Master swordman t2 - CHAPITRE 3
Un vieux paysan pourfend la nuit noire
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Traduction : Raitei
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— Hiyaaaaaah !
Il était tôt le matin, et dans la salle d’entraînement de l’Ordre de Liberion, beaucoup se consacraient à la pratique. Je savais bien que j’arrivais toujours tôt, mais même à cette heure, les chevaliers affichaient encore un sacré entrain. Une telle assiduité envers l’épée méritait des éloges.
— Ouais, c’est l’esprit !
J’esquivai une taille vigoureuse et complimentai mon adversaire. En ce moment, je me livrais à un entraînement pratique, un assaut contre un chevalier. Nous étions armés d’épées en bois, des accidents pouvant survenir avec des lames en métal. De toute façon, je n’avais pas d’épée réelle sous la main pour l’instant.
Cela dit, une part de moi voulait tenter au moins une fois des leçons avec de vraies épées. Peut-être cela montrait-il à quel point j’avais sombré dans la folie de cet art. L’intensité d’un vrai combat ne s’imitait pas avec du bois. Et, même si je ne tenais pas à m’embarquer dans une vraie rixe, je pensais que c’était une expérience nécessaire, surtout pour des chevaliers.
Contrairement aux aventuriers, les chevaliers n’avaient pas l’air comblés d’occasions de se frotter à un vrai combat. S’ils se révélaient incapables de porter le coup décisif au moment critique, cela pouvait être problématique. Je me disais donc que je pourrais en parler à Allucia plus tard.
Il y avait de bonnes chances qu’elle refuse, cela dit.
— Nrrrrrgh !
— Doucement, hein.
Oups. Idiot que je suis. Je ne devais pas penser à autre chose en plein entraînement.
Une épée de bois, plusieurs fois plus lourde que la mienne, m’effleura le bout du nez. Je lui avais dit de tout balancer sans se retenir, mais, sur le moment, l’idée m’avait bien refroidi. Quoi qu’il en soit, sa longue taillade en balayage ne manquait pas de puissance, mais elle laissait sa garde grande ouverte. Elle était encore en formation, mais, en tant qu’instructeur, la voir progresser aussi nettement me donnait un avant-goût de ce qui m’attendait.
— Là.
— Gyah ?!
Une fois son geste terminé, j’abattis légèrement mon épée de bois sur sa tête sans défense. Son petit cri mignon résonna dans toute la salle d’entraînement.
— Bon, on s’arrête là pour l’instant. On dirait que tu t’améliores peu à peu.
— Sérieux ?! Hé hé hé hé…
Je relâchai ma garde, marquant la fin de notre échange. Curuni se tapota la tête et émit un large sourire éclatant.
Oui, un chiot. Curuni est vraiment un baume pour l’âme.
Cela dit, elle était loin d’avoir fait le tour de son art. Pour affiner sa technique, je devais lui transmettre ses forces et ses faiblesses.
— Tu t’habitues au maniement de la zweihänder, maintenant, tes frappes sont suffisamment rapides. Cependant, si tu balances toujours de la même manière ton arme, l’adversaire va jauger ta portée. Dans ce cas, rapproche-toi et utilise le ricasso, ou bien passe à l’estocade. Sinon, tu laisseras une ouverture, comme à l’instant.
— Erk… Compris…
Curuni avait l’air un peu démoralisée, mais je n’étais pas si pessimiste. Je n’aurais pas cru qu’elle parviendrait à manier avec succès une arme aussi particulière en si peu de temps.
Une agréable erreur de calcul.
Elle avait indéniablement beaucoup de puissance dans son petit corps. Dès le début, elle n’avait pas tant peiné avec la masse de la zweihänder et, même si elle utilisait une épée en bois, il y avait déjà de l’inertie derrière. À vue de nez, elle ne peinerait pas à manifester sa force avec la vraie.
Curuni apprenait aussi vite. Elle avait une personnalité franche et absorbait docilement mes enseignements. Elle avait souvent ferraillé à l’épée courte, mais c’était censé être sa première fois à la grande épée en assaut.
Et, contrairement à ses moulinets d’entraînement habituels, je vois bien qu’elle visualise correctement son adversaire cette fois. Tant mieux.
Elle avait encore du chemin à faire, bien sûr, mais elle avait au moins atteint le point où elle pouvait repousser le chevalier moyen par la simple masse violente et la portée de sa lame. Curuni avait bâti une bonne base en entraînant son corps sur la durée. Elle avait de toute évidence poursuivi son entraînement après avoir quitté notre salle d’armes, et ses compétences en témoignaient. À tout prendre, je jugeai qu’il était temps pour elle de faire un peu de pratique avec moi.
Elle était capable de déchaîner une suite continue d’attaques à longue portée. Sa petite taille lui permettait de virer court et de pivoter très vite. Une fois qu’elle saurait varier sa prise et mieux gérer le flux du combat dans son ensemble, elle deviendrait bien, bien plus forte.
— Pas la peine de faire cette tête, dis-je. — Tu deviens chaque jour plus forte.
— O…Oui, Maître !
Je ne mentais pas. Tout au moins, une zweihänder lui convenait mieux qu’une épée courte. Elle avait accompli beaucoup en peu de temps, et j’avais de grands espoirs pour la suite.
— Ah, au fait ! Maître, ce n’est pas l’heure ? demanda gaiement Curuni.
— Hm ? Pour quoi ?
Je n’avais aucune idée de ce dont elle parlait. Avais-je fait des projets ? J’étais assez sûr de n’avoir rien prévu en dehors de l’entraînement.
— Votre épée ! s’exclama-t-elle.
— Aaah…
J’avais complètement oublié. Mais maintenant qu’elle le disait, pas mal de temps avait passé. À force de m’entraîner chaque jour, l’idée de ma nouvelle épée m’était simplement sortie de la tête.
Non, je n’ai pas envie d’attribuer cet oubli à mon âge.
— J’imagine qu’une semaine a déjà passé, dis-je. — Il va falloir aller la récupérer.
— En effet ! C’est excitant, non ?
Balder m’avait dit qu’il lui faudrait une semaine pour forger mon épée. Ce délai venait de passer, il était donc temps d’aller la chercher. Fait étrange, je m’étais habitué à ne pas porter d’épée sur moi. Peut-être simplement parce que j’avais une épée de bois à la place.
Hm. Un bretteur ne doit pas se laisser aller comme ça sur ce sujet.
Concernant l’affaire Mewi, une semaine s’était écoulée sans aucune nouvelle. Allucia et Lucy avaient apparemment interrogé les voleurs, mais on ne m’avait rien dit de précis. J’en avais soufflé un mot de temps en temps, mais elles n’avaient affiché que des mines assombries. Ce n’était pas un sujet sur lequel je pensais devoir insister, mais, à leurs expressions, je pouvais deviner que les choses n’étaient pas si simples. Cela dit, je n’avais pas grand-chose à faire. Allucia et Lucy le savaient, aussi ne partageaient-elles aucune information avec moi.
Bah, ce n’était pas à moi de m’en mêler, mieux valait laisser ça aux cadres de la sécurité publique. Plus important, je devais aller chercher mon arme.
— Bon, je passerai juste après l’entraînement aujourd’hui.
Battre le fer tant qu’il est chaud, ça ne s’appliquait pas vraiment ici.
Mais, honnêtement, si l’épée était prête, je voulais l’essayer au plus vite.
— Ah, alors je viens avec vous ! proposa Curuni.
— Mm, d’accord.
En vérité, elle n’avait pas besoin de venir, mais je n’avais aucune raison de refuser.
— Hi hi, j’ai hâte ! dit Curuni avec un sourire éblouissant. — Je me demande quel genre d’épée vous allez avoir.
Je ne comprenais pas très bien pourquoi elle s’enthousiasmait autant, ça ne me semblait pas un événement palpitant. Mais son entrain actuel valait toujours mieux que de la voir déprimée. Curuni était le genre de fille au top quand elle souriait. Et puis, je comprenais au moins sa curiosité. Quelle sorte d’épée avait-on forgée à partir des matériaux somptueux du monstre nommé Zeno Grable ? Franchement, je n’en avais aucune idée. C’était à la fois excitant et un peu terrifiant. Je veux quelque chose de normal. Tout simple. À mon image.
— Enfin, on ira, mais seulement une fois l’entraînement fini, dis-je.
— Oui, Maître !
C’en était assez pour notre courte pause. Il était temps de s’y remettre. J’étais naturellement impatient de rencontrer ma nouvelle lame, ma nouvelle partenaire, mais, en tant qu’épéiste et instructeur, je devais remplir mon devoir envers les chevaliers. Par-dessus tout, je voulais rester ferme dans l’art de l’épée.
— Très bien, ramène-toi, dis-je.
— J’arriiiive !
Curuni arma sa grande épée de bois. Au brillant dans ses yeux, elle était encore plus motivée qu’avant. Bon, elle est toujours pleine d’entrain, mais quand même. Même si ce n’était que de l’entraînement, je voulais éviter de me faire cogner par ce gros bloc de bois. Je me ranimai donc une fois de plus et me concentrai sur ses attaques.
◇
— Bon, on s’arrête là pour aujourd’hui.
— Oui, Maître !
J’échangeai des coups avec Curuni un bon moment et, vers l’heure où le soleil était haut et commençait à filer vers l’ouest, nous mîmes fin à l’entraînement du jour. C’était aussi à peu près le moment où je finissais d’ordinaire mes leçons à Beaden.
Peut-être que c’est une habitude.
Se lever tôt, faire de l’exercice, se détendre l’après-midi, ce rythme m’était profondément ancré. Évidemment, ce programme ne valait pas en cas d’aléas, mais je me faisais rarement happer par ce genre d’événements. L’affaire Mewi avait vraiment été une exception.
— Je vais me changer ! annonça Curuni.
— Oui, oui, prends ton temps.
Curuni avait gardé son entrain pendant tout l’entraînement, et elle tenait encore bon. Je ne voyais pas l’intérêt d’accompagner un vieux bonhomme comme moi pour une course, mais ça semblait lui plaire, alors je décidai de m’en tenir là. De toute façon, une compagnie enjouée était plus agréable que d’y aller seul. Je jetai un coup d’œil à Curuni qui disparaissait dans le vestiaire, puis me préparai à mon tour. Tout ce que j’avais vraiment à faire, c’était nettoyer ma sueur.
C’est bien commode d’être un homme, parfois.
— Bien…
D’ordinaire, c’était le moment où Allucia surgirait de nulle part, mais elle ne semblait pas dans les parages aujourd’hui. Elle n’avait pas participé à l’entraînement du matin. Elle devait être occupée en réunions avec Lucy ou quelque chose du genre.
J’étais curieux, mais je n’avais rien à apporter au sujet. J’en saurais davantage quand l’enquête atteindrait un stade où elles pourraient faire une annonce officielle. Je chassai donc le sujet de mes pensées et me concentrai tout entier sur mon épée terminée.
Oh, je commence à m’emballer.
Je fis les cent pas devant le QG un court moment, et Curuni sortit bientôt, vêtue de sa tenue décontractée habituelle.
— Désolée de vous avoir fait attendre !
— Ça va. Ce n’était pas si long.
Depuis que j’étais arrivé à Baltrain, j’avais subitement eu bien plus d’occasions de sortir avec des femmes. Même si, pour la plupart, c’étaient mes anciennes élèves… À y bien penser, voilà un moment que je n’avais pas eu à subir les exigences de mon père. Un avantage de la distance, sans doute.
Cela dit, mieux valait quand même réfléchir un minimum à ce genre de choses… pas qu’une femme puisse s’énamourer d’un type vieillissant comme moi de t’façon. Bref. J’avais plus important en tête. Ma vie amoureuse était une broutille que je pouvais balayer sous le tapis pour plus tard.
Si je me souvenais bien, la forge de Balder se trouvait dans le quartier central. J’y étais allé il y a un peu plus d’une semaine, mais je n’étais pas sûr de pouvoir retrouver le chemin. De ce point de vue, j’étais reconnaissant à Curuni de m’accompagner, car j’aurais pu me perdre en chemin.
— Je me demande quel genre d’épée il a forgée, marmonna Curuni.
— Va savoir… C’est une épée longue, alors je suis plutôt sûr qu’elle ne sera pas si excentrique que ça.
Nous bavardâmes en marchant. Surena avait été celle qui avait passé commande à Balder, mais elle n’avait demandé qu’une épée longue. Quand je pensais au type d’arme forgée, j’étais à soixante‑dix pour cent excité et à trente pour cent inquiet.
Je pouvais supposer que la lame ne serait pas trop hors des sentiers battus, mais les matériaux utilisés jouaient dans une autre catégorie. De toute ma vie, je n’avais manié que des épées en acier.
— Je suis sûre qu’elle sera trop classe ! s’exclama Curuni.
— Ha ha ha. J’espère que ce sera quelque chose qui me va.
Une épée longue « trop » classe ? Je ne voulais pas d’un truc couvert d’ornements bizarres. J’étais à peu près certain que Balder l’avait compris.
— Ah oui, tant qu’on récupère mon épée, tu devrais aussi lui faire un retour, dis‑je.
— Hein ? Moi ?
— On parle de ta zweihänder quand même.
Curuni avait troqué son épée courte contre une zweihänder à la forge de Balder. Ça faisait une petite semaine à peine. Elle s’habituait encore à s’en servir. Cela dit, elle s’en sortait plutôt bien et il était important de pouvoir montrer des progrès.
— Oui ! J’ai l’impression que je commence à bien la prendre en main.
— Ravi de l’entendre.
Je lui avais recommandé la zweihänder. J’aurais été assez découragé si elle avait dit que ça ne lui convenait pas. Je n’avais pas offert à Curuni une épée d’adieu plus jeune, alors je voulais l’entraîner jusqu’au jour où je pourrais le faire.
Ce sentiment… c’est une forme d’affection parentale, non ? Bien que je n’ai pas d’enfants.
— Nous y voilà !
Au fil de notre marche et de notre conversation, un bâtiment familier apparut. Il était coincé entre d’autres, mais l’endroit avait un certain charme.
— Entrons.
— C’est nous.
Nous entrâmes ensemble dans la boutique.
— Oh, Maître Beryl, Curuni.
Derrière un comptoir pratiquement couvert d’armes se tenait Balder. Il dévisageait une certaine épée. Après nous avoir reconnus, il nous décocha un large sourire, dents bien visibles.
— Je me suis dit que l’épée que j’ai demandée devait être prête maintenant, dis‑je.
En vérité, c’était Surena qui avait passé la commande. Je commençais à me sentir légèrement hésitant, même si c’était un peu tard pour ça.l L’épée était achevée, et refuser n’aurait eu aucun sens.
— Oh oui ! Celle‑là est déjà finie et elle est superbe ! Une seconde, Maître.
— D…D’accord.
Avant que j’aie le temps de réagir, Balder disparut derrière le comptoir. Il s’était brusquement emballé et paraissait pressé.
On dirait qu’il est bien fier du résultat.
— On aurait peut‑être dû parler de ta zweihänder d’abord, remarquai‑je.
— Ha ha ha, ça me dérange pas, répondit Curuni.
J’entendais un tas de heurts et de cliquetis derrière le comptoir. Balder avait dit être très motivé, mais je ne pensais pas qu’il serait à ce point passionné par ce projet. Ce n’était qu’une épée pour moi, après tout. Je me tournai vers Curuni, un peu désolé de l’avoir fait venir jusqu’ici.
Puis, soudain, le forgeron bien bâti jaillit de derrière le comptoir.
— Tenez, Maître ! Prenez-là ! lança Balder en me tendant une épée au fourreau.
Alors c’est ça ? Ma nouvelle épée ? Je me mets à être nerveux. Je n’en ai pas acheté depuis des années. Ça prend des allures d’événement, là.
— Je l’accepte avec plaisir.
Je pris l’épée à Balder et la tirai du fourreau. Elle se dégagea avec une aisance remarquable. Sous la lumière venue de l’extérieur, la lame renvoya un discret reflet rougeâtre. Comme je m’y attendais, elle mesurait environ cent centimètres de long, et, dans ses proportions d’ensemble, elle ne différait pas tant que cela de l’épée longue à laquelle j’étais resté fidèle pendant de longues années. Son profil, en revanche, était plus effilé qu’on ne l’aurait cru pour une arme capable aussi bien d’estoc que de taille. En toute franchise, sa conception était d’une grande intelligence.
— Elle est à double tranchant, avec l’os de Zeno Grable en noyau, expliqua Balder. —J’ai gainé l’extérieur d’acier elfique. J’y ai aussi creusé une gorge peu profonde. Le métal est assez souple.
— Hmm, de l’acier elfique, hein ?
Je n’en avais qu’entendu parler, jamais vu. Je ne savais pas grand‑chose, sinon que c’était un métal rare. Une gorge était une rainure courant le long de la lame. Apparemment, c’était censé augmenter la souplesse et le pouvoir de coupe, mais en tant qu’épéiste, je n’avais jamais perçu cet effet de façon nette.
— Ç’a été, au sens propre, un travail à vous briser les os que d’entamer la chair de ce monstre nommé ! Je me suis bien amusé.
— J…Je vois. Tant mieux alors.
Bien amusé à casser de l’os ? Voilà qui me dépasse. Sans doute est-ce une sensibilité propre aux forgerons. Quoi qu’il en soit, mieux vaut que Balder soit passionné par son travail.
La faible lueur rouge de ma lame devait venir de l’acier elfique. D’ordinaire, le mot « acier » évoquait plutôt un gris terne, aussi cette teinte avait-elle quelque chose d’étonnamment nouveau.
Le rouge n’avait rien de vif ni d’agressif, c’était à peine un reflet, une nuance discrète, qui ne jurait pas du tout. Et c’était là une excellente chose. Avec sa lame fine, ma nouvelle épée avait même une certaine élégance. Pour tout dire, j’avais presque l’impression qu’une arme pareille convenait mal à un vieux bonhomme comme moi.
— J’ai utilisé la peau de Zeno Grable pour la poignée et le fourreau, poursuivit Balder. — C’est une peau plutôt rigide, cela dit. La garde est aussi en acier elfique, et j’y ai enchâssé des crocs en son centre.
— Hmm…
À cause de la peau de Zeno Grable, le toucher de la poignée était un peu particulier. Étrange, mais pas désagréable. Quand je la saisis, la friction me parut mesurée, de quoi promettre de bons moulinets à l’entrainement.
Comme la lame, la poignée et le fourreau étaient rouges, à l’image des traits distinctifs de Zeno Grable. La garde, elle aussi, était en acier elfique, donc d’une grande solidité. Une arme bon marché aurait économisé sur ce genre de détails, mais je doutais fort que Balder travaille avec une telle négligence.
— Mmm. Ça a l’air d’être une bonne épée, dis‑je en la balançant légèrement.
La lame fendit l’air en y découpant un sifflement net. Je n’en sentis presque aucune résistance, et pourtant son poids restait bien présent dans ma main. En un mot, elle était remarquablement affûtée. Je n’avais pas l’âme d’un connaisseur, mais même moi pouvais reconnaître qu’il s’agissait d’une arme d’exception. Après tout, de bons matériaux confiés à un bon forgeron donnent forcément une bonne épée. Cela aurait dû aller de soi… et pourtant, l’avoir ainsi en main fit naître en moi un mélange étrange de tension et d’excitation.

— C’est votre épée, Maître, dit Balder. N’hésitez pas, prenez‑la.
— Mmm. Je suppose que je vais faire ça.
Les paroles de Balder ne me mirent pas la pression, mais elles dissipèrent mon hésitation.
Alors c’est toi, ma nouvelle épée ? Je compte sur toi, partenaire.
— Quelle belle lame ! s’exclama Curuni.
— Hahaha. Elle ne va peut‑être pas à un vieux bonhomme comme moi.
Cette teinte rouge était une nouveauté. Un peu trop tape‑à‑l’œil pour un type terne. Je me tournai de nouveau vers Balder.
— Juste pour vérifier… L’addition, c’est déjà réglé, n’est‑ce pas ?
— Bien sûr, répondit gaiement Balder. — Surena a tout pris en charge.
Combien avait coûté la fabrication de cette épée ? Je n’avais pas vraiment envie de le savoir, et il valait sans doute mieux que ça reste ainsi. Je décidai d’accepter honnêtement le produit fini sans me tracasser du reste.
Et je vais éviter de préciser que je suis plus vieux que Surena.
Les yeux brillants de Curuni restaient fixés sur mon épée.
— Je suis curieuse de savoir à quel point elle coupe bien !
Oh ? Curieuse, hein ? Tu veux vraiment savoir ? Oui, moi aussi. J’ai envie de la faire siffler tout de suite. Évidemment, tenter une passe d’armes juste devant, dans la rue, n’est sans doute pas la meilleure idée.
— Malheureusement, je n’ai pas d’endroit pour que vous la testiez, dit Balder. — Je crois que je l’ai déjà dit.
Je hochai la tête.
— Oui, je m’en souviens.
Non seulement nous étions à Baltrain, mais c’était le quartier central. Ici, le prix du terrain était au plus haut.
Un espace d’entraînement se devait d’être spacieux alors aménager ça coûterait cher. Les endroits où l’on pouvait librement brandir une épée étaient assez limités en ville. Le mieux sera de retourner à la salle d’entraînement de l’Ordre et de la prendre en main là‑bas.
Puisque nous avions à peu près fait le tour de mon épée, je décidai de changer de sujet.
— À propos de la zweihänder, on dirait qu’elle va bien à Curuni.
— Ça fait plaisir à entendre, dit Balder.
Curuni n’y était pas encore parfaitement habituée, mais elle avait le profil pour ça. Une grande lame lui convenait mieux qu’une épée courte. Elle semblait l’avoir compris d’instinct, donc les choses avançaient bien.
— Eh bien, hein, fais‑en bon usage, ajouta Balder.
— Ça marche ! répondit gaiement Curuni.
Balder se tourna de nouveau vers moi.
— Vous aussi, Maître. Prenez soin de cette épée.
— Aaah, bien sûr. Entendu.
C’était une épée que j’avais obtenue par un drôle de concours de circonstances, je n’allais pas la traiter avec négligence. Tant que je n’avais pas à affronter un adversaire atypique comme Zeno Grable, cette épée ne casserait pas si facilement. Après tout, des matériaux solides tirés de ce énorme monstre avaient servi à la forger.
Et même si mon ancienne épée n’était que de l’acier ordinaire, elle avait tenu très longtemps. En vérité, le combat contre Zeno Grable avait bel et bien été atypique. Maintenant que j’y pensais à tête reposé, tout le déroulement des événements ne faisait pas grand‑sens.
— Bon, alors…
Mon affaire était réglée, et je remis mes pensées en marche.
Même si l’entraînement était terminé pour la journée, n’importe quel bretteur en bonne santé voudrait agiter une lame fraîchement acquise le plus tôt possible. Je me sentais un peu fatigué, mais ce ne serait pas un problème de prolonger un peu. Je n’avais rien de prévu ce soir, de toute façon.
Prêt à passer un moment à suer à la salle d’entraînement pour bien sentir les sensations avec ma nouvelle compagne.
— D’accord, je retourne au QG, dis‑je. — Tu fais quoi, Curuni ?
— Ah ! Je viens avec vous !
Il semblait que Curuni allait me suivre. Je lui en étais reconnaissant, même si je pouvais manier une épée seul. Avoir de la compagnie était agréable.
— Venez me voir quand il faudra l’affûter, dit Balder.
— Mm‑hm. Avec plaisir.
À vue d’œil, le fil de la lame était splendide, donc je ne pensais pas qu’elle aurait besoin d’être beaucoup affûtée. Balder savait sans doute ce qui était le mieux, j’acceptai donc volontiers son offre.
— On y va ? demandai‑je à Curuni. — Désolé de t’avoir fait venir.
— Non, non, j’étais super curieuse aussi !
Mon idée, c’était de faire quelques échauffements et de prendre en main ma nouvelle épée. Cela n’allait en rien contribuer à la progression de Curuni, et je me sentais un peu coupable de la faire m’accompagner. Mais si elle voulait venir, je n’avais pas de raison de refuser.
Le fourreau rouge à la ceinture (peut-être un brin trop voyant), je descendis les rues de la ville. Le quartier central de Baltrain voyait défiler une foule de piétons à toute heure, sauf au cœur de la nuit. Je pensai que le fourreau risquait d’attirer les regards, mais quantité d’aventuriers arboraient des accoutrements voyants. Mon épée seule ne se remarquait pas tant que ça.
Tant mieux si je n’attirais pas d’attention inutile.
— Hm… Il n’y a pas non plus d’endroit pour tester le fil de la lame dans la salle d’entraînement, hein ? marmonna Curuni en jetant de rapides coups d’œil à ma taille.
— Non.
Elle avait raison, à l’Ordre, on s’entraînait surtout avec des épées de bois. Il n’y avait rien que je puisse découper avec une vraie lame, à part peut-être le mobilier de l’Ordre… Mais dans quel état faudrait-il être pour tailler là-dedans sans demander ? Je n’avais pas envie de me faire engueuler. Je songeai à sortir de la ville pour chasser un monstre ou quelque chose du genre, mais la sécurité était plutôt stricte aux abords d’une grande cité. Il y avait peu de chances de tomber sur une créature qui traîne dans le coin.
