LOVE UNSEEN T2 – CHAPITRE 5
Un pont dans la galaxie
—————————————-
Traduction : Raitei
——————————————

♪
Lorsque je rentrai à Tokyo après mon séjour à Shimonoseki, je réfléchis longuement à ce que je devais faire.
Je ne voulais plus me laisser déstabiliser. Je me fixai donc comme objectif d’apprendre à tout accomplir seule. Dans cette optique, je demandai à maman de m’enseigner encore davantage de choses.
En septembre eurent lieu les examens du premier semestre. Kakeru se rendait presque chaque jour sur le campus afin de travailler sur son mémoire de fin d’études.
Nous étions assis tous les deux sur un banc de la pelouse. Le soleil brillait intensément, et sa chaleur réchauffait peu à peu mon corps, glacé jusqu’aux os par la climatisation.
— Je crois que j’aimerais essayer de vivre seule, déclarai-je.
— Hein ? s’exclama Kakeru. Pourquoi cette idée tout à coup ?
— Je me disais que vivre seule m’obligerait à tout faire par moi-même.
— Oui, mais…
— J’aimerais me lancer ce défi, même si ce n’est que pour une courte période.
Je serrai fermement la main de Kakeru.
— Je serai là pour t’aider. Tu n’as pas besoin de te forcer autant, répondit-il doucement.
— Mais j’en ai envie.
— Pourquoi ?
— Quand viendra le moment où je voudrai quitter la maison, maman risque de s’y opposer en disant que c’est trop tôt. Cela me ferait vraiment de la peine…
— Ta mère dit ce genre de choses ?
— Non. Peut-être que je laisse simplement mon imagination s’emballer. Elle pourrait tout aussi bien m’encourager.
Je me sentais probablement redevable envers elle parce qu’il restait tant de choses que je ne maîtrisais pas encore.
La seule solution était de devenir suffisamment autonome pour vivre seule.
— Je vais peut-être lui demander si elle accepterait.
— Vivre seule, hein… ? murmura Kakeru. Je t’encouragerai à chaque étape.
— Merci.
— J’espère également pouvoir me présenter à ton père un jour.
— Tu veux lui demander ma main ? plaisantai-je timidement.
— Tu veux que je le fasse ? répliqua Kakeru.
Oui, je le veux vraiment, pensai-je.
— Tu vas y arriver, ajouta-t-il en serrant ma main.
♪
Lorsque je racontai à maman que Kakeru souhaitait rencontrer papa, je fus surprise d’apprendre qu’elle avait déjà proposé à plusieurs reprises à ce dernier de faire la connaissance de mon petit ami.
Malheureusement, ses réponses étaient toujours restées très évasives.
Je décidai d’aborder moi-même le sujet la prochaine fois qu’il rentrerait à la maison. Mais l’occasion ne semblait jamais se présenter et, avant que je m’en rende compte, le mois d’octobre était arrivé.
Un dimanche matin, pourtant, papa se trouvait chez nous. Nous étions tous les trois réunis autour de la table de la cuisine.
J’entendais les baguettes heurter les assiettes, sentais l’odeur des œufs au plat et de la soupe miso, et percevais le bruit de l’eau chaude que l’on versait dans une théière.
Toute cette atmosphère était incroyablement paisible.
J’adorais ce genre de dimanche matin.
Papa était un homme peu bavard. Il ne disait donc presque rien. Maman et moi discutions plus ou moins comme d’habitude. Mais lorsqu’il était présent, les chaînes d’information tournaient en arrière-plan toute la journée, si bien qu’il était impossible d’oublier qu’il se trouvait là.
— Tu en veux encore, chéri ? demanda maman.
Papa se contenta de grogner en guise de réponse.
Dis, papa…
Tu accepterais de rencontrer mon petit ami ?
J’avais énormément de mal à prononcer ces mots.
La remarque glaciale qu’il avait faite autrefois m’étranglait encore. Je l’imaginais parfaitement répondre avec désinvolture :
À quoi cela te sert-il d’avoir un petit ami ?
Pourtant…
J’avais décidé de faire de mon mieux.
— Dis, papa…
— Oui ?
— J’ai appris à faire la lessive toute seule.
— Ah.
— Je sais aussi cuisiner. Je peux préparer du curry, entre autres.
— Ah, répéta papa.
Ses réactions étaient difficiles à interpréter, ce qui me faisait encore plus peur d’aborder le véritable sujet.
Je décidai néanmoins de me lancer.
— J’ai un petit ami.
Je m’attendais à ce qu’il réponde une nouvelle fois « Ah », mais il n’en fit rien.
Il garda le silence.
Quelle expression affichait-il ?
Comme je ne pouvais pas le voir, je craignis légèrement qu’il soit en colère.
Maman vola alors à mon secours.
— Pourquoi as-tu l’air aussi surpris ? Koharu est en âge d’avoir un petit ami. C’est parfaitement naturel.
— Je ne suis pas surpris ! J’avais simplement quelque chose de coincé dans la gorge.
Un bruit d’aspiration me parvint dans la direction de papa.
— Il s’appelle Kakeru Sorano. Cela fait plus de deux ans que nous sortons ensemble, alors j’espérais que tu accepterais de le rencontrer.
Mes mains tremblaient. Je les cachai sous la table afin que personne ne s’en aperçoive.
— Pourquoi aurais-je besoin de le rencontrer ? répondit-il avec un reniflement méprisant.
Alors, c’est comme ça qu’il va réagir…
Je me sentis découragée, mais décidai de persister encore un peu.
— Je veux que tu voies à quel point il est formidable, papa !
— Laisse tomber, Koharu, répondit-il d’un ton exaspéré.
À cet instant, je compris que je n’obtiendrais rien de lui.
— Cela ne te dérange sûrement pas de le rencontrer, pas vrai ? demanda maman.
— Ne t’y mets pas, toi aussi.
— Oh, tu as simplement peur que quelqu’un te vole ta chère Koharu.
Maman essayait de le provoquer.
— Ce n’est pas tous les jours que Koharu se confie autant à toi. Le moins que tu puisses faire, c’est l’écouter jusqu’au bout.
Son argument dut finir par le convaincre, car papa poussa un profond soupir.
— Très bien. Mais à une condition.
— Le père de Koharu accepte donc de me rencontrer, mais seulement en tête à tête ? demanda Kakeru.
— C’est exact, répondit maman. J’aurais aimé que vous puissiez vous voir plus tôt, mais le seul moment compatible avec son emploi du temps était en novembre. Désolée.
La date fixée par papa se trouvait à plus d’un mois de ma demande.
En plus de cela, leur rendez-vous devait commencer assez tard, à vingt heures. Cela montrait combien d’efforts il avait dû fournir pour trouver une place pour Kakeru dans son emploi du temps chargé.
— Je lui suis déjà reconnaissant de m’accorder du temps. Mais où allons-nous exactement ?
