LOVE UNSEEN T2 – CHAPITRE 2
Tour de doigt
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Traduction : Raitei
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En juillet, Kakeru commença à prendre sa recherche d’emploi au sérieux.
Enfin, c’était peut-être lui accorder trop de mérite. Yuuko, qui ne supportait plus son manque de motivation, s’était mise à le traîner dans des salons de recrutement, ce qui l’avait finalement contraint à se ressaisir.
Je ris lorsqu’elle me raconta tout cela.
— Ah ah ! J’espère qu’il va faire quelques efforts.
— Il n’y a vraiment pas de quoi rire, gémit Yuuko avec exaspération.
Kakeru venait moins souvent sur le campus. Depuis mon retour à l’université, il m’avait accompagnée aussi souvent que possible, si bien que nous avions passé presque toutes nos journées ensemble. J’étais donc un peu triste de ne plus le voir autant ces derniers temps.
Cela ne signifiait pas que j’étais incapable de me déplacer seule sur le campus.
À présent, j’en connaissais les moindres recoins. Qu’il s’agisse du raccourci vers mon prochain cours ou de l’emplacement exact de chaque marche, je pouvais aller d’un point à un autre à une vitesse impressionnante. Je savais aussi acheter du thé au lait au distributeur et m’adonner à ma nouvelle passion : lézarder au soleil sur un banc de la pelouse.
— Bonjour, Fuyutsuki, lança une camarade de classe.
C’était Ayakawa, une étudiante qui venait parfois discuter avec moi. Sa voix avait toujours quelque chose de ferme et de déterminé.
— Bonjour.
— Le prochain cours a été déplacé dans une autre salle.
— Ah, vraiment ?
Les changements de salle ou d’emploi du temps étaient compliqués pour moi. Les annonces étaient généralement affichées sur le panneau réservé aux étudiants, mais je ne pouvais pas les lire. Certains professeurs attentionnés envoyaient un e-mail la veille, mais cela dépendait entièrement de leur bonne volonté. Tous ne prenaient pas la peine de nous prévenir.
Une fois, j’étais entrée dans une salle silencieuse en me disant : Hmm, c’est vraiment calme ici… Attends, elle est complètement vide ? Même le professeur n’est pas là ?
Je n’avais pu qu’en rire, mais cela ne m’avait pas empêchée de me sentir un peu triste. C’était pour cette raison que j’étais si reconnaissante envers les personnes comme Ayakawa, qui faisaient l’effort de me prévenir.
— Tu veux qu’on y aille ensemble ? proposa-t-elle.
— Avec plaisir. Merci beaucoup.
— Tu as besoin de mon bras ?
— Non, ça va. Je peux marcher assez vite toute seule.
Je me mis en route en sondant le sol avec ma canne blanche. Les rayons du soleil étaient agréables sur ma peau.
— Dis, Fuyutsuki…
— Oui ?
— La question sort un peu de nulle part, mais quel âge as-tu ?
Comme j’avais interrompu mes études pendant quelque temps, j’étais plus âgée que mes camarades de classe. Maintenant que j’y pensais, je n’avais jamais eu l’occasion de leur dire combien d’années j’avais été absente. Mon âge devait donc être assez mystérieux à leurs yeux.
— Crois-le ou non, je viens d’avoir vingt-deux ans.
— Ça ne me surprend pas. Tu dégages vraiment une aura de grande sœur.
— Attends, vraiment ?
— Eh bien, tu te promènes toujours avec ton petit ami qui est ton senpai à la fac… Attends, c’est bien ton petit ami ?
— Oui. Mais ça me rend vraiment timide de l’admettre.
— Regarde-moi cette fille amoureuse ! s’exclama Ayakawa en riant. C’est un peu étrange de te dire ça en face, mais je ne pensais pas qu’il serait aussi facile de discuter avec toi, Fuyutsuki.
— Attends… J’ai l’air difficile à aborder ?
