LOVE UNSEEN T2 – CHAPITRE 3
La famille
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Traduction : Raitei
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Lorsque les vacances d’été commencèrent, je demandai à maman si je pouvais participer davantage aux tâches ménagères.
— Bien sûr, répondit-elle avec enthousiasme. Ce sera un bon entraînement pour ta future vie conjugale.
Une fois lancée, je compris toutefois que j’avais énormément de choses à apprendre, même pour une tâche aussi simple que faire la lessive. Avant de pouvoir utiliser la machine, je devais mémoriser une longue liste d’informations : l’emplacement des boutons, le compartiment destiné à la lessive, la quantité à verser…
— Pour les vêtements qui peuvent passer au sèche-linge, tu dois utiliser le programme lavage-séchage. Les autres doivent être lavés avec le programme délicat, puis étendus, m’expliqua maman. Touche ça.
— D’accord.
— Celui-ci peut passer au sèche-linge.
— D’accord.
— Maintenant, celui-là.
— D’accord.
— Celui-ci va avec le linge délicat, ajouta-t-elle en me faisant sentir la différence de texture.
Alors que je commençais à paniquer devant la quantité de choses à retenir, maman prononça quelques mots qui me rassurèrent.
— Du moment que les vêtements sont lavés, ce n’est pas grave si tu commets quelques erreurs. En général, un bouchon de lessive suffit largement. Ce n’est pas une science exacte, ajouta-t-elle en riant.
Après la lessive, j’entrepris de nettoyer le sol à l’aide d’un balai plat.
— Koharu.
— Oui ?
— Pourquoi ne préparerais-tu pas un repas pour Sorano la prochaine fois qu’il viendra ?
— Hein ? Tu crois que je peux ?
— C’est bien d’avoir un objectif.
Maman passa un bras autour de mes épaules.
— Youpi !
— Quel genre de plats aime-t-il ?
— Il adore le curry.
— Ah ah ! Ça ne m’étonne pas, répondit maman en me tapotant le dos. Très bien. Entraînons-nous.
C’est ainsi que commença mon entraînement intensif.
J’appuyai sur le bouton situé tout en haut à droite pour allumer la machine à laver. Le deuxième bouton en partant du haut, à gauche de celui de mise en marche, commandait le programme lavage-séchage. Le compartiment du milieu était réservé à la lessive, et celui de droite à l’adoucissant.
Pour le moment, je pouvais simplement remplir un bouchon de chaque produit. Je plongeai un doigt dans celui de la lessive pour vérifier la quantité que j’avais versée.
— Maman, la lessive est prête !
— D’accord, j’arrive !
Maman me rejoignit.
— Voyons ça.
— Je demande une inspection minutieuse !
Ce jour-là, je m’étais lancée le défi de faire la lessive toute seule. Certes, il s’agissait d’un lave-linge séchant à chargement frontal qui faisait presque tout d’une simple pression sur un bouton. Mais je devais tout de même placer mes sous-vêtements dans un filet, trier les vêtements, choisir les bons boutons et déterminer la quantité de lessive nécessaire.
Cela faisait beaucoup d’étapes.
— La quantité de lessive est bonne, et tu n’as rien mis qui ne puisse pas passer au sèche-linge. C’est parfait. Tu as réussi, Koharu ! s’exclama maman en me saisissant la main.
— Quel soulagement. Cette machine à laver est désormais ma machine à laver.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
J’entendais le rire dans sa voix.
— Je peux même m’en servir les yeux fermés !
— C’est incroyable ! Qui aurait cru que tu étais aussi talentueuse ?
— Je vais peut-être apprendre à faire la vaisselle, maintenant.
— Dans ce cas, nous devrions aller dans la cuisine. Je peux te demander de laver les assiettes ?
— Je veux devenir plus autonome afin de pouvoir essayer de vivre seule un jour, lui expliquai-je.
— Je serai toujours là, alors tu n’as aucune raison de t’inquiéter, répondit doucement maman en riant.
Apprendre à accomplir de nouvelles choses était vraiment amusant.
♪
— Maman et moi avons préparé des steaks hachés aujourd’hui. Tu veux rester dîner ?
— Hein ? Je ne peux pas vous imposer ça.
— Ça ne pose aucun problème. Comme je pensais que tu mangerais peut-être avec nous, nous en avons préparé pour trois.
— Vraiment ? Dans ce cas, j’accepte volontiers. Nous mangerons après notre promenade.
— Maman ! Kakeru va dîner avec nous ! criai-je en direction du salon.
— D’accord ! répondit-elle.
Ce soir-là, avant de partir nous promener, Kakeru et moi nous aspergeâmes d’antimoustique. C’était une nuit d’été, et les moustiques nous dévoreraient vivants si nous ne faisions pas attention. Les épais buissons qui longeaient la promenade de la Sumida en étaient particulièrement infestés.
Kakeru pulvérisa un peu de répulsif sur moi, puis je l’étalai avec mes paumes.
— Au fait, comment se sont passés tes examens médicaux aujourd’hui ? demanda-t-il.
— Tout est normal. Tu n’as aucune raison de t’inquiéter.
— Vraiment ?
— Tu ne me crois pas ?
— Tu m’as déjà menti.
— Oh, ça va ! protestai-je en gonflant les joues avec indignation.
Même si j’avais vaincu mon cancer, je devais encore subir des examens tous les six mois afin de vérifier qu’il n’était pas revenu ou qu’il ne s’était pas propagé à une autre partie de mon corps.
J’aurais menti en prétendant ne jamais craindre le pire. Mon cancer avait déjà récidivé une fois. La simple idée de devoir retourner à l’hôpital me déprimait.
Mais malgré tout…
Me sentir mal ne me mènerait nulle part.
N’importe qui pouvait tomber gravement malade à tout moment, et personne ne savait quand un accident risquait de se produire.
Au bout du compte, je devais simplement vivre aussi pleinement que possible.
Je ne me laisserais plus vaincre. Kakeru m’avait appris à rester lumineuse et joyeuse, comme un feu d’artifice.
— Je vais t’en mettre dans le dos, alors tourne-toi.
— Merci.
Je me retournai et ramenai mes cheveux devant moi afin de dégager ma nuque. Lorsque le produit froid toucha ma peau, je poussai un petit cri.
Soudain, Kakeru m’enlaça par-derrière.
— Q-qu’est-ce qui se passe ?
La soudaineté de son étreinte fit battre mon cœur à toute vitesse.
— C’est juste que… commença Kakeru avec hésitation. J’ai peur de finir par m’habituer à t’entendre dire que tes examens sont parfaitement normaux.
Oh.
Kakeru partageait ce fardeau avec moi.
Il a raison, pensai-je.
Et si je finissais par considérer ces résultats rassurants comme acquis ?
Et si, au moment où je m’y attendais le moins, on m’annonçait qu’il y avait un problème ? Ce serait terrifiant.
Kakeru portait la moitié de mon anxiété à ma place. Cette pensée fit monter les larmes à mes yeux.
— Merci.
Je le remerciai encore et encore, puis posai mes mains sur les siennes, toujours refermées autour de mon corps.
— Ça me rend vraiment heureuse. Mais si maman nous voit, ce ne sera pas un peu gênant ?
Kakeru me relâcha aussitôt, comme s’il venait brusquement de revenir à la réalité.
— Désolé… murmura-t-il.
— On y va ? proposai-je.
L’endroit où ses bras m’avaient entourée resta chaud, même après la fin de son étreinte.
Nous sortîmes en nous tenant la main.
C’était une nuit tropicale.
