SotDH T10 - CHAPITRE 1 PARTIE 4
Contes Nocturnes de Sabres Démoniaques : Kikoku – La Lame Hurlante (4)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Il y avait une face cachée à cette histoire, restée tue. La prêtresse au sang démoniaque devint folle et attaqua les siens, et le gardien du village se dressa sur le chemin du monstre. Rien ne subsista, sinon un récit héroïque des plus convenus, tandis que la détresse de deux êtres incompris, que nul ne récompensa jamais, restait dans l’ombre.
— …En fin de compte, un démon n’est rien de plus qu’un démon. Même mon cœur qui t’aimait autrefois s’est souillé. Mes yeux ne voient plus que la laideur, où que je regarde.
Bien qu’il n’y eût pas de vent, la flamme de la bougie vacilla tandis qu’ils se faisaient face dans le sanctuaire au vernis rouge. Le silence pesait lourd, et le sanctuaire ne possédait rien de la paix qu’il aurait dû abriter.
Le plancher grinça. Ou bien était-ce le son de quelque chose qui se tendait entre eux ?
— Je ne prierai plus pour Kadono. Mon seul souhait est de voir les habitants de ce village réduits en cendres. Je suis certaine qu’ils n’attendent rien de plus qu’une mort par immolation, eux qui ont vénéré une déesse du feu.
Yokaze fixait d’un regard vide, comme si elle avait renoncé à tout. Elle avait renoncé à tout. Elle ne pouvait plus redevenir la prêtresse ni rester l’épouse de Motoharu. Elle abandonna tout bonheur pour nourrir sa haine. Elle était un démon, et un démon ne pouvait renier la voie qu’il avait choisie. Un démon vivait et mourait pour son souhait, et c’était exactement ce qu’elle désirait faire.
— Vas-tu simplement laisser la haine te consumer, Kaede ? Tu aimais Kadono plus que quiconque. Je le sais.
Motoharu cherchait à comprendre pourquoi elle en était arrivée là, mais il savait que sa question n’avait aucun sens. Depuis le début, depuis le moment où il l’avait épousée, il savait que cela pourrait finir ainsi.
— Ne me fais pas répéter. Ma réponse ne changera pas. Regarde-nous. Je suis devenue un démon malfaisant, et tu es un homme voué à protéger le village. Ni questions ni supplications ne changeront ce qui doit être fait… C’était l’accord, Motoharu.
En effet. Dans l’éventualité où l’Itsukihime deviendrait une menace pour le village, c’était à son gardien de réduire la Femme de feu en cendres.
Yokaze ne souhaitait rien d’autre que la mort de tous ceux qui vivaient dans le village, y compris Shirayuki, Jinta et Suzune, et même Motoharu lui-même. Par conséquent, il revenait à Motoharu, en tant que gardien du sanctuaire, en tant que père, en tant que mari, de l’arrêter.
— …Pourquoi ?
La voix de Motoharu trembla et s’éteignit peu à peu. Il se tenait là, la tête baissée, incapable même de dégainer le sabre à son côté.
— Pourquoi n’as-tu rien dit ? Pourquoi n’as-tu pas demandé de l’aide ? Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu ne voulais pas être seule ? Si seulement tu avais parlé plus tôt…
Il aurait tué d’innombrables personnes pour elle si elle l’avait souhaité. Il aurait tout réduit en ruines s’ils avaient pu rester ensemble.
Mais non. Yokaze elle-même ne le souhaitait pas.
Elle en était venue à haïr tout ce qu’elle avait autrefois aimé et s’était changée en une chose déformée et hideuse, et ainsi elle désirait que quelqu’un mette fin à ses jours. Si possible, elle voulait que celui qui l’achève soit celui qu’elle avait autrefois aimé.
— Ah, je le savais. J’ai eu tort de te choisir comme gardien.
Motoharu se lamenta. Il comprenait ce qu’elle ressentait, et pourtant il voulait rester de son côté. C’était précisément parce qu’il était un tel homme qu’un poids demeurait dans sa poitrine.
Le seul regret de Yokaze était d’avoir choisi Motoharu. Elle l’avait sélectionné parce qu’il était le meilleur bretteur du village, mais il manquait de respect et considérait avec irrévérence l’Itsukihime qu’elle était.
Bien qu’elle ne fût pas du genre à montrer ses émotions, Yokaze se heurtait souvent à lui. Ils s’étaient disputés un nombre incalculable de fois, mais il n’avait jamais cessé d’être fidèle à lui-même. Avec le temps, son apparence inflexible s’était fissurée, et il avait découvert en elle une facette qu’elle n’avait jamais montrée à personne d’autre. Ils avaient sans doute connu le bonheur, à cette époque.
