LOVE UNSEEN T2 – CHAPITRE 1
Les cerisiers dans la nuit
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Traduction : Raitei
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Pour une raison ou une autre, à chaque fois que ma santé prenait un mauvais tournant, j’avais l’envie d’écouter la version du Journal d’Anne Frank de Kakeru.
Je farfouillais pour attraper mon dictaphone, je mettais mes écouteurs, et j’appuyais sur PLAY.
La voix juvénile de Kakeru, celle du jour où on s’était rencontrés, se mettait à couler dans mes oreilles.
Me concentrant du mieux que je pouvais sur ses mots, je me sentais apaisée.
♪
— Haaah, haaah, haaah…
J’entendais Kakeru haleter à mes côtés.
*Bo-dom*. *Bo-dom*.
Les battements de mon cœur résonnaient dans tout mon corps. Agrippée à son bras, je courais avec lui. Comme je ne pouvais pas voir, Kakeru me guidait sur un chemin où il était facile de courir. Sa bienveillance transparaissait dans chacun de ses gestes.
— Bonsoir, l’entendis-je dire.
Hein ?
Pendant un instant, je fus prise de court. Que faisait-il ?
Je compris toutefois rapidement qu’il saluait les personnes que nous croisions. Ainsi, elles ne trouveraient pas étrange de me voir courir. Après tout, il devait être rare d’apercevoir une personne aveugle en train de courir.
Je ne restais même pas sur le bord du chemin. Kakeru me permettait de courir en plein milieu.
Je trouvais ce genre d’attention merveilleux.
Nous étions en avril, et l’air nocturne restait frais. La brise caressa mes joues et ma nuque, emportant avec elle une légère odeur de sel.
À chaque pas, j’avais l’impression de devoir traîner tout le poids de mon corps. Je me sentais lourde. Je n’avais parcouru qu’une courte distance, mais j’étais déjà à bout de souffle. L’air froid que j’inspirais semblait geler mes poumons.
— Et si on marchait un peu ?
Ma fatigue devait se lire sur mon visage, car Kakeru ralentit. J’adaptai mon allure à la sienne.
— Je peux… encore courir, insistai-je.
— Tu ne devrais pas trop forcer, répondit-il en s’arrêtant doucement.
Je posai les mains sur mes genoux et tentai de reprendre mon souffle. Un étrange goût métallique emplissait ma bouche.
— Mon endurance… en a vraiment pris un coup… hein ?
— C’est normal. Tu as passé tellement de temps à l’hôpital.
Trois ans plus tôt, j’avais failli perdre mon combat contre la maladie. Mais Kakeru m’avait redonné espoir. Au terme de deux années entières de lutte, j’étais finalement parvenue à m’en sortir.
L’année précédente, j’étais revenue de Hokkaido et avais repris mes études à l’université. Pour commencer à retrouver les forces que j’avais perdues, j’avais pris l’habitude de faire des promenades le soir avec Kakeru.
Ce jour-là, j’avais eu envie de courir sans trop savoir pourquoi. C’était donc moi qui lui en avais fait la proposition.
— Tu ne devrais pas trop forcer, m’avait répété Kakeru avec inquiétude.
Mais je voulais absolument tester mon endurance.
— J’ai couru… sur quelle distance ?
— Euh… environ cinquante mètres, je dirais.
— C’est tout ?
— Tu dois reconstruire ton endurance progressivement. En attendant, pourquoi ne pas nous asseoir sur le banc ?
— Oui, faisons ça.
— Il est juste ici. Tu le sens avec ta main droite ? demanda Kakeru en me guidant vers le siège.
Je le touchai doucement, puis m’assis.
— Merci. Ouf, je suis épuisée.
— N’oublie pas d’y aller doucement.
Je le remerciai encore et encore.
Me guider était devenu une seconde nature pour Kakeru. Jamais je ne pourrais lui exprimer toute ma gratitude.
Ahhh… Je suis tellement heureuse qu’il soit ici avec moi. J’ai le cœur si chaud.
Nous restâmes assis dans la brise nocturne. Je pouvais sentir le silence qui nous entourait.
— Tu as froid ? demanda Kakeru.
— Hein ?
— Je viens de remarquer que tu te frottais les mains.
— Ça va.
— Donne-les-moi.
Kakeru prit mes mains entre les siennes. La chaleur de ses paumes se répandit jusqu’au bout de mes doigts.
— Mmmm… C’est si chaud.
