LOVE UNSEEN T1 – CHAPITRE 2

La terrasse

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Traduction : Raitei
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De nos jours, cela ne se faisait plus beaucoup, mais les chambres de notre résidence universitaire étaient partagées. C’était sans doute un vestige de la longue histoire de l’établissement. Évidemment, l’idée de devoir partager ma chambre ne m’avait pas enchanté. Elle présentait toutefois un avantage impossible à ignorer : le loyer était dérisoire. Je ne payais que dix mille yens[1] par mois, un prix ridiculement bas pour Tokyo. Impossible de résister à une affaire pareille.

L’attribution des colocataires relevait de la loterie. Une fois réunis durant leur première année, les deux étudiants restaient ensemble jusqu’à ce que l’un d’eux déménage. Apparemment, beaucoup partageaient la même chambre pendant leurs quatre années d’études. Narumi pouvait se montrer envahissant, mais je savais que c’était un type bien. Il me réveillait lorsqu’il voyait que je risquais de dormir trop longtemps, et je commençais à apprécier sa présence.

— T’as pas cours à la première heure, Sorano ? T’es encore resté d’bout tard hier soir, hein ?

À peine réveillé, je le vis me tendre une soupe miso instantanée.

Encore dans le brouillard, je la pris et en bus une gorgée, avant de pousser un soupir de soulagement.

— Attends… T’es ma mère ou quoi ?

Ces derniers temps, j’avais l’impression que l’humour du Kansai de Narumi commençait à déteindre sur moi.

[1] Environ 55€.

 

 

Le premier cours du lundi matin était toujours difficile, mais passer l’intégralité du week-end à dormir rendait le lundi encore plus pénible.

La soirée d’intégration du vendredi m’avait épuisé mentalement, si bien que j’étais resté au lit tout le samedi et tout le dimanche. Devoir assister à un cours à huit heures cinquante dans cet état de torpeur relevait pratiquement de la torture.

Cette pensée à l’esprit, je bâillai et inspirai l’air frais de cette fin avril.

Je quittai la résidence, puis traversai la route par un petit passage piéton. Mon université se trouvait juste en face de notre bâtiment, à seulement une minute à pied.

Un épais bosquet bordait l’entrée de l’établissement, près de la grille arrière. Il faisait frais sous les arbres, et l’air était imprégné d’une odeur de terre et du chant des oiseaux. Cette atmosphère revigorante me remonta le moral, et j’allongeai le pas en direction du grand amphithéâtre.

La vaste salle, capable d’accueillir une centaine de personnes, bourdonnait de conversations. De petits escaliers se trouvaient de chaque côté de l’entrée. J’en gravis un, puis me tournai vers l’avant de l’amphithéâtre, où se trouvait le tableau. Toutes les rangées de sièges descendaient en pente dans sa direction.

Je ne saluai personne, et personne ne me salua.

En tentant de me soustraire aux regards, je me dirigeai vers ma place habituelle. Les sièges n’étaient pas attribués, mais après un mois de cours, chacun avait plus ou moins adopté son emplacement favori.

Aujourd’hui, cependant, quelqu’un avait pris le mien.

Je cherchai donc une autre place à contrecœur et finis par trouver un siège libre tout au fond. Lorsque j’y arrivai, je remarquai Fuyutsuki assise à l’autre extrémité de la longue table. Cela me surprit, mais, bien entendu, je ne la saluai pas. Je sortis mon téléphone et découvris que j’avais reçu un message sur LINE.

Il venait de Hayase.

Je le lus depuis la page d’accueil de l’application afin qu’il ne soit pas marqué comme lu.

[Yuuko : Occupe-toi bien de Koharu pour moi !]

Elle était incroyable.

À ce stade, je ne pouvais qu’applaudir son culot.

Hayase et Fuyutsuki ne s’étaient rencontrées qu’à la cérémonie d’entrée. Elles ne se connaissaient donc même pas depuis un mois.

J’avais du mal à croire que Hayase soit prête à s’immiscer à ce point dans la vie des autres pour aider une personne qu’elle ne connaissait que depuis quelques semaines. Possédait-elle simplement un sens de la justice particulièrement développé ?

Lorsque je regardai Fuyutsuki, je remarquai qu’elle promenait doucement ses doigts sur un livre. L’ouvrage était entièrement blanc : la couverture, les pages, absolument tout. Aucun caractère noir ne semblait y avoir été imprimé.

Un marque-page en plastique jaune était glissé entre les pages. Chaque fois qu’elle en tournait une, elle retirait le marque-page, puis recommençait à parcourir les feuilles vierges du bout des doigts. En observant plus attentivement, je distinguai de petits reliefs à leur surface.

Cela devait être du braille.

Les rayons du soleil matinal qui pénétraient dans la salle enveloppaient Fuyutsuki d’une douce lumière. Tandis que je l’observais, l’agitation de l’amphithéâtre s’estompa peu à peu autour de moi.

Qu’est-ce qu’elle lit ? Quel genre de livre c’est ?

J’étais curieux, mais je n’eus pas le courage de lui poser la question. Il ne me restait qu’à tenter d’apercevoir discrètement le titre. Malheureusement, celui-ci était lui aussi écrit en braille.

Je n’avais aucun moyen de le déchiffrer.

Tant pis.

Je décidai de faire comme si je ne l’avais pas remarquée. Il se révéla toutefois impossible de m’en tenir longtemps à cette décision. Fuyutsuki tenta de glisser son marque-page derrière la page qu’elle était en train de lire, mais celui-ci heurta le bord du livre et glissa dans ma direction.

Elle ne sembla pas s’en rendre compte. Je le ramassai et la regardai comme pour lui demander s’il lui appartenait. Évidemment, elle n’avait aucun moyen de le savoir.

J’essayai alors de faire glisser le marque-page vers elle, mais elle ne remarqua toujours pas sa présence. Je réfléchis un instant à ce que je devais faire. Je compris néanmoins rapidement que je ne disposais d’aucune autre solution et rassemblai mon courage.

— Bonjour.

Ces quelques mots m’avaient demandé beaucoup d’efforts, mais elle ne répondit pas. Fuyutsuki continua de lire son livre en silence.

— Bonjour, répétai-je.

— Hmm ?

Elle avait répondu d’une voix aiguë, visiblement surprise.

Je me sentis moi aussi un peu décontenancé, mais je commençai peu à peu à comprendre le problème.

Ah oui. Elle ne peut pas savoir dans quelle direction je regarde, ni si je m’adresse à elle.

— Bonjour, Fuyutsuki.

Cette fois, je prononçai clairement son nom. Elle se tourna, le regard vaguement orienté dans ma direction.

— Sorano ?

Elle semblait davantage tendre l’oreille vers moi que tourner réellement son visage.

— Pourquoi tu as l’air de poser une question ?

— Désolée. Je ne peux pas en être certaine si tu ne dis pas ton nom.

Ah oui.

Puisqu’elle ne pouvait pas voir, il devait lui être difficile d’identifier les gens uniquement grâce à leur voix.

— Cette fois, j’ai réussi à te reconnaître grâce à ta tonalité, expliqua-t-elle.

