LOVE UNSEEN T1 – CHAPITRE 1
Première rencontre
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Traduction : Raitei
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O
Le médecin se tenait près du lit, les mains croisées dans le dos. Des fleurs décoraient le rebord de la fenêtre, leurs corolles blanches s’épanouissant au bout de longues et épaisses tiges. Elles ressemblaient presque à des feux d’artifice éclatant dans le ciel nocturne. Chaque fois que les rideaux blancs ondulaient sous la brise, le doux parfum des fleurs me parvenait.
Le médecin reprit la parole. J’aurais dû être préparé à ce qu’il allait dire. Pourtant, ma voix se mêla à mes larmes.
— Assez. Mettons-y un terme.
❆
Alors que je commençais à somnoler, la voix tonitruante de Narumi me réveilla. Il venait sûrement de sortir l’une de ces petites blagues qu’il avait apprises chez lui, dans le Kansai[1]. Lorsque j’ouvris les yeux, tous les autres applaudissaient et riaient.
J’avais peut-être raté une blague de Narumi, mais je n’en éprouvais pas la moindre déception.
J’étais surtout agacé qu’il m’ait réveillé. Lorsqu’il se rassit, je lui donnai un petit coup de coude.
— Oh, Sorano. T’es réveillé.
Narumi me tapota le dos, un sourire radieux aux lèvres.
— J’ai fait un rêve bizarre, lui dis-je.
— Quel genre d’rêve ?
— Le genre déprimant.
— C’mment ça ?
Nous participions à une soirée commune organisée par plusieurs clubs afin d’accueillir des étudiants de première année. J’étais assis à côté de Narumi — qui m’avait forcé à venir — tout au fond de la salle. De là, nous pouvions voir toute la salle. Je ne manifestais aucun enthousiasme pour la fête et je manquais de sommeil. Bref, j’étais un véritable rabat-joie.
— Détends-toi un peu, t’veux ? Maintenant que t’as fait l’effort de venir, faut qu’ça profite.
— C’est pas moi qui ai choisi de venir. C’est toi qui m’as traîné ici.
Narumi était mon colocataire à la résidence universitaire. La veille au soir, il avait proposé de « réaménager un peu la chambre », et j’avais fini par l’aider jusqu’aux premières heures du matin.
À cause de lui, j’avais passé toute la journée à somnoler. Je pensais enfin pouvoir dormir après les cours, mais il m’avait finalement entraîné à cette soirée d’intégration.
À côté de moi, Narumi observait la salle avec entrain.
Mais où est-ce qu’il trouve toute cette énergie ?
Je méditai sur la question tout en buvant une gorgée de thé oolong et en promenant mon regard dans la pièce. La scène qui se déroulait devant moi était surréaliste.
La « Super Méga Soirée conjointe d’intégration » avait pourtant commencé dans le calme. Le président de chaque club avait prononcé quelques mots, avant que tous ne lèvent leur verre pour un toast tellement grandiose qu’on aurait pu croire qu’ils buvaient du champagne.
Alors comment en étions-nous arrivés là ?
La vaste salle, qui accueillait environ quarante nouveaux étudiants, avait sombré dans le chaos. Plus personne ne restait assis. Tous erraient à travers la pièce tels des zombies, un verre à la main.
On avait ajouté des nouilles à la marmite posée sur l’une des tables afin d’en faire un champon[2], mais personne n’avait même pris la peine de saisir ses baguettes.
Le plat continuait de mijoter, jusqu’à ce que les nouilles perdent toute leur élasticité.
Des garçons en pleine opération de séduction discutaient avec enthousiasme avec les filles, haussant la voix pour se faire entendre, tandis qu’un groupe d’étudiants à l’allure plus intello restait recroquevillé dans un coin. J’aperçus également quelques filles très maquillées qui riaient et battaient des mains comme des poupées mécaniques déréglées, sans que j’aie la moindre idée de ce qu’elles pouvaient trouver si drôle.
Nous étions dans une salle de bar séparée des autres par des cloisons coulissantes. L’excitation ambiante rendait l’atmosphère étouffante. Tout le monde parlait si fort que la quantité de dioxyde de carbone présente dans la pièce commençait presque à me couper le souffle.
Je tirai sur le col de mon tee-shirt pour tenter de faire circuler un peu d’air. Entre la chaleur et la mauvaise qualité de l’air, le niveau d’inconfort crevait le plafond. Je mourais d’envie de sortir.