— Ne le dis pas comme ça. On dirait que tu parles d’une boisson chaude.
Je ne pus retenir un rire.
— Oh, fit soudain Kakeru.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Il y a des cerisiers derrière nous. Leurs pétales dansent dans les airs.
— Ils sont beaux ?
— Oui. Vraiment très beaux.
— J’adore les fleurs de cerisier.
— Elles sont magnifiques au printemps, pas vrai ?
— Pas seulement au printemps. Je les aime à toutes les saisons, lui expliquai-je en me remémorant leur apparence.
Les arbres derrière nous devaient être en pleine floraison. Chaque fois que le vent soufflait, leurs pétales roses virevoltaient dans les airs. Nous étions assis ensemble sur ce banc, enveloppés par une pluie de fleurs.
L’image d’un monde qui n’aurait appartenu qu’à nous deux apparut dans mon esprit.
— Comme c’est beau… murmurai-je.
— Ne bouge pas. Tu as un pétale de cerisier sur la tête.
Kakeru l’enleva délicatement, comme s’il me caressait affectueusement les cheveux.
La personne que j’aimais venait de me passer la main sur la tête. Je ne pus m’empêcher d’afficher un grand sourire.
J’ai l’impression d’être un petit chat. Miaou.
— Tu ne t’arrêtes jamais de sourire, remarqua Kakeru.
— C’est parce que tu viens te promener avec moi tous les soirs. En tant que petit ami, tu as vingt sur vingt.
— Hein ? Oh… Euh… Hum…
Kakeru peinait à produire le moindre son intelligible. Entendre sa voix changer de cette manière me rendait heureuse. Une nouvelle brise marine nous effleura, tandis que les arbres bruissaient derrière moi.
Ce banc se trouvait à quelques pas seulement du sentier de promenade qui longeait mon immeuble.
Une promenade au bord de l’eau, à Tsukishima…
Je l’avais déjà parcourue lorsque je pouvais encore voir, mais cela ne signifiait pas que je me souvenais du paysage. Je décidai donc de demander à Kakeru de me le décrire. Chaque chose qu’il partageait avec moi agrandissait un peu plus mon monde.
— C’est la mer qu’il y a devant nous ?
Devant moi coulait la Sumida, qui finissait par rejoindre la mer. Un fleuve immense et majestueux.
Oui. Je pouvais parfaitement l’imaginer.
— Tu arrives à la voir ? demanda Kakeru en feignant la surprise.
— Comment le pourrais-je ?
Je laissai échapper un rire, et il répondit d’un ton embarrassé :
— Ce n’était pas si drôle que ça.
— Tu peux me raconter ce que tu vois, comme d’habitude ?
Kakeru entreprit de me décrire le paysage sans manifester la moindre contrariété.
L’eau était plus sombre que le ciel nocturne, et aucune étoile ne s’y reflétait. Seules les lumières des lampadaires et des immeubles scintillaient à sa surface, oscillant doucement d’un côté puis de l’autre.
La scène qu’il décrivait me rappela un bassin rempli de méduses dérivant lentement, que j’avais autrefois aperçu dans un aquarium.
— À quoi ressemble la surface de l’eau ?
— Elle ondule doucement.
— Des lumières qui ondulent doucement… Ça me fait un peu penser à des méduses.
— C’est exactement ce que je me disais.
Parfois, lorsque j’imaginais les lieux que Kakeru me décrivait, j’avais l’impression que nous nous trouvions dans un monde qui n’appartenait qu’à nous. Cette sensation était difficile à expliquer, mais elle me rendait vraiment heureuse. J’étais tellement heureuse de l’avoir rencontré.
— Prête à repartir ? demanda-t-il.
— Mmm… Encore un petit peu, répondis-je en le tirant par la main.
Kakeru resserra ses doigts autour des miens. J’eus l’impression que cette simple étreinte enveloppait mon corps tout entier.
— Quand je me serai un peu reposée, on pourra courir à nouveau ?
— Hein ? Tu veux vraiment réessayer ?
— Oui. Pourquoi pas ?
— D’accord. Mais après ça, on rentre.
Était-il vraiment possible de courir avec quelqu’un en gardant les yeux fermés ? Avec une autre personne que Kakeru, j’en aurais probablement été incapable.
S’il m’était possible de courir sans peur, c’était en grande partie grâce à lui.
— Dis, Kakeru…
— Oui ?
— Je peux toucher ton visage ?
— Hein ? Mon visage ?
Il poussa un petit cri de surprise.