— Très bien, Kaede… Je le ferai…
Mais toute chose a une fin.
Elle ne put même pas répondre. Elle le fixa froidement, et il se tut.
Il savait que cela devait se passer ainsi. La tuer si elle devenait un démon faisait partie du serment qu’il avait prêté en tant que gardien du sanctuaire et de la promesse qu’il avait faite à Yokaze. S’il l’aimait vraiment, alors il n’avait d’autre choix que de la tuer.
Ô dieux, je vous en prie, exaucez mon souhait.
Elle pria ainsi en silence tandis qu’il tremblait, la tête baissée. Elle ne pouvait plus prier pour Kadono. Ce vœu n’était destiné qu’à Motoharu.
Motoharu était sans doute trop bienveillant pour vouloir la tuer. Sa haine envers le village ne disparaîtrait pas, mais elle ne voulait pas faire souffrir son époux. Alors elle pria qu’on la transforme en une bête hideuse afin d’alléger le fardeau qui pèse sur son cœur.
Elle souhaitait devenir un monstre qui tue sans hésiter, un fléau que l’on ne pourrait décrire que comme une calamité, haï de tous. Alors seulement, celui qu’elle aimait pourrait accomplir son devoir sans tristesse. Il n’aurait pas à pleurer la mort d’un monstre, ni à verser de larmes devant sa dépouille, et il pourrait continuer à vivre même après sa disparition.
Puissent tes jours à venir être emplis de bonheur.
Le souhait sincère de la prêtresse fut exaucé. Après tout, le corps n’était qu’un réceptacle du cœur, et la forme que prenait un cœur était déterminée par les émotions.
Si ces émotions étaient inébranlables, le corps prenait la forme appropriée. C’était cela, être un démon. Bien sûr, la capacité de Yokaze entra aussi en jeu.
Ainsi, on parvint à la scène finale de cette histoire.
Un démon attaqua soudainement le sanctuaire de l’Itsukihime et dévora son occupante, Yokaze. Afin d’éviter de nouveaux dégâts, le gardien du village, Motoharu, fit face au démon.
On disait qu’il avait échangé sa vie pour protéger son fils et sa fille et sceller le démon gigantesque.
Le couple s’aimait, mais ne pouvait pas rester tel qu’il était.
Après une tragédie et un combat trop ordinaires, seul ce récit subsista.
Ceux qui l’entendaient ne retenaient que le sabre scelleur de démons, et les sentiments de deux êtres qui avaient autrefois existé furent laissés dans l’oubli, absents même de l’histoire.
***
L’ancien récit des chasseurs de démons fut oublié avec le temps, mais le pouvoir de Yokaze se manifesta de nouveau dans le monde moderne.
— Invocation d’esprit… Je ne pensais pas voir une capacité d’oracles anciens utilisée à l’ère Taishô, dit Jinya.
Yonabari n’utilisait pas une capacité démoniaque comme Assimilation pour manifester le pouvoir de Yokaze. Cela était rendu possible par l’aptitude propre aux haniwari à servir de réceptacle. Autrefois, les oracles recevaient la parole des dieux, endiguaient les épidémies et mettaient fin aux calamités en faisant descendre l’esprit de divinités ou de démons malveillants pour qu’ils prennent possession de leur corps. Cet art s’était perdu avec la modernisation, une capacité autrefois utilisée par des mystiques capables de se relier aux esprits du monde qui les entourait.
— Pas mal. Je vois que ton âge ne sert pas à rien, Jinta-san. Je ne pensais pas que tu connaîtrais ça.
Le fait que Yonabari l’appelle « Jinta » signifiait qu’une partie au moins des souvenirs de Yokaze lui avait été transmise. Jinya se raidit légèrement. Il supportait mal qu’un démon aussi superficiel que Yonabari possède la capacité et les souvenirs de la mère adoptive qu’il respectait tant.
— Je suis la prêtresse de Mizuchi, dit Yonabari d’un ton détaché. — Invoquer des esprits et en tirer leur pouvoir, c’est un jeu d’enfant pour moi. Je suis même meilleur que Ryuuna-chan, alors qu’elle a été façonnée pour cela.
