LOVE UNSEEN T1 – CHAPITRE 3
Amour
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Traduction : Raitei
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À seulement dix mille yens par mois, notre chambre de résidence à prix dérisoire ne disposait évidemment pas de climatisation. La puissance électrique autorisée à chaque étage était si faible que la moindre surcharge pouvait faire sauter le disjoncteur. Il était donc également hors de question d’acheter notre propre climatiseur.
Chaque étage était bordé de chambres d’environ seize mètres carrés. Si plus de deux d’entre elles utilisaient simultanément leur cuiseur à riz, le disjoncteur sautait. Par conséquent, la question « À quelle heure tu fais cuire ton riz ? » revenait régulièrement dans les conversations entre résidents.
Naturellement, nos chambres ne possédaient ni douche ni toilettes individuelles. Nous partagions des toilettes communes ainsi qu’une grande salle de bains équipée de douches. Le bain n’était accessible qu’à certaines heures en soirée, mais les douches restaient disponibles en permanence. Chaque chambre était meublée de lits simples, de bureaux et d’un réfrigérateur.
Comme la décoration intérieure m’indifférait, Narumi s’était chargé d’aménager notre chambre. Il avait même choisi la couleur de mes draps.
La pièce arborait des tons sobres : un tapis brun foncé, des draps gris anthracite et des rideaux gris. Malgré l’état délabré de l’extérieur du bâtiment, l’intérieur de notre chambre était devenu particulièrement élégant, avec ses plantes en pot et ses spots lumineux.
Il était sept heures du matin.
Je sortis du lit au moment où Narumi appuyait sur le bouton du cuiseur à riz, puis me dirigeai vers les douches, une serviette à la main. Nous avions laissé la fenêtre grande ouverte, mais la nuit avait été humide et totalement dépourvue de vent. Quelqu’un avait dû faire sauter le disjoncteur, car même le ventilateur s’était arrêté.
— T’as quoi ? demanda Narumi.
Sa perspicacité me prit au dépourvu.
— …Rien.
— D’solé. T’es bien un mec, Sorano.
— Tu te fous de moi ?
— T’fais rien d’autre que prendre une douche avant d’aller retrouver une fille, mais t’as d’jà l’air tout innocent. J’suis jaloux.
— Tu te moques vraiment de moi.
— Mais non, j’te jure, répondit Narumi en balayant l’accusation d’un geste. Alors, qu’est-ce qui te plaît chez elle ?
— Elle ne me plaît pas de cette manière.
— P’tain. T’es tellement mignon que ça m’tue.
— Là, tu te fous clairement de moi !
Narumi le nia de nouveau en éclatant de rire.
— Fuyutsuki veut seulement que je lui tienne compagnie, expliquai-je avant de tenter ma chance. Tu veux venir avec nous ?
Narumi fronça les sourcils et me lança un regard consterné.
— Mec, t’es vraiment une poule mouillée.
— La ferme.
— Poule mouillée, poule mouillée, poule mouillée !
— La ferme, la ferme, la ferme !
— T’façon, je peux pas venir. Je bosse.
— Ce n’est pas le soir, ton service ?
— J’croyais que tu voulais sortir avec elle, Sorano. C’est l’impression qu’tu me donnais, en tout cas.
— Hein ? On ne fait que discuter. Je n’y ai même jamais pensé.
— T’es sûr ?
— Enfin, je ne sais toujours pas comment me comporter avec elle… Tu sais, à cause de sa vue et tout ça. Je ne suis pas certain de pouvoir gérer les choses aussi naturellement que toi.
— C’mment ça « gérer les choses » ?
Une rare pointe d’agacement perçait dans la voix de Narumi.
— Ah, désolé. Je ne voulais pas le dire comme ça. C’est juste que toi, tu lui parles tout à fait normalement.
— Alors comporte-toi normalement, toi aussi.
— Je ne sais même pas ce que ça signifie.
Devais-je éviter toute mention de sa cécité lorsque nous discutions ? Choisir des rues sur lesquelles elle pourrait marcher plus facilement ? Lui tenir la main ? Ou devais-je remettre en question chacun de mes gestes et lui faire part de toutes mes hésitations ?
Puisque l’occasion se présentait, je décidai de confier toutes mes inquiétudes à Narumi.
Sa réponse fut très simple :
— Pourquoi t’lui demandes pas directement ?
— Ça ne rendrait pas les choses gênantes ?
— C’est encore pire quand quelqu’un garde ses distances avec toi, répondit Narumi en se grattant la tête. Ça, je l’ai appris à mes dépens.
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J’achetai des nuggets de poulet dans la supérette située juste devant la résidence. Depuis que Narumi m’avait traité de poule mouillée, j’en avais soudainement envie.
Je pris la direction de Tsukishima tout en mangeant. Le ciel était bleu, et les nuages dérivaient paisiblement. En traversant le pont Aioi, je contemplai l’immense étendue d’eau. Là où le fleuve rencontrait l’océan, un poisson bondit dans les airs. De légères ondulations parcoururent la surface, qui se mit à scintiller d’un éclat argenté.
Les courants rapides du détroit de Kanmon, chez moi à Shimonoseki, donnaient une impression de fraîcheur, comme si l’eau emportait tout sur son passage, les bonnes choses comme les mauvaises.
À l’inverse, la mer calme autour de Tokyo semblait tout retenir.
Ah… C’est peut-être pour cela que tant de gens sont attirés par Tokyo.
Une admiration sans véritable fondement m’envahit.
Nous devions nous retrouver à neuf heures, mais j’avais prévu d’arriver cinq minutes en avance.
Lorsque j’avais proposé de passer chercher Fuyutsuki devant son immeuble, elle s’était plainte :
— Ça ne fait pas très rencard.
— On va seulement faire des achats ensemble, lui avais-je répondu.
Elle avait ri.
— C’est exactement ça, un rencard.
Fuyutsuki avait finalement insisté pour que nous nous retrouvions au pied du pont Aioi.
Je contemplai la mer étincelante en traversant le pont, mais les puissants reflets du soleil sur l’eau ne tardèrent pas à faire apparaître des taches lumineuses devant mes yeux.
Lorsque je regardai de nouveau droit devant moi pour soulager ma vue, je remarquai que Fuyutsuki se trouvait déjà de l’autre côté.
Des arbres plantés au pied du pont procuraient une ombre légère. Les rayons du soleil traversaient leurs feuilles et tombaient sur Fuyutsuki. Elle portait un chemisier blanc et une jupe vaporeuse, ainsi qu’un sac en cuir passé sur une épaule.
Immobile et silencieuse, elle paraissait presque irréelle à mes yeux encore éblouis. Je ne pus m’empêcher de remarquer à quel point elle était magnifique.
— Hé, Fuyutsuki. C’est moi, Sorano. Je t’ai fait attendre ?
Beaucoup de rencards commençaient par cette phrase clichée, même si, généralement, c’était la fille qui la prononçait.
— Ça fait déjà deux heures que j’attends.
— Dans ce cas, c’est plutôt ta faute, non ?
— Pas du tout. Je rejette toute la responsabilité sur toi.
Elle éclata de rire, puis précisa qu’elle plaisantait avant de proposer que nous nous mettions en route.
— D’accord. La station Tsukishima est par là.
— Où ça, « par là » ?
— Désolé. Je voulais dire qu’on tourne à droite.
En temps normal, il aurait suffi de montrer une direction du doigt pour se faire comprendre. Mais cela ne fonctionnait pas avec Fuyutsuki. Elle ne remarquait pas non plus que je l’observais de profil tandis que nous marchions.
J’croyais que tu voulais sortir avec elle, Sorano.
Les paroles de Narumi me revinrent soudain en mémoire. Lorsque j’imaginais sortir avec une personne aveugle, mon premier réflexe était de penser que ce serait difficile. C’était pour cette raison que je n’avais jamais considéré Fuyutsuki comme une possible partenaire amoureuse.