Je n’avais pas à proprement parler besoin de vérifier le tranchant du fil et je n’avais pas d’obsession pour le combat, après tout. Mais une part de moi voulait simplement savoir à quel point mon nouveau jouet coupait. J’étais peut-être juste un peu excité, ce qui était bizarre pour un vieux bonhomme tel que moi. Franchement, je ne voulais pas que ça devienne la norme, car ce genre d’excitation pouvait nuire à mon image. J’espérais que mes émotions se calmeraient en marchant jusqu’au siège de l’Ordre.
— Hihihi, vous êtes drôlement agité, Maître !
— Bah, disons que… oui, un peu.
Manifestement, j’avais l’esprit assez enjoué pour que Curuni s’en rende compte d’un coup d’œil. J’avais passé un peu plus d’une semaine sans arme à la taille alors retrouver une épée aurait dû me détendre. Mais ça faisait l’inverse.
Haaah. Du calme. Du calme, vieux. Voilà. Je suis calme. Enfin, je crois.
Je décidai bientôt de la façon dont je commencerais ma pratique. D’abord, enchaîner les passes d’armes pour graver dans mon corps la longueur et le poids de la lame. Elle n’était pas très différente en taille de mon ancienne épée, mais chaque arme avait ses petites manies.
Il fallait que mon corps les apprenne et s’habitue aux nouveaux repères au risque de mal juger ma portée dans un moment critique et rater ma taillade.
Je suis un vieux bonhomme ordinaire. Au moins, quand je manie mon épée, j’aimerais avoir un peu d’allure.
— Nous y voilà… Hm ?
Le QG de l’Ordre n’était pas très loin de la forge de Balder. À discuter avec Curuni et à penser à ma nouvelle épée, le temps passa vite, et nous y fûmes bientôt. Au moment où le bâtiment apparut, j’aperçus une petite silhouette debout à côté des gardes habituels.
— Oh, Beryl. Je t’attendais.
— Lucy ? Qu’est-ce que tu fais ici à cette heure ? demandai-je.
— Demoiselle Lucy ! Bonjour ! s’exclama Curuni.
C’était Lucy Diamond, Grande Sorcière de la Brigade magique. Il restait encore un peu de lumière dans le ciel, mais il était un peu tard pour venir au QG. Et à en juger par ses mots, elle m’attendait clairement. Je me demandai ce qu’elle pouvait me vouloir, mais cela ne dura qu’un instant, car ces derniers temps, il n’y avait qu’une seule raison à la présence de Lucy.
— Beryl, je dois te parler, dit-elle. — Peux-tu me consacrer un peu de temps ?
Elle n’avait plus l’insistance de notre première rencontre. Cependant, son ton et son expression indiquaient qu’elle ne faisait pas cette demande à la légère.
— Désolé, Curuni, dis-je. — Il faut que j’y aille.
— N…Ne vous en faites pas ! Ne vous occupez pas de moi ! bégaya Curuni en agitant les mains.
Finalement j’ai embarqué Curuni dans des va-et-vients pour rien, hein ? Il faudra que je me rattrape plus tard.
— On y va ? dis-je à Lucy.
Lucy se tourna vers Curuni et lui fit un petit signe de la main.
— Désolée pour ça.
Ce n’était pas si gênant que ça… mais pourquoi n’eus-je pas droit, moi, à des excuses pour ce changement de plan tombé du ciel ? Mes projets de me détendre et d’enchainer les moulinets le reste de la journée venaient de voler en éclats. Je priai pour que ce ne soit pas un truc louche, mais à force de fréquenter Lucy, je n’étais pas optimiste sur ce point. Nous parcourûmes les rues de Baltrain, baignés par le soleil couchant. Comme toujours, nous formions un drôle de duo. Elle, Allucia, Surena… Je n’arrivais pas à m’habituer à marcher aux côtés de célébrités.
Au moment où le silence commençait à devenir pensant, Lucy prit la parole.
— Cette femme-chevalier était pleine d’énergie. Une des jeunes de l’Ordre ?
— Aaah, tu parles de Curuni ?
Curuni était en effet le symbole de la bonne humeur à l’Ordre de Liberion. C’était déjà sa nature du temps de la salle d’armes. Et ça faisait plaisir de voir que son éclat n’avait rien perdu au fil des ans.
— Curuni est une bonne fille, dis-je. — Elle est encore jeune, mais elle a de bons instincts.
— Bonne nouvelle, répondit Lucy avec un petit rire.
Je n’étais pas très au fait des relations entre l’Ordre et la Brigade magique. Tout ce que j’avais vu, c’était Ficelle vendant des potions en gros au QG de l’Ordre, mais il ne semblait pas y avoir d’animosité entre eux. J’avais des connaissances dans les deux organisations, et j’étais content de voir que tout le monde s’entendre. Officiellement, j’étais affilié à l’Ordre, mais je n’avais aucune envie de me retrouver au milieu de relations hostiles.
Effrayant… Ce vieux bonhomme que je suis ne demande qu’à vivre tranquille.
— Au fait, on va où ? demandai-je.
— Hm ? Chez moi, répondit-elle. — C’est près du quartier nord, alors il y a un peu de marche.
— Ah. Ça ne me dérange pas.
La maison de Lucy, hein ? Elle vit sûrement dans un immense manoir.
Enfin, c’était juste mon imagination qui s’emballait. Se faire inviter chez une dame, pour un célibataire, c’était une sacrée situation. Hélas, la dame en question était Lucy, et je savais que mon cœur ne battrait jamais pour elle. Et maintenant que j’y pensais, Mewi était hébergée chez Lucy. J’étais curieux de savoir comment elle allait. C’était l’occasion de prendre des nouvelles.
— C’est quelque chose dont on ne peut pas parler en public ? demandai-je.
Si c’était juste pour discuter, on aurait pu le faire debout ici, ou même dans une taverne. Mais puisqu’on faisait le détour jusqu’à chez elle, je me dis que le sujet devait être assez important et secret.
— Eh bien, quelque chose comme ça, répondit Lucy avec un sourire gêné.
Vu son caractère, cette réaction avait quelque chose d’étrange. Elle donnait toujours l’impression de n’avoir aucun souci. Une réponse évasive signifiait que les circonstances étaient assez compliquées. De quoi me rendre inutilement méfiant. J’espérais vraiment que ça n’allait pas être pénible.
— Au fait, tu portes là une arme assez intéressante, marmonna Lucy en regardant l’épée à ma ceinture.
Elle avait en effet de quoi intriguer au premier coup d’œil. Un fourreau de cuir rouge, ce n’était pas exactement commun. Je savais que Lucy était spécialiste de la magie, mais s’y connaissait-elle aussi en armes ?
— Je l’ai eue grâce à une petite connaissance, répondis-je. — Tu t’y connais aussi en épées ?
— Pas du tout.
Pas du tout, hein ?
— Je sens qu’elle émet une faible trace de mana, ajouta Lucy. — C’est proche du mana qui enveloppe les artefacts magiques.
— Hm…
Donc, elle percevait ce genre de chose ? Je ne connaissais rien au mana, mais une magicienne de son niveau pouvait apparemment le sentir.
— Ça veut dire que je peux lancer de la magie avec cette chose ? demandai-je.
— Je me le demande. Mais c’est vraiment une trace infime, alors j’en doute un peu.
— Je vois… Je n’en espérais pas grand-chose, mais c’est un peu dommage, tout de même. Enfin… un sorcier peut dire si quelque chose contient du mana ?
— Cela dépend des individus. Ceux qui le peuvent le sentent.
C’était donc comme ça que ça marchait ? Ce domaine m’était complètement étranger, tout m’échappait. Peut-être que Ficelle pourrait m’éclairer la prochaine fois. Allucia, Surena et Curuni n’avaient jamais rien dit sur la magie, et je n’avais jamais posé de questions. Peut-être que ce savoir était vraiment réservé à ceux qui avaient la disposition pour ça.
— Les sorciers, c’est quand même incroyable, marmonnai-je.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Vous, les bretteurs, vous sentez bien l’intention meurtrière, non ? rétorqua Lucy. — C’est la même chose. À mes yeux, au contraire, c’est même bien plus étonnant.
— Aaah, je vois…
Et, puisque nous parlions de magie…
— Lucy, j’ai une petite question.
— Hm ? Quoi donc ?
— Vous utilisez tous la magie, non ? Pourquoi vous appelle-t-on des sorciers et pas des mages ?
Lucy soupira.
— Tu ne sais vraiment rien de la magie, hein ?
— Désolé. Je suis très ignorant.
— Très bien, laissa-t-elle tomber — laisse-moi t’instruire en marchant. Sois reconnaissant ! Mes cours sont d’ordinaire payants.
— Haha, dans ce cas, j’écouterai religieusement, en gardant ça à l’esprit.
La maison de Lucy était près du quartier nord, nous avions donc encore de la route. C’était un peu trop loin pour marcher en silence jusqu’au bout, et j’étais content d’étoffer mes connaissances en discutant.
— Pour commencer, le mot « magie » recouvre un immense éventail d’événements, lança Lucy avec un ton des plus professoral. — Par définition, il désigne tout phénomène produit en utilisant le mana comme intermédiaire. En ce sens, nous sommes tous des mages.
Je lui prêtai l’oreille de bon gré. Tout phénomène généré avec le mana comme intermédiaire… c’était d’une ampleur démesurée. Je ne savais pas ce que le mana permettait exactement, mais puisqu’il existait des artefacts magiques, le champ d’action devait être vaste.
— Le concept de magie existe depuis fort longtemps, mais on dit que l’humanité n’a appris à la manier que relativement récemment. C’est à partir de là que l’on aurait commencé à appeler « sorcellerie » les phénomènes que l’homme est capable de reproduire de ses propres mains. Cette définition établit une distinction nette entre ce que nous pratiquons et le reste de la magie à l’œuvre dans le monde.
— Je vois…
— En bref, la sorcellerie est une catégorie au sein du vaste domaine de la magie. Mais par nature, c’est la même chose.
Lucy employait des expressions du genre « on dit que » et « auraient », si bien que tout cela devait s’être produit bien avant notre époque. Les épées aussi étaient des armes que l’humanité employait depuis l’Antiquité, les techniques d’épée que je maniais avaient, elles aussi, été transmises sans interruption au fil des âges, et ce n’étaient sûrement pas des techniques qu’on invente sur‑le‑champ. Pourtant, la magie semblait posséder une histoire à la hauteur, voire supérieure, à celle de l’art de l’épée.
— C’est pourquoi il n’y a aujourd’hui pas un seul sorcier qui se dise mage. Ce faisant, un mage sous‑entend qu’il est capable d’user de toute la magie.
Même une sorcière du niveau de Lucy n’avait pas approché le bord de l’abîme de la magie… encore moins y plonger le regard. Le champ d’étude était proprement écrasant.
— Être sorcier, ça n’a pas l’air de tout repos, fis‑je remarquer.
— Héhéhé, évidemment. Chaque jour n’est que recherche et étude.
L’art de l’épée aussi était une accumulation d’étude quotidienne, mais sans doute pas à ce point ni avec cette précision‑là.
Cela dit, ce n’est pas que l’apprentissage de la voie de l’épée soit facile. Je ne peux pas m’empêcher de comparer.
— De toute la magie du monde, l’humanité ne peut apparemment en reproduire, de ses propres mains, même pas dix pour cent, expliqua Lucy. — Bon sang, la route devant nous est décidément longue.
Ces derniers mots s’accompagnèrent d’un soupir de résignation, et, sur ce, la généreuse leçon de la grande professeure s’acheva.
— Je sais très bien que c’est un domaine auquel je ne peux même pas prétendre me mesurer, dis‑je. — Mais merci pour les explications.
— Ha ha ha, ce n’est rien.
Pour un sorcier, tout ça devait être du premier jour, les bases des bases.
J’étais un peu déçu de moi de ne pas connaître même ces notions rudimentaires à mon âge… mais ce qui parvenait jusqu’au fin fond de Beaden restait assez limité. La connaissance de la magie n’était pas exactement indispensable à la vie de village, après tout. D’ailleurs, il n’y avait rien de mal à continuer d’apprendre à mon âge. Autant voir les choses avec optimisme.
— Oh, nous y voilà, dit Lucy.
Le temps avait passé en bavardant, et bientôt, nous arrivâmes chez Lucy. C’était le soir, un peu avant que la nuit n’engloutisse le monde.
Selon la longueur que prendrait cette discussion, il ferait peut‑être nuit noire avant que je regagne l’auberge.
— C’est sacrément grand…
Je levai les yeux vers la splendide demeure et son portail.
Elle vit vraiment dans un bel endroit. Je suis un peu jaloux.
Vivre dans une maison aussi énorme serait trop pour moi, cela dit.
— Entre, dit Lucy. — J’ai aussi un invité aujourd’hui.
Je restai figé quelques secondes pendant qu’elle ouvrait le portail, dévoilant le jardin qui s’étendait devant le manoir.
— Un invité ?
Il semblait que je n’étais pas le seul qu’elle avait invité ici. Sérieusement, qui pouvait m’attendre ? J’étais curieux, sans rien en espérer. Alors que je restais captivé par la taille des lieux, Lucy franchit le portail puis m’appela.
— Allons, pourquoi restes‑tu planté là, l’air absent ?
Le mot « invité » me trottait dans la tête, mais j’aurais la réponse en temps voulu. Inutile d’en demander plus à Lucy. Je ne mentais pas en disant être surpris par l’apparence du manoir, aussi décidai‑je d’utiliser la réaction abasourdie que j’affichais pour couvrir mon appréhension.
— Oh, pardon. Je me disais juste à quel point c’est grand ici.
— Hihi, n’est‑ce pas ? répondit gaiement Lucy. — Enfin, je dis ça, mais je n’utilise que très peu de pièces.
Avec une maison pareille, même Lucy, Mewi et les domestiques ne pouvaient pas l’occuper tout entière.
— Je cherche une maison en ce moment, dis-je. — C’est assez difficile de trouver quelque chose de bien situé à un prix raisonnable.
— Eh bien, les propriétés du quartier central sont hors de prix. On n’achète pas là-bas sur un simple caprice, répondit-elle.
Je n’obtins en retour qu’une remarque d’une banalité désarmante.
Lucy, tu n’étais tout de même pas la mieux placée pour dire ça, toi qui possèdes déjà un immense domaine en plein quartier central.
Mais elle était la Grande Sorcière de la Brigade magique, son salaire devait être plutôt confortable. Rien à voir avec un lambda comme moi.
À présent que je vivais à Baltrain, je voulais une vraie demeure, mais c’était un peu au‑delà de mes finances actuelles. Cela dit, je n’avais pas spécialement envie d’être payé plus que ce que je recevais. Absolument tout, dans mon mode de vie, avait changé depuis l’époque où j’étais instructeur dans ma salle d’armes, alors comparer mes revenus n’avait pas grand sens. J’étais sûr d’être relativement bien payé.
Cependant, compte tenu de mon trajet jusqu’au QG de l’Ordre, je voulais, si possible, un logement dans le quartier central. Le quartier résidentiel de l’Est n’était sans doute pas mauvais, mais il était assez loin du QG. Quand je pensais à la commodité de vivre au centre, j’hésitais.
Par-dessus tout, il y avait une raison pour laquelle je n’avais pas encore pris mon propre logement : l’auberge était diablement confortable à vivre. Elle était relativement bon marché, proche du QG, et il y avait quantité de tavernes à deux pas.
C’était si confortable que j’hésitais à quitter le nid.
Vivre éternellement à l’auberge, ce n’était sans doute pas du meilleur effet, mais ce vieux bonhomme que j’étais n’avait pas grand‑chose à gagner à se soucier de son image. De toute façon, ce n’était pas quelque chose à trancher ici et maintenant. Mieux valait ramener mes pensées au sujet que Lucy voulait aborder.
— Très bien, alors, merci de me recevoir, dis‑je.
Lucy sourit.
— Mm‑hmm. Mets‑toi à l’aise.
Je franchis la porte et fus accueilli par un vaste hall d’entrée, bien aménagé. Le bâtiment était aussi grand dedans qu’il le paraissait dehors. Franchement, j’étais un peu envieux. Les maisons à Beaden n’étaient pas exactement exiguës, mais la capitale jouait dans une tout autre catégorie.
Alors que je continuais à écarquiller les yeux, une femme sortit d’une porte plus au fond.
— Maîtresse Lucy, bon retour.
— Ah, bonjour, Haley. Je suis rentrée.
Pour le dire simplement, Haley avait l’allure d’une femme de chambre douce et posée. Malgré les rides que les années avaient gravées sur son visage, elle conservait une élégance discrète, sans doute façonnée par une longue habitude du service. Ses cheveux sombres et brillants étaient soigneusement relevés en chignon, et une paire de lunettes à monture noire reposait sur son nez. Derrière les verres, ses yeux noirs et clairs reflétaient un calme parfaitement en harmonie avec son âge.
— Beryl, voici Haley Shaddy, dit Lucy. — Ma domestique.
— Euh… bonjours. Je suis Beryl.
Haley répondit avec des manières gracieuses.
— Enchantée de vous rencontrer. Je m’appelle Haley. J’ai beaucoup entendu parler de vous, Maître Beryl.
Elle paraissait de mon âge ou un peu plus âgée. Sans son uniforme de domestique, on aurait aisément pu la prendre pour une noble élégante. Tout ce qu’elle avait entendu de moi venait sûrement de Lucy. J’étais un peu curieux des détails, mais ce n’était pas le moment d’entrer dans ce sujet.
Je ne vis pas Mewi, même si j’étais à peu près sûr qu’elle se trouvait quelque part dans la maison.
— Maître Ibroy vous attend, dit Haley.
— Compris, répondit Lucy en hochant la tête. Nous arrivons tout de suite.
Maître Ibroy… Qui cela pouvait‑il être ?
Je n’avais jamais entendu ce nom. Bah, j’allais bientôt le découvrir.
— Beryl, par ici, dit Lucy en se mettant en marche. — Haley, pas de thé.
— Comme vous voudrez.
Lucy avançait chez elle d’un pas assuré. Était-il vraiment convenable de me contenter de la suivre ? Je n’en savais trop rien. Les usages de ce genre de visite m’échappaient quelque peu. Cela dit, puisqu’elle m’avait invité d’un simple « par ici », le plus naturel était sans doute de lui emboîter le pas. Quant à Haley, elle avait disparu par une autre porte après avoir reçu les instructions.
Je suivis donc Lucy à travers le hall d’entrée. Le couloir était bordé de sobres portes de bois, et elle me mena jusqu’à l’une d’elles en particulier. À en juger par l’endroit, ce n’était ni une salle de bains, ni une cuisine, ni rien de cet ordre-là. Tout portait à croire qu’il s’agissait d’un salon.
Lucy frappa et annonça sa venue :
— J’entre.
Puis elle ouvrit la porte et pénétra dans la pièce. Comme prévu, c’était un salon. Au centre de la vaste pièce se trouvaient une table et quatre chaises. Trois étaient inoccupées, mais quelqu’un occupait déjà l’une des chaises sur la gauche.
— Tu es en retard, Lucy, dit l’homme assis. — Je me suis lassé de t’attendre.
— Désolée pour ça, Ibroy, répondit‑elle.
L’homme nommé Ibroy était installé avec une nonchalance tranquille.
Il portait une robe qui lui tombait sous les genoux. Ses longs cheveux noirs, déjà striés de gris, étaient soigneusement entretenus, ce qui lui donnait une apparence soignée.
Il devait sans doute avoir plus d’années que moi.
Les rides marquées de son front et de ses joues en témoignaient assez. Pourtant, elles ne lui prêtaient rien d’intimidant.
Au contraire, il émanait de lui une certaine douceur.

Au premier coup d’œil, il m’inspira une bonne impression. Mais, parce que mon jugement avait été rapide, je ne pus m’empêcher de me tenir un peu sur mes gardes. Ce serait impoli de le traiter de louche, mais il y avait quelque chose derrière la surface de ce sourire doux. Qui plus est, il se montrait diablement familier avec Lucy. De toute évidence, ce n’était pas juste un vieux monsieur.
— C’est lui ? demanda Ibroy.
— Mm‑hmm. C’est Beryl, répondit Lucy. — Je garantis son niveau.
— Euh, enchanté. Je suis Beryl Gardenant.
Mon niveau ? Mauvais pressentiment.
Bref, je me présentai, puis pris la chaise à côté de Lucy. Notre disposition la plaçait à ma droite et Ibroy en face d’elle, de l’autre côté de la table. La chaise à côté de lui était vide.
Une fois assis, Ibroy prit la parole.
— Bien, je suis sûr que cette entrevue soudaine doit vous laisser perplexe. D’abord, permettez‑moi de me présenter.
Hmm, c’est lui qui prend la main ? Peu importe vraiment qui tient les rênes de la conversation. Je n’ai de toute façon pas mon mot à dire puisque je ne sais même pas le pourquoi du comment. N’empêche, pitié, pitié, ne me refilez pas un truc pénible.
J’allais découvrir qui était cet homme, mais je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il n’en sortirait rien de bon. Après tout, toute cette histoire impliquait Lucy.
— Ha ha ha, j’aimerais autant que vous ne soyez pas si méfiant, dit Ibroy avec un sourire.
Il avait peut‑être lu mes doutes sur mon visage. Pouvait‑on m’en vouloir ? On m’avait traîné ici sans explication pour rencontrer un homme mystérieux.
Il était naturel d’être un tant soit peu contrarié et soupçonneux.
Je n’étais pas un type assez vertueux pour accorder une confiance inconditionnelle à quelqu’un dès la première rencontre. Quoi qu’il en soit, maintenant que j’étais là, cela ne servait à rien de me plaindre. Je décidai au moins de l’écouter.
Ibroy s’éclaircit la gorge puis redressa un peu sa posture.
— Je suis Ibroy Howlman, prêtre de l’Église de Sphene.
Argh, un homme d’Église ? Ça va être une corvée. Je peux rentrer chez moi ?
Ibroy ricana.
— Ha ha. Vous détestez Dieu ?
— Aaah, non, pas vraiment…
Merde, mes émotions se voient sur ma tronche.
Je ne savais pas trop comment Ibroy avait interprété mon expression, mais je doutais qu’il y eût perçu une réaction positive à ses mots. J’étais quelqu’un de séculier, mais je ne méprisais en aucun cas les dévots. La religion faisait partie de la culture, et elle offrait un solide soutien moral aux gens. Mais pour moi, la notion du divin restait trop vague. Disons que je plaçais ma foi, dans la voie de l’épée.
— Beryl, tu connais l’Église de Sphene ? demanda Lucy.
— De nom, seulement.
Je connaissais les grands cultes, car cela faisait partie de la base de l’apprentissage. Et comme l’Église de Sphene faisait autorité dans le milieu, j’en avais pas mal entendu parler. J’ignorais les détails de la doctrine, mais c’était un monothéisme vouant un culte à Sphene. Cette pratique ne venait pas de Liberis, mais d’un pays voisin nommé la Sphenirvanie.
Liberis occupait une vaste portion du nord du continent de Galean et jouxtait deux autres pays. À son sud‑est se trouvait un petit État, la Sphenirvanie. C’était une théocratie qui propageait la parole de l’Église de Sphene, même si elle n’avait pas grand territoire ni l’influence nationale de Liberis.
Apparemment, la majorité des citoyens là‑bas étaient très pieux. J’y avais même une connaissance pratiquante, bien que je ne l’aie pas revue depuis un moment.
L’autre voisin de Liberis s’étendait au sud‑ouest, l’Empire de Salura Zaruk. Son territoire rivalisait en étendue avec celui de Liberis, mais environ la moitié n’était que désert. Comme son nom l’indiquait, Salura Zaruk était un empire, et il avait un passé de guerres contre Liberis. Toutefois, de nos jours, les choses semblaient relativement pacifiques entre les deux pays… même si j’ignorais les détails.
Au sud, il existait bien d’autres terres et royaumes, mais je n’en savais pas grand‑chose. Comme je n’allais sans doute jamais quitter Liberis de ma vie, je n’avais pas besoin de savoir.
Les aventuriers comme Surena devaient en connaître bien plus sur le continent. Je pourrais peut‑être lui demander plus tard.
Tandis que je ruminais tout ça, Ibroy s’exclama :
— Inutile d’être si sur vos gardes. Je ne suis pas ici pour vous convertir.
— J’espère bien…
Au moins, il avait été clair, car je ne voulais rien avoir à faire avec sa foi.
Je suppose que je vais le prendre au mot.
Je ne savais pas s’il était quelqu’un de bien ou non, mais il connaissait bien Lucy, donc il n’était sans doute pas si mauvais. Lui faire confiance, toutefois, c’était autre chose. Il s’était donné la peine d’organiser cette rencontre alors on n’était pas là pour bavarder gentiment. Et je ne pouvais pas rester planté là, l’esprit tranquille, sans savoir pourquoi il avait tenu à me voir.
Je ne pouvais pas non plus faire un scandale et partir en claquant la porte. Au fond, je n’avais pas d’autre choix que de l’écouter et puis Ibroy n’avait probablement pas de mauvaises intentions à mon égard.