Jinya était en colère. Bien sûr, il ne connaissait pas toute l’histoire de ce qui était arrivé à ses parents adoptifs. Il ignorait pourquoi Yokaze était devenue un démon, ou ce que Motoharu avait ressenti lorsqu’il avait dû la sceller. Seuls les dieux pouvaient tout savoir. Mais il se souvenait encore de cette nuit de pluie où Motoharu avait tendu la main vers lui et sa sœur.
Lui et Yokaze leur avaient offert un nouveau foyer.
Yonabari salissait leur mémoire, et cela seul suffisait à attiser la colère de Jinya.
Il le fixa, sans chercher à dissimuler sa malveillance. La haine, une émotion qu’il n’avait longtemps ressentie qu’envers Magatsume, bouillonnait en lui.
— Je ne comprends pas.
Mais il ne céda pas à la colère au point de commettre une erreur. Ou plutôt, il ne pouvait pas se le permettre. Son adversaire le surpassait en capacités physiques et possédait le miasme noir qu’Eizen contrôlait.
L’écart de puissance entre eux était évident.
— Hm ? Tu ne comprends pasequoi ?
Yonabari était déplaisant, mais aussi puissant. Il pouvait même être du niveau d’Okada Kiichi ou de Magatsume, deux adversaires qui avaient autrefois mis Jinya à genoux.
Cependant, fuir n’était pas une option. Même s’il s’enfuyait, Yonabari continuerait de s’en prendre à Ryuuna, et quelqu’un d’aussi rusé ne le laisserait de toute façon pas s’échapper facilement.
La seule issue était de le vaincre.
— Tout. Avoir absorbé Yokaze-san, viser Ryuuna, apparaître ouvertement devant moi comme ça. Je ne crois pas une seconde que tu veuilles réellement faire de Ryuuna ton épouse. Je n’ai aucune idée de ce que tu cherches.
Jinya abaissa légèrement son centre de gravité, adoptant une posture, le sabre prêt à son côté. Il prêtait attention au moindre mouvement de Yonabari et ajustait la distance entre eux tout en le questionnant. Tout ce qu’il avait fait, s’emparer de la lame de Motoharu et de l’esprit de Yokaze, le fait qu’il voulait épouser Ryuuna, tout semblait destiné à provoquer Jinya. Comme s’il avait quelque chose de personnel contre lui.
— Ce que je cherche, hein ? Attends, ne me dis pas que tu penses que je fais tout ça parce que j’ai une rancune contre toi ou quelque chose du genre ? Ah ah ah, allez. Tout ne tourne pas autour de toi, Dévoreur de démons. Tu te prends pour qui ?
Yonabari balaya ses soupçons tout en conservant son ton superficiel.
— Je n’aime pas les choses aussi encombrantes que la vengeance. Si on en est arrivé là, c’est vraiment par hasard.
Mais ce fut précisément ce ton qui rendit ses mots suivants choquants.
— Mais j’ai trouvé que ça pourrait être amusant.
Le ton d’une indifférence cruelle de Yonabari fit s’arrêter net les pensées de Jinya. Il n’en avait réellement rien à faire que les choses aient tourné ainsi, et cette prise de conscience ne fit qu’attiser davantage sa colère.
— J’avais un compte à régler avec l’ère Taishô et j’avais besoin de puissance pour m’y opposer. Tout le reste, c’était pour le plaisir, j’imagine. Tourmenter les gens, c’est un peu un passe-temps pour moi. Ce n’est rien de personnel, je te le jure.
La force recherchée par Yonabari provenait par hasard de la mère adoptive de Jinya, qui avait été scellée par son père adoptif. Jinya était devenu par hasard l’ennemi d’Eizen, que Yonabari avait par hasard rejoint. Et Ryuuna était par hasard passée sous la protection de Jinya alors que Yonabari la poursuivait déjà. Une suite de coïncidences. Jinya n’était rien de plus qu’une pensée secondaire, devenu au passage une source de divertissement.
— …Je ne comprends pas.
— C’est si compliqué que ça ? Je n’ai rien contre toi. Tu avais juste l’air amusant à embêter. Et tu l’étais !
Il n’y avait rien de plus. Il avait piétiné le souvenir de Motoharu et absorbé l’esprit de Yokaze, puis s’était présenté pour exhiber sa nouvelle puissance, uniquement pour provoquer Jinya. Il n’y avait ni raison ni sens à cela. Il l’avait fait juste pour le plaisir.
— Ah ah ah, voilà. C’est ce visage que je voulais voir. Enfin tu montres à quel point tu es vraiment en colère.
Yonabari riait à gorge déployée.
Une émotion trouble monta en Jinya. Il n’avait aucune idée de l’expression qu’il arborait à cet instant.