— Pour être honnête, le problème vient sans doute plutôt de nous. J’espère que tu ne le prends pas mal.
— Tu peux venir me parler quand tu veux, lui répondis-je avec un sourire.
Ayakawa sourit elle aussi. Je ne pouvais voir ni son visage ni la manière dont elle souriait, mais j’étais certaine qu’elle était adorable. Dans mon esprit, je lui imaginais un petit côté garçon manqué.
— Je peux te poser une autre question ? demanda-t-elle avec hésitation.
— Bien sûr. Qu’est-ce qu’il y a ?
— C’est vrai que tu ne peux pas lire le panneau d’affichage ?
— Oui. Malheureusement, je ne peux pas lire les textes imprimés. J’aimerais vraiment posséder des pouvoirs psychiques pour savoir ce qui est écrit dessus.
— Je ne savais pas que tu étais aussi drôle, déclara Ayakawa, le rire dans la voix. Ça te dérangerait qu’on échange nos coordonnées ? Comme ça, s’il y a une annonce sur le panneau, je pourrai te prévenir. Attends… Tu peux utiliser un téléphone ?
— Héhé. Je suis tellement douée que je peux même m’en servir les yeux fermés, répondis-je fièrement. Oh, évidemment, le passage sur les yeux fermés était une plaisanterie. Mais oui, je sais utiliser un smartphone.
Ayakawa éclata de rire tout en marchant à mes côtés.
— Ah ah ah ! Tu es vraiment un drôle de personnage, Fuyutsuki.
— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?!
J’avais rencontré une personne attentionnée envers moi en dehors de Kakeru. Cela me rendait vraiment heureuse.
J’étais capable de faire la plupart des choses seule, mais beaucoup de personnes continuaient à me soutenir et à me tendre la main. J’acceptais leur gentillesse dans ma vie. C’était ainsi que je vivais.
Il m’arrivait d’en éprouver un peu de culpabilité. Pourtant, je trouvais bien plus agréable d’exprimer ma reconnaissance que de ruminer ce sentiment.
— Merci beaucoup, Ayakawa.
— Ce n’est vraiment rien.
Sa réponse gonfla mon cœur de bonheur. C’est alors que j’entendis la voix d’un homme.
— Oh, l’ange de la terrasse ! Tu n’es pas avec ton petit ami aujourd’hui ?
— Fuyutsuki, un type vient de t’appeler « l’ange ». C’est quoi, cette histoire ? demanda Ayakawa.
Je me couvris instinctivement le visage des deux mains.
— C’est justement ce que j’aimerais savoir !
J’aurais vraiment voulu qu’ils cessent de m’appeler ainsi…
♪
— Koharu ! Je pose tes vêtements ici.
Kakeru devait bientôt arriver, alors maman venait de m’apporter une tenue de sport. Il se rendait chaque soir devant notre immeuble afin que nous puissions nous promener ensemble.
Comme je me changeais toujours avant de sortir, maman apportait systématiquement mes vêtements dans ma chambre.
— Merci, maman.
— Pas besoin de me remercier. Soyez prudents dehors.
Sa voix enjouée emplit la pièce. Maman semblait toujours heureuse lorsque Kakeru venait me chercher. Elle devait l’apprécier, elle aussi.
Je tendis la main vers les vêtements posés sur mon lit. Maman les avait placés à un endroit facile à atteindre. Ils étaient soigneusement pliés et dégageaient le parfum frais de l’adoucissant.
En y réfléchissant, je réalisai que je n’avais jamais fait de lessive. Maman s’en chargeait chaque jour.
Et elle ne lavait pas seulement mes vêtements. Elle faisait absolument tout pour moi : la cuisine, la vaisselle, le ménage, la préparation du bain…
Cette pensée m’attrista légèrement.
Il y avait tant de choses que j’étais tout simplement incapable de faire.
Ding-dong.
La sonnette retentit à cet instant.
— Sorano est arrivé ! cria maman d’un ton ravi.
Elle avait vraiment l’air heureuse.