Mais à l’instant où cette pensée me traversa l’esprit, quelqu’un qui semblait bien plus âgé que nous se mit à chanter « Happy Birthday » d’une voix forte et rauque. Cela venait de la salle voisine, séparée de la nôtre par les cloisons coulissantes. Aussitôt, les gens de notre table se mirent eux aussi à applaudir et à chanter, comme pour répondre à la salle voisine.
Ils célébraient l’anniversaire d’une parfaite inconnue qu’ils ne pouvaient même pas voir.
Peut-être les personnes de l’autre salle avaient-elles organisé cela à l’avance, ou peut-être s’agissait-il d’une sorte de flash mob. Quelques garçons autour de moi tentaient de se faire remarquer en exagérant leur vibrato, chantant « Happy Birthdaaaay… toooo youuu » avec un temps de retard. Pour ne pas être en reste, d’autres hurlaient « Happy Birthdaaaaaay ! » si fort que leurs cordes vocales auraient très bien pu se rompre. S’il s’agissait d’un flash mob, il était particulièrement étrange et mal exécuté.
J’en conclus donc que tout cela avait été improvisé.
J’avais l’impression d’être dans un zoo, à regarder tous les animaux enfermés dans leurs cages hurler à l’unisson.
— Merci ! lança la voix d’une jeune femme de l’autre côté.
Quelques garçons commencèrent à proposer, sur un ton vaguement graveleux, d’aller jeter un coup d’œil à cette mystérieuse inconnue. Les filles leur adressèrent des regards noirs en silence.
Pitié…
— T’as l’air dégoûté.
Mon malaise devait se lire sur mon visage. Narumi affichait un sourire moqueur, ce qui ne fit qu’accroître ma gêne.
— Qui ne serait pas dégoûté par un spectacle pareil ?
— On s’en fiche. C’est drôle.
— Je ne trouve rien de tout ça drôle, même de très loin.
— Oooouch…
Les taquineries de Narumi commençaient à m’agacer. Je désignai discrètement une table située deux rangées plus loin.
— Tu ne trouves pas ça un peu répugnant, toi ?
Un groupe de garçons s’agglutinait autour d’une fille.
La conversation était passée de « Rejoins notre club » à un interrogatoire sur sa vie sentimentale. Lorsqu’elle avait révélé qu’elle était célibataire et vivait seule, la discussion avait fini par se transformer en séance d’autopromotion éhontée. Si elle disait ne pas aimer les fumeurs, tous les garçons écrasaient aussitôt leur cigarette. Si elle affirmait apprécier les veines apparentes sur les bras des hommes, ils retroussaient tous leurs manches.
— Bah non ? Ça devrait l’être ? Tu dois être un vrai saint, Sorano.
— Tu te fous de moi ?
Narumi agita une main avec désinvolture.
— Nan. Mais bon, j’imagine que t’es juste ce genre de gars.
Il m’adressa un sourire qui en disait long.
— T’essaie de dire quoi au juste ? demandai-je.
— Regarde-toi, mec. T’es adossé au mur et tu refuses de bouger. Pendant ce temps, tous les autres font tout ce qu’ils peuvent pour créer des liens.
— C’est justement ce forcing que je trouv…
Mais avant que je puisse terminer ma phrase, un claquement de mains retentit depuis une table au fond de la salle.
— Votre attention, s’il vous plaît !
Je crois qu’il était président d’un club, mais je ne me souvenais plus lequel. Peut-être quelque chose en rapport avec la musique, ou bien un club sportif. Je ne pensais pas qu’il s’agissait du club de tennis, mais après tout, c’était possible. Quoi qu’il en soit, un garçon aux cheveux châtain clair et à l’allure de play-boy s’était levé.
— J’ai une annonce importante à faire !
Sa voix débordait d’une assurance propre à quelqu’un qui semblait n’avoir jamais connu la moindre journée difficile de sa vie. Pour être honnête, son attitude excessivement confiante m’irritait. D’autres trouvaient peut-être cela amusant, car quelques rires s’élevèrent.
Ses pauses théâtrales avaient attiré l’attention de tout le monde… du moins, c’était ce que je croyais. En réalité, certains avaient commencé à manger le champon désormais froid, et des bruits d’aspiration résonnaient aux quatre coins de la salle.