— Tu as voulu cette lame pour quelque chose d’aussi ridicule ?
— Il n’y a rien de ridicule là-dedans. Faire en sorte que chaque journée soit aussi amusante que possible, c’est simplement logique. C’est bien plus sain que de vivre pour la vengeance, au moins. Il faut aller de l’avant, pas rester accroché au passé.
Il eut un petit rire, les yeux empreints de douceur, mais ses lèvres étaient étirées en un rictus. Il le provoquait, affirmant que sa manière de vivre était supérieure à la vengeance vaine de Jinya.
Tout en lui l’exaspérait.
Il ne faisait aucun doute que Yonabari nourrissait de mauvaises intentions à l’égard de Jinya, mais elles n’avaient aucune cause.
Aucune raison. Sa malveillance ressemblait à celle d’un enfant capricieux qui griffonne sur un mur.
Souiller la mémoire de Motoharu et de Yokaze n’était pour lui rien de plus qu’une plaisanterie.
— Je vois. Quelle logique irréprochable.
Jinya avait atteint ses limites. Cela faisait longtemps qu’il ne s’était pas senti aussi agité. Bien que différente de la haine qu’il éprouvait envers Magatsume, une aversion profonde monta en lui. Tout son être lui hurlait de tuer Yonabari.
— Mais cela ne me plaît pas. Je te tuerai ici pour m’assurer que tu ne prononces plus jamais de telles absurdités.
Il s’abaissa et se projeta en avant d’un seul mouvement. Il rasa le sol à une vitesse à laquelle la plupart des gens ne pouvaient réagir. Il abandonna toute prudence au profit de la rapidité, une intention meurtrière évidente dans son regard.
Ce n’était rien de plus que la charge irréfléchie d’un homme qui avait cédé à ses émotions.
— Tu n’as vraiment pas changé, Jinta…
Yonabari possédait les connaissances de Yokaze. Jinya ne lui avait parlé que quelques fois, mais Motoharu avait sans doute dû lui raconter à quel point il était impulsif.
Arborant un sourire moqueur face à sa naïveté, Yonabari braqua son arme dans sa direction. Une détonation sourde retentit, et une balle transperça le front de Jinya. Mais elle passa au travers, et sa silhouette se dissipa comme un mirage.
Le temps où Jinya se laissait dominer par la colère était révolu. Il avait utilisé Invisibilité et Simulacre simultanément pour se dissimuler et attaquer avec un mirage. Une illusion ne pouvait pas infliger de dégâts, mais il suffisait qu’elle prenne son adversaire de court. Jinya profita de l’ouverture pour contourner Yonabari et lancer une puissante taillade, renforcée par Force Surhumaine et Lame Volante.
Il semblait sans défense dans le dos, mais le coup mortel n’atteignit pas sa cible. Le miasme noir se déploya comme un fouet et dévia l’attaque entrante. L’assaut de Jinya échoua à ne serait-ce qu’effleurer Yonabari, mais le démon se retourna tout de même avec une expression agacée.
— Je n’arrive pas à croire que tu sois tombé dans le piège. Tu es étonnamment simple d’esprit, Yonabari.
— Hé, utiliser des illusions et attaquer par-derrière, c’est jouer de façon déloyale ! Les démons sont censés être des créatures véridiques, non ?
— Ce n’est pas un duel régi par l’honneur. Je jouerai de manière déloyale si nécessaire. Un peu de honte ne compte pas si cela me permet de te tuer.
Cette fois, ce fut Jinya qui adressa à Yonabari un sourire empreint de mépris, et il profita de l’occasion pour donner discrètement des instructions à Ryuuna.
— Ryuuna, éloigne-toi d’ici. Je te rejoindrai dès que j’en aurai fini avec la chose.
— Mm.
Après avoir hoché la tête en retour, Ryuuna s’éloigna en courant sans hésiter, sans même se retourner. Elle comprenait pourquoi il avait besoin qu’elle parte. Yonabari n’était pas un adversaire qu’il pouvait affronter tout en la protégeant. Elle se dirigea vers le Koyomiza, où Izuchi devait se trouver.
— …Tu l’as vraiment dit.
Yonabari manifesta de la colère pour la première fois, n’ayant visiblement pas apprécié d’être traité de « chose ». Sans poursuivre Ryuuna, il attaqua Jinya. En combinant arts martiaux et armes à feu au corps à corps, ainsi que le miasme noir, il comptait en finir.
Mais c’était exactement ce que Jinya voulait. Il concentra toute son attention sur son adversaire et mit tout ce qu’il avait dans sa lame.