Je transpirais tellement que j’avais l’impression que l’antimoustique appliqué quelques instants plus tôt était déjà en train de couler. Même le chant des cigales semblait manquer d’énergie à cause de la chaleur.
— C’est étouffant, déclara Kakeru.
— Oui. J’ai commencé à transpirer dès que j’ai mis le pied dehors.
— On devrait peut-être rentrer.
— Hein ? Pourquoi ?
Apparemment, Kakeru craignait que la chaleur soit mauvaise pour ma santé.
— Allons, maintenant que nous sommes dehors, autant en profiter.
Je trouvai sa réaction si amusante que je ne pus m’empêcher de rire.
— Oh, maintenant que j’y pense…
— Oui ?
Quelque chose que Kakeru avait mentionné auparavant me trottait dans la tête.
— Tu as dit que la relation entre Yuuko et Narumi était compliquée.
— Oh, ça ?
— Oui. Qu’est-ce que tu voulais dire ?
— Ils sont sortis ensemble pendant que tu étais à l’hôpital.
— Ce n’est pas vrai !
— Difficile à croire, hein ?
D’après Kakeru, ils avaient commencé à sortir ensemble sans prévenir durant leur troisième année d’université. Puis, moins de trois mois plus tard, ils s’étaient séparés tout aussi brusquement. Il ignorait les raisons précises pour lesquelles ils s’étaient mis ensemble et celles qui les avaient poussés à rompre.
— Quand deux amis sortent ensemble, mieux vaut ne pas fourrer son nez dans leurs affaires, déclara-t-il.
— Oui, tu as raison.
J’entendis le claquement régulier de deux autres paires de chaussures. J’avais du mal à imaginer que d’autres personnes aient décidé de se promener par une nuit pareille.
— Narumi a dit que quelque chose ne lui semblait pas naturel. Ils ont donc décidé de redevenir amis et se sont séparés en bons termes. Je me demande quand même ce qui s’est passé entre eux.
— Lors de notre sortie au restaurant de monja, ils ne se comportaient absolument pas comme des ex.
— Pas vrai ? Moi aussi, je les trouvais assez proches.
— J’imagine qu’ils s’entendent simplement mieux en tant qu’amis, répondis-je avec une légère pointe de nostalgie. C’est tout de même une révélation incroyable. Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?
— Je comptais le faire, mais ils ont rompu presque immédiatement. Je n’en ai pas eu l’occasion.
— Je n’arrive toujours pas à croire qu’ils aient été ensemble.
J’étais soulagée qu’ils soient restés en bons termes après leur rupture. Mais je compris rapidement à quel point ce sentiment était égocentrique.
Même si c’était égoïste, j’étais simplement heureuse que nous puissions encore passer du temps tous les quatre.
Après un long silence, le ton de Kakeru devint soudain sérieux.
— Je suis désolé de ne pouvoir te voir que le soir ces derniers temps.
— Oh, ce n’est rien. Je suis reconnaissante que tu fasses toujours l’effort de venir. Comment avance ta recherche d’emploi ?
— Tout se passe bien de ce côté-là. Je suis sûr que ça finira par fonctionner. Enfin… Il faut vraiment que ça fonctionne.
— Pourquoi cette réponse aussi hésitante ?
Une légère plaisanterie transparaissait dans sa voix, ce qui me fit rire.
— Nous sommes arrivés à la place de Paris. Tu veux te reposer un peu ? demanda-t-il.
— Ça va. Continuons à marcher.
Notre itinéraire habituel commençait juste devant mon immeuble. Nous traversions la rue, puis avancions tout droit, vers le nord d’après la carte.
À l’extrémité de Tsukishima se trouvait une place en forme de croissant de lune, appelée la place de Paris, où nous nous arrêtions souvent pour nous reposer. Nous poursuivions ensuite notre chemin jusqu’au pont Chûô-Ôhashi, qui menait au parc de Tsukuda. Une fois arrivés là-bas, nous faisions demi-tour pour revenir vers mon immeuble.
C’était notre promenade habituelle.
— Pourquoi crois-tu que cet endroit s’appelle la place de Paris ? demandai-je.
— Bonne question. Je n’en sais rien.
Kakeru m’expliqua que, depuis la place, lorsque l’on regardait en direction d’Asakusa, on pouvait voir le pont Eitai illuminé en bleu et, derrière lui, la Tokyo Skytree éclairée de la même couleur. Le pont bleu et la tour bleue se reflétaient à la surface sombre de l’eau.
Du noir et du bleu.
Cela ressemblait à un paysage enchanteur, presque irréel. Une vision fascinante du monde qui m’entourait tourbillonna dans mon esprit.
— Peut-être que la vue ressemble un peu à Paris, suggérai-je. C’est agréable d’imaginer qu’il existe en France des paysages semblables à celui-ci.
— Oui.
Le nom de la place possédait probablement une autre origine, mais cette explication me convenait parfaitement.
S’il existe également en France des fleuves parcourus de magnifiques reflets, ce doit être merveilleux.
— Tu as un entretien demain, pas vrai ?
— Oui. J’ai mémorisé mes motivations, et Hayase m’a aussi aidé à me préparer.
— Et si je cuisinais pour toi une fois tout ce stress terminé ?
— Hein ? Vraiment ?
— Je ne m’entraîne pas aux tâches ménagères uniquement pour moi. Je le fais aussi pour toi.
Je fus mortifiée d’avoir laissé ces mots m’échapper. On aurait dit que je lui proposais de devenir sa femme.
— Waouh, c’est vraiment gentil. Un repas en cinq services, hein ? Ça va représenter beaucoup de travail.
Kakeru répliqua aussitôt avec une plaisanterie.
— Oh, ça va ! répondis-je en riant. Ce sera seulement du curry.
— Épicé ?
— Que dirais-tu d’un curry moyennement relevé, comme compromis ?
— D’accord, répondit-il à mes côtés. J’imagine que je vais devoir faire des efforts, alors.
— Bonne chance pour ton entretien.
— Je ferai de mon mieux pour toi, Koharu.
— Pas pour moi, répliquai-je immédiatement. Tu te dois surtout à toi-même de donner le meilleur de toi.
En prononçant ces mots, j’éprouvai une sensation étrange. Après quelques instants de réflexion, je compris pourquoi.
Moi aussi, j’étais censée apprendre à accomplir les tâches ménagères pour mon propre bien.
Je devais faire des efforts pour moi-même, et non pour Kakeru.
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— Je pense avoir presque maîtrisé la lessive et le ménage.
Lors d’une autre promenade, j’étais assise sur un banc et racontais à Kakeru les progrès que j’avais accomplis. Il tenait ma main et m’écoutait.
Kakeru avait l’habitude de murmurer doucement « Waouh » lorsqu’il se concentrait sur ce que je disais.
Il savait si bien écouter que je ne pouvais m’empêcher de craindre qu’il se montre ainsi avec d’autres filles.
Mais non.
Je ne l’imaginais pas faire preuve d’autant d’attention envers quelqu’un d’autre. C’était une simple intuition.
— C’est vraiment impressionnant de te voir fixer tes propres objectifs et travailler pour les atteindre.
Il prononça ces mots avec tant de naturel que je laissai échapper un petit rire, folle de joie.
J’aurais aimé qu’il me tapote aussi la tête.
Puis, sans prévenir, la voix de Kakeru prit un ton plus sérieux.
— Selon toi, quelles sont mes qualités ?
Lorsque je lui demandai ce qu’il voulait dire, il m’expliqua qu’on lui demandait souvent d’énumérer ses points forts pendant les entretiens d’embauche. Il ne savait jamais quoi répondre, ce qui lui avait fait commettre une grosse erreur lors du dernier.