Cela ne suffisait toutefois pas à arrêter le garçon. Tout ce vacarme ne risquait certainement pas de le rendre plus séduisant, mais il était bien décidé à faire son annonce coûte que coûte. Soit il avait trop bu pour entendre correctement, soit il possédait une force mentale à toute épreuve.
— Yuuko Hayase, étudiante de première année !
Il se trouvait que Hayase faisait partie de ceux qui aspiraient bruyamment leurs nouilles. Elle en enfourna encore quelques-unes dans sa bouche, puis prit un air qui semblait dire : Hein, moi ?
Lorsque les personnes autour d’elle l’encouragèrent à se lever, elle s’exécuta en couvrant sa bouche d’une main pendant qu’elle mâchait. De l’autre, elle tenta de remettre un peu d’ordre dans ses cheveux, visiblement mal à l’aise.
Tous les regards curieux convergèrent vers la nouvelle étudiante.
Le garçon passa une main dans ses cheveux et lui adressa un regard intense. La jeune fille, en revanche, ne lui prêtait aucune attention.
Elle se contentait de balayer la pièce du regard, manifestement embarrassée. Ils n’étaient pas près de se contempler avec passion dans les yeux.
Il inspira brusquement.
— Je ne suis jamais tombé amoureux au premier regard, mais, franchement, je ne pense pas pouvoir garder ça pour moi. Est-ce que tu accepterais de sortir avec moi ?
Pour qui se prenait-il ? N’importe quelle personne sobre aurait été profondément écœurée.
Pourtant, la foule ivre éclata en applaudissements.
— Say yes ! Say yes ! se mit-elle à scander en anglais.
Pour une étrange raison, ils utilisaient une langue étrangère pour exiger une réponse.
— Qu’est-ce que ça peut faire ? Sors avec lui ! lança quelqu’un de manière irresponsable.
— Sors avec moi aussi ! ajouta un autre en profitant de l’occasion.
Ignorant les spectateurs, la jeune fille s’inclina profondément.
— Je suis désolée, mais non !
Son refus était catégorique. Ces quelques mots auraient largement suffi, mais elle enfonça le clou.
— Tu n’es pas du tout mon genre !
C’était impitoyable. Comme si elle avait continué de le frapper alors qu’il était déjà à terre.
— Sérieusement ? demanda le garçon éconduit, incapable de croire ce qu’il venait d’entendre.
— Sérieusement, répondit-elle timidement.
La salle replongea dans le vacarme et les applaudissements reprirent. Tout le monde riait et battait des mains, y compris Narumi, assis à côté de moi.
— T’es vraiment rabat-joie, Sorano, dit-il en me frappant dans le dos.
— Je n’ai jamais aimé les gens qui cherchent à se faire remarquer.
— Pourquoi ? C’est drôle !
— J’imagine que je déteste simplement ce côté forceur. Tu sais, cette impression qu’ils en font beaucoup trop.
— Peut-être qu’ils essaient juste de se réinventer à la fac. C’est fait pour ça, non ?
— Même dans ce cas, je n’aime pas les gens qui cherchent à faire des vagues. Personnellement, je ne veux même pas provoquer la plus petite ondulation.
Je le pensais sincèrement.
Être impressionnant ou mémorable demandait forcément une certaine quantité d’efforts. Il était bien plus simple de passer inaperçu.
Je veillais toujours à ne jamais dire quelque chose d’assez étrange pour mettre les autres mal à l’aise, et je m’efforçais de jauger l’ambiance afin de me fondre dans le décor.
Mais je détestais prendre l’initiative sur le plan social.
— Si tu ne m’avais pas invité aujourd’hui, je ne serais jamais venu.
Dès que ces mots m’échappèrent, je les regrettai.
Je ne disais jamais ce genre de choses, d’habitude.
Est-ce que j’étais vraiment agacé à ce point ? Je ne voulais pas dire ça…
Mes regrets se révélèrent toutefois inutiles. Le grand gaillard décontracté assis à côté de moi fit une proposition sans le moindre rapport.
— Hé, allons là-bas un moment.
Il regardait la table où se trouvait la fille qui venait de rejeter cette déclaration d’amour grandiose.
Sérieux, là ? pensai-je, déconcerté.