Au fond de lui, il éprouvait un certain soulagement. Ryuuna était une fille intelligente. Elle savait sûrement qu’elle devait courir vers le Koyomiza. C’était là une moitié de son soulagement. L’autre venait du fait que Yonabari ne s’en prenait qu’à lui.
Malgré ses paroles assurées, Yonabari restait clairement plus fort. S’il fuyait, Jinya ne pourrait pas le poursuivre. Et s’il s’en prenait à Ryuuna, il ne pourrait pas la protéger. Le fait que Yonabari ne se concentre que sur lui simplifiait les choses.
Il avait réussi à l’irriter lors de leur échange précédent et à lui donner l’impression qu’il pouvait agir de manière imprévisible. Cette impression devrait porter ses fruits par la suite. Il restait nettement désavantagé, mais il ne pouvait espérer meilleur départ.
Il devrait faire preuve d’ingéniosité pour combler l’écart de puissance entre eux. Son plan était de le prendre de court, de briser son sang-froid et de ne lui laisser aucun temps pour réfléchir. Bien que ce fût une manière honteuse de se battre, ce combat dépendrait de sa capacité à déstabiliser Yonabari.
— Bon sang…
Yonabari claqua la langue. Leur échange de sabre et de tirs s’était transformé en un affrontement éprouvant, oscillant sans cesse entre attaque et défense.
Qui pouvait dire combien de temps cela avait duré ? Ils avaient vacillé sur la ligne entre la vie et la mort pendant plus de dix passes, et pourtant Jinya ne montrait aucun signe de ralentissement.
Il activa Ruée en avançant, n’utilisant Force surhumaine qu’au moment précis où il frappait. Il enchaînait sans reprendre souffle, combinant plusieurs capacités grâce à Union et ses techniques martiales.
Jishibari et les esprits canins ajoutaient une pression supplémentaire, tandis qu’il attaquait avec Yarai et utilisait Lame de sang pour intensifier encore ses assauts.
Et malgré tout cela, ils restaient à égalité. Il avait déjà dévoilé la majeure partie de ses cartes, sans réussir une seule fois à prendre Yonabari de court. Il savait que ce combat serait difficile, mais pas à ce point.
Une pointe d’impatience commença à s’insinuer en lui.
— Ah, ça suffit…!
Un nuage de fumée de poudre s’éleva tandis que les balles fusaient. Yonabari semblait lui aussi agacé.
Avec l’esprit de Yokaze, il disposait désormais d’une puissance écrasante et pensait sans doute pouvoir venir à bout de n’importe quel démon en un instant, mais Jinya se montrait tenace. Il le reconnut enfin comme une véritable menace. Son sourire factice avait disparu sans qu’il s’en aperçoive.
— Allez, arrête de te débattre et tombe donc !
— Je pourrais te demander la même chose.
Tout en échangeant des paroles, ils ne cessèrent pas de se battre.
Une seule balle ou un seul coup de miasme noir aurait été fatal. Jinya devait esquiver plus largement qu’à l’ordinaire, ce qui rendait l’approche plus difficile. La précision de ses mouvements en pâtissait également, laissant davantage d’ouvertures.
Yonabari saisit cela avec l’œil d’un faucon. Il frappa du pied, visant l’instant précis où Jinya perdait brièvement l’équilibre.
— Ngh !
Il parvint à bloquer avec son bras gauche, mais entendit l’os grincer.
Ils étaient à égalité et tous deux commençaient à s’impatienter, mais une différence subsistait. L’impatience de Jinya venait de son incapacité à prendre l’avantage, même minime, tandis que celle de Yonabari venait du fait que le combat ne tournait pas largement en sa faveur comme il l’avait prévu. Ils ressentaient la même chose, mais avec une nuance.
— Je n’y arrive pas. Tu es vraiment trop fort.
C’est pour cela que Yonabari prit du recul à la première occasion. S’il ne pouvait pas gagner de front, il lui faudrait trouver une autre méthode. La souplesse qui manquait à Jinya lui ouvrit une autre voie.
L’égalité n’était là que tant que Yonabari était agité. S’il retrouvait son calme, Jinya perdrait toute chance. Il ne pouvait pas laisser passer cette brève ouverture.
Il se prépara mentalement à encaisser un coup en retour et se tint prêt à réduire la distance d’un seul élan avec Ruée.
— Désolé, tout le monde. Mais j’ai besoin de votre aide !
Une série de coups de feu suivie de cris stoppa net Jinya.