Nous étions tous les trois dans un taxi, assis sur la banquette arrière : maman, Kakeru, puis moi.
Chaque fois que le véhicule tournait, je penchais vers Kakeru ou lui se rapprochait de moi. La chaleur de son corps réchauffait mon côté droit.
— Au départ, le père de Koharu proposait de vous retrouver dans le café du hall d’un hôtel. J’ai donc dû insister un peu. Je lui ai dit : « Enfin, c’est le petit ami de Koharu que tu vas rencontrer ! Offre-lui au moins le dîner ! » Il m’a demandé de réserver une table, alors je vous ai choisi un excellent restaurant.
Maman semblait très fière d’elle.
— J’oublie constamment que je vais me retrouver seul avec ton père, déclara Kakeru d’une voix inquiète.
— Tout ira bien. Si maman recommande ce restaurant, la cuisine sera forcément excellente.
— À condition que je ne sois pas trop nerveux pour sentir le goût de quoi que ce soit…
— Tu vas y arriver !
— Oui, courage, Sorano ! ajouta maman en riant.
J’eus l’impression qu’elle levait le poing. Je frappai donc moi aussi l’air avec ma main gauche.
— Ouais !
— C’est agréable de constater que vous débordez toutes les deux d’énergie… répondit Kakeru d’une voix de plus en plus faible.
— Mon père te fait si peur que ça ?
— Évidemment. Lorsque je l’ai croisé dans l’hôpital à Hokkaido, il avait une expression extrêmement sévère.
— Vraiment ?
— Oui ! On aurait dit un acteur dans un film de yakuzas.
— Tu trouves ?
J’entendis maman glousser.
Je n’avais jamais considéré le visage de mon père comme si intimidant, mais, à travers les yeux de Kakeru, il devait ressembler à un démon.
— Et s’il me disait : « Je ne te laisserai jamais emmener ma Koharu ! » ?
— Je doute que la conversation s’envenime aussi rapidement.
— Puis : « Si tu veux Koharu, tu devras d’abord me vaincre ! »
— C’est le Roi-Démon ou quoi ?
— Et si, après tout cela, il me révélait : « Kakeru, je suis ton père… Tu as bien fait de me surpasser… » ?
— Toi et moi, frère et sœur ? Ce serait un retournement de situation inattendu.
— Tu racontes vraiment n’importe quoi, Sorano, déclara maman en riant bruyamment.
J’entendis même le chauffeur du taxi glousser. Je ne pus m’empêcher de rire moi aussi.
— Si la situation devient gênante, profite de l’occasion pour commander un verre, suggéra maman.
— J’imagine que l’alcool pourrait m’aider à dissimuler mon stress.
— Ce n’est pas ce que je…
Mais le chauffeur nous annonça alors que nous étions arrivés.
Kakeru et moi descendîmes du véhicule. Maman semblait elle aussi être sortie, car je l’entendis demander au chauffeur :
— Pourriez-vous attendre un instant ?
Dès qu’il posa le pied dehors, Kakeru s’exclama avec stupéfaction :
— C’est ça, le restaurant ?!
— Qu’est-ce qui ne va pas ? demandai-je en paniquant.
— C’est une immense demeure luxueuse. Tu es certaine que nous sommes au bon endroit ? On dirait la résidence d’un seigneur.
— Tu exagères.
Sa remarque était si excessive que je ne pus retenir mon rire.
— Je n’exagère pas ! Tout ce quartier est rempli d’immeubles de bureaux. J’étais convaincu que le restaurant se trouverait dans l’un d’eux, mais, en plein milieu de toutes ces tours, il y a cette maison japonaise traditionnelle.
Si l’on en croyait la description de Kakeru, la vaste propriété était entourée d’un mur recouvert de tuiles, au-dessus duquel dépassaient des pins. Comme beaucoup de demeures japonaises traditionnelles, le bâtiment possédait une entrée munie d’un portail, recouvert de lierre.
— Vous êtes vraiment certaine que c’est ici ? demanda-t-il timidement à maman.
— Absolument, répondit-elle gaiement. Je vous ai réservé à tous les deux un excellent menu complet. Profitez-en bien.
J’étais certaine qu’elle lui adressait un pouce levé.
— C’est tell’ment chic… Un au-then-tique restaurant japonais haut de gamme…
— D’où te vient cet accent du Kansai ?
— Allez, file, déclara maman.
Je souris à Kakeru.
— Je vais faire de mon mieux, m’assura-t-il.
Je continuai à lui faire signe et à répéter « Tu vas y arriver ! » jusqu’à ce que maman m’annonce qu’il était entré dans le restaurant.
Elle me proposa ensuite de rentrer. Nous remontâmes donc dans le taxi et regagnâmes l’appartement.
Maman et moi discutions dans le salon.
— J’espère vraiment que Sorano fera bonne impression.
— C’est Kakeru. Je suis certaine que tout ira bien.
— Cela ne sert à rien de nous inquiéter. Et si nous préparions le dîner ?
Nous nous rendîmes ensemble dans la cuisine, et maman me demanda de laver la laitue.
À l’heure qu’il était, Kakeru était peut-être en train de demander ma main à papa.
Mais étais-je, moi, assez courageuse pour poser à maman la question qui me préoccupait ?
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle. Tu es complètement ailleurs.
Le robinet grinça lorsqu’elle le ferma, et le bruit de l’eau cessa.
J’entendis ensuite maman découper quelque chose avec un couteau. Elle cuisinait bien mieux que moi, et je savais que nous préparions le repas beaucoup plus rapidement lorsqu’elle prenait les commandes.
Soudain, une phrase qu’elle avait prononcée autrefois me revint à l’esprit :
— Je serai toujours là, alors tu n’as aucune raison de t’inquiéter.
Et si tout se passait bien entre Kakeru et papa, et que nous voulions vivre ensemble dans un avenir proche ?
J’avais peur que maman déclare que je n’étais pas prête.
Elle avait accompli tellement de choses pour moi qu’il était égoïste de penser cela. Pourtant, je ne parvenais pas à me débarrasser de la crainte qu’elle me considère comme incapable de me débrouiller seule.
Et si elle estimait devoir venir vivre avec nous pour que je ne devienne pas un fardeau pour Kakeru ?
Si cela se produisait, je perdrais probablement toute motivation à continuer mes efforts.
Kakeru avait fait preuve d’un immense courage, mais, de mon côté, les mots restaient coincés dans ma gorge.
— Le dîner est prêt. Mettons la table.
— D’accord.
— Tu peux disposer les baguettes ?
Je voulais pouvoir tout accomplir seule, mais je savais mieux que personne à quel point ce serait difficile.
Je dépendais entièrement de maman, et elle ne me confiait que les tâches les plus simples.
La phrase qui m’effrayait le plus était :
Ce n’est pas un peu trop difficile pour toi ?
Une fois les plats disposés, nous nous assîmes à table.
Alors que nous allions commencer à manger, maman déclara :
— Oh, j’allais oublier. Laisse-moi attacher tes cheveux.