La plupart des tables étaient envahies par des garçons qui formaient de petites colonies autour des filles présentes. Pourtant, personne ne semblait s’intéresser à celles de la table de Hayase.
Cela n’avait aucun sens. Même de loin, elles ne paraissaient pas repoussantes.
Au contraire, elles formaient probablement le groupe le plus séduisant de toute la soirée. Il n’était pas surprenant que Hayase ait reçu une déclaration, et la fille assise à côté d’elle était si belle qu’on aurait pu la prendre pour un mannequin.
Tout le monde cherchait un partenaire du sexe opposé comme des zombies en quête de chair fraîche, mais personne ne prêtait la moindre attention à ces ravissantes jeunes femmes.
Qu’est-ce qui se passe ?
C’était comme si cette table se trouvait dans un univers parallèle.
Je pouvais comprendre que les garçons hésitent à approcher des filles d’un tel niveau. Elles risquaient de ne même pas leur accorder un regard, et leur personnalité pouvait se révéler être un véritable champ de mines. Dans tous les cas, mon instinct me criait de rester à distance.
Narumi, lui, n’était pas de cet avis.
— Allez, viens, dit-il en m’attrapant nonchalamment le bras pour se lever.
— Attends ! protestai-je, en vain.
— Ça vous dérange si on s’assoit ici ? demanda Narumi.
Il s’installa en face des filles, me forçant à prendre place à côté de lui. Hayase nous observa avec une méfiance évidente. La jeune fille qui ressemblait à un mannequin se montra, elle, plus accueillante.
— Bonjour !
— Moi, c’est Ushio Narumi. Et lui, c’est…
— Kakeru Sorano, dis-je en inclinant rapidement la tête.
Hayase poussa un soupir, comme si elle venait d’être acculée.
— Je m’appelle Yuuko Hayase. Et voici…
— Koharu Fuyutsuki.
La fille assise devant moi, Koharu Fuyutsuki, nous adressa un doux sourire. Pourtant, pour une raison que j’ignorais, cela me mit mal à l’aise.
C’était parce qu’elle était trop jolie.
Avant d’ouvrir la bouche, Fuyutsuki avait l’apparence d’une véritable beauté. Mais lorsqu’elle souriait et plissait les yeux, elle paraissait plus mignonne encore.
Son visage était petit, ses yeux grands et lumineux, et ses longs cheveux brillaient sous les éclairages. Sa voix, calme et douce, modifiait complètement l’impression qu’elle donnait. Plutôt qu’à un mannequin, elle ressemblait presque à une idol[3].
C’était comme si elle venait d’une autre dimension. Comme s’il était impossible que nous vivions tous les deux sur la même planète. Sa beauté me mettait presque mal à l’aise. C’était bien la première fois que cela m’arrivait. Pourtant, quelque chose chez Fuyutsuki me paraissait un peu étrange.
Elle ne cessait de fixer droit devant elle.
Curieux de savoir ce qu’elle regardait, je suivis la direction de ses yeux. Mais il n’y avait rien d’autre qu’un mur vide derrière moi.
Je me demandai si quelque chose se trouvait sur ce mur, mais j’eus beau l’observer attentivement, je ne remarquai rien. Je fus saisi d’une étrange illusion : si une fille aussi belle regardait ce mur, alors il devait forcément y avoir quelque chose à voir. Je commençai même à me demander si nous nous trouvions dans un bâtiment mondialement célèbre, avant d’écarter cette hypothèse en me rappelant qu’il ne s’agissait que de l’une des nombreuses succursales d’une chaîne de bars.
Lorsque je détournai les yeux du mur pour revenir vers Fuyutsuki, je la vis tâtonner sur la table de la main droite. Un verre de jus d’orange se trouvait juste devant elle, mais elle avait du mal à le saisir. On aurait dit qu’elle essayait de se repérer dans un épais brouillard. Je ne pus m’empêcher de me demander ce qu’elle fabriquait.
Hayase tapota l’épaule de Fuyutsuki et lui murmura à l’oreille :
— Il est juste devant toi, Koharu.
— Merci, Yuuko.
Fuyutsuki tendit le bras droit devant elle, effleura délicatement le verre, puis le saisit. Tandis que je restais là, perplexe, à tenter de comprendre quel était le problème, Narumi posa la question avec désinvolture :
— Hein ? T’as des problèmes de vue, Fuyutsuki ?