Je savais à quel point cette manière de penser était grossière. De toute façon, elle se moquait probablement de savoir si elle me plaisait ou non.
Cette simple excuse me serra le cœur.
— Tu sais où nous allons ? demanda-t-elle.
— Ah oui.
— Je suis tellement impatiente !
Elle se mit soudain à avancer avec un léger rebond dans sa démarche.
Elle sautillait véritablement.
— Hein ? laissai-je échapper.
Fuyutsuki tourna la tête vers ma voix.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Tu sais sautiller ?
— Toi aussi, tu peux le faire les yeux fermés, non ?
La voir aussi heureuse me prit au dépourvu, et je ne pus retenir un rire.
— Pourquoi tu ris ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils.
— Désolé.
Nous montâmes tous les deux dans le train.
— Organisons notre propre feu d’artifice !
C’était une demande pour le moins inhabituelle, surtout en sachant qu’elle m’avait culpabilisé pour que j’accepte.
Nous empruntions la ligne Toei Ôedo en direction des boutiques spécialisées dans les feux d’artifice d’Asakusabashi. Nous devions aller jusqu’à Daimon, puis prendre la ligne Toei Asakusa jusqu’à Asakusabashi. Ce n’était pas le trajet le plus court, mais j’avais choisi celui dont la correspondance était la plus simple pour faciliter les choses à Fuyutsuki.
Pendant le trajet, je découvris que tenir une canne blanche ne garantissait absolument pas que quelqu’un lui proposerait sa place. Au moment même où je songeais à la cruauté du monde, une femme âgée se leva pour offrir son siège à Fuyutsuki.
— Merci, mais ne vous inquiétez pas. J’ai l’habitude de rester debout, répondit-elle avec un sourire.
Je guidai Fuyutsuki jusqu’à un espace libre près des portes, puis me tournai vers elle.
— Merci de m’avoir aidée.
— Ce n’est vraiment rien.
Fuyutsuki orienta son visage vers moi, mais resta silencieuse.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je.
— Je me disais simplement que tu étais vraiment galant, Kakeru.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Tu as pris soin de me conduire dans un endroit où les gens ne risquaient pas de s’agglutiner autour de moi.
— Pas du tout !
Elle avait raison, mais je ressentis malgré tout le besoin de le nier.
Dès que j’élevai la voix, Fuyutsuki se mit à rire, me faisant rater l’occasion de réfuter son affirmation.
Je me sentais étrangement intimidé de me tenir ainsi face à elle. C’était peut-être simplement parce qu’elle était belle, ou parce que j’admirais chez elle toutes les qualités qui me faisaient défaut. Quelle qu’en soit la raison, mon cœur s’accélérait chaque fois que je la regardais.
Le train avançait dans un fracas régulier. Les lumières du métro, espacées à intervalles réguliers, défilaient derrière la vitre et illuminaient brièvement le visage de Fuyutsuki. Je parlai plus fort que d’habitude pour que le bruit du train ne couvre pas ma voix.
— Tu sais, ça fait un moment que je me pose la question : pourquoi tiens-tu tellement à tirer des feux d’artifice ?
— Je les ai toujours adorés, répondit Fuyutsuki avec un sourire.
— Mais tu ne peux plus les voir. C’est justement ce qui m’intrigue.
— Les feux d’artifice ne servent pas seulement à être regardés.
— Oui, enfin… quand même…
— Il y a aussi le bruit de l’explosion, l’odeur de la poudre et les exclamations émerveillées de la foule. La prochaine fois que tu assisteras à un feu d’artifice, essaie d’en profiter les yeux fermés. Tu comprendras que c’est une expérience que l’on ressent de tout son corps.
— Ton niveau d’appréciation des feux d’artifice est bien trop avancé pour moi, alors je vais passer mon tour. Ça me suffit largement de m’accroupir pour regarder des cierges magiques.
— Oh, les cierges magiques sont très bien aussi. On en achète s’ils en ont ?
— Tu aimes vraiment les feux d’artifice, remarquai-je, impressionné.
Fuyutsuki plissa les yeux.
— Ma famille et moi allions souvent en voir, autrefois, expliqua-t-elle d’une voix douce.
— Des spectacles de feux d’artifice ?
— Oui. À l’époque où je voyais encore. J’y allais avec mon père et ma mère.
— C’est donc pour ça que tu veux en tirer toi-même, conclus-je, persuadé d’avoir résolu le mystère.
Fuyutsuki me détrompa aussitôt.
— Désolée, ce n’est pas exactement ce que je voulais dire. Ce n’est qu’après avoir perdu la vue que j’ai commencé à ressentir un désir aussi fort de tirer des feux d’artifice.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Comment l’expliquer… Cela me donne envie de me dire : Je veux vraiment faire de mon mieux !
— Je ne te suis pas du tout, avouai-je, perplexe.
Le train s’arrêta à la station Shiodome, et de nombreux passagers montèrent à bord. Alors que la voiture commençait à se remplir, je fus poussé vers l’avant et me retrouvai soudain beaucoup plus près de Fuyutsuki.
— Il commence à y avoir du monde ? demanda-t-elle.
— Qu’est-ce qui te fait penser ça ?
Je me demandais comment elle pouvait le savoir sans pouvoir voir.
— Ta voix est plus proche.
Le visage de Fuyutsuki se trouvait désormais juste devant le mien. Elle cligna des yeux, surprise.
— Non, pas vraiment.
— Merci de me protéger, répondit-elle avec un sourire.
Elle était si proche que je pouvais presque sentir son souffle. Je retins le mien aussi longtemps que possible, jusqu’à notre arrêt, afin de ne pas respirer sur elle.
Il aurait normalement fallu une trentaine de minutes à pied pour rejoindre Asakusabashi depuis la station. Comme Fuyutsuki ne pouvait pas marcher très rapidement, le trajet nous prit finalement près d’une heure.
— Tu es fatiguée ? lui demandai-je.
— Ça va.
— …Moi, je suis épuisé.
— Qu’est-ce que tu as dit ?
— Allons-y.
Fuyutsuki suivait les bandes podotactiles jaunes en tapotant le sol avec sa canne blanche. Je me demandai si je serais capable de marcher les yeux fermés, mais il ne me fallut qu’une seconde pour conclure que non.
— On tourne à gauche ici.
J’avais vérifié notre destination à l’avance et continuais de guider Fuyutsuki, mon téléphone dans une main.
Un homme avançait droit vers nous, les yeux rivés sur son écran. J’eus un mauvais pressentiment et saisis le bras de Fuyutsuki, mais, au même instant, l’homme la heurta brutalement.
Il lui accorda seulement un bref regard avant de poursuivre son chemin.
Hein ?
J’étais furieux. Comment pouvait-il se contenter de la regarder et repartir ? Il venait de lui rentrer dedans, bon sang !
Tu ne vois pas qu’elle est aveugle ?!
J’étais sur le point de lui crier ces mots lorsque Fuyutsuki s’agrippa fermement à ma manche.
— Laisse tomber, dit-elle en secouant la tête.
— Mais…
— Ce n’est rien. Cela m’arrive tout le temps.
J’étais toujours en colère.
— Mais il…
— Il tenait probablement son téléphone, non ? Je suis sûre qu’il venait de recevoir un message d’une personne qui compte pour lui.
Fuyutsuki souriait.
— Tu as l’air en colère. S’il te plaît, ne te fâche pas, ajouta-t-elle avec un nouveau sourire.
Comment Fuyutsuki pouvait-elle être aussi forte ? J’avais l’impression qu’elle venait de me réprimander, alors je lui répondis vaguement.
— Je comprends.