J’entendis sa chaise reculer.
— Merci.
Elle se plaça derrière moi, et je lui tendis l’élastique que je portais autour du poignet.
— Je n’avais encore jamais vu ce chouchou.
— Il est nouveau. C’est la mère de Kakeru qui me l’a donné.
— Oh, c’est gentil, répondit-elle en attachant mes cheveux.
Maintenant que j’y pensais, maman me coiffait toujours avant les repas.
Chez Kakeru, l’idée ne m’était même pas venue à l’esprit avant que sa mère me propose de le faire. Peut-être était-ce parce qu’ici, maman s’en chargeait systématiquement.
Pour une raison inconnue, ma poitrine devint soudainement glacée.
Une émotion proche de la panique s’empara de mon cœur.
Est-ce que je peux vraiment laisser les choses continuer ainsi ?
Je devais changer. Pour Kakeru, mais aussi pour moi-même.
— Dis, maman…
Elle s’était rassise en face de moi, et je tournai mon visage dans sa direction.
Je ne pouvais pas la voir, mais je savais où elle regardait.
C’était ma mère, après tout.
Je sentais que nos regards se croisaient.
Ayant pris ma décision, je m’adressai directement à elle.
— J’ai quelque chose d’important à te dire.
❅
En avançant dans le couloir recouvert de boiseries, je commençai à me sentir terriblement déplacé.
Waouh ! Cet endroit est incroyable !
Mais lorsque je me rappelai que j’étais sur le point de rencontrer le père de Koharu, une violente vague de nervosité me traversa.
Si je pouvais lui faire accepter notre relation et lui laisser ne serait-ce qu’une impression légèrement positive, je considérerais la soirée comme une victoire.
Alors que je réfléchissais à la manière d’y parvenir, une serveuse vêtue d’un kimono me conduisit jusqu’à notre salle.
— Voici le salon des Campanules, annonça-t-elle en s’arrêtant devant la porte.
— Pourriez-vous attendre un instant ?
La serveuse sembla perplexe, mais c’était le cadet de mes soucis.
J’étais sur le point de rencontrer le père de Koharu.
Je pris plusieurs profondes inspirations afin de me calmer, comme un personnage de jeu vidéo restaurant ses points de vie avant d’affronter le boss final.
Puis j’entrai dans la salle où le boss m’attendait.
— Excusez-moi.
La tension était si forte qu’on aurait pu la trancher au couteau.
Une table se trouvait au centre de la pièce recouverte de tatamis, et une alcôve décorative faisait face à l’entrée. Le père de Koharu occupait la place d’honneur.
L’atmosphère était incroyablement oppressante à cause de l’aura menaçante qu’il dégageait.
— Tu dois être Sorano.
Impossible. Cet homme est terrifiant… Qui porte des lunettes teintées en pleine nuit ?
Il était mince, et de profondes rides marquaient son visage, témoignage de toutes les années qu’il avait vécues. Il portait un costume impeccable et ses cheveux étaient plaqués vers l’arrière.
Associés à ses lunettes, tous ces éléments lui donnaient exactement l’apparence d’un acteur de film de yakuzas.
— M-merci d’avoir accepté de me rencontrer m-malgré votre emploi du temps chargé.
J’étais si nerveux que je bégayais.
Si Koharu avait été là, elle aurait ri. Ou peut-être pas.
La situation n’avait rien d’amusant.
— Assied-toi, déclara son père.
Je m’installai directement en face de lui et m’inclinai profondément.
— Je m’appelle Kakeru Sorano. J’ai l’honneur de fréquenter votre fille.
— Je suis Soichiro Fuyutsuki. Merci de bien t’entendre avec elle.
Après cette brève présentation, Soichiro baissa les yeux vers le menu.
— …
— …
Nous n’avions plus rien à nous dire.
Une feuille posée sur la table portait le titre « Menu du jour », mais elle ressemblait davantage à une liste d’ingrédients qu’à un véritable menu.
Flet, grenade, oursin frais…
Il était difficile de comprendre à quels plats cela correspondait.
Pourquoi restait-il aussi silencieux ?
Je lui avais déjà annoncé que je sortais avec Koharu. Cela signifiait-il que ma mission était terminée ?
Pouvais-je désormais passer le reste du repas à manger en silence des plats luxueux articulés autour d’un ingrédient mystérieux ?
Étions-nous dans une sorte de concours culinaire ?
Non. Concentre-toi, Kakeru Sorano ! Souviens-toi de ton objectif !
Je me ressaisis et posai une question au père de Koharu.
— C’est un autre menu ?
— Oui. Celui des boissons. Tu bois de l’alcool ?
— Euh, oui. Mais seulement de temps à autre.
Il me tendit la carte en déclarant :
— Commande ce que tu veux.
— Vous prendrez quelque chose, père ?
— « Père » ?
Merde.
Mais il était trop tard.
Le père de Koharu me lançait déjà un regard noir.
— Désolé.
— Oublie ça.
— Que souhaitez-vous boire, monsieur Fuyutsuki ?
— Ils vont probablement nous servir un apéritif. Nous commanderons après.
— Compris !
Très bien. Conversation terminée.
Argh. Je commence à transpirer bizarrement.
Une fenêtre donnait sur un jardin. Les arbres, éclairés par des projecteurs, étaient d’un rouge éclatant et leur image se reflétait à la surface d’un bassin.
Posséder un tel jardin en plein cœur de la ville représentait probablement le summum du luxe.
Des carpes koï nageaient lentement dans l’eau.
Pour une raison inconnue, l’expression japonaise « une carpe sur une planche à découper » me traversa l’esprit. Elle contrastait avec le paysage paisible qui s’étendait dehors, mais décrivait parfaitement ma situation.
Alors que j’étais absorbé par cette pensée, plusieurs serveuses entrèrent dans la pièce et commencèrent à nous apporter les plats.
— Les amuse-bouches du jour sont composés de flet, de grenade et d’oursin frais…
Elles nous présentèrent chaque préparation en la déposant devant moi.
Je reconnaissais les ingrédients, mais n’avais aucune idée de la nature exacte des plats.
Une fois cinq petites assiettes, chacune contenant à peine une bouchée, alignées devant nous, les serveuses quittèrent la pièce.
Hein ? C’est tout ?
Les portions diminuaient-elles à mesure que le prix du restaurant augmentait ?
Quelqu’un avait consacré tout son cœur et son âme à ces minuscules morceaux de nourriture, et j’allais les engloutir en seulement cinq bouchées ?
C’était complètement absurde.
Je consultai le menu. De nombreux services devaient encore suivre : entrée, soupe, sashimi, plat mijoté, grillade…
Allaient-elles nous apporter une nouvelle assiette chaque fois que nous terminions la précédente ?
Une partie de moi était effrayée par cette perspective.
J’avais l’impression d’être traité comme un roi.
— Ne te retiens pas. Mange, déclara le père de Koharu.