— J’arrive !
L’air nocturne était frais, mais la marche suffit à me faire légèrement transpirer.
Les cigales ne chantaient pas encore, mais j’entendais d’autres insectes au loin. Une douce brise marine, de celles qui soufflaient la nuit sur la baie de Tokyo, traversait l’air. D’après Kakeru, les cerisiers étaient désormais recouverts d’un feuillage vert et luxuriant.
Il avait commencé à travailler à temps partiel dans le même restaurant que Narumi et m’apprit que Yuuko y était passée la veille.
— Jusqu’à quelle heure est-elle restée ?
— Jusqu’à la fermeture, à vingt-trois heures. Elle buvait avec d’autres clients.
— Des gens qu’elle connaissait ?
— Non, de parfaits inconnus. Hayase, complètement ivre, n’arrêtait pas de crier qu’ils venaient tout juste de se rencontrer. Je ne savais même pas quoi lui répondre.
— Oh non…
L’établissement dans lequel il travaillait était un café pendant la journée et un bar le soir. Il servait donc de l’alcool.
D’après Kakeru, Yuuko additionnée à l’alcool donnait généralement naissance à une catastrophe. Pourtant, il ne semblait absolument pas agacé par son comportement. Au contraire, sa voix paraissait presque amusée.
C’était bien du Kakeru tout craché.
— Elle a pris un taxi avec Narumi depuis la gare de Tokyo jusqu’à Kiyosumi-Shirakawa, puis ils sont rentrés tant bien que mal à la résidence.
— Tu dois être fatigué, toi aussi.
— Cette fille… Un jour, sa manière de boire va vraiment lui attirer des ennuis.
— Quand ça arrivera, veille bien à l’aider.
— Si je suis dans les parages, je l’aiderai, évidemment.
C’était une réponse pleine de gentillesse.
Étrangement heureuse, je me surpris à m’agripper au bras de Kakeru. Depuis son épaule, son odeur me parvint. Sa transpiration ne sentait pas comme la mienne.
J’aimais vraiment son parfum.
— Euh… Koharu ? Ce n’est pas difficile de marcher comme ça ?
— Tu acceptes d’aider Yuuko, mais pas moi ?
— Hein ? Il y a un problème ?
— Allez, guide-moi correctement.
— Mais de quoi tu parles ? répondit Kakeru en riant.
Il fit néanmoins ce que je lui demandais et m’indiqua la présence d’une parcelle d’herbe.
La promenade que nous empruntions toujours à Tsukishima était imprégnée d’une légère odeur de mer mêlée à celle de l’herbe. Depuis le début de l’été, ce parfum de verdure s’était intensifié.
Pour moi, l’été était la saison durant laquelle on pouvait sentir toute la vitalité du monde vivant. J’avais l’impression qu’une force nouvelle gonflait elle aussi en moi.
— Tu vois les étoiles ce soir ? demandai-je.
— Hmm… Pas vraiment.
Kakeru commença à me décrire le paysage.
Le Triangle d’été n’était pas visible dans le ciel. De temps à autre, un avion clignotait en rouge. D’après lui, cela ressemblait à une étoile filante dérivant lentement dans la nuit.
Je me représentai la scène dans mon esprit.
Soudain, sans prévenir, Kakeru s’écria :
— Je souhaite que Hayase apprenne enfin à boire raisonnablement !
— Ce ne sont pas de véritables étoiles filantes, lui fis-je remarquer.
— Merci de ne pas avoir laissé ma blague tomber à plat, répondit Kakeru en riant.
J’adorais lorsque nous échangions des plaisanteries de cette manière. Cela me rendait tellement heureuse.
— Demain, ce sera notre premier rendez-vous depuis longtemps. Où veux-tu aller ?
— Ginza, ça te convient ?
— Bien sûr.
— Alors, je viendrai te chercher dans la matinée.
— Merci.
Oh, mais…
Une vague d’inquiétude me traversa soudainement.