— Hein ? m’exclamai-je, surprise.
— Quoi ? répondit Kakeru, pris de court.
Une légère inquiétude s’insinua dans sa voix.
— …Je n’ai aucune qualité ?
— Bien sûr que si ! répondis-je précipitamment afin de dissiper le malentendu. Tu en as énormément. Enfin, tu as beaucoup de qualités humaines. Je me demandais simplement pourquoi tu me posais la question.
— Ahhh. Alors, tu peux m’énumérer mes dix meilleures qualités ?
Je commençai à les compter sur mes doigts.
— Tu es gentil. Tu m’aides toujours. Tu as une belle voix. Tes mains sont chaudes. Tu sais prendre les devants. Tu es beau…
— Attends une seconde. Ralentis.
Manifestement gêné, Kakeru m’empêcha de poursuivre.
— Tu les récites beaucoup trop facilement. C’est embarrassant. Et puis, comment peux-tu savoir que je suis beau ?
— Je le sais, insistai-je.
Il était tellement mignon lorsqu’il devenait timide.
— Puisque nous en parlons, tu pourrais maintenant énumérer dix de mes qualités ?
— Je pourrais, mais je serais trop gêné pour les prononcer ici.
— Dire des choses embarrassantes ne semblait pas te déranger à Ginza, hein !
— Je te les énumérerai correctement la prochaine fois que j’en aurai l’occasion.
— Tu es méchant, plaisantai-je avant de revenir au sujet initial. Je ne savais pas qu’on devait parler de ses propres qualités pendant les entretiens.
— Oui.
— Personnellement, je pense que le fait que tu me traites exactement comme n’importe qui d’autre constitue une qualité qui te distingue vraiment des autres.
— Vraiment… ?
— Oui.
J’entendais le bourdonnement des cigales. Elles devaient être très travailleuses pour faire autant de bruit, même la nuit.
— Merci, répondit Kakeru d’une voix plus faible. Tu n’hésites jamais à me dire ce genre de choses. Honnêtement, ça m’aide beaucoup.
Il me remerciait.
Pour une raison inconnue, le fait qu’il ait choisi de se confier à moi me rendait sincèrement heureuse. Savoir que je pouvais être utile à quelqu’un gonflait mon cœur de bonheur.
— Oh, j’ai un entretien demain, ajouta Kakeru.
Même si je ne pouvais pas le voir, je l’imaginai levant les yeux vers le ciel, le visage partagé entre impatience et appréhension.
Le lendemain, après être rentrée de l’université, j’appelai Kakeru en paressant sur mon lit.
Lorsqu’il décrocha, il semblait abattu. Ou peut-être irritable aurait-il été un terme plus juste.
— Il s’est passé quelque chose ? demandai-je.
— Hein ? Pourquoi ?
Kakeru avait passé son entretien important ce jour-là. Je l’avais appelé parce que j’étais curieuse de savoir comment il s’était déroulé, mais, à en juger par son attitude, cela ne semblait pas s’être très bien passé.
— Tu as l’air un peu déprimé.
— Je vais bien. Mieux que bien, même. Je m’apprête à vouer ma vie entière au travail acharné, ce que j’aime le plus au monde.
— J’aimerais que tu n’aimes rien d’autre que moi.
— Hein ? Même pas le travail acharné ?
— Non. Seulement moi.
— D’accord.
Je l’entendis rire à travers le téléphone, mais sa voix demeurait sans énergie. Son ton m’inquiétait.
— Comment s’est passé l’entretien ? demandai-je en essayant de paraître aussi positive que possible.
Kakeru garda le silence.
Oh non.
Je n’aurais peut-être pas dû poser cette question. Je paniquai et me reprochai d’avoir manqué de délicatesse.
— Désolée. Ça… ne s’est pas bien passé ?
— Non, ce n’est pas ça. L’entretien n’a posé aucun problème. Grâce à toi, il s’est même très bien passé.
— Alors… qu’est-ce qui ne va pas ?
— Je me suis un peu disputé avec eux… et j’ai retiré ma candidature.
— U-une dispute ? À quel sujet ?
Kakeru se tut de nouveau.
Je lui demandai alors d’être honnête avec moi. Je voulais pouvoir l’aider.
— Pendant l’entretien, j’ai mentionné que ma petite amie était aveugle.
— Quoi ? Tu as parlé de moi ?
— Oui. Je leur ai dit à quel point tu étais mignonne et joyeuse, et combien je te respectais.
— O-oh…
Je me sentis gênée.
J’aurais aimé qu’il ne se montre pas aussi direct dans ses compliments. Mais les paroles suivantes de Kakeru me prirent complètement au dépourvu.
— C’est à ce moment-là que l’un des recruteurs a déclaré qu’il était « surpris » que je choisisse de sortir avec quelqu’un comme toi.
— Quoi ?
— Je lui ai répondu qu’il n’aurait pas dû dire ça. Les mots sont sortis avant même que je puisse me retenir.
— Je suis désolée.
— Pourquoi est-ce que tu t’excuses, Koharu ? C’est lui qui était en tort. Sa remarque était inacceptable. Alors je lui ai annoncé que je retirais ma candidature.
Lorsque je compris ce qui s’était passé, je restai stupéfaite.
Il a vraiment dit ça ?
Je ne trouvais soudainement plus mes mots.
Ma gorge s’assécha et j’eus l’impression qu’un liquide glacé se répandait dans mes veines.
— Koharu ?
Consciente que je devais lui répondre, je me forçai à parler.
— C’est parce que tu es complètement fou de moi. Ah, c’est dommage, alors que l’entretien se passait bien. Tu n’as pas besoin de t’inquiéter pour moi. Tu aurais simplement dû ignorer sa remarque.
— Hors de question.
Kakeru semblait en colère.
Il s’énervait contre moi, comme si toutes les émotions ressenties plus tôt revenaient brusquement à la surface. Une douleur atroce me traversa la poitrine. J’eus l’impression que mon cœur s’était arrêté.
— Je vais commencer mon service, alors je te parlerai plus tard.
Il raccrocha. Dès que l’appel prit fin, tous les sentiments que j’avais réprimés menacèrent de déborder.
Est-ce que je tire Kakeru vers le bas ?
Je ne pouvais m’empêcher de m’inquiéter.
— Je ne veux pas… lui faire ça.
Des larmes brûlantes s’échappèrent du coin de mes yeux et tombèrent dans la paume de ma main.
Maman s’inquiéterait si je pleurais ici. Je décidai donc de sortir prendre l’air.
Appuyée contre la rambarde de la rampe située devant l’immeuble, je laissai la brise du soir glisser sur moi.
Enfin, il s’agissait plutôt d’une brise de fin d’après-midi. À cette heure, le ciel devait encore être orange.
J’entendais les voitures circuler sur la route. Peu de gens semblaient marcher dans les environs. Le bruit des roues d’un vélo me parvint, ainsi que ce que je supposais être des ferries venant de la direction de la Sumida.
Les gens me trouveraient-ils étrange s’ils me voyaient pleurer seule ici ?
Je réalisai soudain qu’il existait très peu d’endroits où l’on pouvait réellement pleurer de tout son soûl. Ce serait bien qu’il existe un lieu où chacun pourrait aller fondre en larmes sans avoir à se sentir coupable.
Alors que je reniflais en tentant de retenir les sanglots qui menaçaient de m’échapper, une voix s’éleva.
— Koharu ? Qu’est-ce qui ne va pas ?
C’était Yuuko.
— Hein ? Yuuko ?
— Tu m’as fait peur. Je viens de t’apercevoir en passant.
Je n’arrivais pas à croire qu’elle se trouvait là.