Je n’étais pourtant pas certain de comprendre quoi que ce soit.
Je sentis ma colère se dissiper.
Dans le même temps, le fait d’avoir failli crier « Elle est aveugle ! » à un passant me serra la poitrine. J’avais presque laissé ma colère me pousser à prononcer quelque chose de terriblement insensible.
Remarquant que Fuyutsuki semblait un peu fatiguée, je lui proposai de faire une pause.
— Tu veux qu’on s’arrête dans un café ?
Nous entrâmes dans un établissement voisin appartenant à une chaîne originaire de la préfecture d’Aichi. Un serveur tout sourire nous accueillit et nous conduisit à une table. Une fois installés, une autre serveuse souriante vint prendre notre commande.
Nos regards se croisèrent, et je me figeai.
— Hayase ?
Il s’agissait de Yuuko Hayase, vêtue d’un tablier et d’un foulard sur la tête.
— Hein ? Qu’est-ce que vous faites ici ? demanda-t-elle, visiblement surprise. Oh, Koharu !
— Ah, Yuuko. Bonjour, répondit Fuyutsuki avec un sourire.
Sa voix était légèrement plus aiguë que d’habitude.
— Alors comme ça, Sorano, tu passes la journée avec Koharu ? demanda Hayase en m’adressant un sourire suffisant.
— Je prendrai un café glacé et la formule C.
— Tu n’es pas obligé de commander aussi vite.
— Je croyais que tu étais censée travailler.
Fuyutsuki laissa échapper un rire.
— Très bien.
Hayase nota ma commande.
— Alors, qu’est-ce qui vous amène ici aujourd’hui ?
— Fuyutsuki veut organiser son propre feu d’artifice.
— Un feu d’artifice ? répéta Hayase, naturellement perplexe.
— Tu veux nous aider à les tirer, Yuuko ?
— Bien sûr, avec plaisir ! C’est prévu pour quand ?
— Euh… Ce serait bien quand ? demanda Fuyutsuki en me renvoyant inexplicablement la question.
— Hein ? Pourquoi tu me demandes ça à moi ?
Fuyutsuki couvrit sa bouche de ses petites mains et sourit doucement. Son expression fit manquer un battement à mon cœur.
— Aujourd’hui, nous allons acheter les plus gros feux d’artifice que nous trouverons, déclara-t-elle avec enthousiasme.
— Et son budget est d’un million de yens, plaisantai-je.
— Ne sous-estime pas la fortune de la famille Fuyutsuki, répliqua-t-elle aussitôt.
Hayase et moi lâchâmes simultanément :
— Hein ?
— Sérieusement ?
Fuyutsuki gloussa.
En découvrant notre complicité habituelle, Hayase ouvrit de grands yeux.
— Depuis quand êtes-vous devenus aussi proches ?
— On a l’air proches ? demanda Fuyutsuki. Je parie que Sorano affiche toujours une tête renfrognée, non ?
— Je ne sais pas. Là, il a un sourire énorme sur le visage.
Hayase mentait ouvertement.
— Vraiment ?! Laisse-moi toucher ton visage !
— Certainement pas ! Allez, concentre-toi plutôt sur ta commande.
Je ne comprenais pas vraiment pourquoi Fuyutsuki voulait me toucher le visage. Mais surtout, nous ne pouvions pas retenir Hayase indéfiniment.
— Désolée. Je ne peux pas voir le menu.
Alors que je consultais la carte pour Fuyutsuki, Hayase lui recommanda le thé au lait glacé. Je savais que la préfecture d’Aichi était célèbre pour la générosité de ses portions, mais celui-ci était tout de même immense, environ deux fois plus gros qu’un thé glacé normal.
— Tu arriverais à boire une quantité pareille ? demandai-je en montrant la photo du menu.
Fuyutsuki afficha seulement une expression perplexe.
— Ah… pardon.
Je m’excusai, mais elle sembla tout aussi perplexe de m’entendre le faire.
Encore l’un de ces moments.
J’avais mal géré la situation et rendu l’atmosphère gênante.
Je détestais vraiment quand cela se produisait.
— Le thé au lait chaud est servi dans une tasse de taille normale, précisa Hayase.
— Je vais prendre celui-là, alors, répondit Fuyutsuki avec un sourire.
Peu après, Hayase revint avec notre commande.
Elle nous avait même offert un œuf dur, probablement en guise de geste commercial.
La table était désormais recouverte de café, de thé au lait, d’épaisses tranches de pain grillé accompagnées de beurre et de pâte de haricots rouges, ainsi que d’un œuf dur.
— Merci, dis-je.
Hayase nous invita à prendre notre temps, puis repartit en agitant la main.
Fuyutsuki tendit lentement la main vers la table.
— Le thé au lait est juste devant toi, indiquai-je tout en étalant du beurre sur mon pain.
— Ça va, répondit-elle.
Elle effleura prudemment la soucoupe, puis glissa doucement ses doigts dans l’anse de la tasse et la souleva à deux mains.
Dès qu’elle en prit une gorgée, Fuyutsuki tira la langue.
— C’est brûlant.
— Fais attention.
— Mais c’est délicieux, m’assura-t-elle en riant.
Le sourire qu’elle m’adressait… me paraissait presque injuste.
Nous n’avions jamais ce moment où nos regards se croisaient réellement. Pourtant, il m’arrivait parfois d’avoir l’impression que nous nous regardions droit dans les yeux.
Chaque fois que cela se produisait, je devenais nerveux et ma poitrine se serrait.
Je concentrai toute mon attention sur la pâte de haricots rouges que j’étalais sur ma tartine beurrée. Sans m’en rendre compte, j’en avais formé une véritable montagne.
— Tu es sûre de ne rien vouloir manger ? demandai-je.
— Ça va. Ne t’occupe pas de moi.
— Même pas une bouchée ?
— Tu comptes me donner à manger ?
— Même pas en rêve.
— Méchant.
— Qu’est-ce que tu veux faire pour le déjeuner ?
— Pour te dire la vérité, je n’aime pas vraiment que les gens me regardent manger.
— Ah, j’ai entendu dire que beaucoup de filles ressentaient ça.
— Non, ce n’est pas ce que je…
Fuyutsuki s’interrompit avant de terminer sa phrase. Elle gloussa, puis un sourire se dessina sur son visage.
— Cela me rend heureuse que tu me voies comme une fille.
Ses sourires me rendaient toujours timide. Pour me distraire, je mordis donc à pleines dents dans ma tartine.
Elle conserva son sourire pendant tout le temps où je mangeai.
Encore une fois.
Ce sourire était vraiment injuste.
— Dis… commençai-je après avoir rassemblé mon courage.
Le moment semblait idéal pour lui poser une question qui me préoccupait depuis quelque temps.
— Tu n’es pas obligée d’en parler si tu n’en as pas envie, mais…
❄
Après avoir quitté le café, nous visitâmes plusieurs boutiques spécialisées dans les feux d’artifice.
Elles proposaient un vaste choix de feux à tenir à la main, mais aussi de grands modèles d’une cinquantaine de centimètres conçus pour être tirés chez soi. Pour des boutiques spécialisées, la sélection était à la hauteur de mes attentes.
Après avoir visité plusieurs magasins et décrit à Fuyutsuki les différents produits disponibles, j’achetai ceux qu’elle disait vouloir.
Nous en avions finalement acquis une quantité considérable, et les lourds sacs en plastique me tiraient les bras.
— Tu es sûr de vouloir les rapporter chez toi ? demanda Fuyutsuki.
— Ça ira. On pourra peut-être les tirer sur le campus, alors autant les conserver dans ma résidence. Elle est plus proche.
— Merci.
Nous discutions devant l’une des boutiques d’Asakusabashi lorsqu’il nous apparut que nous bloquions l’entrée des autres clients. Nous allâmes donc nous placer sous un arbre voisin.
