Master swordman t2 - Interlude

Interlude

— Mrgh…

Par un jour comme les autres, une jeune fille se tenait dans la salle d’armes de l’Ordre. Elle serrait une arme énorme, parfaitement disproportionnée pour sa petite carrure, et gémissait en enchaînant, sans bruit, moults exercices.

C’était Curuni Crueciel, chevalier de l’Ordre de Liberion.

Le soleil allait bientôt se coucher, et il ne restait plus grand monde dans la salle d’armes. La Commandeure, le Vice-commandeur et l’instructeur extraordinaire tout juste nommé étaient déjà partis. Ne demeuraient que ceux qui considéraient avoir des manquements, les noctambules par nature, ou ceux qui avaient simplement trop de temps libre. En d’autres termes, c’étaient surtout des chevaliers plus jeunes et arrivés récemment. Mais à présent, la salle se vidait pour de bon, et même ces retardataires s’habillaient et se préparaient à partir.

Curuni, elle, restait, la zweihänder levée, en gémissant.

— Comme ça ? Non, peut‑être… comme ça ? marmonna Curuni en portant quelques coups de son épée.

Son visage, avait perdu de son habituelle ferveur. Cette zweihänder lui avait été recommandée par son instructeur, Beryl. Son achat avait marqué pour Curuni un nouveau départ, ainsi qu’un adieu à l’épée courte qui l’avait accompagnée si longtemps. Naturellement, la zweihänder était bien plus imposante qu’une simple épée courte, plus longue, plus large, et son poids n’était même pas comparable.

Pourtant, grâce à la force brute dont Curuni disposait, elle lui convenait à peu près. Même sans grande expérience, elle en avait conscience. L’arme ne lui semblait nullement trop lourde. Au contraire, elle tenait bien en main, et la sensation de trancher l’air avec elle avait quelque chose de profondément satisfaisant.

Malheureusement, être formée comme chevalier ne signifiait pas pour autant savoir manier immédiatement n’importe quelle arme. En règle générale, les chevaliers se consacraient à une seule, sauf circonstances exceptionnelles. En changer demandait du temps, de l’argent, et surtout un long travail pour retrouver le niveau de maîtrise acquis avec l’arme précédente. Lorsqu’il s’agissait de deux armes d’une même famille, comme différentes sortes d’épées, certains automatismes demeuraient. Mais entre une épée courte et une zweihänder, l’écart était immense. Curuni avait bien l’impression de progresser un peu, mais, pour être honnête, elle était incapable de dire quand ces efforts se transformeraient en véritable maîtrise.

C’était pour cela qu’elle continuait à s’entraîner seule, même après le départ des autres chevaliers. Beryl lui avait pourtant conseillé de ne pas trop forcer, mais elle n’y arrivait pas. Elle commençait tout juste à développer ses compétences à l’épée courte, et voilà qu’elle devait revenir en arrière pour se former à une arme entièrement différente. Malgré son tempérament naturellement optimiste, elle ne pouvait s’empêcher d’avoir l’impression qu’elle devait rattraper son retard au plus vite. Elle savait pourtant que le maniement de l’épée ne s’assimilait pas en quelques jours. Du point de vue d’un instructeur, l’art de l’épée n’était rien d’autre que l’accumulation patiente d’années d’entraînement appliqué. Oui, elle le savait. Mais cette évidence ne suffisait pas à calmer l’impatience qui voletait en elle.

Combien de temps passa-t-elle ainsi à maugréer toute seule ? Elle continua de brandir son épée un long moment, l’esprit sans cesse rongé par les mêmes inquiétudes.

— Curuni. Je me doutais que tu serais ici.

Une voix familière résonna depuis l’entrée de la salle d’entraînement. Curuni se retourna brusquement. Ce n’était pas une voix qu’elle s’attendait à entendre dans une salle de l’Ordre.

— Fice…? laissa échapper Curuni, saisie par cette visite inattendue, sa propre voix montant dans les aigus.

C’était Ficelle Harbeller, ou Fice pour les proches, une jeune femme de grand talent faisant partie de l’élite de la Brigade magique. C’était aussi une vieille amie de Curuni.

— Le dîner. On avait dit aujourd’hui.