Je joignis les mains et remerciai pour le repas.
Tous les plats étaient meilleurs que tout ce que j’avais pu goûter auparavant. Ce restaurant haut de gamme était à la hauteur de sa réputation.
Était-ce grâce à la qualité des ingrédients ? À l’assaisonnement ?
Probablement aux deux.
Quoi qu’il en soit, cette cuisine se trouvait à un niveau complètement différent. Pendant ce temps, le père de Koharu mangeait en silence, son expression toujours impossible à déchiffrer.
— C’est bon ? demanda-t-il en me fixant.
Son ton ressemblait à moitié à une menace.
— Oui. Merci beaucoup. Je n’avais encore jamais goûté un repas aussi délicieux !
C’était la vérité.
Je n’avais jamais rien mangé d’aussi bon.
— Cet endroit est une valeur sûre, murmura-t-il.
— …
— …
Un silence gênant s’installa de nouveau entre nous.
— …Oui, répondis-je, sans savoir quoi ajouter.
Koharu, es-tu là ? Madame Fuyutsuki, êtes-vous là ?
Je suppliai silencieusement en levant les yeux vers le plafond.
Comme un message envoyé depuis les cieux, les paroles de la mère de Koharu me revinrent alors en mémoire :
— Si la situation devient gênante, profite de l’occasion pour commander un verre.
— Cela vous dérangerait si je commandais quelque chose, monsieur Fuyutsuki ?
— Fais comme bon te semble.
— Puisque nous sommes dans un restaurant japonais, je devrais probablement prendre du saké.
Le père de Koharu ne répondit pas. J’appelai donc une serveuse.
— Une bouteille de saké, s’il vous plaît.
— Combien de coupes souhaitez-vous ?
— Combien ?
Je regardai le père de Koharu.
— Prends-en deux.
Monsieur Fuyutsuki continuait de manger en silence. Il donnait l’impression de dîner seul.
Cependant, les choses changèrent légèrement lorsque le saké arriva.
— Allez, buvons !
Le père de Koharu vida d’une traite la coupe que je lui avais servie, et son visage rougit presque immédiatement.
— Je crois que nous nous sommes déjà rencontrés, Sorano, déclara-t-il soudain.
— Oui. Nous nous sommes croisés une fois dans l’hôpital à Hokkaido.
— Ah, c’est vrai. Désolé que tu aies dû faire tout ce chemin.
— Ce n’est rien. C’était la moindre des choses.
— Je veux que tu manges à ta faim ce soir. Cela semblera peut-être étrange, mais c’est ma manière de te remercier.
Il détacha un morceau de dorade aux yeux d’or mijotée, l’imbiba généreusement de sauce, puis le mangea. Il enchaîna avec une nouvelle gorgée de saké.
J’en goûtai moi aussi.
Je n’avais jamais mangé de poisson mijoté aussi délicieux.
— Tu aimes ? demanda-t-il.
— Oui, c’est extraordinaire !
— Tu dois également goûter cette viande, Sorano.
C’était donc à cela que ressemblait un véritable menu complet.
J’avais déjà mangé de nombreux petits plats, du sashimi, du poisson mijoté et d’autres préparations bouillies. Lorsque la viande arriva, j’étais déjà rassasié, et pourtant le repas était loin d’être terminé.
Pour conclure la partie salée, nous devions encore choisir entre un petit bol de riz aux tempura, un petit bol de riz aux fruits de mer ou une bouillie de riz. Puis viendrait le dessert.
Je me demandai si l’on essayait de nous engraisser avant de nous dévorer.
Il y avait vraiment autant de nourriture.
Étrangement, j’avais pourtant l’impression de pouvoir continuer éternellement à manger le steak posé devant moi.
La viande était si tendre qu’il était presque inutile de la mâcher, et chaque bouchée libérait une explosion de jus.
Le bœuf wagyu était exceptionnel, surtout accompagné de sel et de wasabi.
Alors que la puissante odeur du condiment persistait dans mon nez, je ne pouvais penser qu’à la saveur de cette viande.
J’aurais volontiers mangé le même steak le lendemain.
Et le surlendemain.
— Où as-tu finalement trouvé un travail, Sorano ?
— Ah, oui. Dans une entreprise de logistique…
Alors que je lui parlais de mon futur poste, le père de Koharu déclara :
— La logistique est la colonne vertébrale de toute entreprise. Ce sera un bon endroit pour apprendre le métier. Je travaille moi-même avec cette société.
— Hein ? Vraiment ?
— Les gens qui y travaillent semblent très bienveillants.
— Waouh, c’est rassurant à entendre.
— De ce point de vue, tu devrais parfaitement t’intégrer, ajouta-t-il avec un sourire.
Quoi ?! Un sourire ?!
Je le fixai.
S’il avait réellement été un personnage de film de yakuzas, c’était le genre d’expression qu’il aurait affichée après avoir piégé une organisation rivale.
Mince. Même lorsqu’il sourit, il a l’air terrifiant.
— Ne me souriez pas comme ça, père.
L’atmosphère plus légère m’avait donné l’impression que je pouvais me détendre.
Mais, apparemment, il refusait toujours de me laisser l’appeler « père ».
— Tu n’as aucun droit de m’appeler ainsi ! cria-t-il.
Je regrettai aussitôt ce lapsus. Pourtant, sa réaction m’amusa légèrement.
Ah… Voilà.
C’était exactement le genre de phrase classique que prononçait un père envers le petit ami de sa fille.
Il était désormais visiblement éméché, le visage complètement rouge. Il se leva en titubant et pointa un doigt dans ma direction.
— Écoute-moi bien, Sorano !
— O-oui !
— Admettons que j’accepte que tu fréquentes Koharu ! Tu as intérêt à ne pas penser au mariage !
— J’y pense ! Je l’envisage très sérieusement !
— Tu mens !
— Pas du tout !
— Pourquoi Koharu ?!
— Parce que c’est une personne extraordinaire !
— Argh ! s’exclama son père en élevant la voix. Quoi qu’il en soit ! Quoi qu’il arrive ! Je ne te laisserai jamais l’épouser !
À cet instant, plusieurs voix lancèrent en chœur :
— Merci d’avoir patienté.
Une succession de serveuses entra dans la pièce.
Lorsqu’elles aperçurent le père de Koharu debout, elles ouvrirent de grands yeux. Il promena nerveusement son regard autour de lui, visiblement mal à l’aise, puis se rassit discrètement.
La scène avait quelque chose de familier.
Elle me rappela ce moment terriblement gênant où un employé entrait dans une salle de karaoké en plein milieu d’une chanson.
Subir un tel niveau d’humiliation dans un restaurant haut de gamme devait être particulièrement pénible. Après s’être rassis avec embarras, le père de Koharu posa le visage sur la table et s’endormit.
Le père de Koharu dormit pendant une heure, même s’il se réveilla plusieurs fois pour aller aux toilettes.