— Tu te souviens de ce type, Crépuscule, qu’on a cueilli l’autre jour ? demanda Lucy. — On a un peu bataillé pour lui délier la langue, mais on a tiré de lui des informations inquiétantes.
Crépuscule était l’ordure qui avait berné Mewi. Lucy avait fait tomber son jugement sur lui en se déchainant. Je savais qu’il était actuellement retenu au sous‑sol de l’Ordre, où on l’avait interrogé.
Qu’est‑ce qu’ils lui avaient fait pour le faire parler ? Pas franchement envie de le savoir, et ce n’est pas la peine de demander. J’aime mieux ignorer ce monde‑là.
— Des informations inquiétantes ? répétai‑je. — Et ça a un rapport avec Monseigneur Ibroy, j’imagine ?
— Oui, c’est l’idée, confirma Lucy.
Pigé. Je ne voyais toujours pas le rapport entre un voleur de bas étage et l’Église de Sphene. Même si Crépuscule était un dévot, ils n’allaient pas dépêcher un prêtre pour régler l’affaire de sa capture. Je ne comprenais pas ce qui se tramait, mais ça sentait l’embrouille.
Épargnez‑moi ça…
Ibroy reprit la main, jugeant sans doute le moment propice pour s’expliquer.
— Commençons par vous parler de nous.
Bon, m’en dire plus sur l’Église ne m’avancera pas à grand‑chose, mais ça ne servirait à rien de le lui faire remarquer. Je décidai de l’écouter en silence.
— Je ne sais pas ce que vous savez, Beryl, mais nous autres, à l’Église de Sphene, croyons en un dieu unique, Sphene. Notre foi part du constat que Sphene accomplit des miracles.
— Des miracles ? demandai‑je, intrigué.
— De la sorcellerie qui soigne les blessures et fait repousser des membres perdus, précisa‑t‑il.
— Ibroy, tu es sûr de pouvoir dire ça ? coupa Lucy. — Appeler ça « sorcellerie », je veux dire.
Ibroy se mit à rire.
— Ha ha ! Disons que ça rend la chose plus compréhensible, non ? Je ne vais pas jusqu’à citer les Écritures à une non‑croyante.
Il semblait que leur divinité reposait sur quelqu’un qui avait utilisé la magie pour soigner les gens, sans que je sache si Sphene avait été une personne mortelle ou un dieu à proprement parler.
Des miracles, hein ?
Dans ce monde, on avait une myriade de mots pour la magie, et « miracle » n’était que l’un d’entre eux. À cet égard, l’art de l’épée était pareil. Il existait quantité de techniques et d’écoles.
— Donc l’Église de Sphene distingue la sorcellerie des miracles ? demandai‑je.
— Exactement, confirma Ibroy. — Pour ma part, je pense que c’est fondamentalement la même chose. Mais ne me demandez pas de dire ça devant des fidèles, ajouta‑t‑il en riant.
Je n’étais pas sûr que ce fût matière à plaisanter. Les Écritures étaient censées avoir une importance capitale pour ceux qui servaient Dieu. Ce prêtre était un homme autrement plus retors qu’on ne l’aurait cru.
— Il est une forme de magie dont je voudrais parler, ce que notre foi considère comme le plus grand miracle de Sphene, reprit Ibroy après une pause, et son ton changea un peu. — La capacité de ressusciter les morts.
Ça commence à sentir mauvais…
Mewi et Crépuscule avaient aussi fait allusion à la magie de résurrection, voilà sans doute ce qui les liait au prêtre.
Au sein de l’Église de Sphene, le miracle de résurrection se transmettait dans les récits depuis des temps immémoriaux. En soi, rien d’étrange. Les légendes sont ainsi faites, et les bretteurs aussi ont leur lot d’histoires invraisemblables. En revanche, essayer d’accomplir aujourd’hui quelque chose d’aussi irréaliste posait problème. Une légende est une légende parce qu’elle ne se reproduit pas.
— Pour être sûr, est‑ce que ce miracle a déjà… commençai‑je.
Ibroy me coupa.
— Cela n’a jamais été reproduit, et ne le sera pas. La résurrection par la magie n’est qu’une légende, rien de plus. C’est mon avis sur la question.
— Je m’en doutais.
La vie serait simple s’il était possible de ramener les morts. Mais si Ibroy en parlait, c’est que c’était bel et bien décrit dans les Écritures de l’Église de Sphene. Autrement dit, un bon nombre de fidèles croyaient à la magie de résurrection.
— Pff, c’est clairement exagéré, grommela Lucy.
— Lucy, je ne te dis pas d’avoir la foi, mais choisis le moment et l’endroit pour dire ce genre de choses, dit Ibroy.
Ces deux‑là semblaient assez proches. À tous les coups, ils se connaissaient depuis longtemps. Quoi qu’il en soit, on n’était toujours pas venus au fait.
— Je comprends que l’Église de Sphene parle de tout ça dans ses Écritures, dis‑je. — En revanche, je ne vois pas pourquoi vous avez fait appeler moi.
Ibroy n’était certainement pas venu ici pour papoter des Écritures. En tant que prêtre de l’Église de Sphene, il n’avait pas tant de temps libre. Il s’était déplacé jusqu’ici et avait demandé une entrevue avec moi, parmi toutes les personnes possibles.
Il n’avait pas fait tout ça juste pour faire du prosélytisme.
— On a identifié le fournisseur de Crépuscule, expliqua Lucy d’un ton bien plus grave qu’auparavant. — Reveos Sarleon, un évêque de l’Église de Sphene.
Encore un homme d’Église, et évêque, en plus. Même en prenant l’information telle quelle, je ne voyais pas où j’entrais là‑dedans.
— Autant aller droit au but, dit Ibroy. J’aimerais vous engager pour le capturer.
— A…Attendez une minute. Pourquoi moi ?
Rien n’avait le moindre sens. Le coupable qui avait approvisionné Crépuscule en artefacts magiques était un évêque de l’Église de Sphene. Ça, je pouvais l’entendre. Mais pourquoi m’engager, moi, pour le capturer ? On avait l’impression qu’il manquait des morceaux à la conversation. Si Lucy s’en chargeait, l’affaire serait bouclée en un instant, non ? Pourquoi en parler à un vieux type comme moi ?
— Vous êtes notre seul choix, expliqua Ibroy. — Il faut bien sauver les apparences.
D’accord, ça peut faire sens.
L’Ordre de Liberion doit aussi maintenir une image. Ces organisations existaient par l’appui des gens, elles devaient donc soigner leur réputation. Reste que je ne voyais toujours pas pourquoi on m’avait choisi.
— Raison numéro un, je ne peux pas bouger, dit Lucy en soupirant. — La Brigade magique ne peut pas se mêler aux affaires de l’Église de Sphene.
— Ça, je le comprends.
La Brigade magique était l’un des atouts maîtres du royaume de Liberis, à l’égal de l’Ordre de Liberion. Si la Grande Sorcière se mettait à chercher des noises à l’Église de Sphene, ça finirait en scandale. L’Église de Sphene était la religion d’État de Sphenirvanie, donc la moindre friction risquait de dégénérer en incident diplomatique.
— Allucia ne peut pas bouger non plus, poursuivit Lucy. — L’Ordre est en train de préparer la convocation de Reveos comme témoin clé.
— Hmm… Ça ne réglerait pas l’affaire ?
Je pouvais comprendre que des preuves arrachées sous la torture à Crépuscule ne suffisent pas. D’où l’idée d’obtenir plutôt un témoignage de sa part que de se contenter de l’arrêter. Cependant, en un sens, faire comparaître ce Reveos réglerait les choses.
— L’évêque Reveos est citoyen de Sphenirvanie, dit Ibroy. — S’il a quoi que ce soit à se reprocher, il lui sera très facile de prendre la fuite.
Ah, donc Reveos n’était pas de Liberis. Il était probablement ici pour l’évangélisation en tant qu’évêque de l’Église de Sphene.
— M. Ibroy, dis‑je, — votre parole ne pourrait‑elle pas aider à régler ce problème ?
C’était ma façon de dire : « Vous ne pouvez pas vous en charger vous‑même ? » Même si le gang de Crépuscule était impliqué, cette affaire relevait fondamentalement d’une querelle interne à l’Église de Sphene. Ne pouvaient‑ils pas la régler entre eux ? Pourquoi fallait‑il que je m’en mêle ?
— Je ne suis qu’un prêtre, répondit Ibroy avec amertume. — Sans preuves matérielles, retenir un évêque sera extrêmement difficile. Et puis, on ne peut pas rameuter le Saint Ordre de Sphenirvanie. Les mobiliser au‑delà de la frontière exigerait un prétexte solide et, surtout, prendrait trop de temps.
— Le Saint Ordre
J’avais déjà entendu parler du Saint Ordre. C’était en somme l’équivalent de l’Ordre de Liberion, à ceci près que, la Sphenirvanie étant un État religieux, ses forces armées relevaient naturellement de l’autorité de l’Église. Le Saint Ordre en représentait l’organisation la plus éminente, même si je n’en savais guère davantage.
Je n’avais pas d’info sur leur force, mais il fallait les prendre au sérieux. Un État religieux restait un État à part entière. La Sphenirvanie contrôlait moins de territoire que Liberis et n’exerçait pas une grande influence sur le plan international, mais cela ne signifiait pas pour autant qu’il fallait la sous-estimer. Gouverner un pays, c’était administrer une foule innombrable de gens et répondre à des attentes maintes et maintes fois. En tant que force militaire opérationnelle, le Saint Ordre ne pouvait donc pas se réduire à une simple institution de façade.
Pour ma part, je n’avais certainement aucune envie de m’en faire un ennemi.
— Crépuscule et Reveos travaillaient en vertu d’un certain contrat, poursuivit Lucy. — En échange du détournement d’artéfacts magiques depuis l’Église, Crépuscule devait lui fournir deux choses : des personnes ayant des dispositions pour la magie, et des personnes qui semblaient pouvoir servir après leur mort.
Je restai sans voix. L’accord entre Crépuscule et Reveos était manifestement illégal. Impossible de rendre cela public. Si ça s’ébruitait, l’Église de Sphene, voire la nation de Sphenirvanie elle-même, essuierait de lourdes critiques.
— Je peux deviner leur objectif, ajouta Lucy. — Très probablement… ils veulent reproduire le miracle de Sphene.
Le plus grand miracle consigné dans la légende de Sphene était la résurrection des morts. Ce prélat était sans doute un croyant d’un zèle extrême, mais était-il vraiment admissible de déclencher toute cette affaire au seul motif de sa dévotion ?
— D…Dans ce cas, vous pouvez faire une demande à la Guilde des Aventuriers non ? protestai-je. — Ils ne sont affiliés à aucun pays.
— Beryl, désirez-vous exposer les affaires privées de la Sphenir’ à une organisation gigantesque qui s’étend sur le monde entier ? rétorqua Ibroy. — Cela irait bien trop loin.
Donc, pas question de recourir aux aventuriers. Il n’avait pas tort. Adresser une requête à la Guilde des Aventuriers impliquait évidemment de leur fournir les détails. Et les membres de la guilde n’étaient pas des idiots, ces éléments suffiraient pour remonter à la vérité, et cela risquait d’exposer la honte de la Sphenirvanie au monde entier.
— Je ne souhaite pas fermer les yeux sur le mal qui se trame au sein de l’Église, dit Ibroy. — Nous n’avons pas de preuve définitive, mais je doute que ce Crépuscule ait sorti le nom de l’Évêque Reveos au hasard.
C’était vrai. Qu’un petit voleur mentionne un évêque, c’était louche. Normalement, on n’imaginait pas ces deux milieux se croiser. Crépuscule n’aurait pas lâché le nom de Reveos sans un lien quelconque.
— Reveos n’est pas considéré comme un suspect pour l’instant, dit Lucy. — Mais il est potentiellement impliqué. Il n’y a toutefois aucune preuve solide, donc l’Ordre ne peut pas prendre une position ferme. Au mieux, elle peut le convoquer. Cependant, s’il s’échappe tant que tout reste flou, la vérité demeurera enfouie dans les ténèbres.
Il y avait dans sa voix une pointe d’irritation inhabituelle. Elle était clairement en colère. Lucy traitait la magie avec plus de sincérité que jamais. Même s’il existait une légende, elle ne pouvait pas pardonner qu’on déforme les voies de la magie, qu’on les rende inhumaines. Personnellement, j’adhérais à son idéologie, même si ce n’était pas sans réserve.
Même si une partie de mes hésitations s’était dissipée, il subsistait un problème qu’on ne pouvait pas ignorer à propos de la demande d’Ibroy.
— Je suis… en fait, instructeur extraordinaire pour l’Ordre de Liberion, lui dis-je.
Oui, mon titre était le problème. À supposer, pour les besoins de l’argument, que je ne sois encore rien de plus qu’un instructeur d’un trou paumé, dans ce cas, oui, je n’aurais eu aucun conflit d’intérêts vis-à-vis de sa demande.
Mais ce n’était plus le cas. Même si je n’avais pas enseigné bien longtemps aux chevaliers, je travaillais désormais pour l’Ordre de Liberion. J’avais obtenu ce titre grâce à la faveur d’Allucia avec une lettre de nomination du roi lui-même. Je ne pouvais donc guère prétendre être un simple citoyen. Et si l’Ordre s’apprêtait à convoquer cet évêque en tant que témoin clé, cela signifiait qu’ils agissaient par les voies officielles. Que leur instructeur extraordinaire ignore ces voies sans prévenir serait assurément malvenu.
— Tu n’as pas été adoubé, pas vrai ? dit Lucy. — Un instructeur n’est encore qu’un employé. D’ailleurs, en dehors des chevaliers, presque personne ne te reconnaît comme l’instructeur extraordinaire de l’Ordre.
— T…Tu vas vraiment trop loin…
J’avais l’impression qu’on alignait là des arguties bien commodes. C’était vrai, même si cela frôlait la déformation des faits. Je n’avais pas été adoubé par le roi, donc je n’appartenais pas à l’Ordre et je n’avais prêté aucun serment d’allégeance. Elle avait tordu la vérité pour parvenir à la conclusion qui l’arrangeait. En fin de compte, je n’arrivais pas à accepter que cette affaire me concerne.
— Allucia est au courant ? demandai-je.
— Bien sûr, répondit Lucy. — Ce plan a été établi en tenant compte de cela.
Mon dernier rayon d’espoir… s’éteignit. Crépuscule était détenu dans les locaux de l’Ordre, il aurait été étrange qu’Allucia ignore ces détails. Ils avaient déjà obtenu son aval pour cette requête.
— Nous ne vous demandons pas de foncer là-dedans pour l’arrêter, dit Ibroy. — À vrai dire, il serait plus exact de dire que nous voulons que vous le capturiez s’il tente de s’échapper. L’idéal serait que l’Évêque Reveos vienne docilement donner son témoignage.
Euh… on dirait que tout part du principe que je vais accepter, hein ? Sauf que je n’ai en aucun cas montré une quelconque approbation.
Sérieusement, depuis que je suis arrivé à Baltrain, on me jette sans cesse dans des embrouilles sans me demander si j’ai envie d’y mettre le nez.
Bref, cette requête avait meilleure allure vu qu’elle n’impliquait pas d’attaquer une église. On me demandait juste de faire de la surveillance.
— Tu pourrais donner un coup de main ? demanda Lucy. — Pense à le faire pour Mewi.
— C’est assez bas de sortir son nom maintenant, grognai-je.
Nous avions sauvé une gamine, et maintenant c’était aux adultes de mettre de l’ordre. Et franchement, invoquer Mewi était un argument plutôt convaincant. J’avais du mal à me défiler si mon absence risquait de lui nuire d’une façon ou d’une autre. Il importait de trancher toutes les angoisses qui pesaient sur son avenir, y compris celles liées à sa sœur, pour qu’elle puisse avancer sur la bonne voie.
— Au fait, Mewi est-elle au courant de tout ça ? demandai-je.
— Non, répondit Lucy. — Cela ne servirait à rien de le lui dire maintenant.
— Je suppose…
Il n’y avait rien à gagner à aller la voir pour lui dire : « Ta sœur a été vendue à un évêque corrompu. »
— Vos efforts seront dûment récompensés, dit Ibroy. — Alors, Beryl, pouvons-nous vous confier cette affaire ?
Hmm, que faire ? La récompense ne m’intéressait pas vraiment. Ce qui m’inquiétait, c’était plutôt l’avenir de Mewi. Même si nous avions arrêté Crépuscule et quelques-uns de ses sbires, elle avait fait partie de cette organisation. Si nous ne remontions pas à la racine, cette inquiétude planerait sur elle pour toujours.
— Haaah…
J’avais beau tourner ça dans tous les sens, cette proposition dépassait mes capacités, mais ce n’était pas une raison pour rester les bras croisés. Je ne voyais personne d’autre à qui ils pouvaient s’adresser non plus, d’autant qu’il serait néfaste de répandre ces informations.
Merde. J’étais bloqué de tous les côtés.
J’étais aussi un peu soucieux à l’idée de refuser une demande à ces deux grandes figures. Je savais qu’ils ne me feraient pas de mal. Cependant, si j’étais vraiment le seul sur qui ils pouvaient compter, ce problème ne se réglerait pas. Il n’y avait aucun moyen de régler ça proprement. Quelque chose finirait forcément par déraper, ou la vérité s’évanouirait dans les ténèbres avant qu’il ne se passe quoi que ce soit.
Et malgré tout, ce qui me gênait le plus, c’était…
— Je ne pense pas qu’on puisse ignorer l’impact d’une action de ma seule initiative.
Quelqu’un d’ignorant de cette requête pourrait dire qu’un vieux égocentrique grisé par sa série de victoires avait capturé l’évêque de son propre chef. Cela sèmerait immanquablement des dégâts inutiles, je voulais éviter ça. En outre, pour agir en dehors de l’Ordre, il me fallait une cause valable. Je ne privilégiais pas mon confort personnel, mais j’avais le sentiment de manquer de motif.
— Ah, oui. L’Ordre de Liberion va convoquer l’Évêque Reveos pour qu’il témoigne, tandis que vous, vous aurez reçu une demande officielle de l’Église de Sphene, expliqua Ibroy. — Je pense que cela devrait tout régler.
— Je veux obtenir des preuves solides, enchaîna Lucy. — À cette fin, nous ne pouvons absolument pas laisser Reveos s’échapper. Je ne veux pas lui laisser le confort de gagner du temps.
J’étais à peu près certain que cela ne réglait rien. Ma solide absence d’imagination trouvait toute cette situation largement irrationnelle, et je ne pensais pas être, à la base, le choix de personnel approprié.
C’était insensé. Ils misaient leurs jetons sur le mauvais cheval. J’avais sérieusement envie de rentrer et de faire comme si je n’avais rien entendu. Pourtant, tout avait commencé parce que j’avais décidé d’aider Mewi sans réfléchir. C’était ma responsabilité d’adulte d’aller jusqu’au bout.
— Haaah… Très bien. Je ferai ce que je peux, concédai-je.
— Vraiment ?! s’exclama Ibroy. — Vous nous sauvez la mise. Merci.
Comme il l’avait dit, si Reveos venait tranquillement témoigner, tout serait réglé et cette requête se terminerait sans histoire. Je devais tout miser sur cet aboutissement. Mais je ne devais pas oublier qu’ils m’avaient apporté cette requête parce qu’ils n’avaient guère d’espoir qu’il obtempère.
— Vous pouvez considérer ceci comme une demande formelle de l’Église, ajouta Ibroy. — Dans le cas peu probable où quelque chose arriverait, Lucy et moi nous porterons garants pour vous.
— En effet, acquiesça Lucy. — Je ne peux pas contribuer personnellement à cela, mais de ce côté-là, tu peux être rassuré.
— Oh, je vois…
C’était déjà ça. Mais c’était censé me tranquilliser ?
— Alors ? Concrètement, qu’est-ce que je dois faire ? demandai-je.
Puisque j’avais accepté, inutile d’éterniser. Je voulais qu’ils me disent vite ce que j’aurais à faire, puis rentrer à l’auberge et dormir.
— L’Ordre prévoit de le convoquer après-demain, expliqua Lucy. — Vu le calendrier… tu agis cette nuit.
— C…Cette nuit ?!
C’était une opération éclair complètement folle.
— C’est entre tes mains, Beryl, dit Ibroy.
— D…D’accord…
Bordel. Bon tant pis. C’est comme ça…
— Sur ce, je vais prendre congé, dit Ibroy en se levant de sa chaise.
Donc, il n’avait pas besoin de me briefer sur les détails ? Ou il laissait tout à Lucy ? Je n’avais encore reçu aucune information.
— Je suppose que je n’ai pas besoin de te raccompagner, répondit Lucy. — À plus tard, Ibroy.
— Hahaha, tu n’as pas changé, répondit gaiement Ibroy.
Puis il se tourna vers moi.
— À plus tard, Beryl. C’est entre vos mains.
— Ouais, ouais…
Entre mes mains, hein ? Bon, maintenant que j’ai accepté, je ferai ce que je peux… mais on ne m’a toujours pas dit exactement à quoi je vais me frotter. Dites-moi qu’ils ne comptent pas sur moi pour y aller seul j’espère ?
— Oh, Maître Ibroy. Vous partez ?
— Aaah, Haley. Pardonne-moi.
Ibroy était tombé sur Haley en sortant. Peut-être que Lucy avait décidé de ne pas le raccompagner parce qu’elle savait que sa domestique attendait juste derrière la porte. Je pensais quand même qu’elle devrait montrer un minimum de savoir-vivre et l’escorter jusqu’à l’entrée, mais nous n’en avions pas tout à fait fini ici.
— Alors ? Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? demandai-je de nouveau en reportant mon attention sur la pièce.
— Mmm. Je vais t’expliquer.
Lucy se leva de son siège et prit un mince ouvrage sur l’étagère contre le mur. À ce que j’aperçus en la voyant feuilleter, c’était une carte de Baltrain.
— Reveos se trouve d’ordinaire dans l’église du quartier nord, expliqua-t-elle en pointant la carte. — C’est là que nous voulons que tu fasses le guet.
— Hmm… Tu dis ça, mais je ne connais pas bien les lieux, là-haut.
Le quartier nord, c’était là où se trouvait le palais royal de Liberis. Depuis que j’avais emménagé à Baltrain, je n’étais pas allé dans le quartier nord du tout. Je n’avais mis les pieds qu’aux quartiers central et ouest. Franchement, je n’en avais jamais eu l’utilité. Avec ce que je savais de la ville, qu’on me montre un point sur une carte ne me suffisait pas.
— Si tu prends un fiacre pour le quartier nord, l’église sera juste là, dit Lucy. — C’est aussi à distance de marche de chez moi. Vu l’heure, les deux options conviennent, mais…
— Je crains de me perdre, alors je prendrai le fiacre.
Les fiacres qui desservaient Baltrain circulaient relativement tard dans la nuit. Beaucoup d’habitants travaillaient dans les quartiers central, ouest et sud, mais vivaient dans l’est. C’était pourquoi les fiacres restaient encore chargés bien après le coucher du soleil.
Pour ma part, je logeais dans une auberge du quartier central, et mes allées et venues principales se faisaient jusqu’au QG de l’Ordre, qui se trouvait aussi dans le central. Malgré la grande ville, mon rayon d’action restait ridiculement réduit. Je m’habituais à Baltrain en soi, mais ma dernière visite au quartier nord datait de bien, bien avant mon installation.
— L’église de Sphene est située près de l’arrêt de fiacre, expliqua Lucy. — Tu devrais pouvoir la voir en descendant.
— Espérons.
Ce serait idiot d’accepter cette requête pour me perdre en route. Lucy avait dit qu’elle se remarquait, je n’avais plus qu’à prier pour que ce soit vrai.
— Je ne serais pas contre quelqu’un pour me guider, ajoutai-je.
— J’adorerais, mais…
Oui. Ni la Brigade magique ni l’Ordre ne pouvaient bouger. Il fallait que j’agisse seul.
Lucy soupira, puis reprit :
— À en juger par le contrat entre Reveos et Crépuscule, beaucoup de gens seraient gênés que cela éclate au grand jour. S’ils s’apprêtent tous à se retirer du pays, il est peu probable qu’il bouge seul.
— Hmm…
Reveos était soupçonné de trafic et d’expérimentations humaines. Cependant, d’après ce que Lucy venait de dire, il ne cherchait pas le miracle seul. Il ne le pouvait sans doute pas, pas sans que quelqu’un s’en aperçoive. Il devait donc avoir des complices, ou au minimum un certain nombre de notables partageant son idéologie. J’aurais dû demander tant qu’Ibroy était là. Si cela devait finir en affrontement, je voulais connaître l’ampleur de ce que je m’apprêtais à affronter.
— J’imagine que le combat sera inévitable en fait, dis-je.
— S’il tente de s’enfuir cette nuit, ou s’il cherche à forcer la main, c’est tout à fait possible, confirma Lucy. — Bon, avec ta force, ce ne sera pas un problème.
— J’en doute…
Tout cela ne sentait que les emmerdes, à mes yeux. Aucune difficulté contre une bande de voleurs, mais si je devais me frotter à des types aussi solides que des chevaliers, ce ne serait plus la même affaire. Et si leur influence et leurs forces restaient une inconnue, ça pouvait devenir très corsé.