— Hein ? Ah… Aaaaaah ! s’égosilla soudainement Curuni, prise d’une crise hystérique.

Ficelle avait raison, Curuni avait bel et bien promis de sortir dîner, car cela faisait un moment qu’elles ne s’étaient pas vues.

— D…Désolée ! J’ai complètement oublié !

— Ça va. Tu as toujours été tête en l’air.

— Mrgh… Cette fois, je ne peux même pas le nier, grogna Curuni, qui n’aimait pas qu’on la charrie, mais qui avait bel et bien manqué à une promesse faite à son amie.

— C’est une grande épée ? demanda Ficelle.

Elle semblait remiser la promesse de dîner pour se concentrer sur l’arme entre les mains de Curuni.

— Ah, ça ? C’est une zweihänder. Je viens tout juste de m’y mettre, l’autre jour, répondit Curuni, pour une raison quelconque en donnant le nom précis de l’arme. — Ah oui ! Je veux que tu regardes. J’arrive pas encore à bien ressentir la prise.

— Waaah… fit Ficelle, avec une expression qui s’assombrissait.

Ses émotions transparaissaient peu d’ordinaire, mais là, elle fut ennuyée.

— J’ai faim.

— S’il te plaît ! Ça prendra qu’une seconde !

— Haah…

Curuni insista, et Ficelle soupira de résignation. Elle connaissait très bien la femme-chevalier.

Curuni avait beau être un garçon manqué un brin naïf, une fois qu’elle avait une idée en tête, il devenait difficile de la faire changer d’avis. Pour le meilleur comme pour le pire, elle se montrait d’une franchise absolue envers elle-même, et sa détermination à progresser à l’épée ne vacillait jamais. À présent qu’elle avait décidé de faire examiner son maniement par Ficelle, elle ne céderait pas, et il n’y avait rien à objecter à cela.

Ficelle abandonna rapidement l’idée de refuser. Le dîner attendrait. Son ventre ne criait pas encore famine, mais elle doutait qu’il tienne bien longtemps.

— Bon allez, dit Ficelle. — Cela dit, je n’en sais pas autant que maître Beryl.

— Ça me va. Un regard extérieur, c’est important. Enfin… je crois !

Ficelle avait accepté de jeter un œil, mais de là à lui donner des conseils avisés, c’était une autre affaire. Elle se savait plutôt douée, même si elle évitait d’en faire étalage. Elle ne perdrait sans doute pas un duel à l’épée contre la plupart des chevaliers ordinaires, et elle maîtrisait aussi une épéomancie de haut niveau.

Mais tout cela ne relevait que de son propre jugement. Évaluer le maniement de l’épée de quelqu’un d’autre était une tout autre histoire. Elle manquait d’expérience, et elle n’avait pas le talent nécessaire pour guider autrui, pas comme son instructeur. Ficelle tenta bien de l’expliquer à Curuni, mais celle-ci n’en fit guère cas, et elle finit par se résigner. Après un soupir, elle se prépara à donner les conseils qu’elle serait capable de formuler.

— Haah ! Haah ! Hyah !

— Hum…

Curuni se remit à manier sa zweihänder, et ses cris vifs résonnèrent dans toute la salle. Ficelle n’aimait pas particulièrement observer les techniques des autres. Enseigner n’était pas dans sa nature. Malgré cela, elle continua de suivre attentivement les mouvements de Curuni.

Au début, elle n’y distingua rien de vraiment utile. Elle n’arrivait pas à déterminer clairement ce qui, dans cette technique, fonctionnait ou non. Elle modifia alors son approche et se demanda comment, à la place de Curuni, elle manierait cette épée.

— Ah…

Un léger souffle lui échappa.

Elle venait de comprendre quelque chose : Curuni faisait un geste qu’elle, jamais, n’aurait eu l’idée de faire.

Ficelle se racla la gorge.

— Curuni.

— Hoh !

La femme-chevalier cessa de frapper et se retourna.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Curuni ne donnait pas l’impression de lambiner dans son entraînement. C’était une fille sérieuse, à peu près du même âge que Ficelle. Quand Ficelle songea à ce qui clochait dans ses coups, une seule chose lui vint.

— Tu ne frappes pas en pensant à un adversaire, dit Ficelle.