Pendant son sommeil, une serveuse vint débarrasser notre repas. Je lui présentai mes excuses, mais elle me répondit :
— Nous pouvons exceptionnellement faire une faveur à monsieur Fuyutsuki. Laissez-le se reposer.
Elle nous autorisa donc à rester après la fin du créneau réservé.
— Je… Je me suis assoupi ? demanda-t-il lorsqu’il finit par se réveiller.
— Oh, vous êtes réveillé ? Le repas est terminé.
— Est-ce que j’ai… fait quelque chose de gênant pendant mon sommeil ?
— Quelque chose de gênant… ? Eh bien, rien de très grave. Mais vous avez beaucoup vomi dans les toilettes.
— J-je vois.
— Et vous vous êtes endormi dans le couloir dès que je vous ai quitté des yeux pendant une seconde.
— Ah… Mince.
— Et le meilleur pour la fin : vous avez essayé de plonger dans le bassin en disant que vous alliez cuisiner les carpes vous-même. J’ai eu beaucoup de mal à vous retenir.
Le père de Koharu garda le silence et enfouit son visage dans ses mains.
Après quelques instants, il demanda avec incrédulité :
— Tu dis la vérité ?
— Pourquoi est-ce que je mentirais sur une chose pareille ?
Il saisit la serviette humide posée sur son front.
— Je ne comprends pas pourquoi tu t’es donné autant de mal pour t’occuper de moi, Sorano.
— Pourquoi ne l’aurais-je pas fait ?
Je décidai de me montrer honnête.
— J’aime Koharu. Aussi égoïste que cela puisse paraître, j’aimerais également que vous m’appréciiez.
Le père de Koharu changea de position et s’assit en tailleur. Il desserra sa cravate et déboutonna le haut de sa chemise.
— Je vois, murmura-t-il pensivement.
Il semblait réfléchir à mes paroles.
Après un bref silence, il ajouta :
— Tu tiens donc réellement à Koharu.
— Oui.
— Et tu es certain de vouloir rester avec elle ?
Malgré son ivresse, il me lança un regard perçant.
— Oui. J’en suis certain.
— Koharu ne peut pas voir.
Pendant un instant, je fus trop stupéfait pour répondre.
C’était une évidence tellement flagrante que la seule réponse appropriée semblait être : « Et alors ? »
Je changeai toutefois rapidement d’avis. Il cherchait probablement à tester ma détermination.
Je décidai donc d’être parfaitement clair.
— J’en suis conscient. À présent, j’y suis habitué.
— Ne vaudrait-il pas mieux choisir quelqu’un en meilleure santé ?
— Koharu m’a posé la même question il y a trois ans, père.
— Pour la dernière fois, je ne suis pas ton père, grogna-t-il.
Monsieur Fuyutsuki se mit soudain à tousser. Je lui tendis une tasse, et il but rapidement un peu de thé froid.
— Qu’est-ce qui vous dérange tant dans le fait que je vous appelle « père » ?
Il renifla.
— Tu ne comprends pas à quel point la vie sera difficile pour toi. Elle pourrait retomber malade à tout moment.
— Moi aussi, je pourrais tomber malade à n’importe quel moment.
— Ce que j’essaie de dire, c’est qu’elle est plus exposée que les autres.
Le père de Koharu poussa un profond soupir.
Quelque chose dans ce soupir m’agaça.
Il se concentrait uniquement sur les aspects négatifs.
— Pourquoi dites-vous tout cela ? Koharu possède tellement de qualités ! Elle sourit toujours, plaisante avec moi et possède la force de surmonter tous les obstacles qui se dressent sur son chemin, au lieu de simplement les subir. S’il vous plaît, ne parlez pas d’elle ainsi. C’est votre fille !
Réalisant à quel point je m’étais emporté, je m’excusai précipitamment.
— Désolé. Je ne voulais pas perdre mon calme.
Il se tourna vers moi, les yeux écarquillés par la surprise.
— Tu te mets en colère pour défendre Koharu, déclara-t-il doucement. C’est quelque chose que je n’ai jamais réussi à faire.
— Koharu… m’a sauvé. Autrefois, je passais mon temps à marcher sur des œufs autour des autres et à rester complètement passif. Mais depuis que je l’ai rencontrée, j’ai commencé à changer pour devenir une meilleure personne. Lorsqu’une personne comme elle entre dans votre vie, vous ne pouvez pas vous empêcher de penser qu’il s’agit du destin. C’est pour cette raison que… c’est avec elle que je veux vivre.
Le père de Koharu gloussa.
— Le destin, hein… ? Maintenant que j’y pense, j’ai ressenti la même chose lorsque j’ai rencontré Haruka.
Haruka.
Ce devait être la mère de Koharu.
Des plis apparurent sous les yeux de Soichiro lorsqu’un sourire joyeux illumina son visage.
— Eh bien, si tu es l’homme choisi par Koharu, je n’ai pas d’autre choix que de vous donner ma bénédiction à tous les deux.
Il nous proposa ensuite de boire une nouvelle coupe de saké.
— Je pense qu’il vaudrait mieux en rester là…
— Tu connais sûrement l’importance de partager une coupe de saké entre hommes.
Il restait un peu d’alcool dans la bouteille. Il le répartit donc entre nos deux coupes.
— Rends Koharu heureuse, déclara-t-il avant de boire la sienne d’une traite.
♪
J’avais annoncé à maman que je voulais lui parler, mais il me fallut un long moment avant de parvenir à prononcer les mots.
Je réfléchissais désespérément à ce que je devais dire. Comme je ne pouvais pas voir sa réaction, je ressentais une forte pression pour en finir rapidement.
— Koharu ? Qu’est-ce qui se passe ?
L’inquiétude présente dans sa voix me poussa à me lancer directement.
— Je…
Lentement, je commençai à formuler toutes les pensées qui tournaient dans mon esprit.
— J’aimerais épouser Kakeru un jour.
— Évidemment, répondit maman avec ravissement. Je m’en doutais. Je n’y vois aucun inconvénient. Au contraire, je vous soutiens entièrement.
Je sentais qu’elle était enthousiaste à l’idée que Kakeru rejoigne notre famille.
Le fait qu’elle accepte aussi facilement mon choix me rendait heureuse. Maman semblait réellement me faire confiance, ce qui répandit une douce chaleur dans mon corps.
Elle aime vraiment Kakeru, pensai-je.
Mais maman ajouta alors quelque chose qui me prit au dépourvu.
— Si tu emménages avec Kakeru, j’imagine que je devrai venir moi aussi. Je lui ai demandé il y a quelque temps s’il voulait s’installer ici, mais nous serions trop à l’étroit. Je me demande s’il existe des logements un peu plus grands.
Sa voix était remplie de douceur et de bienveillance.
J’aurais dû me douter qu’elle répondrait cela.
Je touchai le chouchou qu’elle avait utilisé pour attacher mes cheveux.