Désolée de t’avoir pris au dépourvu. C’est juste que…
…j’ai envie de te toucher, ne serait-ce qu’un peu.
♪
— D’abord, j’aimerais prononcer quelques mots, déclara Yuuko.
— Allez, c’est vraiment nécessaire ? protesta Narumi. Laisse-nous boire.
Le restaurant animé était imprégné d’une forte odeur de sauce Worcestershire. On m’avait emmenée dans le restaurant de monja préféré de tout le monde.
— On va porter un toast, m’expliqua Kakeru en me tendant un grand verre.
Mon cœur battait rapidement. L’ambiance me donnait l’impression que quelque chose d’amusant était sur le point de se produire.
— Arrête de prendre cet air gêné, le taquina Yuuko.
— J’suis pas gêné, répondit Narumi en riant.
— Très bien, alors.
Après une courte pause, Yuuko inspira profondément afin que tout le monde puisse l’entendre.
— À Narumi et à l’offre d’embauche qu’il vient de décrocher !
— Santé !
Le tintement de nos verres résonna.
Je me joignis au chœur des Santé ! et tendis mon verre. Chacun vint cogner le sien contre le mien.
— Félicitations ! ajoutèrent Yuuko et Kakeru.
Je les imitai.
Nous nous contentions de faire tinter nos verres et de nous féliciter les uns les autres. Pourtant, je m’amusais énormément.
Félicitations !
Félicitations à tous les habitants de la Terre !
Voilà le genre d’humeur dans laquelle je me trouvais.
Le brouhaha du restaurant se poursuivait, ponctué de temps à autre par de tonitruants éclats de rire.
Je n’aurais jamais cru que boire avec des amis pouvait être aussi amusant !
Je ne parvenais pas à contenir mon excitation.
— À présent, pourrions-nous entendre quelques mots de l’homme à l’honneur ? Narumi, qui a triomphalement décroché une offre de l’entreprise qu’il visait en priorité ! lança Yuuko d’une voix grave.
— J’sais même pas ce que t’essayais d’imiter, répondit Narumi, légèrement embarrassé.
J’entendis une chaise reculer dans sa direction.
— Hum, hum… Aaah, aaah… Un, deux. Test micro.
Sa voix me parvenait d’au-dessus. Il devait s’être levé. Sa petite imitation d’un test de micro suffisait déjà à me faire rire.
— Y a eu des moments où j’ai failli abandonner, et des nuits où j’ai pleuré tout seul. Si j’me tiens devant vous aujourd’hui, c’est uniquement grâce à…
Mais alors que Narumi arrivait au passage le plus important, Kakeru l’interrompit.
— Euh… On pourra manger les monja quand, exactement ?
— Oh, ça va ! Laisse-moi finir ! gémit Narumi.
La situation était si drôle que je ris jusqu’à en avoir mal au ventre.
— Bon sang, Fuyutsuki… Tu rigoles beaucoup trop.
— D-désolée, désolée ! Ah-ha-ha !
Je ne pouvais pas voir Narumi, mais imaginer l’expression contrariée qu’il devait afficher me fit rire encore plus fort.
— Estime-toi heureux que Koharu te trouve aussi drôle, déclara Kakeru.
— Ne ris pas de lui, Koharu, me réprimanda Yuuko. Ça va lui monter à la tête.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Il suffit de presque rien pour que vous autres, les gens du Kansai, vous commenciez à vous prendre pour des humoristes.
— Hé, c’est quoi ce cliché ?!
— Tu serais plutôt celui qui fait l’idiot ou celui qui le recadre[1] ?
— Bonne question. J’crois que j’suis plutôt celui qui recadre.
— Tu vois ? Tu avais déjà préparé ta réponse.
— Quel piège sournois !
Dans mon esprit, Yuuko devait lui adresser un regard réprobateur, tandis que Narumi semblait pris au dépourvu. Ils formaient un duo parfait. Penser à l’excellente relation qu’ils avaient toujours entretenue me remplissait de joie.
Je tirai doucement sur la manche de Kakeru pour qu’il se penche vers moi.
— Ils s’entendent vraiment bien, tous les deux, lui murmurai-je.
Sa réponse me surprit toutefois.
— Oui, mais c’est un peu compliqué.
Hein ?
Je voulus lui demander ce qu’il voulait dire, mais je n’en eus pas l’occasion.
— Encore trois minutes, et vous pourrez les découper avec vos spatules ! annonça Narumi. J’ai l’impression qu’ma puissance monja a beaucoup progressé au fil des années.