— Ça ne te dérange pas de consacrer ton jour de repos à une sortie en tête à tête ?
— Pourquoi cela me dérangerait-il ?
— Je pensais simplement que tu serais occupé par ta recherche d’emploi…
— Tu n’as pas besoin de t’inquiéter pour ça. Je fais tout ce que j’ai à faire, et mes entretiens avancent progressivement.
— Ça se passe bien ?
— Pour être honnête, j’ai l’impression de faire trois pas en avant, puis deux en arrière. Mais je vais dans la bonne direction.
— Tu vas y arriver !
— Quoi qu’il en soit, il paraît que la recherche d’emploi est une épreuve d’endurance. Nous devrions donc tous les deux travailler notre condition physique.
— Alors, allons courir un peu, proposai-je.
Nous nous lançâmes dans un léger footing.
Depuis le printemps, nous alternions de courtes périodes de course et de marche. Au fil du temps, la distance que j’étais capable de parcourir sans m’arrêter avait augmenté. D’après Kakeru, je pouvais désormais courir environ deux cents mètres.
— Je suis déso…
Le klaxon provenant d’une autoroute lointaine nous interrompit et couvrit momentanément sa voix. Pourtant, pour une raison inconnue, je compris qu’il était en train de s’excuser.
— Pourquoi ? demandai-je.
— C’est juste que… Entre mon travail et ma recherche d’emploi, j’ai été tellement occupé que nous avons à peine pu nous voir.
— Ce n’est rien. Tu m’envoies toujours un message avant de te coucher.
— Mais tu dors déjà à cette heure-là.
— C’est vrai. Je me couche à vingt-deux heures. Mais je suis heureuse de découvrir un message de toi à mon réveil.
— Merci, répondit timidement Kakeru. Et l’université, ça se passe bien ?
— Oui. Tout le monde m’aide.
— Tout le monde ? J’espère qu’il n’y a pas de garçons.
— Tu ne serais pas jaloux, tout de même ?!
Je me rapprochai légèrement de Kakeru.
— Je ne suis pas… pas jaloux.
— Alors, tu l’es ou tu ne l’es pas ?
Savoir que Kakeru pouvait se montrer jaloux à cause de moi me rendait étrangement heureuse. Je ne pus retenir mon sourire.
— En tout cas, tu passes énormément de temps à ton travail. Qu’est-ce que tu prépares réellement ?
— Je ne prépare rien en secret. Je sais simplement que je vais avoir besoin d’argent.
— Ah oui, vraiment ?
— Tu doutes de ton petit ami ?
— Hmph.
Je fis la moue en gonflant bien les joues. C’était l’expression la plus intimidante que je puisse produire pour lui signifier : « Je vais me mettre en colère si tu ne me dis pas la vérité ». Mais cela ne servit à rien.
— Tu es tellement mignonne… Je peux prendre une photo ? demanda Kakeru pour se moquer de moi.
♪
Le lendemain, Kakeru vint me chercher et nous partîmes à Ginza.
— Encore deux marches.
Il me guida dans l’escalier de la station de Ginza comme s’il avait accompli ce geste une centaine de fois. Pourtant, la première chose qu’il déclara après notre arrivée à la surface me surprit.
— Euh… Il y a un dress code en particulier à Ginza ?
— Hein ? Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi tu demandes ça ?
— Il y a des gens élégants partout. Une femme porte un pull en maille noué sur les épaules, une dame âgée est vêtue d’un kimono, et un homme en costume parfaitement habillé donne l’impression de sortir tout droit des rues d’Italie. On dirait qu’ils se sont tous échappés d’un magazine de mode. Tout le monde est tellement élégant… Désespérément élégant si j’ose le terme. De vrais monstres du style !
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Tu n’as aucune raison de t’inquiéter, Koharu. La tenue que ta mère a choisie aujourd’hui te va très bien.
— Pour ton information, Kakeru, même moi, je passe beaucoup de temps à choisir mes vêtements. Maman se contente de me décrire leur couleur et la texture du tissu. Il me faut une éternité pour trouver une tenue que tu trouveras mignonne.
