se dégradait d’une certaine manière.
Il comptait compenser cela avec Assimilation et Esprit, mais il ignorait dans quelle mesure Furutsubaki lui permettrait de contrôler Ryuuna.
Pour compliquer les choses, il devait toucher directement sa cible pour utiliser à la fois Assimilation et Furutsubaki, et il deviendrait totalement sans défense au moment de le faire. Donner une ouverture à un adversaire aussi dangereux était risqué.
Même s’il réussissait d’une manière ou d’une autre et qu’elle retrouvait ses esprits ici, cela ne changerait rien au fait qu’elle resterait un démon. Elle devrait vivre cachée parmi les humains, comme Jinya, Izuchi et Okada Kiichi.
Jinya avait de nombreuses préoccupations. L’échec était probable, et même la réussite comportait ses propres inconvénients. Mais il prendrait ce risque malgré tout. Il était allé trop loin pour abandonner maintenant.
— Je n’aurai pas la marge pour utiliser mes autres capacités, alors j’aurai besoin que tu attires l’attention de Ryuuna. Même un instant suffit. Il faut juste que je m’approche assez pour la toucher.
— Ça a l’air sacrément risqué… mais d’accord. Je le fais. Yoshihiko-senpai m’a demandé de veiller sur Ryuuna-chan, de toute façon.
— Désolé.
— T’en fais pas.
Izuchi inspira profondément, puis se donna une gifle sur les joues pour se donner du courage. Jinya régula silencieusement sa respiration et fixa Ryuuna.
— Jiiya…
Il crut l’entendre l’appeler un instant. Raison de plus. Le temps où il se lamentait sur sa faiblesse était révolu.
— J’arrive, attends-moi.
Il donna forme à sa détermination vacillante par ces mots pour s’endurcir. Il inspira profondément, emplissant ses poumons de l’air chargé de poussière, puis expira d’un seul souffle brûlant. Il ne vacillerait plus.
— Urrraah !
Izuchi était déjà en mouvement. Jishibari et les Esprits Canins s’étaient dissipés, alors il bondit à découvert et utilisa son seul atout, sa force, pour lancer un énorme morceau de décombres sur Ryuuna.
Bien sûr, cela ne pouvait lui infliger aucun dommage réel, mais gagner ne serait-ce qu’une seconde d’attention était tout ce qu’il cherchait. Maintenant que son regard était tourné vers lui, il se concentra uniquement sur sa fuite. Il savait qu’il avait l’air pathétique, mais ce n’était pas le moment de s’en soucier. Il remplirait son rôle, peu importe à quel point il paraissait ridicule.
Pour lui aussi, c’était une question de vie ou de mort.
— Merci.
Après avoir brièvement remercié Izuchi, Jinya s’élança vers Ryuuna par son angle mort. Il devait toucher sa tête pour prendre rapidement le contrôle d’elle. S’il tardait, Izuchi mourrait. Mais s’il utilisait Ruée ou une autre capacité, la puissance de ses capacités clés diminuerait, rendant tout cela vain.
Bien qu’il ressentît de l’appréhension, il se força à rester patient. Ryuuna était toujours focalisée sur Izuchi. Encore un peu, et sa main l’atteindrait. Prenant appui sur son dernier pas, il bondit en avant. Mais c’était précisément l’instant qu’une certaine personne attendait.
— Mm, je savais bien que tu ferais ça, Dévoreur de démons.
Il existait de nombreuses manières d’envisager la meilleure stratégie. Certains préféraient laisser leurs adversaires s’entre-déchirer et remporter la victoire sans se salir les mains. D’autres recouraient à des attaques surprises, mettant fin aux affrontements avant même que leur adversaire ne comprenne ce qui se passait. D’autres encore choisissaient de limiter les pertes, trouvant un gain plus grand dans la fuite.
Il n’existait pas de réponse claire quant à la meilleure stratégie, et ce qui convenait variait d’un instant à l’autre. Pour Yonabari, en cet instant précis, c’était celle-ci.
— Tu es complètement à découvert quand tu te précipites comme ça.
Le moment où quelqu’un s’engageait pleinement était aussi celui où il était le plus vulnérable. Yonabari avait trouvé le moyen d’infliger un maximum de dégâts avec un minimum d’effort.
Jinya avait jeté toute son âme dans ce dernier bond, tendant désespérément la main vers Ryuuna. Il ne pouvait plus briser son élan. Mais si Yonabari parvenait à l’arrêter ici, il n’y aurait pas de seconde chance.
— Qu…?
La pensée de Jinya se figea.
Un miasme noir surgit soudain devant lui, puis se condensa en six lances. Leur nombre était réduit, mais toutes venaient droit sur lui.
Elles avaient été lancées en prévision de cet instant précis. Maintenant qu’il avait bondi, il ne pouvait plus infléchir sa trajectoire. S’il était touché, il n’atteindrait jamais Ryuuna.
Mais esquiver lui serait tout aussi fatal. Techniquement, il pouvait encore utiliser Ruée pour prendre appui dans les airs et se décaler…
— Grrooooogh !
Mais Ryuuna l’avait déjà repéré. Même s’il évitait les lances noires, elle le frapperait de plein fouet l’instant d’après.
Lentement, elle ouvrit la gueule.
Cette attaque de malédiction allait suivre. S’il esquivait les lances, il serait englouti par la malédiction. S’il rompait complètement l’assaut, Yonabari entrerait dans la mêlée, et tout espoir de sauver Ryuuna disparaîtrait.
C’était un échec et mat.
Aucune option ne menait à une issue favorable. La situation était exactement celle que Yonabari avait voulue.
Pris entre deux impasses. Condamné, quoi qu’il fasse.
Et pourtant, dans cette situation extrême, son esprit demeurait d’une clarté absolue. Ou peut-être la décision n’exigeait-elle même aucune réflexion.
Shirayuki l’avait autrefois décrit comme un homme qui continuerait toujours d’avancer de la même façon. Elle avait sans doute raison. Puisqu’il était condamné quoi qu’il arrive, autant aller jusqu’au bout en restant lui-même.
— …Ruée.
Il s’était abstenu d’utiliser ses capacités afin de préserver la puissance d’Union.
Mais à quoi bon, si cela l’empêchait d’avancer ?
Il activa le pouvoir qu’une femme avait autrefois fait naître de son désir d’aller plus vite que quiconque, de revenir auprès de son mari. En cet instant, Jinya croyait comprendre un peu ce qu’elle avait ressenti. Son esprit tout entier n’était plus tendu que vers une seule chose : atteindre Ryuuna au plus vite.
Grâce à Ruée, il prit appui dans les airs.
Mais au lieu d’éviter les lances qui fondaient sur lui, il se jeta droit dessus.
— Ngh, gaah !
La douleur faillit lui arracher conscience. Mais en acceptant l’impact, il conserva son élan et demeura sur la trajectoire la plus directe vers Ryuuna.
Porté par l’accélération de Ruée, il fusa sur elle. Sa chair se déchirait, et il sentait presque ses entrailles prêtes à se répandre. Mais tant qu’il lui restait conscience, il l’atteindrait avant d’être anéanti.
— Jiiiiiyaaaaa !
Une masse sombre, faite de pure malédiction, se rassembla tandis qu’elle hurlait. Peut-être cette malédiction n’était-elle rien d’autre que sa propre détresse, née de sa jalousie envers ceux qui avaient reçu une vie ordinaire.
Jinya rassembla ses dernières forces et tendit le bras.
L’instant d’après, un immense rayon de malédiction l’engloutit.
Submergé par cette vague noire, il sentit sa conscience s’éteindre.