Je fus abasourdi.
Comment pouvait-il poser une question aussi personnelle à quelqu’un qu’il venait à peine de rencontrer ?
Fuyutsuki ne sembla toutefois pas s’en formaliser. Elle reposa son verre et sourit avec douceur.
— Oui. Je suis aveugle.
Dès que je sortis du bar, une brise fraîche me caressa la joue. Mon corps était encore brûlant après tout ce temps passé à l’intérieur, et cette fraîcheur me fit du bien.
Il ne devait vraiment pas rester beaucoup d’oxygène dans la salle, car même l’air chargé des gaz d’échappement de la grande avenue me semblait désormais rafraîchissant. Le groupe bruyant avec lequel nous avions passé la soirée devait déjà être en route vers une deuxième fête. J’entendais des rires résonner au loin, probablement les leurs.
Au moment de quitter le bar, Hayase s’était penchée vers moi pour me souffler quelques mots, en prenant soin de ne pas se faire entendre de Fuyutsuki.
— Ces garçons ont changé de table dès qu’ils ont appris que Koharu ne pouvait pas voir.
— C’est donc pour ça que votre table ressemblait à une île isolée.
— Une île isolée ? demanda Hayase en ouvrant de grands yeux.
— Elle était séparée des autres comme une île du continent, tu ne trouves pas ?
— Mais de quoi tu parles ? répondit-elle en riant.
Après avoir quitté le bar de Tsukishima, nous descendîmes l’avenue Kiyosumi-dori en direction de Monzen-nakacho.
Narumi et moi devions rejoindre notre résidence universitaire, située de l’autre côté du pont Aioi, tandis que Hayase comptait prendre le métro après avoir raccompagné Fuyutsuki.
Fuyutsuki avançait en suivant les bandes podotactiles jaunes à l’aide d’une canne blanche. Hayase marchait à ses côtés, une main posée sur son coude. Narumi, quant à lui, discutait sans interruption avec les deux filles.
Le bruit des voitures couvrait leurs voix tandis que nous longions l’avenue. En levant les yeux, je constatai que la nuit était claire et éclairée par la lune. Aucune étoile n’était visible, sans doute à cause de la lumière de l’astre et de celle de la ville. Malgré cela, les lumières éparses des immeubles ressemblaient à de véritables étoiles. L’immense lune apparaissait entre les gratte-ciel, comme suspendue dans un ciel étoilé.
Alors c’est à ça que ressemble la ville la nuit, pensai-je.
Puis une autre idée me traversa l’esprit.
Fuyutsuki ne peut pas voir la lune, n’est-ce pas ?
Elle était aveugle.
Que ferais-je si je perdais la vue ? Je m’enfermerais probablement dans ma chambre, maudissant mon sort de tout mon être. Cela ne m’étonnerait pas que je perde tout espoir. Je me sentirais coupable d’être un poids pour les autres chaque fois que je devrais manger ou sortir me promener. Je ne pouvais même pas imaginer à quel point cela devait être difficile.
Jamais je ne pourrais me montrer aussi joyeux que Fuyutsuki.
Pourquoi avait-elle décidé de participer à cette soirée d’intégration alors qu’elle ne pouvait pas voir ? Narumi lui avait posé la question pendant la fête, ce qui m’avait profondément choqué. Il ne prenait jamais de pincettes, mais Fuyutsuki n’avait pas semblé dérangée.
— Tu es venue parce que c’était une nouvelle expérience, hein ?
Alors que je repensais à sa réponse, une voix s’éleva à côté de moi.
— Répète ce que tu viens de dire ?
— Wah !
Le cri m’échappa malgré moi.
Hayase m’observait en clignant des yeux, perplexe.
— Hein ? Tu me détestes ou quoi ?
— Bien sûr que non.
— Je plaisante.
Hayase fit la moue un instant, puis laissa aussitôt échapper un petit rire. Nous avions passé toute la fin de la soirée à discuter tous les quatre, et la méfiance qu’elle avait manifestée au début semblait s’être complètement dissipée.
— Ça ne pose pas de problème que tu ne lui tiennes pas la main ? demandai-je.
Fuyutsuki marchait seule sur les dalles jaunes, progressant droit devant elle.
— Tant que rien ne bloque les bandes podotactiles, elle peut marcher seule. Elle n’aime pas qu’on la touche lorsqu’elle n’a pas demandé d’aide, expliqua Hayase.