Yuuko avait passé l’après-midi à boire avec des personnes rencontrées durant sa recherche d’emploi. Elles lui avaient demandé de les emmener dans un restaurant de monja à Tsukishima. Après leur repas, elle avait marché un peu pour dégriser, puis avait décidé de rentrer chez elle.
Elle m’avait aperçue au moment de passer devant mon immeuble.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle. Tu t’es disputée avec ta mère ?
— Non. Ce n’est pas ça.
J’hésitai un instant.
— Si tu ne veux pas m’en parler, ce n’est pas grave. Je vais simplement me reposer un peu avec toi.
Yuuko vint se blottir à mes côtés. Nous étions si proches que nos épaules se touchaient.
Nous restâmes toutes les deux silencieuses, le regard perdu dans le vide.
— Dis, Koharu… finit par reprendre Yuuko.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Le soleil n’est pas encore complètement couché, mais on peut déjà voir la lune.
J’eus l’impression que Yuuko levait les yeux vers le ciel. J’orientai moi aussi mon visage vers le haut et tentai d’imaginer le paysage.
L’image d’une immense lune apparut dans mon esprit.
— Il n’y a aucun nuage ?
— Aucun.
— Quelle forme a-t-elle ?
— Je crois qu’on appelle ça le premier quartier. On en voit la moitié.
Une demi-lune flottait dans le ciel, au-dessus de nous.
— Toute la lune ne brille pas. Une moitié reste dans l’obscurité. J’imagine qu’on peut tous comprendre ce sentiment.
Yuuko se montrait inhabituellement philosophique.
Ce devait être l’alcool.
— J’avais promis de rester amie avec toutes les personnes rencontrées pendant ma recherche d’emploi, même si nous finissions dans des entreprises différentes. Mais maintenant que tout le monde travaille, chaque sortie se transforme en soirée de rencontres. Et certains garçons tentent systématiquement leur chance en espérant te convaincre de rentrer avec eux.
Je ne pouvais pas voir son visage, mais je l’imaginai frustrée.
— Quoi ?! Tu vas bien ?
— Évidemment. Je les ai repoussés et je suis partie avant même qu’ils atteignent le deuxième bar.
— C’est bien ton genre.
— Évidemment !
Sa réponse sèche me fit rire, et je l’entendis rire elle aussi.
Pour une raison quelconque, ce soir-là, sous cette demi-lune, j’eus l’impression de pouvoir lui confier mes inquiétudes.
— Tout à l’heure…
— Oui ?
— J’étais au téléphone avec Kakeru…
— D’accord.
— Il m’a raconté que sa vie sentimentale avait été évoquée pendant l’entretien pour l’emploi qui l’intéresse le plus.
— Quoi ? Sorano a commencé à jouer les amoureux transis pendant son entretien ?
— Non, ce n’est pas ça. L’un des recruteurs a fait une remarque négative à mon sujet, alors il a retiré sa candidature.
Après un instant, Yuuko laissa échapper un long :
— Heiiin ?
Puis elle s’empressa d’ajouter :
— Enfin, Sorano n’a rien fait de mal. Mais pourquoi est-ce qu’il t’a raconté ça ? Et tu sais combien de temps j’ai passé à préparer cet entretien avec lui ? Il ne peut pas simplement retirer sa candidature comme ça !
Sa voix bouillonnait de colère.
— Allez, Koharu. On y va.
— Où ça ?
— Au travail de Sorano.
— Quoi ? Maintenant ?
— Un taxi vient de passer. Je vais l’arrêter.
Une fois que Yuuko avait une idée en tête, plus rien ne pouvait l’en détourner.
Encore abasourdie, je fus pratiquement poussée dans un taxi et nous nous dirigeâmes vers le lieu de travail de Kakeru.
Je savais que Kakeru travaillait dans un café situé au sous-sol de la gare de Tokyo et que l’établissement servait de l’alcool le soir.
Lorsque j’avouai que je n’y étais encore jamais allée, Yuuko m’apprit qu’elle y passait de temps à autre.
— Ils servent de l’alcool, après tout, ajouta-t-elle avec un rire joyeux.
Depuis quand était-elle devenue aussi obsédée par la boisson ?
— Nous y sommes.
Yuuko m’avait prêté son bras, et je la sentis s’arrêter.
— Tu es certaine que nous pouvons entrer ? Kakeru travaille.
— Bien sûr. De toute façon, le bar se calme avant la fermeture.
Sans surprise, Yuuko parlait comme une habituée.
— Allez, entrons.
Elle m’entraîna dans le bar, où la voix de Kakeru nous accueillit immédiatement.
— Bonsoir. Installez-vous où vous voulez.
Le vacarme des conversations à l’intérieur me donna l’impression qu’il était très occupé.
— Hein ?! Hayase ? Koharu ?
Il semblait complètement déconcerté.
— Qu’est-ce que vous faites ici ?
— Ne fais pas l’innocent ! répliqua Yuuko. Tu n’aurais pas quelque chose à me dire, Sorano ?
— Attends, quoi ? Pourquoi tu me tombes dessus tout à coup ?
Yuuko était furieuse, tandis que Kakeru semblait déstabilisé. J’étais certaine qu’elle s’avançait vers lui d’un air menaçant.
— Tu as retiré ta candidature alors que ton entretien se passait enfin bien ? Koharu m’a tout raconté ! Tu me dois une véritable explication ! Je vais m’asseoir et attendre ! Allez, Koharu !
Yuuko me guida vers une table.
— Je suis désolée, Kakeru ! lançai-je.
— Ce n’est rien. Détends-toi et profite de la soirée.
— Oh, Sorano ! cria Yuuko.
— Madame, pourriez-vous parler un peu moins fort à l’intérieur ?
— Apporte-moi un whisky-coca !
Après cette dernière remarque, Yuuko m’aida à m’asseoir.
— Kakeru avait l’air embêté, pas vrai ? demandai-je.
— Ah ah ! Oui, complètement. Mais oublie ça. Tu veux manger quelque chose ? La cuisine est plutôt bonne ici. Narumi s’occupe des fourneaux, et il se débrouille bien.
Yuuko me lut le menu, et je commandai un sandwich aux œufs ainsi qu’un thé au lait.
— Hé ! Sorano !
— Qu’est-ce que tu veux ?
Kakeru revint vers nous, l’air complètement excédé.
— Tu ne pourrais pas te montrer un peu plus aimable ? Tu travailles dans le service, je te rappelle, le taquina Yuuko.
— Si je me fais virer, ce sera de ta faute.
— Voyons voir… Nous prendrons un sandwich aux œufs, un thé au lait et une assiette de ces pâtes à la tomate.
— Tu vas simplement faire comme si je n’avais rien dit ?
— Je suis vraiment désolée d’être venue sans prévenir, déclarai-je en m’inclinant vers la voix de Kakeru.
— Maintenant que tu es là, autant te détendre. Je vais couper ton sandwich en petits morceaux, d’accord ?
— Merci.
Après avoir pris notre commande, Kakeru s’éloigna.
— Ah oui, Narumi travaille ici lui aussi, pas vrai ?
— Oui. Ils cherchaient justement quelqu’un pour reprendre l’ancien poste de Narumi lorsque Sorano a commencé à chercher un travail à temps partiel.
— Dis, Yuuko…
— Oui ?
— Je peux te poser une question un peu délicate ?
— Bien sûr.
— Ce n’est pas gênant de venir ici après ta rupture avec Narumi ? Tu ne fais pas tout cela uniquement pour moi, n’est-ce pas ?
— Tout va très bien. Tu t’inquiètes beaucoup trop, Koharu, répondit Yuuko en riant.