— Que se passe-t-il si je le laisse filer ? demandai-je.
— Je n’ai pas très envie d’y penser…, murmura Lucy. — Cela se transformerait probablement en vive querelle entre Liberis et la Sphenirvanie.
Le royaume de Liberis ne pouvait pas écarter la possibilité que l’Église de Sphene couvre les méfaits de l’évêque. Après tout, la Sphenirvanie ne pouvait pas se laisser critiquer sur les paroles d’un petit voleur, pas sans preuves solides. C’était sans doute ainsi que tourneraient les choses.
Je ne connaissais pas grand-chose aux affaires des autres pays, mais si quelqu’un se mettait soudain à les blâmer, ils n’allaient pas acquiescer docilement. D’où l’intérêt d’appréhender l’évêque. Sauf que nous avions bien trop peu de pièces pour bouger.
— Ne t’en fais pas, ce n’est qu’une surveillance, m’assura Lucy. — S’il se présente sagement pour être entendu, il ne se passera rien.
— On ne peut qu’espérer…
Elle faisait l’optimiste, mais elle et Ibroy avaient jugé cette issue improbable. C’était pour cela qu’ils m’avaient apporté cette demande. Je priais pour m’inquiéter pour rien, mais le monde était plein de mauvaises personnes.
— Ce n’est que ma conjecture, mais la magie de résurrection, ça n’existe pas, dit Lucy.
— Hm ? Tu l’as déjà dit.
— Cependant, Reveos la recherche sans relâche. Traiter des cadavres exige du temps et de la main-d’œuvre, et ils ne disparaissent pas comme ça. Alors, où sont donc les corps qu’il a sacrifiés à sa cause ?
Pitié, arrête. Je n’ai vraiment pas envie d’entendre ça.
S’il testait la résurrection, il lui fallait des cadavres, évidemment. C’était pourquoi Crépuscule envoyait à Reveos des profils précis, des gens dont la disparition ne serait pas remarquée. Ces personnes étaient-elles mortes ou vivantes, à ce stade ? Rien n’était clair. La vérité verrait sans doute le jour si ses méfaits étaient mis à nu, mais pour l’heure, elle restait dans l’ombre.
— J’ai un mauvais pressentiment, dit Lucy. — Alors j’aimerais que tu t’assures qu’il soit capturé.
— Entendu. Je ferai ce que je peux.
Les mauvais pressentiments tombaient généralement juste. Sans que j’aie le moindre fondement pour l’affirmer. Mieux valait toutefois que tout se règle avant que je tombe sur Reveos, car lui et moi allions inévitablement nous affronter.
Je portai machinalement la main à mon fourreau, tout en priant de ne pas avoir à brandir mon épée contre un adversaire humain. Après tout, je ne voulais tuer personne.
— Bon, il est temps d’y aller, dis-je.
— Mm. Prudence.
Je jetai un coup d’œil par la fenêtre. Dehors, la nuit tombait déjà. Si Reveos devait bouger, ce serait pour ce soir. Et si j’arrivais en retard et le manquais tandis qu’il s’enfuyait dans la nuit, tout cela n’aurait plus aucun sens. Cette tâche ne m’enthousiasmait guère, mais c’était une requête formelle d’Ibroy . Je ne pouvais pas la bâcler.
— Désolée pour ça, marmonna Lucy alors que je quittais le salon.
— Je comprends pourquoi la Brigade magique ne peut pas bouger. Mais, bon, je vois aussi que j’ai tiré la courte paille.
Même si je n’avais jamais rencontré Lucy, cela serait probablement tombé dans l’escarcelle de quelqu’un d’autre et se serait réglé sans que j’en sache rien. Ou pas. Si Mewi et moi ne nous étions jamais rencontrés, on n’en serait jamais arrivé là. À remonter le fil, tout cela était la faute d’Allucia, qui m’avait recommandé comme instructeur extraordinaire.
Sans son intervention, j’enseignerais encore l’art de l’épée à des enfants à Beaden, l’esprit en paix. Plus j’y pensais, plus ce caprice du destin me semblait étrange. Cette responsabilité était bien trop lourde pour un vieux bonhomme dans la quarantaine. Pourtant, je n’étais pas du genre à ignorer une promesse une fois donnée.
— Ibroy l’a déjà dit, mais tu seras rémunéré comme il se doit, dit Lucy. — Je compte sur toi.
— Ha ha. Je ne me fais pas d’illusions de ce côté-là.
Sur ces mots, je quittai la maison de Lucy. D’abord, il fallait atteindre ma destination.
Elle avait mentionné que c’était à distance de marche, mais je ne connaissais pas le chemin exact et la visibilité était mauvaise. Je décidai sagement de prendre un fiacre.
— Ah, merde.
Où est l’arrêt le plus proche, au fait ? Je n’arrivais pas à croire que j’aie oublié de demander à Lucy quelque chose d’aussi important.
Pris de panique, je revins en hâte chez elle.
Lucy m’ouvrit la porte, un air interloqué au visage.
— Hm ? Qu’est-ce qu’il y a, Beryl ?
— Euh. Je ne sais pas où est l’arrêt…, expliquai-je, un peu embarrassé.
— Ah oui ? C’est…
Apparemment, c’était tout droit au bout de la rue. Comme je ne connaissais pas le quartier, je m’étais inquiété de devoir emprunter un dédale de ruelles. Honnêtement, je n’avais pas le temps pour me perdre.
Je lui fis un signe de tête.
— Merci, ça m’aide. Bon, pour de vrai cette fois, j’y vais.
— Mmhm. Je te laisse gérer.
Au moment où je disais à Lucy au revoir une seconde fois et m’apprêtais à partir…
— Ah.
Je tombai sur l’invitée des lieux, Mewi. À ses côtés se tenait une jeune servante vêtue de la même tenue qu’Haley.
— Mewi, dis-je. — Je ne t’ai pas vue. Tu étais sortie ?
— Ouais…, répondit-elle sèchement.
Cela dit, ses piques avaient presque disparu. Je ne sentis ni répulsion ni malaise dans sa voix. C’était très bien.
— Oh, Mewi, lança Lucy depuis la porte. — Tu as tout acheté ?
— Ouais…, fit-elle encore.
Mewi tendit le sac qu’elle tenait de la main gauche. Elle était manifestement partie faire des achats. Cette scène me donna l’impression d’avoir vraiment une enfant… même si je ne pensais pas que Lucy puisse jouer le rôle de la mère. La servante qui accompagnait Mewi s’inclina puis disparut dans le vestibule. Il s’avérait que Lucy avait ici plus de domestiques que je le croyais. Elle menait décidément une belle vie.
Dehors, il faisait déjà sombre. L’expression de Mewi était impénétrable. Ajoutée à son mutisme du moment, je n’étais pas en mesure de cerner son état d’esprit. Je me décidai donc à ouvrir la conversation en la félicitant.
— Les courses, hein ? Bon travail.
— Tais-toi… grommela-t-elle. — N’importe qui peut faire ça.
Mmh, est-ce que je m’y prenais mal ? Il me semblait qu’on était censé féliciter les gamins quand ils faisaient de leur mieux aux corvées.
— Qu’est-ce que tu fous là, le vieux ? demanda-t-elle.
— Aaah, euh… Je devais discuter vite fait.
Je décidai de feindre l’ignorance. Lucy n’avait encore rien dit à Mewi. Mieux valait que j’évite le sujet, moi aussi.
— Je vois.
Mewi n’insista pas. Quelques secondes de silence planèrent entre nous alors que nous restions sur le pas de la porte.
— Quoi qu’il en soit, je suis content de te voir mener une bonne vie, dis-je au bout d’un moment. — On parle de Lucy. Je m’étais dit que tu serais devenu son larbin ou quelque chose du genre.
— Hé, quelle image tu as de moi, au juste ? protesta Lucy derrière moi.
Très franchement, Mewi avait bien meilleure mine qu’autrefois. Ses vêtements n’étaient plus usés comme avant et, sans avoir rien de voyant, ils étaient manifestement propres. La pénombre ne me permettait pas d’en juger avec certitude, mais sa peau comme ses cheveux paraissaient eux aussi plus soignés. C’était bien la preuve qu’elle mangeait à sa faim et dormait convenablement, et cela montrait que Lucy veillait sur elle comme il le fallait.
Je n’étais pas le père de Mewi, bien sûr, mais le constater me soulagea malgré tout. Si je m’étais permis quelques plaisanteries légères, elles venaient d’une inquiétude bien réelle, même si je m’efforçais de ne pas trop la laisser transparaître.
— Pourquoi ? demanda Mewi en nous regardant, Lucy et moi, parler.
Je tournai les yeux vers elle.
— Hm ?
— Pourquoi est‑ce que vous… êtes tous gentils avec moi ? marmonna‑t‑elle, de manière maladroite.
Elle n’avait pas l’air mécontente, plutôt perdue.
— Hmm…
Je ne savais pas trop quoi répondre. Je me grattai la tête et me tournai vers Lucy. Elle aussi semblait un peu hésiter.
— Il est naturel pour un adulte de s’occuper d’un enfant, répondit Lucy, finalement.
— Bien d’accord, ajoutai‑je. — Un adulte normal tend la main… ne serait‑ce qu’à ceux qu’il a à portée.
Lucy et moi en arrivions à la même réponse, et c’était mon avis honnête. Certes, Mewi avait trempé dans des histoires louches. On ne pouvait pas justifier ces actes même si elle les avait commis pour survivre. Si l’on se mettait à tout rationaliser ainsi, alors à peu près tous les criminels du monde deviendraient innocents pour circonstances atténuantes.
Toutefois, pour le meilleur et pour le pire, Mewi avait échappé à ce milieu, et ses crimes n’étaient pas bien graves à la base. Vu son âge, si elle montrait des signes de remords, il convenait d’en rester à un sévère avertissement.
— Je… Je n’ai jamais eu d’adultes comme ça dans ma vie ! cria Mewi en s’arrachant la voix. — Je… je me contentais… de voler aux autres, en ne pensant qu’à vivre un jour de plus ! Je t’ai rencontré parce que tu avais l’air d’une cible facile ! Et puis toi, tu m’as donné de l’argent et hébergé ! Pourquoi ? Pourquoi…?
Sa perplexité tourna à des cris qui résonnèrent tout autour. J’étais certain qu’elle était plutôt futée, malgré son manque d’instruction. Elle avait beaucoup réfléchi à ses larcins. On imaginait aisément les adultes sans valeur qui l’avaient entourée quand c’était tout ce qu’elle connaissait. Les canailles de la planque de voleurs correspondaient, en fait, parfaitement à ce profil.
Elle devait être perdue. Je ne savais pas exactement comment on la traitait à présent, mais à en juger par ce que je voyais, Lucy n’était pas cruelle. C’était de quoi se réjouir, mais Mewi n’arrivait pas à l’encaisser.
Il fallait d’abord affronter correctement le problème qui lui rongeait le cœur. Cependant, Lucy semblait plus indiquée pour endosser cette responsabilité. Je lui lançai un coup d’œil, rapide, mais elle se contentait de rester en retrait et de regarder.
Hein… ? Après tout ce qu’elle me fait subir, ce n’est pas un peu injuste ? J’ai l’impression d’être utilisé quand ça l’arrange. Je comprends qu’ils ne disent rien à Mewi de leurs soupçons au sujet de Crépuscule et de Reveos, cela dit. Bah. Au fond, c’est moi qui ai lancé tout ça. Celui qui a créé l’occasion de sortir Mewi de ce bourbier.
— Mewi, tu es une enfant, dis‑je avec le plus de douceur possible.
Je tenais à éviter de la braquer davantage. Cela me rappela certains souvenirs, ceux des fois où je devais remettre à leur place des élèves un peu trop turbulents. Une salle d’armes reste un lieu où l’on enseigne l’épée, et elle voit donc passer son lot de garnements.
Mais le cas de Mewi n’avait rien d’ordinaire. Je ne pouvais pas la considérer comme une simple gamine difficile.
— Les enfants n’ont pas à se tourmenter avec les choses compliquées, continuai‑je. — Il est important de ne pas cesser de réfléchir entièrement… mais tu peux déjà commencer par souffler un peu et te détendre dans le cadre qu’on t’offre.
— Ce sont juste… de jolies paroles pour embobiner les enfants !
— Non. C’est la vérité, assénai‑je, sec. — Les enfants sont l’avenir que les adultes doivent protéger.
Tous les enfants ont la même valeur.
— Il n’y a ici aucun adulte qui cherche à te duper ou à te manipuler. Je te l’ai déjà dit, non ? C’est aux adultes de régler les choses. C’est leur responsabilité.
— Tu me dis de simplement profiter de la situation ?
— Hm ? Oui. Exactement. Ça te pose un problème ?
Pour son âge, Mewi gardait encore les yeux tournés vers l’avenir… ou peut-être s’y était-elle simplement résignée. C’était du moins l’impression qu’elle me donnait. Vu le milieu dans lequel elle avait grandi jusque-là, sa façon de voir les choses n’avait rien d’étonnant. Mais il fallait corriger cela.
Les enfants sont faits pour pouvoir s’appuyer sur les adultes. C’est à nous de les soutenir. Si nous assumons ce rôle, ils grandissent en corps comme en esprit, apprennent peu à peu à juger sainement les choses et finissent, à travers leurs propres expériences, par comprendre les rouages du monde.
Veiller sur eux, c’est le devoir d’un parent, d’un instructeur, d’un aîné, ou de n’importe quel adulte digne de ce nom. Mewi, pourtant, n’avait jamais été dans une situation où elle aurait pu bénéficier d’un tel appui. Sa sœur avait sans doute été la seule à tenir cette place. À voir son âge et la manière dont elle avait été élevée parmi des voleurs, si elle en était venue à se percevoir ainsi, c’était peut-être l’influence de sa sœur.
Cette dernière avait sans doute été une grande sœur admirable, trop admirable, même, pour vivre dans les bas-fonds. Mais c’était précisément pour cela que ce monde l’avait engloutie, sans lui laisser la possibilité de protéger sa cadette jusqu’au bout.
— Est‑ce que… Est‑ce que c’est vraiment convenable ? demanda Mewi.
— Oui, Mewi, confirmai‑je. — Tu as un avenir. Tu as devant toi une vie bien plus longue et plus lumineuse que des types dans mon genre.
À l’opposé du vieux que j’étais, sur le déclin, Mewi était encore capable de tant de choses. Elle avait tout le temps d’ajuster sa trajectoire. Et c’était précisément pour cela que je devais assumer de la relever. Il était difficile de balayer toutes ses méfiances ici et maintenant. Il valait donc mieux lui laisser le temps de s’habituer à son nouveau cadre.
— Eh bien, dis‑je, — si tu refuses toujours d’accepter notre aide sans rien donner en retour, alors quand tu seras devenue une adulte splendide, paie un bon repas à ce vieux que je suis. À ce moment‑là, on sera quittes.
Je lui tapotai la tête. Je ne remarquai pas d’emblée son langage corporel, mais puisqu’elle ne chassait pas ma main, elle semblait l’accepter.
— Tu te moques de moi, bordel, protesta‑t‑elle faiblement.
— Je ne me moque pas. C’est blessant.
— Oooh ! Quand ce jour viendra, invite‑moi aussi ! s’incrusta Lucy. — Je me donne à fond, quand même !
— Tu n’as fait que te déchaîner, rétorquai‑je, me rappelant comment elle m’avait laissé tout le reste des voleurs ensuite.
— Quoi ?!
Après ça, toutefois, elle avait recueilli Mewi.
— Hmph.
Mewi renifla en nous regardant. Elle semblait avoir compris qu’il ne servait plus à rien d’insister. Quant à Lucy, puisqu’elle ne s’y était pas opposée non plus, c’est qu’elle partageait probablement mon point de vue. C’était à nous, les adultes, de ravaler notre orgueil et d’aller jusqu’au bout.
— Allez, rentre, l’exhortai‑je en retirant ma main.
— D’accord…, fit Mewi en faisant la moue avant de se mettre en marche.
— Très bien, Beryl, c’est entre tes mains, dit Lucy d’un ton encourageant.
— Ouais. Je ferai ce que je peux.
Cette conversation me rappela la raison première de ma venue. Mewi n’avait pas encore eu le temps de véritablement se remettre. Toute son existence avait basculé bien trop brutalement. Je voulais croire qu’elle pourrait trouver un peu de paix dans cette seconde chance et, pour cela, je devais couper à la racine tout ce qui alimentait encore son angoisse.
Je me retournai pour jeter un dernier regard en arrière, et aperçus Lucy en train d’enlacer Mewi par-derrière devant la porte.
Hum. Si Haley avait été celle qui la prenait ainsi dans ses bras, la scène aurait eu quelque chose de touchant. Mais avec Lucy, on aurait plutôt dit deux gamines occupées à chahuter. À vrai dire, Lucy paraissait presque plus jeune que Mewi.
— On dirait un père de famille à qui l’on dit au revoir avant qu’il parte travailler… marmonnai-je.
Franchement, quelle drôle de comédie familiale. Cela dit, ce n’était pas désagréable d’être ainsi salué avant de partir. Très bien, j’allais faire tout ce que je pouvais. Dans l’idéal, au bout du compte, il vaudrait mieux que je n’aie rien à faire du tout.
◇
Après m’être séparé de Lucy, je me rendis à l’arrêt dont elle m’avait parlé, attendis qu’un fiacre arrive et obtins une place auprès d’un cocher à l’air quelque peu perplexe.
Ils étaient très peu à prendre un véhicule vers le quartier nord à cette heure‑ci. Normalement, à ce moment de la nuit, on allait dans l’autre sens. Le nord était surtout une zone touristique, le palais royal en étant l’attraction principale. Il n’y avait qu’un petit quartier résidentiel, aussi y vivait‑il bien moins de monde que dans n’importe quel autre quartier. Vu comme ça, il n’était pas si surprenant que je sois le seul voyageur.
— Haa… soupirai‑je en regardant le paysage de la ville défiler lentement.
Si Reveos devait bouger, ce serait en plein milieu de la nuit, quand toute la ville dormirait. Qu’il ne se montre pas m’irait très bien. Mais s’il venait… eh bien, je n’aurais d’autre choix que de le maîtriser. C’était pour cela que j’étais là.
Comme j’allais affronter des gens, pas des monstres, j’aurais peut‑être dû prendre une épée en bois. Malheureusement, je n’avais sur moi qu’une lame bien réelle, au tranchant redoutable, forgée dans les restes de Zeno Grable.
Ce n’est pas comme si je pouvais aller tester son tranchant sur un humain…
Quoi qu’il en soit, je priais pour que cela se termine pacifiquement même si je savais bien que ça n’allait pas être le cas. Auquel cas, je ne serais pas là.
— Monsieur, nous sommes arrivés.
— Aah, oui. Merci.
Tandis que je laissais mon esprit dériver dans ces pensées un peu floues, le fiacre s’arrêta dans le quartier nord. Je réglai la course et mis pied à terre.
La brise douce de la nuit vint aussitôt effleurer mes joues.
Tout autour de moi, le silence régnait, à peine troublé, de loin en loin, par la silhouette d’un passant solitaire. Rien d’étonnant, cela dit. Le palais royal se trouvait dans ce quartier et, à la différence du quartier ouest, personne ne s’y avisait de faire du grabuge à une heure pareille. L’endroit était si paisible que le moindre perturbateur aurait sans doute été appréhendé sur-le-champ par la garnison.
Avec si peu de lumière, il m’était difficile d’en discerner les détails, mais je distinguais au moins la masse du palais se découper dans le ciel, non loin de là. J’aurais aimé le voir en plein jour.
Sous un ciel bleu, il devait être splendide.
Le souvenir que j’en gardais remontait à bien longtemps, mais je doutais que son éclat eût pâli depuis. Je n’aurais pas été contre l’idée de passer une journée dans un endroit pareil. Cela dit, pour un vieux plouc comme moi, c’était là un rêve assez peu réaliste.
— Bon, alors…
Je détournai le regard de l’ombre du palais pour me concentrer sur les bâtiments à hauteur d’homme.
D’après Lucy, on devait voir l’église depuis l’arrêt.
— C’est là ?
Je scrutai les alentours, en me fixant sur les bâtiments dont la lumière perçait aux fenêtres. Je distinguai bientôt la silhouette d’un édifice, à l’opposé du palais, un peu plus haut que tout ce qui l’entourait. Peut‑être était‑il juché sur une petite colline. J’estimai qu’elle se trouvait à moins d’une heure de marche et, même si elle n’atteignait pas la hauteur du palais, son clocher pointait haut dans le ciel. À vue de nez, je ne distinguais pas d’autres bâtiments du même genre, on pouvait donc raisonnablement supposer qu’il s’agissait bien de l’église en question. Et si je me trompais, j’aurais de quoi bien rire après coup.
— Il fait vraiment calme…
Mon murmure se perdit dans le ciel nocturne. Sur la route un peu longue menant à l’église, je ne croisai que si peu de gens que je pus les compter sur mes doigts. Il était vraiment trop tard, presque personne ne traînait dehors. Il devait y avoir des soldats en patrouille autour du palais, mais je ne voyais rien de tel dans ce secteur. Si je faisais du grabuge ici, le son porterait aussitôt. Même si la garnison n’était pas en vue, il ne serait qu’une question de temps avant qu’ils ne déboulent du palais. Autant éviter cela, si possible. Et si ça tournait à l’affrontement, je voulais régler l’affaire sans traîner.
— Hmm…
L’église était effectivement juchée sur une petite colline. Le chemin montant au temple principal suivait une légère pente, et de là où j’étais, je voyais les portes d’entrée closes. Je ne voyais personne dans les parages, mais une faible lueur s’échappait des fenêtres. Des buttes qui ressemblaient à des tertres funéraires se trouvaient de part et d’autre du bâtiment. Peut-être y avaient-ils enterré les gens que Crépuscule avait remis à l’église.
Quelle pensée répugnante.
— Les lampes sont allumées… J’imagine qu’ils sont encore là ?
Je doutais que des fidèles viennent prier à cette heure. Très probablement, la faction de Reveos se trouvait à l’intérieur. Je n’entendais aucun bruit d’où j’étais, impossible de savoir ce qu’ils tramaient. Je ne pouvais pas non plus entrer comme ça, alors je pris position à l’abri des regards et j’attendis. Si quelqu’un voyait un vieil homme rôder seul autour de l’église, il le trouverait forcément louche. J’étais bien content qu’il n’y ait personne d’autre ici — il était tout à fait possible que quelqu’un dénonce mon attitude suspecte.
Quoi qu’il en soit, combien de temps étais-je censé faire le guet ? Mon estomac se creusait un peu, et je doutais que la moindre échoppe du quartier nord soit encore ouverte. Rester ici indéfiniment n’était pas réaliste, mais je ne pouvais pas non plus prévoir quand les types à l’intérieur sortiraient, donc impossible de m’éloigner.
Reste qu’à endurer cette légère faim.
— Oh ?
Je guettai un moment, livrant une bataille mentale à mon ventre, et, enfin, j’aperçus du mouvement près de l’église. Le petit claquement d’une serrure se répercuta dans l’air tranquille, et plusieurs silhouettes sortirent par les portes du temple principal. À cet instant, je me rendis compte que je n’avais pas demandé à quoi ressemblait Reveos, donc impossible de savoir qui était qui.
Le groupe était assez nombreux, et plusieurs portaient une armure de plates complète. Ces hommes-là ressemblaient à des chevaliers en armure lourde, certainement pas de pieux dévots venus prier. Il paraissait plus logique qu’ils servent d’escorte à la tentative de fuite de l’évêque.
Je me coulai à couvert le long de la route qui menait à l’église, et de là, je les vis mieux. Ils transportaient beaucoup de choses. J’aperçus plusieurs grandes caisses de bois, chacune portée par des groupes d’hommes, y compris les chevaliers en armure lourde.
Cela rendait encore plus probable l’hypothèse d’une fuite. Autrement, pourquoi charger autant de choses au beau milieu de la nuit ?
Si les prévisions étaient justes, je ne pouvais pas fermer les yeux. J’étais là pour faire mon travail après tout. Je me redressai, les hanches un peu raides, et m’approchai du groupe.
— Vous avez un instant ? demandai-je d’un ton détaché, comme si je passais là par hasard.
Je les vis réagir à ma voix et l’agitation enfla brusquement au sein de la petite foule. D’abord, ils semblèrent choqués, puis leur attitude devint méfiante. Beaucoup d’yeux se braquèrent sur moi. Ils étaient clairement nerveux.
— Et qui êtes-vous ? demanda un homme au centre du groupe. — Je doute que vous soyez là pour prier.
Il paraissait avoir l’âge d’Ibroy alors un peu plus vieux que moi. Ses cheveux étaient presque d’un blanc pur, ce qui me rappela le maître de guilde, Nidus. Mais, à la différence de ce vieux monsieur bienveillant, celui-ci avait une voix acérée.
— En effet, répondis-je. Je ne suis pas venu pour aller prier.
— Alors, que cherchez-vous ? demanda l’homme. — Nous n’avons pas de temps à perdre avec une brebis égarée.
Bon, que faire ?