— Vous êtes amies depuis longtemps ?
— Pourquoi tu demandes ça ?
— Tu l’accompagnes comme comme une chaperonne. Je pensais que vous vous connaissiez déjà.
— Oh, c’est pour ça. Je n’ai rencontré Koharu qu’à la cérémonie d’entrée. Moi, je suis Hayase et elle, Fuyutsuki. Donc on était Fu et Ha, tu vois ?
Pendant un instant, j’eus l’impression que Hayase parlait par énigmes. Mais les étudiants étaient classés par ordre alphabétique pendant les cérémonies d’entrée. Elle voulait sûrement dire qu’elles s’étaient retrouvées assises l’une à côté de l’autre.
— …Je vois.
— Hé, tu savais que notre fac proposait des guides étudiants ? Ils cherchent des volontaires sur les panneaux d’affichage.
— Je n’en avais jamais entendu parler.
— Oui, je m’en doutais. Les guides étudiants sont des bénévoles qui assistent les personnes handicapées pendant leur scolarité.
D’après les explications de Hayase, leur rôle consistait à accompagner l’étudiant jusqu’à ses cours, à l’aider à se déplacer sur le campus et, selon ses besoins, à l’assister pendant les repas.
Hayase était vraiment admirable.
Malgré tout, je pensais qu’il était dans mon intérêt de garder mes distances.
Apparemment, Fuyutsuki avait dit qu’elle voulait participer à la soirée de ce soir, alors Hayase l’avait accompagnée. Elle semblait être le genre de personne qui faisait souvent ce type de choses.
Je savais que des gens comme elle existaient, mais ils étaient rares.
Et ils étaient tout mon contraire.
— J’ai la mauvaise habitude de vouloir aider dès qu’il se passe quelque chose, mais, en règle générale, il vaut mieux ne pas intervenir tant que la personne ne le demande pas explicitement.
— C’est vrai ?
— Oui. Sinon, c’est comme si tu lui disais qu’elle était incapable de se débrouiller seule, répondit Hayase en baissant les yeux.
Cela se tenait.
Il devait être particulièrement pénible de voir quelqu’un se mêler de tout ce que l’on faisait en nous traitant comme un enfant.
— Elle m’a dit qu’elle voulait essayer de participer à une fête pendant ses études, murmura Hayase. — C’est incroyable, non ?
Une légère pitié transparaissait dans sa voix.
— Ah oui ! s’exclama-t-elle soudain en relevant exagérément la tête. — Tu es dans le même département que moi, pas vrai, Sorano ?
— Tu étudies aussi la logistique ?
— Oui. Koharu aussi.
— Ah ouais. Narumi est donc le seul à étudier autre chose.
— Tu suis le cours d’info ? demanda-t-elle.
— Celui du lundi en première heure ? Oui…
— Pas moi.
— Je regrette de m’être inscrit à ce cours… Je capte absolument rien, avouai-je.
— Koharu a dit la même chose.
— On est dans la même classe ?
Maintenant que j’y pensais, il y avait peut-être quelqu’un qui ressemblait à Fuyutsuki assis au fond de la salle. J’essayai de m’en souvenir, sans succès, probablement parce que je n’y avais pas prêté beaucoup d’attention.
Alors que je faisais semblant de fouiller dans ma mémoire, Hayase me lança soudain une proposition.
— Ça t’intéresserait de devenir guide étudiant, Sorano ?
De sombres nuages s’abattirent sur notre conversation. Je n’aimais pas du tout la direction qu’elle prenait.
— Pourquoi ? demandai-je, en essayant subtilement de rejeter son idée.
— Mon emploi du temps ne correspond pas à celui de Koharu. J’espérais que tu pourrais nous aider, même si c’était seulement pendant ce cours.
— Le problème, c’est que…
— Tu dois seulement l’aider si elle semble avoir des difficultés, d’accord ?
Hayase se montrait particulièrement directe. Autoritaire, même.
Je trouvais cela assez impressionnant.
Alors que je tentais encore d’encaisser ce léger choc, un fracas retentit devant nous. Un vélo venait de tomber, ce qui semblait avoir surpris Fuyutsuki.
Il était garé sur les bandes podotactiles et elle l’avait probablement heurté par accident avec sa canne blanche.