À ce moment-là, Kakeru revint avec nos boissons.
— Un whisky-coca et un thé au lait. Attendez, qu’est-ce qui vous fait rire ?
— Rien. Quoi qu’il en soit, nous organiserons plus tard une réunion pour déterminer la suite de ta recherche d’emploi.
— Ah… D’accord, répondit tristement Kakeru avant de retourner travailler.
Yuuko leva son verre.
— Santé.
Le long bruit de déglutition, suivi de son soupir satisfait, prouva qu’elle était vraiment une grande buveuse.
— Tu viens de boire tout ton verre d’un seul coup ? demandai-je.
— Bien sûr que non. Il en reste encore un quart.
Un instant plus tard, elle cria :
— La même chose, Sorano !
Toute la situation avait quelque chose de comique, et je ne pus m’empêcher de rire.
— Dis, Yuuko… murmurai-je.
— Oui ?
— Pourquoi Narumi et toi vous êtes-vous séparés ?
Après un court silence, elle répondit :
— Oh, j’imagine que je ne t’ai jamais raconté toute l’histoire. Évidemment, je n’ai pas fini par le détester.
Sa voix était douce.
— Je l’apprécie en tant que personne, nous nous entendons bien comme amis, et je me sens à l’aise avec lui. Je ne pense simplement pas que nous étions destinés à être ensemble.
— Destinés ? répétai-je, incertaine.
— Oui, c’est une question de destin. Est-ce que tu arrives à imaginer ta vie après une éventuelle rupture avec Kakeru ?
— Une rupture ? Kakeru et moi ?
Maintenant que j’y pensais, cette possibilité ne m’avait jamais traversé l’esprit.
— Pas du tout, lui répondis-je.
— Après seulement un mois de relation, j’ai commencé à avoir peur. Je craignais que, si nous rompions, nous ne puissions plus rester amis. Même si je l’aimais bien et que nous nous entendions parfaitement. C’est étrange, pas vrai ?
Une profonde tristesse traversait la voix de Yuuko.
— Dès que tu commences à penser comme ça, c’est terminé, ajouta-t-elle avec un rire douloureux.
— Je suis désolée.
Une autre voix interrompit alors mes pensées.
— Pas possible ! Mais c’est Hayase et Fuyutsuki !
C’était Narumi.
— Voilà. Une assiette de pâtes à la tomate et un sandwich aux œufs.
Clac, clac.
Je l’entendis déposer les assiettes sur la table.
— Merci, répondit Yuuko.
— Vous parliez d’quoi ? demanda Narumi.
— Je racontais à Koharu l’époque où nous sortions ensemble.
Une légère odeur d’alcool me parvint depuis la direction de Yuuko.
— Hé ! Tu pourrais éviter ?
— Quel est le problème ? Ce n’est rien de grave.
Le ton de leur voix indiquait qu’ils étaient toujours proches.
— Allez, Narumi. Tu ne peux pas rester ici à discuter, intervint Kakeru en s’approchant de notre table. Voilà ton deuxième whisky-coca.
— Tu l’as fait bien corsé ?
— Aussi corsé que possible sans risquer de perdre mon travail.
Le ton de sbire employé par Kakeru faillit de nouveau me faire éclater de rire.
— Il ne reste presque plus de clients, alors ça devrait aller, non ? argumenta Narumi.
— Pourquoi ne pas boire un verre avec nous, tous les deux ? proposa Yuuko. C’est moi qui invite.
— J’vais devoir refuser.
— Je ne peux pas maintenant.
Les voix de Narumi et de Kakeru se superposèrent, ce que je trouvai amusant.
— Vous êtes trop bien pour boire avec moi, c’est ça ? demanda Yuuko avant d’avaler une nouvelle longue gorgée.
— Bon sang, tu bois beaucoup trop, la réprimanda Narumi. J’prendrai pas la responsabilité de te ramener si tu n’arrives encore plus à rentrer.
— C’est paaas grave, j’irai très bieeen.
Yuuko commençait à articuler difficilement.
— Bref, de quoi est-ce que vous parliez ? demanda Kakeru.
Désormais complètement ivre, Yuuko lâcha une véritable bombe.
— Koharu était curieuse, alors je lui racontais l’époque où Narumi et moi sortions ensemble. Au début de notre relation, j’espérais que nous deviendrions comme toi et Koharu. Maaais j’ai rompu lorsque j’ai compris que nous n’étions pas destinés à être ensemble.
Elle parlait avec tant de franchise que je sentis mon cœur battre violemment dans ma poitrine.
— Ça ne te dérange pas qu’elle raconte tout ça, Narumi ? demanda Kakeru.
— C’est du passé. Et puis, j’crois que j’étais arrivé à la même conclusion. Nous étions ensemble depuis trois mois, mais je ressentais exactement la même chose que lorsque nous étions seulement amis. Pas de papillons dans le ventre quand on se tenait la main, rien du tout.
— C’est vraiment méchant, pas vrai ? protesta Yuuko. Il m’a pris la main et a déclaré : « Non. Aucun papillon. »
— T’as rigolé et répondu que tu ressentais la même chose !
En les entendant se chamailler, Kakeru éclata de rire.
— Vous êtes sérieux, tous les deux ?
— Nous n’étions simplement pas faits l’un pour l’autre, poursuivit Yuuko. Alors je ne peux pas m’empêcher d’être jalouse lorsque je vois deux personnes réunies par le destin.
Elle devait parler de Kakeru et de moi.
— Qu’est-ce que c’est, au juste, le destin ? demanda Kakeru.
— Le destin, c’est le destin, répondit Yuuko avant d’élever la voix. Bref ! Je veux vraiment que vous construisiez un avenir heureux ensemble.
Sa remarque semblait destinée à Kakeru.
Je sentais que Yuuko souhaitait sincèrement notre bonheur. Cela me rappela à quel point j’étais reconnaissante de l’avoir pour amie.
— Merci, répondit Kakeru.
— Tu as le devoir de rendre Koharu heureuse ! Mais tu dois d’abord trouver un travail ! Alors, qu’est-ce que tu comptes faire maintenant ?!
Yuuko se montrait particulièrement sévère envers lui.
— Attends. J’ai justement reçu un e-mail sur un site de recrutement tout à l’heure.
— Je t’autorise à l’ouvrir.
— Ta bonté me touche profondément.
— Mais qu’est-ce que c’est que cette conversation ? s’exclama Narumi.
Cet échange était si étrange que je ne pus m’empêcher de rire. Chaque fois que nous nous retrouvions tous ensemble, je passais un excellent moment.
Soudain, j’entendis Kakeru pousser une exclamation de surprise.
— Qu’est-ce qui est écrit ? demandai-je.
— C’est un e-mail de l’entreprise auprès de laquelle j’ai retiré ma candidature. Ils me demandent s’ils peuvent me rencontrer quelque part afin de me présenter leurs excuses.
♪
La préparation du curry me prit toute la journée.
J’étais allée seule au supermarché acheter les ingrédients, puis j’avais tout découpé et cuisiné sans l’aide de maman.
J’avais commencé à dix heures du matin, et le soir était déjà tombé.
Cela m’avait pris beaucoup plus de temps que cela n’en aurait demandé normalement, mais, pour moi, il s’agissait d’un immense progrès.
— Tu as terminé le curry, Koharu ? demanda maman.
— Oui.
Ce fut seulement à la toute fin qu’elle intervint pour me donner un conseil.
— Mesure la quantité de riz uniquement avec tes doigts.
