SotDH T10 - CHAPITRE 1 PARTIE 3
Contes Nocturnes de Sabres Démoniaques : Kikoku – La Lame Hurlante (3)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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— Jiiya…
— Ça ira. Tu n’as pas besoin d’avoir peur.
Ryuuna tremblait, et pas seulement à cause du tremblement de terre.
Le démon se tenait devant eux avec un semblant de sourire. Le fait qu’il puisse paraître calme dans une telle situation était troublant.
— Salut, Dévoreur de démons. Ça fait un bail, hein ?
La terre secouée rendait même difficile de tenir debout. Non loin, le sol s’effondrait comme s’il était liquide, engloutissant des bâtiments entiers. De nombreuses vies furent avalées en un instant.
Les secousses s’atténuèrent peu à peu, mais le chaos persista. Des cris retentissaient, les bâtiments s’écroulaient, et la chaussée était fissurée. Les voitures se percutaient et brûlaient. Tôkyô s’était changée en enfer, et pourtant une seule personne semblait étrangère à tout cela. Impassible, elle regardait autour d’elle et observait la ville s’effondrer.
Yonabari. Le démon au genre ambigu qui avait autrefois servi Eizen.
Jinya remarqua immédiatement qu’il ne portait pas la lame Yatonomori Kaneomi. Mais avant qu’il ne puisse poser la question, le démon s’exprima :
— Oh, j’ai vendu l’épée à une vieille boutique d’antiquités que je connais, le Kogetsudou. Elle a rempli son rôle. J’ai parlé de toi avec Sôshi-kun pendant que j’y étais. Apparemment, un démon sous apparence humaine a tué la petite Sahiro-chan ! Quelle horreur. D’abord elle a été dévorée par Furutsubaki, puis tu l’as achevée. La pauvre petite. Quel genre d’homme tue une fille de sang-froid ?
Jinya se retint de ne pas céder aux provocations grossières de Yonabari tout en fixant sur sa personne un regard acéré et glacé.
Il portait un uniforme scolaire noir avec une casquette assortie et un manteau, ressemblant à un lycéen ordinaire. Sa posture élégante s’accordait bien avec sa silhouette fine et androgyne. Il soutint le regard de Jinya de ses yeux rouge trouble, un sourire factice aux lèvres.
Malgré ses efforts pour paraître indifférent, un léger mépris se lisait sur son visage.
— Toi…
— Mon nom, c’est Yonabari, pas « toi ». Restons polis, d’accord ?
Jinya comprit alors ce qu’Izuchi voulait dire en affirmant que Yonabari avait un sale caractère. D’après ce qu’il avait entendu plus tôt, Yonabari s’était un peu renseigné sur lui, mais Jinya avait fait de même.
— Tu en as après Ryuuna, j’imagine ?
Yonabari manifesta une certaine surprise, les yeux s’ouvrant en grand. Il avait donné Saegusa Sahiro à Furutsubaki, poignardé Yoshihiko au ventre pour le manipuler avec Jouet, et offert Kimiko à Eizen. La seule à qui il n’avait pas directement porté la main était Ryuuna. Bien au contraire, il l’avait même aidée à s’échapper de la maison Nagumo.
Jinya ne parvenait pas à en comprendre la raison, peu importe combien il y réfléchissait. La seule conclusion à laquelle il pouvait arriver était qu’il voulait Ryuuna pour un objectif qui lui était propre.
— Oooh, tu es perspicace. Izuchi n’en serait jamais arrivé là.
Ce n’était en vérité qu’une simple supposition, mais il semblait que Jinya ait vu juste. Avec un sourire factice, Yonabari leva les mains et feignit la surprise.
— Ah, donc c’est pour ça que tu restes collé à elle ces derniers temps ? Pas étonnant que je n’aie pas trouvé une seule occasion de la voir seule.
— Qu’est-ce que tu manigances ?
— Manigancer ? Je ne manigance rien. Je cherche simplement une partenaire de vie que je pourrai appeler mon unique.
Grâce au chaos provoqué par le tremblement de terre, pas une seule personne ne prêta attention à Jinya et à Yonabari.
La catastrophe était d’une telle ampleur. Mais cela ne faisait que rendre l’attitude détachée de Yonabari encore plus frappante par contraste. Comme s’il avait su que le séisme allait se produire.