— Oh… Euh, oui. Je ne voulais pas dire ça comme ça. Je me doutais évidemment que tu devais…
Kakeru peinait à trouver ses mots, ce qui était adorable. Je finis par avoir pitié de lui et décidai de lui tendre une perche.
— Cette tenue me va bien ?
— Bien sûr. Tu es très mignonne…
— Merci.
Je serrai fermement le bras gauche de Kakeru et me blottis contre lui. J’ignorais pourquoi, mais j’avais envie de rester près de lui et de le toucher aussi souvent que possible.
Je ne pouvais pas m’en empêcher.
Je voulais rester avec lui, ne faire qu’un avec lui, m’accrocher à lui. Était-ce cela, être amoureuse ? Cette sensation semblait encore dépasser l’amour : j’aurais voulu que nous puissions littéralement fusionner.
— Il y a énormément de monde autour de nous, alors c’est un peu embarrassant, déclara Kakeru.
— Ne t’inquiète pas. Je ne peux pas les voir.
— Hé, c’est vraiment sournois de dire ça.
— Tu vas devoir faire avec. Je te lâcherai à condition que tu me prennes dans tes bras lorsque tu me déposeras devant mon immeuble.
— Mais ta mère risque de nous voir. Ce serait gênant…
— Oh, tu es tellement timide, répondis-je en le relâchant.
— Nous pouvons quand même nous tenir la main, proposa Kakeru.
J’entrelaçai donc mes doigts aux siens. Lorsque je tenais la main de Kakeru, j’avais l’impression que nous ne formions plus qu’un.
Il m’expliqua que l’avenue de Ginza était réservée aux piétons ce jour-là.
— Réservée aux piétons ? Ça signifie que nous marchons au milieu de la route ?
— Tu as l’air enthousiaste.
— C’est tellement libérateur.
Quelque chose de vivifiant flottait dans l’air. Le soleil brillait intensément et sa lumière se reflétait puissamment sur le béton.
Dans mon esprit, je marchais en plein milieu de l’artère principale de Ginza. Des immeubles se dressaient de chaque côté, et les piétons étaient partout tandis que j’avançais sur une route habituellement réservée aux voitures.
Je ne savais pas si cette sensation était libératrice ou si j’avais l’impression d’accomplir quelque chose de complètement interdit.
Non. Libératrice était définitivement le mot juste.
Quoi qu’il en soit, le simple fait de marcher ainsi dans la rue était extraordinaire.
— Tu sais… Ce sentiment de liberté me rappelle un peu chez moi, déclara Kakeru.
— Il existe des zones piétonnes comme celle-ci à Shimonoseki ?
— Non, pas exactement.
Apparemment, l’atmosphère générale du « paradis piéton » de Ginza rappelait à Kakeru la liberté qu’il ressentait lorsqu’il se promenait au bord du détroit de Kanmon.
— J’adorerais m’y promener un jour.
— Pourquoi ne pas partir à Shimonoseki une fois que toute cette histoire de recherche d’emploi sera réglée ?
— Oh ? Vraiment ?
— Bien sûr. Il faudra peut-être que tu rencontres ma mère pendant notre séjour.
— Je ne demande que ça !
— Dans ce cas, je vais devoir consacrer toutes mes forces à ma recherche d’emploi.
— Tu vas y arriver !
À peine eus-je prononcé ces mots que la voix d’une femme s’éleva.
— Euh, excusez-moi…
Ce fut seulement lorsque j’entendis Kakeru répondre « Oui ? » que je compris qu’elle s’adressait à nous.
— En fait, je suis…
Kakeru écouta ses explications. Elle travaillait comme journaliste pour un magazine gratuit consacré exclusivement à Ginza. Elle prenait des photos de la rue et nous demanda si nous accepterions d’y apparaître.
— Qu’est-ce que tu en penses, Koharu ? demanda Kakeru.