— Alors, quand est-ce qu’on les tire ?
Fuyutsuki semblait sur le point de bondir de joie.
— Il nous faudra probablement une autorisation pour les tirer sur le campus. On demande à Yuuko ?
Bien qu’elle se tienne juste à côté de moi, Fuyutsuki parlait très fort. J’avais envie de lui demander de se calmer, mais en la voyant lever vers le ciel ses yeux étincelants, je me retins.
— Maintenant qu’on a acheté les feux d’artifice, qu’est-ce qu’on fait ?
— Hein ? Tu veux prolonger notre rencard ?
— Je t’ai déjà dit que ce n’était pas un rencard…
— Je plaisante. Mais ces feux d’artifice doivent être lourds, et tu en as beaucoup à porter. On ferait peut-être mieux de rentrer.
L’une de mes mains était entièrement occupée par les sacs. Elle avait dû le comprendre grâce à cela.
— Oui. Si on se promène avec autant de feux d’artifice, la police risque de nous arrêter pour possession de matériel dangereux.
— Ils me considéreraient comme ta complice ?
— Dans ce scénario, tu serais la principale coupable.
— Tu as toujours une plaisanterie prête, remarqua Fuyutsuki en riant.
Sa voix était aiguë et limpide.
Je commençais à prendre plaisir à la faire rire.
— On rentre en bateau-bus ? proposa-t-elle.
— En bateau-bus ?
Dans ma ville natale, un ferry permettait de rejoindre le port de Moji, sur la rive opposée. J’étais surpris d’apprendre qu’il existait également un moyen de transport fluvial à Tokyo.
D’après Fuyutsuki, un bateau-bus partait d’Asakusa et descendait la Sumida jusqu’à Odaiba, dans la baie de Tokyo. Elle l’avait déjà emprunté auparavant et m’expliqua qu’il pouvait nous ramener jusqu’à Tsukishima.
Elle voulait donc rentrer par ce moyen.
Tu peux prendre un bateau-bus ?
Je faillis poser la question à voix haute, mais me retins.
Fuyutsuki était peut-être aveugle, mais elle pouvait tout de même monter sur un bateau, l’entendre fendre l’eau, sentir le vent et profiter de l’expérience de bien d’autres manières.
— Attends une seconde, je vais vérifier, dis-je en sortant mon téléphone.
À ma grande surprise, un embarcadère se trouvait à proximité.
— Oh, il y en a un à Ryôgoku, juste après le pont Kuramae. On dirait que le bateau va jusqu’à l’université.
— Merci, répondit Fuyutsuki tandis qu’un sourire illuminait son visage.
— Pourquoi tu me remercies ?
— C’était gentil de chercher pour moi.
Elle souriait toujours.
Je ne parvins plus à soutenir la vue de son visage.
— Ce n’est rien. C’est normal.
— Seule une personne titulaire d’un permis de gentillesse de niveau 2 qualifierait cela de « normal ».
— Un permis de quoi ?
Fuyutsuki gloussa, et je commençai à la guider vers l’embarcadère.
Nous plaisantâmes tout au long du chemin, mais atteignîmes rapidement notre destination. Nous achetâmes nos billets dans le terminal, puis montâmes à bord du bateau-bus depuis le quai situé à l’arrière.
Nous entrâmes par l’arrière de l’embarcation. Une rampe descendait vers une cabine remplie de sièges, tandis qu’un escalier montait vers un pont extérieur offrant une vue dégagée sur la Sumida.
— Où veux-tu aller ? demandai-je.
— Sur le pont extérieur ! répondit Fuyutsuki sans la moindre hésitation.
Les escaliers du bateau étaient si étroits que je fus obligé de passer devant en tenant Fuyutsuki par la main.
— Ta main est vraiment chaude.
— Oublie ça et fais attention à ne pas te cogner le pied. Ça ferait mal.
Fuyutsuki se mit à rire, sans paraître le moins du monde préoccupée.
Le pont extérieur ne comportait aucun siège et était entouré d’une rambarde rectangulaire. Tous les autres passagers semblaient s’être installés à l’intérieur. Heureusement pour nous, nous avions donc le pont pour nous seuls.
— D’accord. Il y a une rambarde à hauteur de taille juste devant toi. Accroche-toi.
J’entendais le ronronnement grave du moteur, tandis que le bateau oscillait doucement sur l’eau. Je guidai Fuyutsuki jusqu’à l’avant de l’embarcation, où elle saisit la rambarde.
— Merci. Je suis tellement impatiente !
— Tu as vraiment l’air de t’amuser.
— C’est le cas. Je ne pensais pas avoir un jour l’occasion de faire quelque chose comme ça.
— Eh bien, si ma présence ne te dérange pas, je pourrais…
Je m’interrompis avant de terminer.
Si ma présence ne te dérange pas, je pourrai t’accompagner quand tu voudras.
Lorsque je compris ce que j’avais failli dire, j’inclinai légèrement la tête.
Étais-je heureux de retrouver Fuyutsuki en dehors de l’université ?
Avais-je envie de m’impliquer davantage dans sa vie ?
Je ne savais pas.
Je ne comprenais pas du tout ce que je ressentais.
Devant nous s’étendait la surface de la Sumida.
L’eau dégageait une odeur humide qui rappelait les pluies du cœur de l’été. Par-dessus se mêlait celle du carburant alimentant le bateau. Ce n’était pas le parfum le plus agréable, mais le ciel bleu se reflétait à la surface de la rivière et je trouvais le spectacle tout simplement magnifique.
— C’est joli ? demanda Fuyutsuki.
Je ne remarquai mon silence qu’en entendant sa voix. Le sien me rappela qu’elle ne pouvait pas voir le ciel se refléter sur l’eau, ce que je trouvais profondément dommage.
— Tu ne peux pas voir ce paysage, pas vrai ?
— Non, mais je m’amuse quand même. Je crois avoir déjà contemplé la vue depuis cet endroit quand je voyais encore. J’essayais simplement de me souvenir de son apparence.
— À quoi ça ressemblait, à l’époque ?
— Hmm… Je crois que le ciel était nuageux.
— Aujourd’hui, il fait très beau et le ciel est bleu. Cette couleur se reflète à la surface de l’eau. C’est vraiment magnifique.
Fuyutsuki se tourna vers moi.
— J’aime que tu me décrives ce genre de choses sans même que je te le demande. C’est vraiment gentil.
— Eh bien, je viens justement d’obtenir mon permis de gentillesse de niveau 2.
Fuyutsuki éclata de rire.
À cet instant, une annonce retentit depuis l’intérieur du bateau pour nous prévenir du départ imminent.
— Accroche-toi bien.
— T’inquiète, je gère, répondit Fuyutsuki en retirant une main de la rambarde pour serrer le poing d’un air déterminé.
— Je t’ai dit de t’accrocher.
Elle se remit à rire.
Le bateau-bus descendit la Sumida beaucoup plus rapidement que je ne l’avais imaginé. Un vent puissant soufflait vers nous, accompagné du vacarme du moteur. L’embarcation tanguait doucement de gauche à droite au rythme des vagues qu’elle produisait. De temps en temps, de petites éclaboussures atteignaient mes joues et m’apportaient une agréable fraîcheur.
— Cette brise fait vraiment du bien.
— Oui. Merci de m’avoir aidée à monter, répondit Fuyutsuki.
Nous poursuivîmes notre route sur la large Sumida. Des immeubles bordaient les deux rives, entrecoupés de parcs et de zones verdoyantes. Le soleil se tenait haut dans le ciel, et nous passions sous des ponts ainsi que sous des voies rapides surélevées.
Je décrivis à Fuyutsuki le paysage à mesure qu’il défilait, détaillant tout ce que je voyais et ressentais pour qu’elle puisse elle aussi en profiter.