— Ma tonalité ?

— Oui. Ta voix est un peu plus aiguë.

— Vraiment ?

— Oui. La plupart des gens sont plus proches d’un do, mais toi, tu ressembles davantage à un mi.

— Tu dois avoir l’oreille absolue, alors.

— Je joue du piano depuis que je suis petite.

Elle imita le geste d’une pianiste, et sa réaction joyeuse me soulagea. En observant ses doigts, je remarquai qu’ils étaient longs et fins.

Elle était vraiment belle.

Je ne savais pas pourquoi cela me surprenait autant, mais, pour une raison quelconque, c’était le cas. Je lui demandai si le marque-page lui appartenait. Une expression perplexe apparut sur son visage.

Évidemment. Elle ne peut pas le voir.

Je ramassai le marque-page, puis le mis délicatement en contact avec le bout de ses doigts. Elle sembla comprendre ce qui s’était passé.

— Tu l’as ramassé pour moi ? Tu es vraiment gentil, Sorano.

Elle m’adressa un sourire.

Ce sourire inattendu fit accélérer mon cœur. Je ne voulais toutefois pas m’attarder sur cette sensation, alors je détournai les yeux.

Peu après, le professeur arriva et le cours commença.

Ma filière dépendait du département des sciences humaines, mais, pour une raison incompréhensible, nous devions suivre un cours consacré à l’architecture et au fonctionnement des ordinateurs. J’avais fui vers les matières littéraires parce que même le système décimal m’échappait parfois. Le système binaire dépassait donc largement mes capacités.

Des bits qui devenaient des octets, des adresses enregistrées dans un espace mémoire… Tout cela n’avait aucun sens pour moi.

À l’université, les professeurs avaient généralement tendance à laisser les étudiants se débrouiller seuls. Le principe était que, pour comprendre quelque chose, il fallait effectuer soi-même les recherches nécessaires. Je comprenais la volonté de nous rendre autonomes, mais là, cela frisait le sadisme.

Le cours de quatre-vingt-dix minutes s’éternisa.

Je regardai mon téléphone.

Seulement quarante minutes s’étaient écoulées.

Au lycée, il ne nous en aurait plus resté que dix.

Incapable de me concentrer davantage, je tournai le regard vers la fenêtre. La vue du ciel bleu et dégagé qui s’étendait à perte de vue me remonta quelque peu le moral.

Lorsque je baissai de nouveau les yeux, j’aperçus Fuyutsuki, le visage sérieux, tournée droit devant elle. Une paire d’écouteurs était reliée à un petit appareil muni d’un clavier. Elle avait placé un écouteur dans une oreille, tandis que l’autre restait libre afin qu’elle puisse suivre le cours.

Je recherchai l’appareil sur mon téléphone.

Il s’agissait apparemment d’un bloc-notes braille. Comme son nom l’indiquait, cet appareil permettait de prendre des notes en braille, de la même manière qu’on les aurait écrites sur du papier.

Lorsque les interminables quatre-vingt-dix minutes s’achevèrent enfin, le professeur quitta la salle et les conversations bruyantes reprirent aussitôt. Mon prochain cours n’avait lieu qu’au troisième créneau. Entre la deuxième heure et la pause déjeuner, je disposais donc de près de trois heures de libre. Chaque semaine, je profitais de ce temps pour retourner à la résidence et dormir.

J’avais prévu de faire la même chose aujourd’hui et me levai donc.

Je jetai un regard vers Fuyutsuki, qui rangeait les affaires disposées sur sa table. Elle les plaçait une par une dans son sac, vérifiant méticuleusement que chacune se trouvait bien à l’intérieur. Le moindre de ses gestes prenait du temps.

Pour elle, il était probablement impossible de tout jeter au hasard dans son sac.

Elle a vraiment l’air de galérer.

Je ne pus m’empêcher de le penser. Et je me détestai pour cela. Je me détestais de remarquer ce genre de choses et de me sentir affecté par elles.

…Je ferais mieux de rentrer.

Mais au moment où je lui tournai le dos, un bruit sec retentit.

Je regardai derrière moi.

Fuyutsuki avait renversé sa canne blanche, qui était appuyée contre une chaise. Celle-ci dévala les marches et s’immobilisa au bas du premier escalier. Fuyutsuki s’accroupit et tâtonna sur le sol, cherchant lentement sa canne. Mais elle ne risquait pas de la trouver.

C’était évident. Si l’on me demandait de fermer les yeux et de chercher un objet, j’en serais moi aussi incapable. Je regardai autour de moi, mais Fuyutsuki et moi étions les seuls à être encore dans l’amphithéâtre.

Cette situation est vraiment pénible.

Je détestais toujours avoir un instant d’hésitation dans ce genre de moments. J’attendais que quelqu’un d’autre intervienne, et cela me donnait l’impression d’être une ordure.

D’un autre côté, j’étais soulagé que personne ne soit présent. Dans ce type de situation, je me préoccupais toujours du regard des autres, ce qui me dégoûtait encore davantage.

Si Hayase ou Narumi avaient été là, ils seraient allés ramasser la canne sans même réfléchir.

Je les imaginais parfaitement le faire.

— Fuyutsuki, attends. Je vais te la ramasser.

— Merci beaucoup.

— Je l’ai.

— Vraiment, merci.

Je n’avais fait que ramasser un objet qu’elle avait laissé tomber. Avait-elle vraiment besoin de se montrer aussi reconnaissante ?

— Ce n’est rien, lui assurai-je.

— J’aurais dû y accrocher une clochette.

— Une fois tombée par terre, elle n’aurait de toute façon plus fait de bruit.

— Ah… C’est vrai. Ahahaha !

Lorsqu’elle riait de cette manière, Fuyutsuki ressemblait à n’importe quelle autre fille. Pourtant, lorsque je la vis recommencer à marcher avec sa canne blanche, je ne pus m’empêcher de penser à sa cécité.

— Tu as cours à la deuxième heure ? me demanda-t-elle.

— Non, j’ai rien.

— Tu as quelque chose de prévu ?

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent, et j’attendis que Fuyutsuki entre. Une fois à l’intérieur avec elle, j’appuyai sur le bouton.

J’avais prévu de rentrer dormir, mais je ne parvenais pas à le lui avouer. J’avais l’impression d’avoir laissé passer l’occasion de partir. À ce stade, je ne pouvais plus simplement déclarer que je rentrais chez moi.

— Ça te dirait qu’on passe un peu de temps ensemble ? me proposa Fuyutsuki. Yuuko vient de me prévenir qu’elle était occupée.

— Elle t’a appelée ?

— Non. Elle m’a envoyé un message sur LINE.

— Ah, tu peux utiliser LINE ?

Ma surprise fit rire Fuyutsuki.

Elle m’annonça qu’elle me donnerait son identifiant plus tard, puis nous nous rendîmes ensemble à la maison des étudiants. Une terrasse y avait été aménagée, avec une rangée de distributeurs automatiques et une clôture métallique, probablement installée pour préserver un peu d’intimité ou procurer de l’ombre.

La clôture filtrait les rayons du soleil, créant un espace agréable baigné d’une lumière douce.