— Je ne veux pas d’un mariage à l’ancienne destiné à unir deux familles. Je veux épouser quelqu’un que j’aime de tout mon cœur. Un mariage d’amour. Tu vois ce que je veux dire ? La liberté de pouvoir faire cela fait partie des grandes choses de cette nouvelle époque.
Yonabari hocha la tête à ses propres paroles avant de lancer soudain à Jinya un regard empreint de désir. Même dans une telle situation, il persistait à jouer les imbéciles.
— Mm, enfin oui. Ce que j’essaie de dire, en gros, c’est…
Mais cette fois, il était sérieux. Bien que Jinya le fixât droit dans les yeux sans jamais détourner le regard, Yonabari disparut de son champ de vision.
— Veuillez m’accorder la main de votre fille… ! C’est comme ça qu’on dit ?
Un frisson parcourut l’échine de Jinya. Il n’avait pas relâché sa vigilance un seul instant, et pourtant Yonabari avait réduit la distance entre eux sans effort.
Sous ce ton léger se cachait une confiance absolue. Il était différent d’avant, plus fort. Il sortit un pistolet et le braqua avec aisance sur le front de Jinya.
— …Si tu veux mon accord, il faudra me l’arracher, répondit-il.
— Ah ah ah. Dis donc, tu es plus intéressant que tu en as l’air.
Ainsi commencèrent les hostilités entre les deux démons.
Jinya avait senti que cela finirait par arriver, c’est pourquoi il avait emporté son sabre dans un sac de bambou. Tenant toujours Ryuuna, il tira la lame de son fourreau d’un seul mouvement et prit appui sur son pied gauche pour porter une taille horizontale.
Impassible, Yonabari recula d’un demi-pas et esquiva la lame, puis braqua de nouveau son arme sur le front de Jinya. Ce n’était pas le pistolet à poignée qu’il avait vu auparavant, mais un Type 26, adopté par le Japon impérial à l’ère Meiji.
Plus vite que ne pouvait retentir la détonation, Jinya se déplaça hors de la trajectoire, puis lâcha Ryuuna et se rapprocha de Yonabari.
Il entendit l’air se fendre tandis que la balle approchait et effleurait sa tempe, mais il n’hésita pas.
Il abattit sa lame en diagonale, mais Yonabari lut son mouvement et frappa la lame avec la crosse de son arme, profitant de l’occasion pour se rapprocher et frapper du talon de la paume gauche sans interrompre son élan.
Jinya rejeta le haut du corps en arrière pour esquiver. Mais cela semblait avoir été l’intention de Yonabari depuis le début, car il exploita sa posture rompue pour asséner un coup de pied à une vitesse qui le rendait flou.
Yonabari combinait armes à feu et arts martiaux au corps à corps. Jinya n’avait jamais rencontré un tel style à l’époque d’Edo, mais cela n’avait pas d’importance. Si quelque chose d’inconnu suffisait à le prendre de court, il serait mort depuis longtemps.
Jinya utilisa son bras gauche pour intercepter le coup de pied destiné à lui fracasser le crâne. Il ne cherchait pas à le bloquer, mais à le rabattre de force. Il visa le tibia de Yonabari d’un revers de poing pour le briser, mais fut surpris de le trouver solide, comme s’il frappait de l’acier. Son adversaire était lui aussi un démon. Il en faudrait plus que cela pour le briser.
Aucun de leurs mouvements n’ayant produit l’effet escompté, ils s’immobilisèrent un instant. Leurs regards se croisèrent, et le visage androgyne de Yonabari se tordit en un sourire fou et sauvage.
Cette pause ne dura qu’un instant, Yonabari tirant de nouveau. Jinya sentit l’odeur de fumée et de poudre alors que la balle de plomb approchait. Cependant, elle ne l’atteindrait pas. Il avait esquivé, ou plutôt fui sa trajectoire future. Il ne pouvait pas utiliser l’Inébranlable en mouvement, son seul moyen de faire face à l’arme consistait donc à anticiper la trajectoire selon l’orientation du canon et se déplacer avant le tir.
La balle siffla en passant à côté de son oreille.
L’arme à feu posait problème. Yonabari pouvait porter un coup mortel d’une simple pression sur la détente, et ce depuis n’importe quelle position.