— Waouh !
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Il est écrit « pont Eitai » sur le côté du pont devant nous, alors j’imagine que c’est son nom. Mais il est beaucoup plus bas que les autres. On ferait mieux de s’accroupir pour ne pas se cogner la tête !
Toujours agrippée à la rambarde, Fuyutsuki s’accroupit. Je fis de même.
Le pont passa bientôt au-dessus de nos têtes.
— Désolé, il n’était pas aussi bas que je le pensais. On n’aurait jamais pu se cogner.
Toujours accroupi, je me tournai vers Fuyutsuki.
Nos visages se trouvaient encore plus proches que je ne l’avais imaginé.
— Tu nous as fait accroupir pour rien, alors ? demanda-t-elle avec un sourire.
La voir s’amuser autant me donna envie de la rendre de nouveau aussi heureuse. C’est alors que je compris.
Ah… Je vois ce qui se passe.
Les personnes qui sourient constamment et rient aux éclats attirent naturellement les autres. C’était incroyable de voir à quel point Fuyutsuki souriait, malgré sa cécité. À un moment donné, elle avait commencé à me paraître rayonnante.
Son visage souriant se trouvait tout près du mien. Le grondement du bateau fendant l’eau accélérait mon pouls, tandis que la rivière scintillait sous le soleil derrière Fuyutsuki.
Saisi d’embarras, je détournai le regard et me relevai.
— Je suppose que nous sommes arrivés dans la baie de Tokyo.
Une immense étendue d’eau s’ouvrait devant nous, et je commençais à percevoir une légère odeur de mer.
— Nous devons presque être arrivés, remarqua Fuyutsuki.
— Je ne vois cependant pas l’université depuis cet angle.
Le bateau-bus tourna vers la gauche. Nous approchions probablement d’Etchûjima.
À ce moment-là, l’embarcation heurta une vague et se mit à tanguer légèrement. Fuyutsuki faillit perdre l’équilibre, alors je passai une main autour de ses épaules pour la stabiliser.
Elle était incroyablement douce. C’était comme si j’enlaçais de la soie.
— Hii !
— Oh, d-désolé. Je ne voulais pas te surprendre.
— Ce n’est rien, répondit Fuyutsuki. Je m’amuse tellement !
La voir sourire ainsi dans mes bras fit manquer un battement à mon cœur.
♪
— Je suis rentrée.
J’étais de retour dans notre appartement de Tsukishima, au quarante-sixième étage.
— Aaah… C’était tellement amusant, murmurai-je.
Je suivis la rampe de la main et comptai les portes depuis l’entrée.
La deuxième était celle de ma chambre.
Après avoir quitté le café, Kakeru et moi avions visité plusieurs boutiques de feux d’artifice à Asakusabashi. Une fois épuisés à force de marcher, il avait même accepté de prendre le bateau-bus avec moi.
Il m’avait également beaucoup fait rire.
Je cherchai l’interrupteur sur le mur et allumai la lumière.
Ce n’était qu’une habitude. Je ne pouvais pas voir si elle était allumée ou non, mais savoir qu’elle l’était me donnait réellement l’impression d’être rentrée chez moi.
— Bon retour ! Tu n’as pas encore mangé, pas vrai ? lança maman.
— Coucou, maman ! Qu’est-ce qu’on mange ?
— Je pensais préparer des tempuras.
— Génial !
J’étais affamée après avoir marché toute la journée.
J’avais faim, exactement comme tout le monde.
C’était seulement que manger devant d’autres personnes était particulièrement difficile pour moi.
Bien entendu, je mangeais seule chez moi, sans l’aide de personne. Une fois que maman m’avait indiqué l’emplacement des aliments, je pouvais les trouver au toucher, les prendre et les manger toute seule.
J’y étais désormais habituée, mais l’idée de me retrouver avec de la nourriture autour de la bouche continuait de me gêner.
Cela m’aurait encore plus dérangée devant Kakeru.
— Alors, ton rencard s’est bien passé ?
— Comment tu sais que c’était un rencard ?
— Tu as accordé plus de soin que d’habitude à ton maquillage et tu as essayé une quantité incroyable de tenues.
Je me maquillais seule en me fiant à mes souvenirs et aux contours de mon visage. Pour choisir mes vêtements, je touchais les tissus et demandais à maman de m’indiquer leurs couleurs. Je lui demandais de procéder à une dernière vérification avant mon départ, mais j’étais parfaitement capable de m’habiller seule.
Aujourd’hui, cependant, j’avais déployé davantage d’efforts que d’habitude. Je voulais être jolie pour Kakeru. Je m’étais donc levée plus tôt. Ou plutôt, il se trouvait simplement que je m’étais réveillée plus tôt.
J’avais pris une douche, puis m’étais habillée sans me presser. À aucun moment cela ne m’avait semblé pénible. Au contraire, la simple pensée de vouloir être jolie rendait l’expérience très amusante.
Si m’habiller me procure déjà autant de plaisir, qu’est-ce que ce sera lorsque je le retrouverai ?
Je n’avais pas pu m’empêcher de ressentir cela.
— Tu souris, remarqua maman en riant.
Penser à mon rendez-vous avec Kakeru avait fait apparaître un sourire sur mon visage.
— Pas du tout, répondis-je en tentant de faire comme si de rien n’était.
J’étais terriblement embarrassée.
Il y avait tellement de feux d’artifice que Kakeru n’avait jamais vus auparavant. Il m’avait décrit leur apparence et avait lu à voix haute les explications ainsi que les avertissements.
À la fin, sa voix était devenue rauque à force de parler. C’était ce genre de choses qui rendait Kakeru si gentil. Notre rencard avait été court, moins d’une demi-journée. Pourtant, le simple fait qu’il m’ait consacré du temps et que nous ayons pu le passer ensemble remplissait mon cœur de joie.
Il arrivait à Kakeru de me parler d’une voix particulièrement douce, comme s’il veillait avec encore plus d’attention à ne pas me blesser.
— Tu n’es pas obligée d’en parler si tu n’en as pas envie…
Je percevais sa gentillesse chaque fois qu’il disait cela.
« Cela doit être tellement difficile d’être aveugle. » « Tu es vraiment sûre de pouvoir sortir ? » Certaines personnes prononçaient ce genre de phrases. C’était triste, mais vrai. Cela me rappelait à quel point la cécité restait rare. La plupart des gens n’y étaient simplement pas habitués.
Je voulais seulement leur dire : « Je suis une personne normale ».
Bien sûr, apprendre que j’allais perdre la vue avait été un choc. Cependant, avec le temps, je m’y étais habituée et avais accepté cette réalité. Je pouvais toujours manger et prendre des bains. Je pouvais utiliser mon téléphone et écouter des livres audio. Je pouvais toujours me maquiller, m’habiller joliment et porter des jupes.
Je ne pouvais pas mettre de chaussures à talons fins, car elles rendaient la marche sur les bandes podotactiles difficile. Je pouvais néanmoins porter des bottes ou des sandales.
À la surprise de beaucoup de gens, je menais une vie assez normale.
Il existait de nombreuses choses que je ne pouvais pas faire seule, mais je parvenais tout de même à vivre correctement. J’avais appris à demander de l’aide lorsque quelque chose m’était impossible.
Cela m’avait même permis de me faire des amis.
C’était précisément pour cette raison que je ne voulais pas que les gens s’inquiètent excessivement pour moi. J’étais peut-être aveugle, mais il me restait une multitude de choses que je souhaitais accomplir.
Pourtant, les gens partaient simplement du principe que ma vie était difficile et prenaient leurs distances à cause de cela. C’était ce qui me blessait le plus.
Mais Kakeru était différent :
— Comment vois-tu les choses depuis que tu es aveugle ? Tout est noir ?