— Tu veux boire quelque chose ? demandai-je en m’arrêtant devant un distributeur.

Il s’agissait d’un modèle qui déposait un gobelet en carton avant de le remplir avec la boisson sélectionnée.

— Je peux l’acheter moi-même, répondit Fuyutsuki.

Elle identifia les pièces à insérer dans la machine uniquement grâce au toucher, puis appuya sur les boutons correspondant à un thé au lait très sucré, comme si elle avait effectué ce geste des milliers de fois.

— Comment t’as fait ?

— Héhé. Tu es curieux ?

— Enfin… Tu ne peux pas voir.

— C’est mon distributeur.

— …Attends, ta famille est dans le commerce des distributeurs automatiques ?

Sa famille avait-elle bâti un empire dans ce secteur avant d’utiliser ses bénéfices pour lui acheter cet appartement de luxe ?

Fuyutsuki se figea un instant, puis éclata de rire.

— Non, bien sûr que non !

— Mais tu viens de dire que ce distributeur t’appartenait, poursuivis-je poliment. Alors comme ça, tu sais blaguer.

— Attends… Tu pensais que j’étais une rabat-joie incapable de plaisanter ?

Quelque chose sembla la faire partir dans un fou rire, car Fuyutsuki ne parvenait plus à s’arrêter.

— Une rabat-joie… Ahahah ! Hahaha !

Elle essuya délicatement une larme du bout du doigt. Chacun de ses gestes possédait une certaine élégance.

— Quand je dis que c’est mon distributeur, je veux dire que c’est celui que j’utilise régulièrement. Pour les gens comme moi, utiliser un distributeur qu’on ne connaît pas revient à jouer à la roulette russe. Tu veux un thé au lait, et tu te retrouves avec une soupe sucrée aux haricots rouges !

— Ça a l’air plutôt amusant.

Je m’excusai aussitôt.

— Désolé. Je ne voulais pas dire ça comme ça.

— Tu n’as pas besoin de t’excuser, répondit Fuyutsuki. Cela peut parfois être amusant, mais si j’utilise une machine différente à chaque fois, je ne pourrai jamais obtenir la boisson que je veux. Alors je choisis un distributeur que j’utilise régulièrement. C’est pour ça que je l’appelle…

Ton distributeur, la coupai-je.

— Exactement.

Fuyutsuki afficha un grand sourire.

— Yuuko m’a expliqué à quoi servaient tous les boutons l’autre jour. C’est comme ça que je l’ai maîtrisé.

— Tu as mémorisé tous les boutons ?

— Désolée, non. Seulement ceux du sucre et du thé au lait.

— Pourquoi exagérer, alors ?

— C’était une façon de parler.

Chaque fois que je lui parlais, elle tournait la tête dans ma direction. Nos conversations semblaient incroyablement naturelles, au point que j’en oubliais presque qu’elle ne pouvait pas voir.

Même lorsque nous nous trouvions face à face, cependant, nos regards ne se croisaient jamais. Cela me rappelait que Fuyutsuki était réellement aveugle.

— Maintenant que j’y pense, comment tu utilises LINE ? demandai-je.

Fuyutsuki posa délicatement son gobelet de thé au lait sur la table, puis sortit son téléphone pour me montrer.

Apparemment, la plupart des smartphones possédaient une fonction de lecture d’écran. Une fois activée, celle-ci lisait à voix haute tout texte sur lequel l’utilisateur posait le doigt. Pour sélectionner un élément, il fallait ensuite appuyer deux fois.

Fuyutsuki m’expliqua son fonctionnement avec enthousiasme.

— C’est difficile d’utiliser un téléphone de cette manière. Les commandes changent selon qu’on utilise deux ou trois doigts.

— Ah ouais… Ça a l’air compliqué.

— Il existe aussi des commandes où il faut faire glisser quatre doigts sur l’écran ou appuyer trois fois. Cela demande beaucoup d’entraînement. C’était difficile au début, mais on peut vraiment apprendre n’importe quoi lorsqu’on n’a pas d’autre choix.

Fuyutsuki parlait de ses difficultés avec animation, comme si elle ne les considérait même pas comme telles.

— Et pour écrire des messages sur LINE, tu fais comment ?

— J’utilise la dictée vocale. Elle fait parfois des erreurs, alors sois indulgent.

Elle m’adressa un sourire radieux, comme si sa joie ne connaissait aucune limite.

— Narumi m’a aussi demandé mon identifiant LINE l’autre jour, ajouta-t-elle.

Effectivement, je distinguai sa photo de profil sur l’écran de son téléphone.

Puis, toujours souriante, Fuyutsuki prononça une phrase qui me glaça.

— Tu vas avoir du mal à le croire, mais nous, les handicapés visuels, faisons les mêmes choses que tout le monde.

Je ne savais pas comment réagir au fait qu’elle se décrive aussi ouvertement comme handicapée. Elle aurait pu employer quantité d’autres expressions, comme malvoyante ou déficiente visuelle, mais elle avait choisi ce mot-là.

Et elle l’avait prononcé sans la moindre hésitation.

Comme si cela n’avait aucune importance.

Je ne pouvais pas m’imaginer annoncer avec autant de légèreté que j’avais grandi dans une famille monoparentale. Après tout, cette réalité projetait encore une ombre sur mon cœur.

Qu’avait donc dû traverser Fuyutsuki pour parvenir à ce stade ?

En essayant de l’imaginer, je commençai à me demander s’il n’était pas impoli de lui poser sans cesse des questions comme « Comment tu fais ça ? » ou « Est-ce que tu peux faire ça ? » Je ne savais plus quoi en penser. Qu’avais-je le droit de lui demander ? Quelles questions risquaient de lui faire du mal ?

Comment devais-je me comporter avec elle ? Comme avec n’importe qui d’autre ? Mais qu’est-ce que cela signifiait, au juste ?

Je sentais une paroi transparente se dresser entre nous. Une barrière invisible que j’avais moi-même créée. Je connaissais pourtant la réponse à toutes mes interrogations. Je devais simplement l’écouter sincèrement et lui parler sincèrement.

Je le comprenais. Du moins, je pensais l’avoir compris.

— Donne-moi aussi le tien, Sorano, déclara soudain Fuyutsuki.

Pendant un instant, je ne compris pas ce qu’elle me demandait.

Un QR code était affiché sur son téléphone. Elle voulait que nous échangions nos coordonnées. Mon cerveau tenta lentement de suivre, mais les seuls sons qui sortirent de ma bouche furent :

— Oh… Euh… Hum…

— Tu peux le scanner, Sorano ? poursuivit-elle tranquillement.

Je scannai le code.

La photo de profil de Fuyutsuki apparut sur mon écran, accompagnée du prénom Koharu.

Elle représentait une fleur que je n’avais encore jamais vue.

 

Cela se produisit après le premier cours du lundi suivant.

Fuyutsuki avait de nouveau fait tomber sa canne blanche. J’espérai que quelqu’un d’autre le remarquerait, mais personne ne le fit, et je trouvais assez mal de la laisser par terre.

— Ça va ? demandai-je en m’approchant.