— Ça va ? demanda Hayase en se précipitant vers elle.
— Désolé. J’avais pas remarqué qu’il était là, dit Narumi.
Je faillis faire un pas en avant, mais m’arrêtai en voyant Narumi relever le vélo tombé.
— Je suis désolée ! s’exclama Fuyutsuki.
Je restai simplement figé sur place à la regarder.
— C’est rien, vraiment. N’importe qui aurait pu renverser cette vieille ferraille.
La béquille était-elle cassée ? Narumi peinait à maintenir le vélo rouillé debout.
Hayase revint vers moi en fronçant les sourcils.
— Ces derniers temps, je fais beaucoup plus attention à ne pas garer mon vélo sur les bandes podotactiles. Davantage de gens devraient comprendre leur importance.
— Oui, répondis-je presque automatiquement.
— Oui ! répéta Hayase, légèrement irritée.
Puis, sans perdre une once de son agacement, elle revint au sujet précédent.
— Alors, qu’est-ce que tu penses de cette idée de devenir guide étudiant ?
J’avais espéré que l’incident du vélo lui ferait oublier la question, mais malheureusement pour moi, ce n’était pas le cas.
— Hmm…
Je fis semblant d’y réfléchir un moment.
— Laisse-moi un peu de temps pour y penser, répondis-je vaguement.
C’était censé être une nouvelle manière indirecte de refuser, mais Hayase n’était pas disposée à abandonner.
— Donne-moi tes coordonnées, exigea-t-elle en me montrant un QR code pour l’ajouter sur l’application de messagerie LINE.
J’échangeai nos identifiants à contrecœur. Dès que ce fut fait, elle sourit.
— Pense bien à aider Koharu chaque fois qu’elle en aura besoin.
Puis elle rejoignit Fuyutsuki en courant.
Ça se présente mal.
— Mais…
Je faillis dire que j’étais nul pour ce genre de choses, mais je me retins au dernier moment. Quand j’étais petit, j’avais beaucoup déménagé, passant d’un foyer à un autre. Apparemment, c’était le seul moyen que ma mère célibataire, divorcée, avait trouvé pour élever un enfant.
Nous avions d’abord vécu chez mes grands-parents. Mais lorsqu’ils étaient tombés malades, nous étions partis chez ma tante. Puis, après une dispute entre elle et ma mère, nous avions dû aller vivre chez un parent éloigné. À une époque, une amie de ma mère nous avait même accueillis alors qu’aucun lien de parenté ne nous unissait.
Partout où j’allais, les gens me détestaient parce que j’étais « trop arrogant ». Lorsque j’essayais de me montrer courtois, ils me détestaient parce que j’étais « trop poli ».
Se faire remarquer était le moyen le plus sûr de se rendre détestable dans chaque nouvelle école où j’étais transféré. En revanche, personne ne disait rien lorsque je faisais tout mon possible pour rester dans mon coin.
Au fond, tout le monde apprécie les personnes inoffensives.
J’avais fini par comprendre que la meilleure approche consistait à me fondre dans le décor et à rester à distance des autres. Sans même m’en rendre compte, j’étais devenu expert dans l’art de lire les expressions des gens, de passer sous les radars et de repérer les zones sûres.
Je levai les yeux et vis que la lune était désormais voilée par la brume.
Je ne pouvais plus en distinguer que les contours imprécis. Sa lumière terne conférait à la foule d’immeubles une lueur mystérieuse. Je trouvais le spectacle magnifique, mais la froideur artificielle du béton attira mon attention et m’inspira un léger malaise.
— Oh, c’est cet immeuble, pas vrai ? demanda Hayase en s’arrêtant.
Nous nous trouvions à l’une des extrémités du pont Aioi. L’université se trouvait juste de l’autre côté.
— C’est vraiment un bel endroit ! s’exclama Narumi en levant les yeux vers le complexe résidentiel.
Deux bâtiments d’une cinquantaine d’étages chacun se dressaient devant nous. Ils ressemblaient à des tours résidentielles classiques. Un petit escalier et une rampe d’accès menaient à une longue promenade, au bout de laquelle se trouvait une entrée décorée d’une cascade ruisselant sur une immense paroi de verre.
Il était immédiatement évident qu’il s’agissait d’appartements de luxe.