— C’est quoi, la puissance monja ? demanda Kakeru.
— La capacité à révéler tout l’potentiel d’un monja. Ma puissance monja dépasse maintenant les quatre mille deux cents.
— Donne-nous au moins une échelle de référence.
— Toi, Sorano, t’es à deux.
— J’ai dit une échelle de référence !
À ce stade, j’avais tellement souri que mes joues commençaient à me faire mal.
Dès que quelqu’un disait une bêtise, il devenait le centre de la conversation. Et juste au moment où celle-ci semblait reprendre une direction normale, une autre personne se mettait à faire l’idiot. Nos échanges ne cessaient de partir dans toutes sortes de directions absurdes et amusantes.
— Maintenant que j’y pense, les gens du Kansai mangent vraiment du monja ? demandai-je à Narumi.
— Oh, Koharu… répondit la voix à côté de moi. J’suis tellement content que tu poses la question !
Pour une raison quelconque, Narumi semblait très fier de lui. J’attendis sa réponse avec impatience.
— Ma mère vient de Gunma. Du coup, j’suis métis : moitié Kansai, moitié Kantô !
— Narumi est incapable de s’asseoir devant une plaque chauffante sans raconter cette histoire, ajouta Kakeru d’un ton exaspéré. Fais semblant d’être impressionnée, Koharu.
— Quoi ? « Métis » parce que tu viens à la fois du Kantô et du Kansai ?!
Je ne pus m’empêcher de réagir avec enthousiasme à cette manière de penser pour le moins originale.
— Alors, tu préfères les okonomiyaki façon Kansai ou Hiroshima ?
— Euh… Aucune de ces deux réponses n’a quoi qu’ce soit à voir avec le Kantô. Les deux viennent de l’ouest du Japon.
Cette fois, c’était apparemment moi qui avais tué la conversation, car Narumi prit un ton abattu. Même sans le voir, je l’imaginai sous les traits d’un chiot triste.
— Ah ! Désolée.
— Franchement… soupira Yuuko. Ce n’est pas sa faute si ton anecdote est aussi ennuyeuse.
— Comment ça, ennuyeuse ?! Cette histoire a fait un carton pendant la phase finale de mes entretiens. J’ai fait mourir de rire les dirigeants.
— Ils avaient probablement inscrit une mise en garde dans leurs notes : Aime se vanter d’être métis Kansai-Kantô, mais ce n’est pas drôle. Ils ont dû éclater de rire parce qu’ils n’arrivaient pas à croire que tu avais réellement osé raconter ça.
— Hayase… T’es vraiment dure aujourd’hui. J’croyais que j’étais censé être au centre de l’attention.
— Excusez-moi ! Une autre bière, s’il vous plaît !
— T’as quand même pas fait semblant de pas m’entendre !
Ils recommencèrent aussitôt à se chamailler comme un vieux couple d’humoristes. Le simple fait d’être entourée de mes amis me remplissait de bonheur. Je pensai à la chance que j’avais de ne plus être à l’hôpital.
— Il a raison, Yuuko. Nous sommes venus pour féliciter Narumi. Tu es obligée de rire à ses histoires.
— Obligée ?! répéta Kakeru. Tu es aussi cruelle que Yuuko !
— Ah ! D-désolée !
— On ferait mieux de commencer à manger… déclara faiblement Narumi. Tiens, Koharu.
— Hmm ?
— J’ai mis du monja dans ton assiette. Elle est juste devant toi, avec tes baguettes.
— Merci.
Je levai le bras jusqu’à trouver le coin de la table, puis suivis sa surface du bout des doigts. Je tendis la main devant moi et localisai mes baguettes ainsi que mon assiette. Ensuite, je sondai délicatement le centre du plat pour repérer le monja, avant d’en prendre une grande bouchée.
— C’est la première fois que vous m’emmenez ici, mais c’est vraiment délicieux !
L’acidité de la sauce se mariait parfaitement avec la douceur du chou. Les petites crevettes sakura et les morceaux de calamar contenus dans la pâte étaient eux aussi délicieux. Certaines nouilles ramen croustillantes disposées sur le dessus avaient conservé leur croquant, tandis que d’autres s’étaient ramollies, créant un contraste agréable.
Cela n’avait rien à voir avec le monja que ma mère préparait à la maison. On sentait immédiatement qu’il venait d’un véritable restaurant.
J’étais stupéfaite.