Ils se montraient nettement sur leurs gardes. Les chevaliers en armure lourde semblaient prêts à tirer l’épée au moindre signe. Paradoxalement, le fait qu’ils se méfient autant d’un simple vieux passant renforçait la théorie de Lucy et Ibroy : ils tramaient quelque chose de louche. Mais inutile de le leur dire.
— Puis-je supposer que vous êtes l’évêque Reveos Sarleon ? demandai-je.
— En effet.
Il se trouvait que le vieil homme à qui je parlais était ma cible. En parlant, son ventre opulent trembla. Il ne correspondait pas vraiment à l’image idéale qu’on se faisait d’un évêque. Pas qu’on puisse juger les gens à leur seule silhouette.
Quoi qu’il en soit, je ne savais pas trop comment faire avancer la conversation. Pour le moment, il ne détalait pas et ne m’attaquait pas, et les autres membres de son groupe devaient aussi hésiter sur la façon de gérer un intrus soudain. Même s’ils étaient coupables de quelque chose, Reveos conservait une position d’influence en tant qu’évêque de l’Église de Sphene. Il avait donc tout intérêt à éviter les querelles inutiles.
Bon, peu importe. Inutile de laisser traîner. Allons droit au but.
— Je crois que l’Ordre de Liberion vous a convoqué comme témoin, dis-je.
— Cela ne vous regarde en rien, répliqua Reveos.
L’atmosphère changea un peu. Plus précisément, les chevaliers en armure lourde s’avancèrent pour se placer en protection aux côtés de Reveos. Ils portèrent la main à l’épée. Je sentis filtrer à travers leurs armures une soif de sang presque imperceptible.
Haa… Impossible d’éviter le combat, cette fois. Je n’ai pas vraiment envie de sortir mon épée ici, mais tant pis. Et je n’ai pas davantage envie d’affronter des chevaliers avec des armures lourdes. Forcer une lame à travers le métal, c’est difficile.
— Puis-je vous demander de me suivre, Évêque Reveos ? demandai-je, me plaçant de façon à pouvoir dégainer à tout instant.
— Spur.
L’évêque baissa calmement les yeux et appela le chevalier en armure à ses côtés. L’homme nommé Spur hocha la tête sans un mot, puis dégaina. À sa vue, les autres chevaliers tirèrent leurs épées eux aussi.
Merde. Donc on en est vraiment là.
Je ne voulais pas me battre, mais il n’y avait plus moyen d’y couper. Je tirai ma propre épée de son fourreau rouge. Le temps des arrangements pacifiques par la parole était passé.
Fichu timing ! Une mission pareille n’est pas censée se faire sans prépa !
— Cela fait partie du décret divin, déclara l’évêque. — Qu’un homme de plus s’offre à notre miracle n’a rien de problématique. Faites-le.
Les mots de Reveos firent office de signal. Les chevaliers se ruèrent sur moi. Ils étaient trois… non, quatre. Les autres déposèrent ce qu’ils transportaient et formèrent un cercle protecteur autour de l’évêque. Un adversaire en armure était déjà difficile à percer, alors en affronter plusieurs en même temps dépassait un peu mes prévisions.
Allais-je m’en sortir vivant ?
Pas la peine de me plaindre quand une lame me fonçait dessus. Je n’avais qu’à faire mon travail.
— Shhh !
Je parai l’estocade qui arrivait et bondis en arrière pour mettre de la distance entre mes ennemis et moi. Me laisser encercler au corps à corps rendrait les choses impossibles. Il semblait que ces chevaliers n’étaient pas armés d’épées longues, mais de lames fines conçues pour l’estoc. C’était une arme plutôt rare à voir. Était-ce l’équipement standard du Saint Ordre de l’Église de Sphene ? Si oui, l’influence de la faction de Reveos s’étendait jusqu’aux chevaliers de leur nation. Je me demandai si Ibroy allait s’en tirer. Je doutais que nous mettions fin à cette conspiration en capturant un simple évêque.
Quand je bondis en arrière, les chevaliers s’arrêtèrent net. Plus précisément, le chevalier qui m’avait attaqué ralentit, et les autres, influencés par lui, cessèrent de bouger à son niveau.
— Tch…
Le chevalier fit claquer sa langue et jeta sa lame. Puis il tira le poignard à sa taille et se remit en garde.
Hein ? Qu’est-ce que c’est que ça ? Pourquoi a-t-il jeté son arme ?
Le crissement du métal heurtant la pierre retentit dans le quartier nord silencieux. Attiré par le bruit, je jetai un coup d’œil à l’épée abandonnée. L’endroit où ma lame avait heurté la sienne était nettement bosselé, et la lame de l’estoc était ébréchée de partout.
— Ha ha, ça, c’est une surprise.
Mes yeux revinrent d’eux-mêmes à mes mains.
C’est une blague ? Ce truc a un tranchant dingue. Il a pulvérisé la lame d’en face en un seul choc. Elle est résistante à ce point ? Bordel, Balder, quelle arme de folie tu m’as forgée ? Je ne sais pas si je pourrai dompter une bête pareille.
— Cette épée est dangereuse. Faites attention… prévint Spur. — Allez !
Les chevaliers étaient choqués, mais pas au point de reculer. Spur, sans doute leur chef, leur mit le feu aux fesses, et ils chargèrent de nouveau.
— Je vois que vous n’allez pas vous rendre gentiment !
— Gah !
Un de moins.
Je repoussai l’estoc qui vint en piqué de côté et enchaînai d’une taille montante. Je sentis ma lame trouver un interstice dans l’armure de plates et lui entailla la chair. Je l’avais déjà constaté à l’échange précédent, mais ma nouvelle épée avait bel et bien un tranchant suffisant pour entailler sans peine une armure simple. Qu’ils soient bien équipés n’allait pas me freiner, mais je devais quand même redoubler d’attention pour garder des entailles superficielles et éviter de les tuer. Je ne savais pas si je devais m’en réjouir ou pas.
— Hmph !
— Guh !
Ça fait deux.
J’accueillis la taille en diagonale en parant l’attaque d’estoc qui s’abattait d’en haut. Puis je modifiai ma prise sur la garde et balayai à l’horizontale, traçant une ligne nette en travers de l’armure avant d’en faire jaillir un sang frais. Je sentis ma lame lacérer profondément la chair, mais j’étais à peu près certain que la blessure n’était pas mortelle.
Bon sang, ça faisait trop longtemps que je n’avais pas livré un vrai combat à mort. Pourvu que mes sens ne se soient pas émoussés.
— Enfoiré !
— Shhh !
Et de trois.
Le chevalier à qui j’avais brisé l’estoc arriva sur moi avec son poignard en prise inversée.
Je fis un demi-pas en arrière pour esquiver la taille descendante. Avant qu’il ne puisse le remonter pour un autre coup, je frappai le poignard d’un revers horizontal.
— Ugh ! Attention ! Il est fort ! cria l’un des chevaliers.
Bah, je ne suis pas si fort. C’est clairement l’arme qui leur met ça en tête. Pourvu que l’idée les ralentisse.
— Permission d’user des miracles. Ne soyez pas imprudents, dit Spur, sa voix calme résonnant dans la nuit.
Des miracles, hein ? Autant que je sache, c’est un terme pour de la magie qui soigne les blessures. Alors, quel genre de miracles allez-vous utiliser ? Dites-moi que vous n’allez pas balancer des boules de feu comme Lucy. Et si c’est le cas, vous ne devriez pas appeler ça des miracles.
— Ô grand Dieu dans les cieux, accorde-nous Ta divine bénédiction. Confère-nous la force.
Les chevaliers entonnèrent une sorte de prière rituelle. Lorsqu’ils eurent fini, une pâle lueur jaillit de leurs corps, puis y reflua.
Euh… À quoi ça servait ? Aucune idée. En tout cas, ça ne ressemblait pas à de la magie offensive.
— Ouah !
Quand la pâle lueur se fut apaisée, l’un des chevaliers chargea de nouveau. Je détournai d’un revers l’estoc qui me visait et bondis en arrière pour reprendre un peu de distance.
— Je comprends !
Ils étaient plus rapides qu’avant, et leurs coups pesaient plus lourd. Tout indiquait que cette magie avait renforcé leurs corps. Quoi que l’on fasse avec une épée, l’attaque restait physique, alors améliorer la force et la vitesse du porteur augmentait tout simplement la menace de l’arme.
— Chargez ensemble ! Ne lui laissez aucune ouverture pour riposter !
À l’Ordre de Spur, plusieurs chevaliers se ruèrent d’un seul mouvement.
Un, deux… Argh ! Compter, c’est casse-couilles ! De toute façon, je n’ai pas le loisir de rester à compter !
— Hah !
— Bordel !
Je parai un coup descendant d’estoc. J’aurais bien aimé pouvoir briser sa lame comme l’autre tout à l’heure, mais il me fallait accumuler de la force pour ça. Et maintenant qu’ils tentaient de m’encercler, mettre toute ma puissance dans un seul coup m’aurait laissé à découvert sur le flanc ou dans le dos, ce qui aurait mis fin au combat.
— Prends ça ! criai-je.
— Guh ! Sale…!
Je déviai l’élan de l’estoc sur le côté, puis taillai son porteur. Cela avait atteint l’armure, mais l’entaille fut trop superficielle pour entamer la chair. Même durant ce court échange, deux autres m’avaient contourné.
Merde, ça ne va pas. Ils m’encerclent.
Contrairement aux voleurs, chacun de ces chevaliers était plutôt compétent. Ils étaient aussi bien coordonnés. Ajoutez à ça qu’ils portaient tous une armure, et des attaques molles ne les atteindraient pas. Je devais engager le corps tout entier dans chacun de mes coups. Cependant, si je me focalisais trop sur l’un d’eux, j’allais me faire attaquer par-derrière. Je n’avais pas d’yeux derrière la tête, alors affronter plusieurs adversaires à la fois, c’était vraiment pas le bon plan.
Oui. Je suis bien dans la mouise. Qu’est-ce que je fais maintenant ?
— Hah !
— Hrrk ?!
Alors que je commençais à paniquer, je réussis je ne sais comment à esquiver les estocs qui fusaient de tous côtés.
Puis, quelque chose à peine visible à l’œil nu vola soudain entre nos armes croisées.
— Qui va là ?!
Aussitôt après cette interruption, les chevaliers et moi prîmes nos distances et regardâmes d’où venait le projectile. Une fille se tenait là, l’épée en garde, sa robe noire flottant derrière elle.
— Ficelle ?!
C’était le jeune prodige de la Brigade magique, Ficelle Harbeller. Je n’avais pas reconnu mon ancienne élève lors de nos retrouvailles, mais à présent, je ne pouvais la confondre avec personne.
— P…Pourquoi… ?
Contre toute prudence, j’ignorai mon affrontement avec les chevaliers et la questionnai aussitôt. J’avais beau me creuser la tête, je ne voyais aucune raison pour que Ficelle soit ici. La Brigade magique n’était pas censée pouvoir prendre part à cette affaire avec l’Église de Sphene. Lucy avait expressément dit qu’elle ne pouvait pas s’y mêler.
Étrange… Pourquoi une élite de la Brigade magique fourrerait-elle son nez là-dedans ? Ça rendait la requête d’Ibroy, que j’agisse en indépendant, totalement vide de sens.
— Un simple hasard, répondit Ficelle. — Je passais par là et j’ai vu du grabuge. Alors je suis intervenue. C’est tout.
Ficelle garda son épée en joue en livrant cette explication concise. Elle fusilla les chevaliers du regard.
Un hasard, hein ? J’en doute. C’est probablement l’œuvre de Lucy.
Impossible de se trouver des excuses si la Grande Sorcière s’impliquait en personne dans cette mission alors, elle avait envoyé Ficelle pour jouer le « hasard ». Voilà sans doute ce qui se tramait.
— Gwah ?!
— Moi aussi, je suis là ! Par pur hasard !
Un cri retentit de l’autre côté et je me retournai vivement. Une petite femme moulinait une épée à deux mains et ferraillait avec l’un des chevaliers.
— Curuni !
Son nom m’échappa tout seul. Son arrivée était bien trop inattendue.
Probablement un coup d’Allucia…
N’empêche, c’était une main sacrément dangereuse à jouer. Si j’avais été seul et que le pire arrivait, ça se serait terminé par mon seul sacrifice, et personne n’aurait perdu la face. En revanche, s’il arrivait quoi que ce soit à ces deux-là, l’Ordre et la Brigade magique en subiraient directement les retombées.
Sérieusement, vous êtes vraiment inconscients. Enfin, si vous comptiez monter toute cette opération pour cette mission, j’aurais aimé que vous me fassiez un peu plus confiance. Vous n’étiez pas obligés d’y mêler deux de mes anciennes élèves. Du coup à quoi ça sert d’être venu tout seul ?
À force de laisser mes pensées cavaler, une part de la tension retomba de mes épaules. J’étais vraiment nerveux. Mais là, la raideur s’était dissipée… dans le bon sens.
— Tch ! Il a des renforts !
Je n’étais pas le seul à être surpris par ce renfort soudain, car les chevaliers qui gardaient Reveos furent bien plus secoués que moi. Ils entreprirent de reformer leurs rangs dans la panique. Avant, ils se contentaient d’essayer de m’encercler, mais la donne avait changé.
J’avais une sorcière capable de les tenir à distance et une femme-chevalier avec une énorme épée. Réfléchir à combien d’hommes allouer à chaque menace fit naître un instant d’hésitation.
— Faites gaffe, vous deux ! criai-je à Curuni et Ficelle. — Les chevaliers ont renforcé leurs corps par magie !
Ils pouvaient désormais frapper avec plus de puissance que leurs physiques ne le laissaient supposer, mais je préférais encore ça à des projectiles lancés dans notre direction. Reste qu’une forte poussée au corps à corps représentait une vraie menace pour un bretteur. Curuni, en particulier, n’était encore qu’un talent en devenir, et elle ne ferait pas le poids face à un chevalier aguerri du front.
Merde, Allucia, tu ne t’es pas un peu plantée dans ta sélection ? Bon, pour me plaindre, c’est un peu tard.
— Calmez-vous, vous avez encore le conytôle, dit Spur.
Il était le seul chevalier à garder son sang-froid dans le chaos.
— Nous avons encore l’avantage.
Ficelle n’avait lancé qu’une taillade à longue portée, tandis que Curuni était toujours occupée avec un seul chevalier. Cela ne rééquilibrait pas vraiment la balance. Même si Ficelle restait une inconnue, n’importe quel œil exercé voyait bien que Curuni était encore trop brute.
Et pourtant, à en juger par ce bref échange de coups, elle avait tout juste de quoi l’emporter en un contre un. Si Curuni et Ficelle parvenaient à répartir correctement leur attention, il était tout à fait possible de prendre la main ici. Ce qui, bien sûr, reposait sur l’énorme hypothèse qu’aucune des deux ne perdrait.
Je verrais ça plus tard. Trop cogiter n’améliorerait pas la situation.
— Une ouverture !
— Guh ?!
Je pris l’initiative et attaquai le chevalier le plus proche, encore désorienté par le chaos. Je ne pouvais pas le tuer, alors je dosai la force et la profondeur de ma taille. Grâce au fil de ma lame, il était désormais bien plus facile de trancher l’armure, mais je n’avais pas l’habitude de me retenir ainsi. Mon maniement de l’épée était, au mieux, pensée pour se défendre, pas pour un combat à mort.
Le chevalier que j’avais frappé s’effondra. Voyant là une bonne occasion, Ficelle lança de la magie pour tenir un autre chevalier en respect, puis referma aussitôt la distance. Elle avait raison, c’était une chance à saisir. Ils étaient encore nombreux, mieux valait réduire leur nombre avant qu’ils ne se ressaisissent.
— Prends ça !
L’un de ceux qui avaient tenté de m’encercler tout à l’heure hurla en se jetant sur moi.
— Shhh !
Je parai son balayage horizontal. Le grincement aigu du fer contre le fer résonna dans la nuit noire. À ce vacarme, un léger engourdissement me monta dans les bras.
Hmm. Je ne peux pas laisser traîner ça trop longtemps.
Leurs coups d’épée étaient à présent renforcés par la magie. Si je continuais à les bloquer normalement, mon corps ne tiendrait pas. Mon arme, elle, s’en sortirait sans doute… mais moi, j’étais un homme vieillissant. Ma réserve avait des limites, hélas.
Je fis pivoter ma parade d’un mouvement des poignets avant de riposter d’une taille en diagonale. Ma lame traça une ligne nette à travers l’armure de plates du chevalier, de l’épaule jusqu’à la hanche, projetant une gerbe de sang dans le ciel nocturne. Le chevalier laissa échapper un gémissement avant de s’effondrer lourdement au sol.
Merde, j’ai peut-être taillé trop profond.
Que ma lame coupe l’acier comme du beurre n’était pas un défaut, bien au contraire, mais jauger jusqu’où me retenir devenait délicat. Je ne pouvais qu’espérer qu’il vécût encore. Je m’en voulais pas mal, mais c’étaient eux qui m’avaient attaqué. À partir de là, je n’avais d’autre choix que de frapper. Si je me retenais plus que de raison, c’est moi qui mourrais.
— Alors, comment s’en sortent-elles ?!
J’en avais fini avec les chevaliers qui me faisaient face, et j’avais encore de la marge. Naturellement, je m’inquiétais pour Curuni et Ficelle. Si elles se retrouvaient en difficulté, je devais aller leur prêter main-forte sans tarder. Je n’avais aucune envie de voir mes anciennes élèves se faire abattre sous mes yeux.
— Hmph !
— Ugh… Petite g…!
Je me tournai vers Ficelle, aux prises avec un chevalier isolé. À en juger par la situation, elle en avait déjà neutralisé plusieurs.
Ça c’est notre prodige de la Brigade magique.
Malgré son jeune âge, son talent n’avait rien d’usurpé. Au premier regard, elle savait parfaitement quand prendre ses distances pour lancer un sort, et, dès qu’une ouverture se présentait, elle se ruait sur son adversaire pour frapper à l’épée.
C’était un style singulier, une variation de la fameuse alternance frappe/repli misant sur le harcèlement. Déjà du temps de la salle d’armes, Ficelle excellait à embrasser le champ de bataille d’un seul regard. Elle gardait toujours une conscience aiguë de ce qui l’entourait. Son style tirait pleinement parti de cette qualité, et elle semblait maîtriser la situation de bout en bout. Je n’avais probablement pas besoin d’intervenir.
Quant à Curuni…
— Hiyaaaaah !
— G…Garce !
Elle se battait avec énergie. Un peu tôt pour se détendre, cela dit. Curuni luttait encore désespérément contre le premier chevalier qu’elle avait accroché.
Elle restait bien trop brute. La portée supplémentaire de son épée à deux mains et la puissance de ses attaques auraient dû suffire à submerger son adversaire.
Cependant, elle n’en était encore qu’aux débuts de la maîtrise du maniement à deux mains, et ses connaissances restaient superficielles. Elle n’était pas encore au point pour affronter un chevalier aguerri. C’est du moins ce que je croyais.
— Oh ?
En y regardant de plus près, je remarquai que les mouvements de Curuni différaient un peu de ce que j’avais vu.
Étrange. Lors de notre combat d’entraînement, elle bougeait encore comme une novice. Au point que je n’avais estimé qu’aujourd’hui convenir à notre première séance.
Je ne l’imaginais pas faire autre chose qu’agiter sa zweihänder en comptant uniquement sur la force. Ce fut donc la surprise. Je ne savais pas ce qu’avait été son entraînement à l’épée courte, mais c’était censé être son premier vrai combat avec la zweihänder. Malgré cela, elle paraissait d’un calme étonnant. Elle comprenait bien l’arme de son adversaire, prévoyait ses mouvements, et, même si sa technique restait un peu grossière, elle s’en tirait très bien.
— On dirait que je suis un piètre instructeur.
Les aptitudes de Curuni avaient progressé en si peu de temps. Elle avait sans doute beaucoup fait mouliner son épée quand je ne regardais pas. Mon programme habituel n’avait pourtant rien de complaisant. Combien s’en était-elle imposé par‑dessus ? Le chevalier qu’elle affrontait n’était pas faible du tout, et une lame d’estoc avait l’avantage face à une zweihänder. Malgré cela, Curuni conservait tant bien que mal l’ascendant.
Je pris une courte inspiration.
Entre Curuni et Ficelle, je pensais que la première aurait clairement besoin d’aide, mais c’était une précaution superflue, à l’évidence. Sérieusement, voir mes élèves évoluer restait un vrai plaisir. Je me rappelai les mots de Henblitz lorsqu’il avait stipulé que voir ceux que l’on prend sous son aile grandir engendrait une exaltation indescriptible.
Je ne pouvais pas me laisser distancer par mes élèves. Rassemblant mes appuis, je me remis en mouvement.
— Ô grand Dieu dans les cieux, accorde‑nous Ta divine bénédiction. Par Ta puissance sereine, insuffle à ces âmes le battement de la vie.
Soudainement, j’entendis une voix psalmodier. Ce n’était pas Spur. Pas un des chevaliers non plus. Cette incantation, différente de la précédente, vibra doucement dans le ciel nocturne suspendu au tumulte de notre mêlée.
Reveos.
Il s’agenouillait devant l’une des caisses de bois déposées par les chevaliers. On eût dit qu’il lui adressait une prière. Une lueur pâle enveloppa la caisse quelques secondes puis, avec un bang, la caisse trembla et laissa voir son contenu.
— Qu’est‑ce que… Une personne ?
Une silhouette humaine se redressa dans l’obscurité. Qu’une personne eût été scellée dans une caisse me laissait déjà perplexe, mais qu’elle en fût sortie à l’issue de l’incantation de Reveos l’était plus encore. Je doutais qu’il y eût entassé des blessés ou des malades.
— Qu…?!
Dans une nouvelle série de *bang*, les autres caisses autour de Reveos s’ouvrirent. Des gens se levèrent de chacune.
Merde, sa magie ne se limite pas à une seule cible ?! Je n’y connais rien en magie, mais tout de même, à la façon dont il priait, on aurait juré qu’il se concentrait sur une caisse.
Ils étaient six. De nouveaux ennemis à gérer. La situation était bien trop étrange, car impossible de les considérer comme des gens ordinaires. Mieux valait partir du principe qu’ils avaient tous quelque aptitude particulière.
— Tant que je n’aurai pas vu ce miracle s’accomplir, je ne peux laisser personne entraver ma route.
— Monseigneur. Par ici.
Difficile de dire si Reveos s’adressait à moi ou aux six silhouettes. Après avoir prononcé ces mots, il tourna les talons. Spur me perça de son regard à travers son heaume, puis l’accompagna.
— A…Attendez !
Ce salaud essaie de filer ! Jamais rien de simple !
Je comptais appuyer Curuni, mais la donne avait changé. Si Reveos s’échappait, tout devenait vain. Pas besoin d’aller jusqu’à le blesser, encore moins le tuer, mais je devais au moins le maîtriser.
— Ah ?!
Alors que je m’élançais à la poursuite de l’évêque, les six silhouettes me barrèrent la route. Leurs mouvements étaient lourds ce qui montrait qu’ils n’étaient pas entrainés. Faire une percée allait être facile. Fort de cela, je pensai passer en force, mais mes pieds se figèrent. L’une des personnes qui titubaient vers moi avait les cheveux bleu sombre, et ses traits ressemblaient de très près à… Mewi.
— Impossible…
Je l’avais prévu. Reveos avait récupéré des cadavres et des gens dont la mort ne manquerait à personne. S’ajoute à cela le miracle de résurrection mentionné dans les Écritures de l’Église de Sphene, et j’en déduisais qu’il employait une magie indiscriminée pour profaner les morts.
C’en était trop.
— Ordure !
Je le maudis sans l’ombre d’une hésitation. Je ne sentais pas le souffle de la vie chez l’une de ces six personnes. Ils n’avaient rien de vivant. Ce n’étaient que des cadavres manipulés à distance. L’état de leurs corps ne laissait aucun doute.
— Maître, j’ai terminé de… Quoi ?
— Maître ! J’ai gagné ! Hein…? Qu’est‑ce que…?
Ayant vaincu les chevaliers, Ficelle et Curuni accoururent jusqu’à moi. Qu’elles s’en soient sorties indemnes était déjà une excellente chose. Curuni, ruisselante de sueur, avait visiblement été poussée dans ses retranchements. Elle était encore en pleine progression, et remporter un véritable duel méritait déjà des éloges. Pourtant, malgré leur victoire, ni l’une ni l’autre ne trouvèrent mot à dire face au sacrilège qui se dressait devant nous.
Sur le moment, le choix le plus judicieux aurait été de laisser les six de côté pour capturer l’évêque. Ma raison le savait parfaitement. Comme je l’ai déjà dit, les six créatures tirées des caisses étaient d’une lenteur extrême. N’importe qui d’un minimum agile aurait pu les distancer sans difficulté. Et pendant ce temps, Reveos continuait de s’éloigner chaque seconde. Il me fallait prendre une décision sans tarder. Si je n’agissais pas immédiatement, il serait trop tard.
Et pourtant…
— Vous deux, en arrière. Je m’en occupe.
Ficelle, Curuni et moi… Si je considérais ces trois options, c’était à moi d’enfoncer mon épée dans le cœur de ces six personnes. Les hommes et les femmes qui titubaient vers moi ne parlaient pas. Ils n’étaient sans doute même pas conscients. Ils n’obéissaient qu’à l’Ordre de Reveos de nous entraver.