— Merci de m’aider encore une fois.

Elle m’adressa un sourire étonnamment timide pour quelqu’un qui ne faisait que me remercier.

Après l’avoir rejointe, nous finîmes par faire exactement la même chose que la semaine précédente : passer le temps sur la terrasse de la maison des étudiants

Fuyutsuki buvait son thé au lait très sucré, une minuscule gorgée après l’autre. Nous commençâmes à bavarder, mais nous semblâmes tous les deux comprendre qu’il n’était pas nécessaire de forcer la conversation. Celle-ci s’éteignit donc naturellement.

Le silence ne me dérangeait pas. À en juger par l’expression de Fuyutsuki, elle ne semblait pas non plus le trouver gênant. Nous nous détendîmes donc tous les deux, l’esprit dans le vague.

Une brise légère soufflait, et j’entendais les arbres alentour bruire doucement. La chaleur agréable du soleil me fit bâiller, mais je retins mon bâillement afin de ne pas faire de bruit.

C’est alors qu’une voix lança :

— Hé !

Hayase avançait vers nous en agitant la main.

— Oh, c’est Yuuko, remarqua Fuyutsuki en se tournant dans la direction de la voix.

— Tu l’as reconnue rien qu’en l’entendant ?

J’étais impressionné. Je doutais d’en être capable si je fermais les yeux.

— Yuuko a une voix mignonne, alors elle est facile à reconnaître.

— Je vois.

J’avais entendu dire que lorsqu’une personne perdait la vue, ses autres sens devenaient plus développés.

Je me demandais si c’était vrai. Je voulais poser la question à Fuyutsuki, mais je ne souhaitais pas lui faire subir un interrogatoire. La question me paraissait également un peu déplacée.

Dès qu’elle nous rejoignit, Hayase laissa retomber ses épaules avec découragement.

— Mon cours de deuxième heure a été annulé parce que le professeur n’a pas pu venir. Vous parliez de quoi, tous les deux ?

J’allais répondre que nous ne parlions de rien de particulier, mais Fuyutsuki me devança.

— On disait que ta voix était facile à reconnaître, même de loin.

— Hein ? Vraiment ?

Hayase s’assit entre nous. Elle me tourna le dos pour faire face à Fuyutsuki.

— Alors, est-ce que perdre la vue améliore vraiment l’ouïe ?

C’était exactement la question que j’avais tant hésité à poser. Pourtant, Hayase l’avait formulée comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle du monde.

Je ne pus m’empêcher d’admirer son audace.

— Oh, non. Je ne pense pas, répondit Fuyutsuki.

— J’ai entendu dire que certaines personnes étaient capables d’utiliser les échos pour repérer l’emplacement des objets, en distinguant les différents sons…

— Moi, j’en suis totalement incapable.

Fuyutsuki sourit et agita une main devant son visage.

— Enfin, je joue du piano depuis longtemps, alors j’imagine que je distingue assez bien certains sons.

— Ah oui, c’est vrai que tu joues du piano, Koharu. Dans ce cas, j’aimerais te demander quelque chose…

Hayase et Fuyutsuki continuèrent à discuter gaiement tandis que je levais les yeux vers le ciel. En regardant les nuages défiler lentement, je me mis à imaginer combien il serait agréable de m’allonger sur l’un d’eux.

Autrement dit, la douce chaleur du soleil me donnait terriblement envie de dormir.

J’observai Hayase et Fuyutsuki du coin de l’œil. Elles semblaient absorbées par leur conversation, et une idée lumineuse me traversa soudain l’esprit.

C’était peut-être l’occasion de rentrer…

— Bon, je crois que je vais retourner à la résidence, déclarai-je en tentant de m’éclipser naturellement.

Je mourais d’envie de rentrer pour ne rien faire.

Ma tentative fut cependant immédiatement réduite à néant.

— Oh, tu peux nous montrer où se trouve le pavillon commémoratif en y allant ? demanda Hayase.

Je n’avais aucune idée de ce dont elle parlait.

— Vous montrer quoi ?

— On vient justement d’en parler, répondit Hayase en arquant les sourcils. Pour le concert de jazz du festival universitaire, on doit utiliser le piano du pavillon commémoratif. Il se trouve dans l’enceinte de ta résidence. Comme je fais partie du comité du festival, je dois vérifier qu’il fonctionne correctement. Koharu a proposé de nous aider en s’assurant qu’il ne produisait aucun son bizarre.

Je ne savais même pas que Hayase faisait partie du comité du festival.

— …Et pourquoi est-ce que tu veux que ce soit moi qui vous y emmène ? demandai-je franchement.

Hayase parut surprise.

— Tu retournes à la résidence de toute façon, non ?

Depuis quand « Je retourne à la résidence » signifiait-il « Je vais vous y conduire » ?

— Il y a des panneaux Interdit aux personnes extérieures autour de la résidence, alors seules les personnes accompagnées d’un résident ont vraiment le droit d’entrer, non ? Allez, s’il te plaît !

J’estimai qu’un refus risquait d’attirer inutilement l’attention sur moi et finis donc par accepter à contrecœur.

— Oui, c’est sur mon chemin, de toute façon.

Je ferais une sieste une fois rentré. Il me resterait encore largement le temps de dormir pendant deux bonnes heures. L’esprit déjà tourné vers mon lit, je franchis la grille arrière avec les deux filles et me dirigeai vers la résidence.

À ce moment-là, cependant, Hayase reçut un appel. À en juger par sa réaction, il provenait probablement d’un étudiant plus âgé.

Durant la brève conversation, ses réponses se limitèrent à « Oui » et « Bien sûr ». Lorsqu’elle raccrocha, elle nous annonça qu’elle devait retourner sur le campus.

— Désolée. Je dois assister à une réunion du comité du festival.

Juste avant de partir, Hayase prit Fuyutsuki par la main.

— Tu peux vérifier le piano pour moi, Koharu ?

Puis elle se tourna vers moi et m’adressa un signe de la main particulièrement joyeux.

— Occupe-toi bien d’elle, Sorano !

Au fond de moi, j’avais envie de protester. Néanmoins, rejeter maintenant la demande de Hayase me ferait passer pour un incapable sur le plan social.

Je retins donc un soupir, puis Fuyutsuki et moi nous mîmes en route vers notre destination. Je lui indiquai le chemin jusqu’au pavillon commémoratif où se trouvait le piano.

— Il y a une marche ici.

— On va tourner à droite.

— Il y a un escalier devant nous.

Fuyutsuki utilisait sa canne blanche pour repérer les obstacles pendant qu’elle marchait. Devais-je lui proposer mon bras pendant que nous avancions ensemble ? Cela paraissait plus sûr, mais j’hésitais à la toucher.

Nous trouvâmes le piano dans une grande pièce étrangement silencieuse du pavillon commémoratif. La lumière du soleil illuminait les particules de poussière suspendues dans l’air, donnant l’impression que toute la salle scintillait.

Un imposant piano à queue reposait seul dans un coin. Sa surface noire et brillante était recouverte d’une fine couche de poussière.

Je conduisis Fuyutsuki jusqu’au clavier. Elle passa ses doigts sur les touches.