— U…Un adversaire ?

— Les coups d’épée à vide ne servent pas à brasser l’air au hasard, précisa Ficelle. — Quoique, pour réussir à visualiser la frappe sur un adversaire, il faut d’abord s’habituer à l’arme.

— Un adversaire ? Maintenant que tu le dis…

Le problème de Curuni n’était qu’une question de vécu pratique. Les mouvements à vide destinés à apprendre la forme d’une arme se faisaient naturellement, cela allait de soi. Mais les armes n’existaient pas pour trancher de la paille ou de l’air. Non, une lame avait pour but d’être employée au combat, de soumettre un adversaire. Telle était la nature des armes. La pointe d’une lame devait viser un ennemi.

Curuni ne se le figurait pas. Ficelle voyait bien qu’il n’y avait aucun adversaire imaginaire face à la zweihänder de Curuni. Cela se comprenait, à défaut d’avoir un véritable adversaire en face, cette visualisation avait du mal à prendre.

Il existait d’innombrables écoles d’épée dans le monde. Certaines privilégiaient le combat pratique, d’autres les arts de parade. Les déplacements variaient grandement selon les styles. Beryl le savait, bien entendu. Mais il procédait par ordre dans l’entraînement de Curuni, comme le ferait n’importe quel instructeur. Il avait commencé par enseigner les formes de base et les techniques de maniement d’une zweihänder, des choses que Curuni pouvait pratiquer seule sans problème.

Ficelle observa tout cela et alla droit au but.

— Pour autant que je voie, tu ne fais rien de bizarre dans ta technique, dit Ficelle. — C’est une question d’intention.

— Je vois… D’accord, j’ai compris !

Curuni prit une grande inspiration. C’était comme si elle avait reçu une révélation. À y repenser, elle avait bel et bien eu l’impression de ne faire que donner des coups dans le vent sans penser à l’adversaire au bout. Comment bougerait‑il ? Comment lui porter un coup net ? Tout commençait à se mettre en place. Il lui manquait la conscience de l’adversaire, cette tension propre à l’affrontement, cette ardeur qui naît au cœur même de la mêlée. À cette pensée, Curuni sentit soudain quelque chose se débloquer en elle.

— D’accord ! lança Curuni, dans son nouvel élan. — Fice ! Sois mon adversaire !

— Waaah…

Comme on pouvait s’y attendre, Ficelle poussa un soupir. À en juger par son expression, elle mourait de faim. Curuni, toutefois, était encore un peu trop jeune pour s’en apercevoir.

— D’accord, concéda Ficelle. — Mais un petit moment. Si on y va trop tard, on ne pourra plus dîner.

— Moi aussi j’ai faim, alors juste un p’tit peu !

Curuni, une fois lancée, ne s’arrêtait plus, et, franchement, Ficelle n’avait pas le cœur de s’en moquer. Elle resta donc là, dans la salle d’entraînement, à soupirer pour la énième fois. L’Ordre et la Brigade magique entretenaient des relations amicales, même s’il était discutable qu’une sorcière utilise la salle d’entraînement de l’Ordre sans demander. Au fond, ça ne servait à rien de s’en inquiéter, il ne restait que Curuni et Ficelle, personne ne les verrait de toute façon.

— Prends cette épée en bois, dit Ficelle. — Brandir une vraie lame n’est sans doute pas une bonne idée.

— Ah, bien vu.

Curuni acquiesça à la suggestion de Ficelle. Autant traiter ça comme un entraînement en bonne et due forme.

Si Curuni mettait toute sa force derrière sa zweihänder, la frappe qui s’ensuivrait ne serait pas une plaisanterie.

— J’y vais !

— Hm.

Curuni leva une arme en bois de la taille d’un espadon et donna le signal.

Prenant la brève réponse de Ficelle pour un assentiment, elle se lança aussitôt.

Le choc sourd de leurs armes résonna dans la salle d’entraînement.

Au final, Ficelle et Curuni ne passèrent à table qu’une fois la nuit complètement tombée. Ficelle était de fort méchante humeur après avoir été entraînée aussi longtemps dans les lubies de Curuni.

Pour tenter de l’amadouer, celle-ci dut mettre sa propre bourse à contribution.

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