— Je vais vous rendre au repos… Je ne demanderai pas pardon.
Je mis mon épée en garde. Ici, la faute revenait sans ambiguïté à Reveos. Ficelle, Curuni et moi n’y avions été que happés. Si je n’avais pas écouté Lucy et Ibroy, j’aurais continué sans même apprendre cette profanation et mes anciennes élèves n’y auraient pas été mêlées non plus. Mais les choses avaient déjà pris un tour sombre.
C’était vraisemblablement une magie de résurrection incomplète. Reveos avait bricolé un miracle minable pour se ménager une fuite. Non, même si ce miracle de résurrection avait été complet, cela demeurait impardonnable.
Je n’étais certes pas tourné vers une organisation religieuse, mais, vivant par l’épée, la vie et la mort d’autrui faisaient partie de ce que j’étais. Qui plus est, ces gens étaient des inconnus ramassés dans la rue.
La mort de ces pantins ne viendrait pas d’un vrai combat. Dès lors, le poids de les abattre était trop lourd pour le poser sur les épaules des deux jeunes filles qui m’accompagnaient. Ce n’était pas comme occire des monstres.
— Chhh !
J’expirai brièvement avant de me jeter dans le groupe.
Un…
J’abattis un homme aux cheveux bruns qui gardait encore un air de jeunesse.
Deux…
J’abattis un homme bien bâti, qui approchait de la vieillesse.
Trois…
J’abattis une jeune femme aux traits innocents.
Quatre…
J’abattis une femme à la beauté épanouie, aux longs cheveux voletants.
Cinq…
J’abattis un jeune qui n’était de toute évidence encore qu’au début de l’adolescence.
Et six…
J’abattis une jeune femme aux cheveux d’un bleu sombre, au seuil de l’âge adulte.

Il n’y eut pas de râle d’agonie. Ils ne se rendirent sans doute même pas compte qu’ils avaient été tués. Les lambeaux de leurs âmes n’avaient fait que retourner de force dans un lointain abîme. Cela ne changeait rien au fait que je venais d’abattre six innocents, même s’ils étaient déjà morts.
— On le poursuit. Il n’a pas pu aller loin.
— O…oui, Maître ! cria Curuni.
Quelle tête faisais‑je ? Sur quel ton avais‑je parlé ? Cette partie de moi n’était sans doute pas ce que je devais montrer à mes élèves. Heureusement que c’était la nuit. Ficelle et Curuni restaient jeunes, et ce n’étaient pas des personnes à qui ce vieux bonhomme ennuyeux que j’étais devait laisser échapper sa mauvaise bile à la légère.
Comme je l’avais dit, Reveos ne pouvait pas être allé loin. Vu sa carrure bien portante, même à pleine vitesse, il n’irait pas plus vite que moi ou mes élèves.
Tout partirait en fumée si nous le laissions filer. Je plaignais les chevaliers que j’avais mis à terre, mais j’étais à peu près sûr de ne pas les avoir tués, ils n’avaient donc d’autre choix que de se débrouiller.
Attends… Curuni et Ficelle sont là aussi.
— Curuni, appelle tout de suite l’Ordre Liberion, dis‑je. — Je veux qu’ils sécurisent et tiennent la zone.
— Hein ? D…D’accord !
— Ficelle, poursuis l’évêque Reveos avec moi. Je ne connais pas ce quartier, alors tu ouvres la voie.
— Entendu.
Inutile que nous soyons trois à courir après Reveos. Au contraire, il importait de remettre en Ordre l’après‑coup du champ de bataille devant l’église silencieuse. Je pouvais laisser cela à l’Ordre Liberion. Pour poursuivre le l’évêque, Ficelle et moi suffirions.
Après l’acquiescement de Ficelle et de Curuni, je me mis aussitôt à courir. J’ignorais ce qui leur passait par la tête, mais au vu de leurs réactions, toutefois, elles devaient être bien secouées.
Il fallait que je leur donne un objectif clair auquel se raccrocher, pour empêcher leur esprit de s’attarder sur ce trouble. Après tout, chacune d’elles avait un rôle à jouer.
Tandis que je m’élançais, j’eus l’impression que la femme aux cheveux bleu sombre, celle que j’avais abattue d’un coup d’épée, me fixait de ses yeux vides.
— Il a filé par-là, dit Ficelle. Probablement par ce passage.
— D’ac.
Je courus aux côtés de Ficelle, les yeux fixés dans la direction où Reveos et Spur avaient disparu. Cela dit, je ne connaissais pas le quartier nord. J’avais bien une vague idée de la direction à suivre, mais j’en ignorais l’itinéraire précis. Je n’avais donc d’autre choix que de m’en remettre à Ficelle pour nous guider.
— Ficelle, je suppose que Lucy t’a envoyée ? demandai‑je.
— Non… Juste une coïncidence, répondit‑elle sèchement.
— Je vois.
Donc, elle comptait tenir la version de la coïncidence jusqu’au bout. Soit. Si elle envisageait le pire, c’était cohérent. Et, même si elle ne s’adressait qu’à moi, peut‑être jugeait‑elle préférable de restreindre ce qu’elle livrait. Nous continuâmes un moment à courir dans le calme quartier nord.
— Je l’ai trouvé, dit Ficelle.
La nuit était noire et la visibilité médiocre. Mais avec si peu de monde dans les rues, quelqu’un qui s’enfuyait en pleine panique se repérait d’autant plus facilement. Nous aperçûmes une silhouette bien en chair aux côtés d’un autre homme dont l’armure lourde résonnait bruyamment à chaque pas.
À ce rythme, notre petit jeu du chat et de la souris allait s’achever plus tôt que prévu, car Reveos et Spur étaient tout simplement trop lents. À vrai dire, vouloir faire courir rapidement un homme corpulent accompagné d’un autre engoncé dans une armure complète relevait déjà de l’absurde.
— Haa… Haa…
— Halte-là, Évêque Reveos.
— Urgh !
Quand nous fûmes suffisamment proches pour entendre le souffle rauque de Reveos, je lui ordonnai de s’arrêter. J’étais d’une humeur exécrable. Une pointe d’agacement involontaire s’était glissée dans ma voix, assez nettement pour que je m’en rende compte moi-même.
Ce n’est pas bon. Il faut que je me ressaisisse.
La situation pouvait encore tourner à une nouvelle échauffourée, et un tel état d’esprit risquait d’émousser mes coups. Je pris un bref instant pour retrouver mon calme, puis j’inspirai profondément afin d’apaiser les battements de mon cœur. Je m’attendais à ce que Reveos tente de reprendre sa fuite, mais, contre toute attente, il obéit et s’arrêta net. Cela dit, il était peut-être simplement à bout de souffle.
— Je suis avec l’Ordre de Liberion, déclarai-je. — Nous aurons beaucoup de questions à vous poser dans un endroit plus approprié, notamment au sujet de la magie que vous venez d’utiliser.
Je ne fis aucune mention d’Ibroy. J’étais d’ailleurs bien content que Reveos ne demande ni pourquoi l’Ordre de Liberion se mêlait de cette affaire ni pour quelle raison on l’avait convoqué comme témoin. J’aurais bien été incapable de lui répondre. Quoi qu’il en soit, son simulacre de résurrection m’avait fourni une preuve irréfutable de ses agissements.
Nous pouvions sans doute passer à l’étape suivante.
À mes côtés, Ficelle maintenait son épée en garde, silencieuse.
Elle faisait clairement comprendre à nos adversaires qu’elle ne les laisserait plus s’échapper. Son épéomancie se révélait d’ailleurs fort pratique dans ce genre de situation. Même s’ils tentaient de profiter de la moindre ouverture pour prendre la fuite, elle pouvait les abattre aussitôt grâce à ses attaques à longue portée.
— Dire que vous êtes incapables de comprendre la valeur de mes recherches… grommela Reveos avec irritation.
— Je n’ai rien à vous demander sur vos recherches, répliquai-je.
Peu m’importait ce qu’il prétendait avoir accompli. Ce prétendu miracle de résurrection, je le rejetais de toutes mes forces. C’était là ma conviction profonde. Les lois de la vie n’étaient pas faites pour être altérées par la main de l’homme. S’y essayer ne pouvait qu’entraîner certains au désespoir… comme Mewi en avait déjà fait les frais.
— Vous allez venir avec moi, évêque Reveos.
Reveos n’avait clairement rien d’un combattant. Son seul véritable appui restait Spur, qu’il avait entraîné dans sa fuite. J’ignorais ce que Spur valait réellement, mais, en termes simples, nous étions deux contre un. La victoire était à portée de main.
Maintenant que j’y pense, j’ai fini par laisser les choses là-bas à Curuni. Était-ce vraiment raisonnable ? Bon, elle fait partie de l’Ordre, elle doit savoir ce qu’elle a à faire.
— Spur…
— Monseigneur.
Comme prévu, Reveos se reposa sur Spur. Le chevalier hocha la tête sans un mot, puis tira son épée d’estoc à sa ceinture. Sa garde était celle d’un expert. Il se situait manifestement à un autre niveau que les autres chevaliers.
— Ouah ?!
À l’instant suivant, l’estocade de Spur était juste devant mes yeux. Je le repoussai, pris de court.
Je n’étais pas correctement préparé, si bien que je ne parvins pas à lui briser sa lame comme avec le premier chevalier.
Ce type est rapide ! Comment il peut bouger comme ça en armure lourde ?!
Une sueur froide me coula dans le dos.
— Hrm !
— Ngh !
Oui, j’avais paré son estocade, mais Spur garda l’équilibre et enchaîna les tailles.
Oh, merde ! Une lame d’estoc, ça se manie avec plus de finesse, bordel !
La pointe de sa lame s’abattit sur moi avec une puissance et une vitesse terribles, deux fois, puis trois.
J’essayai de le déséquilibrer, mais, à la différence d’Henblitz et de Surena, il était difficile de déporter ses coups : il ne mettait pas tout son poids dans sa lame. Il dosait correctement sa force depuis les hanches, les épaules et les bras, cherchant à employer le minimum de puissance pour aller le plus vite possible.
Le combat avait démarré si brusquement, mais Ficelle ne bougeait pas. Spur et moi étions trop rapprochés. Même si elle avait tenté d’employer son épéomancie pour me soutenir, elle risquait de me toucher. Je n’avais pas imaginé non plus qu’il se collerait aussi vite !
Spur était clairement deux ou trois crans au-dessus des autres. La vitesse de sa lame jouait dans une tout autre cour. En outre, son épée semblait mieux forgée que celle d’un chevalier ordinaire. Malgré plusieurs parades, je ne parvenais pas à la briser.
Un second impact, puis un troisième. Notre échange muet se poursuivit. Au fil des passes, je sentis son attention se déplacer imperceptiblement. Je ne voyais pas ses yeux à cause du heaume, mais Spur se concentrait clairement sur autre chose.
— Gh ! Ficelle !
Jugeant que notre affrontement s’éterniserait, Spur détourna soudainement sa cible de moi vers Ficelle. Elle n’était pas imprudente. Mais, de son point de vue, l’épée de Spur m’était entièrement destinée. Sa redirection fut une attaque-surprise. Et pour s’en défendre, elle dut se jeter au sol.
— Hmph !
— Pas question !
Le choc de l’estoc de Spur contre mon épée longue déchira l’air. Nous nous retrouvâmes lame contre lame.
Merde, ça faisait un bail que je n’avais pas vécu ça.
— Ficelle ! Ça va ?!
— J…Je vais bien !
C’était moins une. Si mon jugement avait tardé d’une milliseconde, l’estoc de Spur aurait immanquablement entaillé Ficelle. Elle savait se battre, à la fois bretteuse et magicienne, donc je n’allais pas me plaindre qu’il la vise. Après tout, ce n’était pas un match amical, car nous jouions nos vies. Toutefois, même si j’en comprenais la logique, je n’étais pas du genre à rester impassible en voyant mon ancienne élève exposée à un tel danger.
Ne compte pas t’en tirer à bon compte, Spur.
Le calme que j’avais retrouvé plus tôt se dissipait, ravivé par la colère.
— Vous êtes fort, dit Spur. — C’est bien regrettable.
— Guh !
Contre toute attente, Spur força sur ses bras et écrasa nos lames l’une contre l’autre.
Merde, il me dominait nettement en puissance brute.
À la base, je n’avais jamais compté sur la force pure.
Les affrontements frontaux, où il fallait rivaliser de puissance, n’étaient donc pas mon terrain de prédilection.
— Ô grand Dieu dans les cieux, accorde-nous Ta bénédiction divine. Confère-moi la force.
— Ngh ?!
Spur incanta pendant que notre lutte se poursuivait.
Merde ! Non ! Pas ça, pas la magie, ça sent pas bon là !
Je poussai de toutes mes forces, mais je me faisais peu à peu repousser.
Bon sang, j’étais déjà désavantagé quand il ne comptait que sur ses muscles, alors si on ajoute la magie, c’est vraiment pas l’idéal ! C’est la merde !
Au moment où mes bras allaient lâcher…
— Je ne te laisserai pas faire.
— Guh !
Ficelle rompit notre corps-à-corps. Son épée longue remonta comme pour trancher le bras de Spur. Le choc de sa lame contre son gantelet claqua dans l’air. Elle n’était pas parvenue à lui sectionner le bras, mais l’impact le repoussa un peu. Profitant de l’ouverture, je poussai fort de mon épée longue et bondis en arrière.
— Ficelle… ! Merci ! Tu m’as vraiment sauvé !
Pour l’heure, je gardai mes distances. J’avais vraiment perdu la face… me faire sauver juste après l’avoir sauvée. Heureusement, elle n’était pas du genre à n’être là que pour être protégée. C’était une excellente bretteuse.
— Ah…
En détournant une seconde les yeux de mon adversaire, j’aperçus Reveos qui tentait de se sauver de nouveau.
Merde, à ce rythme il va nous filer entre les doigts.
— Ficelle ! Rattrape l’Évêque Reveos !
Tout ce qu’on avait fait n’aurait servi à rien s’il s’échappait. Cela dit, courir après l’évêque en ignorant Spur serait une folie. Si on se faisait faucher dans le dos, tout cela n’aurait servi à rien. Il ne nous restait donc qu’un choix : je retenais Spur pendant que Ficelle poursuivait Reveos.
— D’accord. Faites attention à vous, Maître, dit-elle.
Elle s’élança aussitôt.
— Tch…
— Comme si j’allais te laisser faire !
Spur détourna un instant son attention de moi, et cette fois, je me ruai sur lui. Les coudes serrés, j’attaquai d’un balayage sec, mais il leva aussitôt sa lame pour parer le coup.
— C’est pas fini !
J’enchaînai en réduisant la distance pour balayer de mon épée longue. Il esquiva de justesse. Vu ses réflexes, c’était à prévoir…
Bon sang… T’as une armure complète ! Tu pourrais pas montrer ne serait-ce qu’un peu d’ouverture ?!
C’était le genre d’adversaire à écraser son adversaire sous une puissance qui ne collait pas à son apparence. Je ne pouvais pas lui abandonner l’initiative. Ajoutée à sa magie, sa puissance dépassait clairement la mienne. À courte portée, croiser le fer avec lui devenait dangereux.
— Shhh !
Après un balayage, je modifiai ma prise et repartis aussitôt d’un revers. Il accompagna ma lame et arrêta l’attaque.
Gah ! Je ne suis décidément pas très doué pour maintenir la pression à l’offensive. Mais face à un adversaire comme lui, j’aime encore moins me contenter de subir.
Il me fallait maintenir la pression tout en guettant la moindre ouverture. En règle générale, une armure complète finit par rendre moins vigilant : on en vient à trop se fier à sa protection. C’était sur cette faille que je comptais.
— Misérable !
Peut-être excédé par mon assaut incessant, Spur exécuta un large balayage avec son estoc. Le geste était bien plus grossier que les attaques précises qu’il m’avait adressées jusque-là. En temps normal, j’aurais simplement reculé d’un demi-pas pour l’éviter… mais cette fois, je décidai de faire confiance à la force de Balder et au potentiel de mon épée longue. Et puis, la situation n’était plus la même : je n’étais plus encerclé par des chevaliers. C’était désormais un véritable duel. Spur était mon seul adversaire.
— Hmph !
J’expirai et frappai, mettant toute ma force dans le choc pour intercepter l’estoc. Ce n’était pas le genre de coup qu’on pouvait esquiver à loisir : je cherchais uniquement à briser l’arme de mon adversaire, quitte à risquer d’y sacrifier la mienne.
Qu’on emploie une arme contondante, comme une masse ou un marteau, passe encore. Mais une épée est faite pour trancher, non pour encaisser de front le choc d’une autre arme. Si on les forge longues et étroites, c’est pour maximiser leur pouvoir de coupe, car elles ne sont tout simplement pas conçues pour ce genre d’impact. Malgré cela, j’étais convaincu que mon épée longue pouvait supporter pareil traitement. C’était un pari à moitié fou, mais si je ne faisais rien pour rompre l’équilibre entre nous, vaincre Spur serait difficile. C’est tout cela que je mis dans mon coup.
— Quoi ?!
Je gagnai mon pari. Dans un fracas sinistre, l’estoc de Spur se rompit net en deux. Je ne distinguais pas son expression derrière son heaume, mais il était manifestement abasourdi.
— Je te tiens !
Mon épée longue désormais dégagée, et Spur figé dans une brève hésitation, je fis pivoter ma lame et lançai une taillade de l’épaule jusqu’au torse. Je sentis nettement le choc remonter dans la garde de mon arme. Au même instant, un sang rouge jaillit dans l’obscurité.
— Guh ! Comment ai-je pu échouer…?!
Il semblait que la magie qui renforçait son corps n’augmentait pas pour autant sa résistance aux blessures physiques. Après avoir forcé le passage à travers son armure de plates, ma lame avait bel et bien entaillé ses muscles.
Merde… je ne m’étais pas assez contenu à cause du sang qui me montait à la tête. Enfin, on ne terrassait pas un adversaire comme Spur en se retenant de toute façon.
Je baissai les yeux vers Spur, qui s’effondra face contre terre. Une flaque de sang commença à s’étendre sous lui.
— Il faut que j’aille rejoindre Ficelle, maintenant…
Je m’inquiétais de l’état de Spur, mais pour son malheur, Ficelle et Reveos passaient avant lui.
— J’ai encore un long chemin à parcourir…
La colère et l’amertume avaient émoussé mon jugement, et le combat s’était révélé plus rude que je ne l’avais prévu. En plus de cela, il avait fallu que mon ancienne élève me tire d’affaire. C’était la preuve que j’avais manqué de concentration.
Mais à quoi bon m’en désoler maintenant ?
Si je voulais en tirer une leçon, je devais graver dans ma mémoire la honte de ma conduite d’aujourd’hui, afin de ne jamais l’oublier.
— Bon…
Après avoir repris mon souffle à la hâte, je relevai la tête.
On dirait que je ne suis plus très loin de l’église.
Je pris un bref instant pour prier afin que l’Ordre de Liberion retrouve Spur d’une manière ou d’une autre, puis je me remis à courir.
Il y avait juste un problème.
— Merde… Je ne connais pas le chemin.
Même si j’avais tant bien que mal vaincu Spur, j’avais perdu ma cible principale de vue. Je ne connaissais pas le plan du quartier nord, et l’obscurité réduisait la visibilité.
Dans le pire des cas, je pouvais me perdre. J’aimerais éviter ça, mais je ne peux pas non plus rester planté ici. Bon, faut bouger. Je vais courir dans la direction qu’a prise Reveos.
— Il n’a pas pu aller bien loin…
Je l’avais déjà rattrapé une fois, je savais donc que l’évêque n’était pas très rapide sur ses jambes. Avec sa carrure, il n’avait probablement pas non plus l’endurance pour courir longtemps. À l’inverse, Ficelle était une jeune bretteuse et magicienne en pleine forme alors je l’imaginais mal lui fausser compagnie. En plus, elle savait user d’épéomancie. Même s’il gardait une certaine distance, elle pouvait ajuster la force de sa frappe et le toucher de loin sans difficulté. La magie, c’était commode.
— L…Là-bas ?
Après avoir couru un moment, j’aperçus deux silhouettes qui ressemblaient à Ficelle et Reveos. Mes craintes s’étaient visiblement révélées infondées. En m’approchant, Ficelle leva vers moi un regard anxieux.
— Maître, ça va ?
— Ouais, ça va. Beau travail, Ficelle.
Ce Spur avait vraiment été un adversaire coriace. Avec une simple épée longue, j’aurais sans doute eu bien plus de mal. En fait, il n’était même pas certain que j’aurais pu le battre.
Merci Balder, cette épée est bien trop bonne pour moi.
— Spur… a été battu. Bon sang, quel bon à rien.
Reveos jura, comprenant que mon arrivée signifiait la défaite de Spur. Il avait décidément une sale personnalité et ça me démangeait de lui en coller une. Pourquoi Spur avait-il aidé cet homme avec tant de loyauté ? Je me demandai si j’aurais un jour l’occasion de le lui demander… à supposer que Spur soit encore en vie.
Au passage, les deux mains de l’évêque Reveos étaient liées par une corde. Il avait désormais tout du criminel. Ficelle avait sans doute préparé la corde exprès. Elle n’en aurait pas eu sur elle si elle n’avait pas connu le plan dès le départ.
Foutue Lucy ! Tu as vraiment envoyé Ficelle avec ce scénario en tête.
Pas la peine d’en parler maintenant.
— Maître, où l’emmène-t-on ? demanda Ficelle.
— Hm ? Ah, oui…
Ibroy m’avait demandé de capturer Reveos, mais il ne m’avait pas dit où le conduire. Je n’allais quand même pas le traîner jusqu’à l’auberge. Le mieux serait-il de le mener au QG de l’Ordre de Liberion ? Il était déjà tard dans la nuit, mais il y aurait sûrement quelqu’un.
— On l’emmène au QG de l’Ordre de Liberion, décidai-je. — S’il te plaît, guide-nous.
Ficelle hocha la tête.
— Entendu. Ça fera un bout de chemin. Ça vous va ?
— Je vois à peu près la distance. Ça ira.
Ainsi, notre destination fut fixée. À vrai dire, j’aurais préféré faire appel à un fiacre pour une telle distance, mais je doutais que quelqu’un accepte de nous prendre dans ces circonstances. Je décidai donc de marcher. Il ne restait plus qu’à amener Reveos à l’Ordre et le remettre, et mon travail serait terminé.
J’aurais aimé le confier à quelqu’un au fait de la situation, comme Allucia, mais je doutais qu’elle soit encore au QG à cette heure-ci. Il ne devait y avoir qu’une poignée de personnel de nuit.
— Imbéciles, vous ne comprenez pas — protesta Reveos. — Vous ne comprenez pas la noblesse de la quête de la complexité des miracles.
— Je m’en fous, crachai-je. — La noblesse ne soignera pas les victimes que ton idéologie a créées.
Je me moquais éperdument de ce qu’il pouvait bien raconter. Personne n’aurait rien eu à redire s’il s’était borné à étudier les miracles consignés dans ses écritures, quitte à y consacrer encore des années. Mais même Lucy, pourtant absorbée par ses recherches, n’allait pas jusqu’à importuner les autres pour autant. Bon, elle m’avait peut-être, moi, causé quelques désagréments. Cet homme, en revanche, ne pouvait être absous après avoir fait d’innocents cobayes de ses expériences. Peu importe la grandeur de l’Église de Sphene ou les miracles qu’elle revendiquait, rien de tout cela ne valait le sacrifice de vies humaines.
Reveos avait totalement tort. Point.
— Vous finirez par regretter de vous être mis en travers de nos recherches, continua de cracher Reveos.
— Ah oui ?
Cet homme parlait décidément trop, comme s’il était ivre de sa propre justice. Même s’il avait accepté de témoigner, il aurait sans doute passé son temps à blablater sur le bien-fondé de sa cause. C’était peut-être pour cela que, plutôt que de chercher à contourner la convocation par quelque échappatoire, il avait choisi de prendre la fuite.
Une chose continuait toutefois de me tracasser : l’identité de ces chevaliers. À en juger par leur équipement, ils n’appartenaient manifestement pas à l’Ordre de Liberion. Pourtant, ils étaient bien trop compétents et bien trop bien armés pour n’être que de simples bandits ou voleurs. Il était très probable qu’ils relèvent du Saint Ordre de l’Église de Sphene.
Je n’avais jamais croisé l’un de leurs chevaliers, je ne pouvais donc pas l’affirmer avec certitude. Enfin, l’Ordre de Liberion finirait bien par l’établir au cours de son enquête sur place. Mon rôle, à moi, consistait à capturer Reveos et à le leur livrer. Le reste relevait d’Allucia et de Henblitz.
— Qu’y a-t-il de mal à consacrer les inutiles à Dieu ? poursuivait Reveos. — Il faut être idiot pour être incapable de prioriser les…
— Fermez-la, dis-je en le coupant et en l’empoignant par le col.
Ses paroles me mettaient plus à cran que je ne l’aurais cru.
— À moins que vous ne teniez à vous faire faire mal.
— Maître, calmez-vous, murmura Ficelle, un peu surprise par mon comportement.