— Waouh !

Son exclamation était pleine d’un émerveillement enfantin.

— Tu as besoin d’aide pour t’asseoir ? demandai-je.

— Merci, mais ça ira.

Elle s’installa sur le tabouret. Je restai juste à côté d’elle tandis qu’elle appuyait sur une touche avec son index.

— Je sais que c’est un peu tard pour poser la question, mais comment tu peux jouer du piano alors que tu es aveugle ?

— Je peux seulement jouer les morceaux que j’avais mémorisés à l’époque où je voyais encore.

— Ah. C’est vrai qu’il existe des pianistes aveugles.

— Ces gens-là évoluent à un tout autre niveau. Je serais incapable d’apprendre une nouvelle partition sans pouvoir la voir.

Fuyutsuki laissa échapper un petit rire.

— J’ai conservé beaucoup de souvenirs et d’habitudes de l’époque où je voyais encore. Quand je joue, je continue de regarder l’endroit où devrait se trouver la partition. Je tourne également la tête vers les gens lorsqu’ils me parlent. Quand il y a des feux d’artifice, je ne peux pas m’empêcher de lever les yeux, alors certaines personnes pensent parfois que je suis capable de voir. Je parviens encore à me représenter l’apparence des choses. Je suis donc reconnaissante d’avoir pu voir pendant une partie de ma vie.

Le fait que Fuyutsuki puisse se dire reconnaissante d’avoir autrefois possédé la vue, alors même qu’elle l’avait perdue, me laissa sans voix.

Aurait-il été approprié de lui répondre que c’était une bonne chose ? Ou penserait-elle que je partais injustement du principe que la plupart des gens seraient incapables de se montrer aussi positifs ?

Je restai figé, ne sachant pas quoi dire.

Un son aigu et limpide me ramena soudain à moi.

— Oh, c’est un piano à queue, remarqua Fuyutsuki.

— Tu peux le reconnaître ?

— La sensation est complètement différente. Les touches remontent beaucoup plus rapidement.

— Waouh.

— Savoir que tu m’écoutes me rend nerveuse.

Fuyutsuki joua quelques accords afin de tester le piano. Ses gestes semblaient parfaitement naturels.

Elle rectifia ensuite sa posture et la position du tabouret.

— Voilà. Je peux commencer ?

— Bien sûr.

Fuyutsuki posa ses longs doigts sur les touches et inspira profondément. Lorsqu’elle expira, elle exerça lentement une pression. Une mélodie délicate commença à emplir la pièce silencieuse.

Les doigts de Fuyutsuki caressaient les touches, produisant un son riche et profond. Son talent me stupéfia.

Le morceau qu’elle interprétait me faisait penser à l’océan.

J’avais l’impression que de petites vagues venaient lécher mes pieds, que l’eau remontait jusqu’à mes chevilles tandis qu’un vaste ciel bleu s’étendait au-dessus de moi. Au loin, la surface de la mer étincelait, et des oiseaux marins tournoyaient dans les airs.

Ces images traversaient mon esprit tandis que je contemplais distraitement l’horizon. Puis des vagues aux crêtes blanches déferlaient soudain sur le rivage, leur écume brillant autour de mes pieds.

Du moins, voilà ce que m’inspirait la sérénité de son interprétation.

— Alors, qu’est-ce que tu en as pensé ? me demanda Fuyutsuki lorsqu’elle eut terminé.

Qu’étais-je censé répondre à cela ?

— Hum. J’aime vraiment beaucoup Bach, déclarai-je au hasard.

Fuyutsuki éclata de rire, la bouche grande ouverte.

— Désolée, mais ce n’était pas Bach.

— Mozart ?

— Ouh là… Tu es très, très loin.

— Alors c’est forcément Chopin !

Fuyutsuki rit de nouveau.

— Tu me fais vraiment rire, Sorano. Ce morceau s’appelle Arabesque des vagues. Il a été composé par Akira Miyoshi.

— Comment voulais-tu que je sache ça ?

La plupart des gens n’ayant jamais étudié la musique classique ne connaissaient que les compositeurs dont les portraits étaient affichés dans les salles de musique des écoles : Beethoven, Bach, Mozart, Chopin et quelques autres.

— C’est un morceau souvent choisi pour les concours de piano. Je l’ai moi aussi joué quand j’étais en dernière année de primaire, et je l’adore depuis. J’aime cependant l’interpréter dans un tempo un peu plus lent que celui indiqué sur la partition.

— Franchement, tu es vraiment très douée.

Je félicitai Fuyutsuki, surpris qu’une enfant d’école primaire ait pu jouer un morceau pareil. Elle me remercia et m’adressa un sourire satisfait.

Puis elle me demanda joyeusement si cela me dérangeait qu’elle joue encore un peu.

— Vas-y.

Fuyutsuki continua donc de jouer pendant les trente minutes suivantes.

— Le piano aurait peut-être besoin d’être légèrement accordé, mais je pense qu’il fera l’affaire, déclara-t-elle avec entrain.

Elle marchait à côté de moi, visiblement ravie d’avoir pu jouer autant qu’elle le souhaitait.

— Tu joues souvent ? lui demandai-je.

— Seulement sur le piano électrique que j’ai chez moi. J’en joue tout le temps.

Je n’avais désormais plus assez de temps pour faire une sieste.

Nous avions donc décidé de retourner sur le campus et de manger quelque chose à la cafétéria.

Nous quittâmes l’enceinte de la résidence et attendîmes que le feu passe au vert au passage piéton près de l’entrée arrière.

— Merci, dit Fuyutsuki.

— Pas de souci.

— Je ne parle pas seulement du piano, poursuivit-elle. Quand ma canne est tombée tout à l’heure, j’ai essayé de la retrouver en me demandant pourquoi je n’y avais toujours pas accroché une clochette. Mais au fond de moi, je pensais que tu finirais par me la ramasser. Et c’est ce que tu as fait ! J’étais vraiment contente.

Cet aveu inattendu me prit complètement au dépourvu.

— Mais rien ne garantissait que j’allais la ramasser… pas vrai ?

— Non, mais tu l’as fait !

Fuyutsuki rayonnait.

— Comme le professeur t’avait interrogé pendant le cours, je savais que tu étais là. J’espérais qu’on pourrait de nouveau boire quelque chose ensemble sur la terrasse, mais crier ton nom dans l’amphithéâtre aurait été beaucoup trop embarrassant. Je suis vraiment contente qu’on ait pu se parler encore une fois.

— Tu as mon LINE maintenant, alors tu peux simplement m’envoyer un message. Tu n’as pas besoin de crier mon nom dans la salle.

Son immense sourire et sa déclaration sur le plaisir qu’elle avait éprouvé à me parler de nouveau m’embarrassèrent tellement que j’en oubliai de surveiller ma manière de m’exprimer.

— Vraiment ? J’ai le droit ? demanda-t-elle, surprise.

— …Bien sûr.

— D’accord.

Pour une raison inconnue, elle continuait d’afficher ce sourire radieux.

Je me dis qu’elle était vraiment étrange.