Maman me faisait toujours passer en premier. Elle veillait constamment à ce que je ne rencontre aucune difficulté et à ce que je ne trébuche sur rien.
Mais ce n’était pas l’avenir que je désirais.
— Maman, déclarai-je distinctement. Je veux essayer de vivre de manière autonome.
Elle ne répondit pas.
— Tu m’as soutenue et aidée de tant de manières. Il reste encore énormément de choses que je ne peux pas accomplir seule, mais je devrai apprendre à devenir indépendante un jour.
Je poursuivis :
— Alors… J’ai besoin que tu soutiennes ma décision.
Après un bref silence, je l’entendis prononcer mon nom.
— Koharu…
Mes pensées partaient dans toutes les directions.
Même moi, je m’en rendais compte.
Contrairement à mon habitude, les mots que je voulais exprimer fondaient dans ma bouche comme de la barbe à papa, disparaissant avant que je puisse les prononcer.
Je devais avoir peur.
L’idée de devenir indépendante de ma mère m’effrayait.
Et pourtant…
— Je…
Il restait encore une chose que je devais absolument dire.
— Lorsque j’aurai des enfants, je veux pouvoir m’occuper d’eux moi-même. Je veux également être capable d’accomplir toutes les tâches ménagères. Si mon enfant se met à courir, je veux pouvoir le rattraper et lui demander de ne pas courir. Lors des réunions de famille, je veux être la première à proposer mon aide.
J’hésitai un instant.
J’avais peur que maman juge mes ambitions irréalistes ou insiste pour continuer à tout faire à ma place.
Pourquoi avait-elle toujours été présente pour me soutenir ?
L’idée d’affronter la réponse à cette question m’effrayait.
Ce serait comme si elle me disait : « Tu ne seras jamais capable de te tenir sur tes propres jambes. »
Et cela me terrifiait.
— Je suis désolée, murmurai-je.
Je devais réellement éprouver le besoin de lui présenter mes excuses.
— Je sais que cela doit te faire de la peine de m’entendre dire que je veux tout faire seule après tout le soutien que tu m’as apporté. Mais, si j’en suis capable, j’aimerais essayer de vivre sans ton aide.
Maman ne répondit rien.
Elle tendit simplement la main et prit la mienne. Elle la recouvrit de sa paume et caressa doucement son dos avec son pouce.
Je l’entendis renifler.
Même si je ne pouvais pas la voir, j’imaginai que ses yeux étaient probablement rouges. Mes propres larmes commencèrent à monter.
— Tout cela a dû être très difficile pour toi, maman. Je t’ai causé tellement de problèmes. Alors, je vais faire de mon mieux.
— Non, répondit-elle.
Puis elle ajouta d’une voix douce :
— Je n’ai jamais trouvé cela difficile.
— Mais je t’ai causé tellement de problèmes.
— Pas vraiment. Tu as toujours été facile à élever.
Mes yeux commencèrent à me brûler.
Facile ?
C’était forcément un mensonge. Il n’existait probablement pas d’enfant plus difficile que moi.
— Mais j’étais constamment malade. J’ai perdu la vue. Tu as dû faire tant de choses pour moi.
— Pourtant, je n’ai jamais considéré cela comme un fardeau.
— Tu as dû m’accompagner à l’hôpital un nombre incalculable de fois ! Tu m’as aidée à apprendre le braille et tu m’as même enseigné chaque détail du fonctionnement du lecteur d’écran de mon téléphone ! Tout cela a forcément été épuisant pour toi…
— Non.
Maman n’avait pas l’intention de céder.
— Je n’ai jamais trouvé cela difficile.
Ses paroles bienveillantes étaient toujours aussi légères, comme les ailes d’un oiseau.
— Je n’ai jamais pensé que tu étais un problème. Est-ce ainsi que tu te voyais ?
Sa voix semblait me murmurer directement à l’oreille. Tout en me frottant doucement le dos, elle tenta de me réconforter.
— Je n’échangerais pour rien au monde le bonheur d’avoir un enfant. Me lever chaque matin pour préparer tes repas, manger avec toi, te faire signe lorsque tu partais et écouter le récit de ta journée à ton retour… As-tu seulement idée du bonheur que tous ces moments m’ont apporté ? Le temps que j’ai passé avec toi représente ce que j’ai de plus précieux en tant que mère. Ne dis jamais que tu m’as causé des problèmes.
Après cela… Comment aurais-je pu ne pas pleurer ?
Je lui avais causé tant de stress !
Pourtant, elle me tenait encore contre elle et me couvrait de paroles bienveillantes. Au plus profond de moi, je devais culpabiliser pour tout ce que je lui avais fait traverser.
Voilà pourquoi j’avais attendu ces mots depuis si longtemps. Mon ventre se contracta, et un son étrange s’échappa de ma gorge. Je ne parvenais plus à retenir mes larmes. J’essayai de les essuyer avec mes paumes, mais cela ne servait à rien. Elles coulaient trop vite.
— Est-ce que tu comprends à quel point je suis heureuse d’être ta mère ? poursuivit maman. Si tu me dis que tu veux fournir encore davantage d’efforts, alors, évidemment, je vais te soutenir.
Tout en parlant, elle posa ses mains sur mes épaules.
Les larmes continuaient de couler sur mon visage, ce qui rendait la parole difficile.
— Mais tu parlais de venir vivre avec nous…
— Ne sois pas idiote, répondit maman en caressant mes cheveux. Je n’ai pas dit cela parce que je ne crois pas en toi. Je l’ai dit parce que je m’inquiète pour toi.
Maman !
Je ne pus en supporter davantage. Je posai la tête contre sa poitrine et éclatai en sanglots.
— Si quelqu’un peut y arriver, c’est bien toi. Je sais que tu en es capable. Tu dois simplement continuer à faire des efforts !
Maman me caressait la tête tout en parlant.
— Mais il y a une chose que je dois t’avouer, Koharu.
— Hmm ?
— Pour être honnête, je me sentirai un peu seule sans toi.
Sa voix semblait chargée d’émotion.
— Je sais que tout ira bien, mais je resterai toujours là lorsque tu auras besoin de moi.
Maman soutenait mon choix.
Je peux y arriver. Je vais devenir une véritable adulte, capable de tout accomplir. Je travaillerai si dur qu’un jour, les gens seront stupéfaits par tout ce que je peux faire malgré ma cécité.
Mais seulement pour aujourd’hui…
Je m’autoriserais à me faire dorloter par maman.
♪
Lorsque maman et moi terminâmes notre dîner, Kakeru m’appela.
Il quittait le restaurant avec papa et nous demanda si nous pouvions venir les chercher. Nous montâmes dans un taxi et nous rendîmes sur place. À notre arrivée, Kakeru et mon père avaient passé leurs bras autour des épaules l’un de l’autre.
— Regardez-moi ça ! s’exclama maman en riant tout en me décrivant la scène.
— Nous devrions aller à Ginza, Sorano ! criait papa. Je vais te montrer comment les adultes s’amusent !