Même si Jinya parvenait à prendre l’avantage dans le combat, le pistolet restait un atout décisif permettant à Yonabari de renverser la situation en un instant. Le fait qu’une telle arme puisse s’acheter pour seulement vingt-deux yens[1] ne faisait qu’aggraver les choses. Il n’était pas nécessaire d’être Izuchi pour détester les armes à feu.
Mais se plaindre ne servait à rien. Au moment où Jinya esquiva la balle, il se rua en avant. Le Type 26 était un revolver, il ne pouvait donc pas tirer tant que le chien n’était pas relevé, ce qui offrait une brève ouverture. Jinya abandonna toute prudence pour exploiter cette occasion tant qu’elle existait.
Bien sûr, Yonabari connaissait lui aussi la faiblesse de son arme. Sa main gauche tenait déjà un autre pistolet braqué sur Jinya.
Jinya avait cependant anticipé cette éventualité. Le fait que Yonabari ait utilisé un pistolet à poignée lors d’un précédent affrontement et qu’il porte un manteau malgré l’été lui faisait supposer qu’il dissimulait au moins trois ou quatre armes. Il était déjà prêt lorsque Yonabari sortit le second pistolet.
Dans sa main gauche se trouvait son fourreau métallique. Il frappa de bas en haut, le faisant remonter comme une massue. Il visa l’arme tenue dans la main gauche de Yonabari et frappa la base de la poignée pour la faire voler.
Du moins, tel était son plan.
Il frappa de toutes ses forces, mais la prise de Yonabari ne céda pas. Seul son bras bougea légèrement. Ce n’était pas ce que Jinya avait visé, mais cela lui ouvrit une brèche suffisante. Il avança largement la jambe droite en ramenant son fourreau métallique en arrière, puis utilisa Ruée. Se déplaçant à une vitesse inhumaine, il concentra tout son élan dans une estocade. Il comptait ôter la vie de Yonabari d’un seul coup, ici et maintenant.
Aucune hésitation dans sa lame, aucune retenue, aucune pitié. Rien qui aurait pu en émousser le tranchant.
Son sabre fondit vers la gorge de Yonabari tel un éclair.
— Tout doux ! tout doux !
La voix de Yonabari manquait de tension, mais ses mouvements étaient nets. Il projeta ses bras en avant et laissa la force de réaction le repousser en arrière. Ce choix ne relevait ni de l’instinct ni du réflexe. Il avait clairement vu l’estocade de Jinya amplifiée par Ruée et avait choisi d’esquiver ainsi.
L’attaque de Jinya manqua la gorge de Yonabari, mais ce dernier n’avait pas eu la moindre marge pour contre-attaquer. Après s’être redressé avec agilité, Yonabari bondit en arrière.
Jinya tenta de s’avancer de nouveau, mais Yonabari tira à ses pieds, l’empêchant d’enchaîner. Il n’était pas seulement agile, mais aussi vigilant.
— Ouf, c’était moins une. Préviens-moi avant de tenter de me tuer comme ça, tu veux ?
Après avoir pris de la distance, Yonabari laissa échapper un soupir de soulagement.
Jinya n’était en rien faible. Il avait vécu cent ans, forgé son corps, affiné ses techniques et éveillé une capacité qui lui était propre. Il était assez puissant pour vaincre sans effort des démons médiocres. Il ne faisait aucun doute dans son esprit que son attaque aurait tué Yonabari s’il était resté le même que lors de leur précédente rencontre. Et pourtant, Yonabari avait évité son coup mortel sans bouger avant qu’il ne commence. Les capacités physiques et la vitesse de réaction nécessaires pour accomplir cela devaient être extraordinaires. Il fallait également prendre en compte la manière dont il avait réduit la distance plus tôt. Aussi frustrant que cela fût à admettre, Yonabari surpassait Jinya en termes de capacités physiques brutes.
— Tu es devenu nettement plus fort, dit Jinya.
— Eh bien, oui. Pourquoi pas ? Tu pensais être le seul à pouvoir débarquer avec une nouvelle force au dernier moment ? Ce n’est pas comme si tu avais le monopole du fait de devenir plus fort.
Ses mouvements, sa force, ses réflexes, rien n’était comparable à avant. En l’espace d’un an, Yonabari était devenu incroyablement puissant, et cela troublait Jinya.
Il l’observa attentivement, évaluant ses capacités. Contrairement à Magatsume, qui reposait uniquement sur ses aptitudes monstrueuses, Yonabari avait perfectionné son usage des arts martiaux et des armes à feu.