Le signal piéton passa au vert, et un chant d’oiseau retentit depuis le bouton du passage.

— On y va ? demanda Fuyutsuki en entendant le signal.

Pour une raison quelconque, sa voix paraissait aussi enjouée que le gazouillement de l’oiseau.

 

 

Nous étions à la fin du mois de mai, et environ un mois s’était écoulé depuis ma première rencontre avec Fuyutsuki. Nous avions pris l’habitude de passer du temps ensemble sur la terrasse lorsque nous avions un moment de libre après les cours. Depuis que je lui avais dit de me contacter sur LINE, elle avait commencé à m’envoyer systématiquement un message la veille :

Tu voudrais prendre un thé sur la terrasse ?

Il m’était alors difficile de refuser. Et nous voilà donc de nouveau en train de tuer le temps ensemble sur la terrasse. Je mangeais un bol de ramen acheté à la cafétéria, tandis que Fuyutsuki buvait son habituel thé au lait saturé de sucre.

Elle ne déjeunait jamais. Apparemment, le copieux petit-déjeuner que sa mère lui préparait chaque matin lui suffisait.

Fuyutsuki m’avait expliqué qu’elle vivait avec elle dans la résidence de luxe que nous avions vue. Elle devait se rendre régulièrement dans un hôpital en raison de sa cécité, alors sa famille avait acheté une résidence secondaire à proximité.

Elle avait prononcé les mots résidence secondaire avec une telle désinvolture que je n’avais pu retenir ma surprise.

— J’ai une véritable millionnaire assise devant moi.

Fuyutsuki gonfla les joues en feignant de se vexer.

Lorsque j’eus terminé mes ramen, je profitai du soleil et laissai mon esprit vagabonder.

Une brise de début d’été soufflait dans l’air, et le ciel bleu me mettait de bonne humeur.

— Kakeru ?

— Hmm ?

— J’ai cru que tu étais parti quelque part.

— Ah, oui. J’imagine que je me suis encore enfermé dans ma coquille.

— Ce n’était pas très gentil.

Selon Fuyutsuki, lorsque je devenais silencieux et me repliais sur moi-même pendant quelques instants, j’avais l’air de disparaître pour de bon. Apparemment, je possédais une manière assez unique d’effacer ma présence. Pour une raison quelconque, j’avais fini par apprécier la façon dont elle commençait nos échanges en demandant : « Kakeru ? »

Je ne me souvenais plus exactement quand cela s’était produit, mais, un jour, Fuyutsuki m’avait soudainement demandé si nous pouvions nous appeler par nos prénoms. Pour moi, appeler quelqu’un par son nom de famille représentait déjà le maximum de familiarité que je pouvais supporter. J’avais donc naturellement refusé.

À partir de ce jour-là, Fuyutsuki s’était pourtant mise à m’appeler Kakeru malgré tout. Pour être honnête, je n’aurais jamais imaginé développer ce genre de relation avec elle, au point que nous puissions plaisanter ensemble.

Je me sentais pourtant étrangement à l’aise en sa compagnie. Nos rythmes devaient simplement bien s’accorder.

C’était la première fois de ma vie que je prenais plaisir à discuter avec une fille.

— Ça fait un moment que je voulais te le demander : c’est quoi, ce livre que tu lis toujours ?

— Celui-là ? demanda Fuyutsuki en le sortant de son sac.

— Oui, c’est ça.

— Le titre est écrit juste ici, sur la couverture.

— Allez, tu sais bien que je ne sais pas lire le braille.

— C’est Le Journal d’Anne Frank.

— Oh, mais non ?!

— Hein ?! Tu l’as lu ?

— Non.

— Quoi ?! Alors pourquoi tu as réagi comme ça ?!

Fuyutsuki éclata de rire.

— Il est intéressant ?

— Quand je vois à quel point elle était forte et déterminée… Cela me donne à moi aussi l’envie de faire de mon mieux. Il y a un passage que j’aime particulièrement, alors je le relis sans arrêt.

Comme je n’avais jamais lu ce livre, je ne comprenais pas vraiment de quoi parlait Fuyutsuki. Toutefois, la tendresse avec laquelle elle caressait sa couverture me permit de saisir l’essentiel. Ce livre devait vraiment compter pour elle. Le genre d’ouvrage qui laissait une impression durable.

Je fixai la couverture blanche.

— C’est difficile d’apprendre à lire le braille ?

— J’y suis habituée maintenant, mais cela demande un peu de temps. Ces derniers temps, les livres audio sont devenus plus courants, alors j’en écoute aussi. Pourtant, rien ne remplace la sensation du papier sous les doigts.

— Ah oui ?

— Tu veux essayer de lire du braille ?

Fuyutsuki me tendit le livre blanc. Je le pris et passai mes doigts sur les petits reliefs.

— Waouh.

— Ce n’est pas une réponse.

— Laisse-moi simplement un peu de temps pour y réfléchir.

— Je suppose que ça veut dire non.

Ayant parfaitement compris mon manège, Fuyutsuki rit de nouveau.

— Au fait, c’est quoi, ça ? demandai-je.

Je pris le marque-page jaune glissé à l’intérieur du livre. C’était celui qu’elle avait laissé tomber pendant le cours, quelque temps auparavant.

— C’est quoi, quoi ? demanda Fuyutsuki en tendant la main.

Je lui fis toucher le marque-page.

— Ah. C’est un marque-page que j’ai fabriqué.

Des caractères en braille y figuraient.

— Qu’est-ce qui est écrit dessus ?

— Quelque chose que j’aimerais vraiment que tu lises, Kakeru.

— J’essaierai de le déchiffrer quand j’en aurai davantage envie.

— Oh, alors tu ne le feras jamais, répondit-elle avant de murmurer un « Tu es vraiment drôle ».

Un instant plus tard, elle me posa une question.

— Tu aimes tirer des feux d’artifice ?

— Pourquoi tu me parles de feux d’artifice ?

— Parce que j’aime ça.

— Je me souviens que tu me l’avais déjà dit.

— Vraiment ?

Le soir de notre rencontre, Fuyutsuki avait déclaré qu’elle rêvait de tirer des feux d’artifice avec des amis.

Même si tu ne peux pas les voir ?

Je me posai la même question que la première fois, mais, une fois encore, je gardai cette pensée pour moi.

— Je viens de Shimonoseki, lui expliquai-je. Enfin, on a beaucoup déménagé, mais c’est là qu’on a fini par s’installer.

Les courants rapides du détroit de Kanmon, à Shimonoseki, me revinrent immédiatement en mémoire.

— Il existe un événement appelé le festival des feux d’artifice du détroit de Kanmon. Ils tirent les feux depuis les deux côtés du détroit. Certains partent de Shimonoseki, tandis que les autres sont lancés depuis le port de Moji, à Fukuoka.

Je me souvins soudain d’y être allé avec ma mère lorsque j’étais petit.

Je racontai donc à Fuyutsuki l’impression que ce festival m’avait laissée.

— Il y avait vraiment énormément de monde.

Ma remarque était si plate qu’elle éclata de rire en frappant la table.

 

— Je pensais que tu allais raconter quelque chose de magnifique ! C’est quoi, ce commentaire ?