— Bien sûr, répondit maman avec amusement. Tu t’endormirais probablement tout de suite, même avec Kakeru. Tu sais très bien que tu ne tiens pas l’alcool.
— Bien sûr que si ! Autrefois, je pouvais boire tout seul une bouteille de saké d’un litre huit !
— « Autrefois » est le mot important. Les choses devaient être très différentes dans ta vie précédente.
J’entendis maman réprimander doucement papa.
— Désolé d’avoir pris autant de temps, Koharu, déclara Kakeru. Et désolé pour ton père.
— J’espère qu’il n’a pas été trop dur avec toi.
— Pas du tout. C’est plutôt moi qui devrais m’excuser de l’avoir laissé trop boire, répondit Kakeru de cette voix douce que j’aimais tant.
— Nous montons dans le taxi, chéri, déclara maman d’un ton excédé. Enfin ! Ne t’allonge pas sur la banquette arrière !
Sa voix devenait rapidement plus irritée.
— On dirait qu’il ne reste aucune place pour moi, remarqua Kakeru.
La voix de maman se rapprocha.
— Désolée. Mon imbécile de mari s’est allongé à l’arrière du taxi et s’est endormi. Laisse-moi t’en appeler un autre.
— Oh, ce n’est pas nécessaire. Nous pouvons rentrer à pied. Cela nous permettra de profiter encore de notre promenade nocturne habituelle. Ça te convient, Koharu ?
— Bien sûr.
— Soyez prudents, alors, déclara maman.
Elle monta dans le taxi avec papa et rentra chez nous.
— Très bien, allons-y.
Nous nous enfonçâmes dans la nuit.
Kakeru et papa avaient dîné à Shintomichô. Kakeru proposa donc de longer la promenade de la Sumida, de traverser le pont Tsukuda, puis de reprendre notre itinéraire habituel jusqu’à la maison.
Nous étions en novembre, et les nuits étaient fraîches. Je distinguais déjà une légère trace d’hiver dans la brise marine.
Cette odeur glacée picotait l’intérieur de mon nez.
— Le sol est recouvert de feuilles de cerisier. Fais attention à ne pas glisser, déclara Kakeru en me guidant vers les endroits les plus faciles à traverser. Waouh… Les feuilles des cerisiers qui bordent la promenade sont devenues jaunes et rouges. On sent vraiment que l’automne est arrivé.
Il me décrivait le paysage sans même que j’aie besoin de le lui demander.
Grâce à lui, je pouvais m’imaginer marchant sur un chemin recouvert de feuilles automnales aux couleurs éclatantes.
Dans mon esprit, la surface sombre de la Sumida s’étendait sur ma droite, tandis qu’une avenue bordée de cerisiers d’automne se déroulait devant moi. Les lumières de la ville illuminaient vivement leurs feuilles.
À ma gauche, Kakeru marchait à mes côtés, vêtu du costume qu’il avait porté pour rencontrer mon père.
— J’aime vraiment les cerisiers, déclarai-je.
— Ne me dis pas que tu veux planter un cerisier avec tes amis un jour, répondit Kakeru, un rire dans la voix.
— Hmm ? Pourquoi est-ce que tu dis ça ?
— La dernière fois, tu voulais tirer des feux d’artifice. Je ne serais pas surpris que ta prochaine idée soit de planter des cerisiers.
— Non, ce n’est pas ce que j’allais dire ! protestai-je en riant.
J’avais toujours aimé les cerisiers.
— Ces arbres traversent la vie avec toi sans jamais te quitter.
— Vraiment ?
— Au printemps, ils se couvrent entièrement de fleurs, comme s’ils célébraient l’arrivée de la saison. En été, ils font pousser des feuilles robustes capables de résister à la chaleur. En automne, leurs feuilles deviennent rouges et apportent de la chaleur et des couleurs à cette saison paisible. Et en hiver, ils restent debout, affrontant le froid mordant à tes côtés. Ils sont toujours présents pour toi, où que tu te trouves.
Je levai le visage vers le ciel et imaginai les cerisiers que je ne pouvais pas voir. Le spectacle de leurs quatre saisons se déploya devant moi.
— C’est pour ça que je les aime.
— Tokyo semble posséder davantage de cerisiers que n’importe quelle autre ville, tu ne trouves pas ?
Kakeru s’immobilisa soudainement.
— Lorsque le printemps arrive à Tokyo, les berges des fleuves sont toujours recouvertes de fleurs de cerisier.
Il semblait profondément absorbé dans ses pensées.
— Rester aux côtés de quelqu’un et le soutenir à travers toutes les épreuves peut sembler simple, mais ce n’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire. On ne peut y parvenir qu’en faisant consciemment cet effort.
Je supposai que c’était sa manière de me dire qu’il fournissait cet effort. Kakeru était toujours présent pour moi. À cet instant, je compris quelque chose.
Kakeru était comme mon propre cerisier, celui qui traverserait toutes les saisons à mes côtés. L’image d’un arbre en pleine floraison apparut dans mon esprit. Je me jetai contre le bras gauche de Kakeru, que je tenais déjà de ma main droite.
Cette étreinte soudaine sembla le surprendre, car il poussa un petit cri.
— Waouh !
La nuit était calme.
À l’exception de quelques voitures qui passaient de temps à autre, aucun bruit ne se faisait entendre. Dans une ville habituellement remplie de sons, ce silence donnait l’impression que nous nous trouvions dans notre propre petit monde.
— Dis, Koharu. Arrêtons-nous un instant.
Kakeru s’immobilisa brusquement.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— C’est incroyable. Ce soir, aucune lumière ne provient des immeubles ou des appartements. Il n’y a donc aucun voile translucide dans le ciel nocturne. On peut voir les étoiles.
Hein ? De quoi est-ce qu’il parle ?
— Un voile… translucide ?
Kakeru gloussa.
— Je savais que cette expression te ferait rire.
Il entreprit ensuite de m’expliquer ce qu’il entendait par ce « voile translucide ».
Lorsqu’il levait les yeux vers le ciel nocturne de Tokyo, il avait toujours l’impression que les lumières de la ville formaient une sorte de pellicule qui masquait les étoiles.
Le ciel lui semblait oppressant, comme s’il n’existait aucune échappatoire.
Voilà comment il me le décrivait.
— Qui aurait cru qu’un peu plus tard dans la nuit, les étoiles auraient enfin l’occasion de briller ? murmura-t-il.
— Dis, Kakeru…
— Oui ?
— De quoi as-tu parlé avec papa ?
— Euh… Eh bien…
Il semblait hésiter sur la réponse à donner. Je décidai donc de lui raconter ma propre soirée.
— J’ai annoncé à maman que je voulais t’épouser et je lui ai demandé de me laisser vivre seule. Je vais peut-être un peu trop vite, cela dit, ajoutai-je avec un sourire.
— Pas du tout. Cela me rend vraiment heureux. J’ai demandé ta main à ton père.