Fuyutsuki dégageait déjà une impression de raffinement et d’élégance, mais cela confirmait l’idée que je m’étais faite d’elle : celle d’une riche jeune fille élevée dans un environnement privilégié.
Hayase guida la main de Fuyutsuki vers la rambarde de la rampe. Celle-ci tapota les bandes podotactiles avec sa canne blanche, puis s’inclina poliment.
— Merci.
— Bonne nuit.
— À plus.
— Bonne nuit.
Nous nous saluâmes d’un signe de la main.
C’est alors que cela se produisit.
Le grondement d’une explosion retentit, et une lumière rouge se refléta dans les fenêtres de l’immeuble.
*Boum*, *boum*.
Les explosions se poursuivirent, l’une après l’autre. Chaque fois que le bruit déchirait le ciel nocturne, les fenêtres de l’immeuble se teintaient d’une couleur vive : jaune, bleu, puis de nouveau rouge.
Narumi désigna l’autre côté du pont Aioi.
— On dirait que ça vient de là-bas.
Hayase quitta la rampe pour revenir sur le trottoir, puis leva les yeux vers le ciel.
— Ce n’est pas l’université ? Ils ont le droit de tirer des feux d’artifice là-bas ?
— Attends, quoi ? Des feux d’artifice ? demanda Fuyutsuki avec enthousiasme.
Elle devait souhaiter pouvoir les voir, car elle descendit la rampe en courant, guidée par la rambarde. Soudain, sa main glissa et elle perdit l’équilibre.
— Attention ! m’écriai-je en la rattrapant instinctivement.
J’aidai Fuyutsuki à retrouver son équilibre. Lorsque je touchai sa paume, sa peau me parut fraîche contre la mienne.
— Tes mains sont vraiment chaudes, Sorano, dit-elle sans paraître le moins du monde perturbée.
— Tu aurais pu te faire mal.
— Désolée.
— Non, ce n’est rien.
Lorsque je l’aidai à rejoindre le trottoir, les feux d’artifice étaient déjà terminés.
— On les a ratés, pas vrai ? demanda-t-elle avec un sourire espiègle.
— Tu peux les voir ? demandai-je, trouvant sa réaction un peu étrange.
— Non, répondit-elle en tournant le visage vers moi. Mais j’adore les feux d’artifice.
— Vraiment ?
Même si tu ne peux pas les voir ?
Je gardai toutefois cette question pour moi.
— Un jour, j’aimerais tirer des feux d’artifice avec des amis, dit-elle avec un sourire radieux.
Fuyutsuki ne pouvait pas voir le monde qui l’entourait. Alors comment pouvait-elle apprécier des feux d’artifice ?
Elle serait seule, plongée dans une obscurité absolue. Complètement seule, à écouter les explosions résonner autour d’elle.
Pourquoi avait-elle donc l’air si heureuse d’en parler ?
Faisait-elle semblant, ou était-elle sincère ?
Cette fille était un véritable mystère à mes yeux.
— Sorano, murmura Hayase à mon oreille. Koharu est mignonne, tu ne trouves pas ?
— Oui, bien sûr, répondis-je de manière évasive.
Je savais qu’il valait mieux ne pas répondre non.
— Elle est mignonne, et elle est classe.
Hayase continua d’insister jusqu’à ce que nous finissions par nous séparer.
Elle répétait des choses du genre : « Tu dois seulement l’aider quand tu en as envie ». À plusieurs reprises, les mots « je ne peux pas » faillirent franchir mes lèvres.
La meilleure solution consistait à l’ignorer.
C’est donc ce que je fis.
Je laissai simplement ses paroles glisser sur moi.
[1] Le Kansai c’est la région autour d’Osaka, Kyoto et Kobe, et les gens de là-bas ont un accent/parler bien reconnaissable (plus direct, plus « chantant »), souvent utilisé en fiction pour marquer un perso comme extraverti, comique ou terre-à-terre par contraste avec le japonais standard de Tokyo.
[2] Le champon est un plat traditionnel de nouilles japonaises en soupe originaire de Nagasaki, inspiré de la cuisine chinoise et composé de porc, de fruits de mer et de légumes cuits ensemble dans un même bouillon riche.
[3] Une idol (du terme anglais utilisé au Japon) est une sorte d’idole des jeunes avec des spécificités notables, le terme se rapportant à une activité professionnelle artistique et non au terme d’« idole » connu en Occident.