— Oui, pardon.
Ce type était une racaille. Sans le moindre doute. Ce n’était pas à moi de le juger, pourtant. Ce serait faire justice moi-même. En tant que celui qui guide d’autres sur la voie de l’épée, je ne pouvais pas me le permettre, car c’était le rôle des lois et de la justice d’un pays. Je le savais très bien, mais des ordures pareilles me tapaient quand même sur les nerfs. Je desserrai lentement ma prise.
— Lâchez-moi. Des gens de votre espèce ne devraient pas toucher un homme de ma stature.
Inutile de lui parler… Haaah, qu’est-ce que je fais de cette colère ? Elle n’a nulle part où aller. Si je le réduisais en bouillie maintenant, ça entacherait un peu ma réputation. Il reste un évêque, même pourri jusqu’à l’os.
— Taisez-vous, lâcha Ficelle d’un ton sec.
La colère et l’agacement sonnaient aussi dans sa voix.
— Vous n’êtes pas en position de l’ouvrir. Et puis, vous sentez fort de la bouche.
— Hmph. Petite sotte.
Et vous êtes quoi alors ? Cette « petite sotte » vous a attrapé ?
Je me retins de justesse de dire ces mots. Je n’avais aucune envie d’user mon esprit et mon cœur à me disputer avec lui. Je choisis donc de l’ignorer, de le traîner en silence et de le livrer.
Nous continuâmes de traverser la ville nocturne et, malgré les protestations de l’évêque, je parvins tant bien que mal à garder mon sang-froid. Le temps s’étira tandis que nous avancions tous trois en silence. C’aurait été une bonne occasion de prendre mon temps et d’admirer Baltrain, surtout le quartier nord, mais la situation s’y prêtait un peu trop mal.
Je garderai l’idée pour plus tard, ce serait agréable de jouer les touristes un jour.
En marchant, je ruminai une question qui demeurait sans réponse : capturer Reveos avait-il vraiment tout arrangé ? Je ne pouvais pas faire grand-chose, moi, pour réparer les choses.
Bah. Oublions les complications. Je n’ai qu’à refiler ça à Allucia, Lucy, Ibroy et consorts. D’abord, dépêchons-nous de livrer ce type.
◇
Je ne savais pas combien de temps nous avions marché. Cela me parut long, et nous avions parcouru une bonne distance. Ficelle et moi avions l’habitude de l’effort, mais Reveos était à bout de souffle. Il n’avait pas l’air du genre à faire beaucoup d’exercice.
À notre arrivée au QG de l’Ordre de Liberion, ce ne furent pas les gens de garde qui nous accueillirent. Non, c’était la Commandeure en personne.
— Nous attendions votre arrivée, Maître.
— Allucia ? Tu es encore là ? demandai-je, la voix un peu plus aiguë que prévu devant cette scène inattendue.
Elle aurait normalement dû être rentrée depuis longtemps. Pourtant, sa manière de me saluer donnait l’impression qu’elle m’avait attendu. Bon, Curuni et Ficelle avaient été envoyées en renfort, donc tout cela avait sans doute été prévu d’avance. Allucia était également au courant des intentions de Lucy et d’Ibroy. Avec le recul, tout s’était bien terminé, mais que comptaient-ils faire si j’avais échoué ? Cela n’aurait-il pas fini en affrontement généralisé, l’Ordre et la Brigade magique se ruant sur place avant même que Reveos n’ait la possibilité de témoigner ? Je me demandais vraiment pourquoi ils avaient tenu à ce qu’Ibroy me transmette cette requête.
— Bon sang… Ce genre de combines me donne des sueurs froides, grommelai-je.
— Hé hé. Je savais que tout se passerait bien entre vos mains, Maître.
Comme toujours, Allucia me témoignait une confiance absolue.
Pas de ça. Je ne suis qu’un vieux bonhomme.
— Commandeure, qu’allons-nous faire de lui ? demanda l’un des chevaliers postés près d’Allucia en désignant Reveos.
— Emmenez-le au sous-sol, ordonna-t-elle. — Nous nous occuperons de son cas comme il se doit demain.
— À vos ordres !
Les chevaliers emmenèrent Reveos. Après une telle marche, il n’avait plus la moindre énergie pour opposer ne serait-ce qu’une résistance de principe. Mon rôle, lui, touchait à sa fin.
N’empêche, ce Spur était un adversaire redoutable. Sans mon arme, j’aurais pu me retrouver en bien mauvaise posture.
— Beau travail, Maître, dit Allucia. — Toi aussi, Ficelle.
— Mmm. Merci, Allucia.
— Ce n’était rien… C’est simplement mon travail, répondit Ficelle en se recroquevillant légèrement.
Elle avait quelque chose d’assez mignon.
— Je vais y aller, alors. À plus tard, Maître.
— Oui. Fais attention à toi.
Une fois Reveos remis à l’Ordre sans incident, Ficelle prit congé. Elle s’était remarquablement bien battue. Elle n’avait sans doute commencé la magie que récemment, et pourtant elle l’avait déjà parfaitement intégrée à son art de l’épée.
Son épéomancie devait être particulièrement pénible à affronter. Son maniement de la lame, à elle seule, était déjà impressionnant, alors si son épée pouvait en plus déchaîner toutes sortes de sorts, cela devenait plus qu’agaçant à gérer. Sur ce point, son style différait clairement de celui de Lucy : là où Ficelle pouvait tenir la ligne de front, la Grande Sorcière de la Brigade magique semblait davantage faite pour combattre en soutien. En termes de puissance magique brute, Lucy lui était probablement supérieure, mais dans une véritable bataille, avec tous les imprévus que cela impliquait, il n’était pas impossible que Ficelle puisse l’emporter. C’était dire à quel point elle savait s’adapter à toutes les situations.
— Vous en avez fini là pour aujourd’hui, Maître ? demanda Allucia.
— Pas encore. Si tu as un peu de temps, j’ai quelque chose à te signaler.
— Bien sûr. Cela ne me dérange pas.
La voix d’Allucia mit un terme à mes pensées vagabondes. Ce n’était pas le moment de spéculer sur celle de Ficelle ou de Lucy qui l’emporterait. Il se faisait déjà tard, et j’aurais très bien pu remettre cela au lendemain, mais je décidai de lui en parler sur-le-champ. Autant lui demander franchement ce qui me tracassait.
De toute façon, il me faudrait sans doute du temps pour digérer ce que j’allais apprendre.
— Le site est-il en train d’être sécurisé ? demandai-je.
— Après avoir reçu le rapport de Curuni, j’y ai envoyé une escouade, répondit Allucia. — Cela ne devrait pas poser de problème.
— Bien.
Curuni semblait être arrivée à l’Ordre avant nous. Cela dit, puisqu’elle ne s’y trouvait plus, elle avait peut-être été envoyée avec les autres chevaliers.
— Vous avez l’air épuisé, remarqua Allucia.
— Ouais… enfin, j’imagine. J’ai eu droit à un rude affrontement.
À l’évidence, la fatigue se lisait sur mon visage. En vérité, j’étais bel et bien exténué. L’adversaire que j’avais affronté était puissant. Il était rare de croiser un homme de ce niveau. J’étais surtout heureux que l’épée longue de Balder ait été aussi solide. Si je l’avais emporté, c’était en forçant le passage. Je m’étais entièrement reposé sur la robustesse de mon arme.
— Hein… fit Allucia, visiblement surprise. — Un maître épéiste assez redoutable pour vous pousser dans vos retranchements ?
— Allons. Pas comme si c’était si impressionnant.
Dans l’immensité du monde, il devait exister quantité de gens capables de me donner du fil à retordre. Inutile de me prendre comme point de référence. Franchement, c’était plutôt embarrassant quand elle se mettait à parler ainsi.
— Enfin, il était fort… Les hommes qui accompagnaient l’évêque Reveos avaient tout l’air d’être des chevaliers. Ils portaient une armure de plates complète et maniaient des estocs.
— Des estocs… murmura Allucia.
Comme je m’y attendais, c’était une arme peu courante dans le royaume. Elle se plongea un instant dans ses réflexions, puis reprit :
— À ma connaissance, parmi les organisations actives dans cette région, seul le Saint Ordre de l’Église de Sphene en fait un large usage.
— C’est bien ce que je pensais.
Ce fait était désormais pratiquement acquis. Ibroy avait mentionné que, s’il en avait eu le temps, il aurait impliqué le Saint Ordre. Cependant, il semblait que la faction de Reveos ait de l’influence parmi ces chevaliers. Dans ce cas, cela n’allait probablement pas s’achever avec la capture de Reveos… même si l’échec de sa faction pouvait les faire se déliter d’eux-mêmes, cela aiderait.
Hmmm, peu importe. Même s’ils sont voisins, je n’ai aucune obligation d’aller mettre mon nez dans les affaires d’un autre pays. Ça ne me regarde pas. Ibroy n’aura qu’à faire de son mieux.
— Il y a des chevaliers inconscients à l’église, dis-je. — Tu devrais pouvoir leur soutirer des informations sur ce qui se trame en coulisses.
— Bien. Nous irons les interroger comme il se doit sur les circonstances entourant cette affaire.
Si des chevaliers d’un autre pays se livraient à de mauvaises actions à Liberis, on tenait déjà un scandale diplomatique. Voilà pourquoi l’enquête devait être menée avec d’autant plus de soin. Après tout, l’Ordre ne pouvait pas chercher querelle sur la seule base d’accusations infondées. Il leur fallait découvrir vite et proprement ce qui se tramait derrière le rideau, être certains de la vérité, puis laisser Liberis faire une déclaration officielle. C’était ainsi que j’imaginais la procédure.
— Et puis… j’ai fini par trancher quelque chose que je n’avais pas vraiment envie de trancher, marmonnai-je.
— Hm ?
— Non, rien.
Allucia parut un peu gênée par cela. Je me demandai comment l’expliquer à Mewi, et j’eus presque l’impression que je ne le devais pas. Il vaudrait probablement mieux, pour sa stabilité mentale, que j’emporte ce secret dans la tombe. Je jugeai cette conclusion un peu pathétique, mais puisque je n’étais pas capable d’y changer quoi que ce soit, il valait sans doute mieux l’ensevelir dans l’ombre.
Dire la vérité ne menait pas toujours à un meilleur résultat. En tenant compte des circonstances, du moment et des limites, il semblait préférable de se taire. Mewi était déjà dans une position instable, je ne pouvais pas lui imposer un fardeau intitule. Je doutais que le silence produise quoi que ce soit, de bon ou de mauvais. Et le temps finirait par régler l’affaire, car il agissait comme un baume qui guérissait toutes les blessures. Ce n’était peut-être pas vrai pour tous les âges, mais pour quelqu’un d’aussi jeune que Mewi, c’était la meilleure solution.
— Bon, dis-je. — Je suppose que je vais confier les suites à l’Ordre et rentrer à l’auberge.
— Très bien. Bon travail pour aujourd’hui, Maître, répondit Allucia. — Laissez-nous la suite.
Lucy et Ibroy n’y verraient sans doute aucun inconvénient si le rapport attendait jusqu’au lendemain. De toute façon, j’ignorais où logeait Ibroy. Il me suffirait probablement d’en informer Lucy, et le reste suivrait de lui-même. Maintenant qu’Allucia m’avait rassuré, je pouvais laisser la suite aux chevaliers l’esprit tranquille. En fin de compte, mon titre d’instructeur extraordinaire n’avait guère d’utilité dans une enquête.
Quoi qu’il en soit, cette affaire s’arrêtait là pour moi. C’était tout ce que j’avais à en dire. Il ne me restait plus qu’à regagner seul l’auberge, sous le ciel nocturne de Baltrain.
— Fwaaah…
Au moment où je quittai le QG de l’Ordre, un bâillement m’échappa malgré moi. La journée avait été éprouvante. Je voulais retrouver mon lit et m’y écrouler. Veiller tard à mon âge était rude pour le corps, alors je décidai de rentrer directement à l’auberge pour dormir.
◇
— Hé, je t’attendais.
— Hm ? Tiens, Lucy.
Le lendemain matin, je me levai et me rendis au QG de l’Ordre pour entraîner les chevaliers. Malgré les événements éprouvants de la veille, je ne pouvais pas me dérober à mes tâches quotidiennes. À l’entrée, j’aperçus une silhouette qui attendait, les bras croisés.
C’était la Grande Sorcière de la Brigade magique, Lucy Diamond.
— Tu t’es donné la peine de m’attendre ici ? demandai-je. — Désolé.
— Ça ne me dérange pas, dit-elle. — C’est moi qui t’ai demandé quelque chose d’insensé.
Elle est donc là pour moi. Elle ne manque pas de zèle, venir de si bon matin.
J’avais voulu faire mon rapport à Lucy, mais j’avais hésité à me pointer chez elle, alors qu’elle m’attende ici, était parfait. Nous avions beaucoup à discuter.
— Ça te dérange si on va de nouveau chez moi ? demanda Lucy.
— Ça me va, mais, techniquement, j’ai du travail.
J’acceptais volontiers son invitation, mais j’étais instructeur extraordinaire ici, je devais donner des leçons chaque jour. La dernière fois, nous nous étions vus après la fin de ma journée, mais là, il faisait grand jour et il était tôt. J’étais supposé être à l’entraînement. Je pouvais bien aller chez Lucy, mais il me fallait prévenir quelqu’un que je ne serais pas dans la salle d’entraînement. Je n’avais pas envie qu’on me prenne pour un tire-au-flanc.
— J’ai déjà prévenu Allucia, dit Lucy. — Il n’y a pas de problème.
— Oh, je vois… Tu es prévoyante.
Il se révéla que mes inquiétudes étaient infondées. Lucy avait déjà pris les choses en main. Elle était vraiment du genre à passer de la décision à l’action sans la moindre hésitation. La vitesse avec laquelle elle transformait une idée en acte tenait presque du prodige. J’aurais peut-être eu intérêt à lui emprunter une ou deux de ses qualités… encore aurait-il fallu savoir lesquelles valaient réellement la peine d’être imitées.
— Permets-moi de te remercier comme il se doit, dit Lucy. — Bien joué pour hier. J’ai entendu l’essentiel d’Allucia.
— Merci. Ouais, c’était assez rude.
Au lieu d’entrer au QG de l’Ordre, je pris la direction de la maison de Lucy en bavardant avec elle tout du long. Maintenant que j’y pensais, notre QG, celui de la Brigade magique et la maison de Lucy étaient tous équipés de dispositifs de communication magique. C’était pratique que l’information circule si vite.
— Tu me raconteras le reste en arrivant, dit Lucy. — Ibroy revient.
— Ah, je m’en doutais.
Il s’avérait que nous allions nous réunir de nouveau, comme la veille. C’était logique vu que Lucy avait servi d’intermédiaire, mais la demande venait officiellement d’Ibroy. Techniquement, c’était une requête de l’Église de Sphene passée en coulisses. Ce serait étrange qu’il ne soit pas là. La marche commençait à me lasser, alors je décidai de parler de l’invitée de Lucy.
— Au fait, comment va Mewi ? demandai-je.
— Elle va bien, répondit Lucy. — Mais je la trouve un peu silencieuse. Elle n’a sans doute aucune idée de ce qu’elle doit faire de son avenir.
— Je vois.
C’était déjà rassurant de savoir qu’elle allait bien. Et franchement, je comprenais ce que ressentait Mewi. Le monde dans lequel elle avait grandi s’était renversé, comment était-elle censée savoir comment vivre au-delà de ce monde morose ?
C’est comme je le pensais hier. Le temps finira par passer par là.
C’était vrai que sa vie avait beaucoup changé, mais, contrairement à moi ou à Lucy, elle était encore jeune, avec bien des années devant elle. Elle avait largement le temps de se forger un avenir brillant, alors le mieux était d’attendre patiemment qu’elle s’adapte à sa nouvelle vie.
C’est un privilège d’adulte que d’attendre la croissance d’un enfant… Pas que j’en aie, des enfants.
— Eh bien, je suppose qu’on n’a pas d’autre choix que de laisser le temps filer, dis-je.
— Oui. Mewi est encore jeune.
Lucy semblait du même avis. Sur ce point au moins, les valeurs et le mode de pensée de Lucy se rapprochaient plus des miens que de ceux d’Allucia ou de Surena. Peut-être une question d’âge. Lucy paraissait plus jeune que Mewi, mais elle était plus âgée que moi.
Je n’ai pas vraiment envie d’y penser, cela dit.
Nous avions encore un bout de chemin avant d’atteindre la maison de Lucy, alors je décidai d’aborder un sujet qui me tracassait.
— Ah, au fait.
— Hm ?
— C’est toi qui as poussé Ficelle à agir ? demandai-je.
— Allons, Beryl, de quoi parles-tu ?
Petite sournoise… Tu joues les innocentes, hein ?
Lucy avait un mince sourire aux lèvres, elle avait bel et bien envoyé Ficelle exprès. Le fait qu’elle ne le dise pas à voix haute signifiait toutefois qu’elle traçait une ligne, au moins en façade. Il lui fallait entretenir la comédie, un minimum.
Dans ce cas, je n’ai rien de plus à dire.
Ficelle et Curuni avaient surgi par « coïncidence », et mieux valait balayer les détails sous le tapis. Après quelques banalités de plus, nous arrivâmes chez Lucy. Un homme nous accueillit à notre arrivée.
— Lucy, Beryl, bonjour.
— Salut, Ibroy, répondit Lucy. — Désolée, on t’a fait attendre ?
— Pas du tout. Pas comme hier. Je viens juste d’arriver.
Cette fois, Ibroy nous attendait devant la grille, donc il venait en effet probablement tout juste d’arriver. Je ne connaissais l’homme que depuis la veille et nous n’étions pas particulièrement proches, mais d’après ce que j’avais vu de son caractère, je le voyais plutôt du genre sans gêne.
— Bonjour, dis-je.
— Beryl, heureux de vous revoir, répondit Ibroy. — Écoutons ce que vous avez à dire une fois installés.
Il n’avait visiblement pas encore été mis au courant de l’incident. Bon, ça ne faisait qu’un jour.
— Inutile de traîner dehors, déclara Lucy. — Entrez.
— Je ne vais pas me faire prier.
Ibroy lui emboîta le pas avec une aisance bien rodée. Lorsque nous franchîmes la porte du hall d’entrée, nous y trouvâmes Haley qui nous attendait.
— Maîtresse Lucy, Maître Ibroy, Maître Beryl, bonjour.
— Bonjour, Haley, dit Ibroy. — On s’incruste.
Je pensais me lever plus tôt que la plupart des gens, mais je commençais à me demander depuis combien de temps ils étaient déjà tous debout. Haley était chargée de l’intendance, donc la voir levée si tôt n’avait rien d’étonnant. Lucy, en revanche, me donnait plutôt l’impression d’avoir un rythme complètement déréglé. C’était du moins l’image que j’avais d’elle.
Une fois assis dans le même salon que la veille, Ibroy prit la parole.
— Bien. Beryl, permettez-moi d’abord de vous remercier pour vos efforts d’hier.
Il ne connaissait pas les détails, mais il savait au moins que je n’avais pas négligé mes devoirs. Je n’en avais de toute façon jamais eu l’intention.
— Merci, dis-je. — Disons que ça a été un peu rude.
— Hahaha. Comme je l’ai dit hier, vous serez bien rémunéré. Alors… comment cela s’est-il passé ?
Bon, qualifier ça d’un peu rude, c’était peut-être en dessous de la vérité. De toute façon, cela ne servait à rien d’aller me plaindre à Ibroy. J’avais accepté sa demande, après tout.
— Je vais commencer par la fin, dis-je. — J’ai capturé l’Évêque Reveos. Il est actuellement enfermé au sous-sol de l’Ordre de Liberion.
— Je vois. Voilà qui fait plaisir à entendre.
Le visage d’Ibroy se détendit. Il devait avoir du mal à fermer les yeux sur les méfaits de Reveos. Lucy ajouta :
— Tu vois ? Il a fait exactement ce que je t’avais dit qu’il ferait.
— En effet. Je suis heureux d’avoir fait appel à Beryl.
— Allons, pas la peine d’en faire autant, dis-je en esquivant leurs louanges.
Ça avait été du boulot, certes, mais ils n’avaient pas besoin de me hisser sur un piédestal. Le combat, lui, avait été plutôt sévère. Quoi qu’il en soit, Reveos serait puni comme il se doit… quelque part loin de mon regard.
— Je me dois de vous remercier comme il se doit, insista Ibroy. — Je vais probablement même recevoir une promotion.
— H…Hahaha…
Logique, si un évêque était arrêté, son siège restait vacant. Et comme celui qui avait orchestré la capture de Reveos était Ibroy, il devenait un prétendant sérieux. Ce vieux renard était sournois, ce qui collait à l’impression que j’avais eue de lui d’emblée. Combien de calculs ourdissait-il en silence ? Quoi qu’il en soit, il pouvait bien agir à sa guise, tant que cela ne me portait pas directement préjudice.
— Aussi, quand je suis allé l’arrêter, il a probablement utilisé un miracle, poursuivis-je. — Ce qu’il a fait apparaître, c’était, euh… quelque chose relevant de la manipulation de cadavres.
— Je vois… murmura Ibroy. — Je m’en doutais, mais il semble que ce soit confirmé.
Ses recherches pour ressusciter les morts avaient été, sans conteste, un lamentable échec. Je ne rejetais pas la recherche magique en soi, mais tolérer des actes aussi inhumains, c’était autre chose.
— Hm. Le royaume lui rendra sûrement son jugement, dit Lucy, sa réaction aussi tranchée qu’attendu.
Elle avait des opinions très arrêtées sur la résurrection des morts.
— Ah, et sans vouloir changer de sujet à la va-vite, j’ai aussi pensé à une récompense pour toi.
— Hm ?
Détestait-elle simplement le sujet de la résurrection ? Ou bien une idée venait-elle de lui traverser l’esprit ? L’expression de Lucy s’éclaira soudain tandis qu’elle déplaçait la conversation sur ma récompense. Je n’étais pas réticent à accepter ce qu’on m’offrait, mais je n’avais pas envie d’avoir trop d’argent sur moi, et comme je vivais à l’auberge, recevoir des biens matériels posait problème.
— Beryl, voudrais-tu une maison ? demanda Lucy.
— Hein ?
Quoi ? Je crois que je n’ai pas bien entendu.
Je me figeai à ce mot inattendu.
— Une maison ? répétai-je, pour être sûr.
Pourquoi une maison ? Enfin, j’en veux une et j’en cherche activement. Je le lui ai même déjà dit.
— C’est ça, confirma Lucy. — Quoi ? Tu n’en veux pas ?
— Non, attends, du calme. Tu brûles des étapes. Je suis paumé.
Je veux dire, regarde. Même Ibroy tire une drôle de tête, comme s’il ne comprenait pas ce que tu racontes. Voilà ce qui arrive quand on sort une maison de nulle part.
Pour l’instant, je n’avais pas assez d’informations pour décider. Ce serait plus étrange de dire tout de suite « oui, d’accord, je prends » si quelqu’un nous offrait une maison au hasard.
— Je veux dire exactement ce que j’ai dit… répondit Lucy.
Elle semblait un peu peinée et sans doute ne s’attendait pas à ma confusion. Honnêtement, j’étais plus que reconnaissant pour l’offre, je ne voyais juste pas comment elle pensait que j’allais dire oui après une si brève explication.
— Ah, oui, fit Ibroy comme se souvenant soudain de quelque chose. — Lucy, tu avais une autre maison avant d’acheter celle-ci.
— Oui, celle-là, confirma Lucy.
Il semblait qu’Ibroy connaissait la maison qu’elle proposait. Cela renforçait mon idée qu’ils se connaissaient depuis longtemps. J’ignorais quand exactement elle avait acheté cette demeure, mais le fait qu’il connaisse son ancien logis suggérait une vieille amitié. À en juger par ce qu’Ibroy venait de dire, Lucy possédait une autre maison avant d’emménager ici… et elle me l’offrait maintenant en guise de récompense.
Hein ? Sérieusement là ? On ne distribue pas des maisons comme ça, d’ordinaire.
— J…Je suis reconnaissant pour l’offre… mais est-ce vraiment possible pour moi d’accepter ça ?
Je devais avoir confirmation.
— Oui, c’est bon, répondit Lucy avec désinvolture. — Je la fais nettoyer périodiquement, mais personne n’y vit. Pour moi aussi, ça arrange les choses.
Lucy possédait donc toujours la maison, mais elle était inoccupée. Ne vaudrait-il pas mieux la vendre, alors ? Bon, il y avait peut-être des circonstances qui l’en empêchaient.
— Tu vis toujours à l’auberge, non ? poursuivit Lucy. — Je me suis dit que ce serait parfait pour toi.
— Oui, c’est vrai, mais…
Si cette offre venait d’un parfait inconnu, j’aurais forcément flairé l’arnaque. Mais là, c’était Lucy qui proposait, et même si mes soupçons n’étaient pas totalement éteints, l’alarme ne hurlait pas. N’empêche que tout ça restait extravagant.
— Je suppose que ce serait préférable pour moi aussi, ajouta Ibroy. — Je veux dire, faire livrer votre récompense à une auberge serait problématique.