— Sérieusement, la foule était incroyable. Il paraît que c’est le deuxième festival de feux d’artifice le plus fréquenté de tout le Japon.

— C’est tellement toi de te concentrer sur ce détail, répondit Fuyutsuki, toujours en riant. J’aimerais beaucoup y aller. Cela doit être magnifique. Ils doivent tirer les feux à tour de rôle, de chaque côté de l’eau.

— Mais il y a vraiment beaucoup de monde.

C’est alors que Fuyutsuki prononça quelque chose de complètement insensé.

— Tu ne trouves pas ça beau, tous ces gens qui se rassemblent pour regarder les feux d’artifice ?

Je ne pus m’empêcher de laisser échapper :

— Hein ?

Fuyutsuki écarta exagérément les bras.

— Tout le monde lève les yeux vers le ciel nocturne et rit avec excitation. Tu te retrouves entouré d’une foule immense, dans laquelle chaque personne fait exactement la même chose. Quand on y pense de cette manière, les feux d’artifice sont vraiment extraordinaires, tu ne trouves pas ?

— Euh…

Je restai sans voix. Sa manière de voir les choses était si différente de la mienne qu’elle me déconcertait.

Fuyutsuki était incroyable.

À quoi le monde ressemblait-il à ses yeux ?

J’étais certain que la jeune fille aveugle assise devant moi percevait quelque chose de complètement différent de ce que je voyais. Saisi d’un étrange sentiment d’infériorité, je baissai la tête avec honte. Puisque Fuyutsuki ne pouvait pas me voir, je pouvais rester ainsi aussi longtemps que je le souhaitais.

Je ne voulais toutefois pas l’inquiéter en interrompant brusquement la conversation.

— Comment tu as fabriqué ça, au fait ?

Je baissai les yeux vers le marque-page et en suivis les reliefs du doigt.

— C’est assez simple lorsqu’on possède l’imprimante adaptée.

Évidemment, j’étais incapable de le lire. Je suivis les reliefs du bout des doigts, mais il m’était toujours impossible de les déchiffrer. À vrai dire, en utilisant la pulpe de mon doigt, j’avais même du mal à distinguer les points en relief des autres.

C’est impressionnant qu’elle arrive à lire ça.

Pourtant, toucher ces caractères en braille me rappela qu’elle était réellement aveugle. Je ne pouvais m’empêcher d’avoir l’impression que nous vivions dans deux mondes différents.

— Alors on peut fabriquer des marque-pages en braille. Je ne le savais pas.

— Je l’ai fait après mon entrée à l’université. Tu n’as jamais fabriqué le tien ? J’imagine que cela ressemble un peu à une liste de choses à faire avant de mourir.

J’essayai de réfléchir à ce que j’aimerais accomplir avant ma mort. Pourtant, les seules idées qui me vinrent furent de gagner à la loterie et de passer le restant de mes jours à lire dans ma chambre.

Cela ne ressemblait pas vraiment à un élément d’une telle liste, mais plutôt à un désir général.

— On ne sait jamais quand on va mourir, déclara Fuyutsuki avec un grand sourire.

Totalement incapable de comprendre pourquoi elle souriait, je me raidis.

Cette plaisanterie était beaucoup trop sombre à mon goût.

Elle dut sentir mon malaise, car elle tenta aussitôt de se rattraper, prise de panique.

— Désolée. C’était une plaisanterie. Je blaguais !

— Pas fou comme blague.

Dès que j’eus essuyé la sueur sur mes paumes et reposé le marque-page sur la table, une catastrophe se produisit. Une forte rafale de vent estival, chaude et humide, s’abattit sur nous. Plusieurs chaises de la terrasse se renversèrent.

Les pages du livre posé sur la table se mirent à défiler sous l’effet du vent.

Et le marque-page… s’envola.

Je tendis la main, mais il me glissa entre les doigts.

— Qu… Hein ?!

Le marque-page virevolta au gré du vent. Je courus derrière lui pour tenter de le rattraper, mais il quitta la terrasse, atterrit sur le toit du bâtiment de l’association étudiante, puis disparut de ma vue.

— Hein ?

Ce fut tout ce que je parvins à dire.

— Qu-qu’est-ce qui s’est passé ?

Fuyutsuki semblait bouleversée. Ma panique avait fini par la gagner.

Je lui racontai l’incident du début à la fin.

— Je suis désolé. Il comptait beaucoup pour toi, pas vrai ?

Je ne cessai de m’excuser.

— …Tant pis.

Fuyutsuki se tut, les épaules visiblement affaissées.

— Ce n’est pas grave. Je me souviens de toute façon de ce qui était écrit dessus.

Elle essayait de faire bonne figure, mais je me sentais toujours coupable.

— Tu savais d’ailleurs qu’un club pareil existait ? dit-elle

C’était sans doute pour cette raison que, lorsqu’elle reprit la parole, je ne parvins pas à refuser la demande qui suivit.

 

 

— Le club d’étude des feux d’artifice.

Notre université proposait une formation destinée aux futurs officiers de navigation. Elle possédait donc un petit port sur le campus, surnommé le Bassin, où plusieurs embarcations étaient amarrées.

D’après Fuyutsuki, un bâtiment préfabriqué se trouvait à côté du premier hangar à bateaux, juste devant le Bassin. Une affiche représentant des feux d’artifice était collée dessus. Il s’agissait apparemment du local du club d’étude des feux d’artifice.

Hayase lui en avait parlé.

— Ça te dérangerait de m’y emmener ? Je n’aime pas devoir toujours demander de l’aide à Yuuko.

— Elle devait travailler ce matin, non ?

— Oui. Elle doit être en plein service au café en ce moment.

— Un petit boulot, hein…

Je me demandai si je devrais moi aussi en chercher un.

Comme ma résidence ne coûtait presque rien, je pouvais vivre uniquement grâce à ma bourse. Un peu d’argent supplémentaire n’aurait pas été inutile, mais je n’avais absolument aucune envie de travailler.

— Yuuko est encore plus charmante lorsqu’elle sent le café.

— C’est vrai que ça a l’air plutôt classe.

— J’aimerais aussi avoir un petit boulot, déclara Fuyutsuki.

Cela me surprit, comme cela aurait probablement surpris n’importe qui. Elle ne semblait pas parler d’un vague rêve inaccessible, mais d’un projet qu’elle souhaitait sincèrement réaliser.

Son optimisme était réellement impressionnant.

Nous quittâmes la terrasse et prîmes la direction du port. Il ne nous fallut pas longtemps pour atteindre le Bassin.

 

Malgré le panneau Pêche interdite placé à l’entrée, trois personnes y avaient déjà lancé leurs lignes. La mer scintillait, tandis que des nuages blancs dérivaient lentement au-dessus de nous.

— Ça doit être ici, dis-je.

— À quoi ça ressemble ? demanda Fuyutsuki.

Je lui décrivis le bâtiment préfabriqué qui nous faisait face.

— C’est… euh… quelque chose.

— Cette description ne m’aide absolument pas, répliqua Fuyutsuki en riant.