— Quoi…?
Yonabari reprit l’allure d’un acteur sur scène, tirant plusieurs fois avec des gestes exagérés.
Jinya resta un instant figé. Il aurait réagi normalement si les attaques avaient été dirigées contre lui, mais…
— Aaah !
— Aah !
— A-Au secours !
Mais Yonabari ne le visait pas. Il tirait sur les personnes autour qui commençaient à peine à se remettre du tremblement de terre.
Le nombre de cadavres augmenta un à un : un homme qui tentait d’aider ceux trop lents à fuir les bâtiments en train de s’effondrer, une femme observant le combat de loin, un enfant accroché au corps d’un parent, un vieil homme incapable même de se tenir debout. Yonabari ne faisait aucune distinction. Les balles les transperçaient tous sans différence.
— Qu’est-ce que tu fais ?!
Jinya se reprit et utilisa Ruée pour réduire la distance et porter un coup.
— Ce n’est pas évident ? Je tire sur tout le monde. Je préférerais éviter de tuer des gens si possible, mais tu ne m’en laisses pas le choix. Tu es trop fort. D’une certaine manière, c’est un peu de ta faute.
Jinya enchaîna une taillade en diagonale, une horizontale, une remontante, une en revers, puis une estocade au cœur. Chacun de ses mouvements était précis, sans le moindre gâchis, mais Yonabari esquiva toutes ses attaques de justesse, tout en riant.
Un frisson parcourut aussitôt l’échine de Jinya. Il n’y avait aucune logique derrière ce ressenti, seulement l’instinct. Un pressentiment emplit sa poitrine, et il interrompit son attaque pour bondir en arrière comme un ressort.
— Tisseur.
Son instinct ne l’avait pas trompé, mais battre en retraite s’avéra inutile. Il ne recula que de quelques pas avant de s’arrêter net. Un instant, il ne comprit pas ce qui venait de se produire. Mais il identifia rapidement la sensation sur sa peau : des mains.
Il baissa les yeux vers son corps et vit qu’il était enserré par des mains d’un noir de jais. Il n’avait pas le temps de réfléchir à ce qui se passait. Il était immobilisé, et Yonabari ne laisserait pas passer une telle occasion. Le miasme qui l’entourait se transforma en d’innombrables fouets et l’attaqua de toutes parts.
Jinya claqua la langue. Il pouvait bloquer les balles avec l’Inebranlable, mais il avait appris lors de son combat contre Eizen que son efficacité était faible face au miasme noir. Il invoqua plutôt ses esprits canins, mais les fouets étaient trop nombreux pour tous les arrêter.
Le sang jaillit dans les airs tandis que les fouets claquaient et lacéraient sa chair. Une douleur aiguë le traversa.
Mais cela ne s’arrêta pas là. Au moment où il crut que les fouets s’étaient dissipés en brume, ils se rassemblèrent et se solidifièrent en une masse unique, dense comme du fer. Elle se projeta vers son abdomen dans ce qui devait être le coup final.
Il ne pouvait pas la laisser l’atteindre.
Union, Jishibari, l’Inébranlable. Jinya entremêla ses chaînes pour former un bouclier et utilisa Ruée pour se décaler sur le côté malgré ses entraves. Les chaînes se brisèrent sans pitié, mais Jinya s’en sortit. La masse dense de miasme visant son ventre ne fit qu’effleurer son flanc.
— Gah…!
Il laissa échapper un gémissement de douleur. Bien que ce ne fût qu’une éraflure, une douleur brûlante et intense se propagea dans tout son corps. La blessure saignait là où il avait été touché, mais tant qu’il pouvait encore bouger, cela restait supportable.
Il serra les dents et regarda Yonabari, avant d’écarquiller les yeux devant ce qu’il vit. Un miasme noir s’éleva de nouveau, mais cette fois, il ne provenait pas de Yonabari. Il s’échappait des corps des personnes tuées quelques instants plus tôt.
— Impressionnant. Je suis surpris que tu aies esquivé ça.
L’expression de Yonabari trahissait une admiration sincère.
Bien sûr, Jinya n’accordait aucune importance à son approbation. La seule chose qui occupait son esprit était la capacité qu’il utilisait. Son esprit s’emballa pour tenter de la comprendre.
— Tu as l’air curieux. Oh, peut-être que tu ne connaissais pas la capacité de ta propre mère ?
Tisseur. Était-ce la capacité de Yokaze ? Jinya ne l’avait vue en démon que lorsque Motoharu l’avait affrontée et scellée. Il savait que cet immense démon était Yokaze, mais il ignorait quelle capacité elle possédait.