Elle avait choisi du riz prélavé, si bien que je devais simplement le laisser tremper. Je le versai dans le cuiseur, puis cherchai le bouton situé tout à droite.
La plupart des appareils possédaient un petit relief sur le bouton de démarrage, ce qui facilitait son identification. En m’appuyant sur ce repère, j’appuyai dessus pour lancer la cuisson.
La machine joua alors une version accélérée d’« Ah ! vous dirai-je, maman ».
Je me demandai soudain pourquoi les fabricants avaient choisi cette mélodie.
— À quelle heure Sorano doit-il arriver ? demanda maman.
— Il est censé être ici à dix-neuf heures.
— Dans ce cas, je pourrais préparer une salade pour accompagner le curry.
— Non. Aujourd’hui, je suis déterminée à tout faire moi-même.
— Méchante, répondit maman.
Ce soir-là, j’avais invité Kakeru à dîner.
— Merci pour le repas !
J’entendis Kakeru joindre les mains, puis le tintement d’une cuillère contre une assiette.
Maman m’avait attaché les cheveux avant le dîner.
— J’espère que le repas te plaira, Sorano, déclara-t-elle.
— Maaaman ! Pourquoi est-ce toi qui dis ça ?
Elle éclata de rire avec Kakeru.
— Tu as préparé tout cela, Koharu ? demanda-t-il.
— Oui. J’ai tout fait, des courses jusqu’à la cuisine.
— Waouh. C’est incroyable.
J’étais sur les nerfs depuis le début, inquiète de la réaction de Kakeru. J’avais goûté le plat à de nombreuses reprises et il me semblait réussi, mais, dans une situation pareille, ne pas pouvoir observer son expression ne faisait qu’accentuer mon anxiété.
Comment allait-il réagir ?
J’étais terriblement nerveuse, mais je ne pouvais rien faire d’autre qu’attendre.
— C’est délicieux.
Les premiers mots prononcés par Kakeru me procurèrent un immense soulagement.
— Vraiment ?
— Oui. Les légumes ont la taille parfaite et ont bien absorbé toutes les saveurs.
— Youpi ! Je suis heureuse de l’entendre.
— C’est plutôt moi qui devrais être heureux. Tu as même mélangé toi-même les épices.
— Hein ?
— Tu n’avais vraiment pas besoin d’aller jusqu’à Ameyoko pour me les acheter.
J’entendis maman glousser. Je compris alors que Kakeru plaisantait.
— Je ne suis pas allée à Ameyoko ! J’ai utilisé des cubes de curry du commerce ! Si tu continues à te moquer de moi, je le préparerai extrêmement épicé la prochaine fois !
— Ça me convient parfaitement. En fait, j’adorerais. Mais tu es sûre de pouvoir supporter autant de piment, Koharu ?
— Ce curry moyennement relevé est déjà à la limite pour moi.
— Ah oui ?
— À la limite… de m’achever.
Ma bouche me brûlait depuis un bon moment.
Kakeru éclata de rire.
— Ah ah ! Tu vois, c’est déjà trop épicé.
— Nous avons toujours mangé du curry doux, puisque c’est ce que préfère Koharu, expliqua maman.
— Nous le préparerons doux la prochaine fois. Tu n’as pas besoin de te forcer, me rassura Kakeru.
— Je suis certaine que je finirai par m’y habituer, alors ne t’inquiète pas. Mais vraiment… merci.
Ces quelques mots de Kakeru suffirent à remplir mon cœur de bonheur.
Il était assis en face de moi. J’étendis donc la jambe sous la table et l’enroulai autour de la sienne.
— Quoi ? demanda-t-il.
Je ne savais pas quoi répondre. J’étais simplement si heureuse que je voulais me sentir proche de lui.
J’aurais aimé qu’il comprenne un peu mieux la manière dont fonctionnait le cœur des femmes.
— C’est bon ? demandai-je.
— Vraiment très bon.
— Cela ne me dérangerait pas de l’entendre encore un million de fois.
— Oh, ça va, gémit Kakeru.
J’ignorais quelle expression il affichait, mais j’étais certaine qu’elle était douce.
— Au fait, j’ai une nouvelle à vous annoncer, reprit-il d’un ton solennel.
— Oooh ? Qu’est-ce que c’est ? demanda maman.
— J’ai décroché un emploi.
— J’imagine que ton rendez-vous de l’autre jour s’est bien passé ?
Quelques jours après que Kakeru eut retiré sa candidature, il avait rencontré un employé de l’entreprise dans un café de Monzen-nakacho.
Il s’était finalement retrouvé face à l’un des hauts dirigeants. L’homme avait commencé par lui présenter ses excuses, avant de lui expliquer qu’une personne capable de prendre la parole lorsqu’elle jugeait quelque chose injuste correspondait précisément au type de salarié qu’il recherchait.
Il lui avait donc proposé un poste.
Après avoir longuement discuté avec lui, Kakeru avait décidé d’accepter. Il avait été impressionné que l’entreprise prenne au sérieux l’opinion d’un étudiant comme lui.
— Je sais que je t’ai inquiétée, Koharu.
— Oh là là ! s’exclama maman. C’est une merveilleuse nouvelle !
— Si j’avais su que nous célébrions quelque chose, j’aurais préparé du sukiyaki[1] à la place.
— Je serais heureux, peu importe ce que tu cuisines, Koharu.
J’avais envie de me jeter dans les bras de Kakeru sur-le-champ, mais je me retins devant maman.
Rien n’aurait toutefois pu me préparer à ce qu’elle déclara ensuite.
— Sorano, pourquoi ne viens-tu pas vivre avec nous après votre diplôme ?
— Quoi ?!
Maman gloussait, si bien que je supposai qu’elle se moquait simplement de lui.
— Arrête, maman.
Mon pouls s’était légèrement accéléré.
Je venais de m’imaginer ce que pourrait être une vie avec Kakeru.
Oh, c’est vrai.
Kakeru avait désormais un travail qui l’attendait. Cela signifiait qu’une telle possibilité pouvait réellement se concrétiser.
Ces derniers temps, j’avais moi aussi appris à laver les vêtements, à faire la vaisselle et à cuisiner.
Serions-nous capables de construire une vie ensemble ?
Rien que d’y penser, mon corps devint brûlant.
…Mais cela venait sûrement du curry.
— Koharu ? demanda Kakeru.
— O-oui ?
— Qu’est-ce qui se passe ? Tu étais ailleurs pendant un moment.
— Non, ce n’est rien, répondis-je en lui adressant un sourire.
J’espérais de tout mon cœur que cet avenir nous attendait.
J’allais faire tout mon possible pour le transformer en réalité.
Mes pensées furent alors interrompues par la voix de maman.
— Oh, des feux d’artifice ! J’avais presque oublié que le festival pyrotechnique de la Sumida avait lieu ce soir.
— On peut les voir d’ici ? demanda Kakeru.
— Un immeuble se trouve juste devant la zone de tir, alors on n’en aperçoit qu’une petite partie.
Après cette réponse, maman se tut. Kakeru resta lui aussi silencieux.
J’étais certaine qu’ils regardaient tous les deux par la fenêtre.
— Vous les voyez ? demandai-je.
— Oh, désolé, s’excusa Kakeru. Je me suis laissé absorber. Oui, mais, comme l’a dit ta mère, l’immeuble bloque presque toute la vue.
— Le paysage se dégage en allant vers le pont Eitai. Vous pourriez probablement les voir depuis là-bas, expliqua maman.
— Nous les apercevrions peut-être depuis la place de Paris, murmura Kakeru.
— Laissez-moi ranger. Allez voir.
— Je le ferai en rentrant, répondis-je.
— Ce n’est vraiment pas nécessaire.