Il essayait de me comprendre.
— Hmm…
— Tu n’es pas obligée de répondre si tu n’en as pas envie, ajouta-t-il avec une telle hésitation que cela me fit rire.
— Les gens ont tendance à croire que tout est plongé dans une obscurité totale, mais, dans mon cas, c’est plutôt l’inverse.
— Comment ça ?
— C’est un peu comme une brume blanche et transparente.
— Waouh.
Encore une fois. Ce « Waouh ». Cela devait être l’une de ses habitudes. Je trouvais cela plutôt mignon. Ce mot lui échappait chaque fois qu’il réfléchissait sérieusement à ce qu’il devait répondre. J’aimais ce côté de lui.
— Tu n’es pas non plus obligée de répondre à cette question, mais…
— Vas-y. Je t’écoute.
— Quand as-tu perdu la vue ?
On m’avait diagnostiqué un cancer lorsque j’étais en dernière année de primaire. Les médecins m’avaient annoncé que j’avais une petite tumeur au cerveau, d’une taille approximativement équivalente à l’ongle de mon petit doigt. La première opération s’était terminée avant même que je ne m’en rende compte. J’avais presque eu l’impression de penser : Oh, c’est déjà fini ?
Mais en troisième année de collège, les médecins avaient découvert que le cancer s’était propagé. Cette fois, il avait atteint la rétine de mes deux yeux. On m’avait laissé le choix : me faire retirer les deux yeux, ou les conserver et subir une opération suivie d’une chimiothérapie.
J’avais choisi de garder mes yeux. J’avais subi l’opération, puis commencé la chimiothérapie. Comme j’avais dû rester hospitalisée quelque temps, je n’avais pas pu assister à ma cérémonie de fin d’études.
— La chimiothérapie a été vraiment difficile. Mes cheveux sont tombés, j’étais constamment dans le brouillard et ma mémoire fonctionnait mal.
Pour une raison inconnue, je voulais que Kakeru connaisse toute l’histoire. Je lui racontai donc absolument tout.
— Après cela, j’ai perdu la vue. J’ai appris le braille, repris mes études et obtenu quatre ans plus tard un diplôme équivalent au baccalauréat. En réalité, j’ai un an de plus que toi, Kakeru. Tu devrais me témoigner davantage de respect.
Je terminai mon récit par une plaisanterie.
C’était moi qui ne supportais plus la lourdeur du sujet.
Révéler la vérité m’avait demandé beaucoup de courage. Je me demandai si j’aurais mieux fait de ne pas lui dire que j’avais un an de plus que lui, et je ne tardai pas à regretter de l’avoir mentionné.
Kakeru répondit par un franc :
— Waouh.
Puis il poursuivit d’une voix douce :
— Quand est ton anniversaire, Fuyutsuki ?
— Le vingt-huit mars.
— Le mien est le deux avril. Nos anniversaires sont vraiment proches.
À cause du découpage de l’année scolaire, il n’avait que quelques jours de moins que moi, bien qu’il soit dans la promotion inférieure.
— Tu n’as que cinq jours de plus, alors je trouve que je te montre déjà suffisamment de respect, ajouta-t-il.
Je ne voulais pas qu’il me console avec des remarques compatissantes comme « Cela a dû être tellement difficile » ou « Tu as vraiment fait beaucoup d’efforts ».
Je ne voulais pas qu’il ait pitié de moi. Je souhaitais seulement qu’il écoute mon histoire.
Il semblait être quelqu’un qui pouvait véritablement la comprendre.
C’était donc cela. Voilà ce que j’aimais. Sa gentillesse était irrésistible.
— Kakeru ?
— Oui ?
— Tu es vraiment gentil, pas vrai ?
La voix de Kakeru dérailla lorsqu’il tenta de le nier.
Il était mignon lorsqu’il était déstabilisé.
J’aime cela chez lui.
Il prend soin de moi à sa manière, discrètement, comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle du monde.
J’aime ses mains chaudes.
J’aime sa voix aiguë.
J’aime la manière dont il me fait rire.
J’aime sa gentillesse.
Parfois, une minuscule partie de moi regrettait de ne pas pouvoir voir son visage. J’étais certaine que je serais tout de même tombée amoureuse de lui si j’avais su à quoi il ressemblait.
J’aime Kakeru.
Une pensée traversa cependant soudain mon esprit. J’avais peur de lui avouer mes sentiments. Est-ce que mon handicap le dérangerait ? Je ne pouvais pas m’empêcher de me poser la question.
Kakeru n’est pas ce genre de personne.
J’avais beau le croire, je restais terriblement anxieuse et effrayée. Mais si je pouvais voir ? Si je n’étais pas handicapée ? Même dans ce cas, j’aurais sûrement peur.
Ah… C’est vrai.
Avouer ses sentiments est toujours effrayant.
Je ne pus m’empêcher de sourire de bonheur. Faire ce genre de découverte me remplissait de joie. J’étais heureuse.
Malgré ma situation, je pouvais moi aussi connaître l’amour. Je me demandais ce que Kakeru ressentait à mon égard. Est-ce qu’il me dirait qu’il m’aimait ? Était-ce à moi de lui avouer mes sentiments ? Et s’il me rejetait ?
Nous nous étions peut-être ajoutés sur LINE, mais il ne m’avait jamais contactée de lui-même.
— Héhé…
Je ne pus retenir un rire. Tout cela était tellement amusant. Si amusant que cela en devenait douloureux. J’avais l’impression que ma poitrine allait exploser.
J’étais à la fois si heureuse et si déchirée.
— …Kakeru.
Enlaçant le tumulte d’émotions qui m’envahissait, je me mis à pleurer.
❄
À vrai dire, une chose me poussait à vouloir quitter le plus rapidement possible notre résidence misérable à dix mille yens par mois.
J’avais déjà surmonté plusieurs contrariétés mineures : partager une chambre, subir des coupures de courant constantes ou devoir quitter la chambre pour accéder au bain et aux toilettes.
Alors, quel était le véritable problème ?
L’entraînement en cutter.
Cette tradition imposée à tous les résidents existait depuis plus d’un siècle, prétendument depuis l’arrivée du commodore Perry[1] au Japon. Au fil du temps, elle avait cependant été considérablement développée.
Les résidents devaient se rassembler au quai de Harumi avant cinq heures du matin, puis monter dans de petites embarcations appelées cutters. Ensuite, on nous obligeait à ramer sans relâche le long de la côte de la baie de Tokyo jusqu’au lever du soleil, tout en criant à l’unisson :
— Oh, hisse !
Certains se retrouvaient avec des ampoules aux mains. D’autres perdaient même la peau des fesses. C’était une activité incroyablement dépassée. Tout cela devait nous préparer à l’animation de découverte de l’aviron en cutter organisée par notre résidence pendant le festival universitaire, au début du mois de juin.
Les cutters étaient équipés de six bancs pouvant accueillir deux rameurs chacun. Pendant le festival, cependant, seuls trois de ces bancs étaient occupés par des rameurs. Les autres accueillaient les visiteurs.
Le trajet formait un triangle délimité par Etchûjima, Tsukishima et Toyosu. Après être passés sous le pont Harumi, nous revenions à notre point de départ. Il s’agissait de l’une des attractions les plus populaires du festival.
Avec seulement la moitié du nombre habituel de rameurs, nous devions supporter une charge énorme. Le poids de tous les passagers donnait l’impression de ramer dans un océan de plomb.
Pendant le festival, qui se déroulait sur un week-end, nous devions effectuer quatre sorties quotidiennes entre onze et seize heures, avec une heure de pause entre chaque trajet. Une pause déjeuner était prévue au milieu, mais l’épreuve demeurait extrêmement éprouvante.
Nous finissions inévitablement avec de violentes douleurs musculaires aux bras, au dos et aux lombaires.