Prenant son silence pour une réponse, Yonabari hocha plusieurs fois la tête.
— Oh, je vois, je vois… Alors laisse-moi te l’expliquer ! Même si vous n’étiez pas liés par le sang, en tant que fils, tu as le droit de le savoir.
Révéler le fonctionnement de sa propre capacité à un ennemi revenait pratiquement à se condamner à mort, et pourtant Yonabari semblait ravi de le faire.
Sa voix avait même quelque chose de chantant.
— Cette capacité s’appelle Tisseur. C’est un peu difficile à expliquer en quelques mots, mais on peut dire qu’elle rassemble les émotions et en change la forme ? En gros, elle prend des souhaits et les matérialise. Elle donne une forme à ce qui n’en a pas. Elle manifeste les prières. C’est un pouvoir digne d’une prêtresse qui prie les dieux, sauf que Tisseur ne peut exaucer les souhaits que d’une manière négative.
Le pouvoir de donner forme aux émotions. L’idée pouvait sembler douce et presque bienveillante, mais sa véritable nature était tout autre, comme en témoignait le miasme noir contrôlé par Eizen et Yonabari. Ce miasme était de l’émotion brute, accumulée.
Toutes les émotions n’étaient pas agréables. Le remords, la malveillance, la jalousie et la haine en faisaient aussi partie. La capacité Tisseur utilisait les émotions de son porteur comme celles des autres pour les transformer en quelque chose de réel.
Eizen utilisait sans doute les émotions des personnes qu’il avait consommées. Quant à Yonabari, il s’agissait de celles des gens qu’il venait de tuer. Les regrets persistants de ceux fauchés avant leur heure étaient rassemblés et tissés en une arme. Telle était la véritable nature du miasme noir.
— Mais je suis surpris. Tu as vu ça de tes propres yeux et tu n’as toujours pas compris ?
— …Vu quoi ?
— Ta mère, bien sûr. Tu ne te souviens pas à quel point elle est devenue hideuse lorsqu’elle a attaqué ton village ?
Le démon qui avait attaqué le village se déplaçait à quatre pattes comme une bête, mais il était encore plus grand que Motoharu. Sa peau avait disparu, de la salive s’écoulait de sa bouche, et ses yeux rouges exorbités balayaient les alentours. À l’époque, il ne le savait pas, mais cette chose monstrueuse avait été sa mère adoptive.
Mais s’il y avait vraiment réfléchi, il aurait remarqué que quelque chose n’allait pas. Tsuchiura et Naotsugu, et même Jinya lui-même, étaient des humains devenus démons, pourtant aucun d’eux ne ressemblait à Yokaze.
Elle qui avait déjà du sang démoniaque dans les veines aurait-elle pris une telle forme de manière naturelle ?
Le doute lui vint à l’esprit, et Yonabari y répondit avec désinvolture.
— C’était aussi le pouvoir de Tisseur. Elle a prié avec ferveur pour devenir un monstre, un être qui n’hésite pas à tuer, une calamité qui apporte le mal rien que par son existence. Et son souhait s’est réalisé.
Yokaze avait voulu devenir ce monstre ? Elle avait formulé un vœu pour nuire aux autres ?
Impossible.
Tout chez Yonabari l’irritait. Ses pensées s’agitaient, mais il se força à rester calme.
— Ne dis pas de sottises. Yokaze-san ne penserait jamais à une chose pareille.
— Et pourtant, elle est bien devenue un monstre et a attaqué le village. Quelle autre preuve te faut-il ?
Jinya ne pouvait rien répondre à cela. Yonabari possédait les souvenirs de Yokaze. Il la connaissait mieux que lui ne l’avait jamais connue. Peut-être, juste peut-être, disait-il vrai.
— Maaais au fond, peu importe que tu me croies ou non.
Yonabari montrait peu d’intérêt pour la question et changea de sujet avec entrain.
— Il y a quelque chose que j’ai dit qui t’a échappé, alors je vais te le répéter. Cette capacité peut transformer certaines personnes en monstres.
Jinya n’avait pas besoin de demander où il voulait en venir. Depuis le début, il en avait eu l’intuition.
— Et par « certaines personnes », j’entends celles qui ont vécu comme des réceptacles, comme une prêtresse ou un haniwari… Ou peut-être même une fille qui a été modifiée pour devenir une calamité.
Les pensées de Jinya se figèrent à ces mots.
— Dis-moi, tu crois que Ryuuna-chan finira de la même manière ?