— Je suis un peu gênée, mais je vais faire de mon mieux.
— Merci beaucoup, répondit la journaliste. Placez-vous par ici, je vous prie.
Elle me guida jusqu’à la position souhaitée.
Je pensais que j’allais être photographiée avec Kakeru, mais la journaliste l’écarta gentiment.
— Je pense que nous pouvons nous passer du petit ami.
Cela signifiait que je serais seule sur la photo.
Une vague d’embarras me submergea soudainement, et j’eus envie de me couvrir le visage.
— Je vais tenir ta canne, proposa Kakeru avant de s’éloigner.
— Très bien, mademoiselle. Vous pouvez prendre la pose ? demanda une voix masculine et grave.
Ce n’était plus la journaliste qui parlait. Elle devait être accompagnée d’un photographe.
Prendre la pose ?
J’étais si gênée que mon visage menaçait de prendre feu. Abandonnant toute retenue, je pris la meilleure pose dont j’étais capable.
Je posai une main sur ma hanche, tendis une jambe de côté et relevai la pointe du pied.
— Koharu… Cette pose… est vraiment démodée, déclara Kakeru en riant.
— Hein ? Attends, quoi ?
C’était une pose que je voyais constamment les idols de J-pop adopter à la télévision autrefois.
— Tu n’es pas obligé de te moquer, murmurai-je, au bord des larmes.
Puis…
— Koharu ?
Kakeru posa une main sur mon épaule et me parla doucement.
— Désolé d’avoir ri. Tu as raison. C’est simplement une pose que l’on ne voit plus vraiment dans les magazines de mode.
Il avait immédiatement compris ce qui m’avait blessée.
J’ignorais pourquoi, mais cela me rendit incroyablement heureuse. Il me comprenait vraiment.
Il était extraordinaire. Si gentil.
— Tu peux simplement te tenir droite. Tu es mignonne, alors tu n’as aucune raison de t’inquiéter, déclara Kakeru en me caressant doucement les cheveux.
Il me tapotait la tête tout en me disant que j’étais mignonne. Mes joues s’embrasèrent aussitôt.
Je dois être rouge écarlate !
Mais je ne peux plus rien y faire maintenant !
Je me reconcentrai donc sur la séance photo.
Pendant que le photographe me prenait en photo, j’entendis Kakeru discuter avec la journaliste.
— Elle est vraiment mignonne, pas vrai ? demanda la femme.
— Elle n’est pas seulement mignonne. Elle possède aussi la meilleure personnalité qui soit.
Quoi… ? Sérieusement ?
Il semblait tellement fier. Qu’était devenu le garçon qui m’avait demandé de le lâcher parce qu’il était embarrassé ? À présent, il se montrait encore plus gênant que moi !
— Elle est aveugle ? demanda la journaliste.
— Oui.
— Ah…
— Elle ne peut peut-être pas voir, mais elle consacre malgré tout beaucoup d’efforts à sa manière de s’habiller. Elle est exactement comme toutes les autres filles.
Ses paroles me rendirent incroyablement timide.
— Vous êtes mariés ? demanda soudain la femme.
Je faillis éclater de rire.
— Hein ? Non, pas encore ! Nous sommes toujours étudiants !
— Oh, je vois. Vous semblez simplement très naturels ensemble.
— Eh bien, cela fait longtemps que nous sortons ensemble.
— Vous avez l’air fier de le dire.
— Évidemment que je le suis !
Kakeru semblait beaucoup trop fier. C’était terriblement embarrassant, mais, d’une certaine manière, cela montrait aussi à quel point il tenait à moi.
Une fois la séance terminée, nous poursuivîmes notre rendez-vous. Mais alors que nous marchions, Kakeru s’arrêta brusquement.
— Dis, tu sais quoi ?
— Quoi ?
— Cela fait plus de deux ans que nous sortons ensemble, mais nous ne nous sommes jamais acheté de bagues assorties.
— Oh ? Tu vas nous en acheter ?