Comment du monja pouvait-il être aussi bon ?!
— J’suis content que ça te plaise, Fuyutsuki !
— C’est incroyable !
Autrefois, je détestais manger à l’extérieur.
J’avais peur de me couvrir de nourriture et de me ridiculiser devant les autres. Mais depuis que j’avais rencontré Kakeru et tous les autres, je trouvais dommage de ne pas participer à ce genre de sorties.
Renoncer à des moments aussi amusants simplement parce que j’avais honte aurait été le véritable gâchis.
Je me concentrai donc sur mon entraînement spécial.
— Tu préférerais une cuillère plutôt que des baguettes ? me demanda discrètement Kakeru.
— Pourquoi ?
— Je me demandais si tu ne risquais pas davantage d’en renverser avec les baguettes.
— C’est plus facile avec les baguettes. Contrairement à une cuillère, elles me donnent l’impression de bien tenir la nourriture.
Je rapprochai mon assiette de ma bouche afin de ne rien faire tomber sur mes vêtements.
— Tu vois ? Ne t’inquiète pas pour moi. Par contre, tu pourrais me resservir ?
— Bien sûr.
— Tu manges aussi, Kakeru ?
— Oui, j’en mange plein.
Pour une raison quelconque, j’eus l’impression qu’il mentait.
Kakeru était assis juste à côté de moi, et cela faisait un moment que je n’avais pas senti ses mains bouger. Il devait être trop occupé à se préoccuper de moi, ce qui me fit légèrement culpabiliser. C’était justement dans ce genre de situation que je devais me montrer autonome. Si je parvenais à m’occuper de moi-même, Kakeru n’aurait pas besoin de me surveiller autant.
— Tu vas travailler pour une compagnie de ferries, c’est ça, Narumi ?
— Ouais. C’était mon premier choix, alors vous pouvez pas savoir à quel point j’suis soulagé. Merci d’avoir organisé cette petite fête pour moi.
— Ce n’est rien, répondit Kakeru. Pas besoin de te prosterner devant nous pour nous remercier…
— Q-quoi ? Il s’est prosterné ? demandai-je, surprise.
— Bien sûr que non ! Arrête d’essayer de piéger Fuyutsuki !
— Oh, Kakeru plaisantait ?!
Je gonflai les joues avec indignation, ce qui fit rire Kakeru.
— Enfin, j’vous suis quand même reconnaissant, reprit Narumi d’une voix enjouée. J’organiserai une fête quand vous aurez décroché un poste, Hayase et Sorano.
— Le jour où ça arrivera, je veux du yakiniku, répondit Yuuko.
— Moi, je choisirai des sushis, ajouta Kakeru.
— …Qu’est-ce qui va pas avec le monja ? demanda Narumi d’un ton abattu.
Oh non. Je vais encore éclater de rire.
— Alors, quand j’aurai trouvé un travail, allons manger des tempura ! proposai-je.
Même si je venais de dire cela, je ne me faisais aucune illusion : trouver un emploi ne serait pas facile pour moi. L’idée de devenir indépendante, de vivre seule et de gagner mon propre argent me plaisait, mais je savais que la réalité serait bien plus compliquée.
Il me faudrait trouver des personnes capables de faire preuve de compréhension, et surmonter de nombreux obstacles. Malgré mes inquiétudes, Narumi répliqua immédiatement :
— Sérieusement, c’est quoi votre problème avec le monja ?!
Mon cœur était si… chaleureux.
Le simple fait d’être incluse me rendait heureuse. Une sensation pareille ne pouvait pas être résumée par un simple merci.
— Puisqu’on parle de travail, ça avance comment pour toi, Sorano ? demanda Narumi.
— Comment ça ? répondit Kakeru.
— T’es en quatrième année, mais tu viens encore sur le campus tous les jours. J’pensais qu’il te manquait plein de crédits.
— J’ai presque tous ceux dont j’ai besoin. Je viens surtout pour tenir compagnie à Koharu.
— T’es beaucoup trop protecteur.
— C’est vrai ! Il est beaucoup trop protecteur ! renchéris-je.
C’était la vérité.
Kakeru se préoccupait tellement de moi qu’il finissait par se négliger. Cela m’inquiétait un peu.
— Vous trouvez… ?
— Et ta recherche d’emploi ? T’as pas l’air de faire beaucoup d’efforts.
— Eh bien… Je ne sais même pas dans quel genre d’entreprise j’ai envie de travailler. Et toi, Hayase ?
