Master swordman t2 - Épilogue
Un vieux paysan se régale
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Traduction : Raitei
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— Bienvenue. Une table pour deux ?
— Ouais.
— Certainement. Par ici, je vous prie.
Une clochette tinta au-dessus de ma tête quand j’ouvris la porte d’un restaurant. C’était un endroit pas trop éloigné de ma nouvelle maison. Comme je l’avais prévu, la maison se trouvait dans un quartier tranquille, et quelques pas suffisaient pour atteindre plusieurs restaurants. Celui-ci avait l’air un peu plus cher. Dès que j’entrai, je notai que l’endroit différait clairement des lieux que j’avais fréquentés pendant mon séjour à l’auberge : la clientèle et l’atmosphère n’avaient rien d’un endroit à bon marché. Des gens, assis au comptoir et aux tables, dégustaient leur repas avec de bonnes manières. C’était animé sans être bruyant, propice à un dîner paisible.
— On y va ? demandai-je à Mewi, qui jetait un coup d’œil hésitant depuis l’embrasure.
— D…D’accord…
Nous suivîmes le serveur. J’avais choisi ce lieu en grande partie pour Mewi. Nous étions là pour fêter la maison et notre installation ensemble. Ce n’était pas tout à fait exact, mais c’était le début de sa nouvelle vie, et ce genre d’étape devait s’accompagner de bons souvenirs. J’avais donc opté pour un restaurant un peu cher, mais pas hors de portée.
Mewi devait traîner toute une collection de souvenirs amers. On ne les effaçait pas, mais je voulais aussi lui en donner beaucoup de bons. Était-ce égoïste, de la part de ce vieux bonhomme que j’étais, de croire que c’était possible ? Au passage, c’est Lucy qui m’avait parlé de cet endroit.
Tant mieux : je ne connais rien au quartier.
— Ha ha… On est juste là pour dîner. Pas la peine de te crisper comme ça.
— M…Mais…
Une fois assise, Mewi ne tenait pas en place. Rien d’étonnant : elle n’avait jamais eu l’occasion d’entrer dans un établissement de ce genre. C’était d’ailleurs pour cela que je l’avais amenée. Je n’avais pas spécialement envie de la taquiner, mais sa réaction avait quelque chose de précieux qui me tranquillisait le cœur.
— Bon, qu’est-ce qu’on commande ? marmonnai-je.
— M…Moi, n’importe quoi me va…
Ce restaurant était spécialisé dans la friture, surtout autour de plats de viande. Ce genre de cuisson engloutissait des quantités ridicules d’huile. Rares étaient les endroits où l’on utilisait l’huile comme de l’eau : les tavernes près de l’auberge où j’avais traîné servaient surtout du bouilli ou du rôti.
— C’est une occasion rare, alors prends quelque chose que tu n’as pas d’ordinaire, suggérai-je.
— Euh… D’accord…
Pendant son séjour chez Lucy, le quotidien de Mewi avait dû s’améliorer sensiblement. Je n’avais pas l’intention de prendre ce restaurant comme étalon pour ce qui l’attendrait en vivant avec moi, mais je voulais quand même lui faire un peu plaisir. En un sens, choisir cet endroit revenait à me donner des grands airs.
Se permettre ce genre de petite folie de temps en temps, ça n’a rien de mal.
— S’il vous plaît. Une bière et un jus de raisin.
— Bien sûr, tout de suite.
Je commençai par les boissons. Mewi était de toute évidence trop jeune pour l’alcool, alors je lui commandai un jus.
Un simple jus de fruit faisait sans doute partie de ces choses auxquelles elle n’avait pas eu accès du temps où elle vivait de ses vols. Nos verres arrivèrent vite : une chope en bois, pleine à ras bord, et une tasse moitié plus petite remplie de jus.
— Portons un toast au début de ta nouvelle vie, dis-je. — À nous.
— Santé…
Nous prîmes nos coupes et trinquâmes. L’écume dans ma chope trembla au choc et un peu de liquide déborda.
— Woah… Ouais, délicieux.
— Mmm…
Je n’irais pas jusqu’à dire que j’étais élégant, mais je bus une lampée de bière sans attirer l’attention des tables voisines.
Bon sang, ça fait du bien. Rien ne vaut un verre après le travail, mais une bière pour marquer le coup, c’est encore autre chose.
En bref, c’était toujours bon, quel que soit la situation.
À la voir ainsi, je sentis mes traits se détendre encore. Bien sûr, j’avais déjà enseigné dans la salle d’armes à des disciples de l’âge de Mewi, mais je ne m’étais jamais retrouvé à une table avec l’un d’eux comme ça. Elle n’était pas ma fille de sang, mais maintenant que j’étais son tuteur, elle s’en approchait. J’avais le droit de lui montrer un peu d’affection, j’imagine.
— Bref, commençons léger, proposai-je. — Il y a des choses que tu n’aimes pas manger ?
— Non… Je mange de tout. Ça a toujours été comme ça.