Mais Jinya avait lui aussi ses atouts. Il avait affronté d’innombrables démons, ses techniques au sabre étaient affûtées, et il possédait plusieurs capacités démoniaques qu’un démon ordinaire ne pouvait égaler. Rien de tout cela n’était inférieur aux compétences de Yonabari. Pour le dire clairement, Yonabari n’avait toujours pas ce qu’il fallait pour vaincre Jinya dans un affrontement équitable.
Yonabari devait lui-même en être conscient. C’était ce qui donnait une impression étrange. Il était calculateur. Même devenu plus fort, il devait savoir que ce combat restait sans issue pour lui. Était-il simplement imprudent au point de se présenter sans connaître leurs forces respectives ?
Impossible, conclut immédiatement Jinya. S’il avait été aussi imprudent, il aurait déjà mis fin à ce combat. Il ne restait donc qu’une possibilité : Yonabari possédait quelque chose capable de renverser la situation ici. Jinya n’en avait aucune preuve. Tout cela n’était que pure supposition. Pourtant, tout en lui criait que Yonabari était dangereux.
— Tu sais, c’est ça ton problème, Dévoreur de démons. Tu… hé, mais attends !
Il tenta de dire quelque chose, mais cela n’avait aucune importance.
Union, Ruée, Jishibari. Combinant ses capacités, Jinya fit jaillir quatre chaînes à une vitesse fulgurante. Il en finirait rapidement, avant que Yonabari ne puisse faire durer les choses. Les chaînes s’entrechoquaient en zigzaguant comme des serpents mortels, se rapprochant de leur cible.
— Sérieux ! Tu sais que c’est impoli de couper la parole ?
Aucune des chaînes n’atteignit Yonabari, qui le dominait du regard avec un sourire moqueur.
Montrer le moindre trouble revenait à exposer une faiblesse. C’était pour cela que Jinya s’efforçait de garder un visage impassible, même en plein combat. Mais cette fois, la surprise était trop grande pour qu’il n’écarquille pas les yeux. Ce n’était pas l’échec de son attaque qui l’avait surpris, mais autre chose.
— …Je vois. Dans ce cas, tu n’as plus besoin de la lame démoniaque.
Jinya comprit en un instant. Il ignorait comment Yonabari y était parvenu, mais ce qu’il voyait de ses propres yeux ne laissait aucun doute.
— Oh ? Étrange. Je pensais que tu serais un peu plus surpris.
Ses entrailles semblaient sur le point d’entrer en ébullition sous la colère, mais il enfouit la rage de son ancien lui derrière un visage impassible et dirigea vers Yonabari une malveillance affûtée comme une lame.
— Je suis surpris… et tout aussi furieux.
— Vraiment ? Alors ça valait bien tous ces efforts.
Yonabari laissa la malveillance de Jinya glisser sur lui comme une brise printanière. Un miasme sombre s’éleva autour de lui. Elle n’avait rien de comparable à celle qu’Eizen produisait. Celle-ci était plus dense, presque tangible, comme si elle faisait partie du corps de Yonabari.
C’est avec elle qu’il avait écrasé les chaînes qui approchaient.
Jinya avait entendu d’Izuchi que Yonabari était un haniwari, un terme désignant les individus possédant à la fois des organes masculins et féminins, ou dont le genre ne pouvait être défini en raison de l’absence de caractéristiques sexuelles nettes.
Les premiers dieux du Japon étaient les hitorigami, des divinités qui n’étaient ni hommes ni femmes, mais les deux à la fois. Cet écart vis-à-vis du genre traditionnel participait à leur caractère sacré. Par extension, les haniwari étaient considérés comme mystiques en raison de leur genre ambigu et passaient pour des réceptacles idéaux pour les divinités.
Autrement dit, un haniwari constituait sans doute un réceptacle plus approprié que le Kodoku no Kago.
— Oh, au fait. J’ai oublié de te remercier, reprit Yonabari tandis que Jinya serrait les dents.
Il lui adressa un sourire éclatant et dit d’un ton débordant de joie :
— Merci, Jinta-kun. Ta mère était un vrai régal.
Ce miasme noir était à l’origine la capacité du démon scellé dans la lame démoniaque.
Autrement dit, l’esprit de Yokaze résidait désormais en Yonabari.
[1] Soit 44000 yens en valeur actuelle ou environ 240€.