— J’ai postulé auprès de nombreuses start-up, répondit Yuuko. J’ai atteint la phase finale des entretiens dans plusieurs entreprises, mais je déciderai plus tard laquelle choisir.
— Impressionnant… Je n’en attendais pas moins de toi, Hayase, déclara Kakeru, visiblement admiratif.
Yuuko avait toujours été du genre à prendre les choses en main.
Alors que je m’apprêtais à reprocher à Kakeru d’avoir détourné la conversation, Yuuko reprit la parole.
— Qu’est-ce que tu feras quand Sorano trouvera un travail, Koharu ?
Je me figeai un instant. Je ne comprenais pas ce qu’elle essayait de sous-entendre. Kakeru resta lui aussi sans voix, apparemment tout aussi surpris que moi.
Le vacarme du restaurant sembla soudain s’intensifier.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda finalement Kakeru. Koharu est encore à l’université.
— Pourquoi tu ne veux pas simplement admettre que le mariage et la vie à deux pourraient être dans vos projets ? insista Yuuko. Pas vrai, Koharu ?
Oh.
Voilà ce qu’elle voulait dire.
Je compris enfin.
Le mariage. Vivre ensemble.
Ces mots, auxquels je n’avais encore jamais pensé, firent bondir mon cœur. J’étais déjà heureuse de pouvoir être avec Kakeru dans le présent. Mais si notre relation passait un jour à l’étape suivante, à quoi notre avenir pourrait-il ressembler ?
Ahhh… Yuuko a sûrement trop bu.
— Franchement, Yuuko… Tu es ivre ?
— Ouais, Hayase. Là, tu deviens vraiment pénible, ajouta Kakeru.
— Hein ? Je suis pénible, Kakeru ?
S’il parlait de moi, j’allais être anéantie.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je disais que Hayase devenait pénible à se mêler de tout. Pas toi, Koharu.
Ouf. J’étais soulagée.
Ou peut-être pas. Je me sentais maintenant désolée pour Yuuko. Le fait d’avoir été qualifiée de pénible semblait l’avoir bien plus affectée que prévu.
— Pénible… J’imagine que je ne suis qu’une fille pénible… murmura-t-elle avant de commander une autre bière.
— Q-qu’est-ce qui ne va pas, Yuuko ?
— On dirait qu’tu viens de te faire larguer, remarqua Narumi à voix basse.
À cet instant, Yuuko poussa une plainte désespérée.
— Les messages ne doivent pas être trop directs, mais il ne faut pas non plus en envoyer trop souvent… Comment est-ce qu’on est censé s’y prendre ?!
Yuuko se mit à sangloter.
Comme je ne pouvais pas voir, je ne comprenais pas vraiment ce qui se passait et tournai nerveusement la tête dans tous les sens.
— Tout va bien, me rassura Kakeru.
— Les relations amoureuses, c’est tellement compliqué… entendis-je Yuuko murmurer.
J’ignorais pourquoi, mais ses paroles me restèrent profondément en tête.
À partir de cet instant, notre soirée destinée à célébrer l’offre d’embauche de Narumi se transforma en soirée de consolation pour Yuuko.
[1] Référence au manzai, forme de comédie impliquant un duo « boke/tsukkomi » : l’un fait l’idiot, l’autre le recadre.
♪
À mesure que le mois de mai cédait sa place à juin, la brise du soir semblait devenir plus chaude.
Lorsque je posai le pied sur la pelouse de l’université, je sentis l’herbe sous mes chaussures. L’odeur de la végétation fraîche donnait véritablement l’impression que le début de l’été était arrivé.
Kakeru me tenait par le coude droit tout en me décrivant le coucher de soleil.
Le ciel crépusculaire était recouvert d’un bleu profond qui s’assombrissait progressivement. Le dégradé entre le bleu marine et le rouge cramoisi semblait magnifique.
Chaque fois que Kakeru me racontait ce qu’il voyait, mon monde s’agrandissait un peu plus. À cet instant, j’entendis la voix tonitruante de Yuuko droit devant moi, amplifiée par un micro.
— Il est maintenant temps de conclure le festival universitaire de cette année avec notre traditionnel feu d’artifice ! Les dernières pièces du spectacle ont été imaginées par des enfants, alors restez avec nous jusqu’à la fin !
Oui.
Ce jour-là avait lieu le festival de l’université.
L’événement des Feux d’artifice des enfants, que nous avions lancé trois ans plus tôt alors que nous étions en première année, était devenu l’une des traditions du festival.