Après cette succession d’expériences infernales, les étudiants semblaient légèrement plus musclés. Mais pour quelqu’un comme moi, qui n’avait aucun désir de prendre du volume, cela me poussait sérieusement à envisager non seulement de quitter la résidence, mais aussi de retourner vivre dans ma famille et de m’enfermer chez moi.
Pourtant, lorsque le festival universitaire arriva, j’étais toujours là. J’avais atteint la dernière sortie. De manière presque miraculeuse, j’étais parvenu jusque-là.
J’allais enfin être libéré de cet enfer…
Cette pensée m’apporta un léger soulagement lorsque nous montâmes une dernière fois à bord du cutter. À côté de moi se trouvait Narumi, dont la musculature semblait se développer à chaque trajet. Deux jeunes femmes souriantes, vêtues de gilets de sauvetage, étaient assises sur le banc devant nous.
— Courage, Kakeru, lança Fuyutsuki.
— Attendez ! On ne tourne pas à droite ? demanda Hayase.
Pourquoi étaient-elles ici ?
— Mets-y un peu plus d’cœur, Sorano ! cria Narumi.
— Tu pousses trop fort, Narumi ! répliquai-je.
— Hiii ! couina Fuyutsuki.
— Fuyutsuki, ça va ? Tu n’as pas peur ?
Je ne pouvais pas m’empêcher de m’inquiéter pour elle et de me demander si elle supportait de ne rien voir. Mais mes craintes semblaient inutiles.
— Je m’amuse tellement ! me rassura-t-elle. Allez, Kakeru ! Allez ! Allez, Kakeru !
Son enthousiasme me prit complètement au dépourvu.
— Pourquoi est-ce que tu t’amuses autant ? lui demandai-je.
— La brise et l’odeur de la mer sont tellement agréables ! Comment pourrais-je ne pas m’amuser ?
Des éclaboussures montèrent depuis la mer. Je sentis leur fraîcheur sur ma joue et respirai la puissante odeur de l’océan.
De minuscules gouttelettes scintillaient sous les rayons du soleil.
Fuyutsuki souriait.
J’ignorais pourquoi, mais son sourire m’attirait irrésistiblement.
— Carrément ! intervint Narumi. La mer r’veille vraiment l’esprit d’aventure d’un homme ! Si ça s’ffit pas à te motiver, rien n’y arrivera !
En criant :
— Oh, hisse !
Narumi sortit sa rame de l’eau, l’y replongea et poussa puissamment le manche vers l’avant.
J’imitai ses mouvements, criant à mon tour et tirant de toutes mes forces le manche vers moi. Lorsque nos rames rencontrèrent la surface, elles traversèrent vigoureusement l’eau et leur impulsion propulsa brusquement le cutter vers l’avant.
Fuyutsuki se mit à rire en se balançant d’avant en arrière au rythme du bateau.
— C’est incroyable !
Désormais totalement exalté, Narumi poussa un nouveau :
— Oh, hisse !
Sérieusement ? pensai-je, excédé.
Je me joignis tout de même à son chant.
— Quand ce sera terminé, j’abandonnerai l’université et je retournerai cultiver des légumes au pays…
Je prononçai cette phrase comme un personnage de film annonçant sa mort prochaine. Cependant, la jeune fille naïve assise devant moi prit mes paroles au sérieux.
— Tu vas abandonner l’université ?!
— Pas vraiment, Koharu. Ne crois pas ses plaisanteries idiotes, expliqua Hayase.
Elle tenait fermement la main de Fuyutsuki depuis un certain temps, et son visage était devenu pâle.
— Hé, Hayase…
— Oh, hisse !
— …ça va ?
— Qu’est-ce que tu as dit ? répondit-elle avec irritation.
J’essayais de lui demander si elle allait bien, mais le cri de Narumi avait dû couvrir ma voix.
— Hayase ! Est-ce que…
— Oh, hisse !
Narumi me coupa une nouvelle fois.
— Qu’est-ce que tu dis ?!
— Oh, hisse !
Il criait vraiment trop fort.
— Je te demandais si ça allait !
— Oh, hisse !
— Ça ne va pas du tout ! réussit à crier Hayase.
Narumi avait de nouveau couvert sa réponse.
Ses cris commençaient sérieusement à m’agacer. Ils interrompaient constamment notre conversation. Un étudiant plus âgé était assis à la poupe et dirigeait l’embarcation à l’aide du gouvernail. Je l’interpellai pour lui suggérer de ralentir.
— Quelqu’un a le mal de mer. On devrait réduire l’allure.
— Arrêtez de ramer, ordonna-t-il.
Nous levâmes tous nos rames.
— Merci, dit Hayase.
— Tu es vraiment gentil, ajouta Fuyutsuki.
— Désolé. J’me suis un peu laissé emporter, reconnut Narumi.
Le bateau poursuivit sa route à une allure plus lente.
Depuis la baie, les immeubles de grande hauteur de Tsukishima paraissaient encore plus impressionnants. Le soleil se reflétait sur la surface de l’eau, qui scintillait comme un miroir mouvant.
Une brise légère soufflait, et Fuyutsuki retenait ses cheveux pendant que le vent les soulevait.
Je la contemplai, fasciné.
Lorsque je pris conscience de ce que je faisais, je ressentis une honte terrible.
Le fait d’avoir agi inconsciemment rendit mes joues encore plus brûlantes.
— Tu savais qu’un feu d’artifice était organisé chaque année à la fin du festival universitaire ? demanda Fuyutsuki avec un doux sourire, les yeux plissés.
— Je fais partie du comité du festival, alors je t’en serais vraiment reconnaissante si tu pouvais accompagner Koharu, déclara Hayase.
— Mon service de nuit commence à dix-neuf heures, ajouta Narumi.
Il allait travailler après cet enfer ?
Le système de détection de la fatigue dans son cerveau devait être complètement H.S.
— D’accord, j’irai avec toi, Fuyutsuki. On se retrouvera plus tard. Attends-moi sur la terrasse de la maison des étudiants.
— D’accord !
Ce n’était peut-être que mon imagination, mais elle semblait particulièrement heureuse.
— Maintenant que j’y pense, nous n’avons toujours pas tiré les feux d’artifice que nous avons achetés.
— Oui. Si j’avais su qu’ils en prévoyaient pour le festival, je n’aurais pas eu besoin d’en acheter autant.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demandai-je.
Hayase me sourit, légèrement exaspérée.
— Tant pis. Au moins, ça t’a permis d’avoir un rencard avec Koharu.
Narumi ajouta ensuite une information totalement inutile.
— Il a même pris une douche avant d’partir.
— Sérieusement ? Tu ferais mieux de te méfier, Koharu… déclara Hayase en me lançant un regard soupçonneux.
— Me méfier de quoi ? demanda Fuyutsuki, perplexe.
— Sérieux là, arrêtez, lançai-je en tentant de calmer les choses.
À cet instant, le bateau fut soudain secoué.
— Hyaaa ! s’écria Hayase.
Son cri aigu déclencha une vague de rires dans l’embarcation.
— Hé, ne riez pas, protesta-t-elle, embarrassée.
Cela ne fit que rendre la scène plus drôle, et nous rîmes tous encore davantage. Baignés dans la lumière du soleil couchant, nous fîmes demi-tour en direction de l’université. À mesure que nous nous rapprochions, nous commencions à entendre un groupe jouer des reprises.
Il était impossible de distinguer les paroles, mais nous percevions les guitares, la batterie et les acclamations enthousiastes du public.
[1] Matthew Perry (1794-1858) est un officier de marine américain, aujourd’hui principalement connu pour avoir dirigé en 1853-1854 une expédition militaire au Japon afin de forcer ce pays à ouvrir des relations diplomatiques et commercer avec les États-Unis.