— Ne t’emballe pas trop vite. Du calme, Koharu, répondit-il en riant. Je finirai probablement par en acheter un jour, cela dit. Tu pourrais donc faire mesurer ton tour de doigt ?
Quoi ? Oh là là !
Comment aurais-je pu ne pas être heureuse ?
— Bien sûr !
Nous nous dirigeâmes alors vers ce qui semblait être une bijouterie. L’air était imprégné d’un parfum doux, et une femme à la voix apaisante, semblable à celle d’une concierge d’hôtel, accepta de mesurer mon doigt.
La vendeuse semblait extrêmement aimable.
— Quel doigt souhaitez-vous mesurer ?
— L’annulaire, répondit Kakeru.
— Celui de la main droite ou de la main gauche ?
— L-la la gauche ? m’écriai-je.
Ma voix se brisa, faisant rire à la fois Kakeru et la vendeuse.
— Euh… Je veux dire, la droite, s’il vous plaît…
En cachant mon visage, je tendis la main droite. Je sentis plusieurs objets froids glisser successivement autour de mon doigt.
— Vous faites une taille six, annonça-t-elle.
Je ne savais pas exactement ce que cela signifiait, mais il s’agissait apparemment d’une petite taille.
— Elle ferait la même taille aux deux mains ? demanda Kakeru.
— Cela varie chez beaucoup de personnes. Laissez-moi simplement emprunter votre main gauche un instant.
La vendeuse prit ma main gauche et glissa une bague autour de mon doigt.
— Les deux semblent faire la même taille.
— Je me demande quelle est la mienne, déclara Kakeru avant de se faire mesurer à son tour.
Une fois que nous connûmes tous les deux nos tailles, la vendeuse nous demanda :
— Souhaitez-vous que je vous apporte quelques bagues à regarder ?
— Pourrions-nous voir des bagues assorties pour couple ? demanda Kakeru.
Elle nous permit d’en essayer plusieurs.
— Oh, celle-ci présente des reliefs parce qu’elle contient des pierres ?
— Oui. Elle est sertie de diamants de mêlée.
Je levai ma main droite, la bague autour du doigt.
— Je suis certaine qu’elle est magnifique. On prend celle-ci ?
Je tentai audacieusement de pousser Kakeru à me gâter, mais…
— Doucement. Nous sommes seulement venus faire mesurer nos doigts.
Il déjoua aussitôt mes plans.
— Ooh…
— Le moment venu, je t’achèterai une bague ornée d’un diamant de dix carats, ajouta-t-il sur le ton que l’on emploierait pour calmer une enfant.
— Et quand ce moment arrivera-t-il ?
— Dans environ cent ans ?
— Alors, je vivrai jusqu’à cent vingt-deux ans !
Je venais d’annoncer mon espérance de vie en plein milieu de la bijouterie.
Nous quittâmes ensuite la boutique et cherchâmes un endroit où déjeuner.
Kakeru repéra une boulangerie possédant une terrasse, où l’on nous installa à une table située tout au bord.
Il m’expliqua que la terrasse se trouvait au quatrième étage et donnait sur un ensemble de bâtiments peu élevés. Les tables étaient rondes et peu de clients étaient présents.
— Tu es vraiment doué pour me guider, Kakeru.
— Pourquoi tu fais la moue ?
— Je me demandais simplement où tu avais appris à faire tout ça.
— Ah, c’est donc à cela que tu pensais, répondit-il d’un ton songeur.
— Pourquoi as-tu l’air aussi satisfait de toi ?
— Je trouve simplement mignon que tu sois un peu jalouse.
— Évidemment que je le suis… Pourquoi ne le serais-je pas ?
— Tu es tellement mignonne.
Mon visage s’embrasa instantanément. J’aurais vraiment aimé qu’il cesse de m’embarrasser ainsi en public.
— Je te l’ai déjà dit tout à l’heure… Tu pourrais éviter de faire ça lorsque nous sommes dehors ?