Au total, quatre-vingt-dix feux étaient tirés depuis le Bassin de l’université : quatre-vingts pièces classiques et dix autres inspirées des dessins réalisés par les enfants. Avec la présentation de chacun de ces dessins, le spectacle durait environ quinze minutes et attirait toujours une foule considérable.
L’ambiance sur la pelouse était animée. J’entendais des pas et des rires, qui devaient provenir des stands de nourriture. Des odeurs de sauce et de viande grillée flottaient dans l’air.
Je n’aurais jamais imaginé que cet événement deviendrait aussi populaire. On avait vraiment l’impression d’assister à un véritable festival universitaire.
— Bon, on va voir Kotomugi ?
Kakeru me prit la main, et nous nous dirigeâmes ensemble vers le Bassin.
— Hé, Kotomugi ! l’entendis-je appeler.
Kotomugi, le président du club d’étude des feux d’artifice, avait redoublé une année avant d’obtenir son diplôme de fin de cursus. Il était donc toujours étudiant, bien qu’il soit plus âgé que nous.
D’après Kakeru, c’était grâce à Kotomugi que les Feux d’artifice des enfants étaient devenus une tradition annuelle. Cela témoignait de l’étendue de son réseau auprès des entreprises pyrotechniques.
À l’origine, le projet avait été créé pour donner vie dans le ciel aux dessins d’enfants hospitalisés. Trois ans plus tôt, Kakeru et les autres avaient tiré ces précieux feux d’artifice dans l’espoir de me remonter le moral.
— Hé, Sorano ! lança quelqu’un d’une voix nonchalante.
C’était Kotomugi.
— Le moment semble bien choisi pour commencer, déclara Kakeru.
— Compris. Alors, allons-y.
Kotomugi plaça ses mains autour de sa bouche et cria dans plusieurs directions :
— Feu !
Dans un souffle sourd, la première bombe s’éleva dans le ciel. Quelques secondes plus tard, une violente explosion retentit.
Des acclamations éclatèrent sur la pelouse, tandis que l’odeur de la poudre emplissait l’air.
Le feu d’artifice venait de commencer.
Boum, boum, boum !
Les explosions se succédaient les unes après les autres.
De quelle couleur sont-ils ? Quelle forme ont-ils ?
Rien que d’y penser me remplissait d’excitation.
— Koharu ?
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— C’est juste que… tu as vraiment l’air de t’amuser.
Quel genre d’expression affichais-je ? Je commençai à me sentir gênée.
— Vous avez tiré des feux d’artifice comme ceux-là chaque année, même lorsque j’étais à l’hôpital ?
— Oui. Nous avons aussi maintenu le programme de bénévolat et transmis nos responsabilités à la promotion suivante.
— Ça me rend vraiment heureuse.
— Vraiment ? Pourquoi ?
— Je suis simplement heureuse de savoir que, même pendant mon absence, l’université est restée aussi vivante et pleine d’énergie. Je suis tellement contente d’être revenue. Maintenant, j’ai hâte de découvrir chaque nouvelle journée.
Une explosion particulièrement forte résonna dans l’air, faisant trembler mon corps tout entier. Les acclamations de la foule s’intensifièrent, passant de simples Oh ! à de véritables Wouaaah !
— Kakeru…
S’il te plaît.
— …prends-moi la main.
— D’accord, répondit-il doucement.
Ses doigts chauds s’entrelacèrent aux miens, et la chaleur de son corps se répandit lentement dans ma paume.
Ce contact m’apaisa.
— Dis, Kakeru…
— Oui ?
— Tu peux me décrire les feux d’artifice ?
— Bien sûr.
Encore cette voix si douce.
— Un feu jaune vient d’exploser en formant un cercle parfait.
— Un chrysanthème brocart ? Oh, et j’ai entendu plusieurs détonations rapides… C’étaient des salves aériennes à tirs multiples ?
— Kotomugi a vraiment déteint sur toi aussi, hein ?
— Il parle tellement de feux d’artifice qu’on finit forcément par apprendre deux ou trois choses.
Nous rîmes ensemble. Mais le bruit des explosions s’interrompit soudainement. Une brise marine tiède nous parvint depuis le Bassin. La légère odeur de sel se mêlait au puissant parfum de la poudre.
— C’est déjà terminé ? demandai-je.
— Non. Les feux imaginés par les enfants vont commencer.