— Non, laisse-moi m’en charger.
— Allez simplement profiter du spectacle !
— Ces assiettes ont intérêt à être encore là quand je reviendrai !
Après cet échange avec maman, Kakeru et moi sortîmes.
Nous quittâmes l’immeuble et empruntâmes notre promenade habituelle. Je marchais toujours à gauche de Kakeru. Cela me rendit heureuse de le sentir se placer automatiquement à ma droite.
Peu de personnes se trouvaient dans les environs, probablement parce que nous étions très loin du site depuis lequel les feux étaient tirés. J’entendais faiblement les explosions.
— J’espère que tu réussiras à les voir, déclarai-je.
— Si c’est le cas, cet endroit sera vraiment un coin secret.
Kakeru me prêta son bras pendant que nous marchions. Nous étions à la fin du mois de juillet. L’air était chaud et humide, et le bras de Kakeru était légèrement collant.
— Nous sommes presque arrivés à la place de Paris.
Kakeru s’arrêta, et je serrai fermement son bras.
Le haut de son épaule portait son odeur.
Existe-t-il quelque chose, dans le parfum de la personne qu’elles aiment, qui rende les femmes complètement folles ?
Je l’ignorais, mais cela me donna envie de le serrer encore plus fort.
Je frottai doucement mon visage contre son épaule.
— Tu veux t’asseoir ?
La voix de Kakeru me ramena à la réalité.
— Cela ne me dérange pas de rester debout. Tu vois les feux d’artifice ?
Je sentais que d’autres personnes se trouvaient sur la place. J’entendais des conversations ainsi que des exclamations enthousiastes.
— Ils sont là ! Je les vois !
— Oui, je les vois, répondit Kakeru.
— Décris-les-moi.
Il entreprit de me raconter le spectacle.
— Un immense feu vient d’exploser au-dessus du pont Eitai. Il a formé un cercle d’étincelles argentées. Le suivant semble se trouver juste devant la Tokyo Skytree. Celui-là possède un triple cœur. Il contient plusieurs couleurs : du rouge, du bleu et du jaune, qui scintillent toutes en direction du centre.
Le bruit des explosions était très faible. Les feux devaient être extrêmement éloignés et paraître minuscules depuis notre emplacement.
Pourtant, dans mon imagination, ils étaient immenses.
D’énormes fleurs de lumière s’élevaient les unes après les autres entre l’éclat bleu du pont Eitai et les illuminations bleues de la Tokyo Skytree. Je pouvais presque entendre leurs détonations tonitruantes tandis qu’elles coloraient la surface de la Sumida de teintes éclatantes.
— Les salves aériennes à tirs multiples viennent de commencer. Elles s’élèvent dans le ciel en projetant des gerbes jaunes.
Les paroles de Kakeru remplirent mon esprit d’une lumière jaune.
Je ne pouvais peut-être pas voir, mais, lorsque Kakeru se tenait à mes côtés, même moi, je pouvais profiter des feux d’artifice.
J’étais sincèrement reconnaissante qu’il soit là avec moi.
Je le pensais du plus profond de mon cœur.
Grâce à lui, mon monde était devenu tellement plus vaste.
Je voulais rester éternellement à ses côtés.
Ensemble, exactement comme maintenant.
Des feux colorés brillaient devant moi. Tout en tenant la main droite de Kakeru, je posai la tête sur son épaule.
— Je t’aime, murmurai-je doucement.
— Tu as dit quelque chose ?
— Non.
Je lui adressai un sourire.
Je voulais lui montrer la meilleure version de moi-même, ne serait-ce que durant une seconde.
— Merci de m’avoir emmenée ici.
— Ce n’est rien. Moi aussi, je voulais voir les feux d’artifice.
— Cet endroit est vraiment un coin secret.
— Nous devrions revenir l’année prochaine.
Alors que nous discutions, mon téléphone sonna.
— Désolée, attends un instant.
Je touchai l’écran et découvris que maman m’appelait. Ignorant ce qu’elle pouvait vouloir, je décrochai.
Ses premiers mots furent :
— J’ai une mauvaise nouvelle, Koharu !
— Qu’est-ce qui se passe ?
Sa voix était étrange.
En l’écoutant, j’appris quelque chose de complètement inattendu.
— Ta grand-mère de Niigata est décédée.
♪
La grand-mère qui venait de mourir était la mère de papa, Yoshiko. Nous avions prévu de nous réunir plus tard dans l’année pour célébrer ses quatre-vingt-huit ans, mais elle était décédée des suites de complications provoquées par la grippe avant que nous en ayons l’occasion.
Le lendemain, nous partîmes lui rendre hommage.
Papa se rendit directement sur place depuis son travail. Maman et moi prîmes donc le Shinkansen, toutes les deux.
Il y eut une veillée funèbre, puis des obsèques.
Pour être honnête, je possédais très peu de souvenirs de ma grand-mère. Papa retournait rarement dans sa région natale, et je n’avais pas eu beaucoup d’occasions de m’y rendre depuis le début de ma maladie.
C’était probablement pour cette raison que sa mort ne me rendait pas particulièrement triste.
Ce qui m’agaçait surtout, c’était mon incapacité à aider pendant la veillée ou les funérailles.
Papa était chargé de représenter la famille endeuillée, ce qui signifiait que maman avait elle aussi énormément de responsabilités. Dès l’instant où elle avait appris la nouvelle, elle n’avait pas cessé de courir dans tous les sens.
Elle avait dû trouver une salle, contacter les proches et les connaissances de ma grand-mère, mais aussi préparer pour moi une tenue de deuil. Et une fois arrivés chez ma grand-mère, son travail ne s’était pas arrêté.
Maman devait organiser les repas de la veillée et accueillir chaque personne qui venait présenter ses condoléances. Elle n’avait presque pas le temps de respirer. Les personnes les plus bouleversées étaient également celles qui avaient le plus de travail.
Moi aussi, je voulais aider d’une manière ou d’une autre. Je le voulais sincèrement. Pourtant, la seule chose que je pouvais faire consistait à rester agenouillée formellement dans un coin de la pièce.
J’étais adulte. Alors pourquoi étais-je aussi inutile ?
Je serrai les dents de frustration.
J’aurais donné n’importe quoi pour pouvoir voir.
— Enfin, elle a atteint quatre-vingt-sept ans. Elle a eu une vie bien remplie, entendis-je l’un de mes proches déclarer.
L’atmosphère de la veillée était loin d’être lugubre. Au moment de lui dire adieu, chacun la remerciait pour toutes les choses qu’elle avait accomplies pour lui.
C’était peut-être le seul aspect positif de toute cette situation.
Une fois la veillée, les funérailles et la crémation terminées, nous prîmes un repas chez ma grand-mère.
La grande pièce sentait l’encens et était bondée.
— Tu peux rester ici un moment, Koharu ? demanda maman.
Elle m’expliqua qu’elle allait servir des boissons aux invités. J’entendais papa au loin, entouré des membres de sa famille.
— Tu as mangé, Koharu ? me demanda l’un de mes proches.
C’était un homme âgé, dont je me souvenais qu’on me l’avait présenté comme un cousin de papa.
— Oui. Le repas est délicieux.
— C’est parce que le riz vient d’ici. Minamiuonuma produit le meilleur riz de tout le Japon. Dis-moi si tu rencontres la moindre difficulté. N’hésite surtout pas à demander.
Il avait probablement décidé de venir me parler parce qu’il s’inquiétait de ma cécité.
J’étais soulagée de savoir que certaines personnes présentes se montraient aussi gentilles que Kakeru. Mais, dans le même temps, cela raviva ma culpabilité de ne pouvoir apporter aucune aide.