❄
Était-il normal d’avoir des courbatures dès le jour même où l’on avait fourni un effort excessif ?
Mes bras tremblaient et mes lombaires me donnaient l’impression de vouloir se briser. Je n’avais même plus assez de force pour ouvrir le bouchon d’une bouteille, et mes jambes me soutenaient à peine.
Mon corps tout entier était épuisé.
J’avais l’impression que le sol tanguait, sans doute parce que j’avais passé trop de temps sur le bateau. Même marcher jusqu’à notre emplacement habituel sur la terrasse se révélait difficile. Je traînais péniblement mes jambes devenues lourdes.
Pour une raison inconnue, l’idée de retrouver Fuyutsuki seul à seule me rendait nerveux.
— Je fais partie du comité du festival.
— Mon service de nuit commence à dix-neuf heures.
Lorsque j’avais entendu les excuses de Hayase et Narumi, ma tête s’était mise à tourner. J’avais été incroyablement heureux.
Ce sentiment était-il bien celui auquel je pensais ?
Oui. Cela devait être ça. Quand cela avait-il commencé ?
Était-ce lorsque j’avais vu Fuyutsuki aussi enthousiaste tout à l’heure ?
Ou bien cela remontait-il à beaucoup plus longtemps ?
La simple idée de passer du temps seul avec elle m’emplissait d’excitation.
Peu de personnes se trouvaient devant la maison des étudiants et sa terrasse. Le festival se déroulait sur la grande pelouse située près de l’entrée principale, où avait lieu le concours de yukata, dernière animation de la journée.
J’entendais la voix de Hayase, amplifiée par un micro. Elle devait en être la présentatrice. En plus de toutes ses autres responsabilités, Hayase participait au comité du festival universitaire. Elle était si différente de moi que je commençais à l’admirer.
Fuyutsuki se trouvait à notre place habituelle, buvant son traditionnel thé au lait. Elle était simplement assise là, à m’attendre, tandis que le monde autour de nous prenait progressivement une teinte orangée.
À la seconde où je l’aperçus, mon cœur manqua un battement.
Une main sur la poitrine, je l’appelai.
— Désolé. Je t’ai fait attendre ?
— Non, ça va. Je ne suis pas là depuis longtemps.
— Ton thé au lait a refroidi ?
— Il est dans un gobelet en carton, alors il refroidit rapidement de toute façon.
Le vent était relativement frais pour un début d’été.
Une acclamation s’éleva au loin depuis le concours de yukata, et la voix énergique de Hayase résonna dans le crépuscule.
— Kakeru ?
— Hmm ?
— J’ai cru que tu avais disparu.
— Ah oui. Je me suis tu, pas vrai ?
— Tu es vraiment méchant.
Nous échangeâmes nos plaisanteries habituelles, puis nous sourîmes. Une atmosphère agréable s’était installée entre nous. Fuyutsuki murmura alors :
— J’aurais aimé porter un yukata.
— Je parie que ta famille richissime en possède des particulièrement coûteux.
— Ma mère portait autrefois un yukata dont l’obi était décoré de lycoris rouge[1]. J’ai toujours voulu le porter.
— Tu aurais dû participer au concours.
— Tu crois ?
— Je suis certain que tu aurais terminé première.
— Si j’avais participé, tu aurais voté pour moi ?
— Eh bien… répondis-je sur le ton de la plaisanterie.
— Réponds sérieusement.
La voix de Fuyutsuki prit soudain un ton ferme, ce qui me rendit légèrement nerveux.
— Bien sûr que j’aurais voté pour toi, Fuyutsuki.
— Même si je suis aveugle ? Tu m’aurais tout de même choisie comme ta préférée ?
Sa voix tremblait.
Elle paraissait fragile, comme si elle risquait de se dissiper à tout instant.
Je n’avais encore jamais vu Fuyutsuki aussi anxieuse.
— Est-ce que ton handicap changerait vraiment quoi que ce soit dans un concours de yukata ?
Je me demandai si cette réponse directe allait la blesser. Dès que les mots quittèrent ma bouche, une puissante inquiétude m’envahit.
Bien sûr que cela changeait quelque chose. Au fond, tout le monde le savait. Il était impossible de ne pas remarquer ce genre de différences. Mais…
— J’aurais quand même voté pour toi.
Le visage de Fuyutsuki semblait rouge.
Était-ce seulement dû au coucher du soleil ?
— On dirait presque une déclaration d’amour, me taquina-t-elle.
C’était vraiment injuste de se moquer ainsi de moi.
— Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Je dis seulement que le yukata t’irait bien.
— Il m’irait bien ?
Elle me fixa, une expression perplexe sur son joli visage.
Je pris soudain conscience de moi-même.
— Non, sérieusement, ça ne veut rien dire de particulier. J’ai seulement supposé qu’une fille riche comme toi avait l’habitude de porter des yukatas.
— Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire ? répondit Fuyutsuki en riant.
La lumière du soleil couchant la faisait rayonner.
Avant même que je m’en rende compte, les mots m’échappèrent.
— Alors, c’est donc ça, l’amour.
— Hein ?
L’expression de Fuyutsuki se figea comme si le temps venait de s’arrêter.
Pris de panique, je tentai de rattraper la situation.
— Je veux dire que tu dois vraiment aimer les feux d’artifice. Tu ne cesses jamais d’en parler.
Fuyutsuki rit légèrement, puis leva les yeux vers le ciel.
— Je trouve que ce serait merveilleux si nous pouvions organiser notre propre feu d’artifice. Ce serait une journée très spéciale, un souvenir que nous garderions toute notre vie.
Elle semblait imaginer des feux d’artifice explosant dans un ciel qu’elle ne pouvait pas voir.
— Tu te souviens de tous ceux que nous avons achetés sur un coup de tête ? poursuivit-elle. Ils devaient être assez lourds.
— Ils reposent désormais tranquillement dans un coin de ma chambre en me lançant des regards pleins de rancune.
— J’aurais aimé qu’on nous prévienne qu’un feu d’artifice était prévu pendant le festival.
— À quel moment auraient-ils pu le faire ?
— Euh… Peut-être pendant la cérémonie d’entrée ?
— Bienvenue à tous nos nouveaux étudiants ! Nous sommes peut-être un peu en avance, mais sachez que nous tirerons des feux d’artifice lors du festival universitaire ! Quelque chose comme ça ? demandai-je en riant.
— Sois sérieux, répliqua Fuyutsuki.
Elle riait elle aussi.
Je levai les yeux vers le ciel.
De sombres nuages s’étaient rassemblés, et un vent froid commençait à souffler.
— Et maintenant, le moment que vous attendiez tous ! La glorieuse gagnante du concours de yukata est…!
La voix de Hayase résonna au loin, suivie d’une immense acclamation.
Fuyutsuki et moi l’écoutâmes ensemble.
Une atmosphère confortable nous enveloppait tandis que nous échangions une conversation sans importance. Nous imaginions à quel point la voix de Hayase serait rauque le lendemain et commentions l’enthousiasme de la foule.
Nous profitâmes d’un instant de calme en écoutant les voix lointaines.
Puis, soudain, quelque chose changea.
Des gouttes de pluie commencèrent à tomber, l’une après l’autre. L’odeur de la pluie emplit aussitôt l’air et, en quelques instants, le crépitement de l’averse devint intense.
Le feu d’artifice fut annulé.
Nous décidâmes donc de partager un parapluie et de rentrer à pied jusqu’à l’appartement de Fuyutsuki.
Cela se produisit lorsque nous nous dîmes au revoir devant son immeuble.
Ce jour-là, dissimulés sous le parapluie, Fuyutsuki et moi échangeâmes notre premier baiser.
[1] Lycoris radiata , Lis araignée rouge ou Higanbana (Fleur de l’Équinoxe).