— C’est sûr…
Objectivement, un vieux type de mon âge sans adresse fixe qui vit à l’auberge, ce n’était pas reluisant. Je le comprenais bien. Je n’étais pas du genre à accorder tant d’importance à ma réputation, mais j’avais été nommé instructeur extraordinaire de l’Ordre de Liberion, donc une part de moi tenait à maintenir un minimum de tenue.
Voilà pourquoi je cherchais une maison pendant mon temps libre. N’empêche, c’était un peu soudain. Je savais bien que Lucy ne cherchait pas à me berner, mais…
Une maison pour avoir donné un petit coup de main ? Évidemment que ça secoue n’importe qui. Tu ne pourrais pas réfléchir deux secondes avant de balancer ça ?
— D…D’accord, je vais y réfléchir…
— Vraiment ? fit Lucy. — Je pensais que tu accepterais tout de suite.
Va me trouver quelqu’un qui dirait oui sur-le-champ. J’aimerais bien voir ce type.
— E…Enfin, l’important ici, c’est l’Évêque Reveos, dis-je pour recentrer.
À vrai dire, je n’étais pas particulièrement attaché aux récompenses. Être payé pour un travail relevait simplement de l’ordre des choses, rien de plus. En revanche, une récompense trop généreuse me paraissait superflue. Bien souvent, ce genre d’offre finissait par s’accompagner de demandes bien plus lourdes, qui ne valaient pas la contrepartie initiale. Ce n’était pas systématique, bien sûr, mais je ne pouvais m’empêcher de rester prudent… et ce, peu importe la personne qui me faisait la proposition. J’étais simplement fait ainsi, toujours sur mes gardes.
— Vous avez raison, dit Ibroy. — Ça semblera peut-être mesquin de la part d’un membre de l’Église de Sphene… mais je suis sûr que l’évêque sera destitué.
— Et c’est toi qui prendras le siège laissé vacant ? demandai-je.
— Hahaha, vous allez un peu vite en besogne, Beryl.
Je n’arrivais pas vraiment à percer les intentions d’Ibroy. Avait-il pu machiner tout ce déroulement des événements ? Si oui, le plan avait été à la fois trop bâclé et trop ambitieux. Quoi qu’il en soit, il resterait, à mes yeux, un vieux renard tant que je n’aurais pas découvert sa vraie nature.
— Au fait, il y avait plusieurs hommes qui semblaient être des chevaliers pour garder l’Évêque Reveos, ajoutai-je. — Ils étaient armés d’estocs.
Allucia avait affirmé qu’ils étaient des chevaliers du Saint Ordre, mais nous n’en étions pas encore sûrs.
— C’étaient… presque à coup sûr, le Saint Ordre de l’Église, murmura Ibroy. — Je vois…
On dirait qu’il partage aussi cet avis.
Ibroy s’absorba dans ses pensées. Au bout d’un moment, son expression s’adoucit.
— Enfin, discuter de ça entre nous ne changera rien. Pour l’instant, fêtons notre succès.
Il n’avait pas tort. Même s’il y avait bel et bien une conspiration derrière tout cela, nous étions bien incapables, à nous trois, d’en deviner la nature. D’après ce que je savais de Reveos, une enquête n’en tirerait sans doute pas grand-chose : il ne ferait probablement que ressasser l’importance de son miracle ou la noblesse de sa cause. J’ignorais quelles lois il avait enfreintes ni de quelle manière il serait puni, mais un acquittement paraissait hors de question. Tout du moins, il était bel et bien coupable de s’être entendu avec des voleurs pour enlever des innocents. Quant à la suite, nul ne pouvait dire ce qu’il adviendrait.
— Tu t’en es vraiment bien tiré, dit Lucy en me frappant l’épaule. — Beau travail.
— Haha, merci.
Quelqu’un qui ressemblait à une fillette compatissait avec un vieux bonhomme dans la quarantaine… L’image avait de quoi faire sourire.
— Bon, tu veux aller voir la maison que je compte te donner ? demanda-t-elle.
— Hein ? Maintenant ?
La suite des événements n’avait toujours aucun sens pour moi, mais Lucy ne lâchait pas la pression pour me remettre cette maison.
— Acceptez, dit Ibroy. — Beryl, le fait d’avoir traîné si longtemps à l’auberge vous pèse, non ?
— C’est vrai, mais…
Je n’étais pas fondamentalement contre la maison, mais ils étaient deux contre un.
Hmmm… Cette récompense est totalement inattendue, mais c’est un heureux contretemps. Je n’ai pas à me décider tout de suite alors autant jeter d’abord un œil à l’intérieur et à l’emplacement. Je n’arrive toujours pas à comprendre comment on en est arrivé là, cela dit.
— Tu décideras après l’avoir vue, dit Lucy. — Je ne te force pas.
— Eh bien… Dans ce cas, j’accepte.
— Parfait, parfait. On y va ?
Lucy se leva de sa chaise, l’air plus enjoué que jamais. Cela ne faisait que renforcer mon opinion : elle passait à l’action vite. On avait l’impression qu’elle décidait tout de suite et agissait dans la foulée.
Ibroy se leva à son tour.
— Je vais y aller, moi aussi. L’Église va être occupée un moment, on dirait.
Lucy hocha la tête.
— Hm. Va, donne-toi à fond.
Un évêque venait d’être arrêté. Ses journées allaient sans aucun doute être chargées. Les compétences d’Ibroy pouvaient peser dans la balance et aider à trouver un terrain d’entente au sein de la hiérarchie de l’Église.
— Oh, tout le monde s’en va ? demanda Haley alors que nous quittions le salon à trois.
— Mmmh. Un contretemps, dit Lucy.
Nous venions à peine de décider de partir visiter la maison, alors Haley ne pouvait pas être au courant de nos projets.
— Nous allons la voir.
— Oh là là… fit Haley en souriant. — Hihi, bien compris.
D’une manière ou d’une autre, Haley semblait toujours parfaitement en phase avec le tempérament de Lucy. Cela montrait l’expérience qu’elle avait accumulée au fil des années. Une femme très compétente dans son domaine, mais d’une tout autre façon que, par exemple, Allucia.
— Bon voyage, ajouta Haley en s’inclinant.
Et sur ces mots, nous quittâmes la maison de Lucy. Je ne comprenais toujours pas la moitié de ce qui se passait, mais cela ne servait plus à rien d’en parler maintenant que les choses étaient allées aussi loin.
Alors, je décidai de simplement profiter de cette visite privée.
◇
Après avoir quitté la maison de Lucy, je levai les yeux vers le ciel. Un temps clair… C’était agréable de marcher sous un tel bleu.
— Beau temps, aujourd’hui, hein ? marmonnai-je.
Je préférais de loin un jour ensoleillé à la pluie ou à la neige. Lucy acquiesça.
— En effet. Si seulement le climat restait comme ça tout le temps. Fouaaah…
Elle leva bien haut les bras et laissa échapper un long bâillement.
— Elle est où, exactement, cette maison ? demandai-je.
— Pas très loin d’ici.
Si elle était proche de chez Lucy, elle se trouvait sans doute dans le quartier central. Comme la terre y était relativement chère, la propriété devait être un emplacement de choix.
Ce serait bien que la maison soit à peu près proche de la Guilde des Aventuriers et du QG de l’Ordre.
— Ah, au fait, à propos d’hier, dis-je.
— Hm ? Il y a encore quelque chose ? demanda Lucy, curieuse.
Le sujet était un peu sombre pour notre promenade paisible, mais nous continuâmes malgré tout.
— Un des cadavres que j’ai éliminés ressemblait beaucoup à la sœur de Mewi… Sans certitude, toutefois.
— Je vois…
Ça pouvait n’être qu’une ressemblance fortuite. Les visages ne sont pas infinis, et paraît-il que chacun a trois sosies dans le monde. N’empêche que, d’après ce que j’avais vu, ce bleu-là était plutôt rare. Il était naturel que je suppose un lien.
— Tu ferais mieux de ne rien dire, dit Lucy. — Ça ne servirait à rien.
— Ah, toi aussi tu le penses ?
Au moins, Lucy partageait mon avis sur ce point. Mon instinct ne m’avait pas trompé. Il n’y avait aucune bonne façon de dire à une gamine : « Ta sœur a servi un évêque malfaisant, et j’ai dû la trancher pendant qu’il manipulait son cadavre. »
— Quoi qu’il en soit, soutiens-la, ajouta Lucy. — Elle se sent terriblement seule.
— Hm ? J’en ai bien l’intention.
Je n’avais pas prévu de l’ignorer complètement, mais à tout prendre, n’était-ce pas plutôt à Lucy de la soutenir, puisqu’elles vivaient ensemble ? À ce stade, ma routine quotidienne n’avait pas grand-chose en commun avec celle de Mewi.
— À propos de Mewi, je pense l’inscrire à l’institut de magie, dit Lucy. — On ne peut pas laisser un tel don pour la magie dans la nature.
— Vraiment ? Bien d’accord.
Bon, Lucy pensait à Mewi à sa façon. Plutôt que de la laisser végéter, il fallait lui donner un objectif. Pour le dire crûment, il lui fallait de quoi se changer les idées. Et elle avait bel et bien un talent rare. Qu’elle rejoigne ou non la Brigade magique plus tard, ce n’était pas une mauvaise idée de lui permettre d’aiguiser ses compétences à l’institut de magie.
Des problèmes solvables resteraient en suspens si Mewi passait ses journées à ruminer.
— Oh, nous y voilà, annonça Lucy.
— Hmmm… Pas mal.
Nous nous trouvâmes à un peu à l’écart du cœur du quartier central, dans un quartier plutôt calme. Il n’y avait presque pas de passants. En toute vraisemblance, les habitants de ces demeures étaient justement sur le point de partir travailler. J’estimai que la propriété se situait à mi-chemin entre le QG de l’Ordre et la maison de Lucy, peut-être un peu plus près de chez Lucy. Ce n’était pas spécialement proche, mais pas trop loin non plus pour un trajet quotidien. Je me voyais faire ce chemin à pied tous les jours.
Dans l’ensemble, l’endroit n’était pas mal.
— Ce n’est pas bien grand, dit Lucy. — Mais ça ne te dérange pas, j’imagine ?
— C’est largement suffisant, répondis-je.
Je me tins devant une maison d’un seul étage, un peu étriquée pour un bâtiment du quartier central. Malgré sa taille, elle offrait largement assez d’espace pour que je vive seul.
De toute façon, je n’avais quasiment rien apporté de Beaden : guère plus que mon épée, de quoi payer le voyage et quelques vêtements de rechange.
— Bon, elle est là ? demanda Lucy en tambourinant à la porte.
— Hein ?
Attends, il y a quelqu’un à l’intérieur ? Je croyais que la maison était vide.
Mon cerveau se figea devant ce rebondissement.
— C’est qui ? Oh, Madame Lucy.
— Mewi ?
Une fille aux yeux vifs et aux cheveux bleu sombre sortit. C’était Mewi Freya. J’avais remarqué qu’elle n’était pas chez Lucy. Il s’avéra que c’était ici qu’elle s’était rendue.
— Le Vie… Monsieur Beryl, quelle surprise.
— Ça va, ça va, dis-je. — Parle comme d’habitude.
Qu’est-ce que c’est que ces corrections bizarres ? Ses yeux fuyaient, mal à l’aise, tandis qu’elle cherchait des formules polies qui ne lui venaient pas. C’était mignon à sa façon, cela dit.
Ah, je suis devenu un vieux schnock qui s’attendrit devant la croissance d’une gamine.
— Ha ha ha ha ! fit Lucy avec un grand sourire. — Haley l’a harcelée sur sa manière de parler.
— Je vois.
Haley n’avait aucun défaut en tant que servante. Excellent contrepoids au côté fougueux de Lucy. Elle tenait la maison d’une main sûre. Et pour cette raison, Haley ne pouvait pas laisser une gamine parler sans manière, même si elle était une invitée. J’imaginais très bien l’air dépité de Mewi pendant que Haley la sermonnait.
— Alors, qu’est-ce que tu faisais ici, Mewi ? demandai-je.
— Oh… Le ménage, la cuisine, des trucs comme ça.
Allez savoir pourquoi, je me sentis affreusement coupable d’accepter une maison qu’une gamine avait nettoyée pour moi. Ça me faisait passer pour un bon à rien.
Bon, évitons d’y penser.
Il semblait que Mewi passait du temps ici pour se préparer à devenir indépendante, plutôt que de rester tout le temps sous l’aile de Lucy. C’était, bien sûr, pour son bien. Il y a une différence entre veiller sur quelqu’un et le surprotéger.
— Puisqu’on y est, on regarde l’intérieur aussi ? proposa Lucy.
— Oui.
— Je n’ai pas encore fait les petits détails, mais l’essentiel du nettoyage est fait, dit Mewi.
— Beau travail, Mewi, lui dis-je. — Vraiment impressionnant.
— Hmpf.
Je tentai de lui adresser un compliment sincère, mais sa réaction fut bien timide. N’empêche que, comme je l’avais pensé l’autre jour, elle était beaucoup moins hérissée qu’à notre première rencontre. La vie paisible semblait l’avoir adoucie. Mewi était encore jeune, le changement n’en ressortait que davantage.
Nous passâmes un moment à faire le tour de la maison. Elle paraissait un peu vieille, mais suffisamment en état pour y vivre, d’autant que Mewi l’avait nettoyée récemment. Rien ici ne semblait devoir poser problème.
— Alors, qu’en dis-tu ? demanda Lucy.
— Pas mal du tout, répondis-je. — C’est une bonne maison.
— Haha, tant mieux.
L’endroit était même entièrement meublé, je pouvais techniquement emménager tout de suite. L’idée de déménager me fit penser à l’auberge où je séjournais et aux quelques tavernes alentour. Enfin, en mettant l’auberge de côté, je pourrais toujours passer dans ces tavernes quand j’en aurais envie. Et puis, j’avais hâte d’explorer ce coin du quartier central à la recherche d’autres endroits où manger.
— Alors c’est décidé, déclara Lucy. — Ne t’inquiète pas, je ne compte pas te demander d’argent. Tu peux aussi voir ça comme des excuses pour t’avoir cherché des noises quand on s’est rencontrés.
— Aaah, effectivement, y’avait eu cet épisode.
Oui, notre première rencontre avait bel et bien commencé par une échauffourée. Lucy fut une sacrée plaie. Cela dit, si la compensation pour ça était une maison bien placée dans la ville, le compte y était.
Au moment où je commençais à me sentir profondément ému par mon nouveau chez-moi, Mewi prit la parole.
— Eh bien, euh, merci de prendre soin de moi.
Ses mots me frappèrent comme la foudre, et je penchai la tête, perplexe.
— Hm ?
Lucy se tourna vers moi.
— Beryl, qu’est-ce que tu racontes ? Tu vas vivre avec Mewi. — Hm ? Attends… Je ne te l’ai pas dit ?
— Hein ?
Quoi ?! Tu n’en as pas soufflé mot !
— Attends, comment ça ?!
C’est louche… Comment ça vivre avec Mewi ? C’était pour ça le « prendre soin de moi » ? Et toi, Mewi, ne te contente pas d’acquiescer ! Il est passé où, ton mordant ?
— Je ne peux pas la garder chez moi éternellement, non ? expliqua Lucy.
— Hm, ça, je veux bien le concevoir.
Oui. Lucy n’allait pas élever Mewi jusqu’à la fin de ses jours. La petite était chez elle à titre provisoire. Je le savais, mais le reste n’avait aucun sens.
— Mewi doit devenir autonome, poursuivit Lucy. — Cela dit, on ne peut pas la jeter dehors du jour au lendemain.
— Hm, c’est vrai.
Normalement, Mewi aurait lâché un truc du genre : « Je peux très bien me débrouiller toute seule », mais elle se taisait. Elle n’avait jamais vécu autrement qu’en volant à la tire. Si on lui interdisait ça, elle ne savait peut‑être même pas quoi faire.
— Donc, on t’a choisi pour la tâche, conclut Lucy.
— C’est là que je comprends pas…
C’est bizarre. Non, vraiment bizarre. Toute cette conversation me passe au‑dessus.
— Mais Mewi est d’accord, ajouta Lucy.
Je marquai une pause, puis me tournai vers la petite.
— Ça te va, vraiment ?
— Ben, ça a pas l’air mal…
Elle détourna ensuite les yeux et ajouta :
— Mais ça a pas l’air bien non plus…
Cette attitude valait mieux qu’un refus net, mais je me demandai s’il s’était passé quelque chose. Pourquoi s’était‑elle attachée à moi ?
J’avais l’habitude des enfants grâce à la salle d’armes, mais ce n’était pas pareil qu’avec un élève.
Peut‑être que ce qui s’était passé hier m’avait rendu sympathique à ses yeux. C’était vrai que je lui avais dit de se détendre et de profiter de sa vie actuelle. N’empêche, ce vieux que j’étais trouvait tout ça un peu… brusque.
Je soupirai.
— Haaah…
Je me sentais une certaine responsabilité envers cette gamine. Il y avait aussi l’histoire de sa sœur. Je savais que je ne pouvais pas la remplacer, mais en tant qu’adulte mêlé à sa vie, je me devais, à mes yeux, de veiller à ce qu’elle devienne indépendante.
— D’ailleurs, dit Lucy, — j’ai une raison valable de te choisir.
— Hm. Je peux savoir ?
Au moment même où j’en venais à conclure que je n’avais pas vraiment le choix, pas en mal, hein, Lucy me donnait la raison de sa sélection. Je décidai de l’écouter.
Rien à perdre à l’écouter…
— Mewi a un talent pour la magie, déclara Lucy. — C’est pourquoi je pense que le mieux est de l’inscrire à l’institut. Tu es d’accord, non ?
— Ouais.
Elle avait parfaitement raison. L’institut de magie était, sans conteste, le meilleur endroit pour que les sorciers apprennent à maîtriser leurs pouvoirs. Là‑bas, ils pouvaient s’épanouir. Quiconque possédait une aptitude innée pour la magie était traité avec faveur, et d’après Lucy, l’institut se moquait de l’origine ou de l’éducation. Vu la situation de Mewi, tout cela était à peu près idéal.
— Cependant, pour entrer à l’institut de magie, l’accord d’un parent ou d’un tuteur est requis, expliqua Lucy.
— Ah bon ?
J’étais vraiment ignorant en matière de magie. J’ignorais même l’existence d’une telle règle. C’était la première fois que je l’entendais. Mais je commençais à comprendre pourquoi on m’avait choisi.
Mewi n’avait pas de parents. Enfin, ils étaient peut‑être encore en vie, mais elle ne les avait jamais connus. Autant dire qu’il y avait peu d’espoir de les retrouver. Qui plus est, son unique parente connue avait disparu. Elle n’avait désormais plus aucune famille, et il lui serait très difficile d’entrer à l’institut de magie. Il était naturel que quelqu’un endosse ce rôle parental.
— C’est pour ça que j’ai pensé à toi pour être son tuteur, dit Lucy.
— Je vois…
Je commençais enfin à comprendre, même si je n’étais pas encore sûr d’être d’accord. Devenir le tuteur de Mewi signifiait être responsable d’elle, au moins jusqu’à sa sortie de l’institut de magie et son autonomie. Je doutais que Mewi envisage de revenir au vol alors sur ce point, autant lui faire confiance.
— Je ne te gênerai pas… probablement, dit Mewi d’un ton docile.
Elle devait penser que ma discussion avec Lucy tournait mal.
— Ça, ça m’inquiète pas, lui dis‑je.
Tout ça arrivait d’un coup, mais je ne doutais pas de Mewi. Il fallait que je le lui montre clairement.
— L’institut a des dortoirs, ajouta Lucy. — Elle y passera l’essentiel de son temps, donc je doute que ça pose un gros problème.
— C’est vraiment ça, le fond du problème… ? marmonnai‑je.
J’avais l’impression que Lucy évitait la véritable nature de l’affaire. Oui, vivre en dortoir voulait dire que Mewi et moi passerions peu de temps sous le même toit. Cela réglerait certaines choses sans que l’un comme l’autre n’ait à faire trop d’efforts. Cependant…
— Tu pourrais pas être sa tutrice, toi, Lucy ? demandai‑je.
— Ma position rendrait ça… délicat, répondit‑elle. — Même si ça ne me dérange pas, Mewi pourrait se retrouver isolée à cause de ce statut.
— Hm…
Elle n’avait pas tort. Si l’actuelle Grande Sorcière de la Brigade magique recueillait une orpheline pour l’inscrire à l’institut de magie, toutes sortes de rumeurs circuleraient. On l’oubliait facilement, mais Lucy avait un rang. En termes de titres, peut‑être que c’était aussi mon cas, mais l’histoire, le poids, et surtout la renommée et l’influence attachées au sien étaient d’un tout autre ordre. Je n’aurais pas voulu que toute cette attention retombe sur les épaules de Mewi alors autant l’aider à éviter ça.
— Allucia… serait exclue aussi, grommelai‑je.
— En effet, acquiesça Lucy. — Son âge poserait problème.
La seule autre personne au courant de la situation de Mewi me vint à l’esprit, mais je compris aussitôt que la Commandeure de l’Ordre de Liberion ne convenait pas. Elle était assez jeune quand même, et ce n’était pas le genre de charge qu’on devait faire peser sur la chef de l’Ordre de Liberion.
— Je crois que j’ai compris…
Après avoir bien réfléchi, je voyais que la meilleure option, ou la seule qui restait après élimination, c’était moi. Je portai la main à ma tête, et le bruit discret de mes doigts ébouriffant mes cheveux emplit la pièce.
C’était moi qui avais dit que je prendrais la responsabilité de Mewi, fût‑ce à la hauteur de mes moyens. Je n’avais pas menti, et une part de moi avait envie de faire quelque chose pour elle.
— Enfin, tu sais, ajouta Lucy, — ça peut paraître étrange venant de moi, mais c’est uniquement pour les papiers. Je ne vous dis pas à tous les deux de jouer les père et fille ni rien de ce genre.
Tu dois vraiment le dire aussi directement ? Le vieux que je suis se dit que la Grande Sorcière de la Brigade magique et modèle par excellence de l’institut de magie, ne devrait pas tenir ce discours même s’il est vrai.
— Haaah… D’accord, dis‑je.
Je ne pouvais pas remplacer la grande sœur de Mewi. J’avais certes une expérience non négligeable avec les enfants. Être parent, c’était autre chose qu’être instructeur, bien sûr, mais je ne pouvais pas étaler ce genre d’angoisse devant Mewi.
— V…Vraiment… ? demanda Mewi.
— Ouais, eh bien… Je m’en remets à toi, moi aussi, lui dis‑je.
Être un enfant, c’était tellement injuste. Avec cette tête‑là… n’importe qui aurait eu envie de l’écouter. Et puis, je me sentais coupable d’avoir abattu la sœur de Mewi… même si elle était déjà morte. J’étais incapable de le lui dire et si je le faisais, elle aurait même raison de m’en vouloir. Toutefois, comme juré au départ, j’avais déjà décidé de lui cacher cela. Lucy et moi l’emporterions dans la tombe.
Être le tuteur de Mewi était peut‑être une forme d’expiation. Je ne comprenais pas grand‑chose à ces histoires‑là, mais j’allais veiller sur cette gamine.
Si ça contribue à sa croissance et à un avenir lumineux, il n’y a qu’à m’y résoudre et l’accepter.
— Très bien ! Voici les documents pour l’institut, dit Lucy en tirant quelques feuilles de sa poche. — J’ai aussi une plume.
— Tu es bien préparée…
C’étaient sans doute les papiers d’inscription et la preuve que j’étais le tuteur de Mewi. Nous nous assîmes sur des chaises autour de la table voisine. Lucy avait sans doute tout préparé pour nous faciliter la lecture des documents. Tout était en place pour gratter quelques signatures sur‑le‑champ.
— Au fait… tu sais écrire, Mewi ? demandai‑je.
— Un peu…
On devinait sans peine qu’elle n’avait pas reçu d’éducation correcte. Il lui faudrait apprendre à lire et à écrire à partir de maintenant.
— D’accord. Quand tu seras ici, je t’apprendrai, dis‑je.
Lucy éclata de rire.
— Hahahaha ! On dirait déjà un père !
Silence, Lucy. Je peux t’en coller une ouuu ? Non. Bon, elle me file une maison, alors j’ai plus de dettes envers elle que l’inverse ce qui m’agace un peu.
Quoi qu’il en soit, j’avais à assumer d’avoir fait irruption dans le monde de Mewi et de l’en avoir tirée. Le moment était simplement venu. Ce n’était pas sorcier, j’avais l’expérience de l’époque où j’avais élevé Surena.
Les choses devraient bien se passer.
— Heu… M‑u‑… j… ?
— Ah, ça s’écrit comme ça…
Je m’assis et regardai Mewi se débattre avec sa plume en signant le document.
Ah, ça me rappelle que je devrais sans doute écrire une lettre à Beaden.
Beaucoup de choses s’étaient passées depuis mon arrivée ici, et je me demandais comment Randrid s’en sortait à la salle d’armes.
Je me demandai même comment commencer une telle lettre, et une seule chose me vint à l’esprit.
Je souris avec amertume.
Cher Papa,
J’ai trouvé une maison et une enfant avant de trouver une épouse.