— Attends, vraiment ?
— Oui.
— Et qu’est-ce qu’il a répondu ?
— Il a fini par accepter.
Ce n’est pas vrai.
Papa nous avait donné sa bénédiction.
— Maman aussi a soutenu mon choix.
— Oh, je suis heureux de l’apprendre.
— Pourtant, je me disais… Nous ne faisons pas les choses dans le mauvais ordre ?
— Hein ?
— Ne fais pas semblant d’être surpris.
Normalement, nous devions d’abord nous fiancer, puis demander l’accord de nos parents.
— Assure-toi de me faire une véritable demande un jour.
J’étais légèrement embarrassée qu’il m’ait obligée à prononcer cela. Je m’empressai donc d’ajouter :
— Allez, continuons.
La réaction de Kakeru me prit complètement au dépourvu.
— Oublie « un jour ». Je vais le faire maintenant.
Il s’arrêta.
Tout était si soudain que mon cœur semblait vouloir bondir hors de ma poitrine.
Il vient de dire maintenant ?
— Tu es prête, Koharu ?
— Quoi ? Tout de suite ?
— Oui. Maintenant.
Sa voix était douce. J’adorais lorsqu’il me parlait ainsi.
— J’ai besoin d’un instant pour me préparer mentalement…
Kakeru me saisit par les épaules.
Apparemment, il se tenait directement devant moi.
— Tu peux imaginer quelque chose pour moi ?
— D’accord.
Kakeru agrandit mon monde, exactement comme il le faisait toujours.
Je ne pouvais peut-être plus voir, mais il restait constamment à mes côtés pour devenir mes yeux et me montrer un univers rempli d’infinies possibilités.
Je fermai les yeux et l’imaginai.
— La nuit est déjà tombée. Nous sommes sur le pont Tsukuda. Il n’y a personne autour de nous. Sous nos pieds, le ciel étoilé et la pleine lune se reflètent à la surface de la Sumida. Le pont semble flotter au milieu de la galaxie. À son point culminant, je m’agenouille devant toi.
Tout en parlant, Kakeru prit ma main.
J’avais réellement l’impression que nous nous trouvions dans l’espace et qu’un prince me tenait la main.
— Je sors quelque chose de ma poche et le glisse autour de ton doigt.
Je sentis un objet froid descendre le long de mon annulaire.
— C’est une bague ?
Je la touchai pour m’en assurer, puis poussai une exclamation de surprise.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Kakeru.
— Rien. C’est juste que… cette bague possède une pierre vraiment énorme.
— C’est exact. En ce moment même, tu portes à la main gauche une bague ornée d’un immense diamant de dix carats.
— Dix carats ? C’est beaucoup trop extravagant.
Je ne pus m’empêcher d’éclater de rire.
Dix carats semblaient complètement excessifs, mais la pierre était réellement gigantesque. Si grande que même moi, je pouvais percevoir sa taille.
Comment avait-il réussi à acheter une bague pareille ?
La simple idée qu’il l’ait choisie pour moi remplissait mon corps de chaleur.
— Imagine-la. Les lumières de la galaxie se reflètent dans le diamant et le font scintiller.
Je levai la main gauche et me représentai la scène.
La bague autour de mon doigt reflétait la galaxie comme un kaléidoscope.
— Waouh… Elle est tellement belle.
Je ne pouvais peut-être pas la voir, mais, à cet instant, je savais qu’aucune chose au monde ne pouvait briller davantage.
— Je la portais sur moi chaque fois que nous étions ensemble, afin de pouvoir te demander en mariage n’importe quand.
— Je n’en avais aucune idée.
Mes yeux commencèrent à me brûler et mon cœur se gonfla d’émotion.
— Dis, Koharu…
— Oui ?
Je me sentais comme une princesse lorsque Kakeru me posa la question.
— Veux-tu m’épouser ?
Je n’avais évidemment aucune raison de refuser.
Pourtant, je ne parvins pas à accepter immédiatement.
— Tu es certain que je suis assez bien pour toi ?
— Tu es parfaite.
— Tu sais que je ne peux pas voir, pas vrai ?
— Je suis presque certain que tu me l’as déjà dit.
— Et tu sais que je deviens rapidement jalouse ?
— Quel est le problème ? C’est mignon.
— Et je suis plus naïve que tu ne pourrais le croire.
— Là, cela risque effectivement de devenir un problème… plaisanta Kakeru avant d’ajouter : Je crois t’avoir dit que je profiterais de l’occasion pour t’énumérer toutes les choses que j’aime chez toi.
Il parla avec fluidité, d’une voix claire, sans la moindre hésitation.
— J’aime la manière dont tu fais toujours de ton mieux et continues à sourire.
Et il ne s’arrêta pas là.
— Tu es gentille avec les autres. Tu as une belle voix. Tu es douce et délicate, mais tu travailles malgré tout avec acharnement. Tu es toujours reconnaissante pour ce que tu possèdes. Tu es polie. Déterminée. Nous partageons le même sens de l’humour, et ton affection pour moi ne faiblit jamais. Voilà toutes les choses que j’aime chez toi.
Puis il ajouta en plaisantant :
— Oh, cela fait finalement onze qualités.
Il poursuivit :
— Lorsque je suis avec toi, Koharu, cela me donne à moi aussi la motivation de continuer à faire des efforts et de garder le sourire. Tu es parfaite dans tous les sens du terme.
J’eus l’impression qu’une étreinte chaleureuse enveloppait mon cœur.
Avais-je réellement le droit d’être aussi heureuse ?
Un puissant désir jaillit du plus profond de moi.
— Kakeru…
— Oui ?
— Prends-moi dans tes bras.
Je voulais qu’il enlace mon corps autant que mon cœur.
Kakeru m’attira contre lui et referma fermement ses bras autour de moi. J’aurais voulu que nous puissions fondre l’un dans l’autre et ne plus former qu’une seule personne. Son étreinte remplit mon cœur d’une joie si intense qu’elle déborda sous la forme de larmes.
— Merci. C’était la plus merveilleuse des demandes en mariage.
Merci de m’avoir offert ce bonheur.
Merci d’être entré dans ma vie. Je débordais de gratitude.
— Promets-moi une chose, déclarai-je.
— Laquelle ?
— Peu importe à quel point je pourrai être difficile ou te causer des problèmes, ne me déteste jamais. Pas même pendant une seconde. Je veux que tu continues à m’aimer, quoi qu’il arrive.
Sans son amour, je ne serais plus moi-même.
C’était sincèrement ce que je ressentais.
— Koharu ? commença doucement Kakeru. Ce sera un jeu d’enfant. Alors ne t’inquiète pas.
Accompagnant ces paroles bienveillantes, il me serra une nouvelle fois contre lui.
— Promets-le-moi. Promets-le-moi, répétai-je tandis que mes larmes continuaient de couler.
Entourée par cette galaxie d’étoiles, je fondis dans la chaleur de Kakeru.