Ce qui n’était qu’un pressentiment devint réalité. Son intuition ne l’avait pas trompé. À cet instant, il comprit parfaitement ce que Yonabari cherchait à faire.
— Tu n’oserais pas !
Yonabari éclata de rire, comme s’il répondait à cette réaction elle-même.
— Ah ah. Je ne suis pas assez stupide pour révéler ma propre capacité pour rien. C’est exactement cette expression que je voulais voir.
Ce que Yonabari avait dit à propos d’un partenaire de vie n’était pas une plaisanterie. Son objectif avait sans doute été le même depuis le début. Il avait servi Eizen dans l’espoir de s’emparer un jour de la lame Yatonomori Kaneomi et d’obtenir la capacité de Yokaze qui y était scellée. Il visait désormais Ryuuna pour utiliser Tisseur et la transformer en monstre. C’était pour cela qu’il ne lui avait pas fait de mal jusqu’à présent.
Yonabari cherchait à faire de sa moitié idéale une partenaire de vie avec laquelle il pourrait apporter la ruine au monde des hommes.
— Bon, il est temps pour moi d’y aller. Ryuuna-chan ne doit pas être bien loin.
Il le dit d’un ton détaché.
Comme si Jinya allait le laisser partir. Il tenta d’avancer, mais les mêmes mains d’un noir de jais l’arrêtèrent. Elles étaient plus nombreuses à présent, et s’agrippaient à ses chevilles, l’immobilisant complètement. Ce n’étaient plus seulement des mains non plus.
D’autres masses de miasme noir s’amassèrent et prirent la forme de bustes humains. Elles s’accrochaient à lui sans un mot, évoquant des spectres infernaux. Non, il s’agissait peut-être bien de spectres, façonnés à partir des regrets persistants des victimes pour entraîner les vivants avec eux.
— Lâchez-moi !
— Ah ah ah ah. Il va en apparaître encore. J’ai veillé à en tuer un grand nombre pour te garder occupé. Pendant ce temps, je vais aller m’occuper de Ryuuna-chan.
Il ne parvenait pas à s’en défaire. Peu importait combien il frappait, d’autres surgissaient sans cesse. Yonabari observait en s’éloignant, savourant le spectacle de sa lutte vaine.
Il frappa, repoussa, arracha autant de spectres que possible. Il tenta même d’utiliser Ruée pour s’échapper, mais ils étaient trop nombreux.
Yonabari avait révélé le fonctionnement de sa capacité uniquement pour s’en amuser. Jinya savait tout de ce qu’il s’apprêtait à faire, mais il était impuissant à l’en empêcher.
C’était exactement ce que Yonabari voulait.
Il ne restait à Jinya que le désespoir. La panique s’installant, il redoubla d’efforts pour se libérer des spectres, mais bientôt Yonabari disparut complètement de sa vue.
***
Il ne restait plus aucune trace de sa splendeur passée.
Ryuuna courait de toutes ses forces dans les rues dévastées de Tôkyô. Elle ne fuyait pas. Courir était simplement la meilleure chose qu’elle pouvait faire à cet instant pour ne pas gêner Jinya. Elle ne doutait pas un seul instant qu’il vaincrait Yonabari.
Son souffle était saccadé, et son allure ralentit peu à peu sous l’effet de l’épuisement. Finalement, elle s’arrêta complètement.
— Haa…
Ses poumons aspirèrent l’air. Autour d’elle, il n’y avait que des décombres, et des sanglots retentissaient de toutes parts.
Le spectacle était terrible. Tout se brisait avec une facilité effrayante. Était-ce de la tristesse qu’elle ressentait, ou de la solitude ? Incapable de mettre des mots sur ses émotions, elle baissa la tête.
Pourtant, elle devait continuer à courir.
Son souffle se calma. Elle fit un pas en avant, prête à repartir au trot, lorsqu’une main ferme se posa sur son épaule.
Une seule personne pouvait l’arrêter ici. Il l’avait rattrapée.
Un sourire aux lèvres, elle se retourna.
— Salut, Ryuuna-chan. On dirait qu’on se retrouve.
En voyant le sourire qui l’attendait, elle poussa un cri de terreur.
L’histoire de la lame démoniaque était terminée depuis longtemps.
Le temps érode toute chose. Plus personne ne se souvenait de ce que le gardien et la prêtresse avaient autrefois ressenti.
Les anciens récits n’étaient plus que des histoires banales, et les sentiments jadis si beaux d’un couple… donnèrent naissance à un nouveau monstre.