— Je vois… Ce n’est pas plus mal de ne pas faire la fine bouche.
— Hmpf.
Mauvaise question.
Comme Mewi l’avait dit, elle n’avait jamais eu le loisir de faire la difficile, et ce, toute sa vie. Peu importait que la nourriture fût mauvaise ou avariée : si elle n’en avalait pas, elle mourait. Voilà à quoi avait ressemblé son enfance. Désormais, puisque nous allions vivre ensemble, je ne la laisserais pas dans un tel inconfort. Je n’étais pas riche, mais j’avais au moins de quoi nourrir un enfant. Grâce à Allucia, surtout.
— Bien. Alors, des légumes frits et un ragoût de champignons.
— D’ac.
Je passai commande au serveur. Les légumes frits iraient à coup sûr avec la bière. C’était mon choix. Quant au ragoût, il devrait convenir à Mewi.
Ça me rappelle le ragoût de ma taverne favorite. La saucisse y était exquise.
Cela dit, j’avais déjà décidé que le plat principal aujourd’hui serait de la friture. Je n’en mangeais presque jamais, et je doutais que Mewi y eût déjà goûté. Je voulais qu’elle ait plein de bonnes choses en bouche pour ce jour marquant.
— Oh, ça a l’air fameux.
— Mmm…
Nos plats arrivèrent peu après. Les légumes avaient frit jusqu’au croustillant. La vapeur qui s’en élevait me mit l’estomac en éveil. Je remarquai le sel posé près des assiettes, mais je choisis d’abord de croquer nature. D’un craquant délicieux, la saveur du légume emplit ma bouche.
Mmm, j’en redemande. Ça se marie à merveille avec la bière. La friture, c’est quelque chose.
Je salai ensuite un morceau et pris une autre bouchée. Le salé se mêla à la saveur généreuse et à la légère amertume du légume, pour s’accorder à ma bière d’une façon tout aussi remarquable.
Délicieux.
— Allez. Mange, Mewi.
— Ah, mm…
Regarder un type s’empiffrer n’avait rien de passionnant. Mewi resta un moment raide devant son ragoût, puis plissa les yeux avec détermination. Elle emplit sa cuillère et la porta à sa bouche.
— C’est bon…, marmonna-t-elle.
— N’est-ce pas ?
Après une bouchée, elle se rendit à la saveur. Elle dévora le ragoût goulûment, sans aucune élégance. Elle ne savait même pas bien tenir sa cuillère : elle pelletait le ragoût en cognant le métal contre le bol. Si Haley avait vu ça, elle aurait sans doute fait une remarque… mais même ses mauvaises manières me paraissaient adorables. Peut-être parce que j’avais l’impression de devoir beaucoup à la sœur de cette gamine. Je sentais poindre en moi le désir de soutenir Mewi plus que je ne l’aurais cru au départ. Notre rencontre avait été un peu bancale, et je n’étais pas passé par les voies habituelles pour devenir son tuteur. N’empêche qu’en adulte, je renouvelai ma résolution de veiller sur elle jusqu’à sa majorité.
Tous les enfants étaient mignons, à peu près, mais ce que l’on ressentait pour son propre enfant, même si elle n’était ma fille que sur le papier, jouait dans une autre cour. Je commençais à comprendre pourquoi mon père m’avait tant bassiné avec ses histoires de petits-enfants.
Je me demande s’il s’est senti comme ça quand je suis né.
— Pas la peine de te presser, dis-je. — Le ragoût ne va pas s’enfuir.
— T-Tais-toi…
Ce n’est que lorsque je le dis qu’elle réalisa à quel point elle engloutissait son ragoût. Elle détourna les yeux pour cacher sa gêne, mais ses mains, elles, ne s’arrêtèrent pas.
Ha ha ha ! On ne lutte pas contre son estomac.
— Bon…
J’avais presque fini mes légumes frits. Le bol de Mewi ne tarderait pas à être vide lui aussi. Notre prochaine commande s’imposait : il était temps pour le plat de résistance, de la friture. Certes, les légumes avaient déjà été frits, mais la pièce maîtresse d’un repas, c’était la viande. Au passage, il me fallait à boire. La tasse de Mewi était presque vide aussi.
— S’il vous plaît, appelai-je le serveur. — Des beignets de sanglier. Et resservez-vous de la bière et du jus de raisin.
Le sanglier était une bête de taille moyenne, et j’en avais mangé lors de ma tournée du quartier ouest avec Curuni et Ficelle. Là, c’était en brochette ; cette fois, ce seraient des beignets. J’avais bien l’intention de savourer posément jusqu’où un cuisinier pouvait tirer parti de la saveur de cette viande.
— Merci de votre patience.
— Ooooh…
Peu après, le serveur apporta la viande de sanglier, chaque morceau enveloppé d’un croustillant doré. J’en eus l’eau à la bouche au point d’en déglutir. La vapeur montait de la viande, soulignant sa sortie du feu, et j’entendais encore quelques bulles d’huile crépiter dans la panure. Rien qu’à les regarder, je savais que ce serait bon, et mes attentes montèrent d’un cran.