Le bâtiment ressemblait davantage à un entrepôt abandonné.

Du lierre vert courait sur ses parois. Une grande fenêtre se trouvait sur la façade, mais les rideaux étaient fermés, nous empêchant de voir l’intérieur. Les mots « Club d’étude des feux d’artifice » avaient été peints grossièrement sur la porte. Une affiche décolorée annonçant le festival des feux d’artifice de la Sumida[1] y était également collée.

Des tubes métalliques de tailles variées étaient éparpillés tout autour du bâtiment. Certains mesuraient environ vingt centimètres, tandis que les plus grands arrivaient presque à hauteur de genou.

Lorsque je décrivis la scène à Fuyutsuki, elle me répondit immédiatement :

— C’est encore l’une de tes blagues, Kakeru ?

— Je ne plaisante pas. Je te décris exactement ce que je vois. Il y a de fortes chances pour que cet endroit serve de repaire à une organisation maléfique… Qu’est-ce que tu veux faire ? Je frappe à la porte ?

— Oui, s’il te plaît.

J’avalai nerveusement ma salive, puis frappai à la porte du repaire.

Personne ne répondit.

Je frappai une seconde fois.

— On dirait qu’il n’y a personne, dis-je à Fuyutsuki.

— Oh…

Nous nous retournâmes tous les deux. Un homme maigre à la barbe négligée se tenait juste devant nous, une canne à pêche à la main.

— Vous voulez quelque chose ? demanda-t-il.

Je sursautai et agrippai involontairement la manche de Fuyutsuki. Elle saisit aussitôt la mienne. Les lèvres pincées, elle se raidit.

— Pas besoin de crier, déclara l’homme d’une voix grave en fronçant les sourcils.

Fuyutsuki continuait de serrer ma manche sans prononcer un mot.

Elle était paralysée.

— Euh… Vous faites partie du Club d’étude des feux d’artifice ? demandai-je.

— Je m’appelle Yuichi Kotomugi. Je suis le président du club… Même si je suis aussi son seul membre, répondit-il d’une voix lasse.

Il ouvrit la porte du bâtiment préfabriqué et jeta sa canne à pêche à l’intérieur.

— Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

— On voulait simplement venir voir.

— Et cette fille ? Elle est aveugle ? demanda-t-il sans détour après avoir remarqué la canne blanche de Fuyutsuki.

— J-je le suis, parvint-elle enfin à répondre.

— Tu es aveugle et tu t’intéresses aux feux d’artifice ? Enfin, j’imagine qu’il n’est pas nécessaire de les voir pour en profiter. Le son fait lui aussi partie du spectacle.

Le président du club ferma les yeux et hocha la tête d’un air approbateur. Fuyutsuki lui posa alors une question inattendue.

— Est-ce qu’on peut tirer des feux d’artifice ici ?

Kotomugi afficha une expression franchement méfiante.

— Pourquoi cette question ?

— Nous avons vu des feux d’artifice partir du campus l’autre jour. Cela paraîtrait donc logique.

Je repensai aux feux d’artifice que j’avais observés le soir de la soirée d’intégration, le jour même où j’avais rencontré Fuyutsuki. Ils semblaient effectivement avoir été lancés depuis les environs du Bassin.

— J’aimerais moi aussi tirer des feux d’artifice.

— Pourquoi ne pas simplement les regarder de loin avec les autres ?

— J’aimerais pouvoir les vivre de près.

— C’est plus facile à dire qu’à faire. Les feux d’artifice sont dangereux. Si tu ne peux pas voir, tu risques de te blesser.

En parlant, Kotomugi retroussa sa manche, révélant des cicatrices de brûlures qui parsemaient son bras. Elles avaient probablement été causées par des feux d’artifice.

Il cherchait sans doute à nous montrer visuellement les risques encourus. Si Fuyutsuki avait pu voir, le message aurait certainement été très clair.

Cependant, son visage resta inexpressif.

En constatant son absence de réaction, l’homme déclara :

— Ah oui.

Puis il rabattit sa manche.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Fuyutsuki.

— Rien, répondit-il sèchement.

— Dites-le-moi, insista-t-elle.

Kotomugi se contenta de lui tourner le dos. Fuyutsuki semblait vouloir ajouter quelque chose, mais j’intervins.

— Allez, viens.

Nous décidâmes de retourner sur la terrasse.

— Il s’est passé quelque chose, là-bas ? me demanda-t-elle.

— Comment ça ?

— Tout le monde s’est tu. J’ai pensé que cet homme avait peut-être fait un geste.

Je lui parlai alors des cicatrices de brûlures que j’avais vues.

— Oh, murmura-t-elle après mon explication. Cela me rend vraiment triste quand les gens renoncent simplement à expliquer les choses.

À en juger par son ton, elle avait dû vivre cette situation un nombre incalculable de fois. Je me souvenais avoir entendu que les êtres humains recevaient environ soixante-dix pour cent de leurs informations par la vue. Or, Fuyutsuki était aveugle.

Il arrivait également que les gens communiquent uniquement grâce à des indices visuels, comme des regards ou des gestes. Lorsqu’une personne était incapable de les percevoir, ils abandonnaient souvent toute tentative d’explication.

Je comprenais pourquoi cela pouvait être décourageant.

— Moi, je ne veux pas abandonner, murmura Fuyutsuki.

Quelques instants plus tard, elle éleva soudain la voix, comme si une idée géniale venait de lui traverser l’esprit.

— Je sais !

Nous marchions dans une rue entourée d’une végétation verdoyante lorsque Fuyutsuki se tourna vers moi avec un immense sourire.

Le contraste entre son expression abattue de quelques secondes auparavant et ce sourire rayonnant me prit au dépourvu. Les rayons du soleil qui filtraient entre les feuilles illuminaient son joli visage.

Je ne pus m’empêcher de trouver son sourire adorable.

Cependant, ce qu’elle déclara ensuite me ramena aussitôt à la réalité.

— Organisons notre propre feu d’artifice !

— Absolument pas !

Cela avait l’air beaucoup trop pénible.

— Euh…

Fuyutsuki s’immobilisa.

— Enfin, tu ne trouves pas ça frustrant ?

Je ne ressentais absolument rien de tel, mais elle poursuivit sans se décourager.

— J’ai entendu dire qu’il existait des boutiques de feux d’artifice à Asakusabashi.

— C’est toujours non.

— Laisse-moi au moins ajouter une dernière chose !

— Ah oui ? Laquelle ?

— Tu es vraiment quelqu’un de gentil, Kakeru.

— Hein ? Tu pars déjà du principe que je vais t’y emmener ?

Fuyutsuki retint un rire, puis sourit avant de prononcer quatre mots tout simples :

— J’ai perdu mon marque-page.

— Euh…

Cette fois, ce fut à mon tour de m’arrêter.

Était-ce sa manière de me faire comprendre que je ne pouvais pas refuser ?

— S’il te plaît, insista-t-elle avec un sourire rayonnant.

Je finis par céder.

— Quand est-ce que tu veux y aller ? demandai-je, complètement vaincu.

 

[1] La Sumida, c’est le fleuve qui traverse Tokyo.

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