— Je ne le ferais avec personne d’autre que toi.
— Vraiment ?
— Est-ce que j’ai l’air d’en être capable ?
— Je ne sais pas. Je ne peux pas voir.
— Ah ah !
Une personne qui n’avait pas l’habitude de fréquenter quelqu’un comme moi n’aurait pas ri d’une plaisanterie pareille. Je voulais simplement faire rire les autres, alors je culpabilisais lorsqu’ils tentaient de se montrer excessivement délicats.
Mais Kakeru avait réagi exactement comme il le fallait.
Il avait éclaté de rire.
L’entendre rire de mes plaisanteries idiotes me rassurait. Cela me donnait le sentiment d’être acceptée.
— Tu peux me prêter ton oreille un instant ?
— Bien sûr. Elle est à toi.
Je cherchai l’oreille de Kakeru du bout des doigts. Lorsque je la trouvai, je lui murmurai :
— Je t’aime.
— Oh… Oui. Moi aussi.
Sa voix était si timide que mes propres joues recommencèrent à chauffer.
Nous choisîmes ensuite ce que nous voulions manger. Kakeru me lut l’intégralité du menu, de la première ligne jusqu’à la dernière. J’optai pour un sandwich aux œufs, tandis qu’il sélectionna l’option la plus carnassière : un sandwich au steak.
Au moment de commander, Kakeru demanda au serveur s’il pouvait couper mon sandwich en petits morceaux faciles à manger, démontrant une fois encore à quel point il était attentionné.
À ce stade, il avait définitivement obtenu sa ceinture noire de prévenance.
Soudain, j’entendis un bébé se mettre à pleurer derrière moi. Cela avait également dû attirer l’attention de Kakeru, car il m’expliqua la situation.
— Un couple berce son bébé dans une poussette.
Kakeru ajouta qu’ils étaient probablement mariés et non simplement en couple, mais qu’ils semblaient si jeunes qu’il était difficile de le deviner.
— Le son résonne moins ici, et l’atmosphère de la terrasse est plus détendue.
— Je suis contente que le bébé ait autant d’énergie.
— Ce couple ne doit pas être beaucoup plus âgé que nous.
— Ils ont dû se marier assez jeunes.
Je pensais justement qu’il était agréable que ce bébé puisse pleurer aussi librement lorsque Kakeru interrompit le fil de mes pensées.
— Maintenant que j’y pense, pendant ta séance photo, la journaliste m’a demandé si nous étions mariés.
Prise de court, je laissai échapper un son étrange.
— Hein ? V-vraiment ?
— Oui, j’ai été surpris, moi aussi, répondit Kakeru d’une voix plus aiguë que d’habitude. Koharu… Que penserais-tu du fait de te marier jeune ?
En entendant cette question, tout commença à prendre sens.
Le voyage à Shimonoseki lorsque Kakeru aurait terminé sa recherche d’emploi. Les bagues. Tous les éléments se relièrent soudainement et des signaux d’alarme retentirent dans mon esprit.
Je me trompais peut-être…
Mais Kakeru semblait envisager le mariage.
Ce n’est pas vrai… Ça me rend tellement heureuse.
Telle fut ma réaction sincère. Pourtant, à peine cette vague de joie m’eut-elle traversée qu’une multitude d’autres pensées se précipitèrent dans mon esprit.
Il y avait encore tant de choses que je ne pouvais pas faire.
À l’université, je demandais l’aide des autres. À la maison, je dépendais constamment de maman, et même de Kakeru.
Je compris que je devais d’abord apprendre à me tenir sur mes propres jambes.
Continuer à dépendre ainsi de lui ne serait probablement pas sain.
Oui. Il me reste encore tellement de choses à accomplir.
Je donnai donc ma réponse à Kakeru.
— Eh bien… Tu termineras tes études cette année, mais il m’en reste encore trois.
Je me forçai à sourire.
— Je dois d’abord obtenir correctement mon diplôme.
J’avais esquivé la question.