— Ouah…, souffla Mewi.
Sa mine extasiée valait le détour. Elle n’avait sans doute jamais vu pareille chose. Ses yeux brillaient devant cette croûte dorée.
Elle avait enfin l’air de son âge…
Le temps ferait son œuvre pour panser ses plaies, mais parfois, la nourriture y aidait aussi. C’était mon avis, mais la bonne cuisine réconforte le cœur.
— Allez, pendant que c’est chaud, lançai-je.
— D…D’accord !
Face à ce qui devait être le plus grand festin de sa vie, Mewi était plus remontée que jamais. Je n’allais pas lui gâcher ça en précisant que ce n’était qu’un repas tout simple. Doucher une pareille joie, c’était l’office d’un adulte vraiment répugnant.
Les morceaux de sanglier semblaient un peu durs à mordre, alors j’en taillai un avec un couteau : la coque croustillante s’ouvrit pour révéler une chair tendre. Une autre entaille, et le jus de viande perla, preuve que la cuisson avait pris jusqu’au cœur.
Bon sang, ça donne envie. Voilà ce que j’appelle un plat.
— Niom…
Je croquai. À l’instant où mes dents s’enfoncèrent, une vague puissante de viande, d’huile et de saveur envahit ma bouche. Je mâchai ce morceau copieux, et davantage de jus afflua sur mon palais. La bouchée était brûlante, au point, pensai-je, de m’échauder la langue et l’intérieur des joues. Comme pour les légumes, l’odeur rance de l’huile était quasiment absente.
Les produits de la capitale étaient vraiment d’un autre monde. Jamais je n’aurais goûté un plat pareil au fin fond de Beaden.
Je ne pensais pas que ce serait bon à ce point. Il faut l’admettre, je sous-estimais le potentiel de la friture. Je ne m’attendais pas à ce que ce soit encore meilleur que prévu. La friture, c’est un sacré truc.
— Mm ! Mmm !
Puisque même moi avais été réduit à un état de béatitude, on pouvait probablement deviner sans peine quelle réaction Mewi avait eue en goûtant de la viande panée pour la première fois. Au début, elle approcha timidement de sa bouche la viande de sanglier, mais après une bouchée, puis deux, son expression s’éclaira à toute vitesse. Elle avait l’air complètement abasourdie en se jetant sur la viande.
Oui, elle est clairement mimi. Mais ça n’a rien à voir avec le fait qu’elle soit ma fille, maintenant…
Tout enfant qui se délecte d’un bon plat est une incarnation pure et simple de la mignonnerie. Je n’accepte aucune objection.
— Hm ? Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je.
Mewi dévorait sa viande avec une vigueur stupéfiante, mais elle s’arrêta soudainement. S’était-elle brûlée ?
Elle resta figée encore quelques secondes.
— Tiens… dit-elle en faisant passer maladroitement un peu de sanglier coupé de son assiette à la mienne.
— Hein ? Déjà rassasiée ?
— Non… Pas ça… C’est super bon, mais…
Après avoir transféré la viande, Mewi grommela je ne sais quoi. Je ne compris pas très bien. Je croyais qu’on était juste là pour partager un repas.
— Euh, je n’ai jamais… pris un repas avec quelqu’un comme ça… Personne, à part ma sœur.
— Mm.
Peu à peu, par bribes, Mewi s’expliqua.
— Je sais pas trop comment dire… mais, euh, manger avec toi non plus, c’est pas mal… alors tu peux le prendre.
— Ah bon ? Merci.
Je ne savais pas ce qui avait changé dans son cœur. Pourtant, c’était sans doute un bon changement. Ayant perdu sa sœur, ayant survécu seule dans les bas-fonds…
C’était forcément une avancée inestimable. Je devais chérir cette prise de conscience.
Je ne pouvais pas, en goujat, lui dire qu’elle n’avait pas besoin de se donner la peine de partager ce qu’elle avait.
— Mewi, désormais, tu mangeras des plats bien plus délicieux, tu rencontreras beaucoup de gens sympas, et je sais que tu apprendras énormément. Je suis sûr que tu deviendras une adulte charmante. En fait, je te le garantis.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Je veux dire, tu as partagé ta délicieuse viande avec moi, non ? Ça, c’est l’acte d’une personne gentille et charmante.
— La ferme…
— Ha ha ha ha.
Comme toujours, elle resta boudeuse. Néanmoins, l’attitude revêche qu’elle affichait lors de notre première rencontre avait complètement disparu.
Je pris la viande de sanglier qu’elle avait découpée pour moi. Les morceaux avaient été tranchés de si travers que la panure s’en était à moitié détachée.
Si le serveur avait présenté ça, cela aurait été un raté complet.
Et pourtant, ce morceau de sanglier, ce beignet taillé avec maladresse, était sans conteste la viande la plus délicieuse de la journée.