Je me demandai soudain combien de personnes m’entouraient.
La famille de papa, les Fuyutsuki, avait toujours été très nombreuse. Et au cours de toutes ses années de travail dans les champs, ma grand-mère s’était fait énormément de connaissances.
En tendant l’oreille droit devant moi, je distinguai toutes sortes de sons : des adultes qui discutaient et riaient, des verres posés sur les tables, des personnes qui disposaient la vaisselle, des parents qui réprimandaient leurs enfants parce qu’ils mangeaient avec leurs doigts, et les pas lourds des petits qui couraient dans toute la pièce.
Soudain, une conversation que j’avais autrefois eue avec ma grand-mère me revint en mémoire.
Cela remontait à l’année précédant la perte de ma vue, lorsque ma famille avait séjourné chez elle. Maintenant que j’y pensais, je réalisai qu’il s’agissait de la dernière fois que je l’avais vue.
Nous étions assises côte à côte sur la véranda et mangions discrètement de la pastèque, bien qu’elle fût diabétique.
— Koharu ?
— Oui ?
— Il est possible qu’un jour, tu souffres toi aussi d’une maladie grave, comme moi.
Je ne comprenais pas pourquoi elle me disait une chose pareille, mais ses paroles possédaient une force étrange qui les rendait convaincantes.
— C’est ainsi que fonctionne le destin. Il n’impose ce genre d’épreuves qu’aux personnes capables de les surmonter. Alors, je m’en sortirai.
Tout en parlant, elle me découpa une tranche de pastèque.
— Celle-ci est pour toi, déclara-t-elle en me la tendant. Tu sais, Koharu…
— Quoi ?
— Tu dois toujours faire de ton mieux.
— Vraiment ?
— Lorsque tu fais de ton mieux, les gens ont envie de te soutenir. Personne ne fait attention aux fainéants.
Grand-mère aspira bruyamment le jus de sa pastèque.
— Elle est bien sucrée, ajouta-t-elle avec un grand sourire qui plissa tout son visage.
— Il est également important de sourire. Lorsque tu souris, les gens autour de toi t’aident. Les bonnes personnes se rassemblent naturellement près de toi. Tout le monde évite ceux qui passent leur temps à faire grise mine.
Elle recracha les pépins tout en prononçant ces mots.
— Fais toujours de ton mieux et continue à sourire.
Selon grand-mère, il s’agissait des deux choses les plus importantes dans la vie. Elle me l’avait expliqué avec un sourire. En repensant à cette conversation, j’avais l’impression de comprendre enfin ce qu’elle voulait dire.
Toutes ces personnes s’étaient rassemblées autour d’elle.
Même sans pouvoir voir, je sentais qu’une foule immense était venue lui faire ses adieux et que personne ne se laissait complètement envahir par la tristesse.
— J’aimerais avoir quelque chose comme ça, moi aussi, murmurai-je distraitement.
— Quelque chose comme quoi ? demanda maman.
— Qu… Hein ? Tu es revenue ?
— Oui. Oh, Koharu, tu veux des inari sushi[2] ? Je vais en déposer dans ton assiette. Ils sont placés à midi.
— Tu as vraiment beaucoup travaillé, maman.
Elle dut se rapprocher, car je l’entendis me murmurer à l’oreille :
— Ton père aussi. Il n’a presque pas dormi.
— J’espère vraiment qu’il ne va pas s’effondrer…
— Ce serait agréable que nous allions tous nous détendre dans une source chaude une fois que tout sera terminé.
— Ah ah ! Oui, ce serait bien.
— Tu crois que Sorano accepterait de venir avec nous ?
— Je ne sais pas ce qu’il penserait de l’idée de se retrouver nu dans le bain avec papa.
— C’est vrai, répondit maman en éclatant de rire.
— Tu racontes vraiment n’importe quoi, maman.
Je me levai pour aller aux toilettes, et maman me proposa de m’accompagner.
Alors que nous avancions vers le fond de la pièce, mon téléphone et mon sac à la main, j’entendis soudain de petits pas précipités sur le côté.
— Arrête de courir ! cria quelqu’un.
Un instant plus tard, une personne me percuta de plein fouet.
— Koharu ! s’exclama maman.
J’étais tombée sur les fesses.
Plusieurs personnes me demandèrent si j’allais bien, tandis que quelqu’un semblait présenter ses excuses à maman.
— Je suis désolé pour mon enfant.
Un enfant m’avait percutée en courant.
— Je suis désolé, madame, déclara une jeune voix.
Je ne pouvais toutefois pas vérifier s’il s’était lui aussi blessé.
— Ce n’est rien. Tu ne t’es pas fait mal ?
Il m’assura qu’il allait bien, ce qui me soulagea.
— Ça va, Koharu ? demanda maman en m’aidant doucement à me relever.
— Oui. Ces enfants débordent vraiment d’énergie.
— Je crois que tu as laissé tomber ton téléphone en tombant.
Maman me le rendit. Lorsque je touchai l’écran, quelque chose me sembla étrange.
— Il y a une petite fissure, m’expliqua-t-elle.
Je passai les doigts à sa surface. Une zone légèrement rugueuse se trouvait dans le coin supérieur droit.
— Ce n’est vraiment rien. Il semble encore fonctionner correctement.
— Tu es sûre que tu ne veux pas le faire réparer ?
— Si je le fais encore tomber, je n’aurai peut-être pas d’autre choix que de te demander de le faire réparer.
— Dans ce cas, fais attention, répondit maman en riant de nouveau.
Lorsque nous rangeâmes la pièce après le repas, j’entendis certains proches parler de moi.
Ils ignoraient probablement que je me trouvais à proximité. Je restai donc aussi silencieuse que possible.
Je ne voulais pas qu’ils remarquent ma présence.
— Elle n’est même pas capable d’éviter les enfants.
— Elle aura beaucoup de difficultés à en élever.
— Elle parviendra peut-être à se marier, mais je doute qu’elle puisse un jour mettre des enfants au monde.
— Même le mariage risque d’être compliqué. Elle ne pourrait pas participer aux tâches ménagères.
Leurs voix ne semblaient contenir aucune malveillance.
Ils prononçaient ces remarques avec tant de désinvolture qu’ils auraient tout aussi bien pu parler de la météo.
Je tentai de me fondre dans le décor et de faire comme si je n’étais pas là.
Lorsque nous rentrâmes à Tokyo, maman était furieuse contre papa.
— Pourquoi ne t’es-tu pas mis en colère lorsqu’ils ont dit toutes ces choses sur Koharu ? demanda-t-elle pour prendre ma défense.
— Je suis désolé, répondit-il d’une voix complètement épuisée. Mais c’est la vérité. Qu’est-ce que tu voulais que je dise ?
Ses paroles me transpercèrent le cœur comme une lame.
Elles furent encore plus dévastatrices que tout ce que mes proches avaient pu dire.
Je n’avais pas été capable d’éviter les enfants.
Je n’avais pas pu apporter mon aide.
Peu importait ce que j’essayais de me répéter.
Je n’étais pas normale.
J’eus l’impression d’être brutalement confrontée à une cruelle réalité : pour le restant de ma vie, je ne serais jamais capable de survivre sans l’aide de quelqu’un d’autre.
[1] Le sukiyaki est un plat japonais à base de fines tranches de bœuf et de légumes mijotés dans une sauce sucrée-salée.
[2] Poche de tofu frit sucrée-salée, remplie de riz vinaigré et parfois d’autres ingrédients. Son nom vient de la divinité shinto Inari, traditionnellement associée au tofu frit.