En tendant l’oreille, j’entendis la voix de Yuuko. Elle expliquait les souhaits que les enfants avaient exprimés à travers leurs dessins. Un instant plus tard, le léger sifflement d’un feu d’artifice s’élevant dans le ciel me parvint. Il explosa avec fracas, aussitôt suivi d’applaudissements. Il s’agissait d’un feu à motif, de ceux qui dessinaient une image dans le ciel nocturne.
Quelle forme avait celui-là ?
Peut-être un visage souriant ? Ou un cœur ?
Kakeru se pencha pour me parler à l’oreille. Son souffle chaud s’attarda contre ma peau.
— Ces enfants luttent depuis longtemps contre la maladie. Ce spectacle ne pourra peut-être pas effacer toutes leurs souffrances, mais j’espère qu’il fera naître une lumière dans leur cœur.
Ses paroles me touchèrent profondément.
Sans le premier spectacle de feux d’artifice, je ne serais probablement pas ici aujourd’hui. Je ne pourrais jamais assez remercier tous ceux qui avaient transformé cet événement rempli d’espoir en une tradition annuelle aussi précieuse.
— Et pour terminer, notre dernier feu d’artifice a été conçu par Kakeru Sorano, annonça Yuuko. Il l’a créé pour sa petite amie, qui s’est battue avec tant de courage contre la maladie.
— Ooooh ! s’exclama Kotomugi pour se moquer de Kakeru.
— Attends… C’est toi qui as fabriqué ce feu d’artifice ?
— J’ai chargé la bombe.
Il voulait probablement dire qu’il avait lui-même assemblé et rempli de poudre la bombe d’artifice.
Quoi ?! Il a vraiment fait ça ?!
— Ils t’ont laissé la fabriquer ?
— Oui. C’était vraiment difficile. J’ai dû porter une combinaison de travail, et j’avais mal aux bras à force de coller toutes les bandes de papier kraft.
— Je n’arrive pas à croire que tu aies fait tout ça pour moi.
— C’est pour célébrer ton retour à l’université.
Fouuush.
Le feu s’envola dans le ciel avant d’exploser avec fracas.
— À quoi ressemble-t-il ?
— Il est d’un rouge profond. On appelle cette couleur le Rouge cramoisi.
— Je suis certaine qu’il est magnifique.
— Les couleurs des feux d’artifice possèdent toutes sortes de significations.
— Vraiment ?
— Le rouge profond symbolise le fait de nouer un lien.
Tout en prononçant ces mots, Kakeru serra un peu plus fort ma main.
Il devait parler du lien qui nous unissait.
En tout cas, je l’espérais.
Comment pourrais-je lui rendre tout l’amour qu’il m’a donné ? Il a même fabriqué un feu d’artifice pour moi.
Il n’était pas exagéré de dire que Kakeru était la raison pour laquelle je m’accrochais encore à la vie.
Il m’avait offert un miracle.
Comment rendre une faveur pareille ?
Rien que d’y penser me faisait culpabiliser. Je n’étais qu’une personne ordinaire, incapable d’accomplir des miracles. Non seulement je ne pourrais jamais lui rendre toute sa gentillesse, mais je continuerais probablement à en profiter et à dépendre de lui.
— Argh…
Je ne trouvais aucune réponse.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Hein ?
— Je viens de t’entendre grogner.
Je prétendis que ce n’était rien, puis lui adressai un sourire.
Apparemment, ma maladie était presque impossible à guérir complètement.
D’après le médecin, il s’agissait du genre de maladie pour laquelle on cherchait surtout à prolonger la vie aussi longtemps que possible et à profiter au mieux du temps restant.
Mon temps était compté.
Je devais donc trouver un moyen de rendre à Kakeru tout ce qu’il m’avait offert pendant que je le pouvais encore.
Suffirait-il de continuer à lui dire merci ?
Ou de lui répéter encore et encore que je l’aimais ?
Non.
Je voulais faire davantage que simplement exprimer ma gratitude avec des mots.
C’est tellement difficile…
Et si ce miracle m’avait été accordé précisément pour que je puisse trouver un moyen de le lui rendre ?
Peut-être était-ce là la raison de mon existence.
— J’aimerais pouvoir rester ici pour toujours, murmura distraitement Kakeru.
Je venais de penser exactement la même chose.
J’étais si heureuse.
La chaleur envahit mes joues, et je baissai la tête, gênée à l’idée qu’il puisse remarquer que je rougissais.
Incapable de prononcer le moindre mot, je me contentai de serrer doucement sa main.