INEPT T3 – PROLOGUE
Prologue
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Traduction : Moonkissed
Correction : Ostinliss
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C’était encore une journée assombrie par un épais manteau de nuages et une fine bruine.
— Mais qu’est-ce qu’on est censés faire, bon sang ?
Des champs s’étendaient au pied d’une montagne escarpée, et, dissimulée au milieu de cette verdure, se dressait une cabane délabrée. Les voix éraillées de plusieurs hommes résonnaient à l’intérieur. Ils avaient les dents cassées et le corps émacié. Leurs cheveux, ébouriffés, tombaient en désordre sur leurs épaules, frappant par leur aspect négligé. Leurs vêtements étaient parsemés de pièces rapiécées. Ces hommes – reconnaissables au premier coup d’œil comme des indigents – étaient assis en cercle autour d’une vieille natte de paille, et plus la réunion s’éternisait, plus leurs soupirs s’échappaient.
— Il n’y a qu’une seule chose à faire. Si nos impôts augmentent encore, comment sommes-nous censés nous en sortir ?
— Comme si la vague de froid de cette année n’avait pas déjà causé assez de dégâts, le temps a été tellement maussade que le riz n’a pas poussé du tout. Si nous ne faisons pas quelque chose rapidement, les maladies vont anéantir toutes les plantes.
— Tu veux dire qu’on devrait se rallier à ce plan insensé, Gouryuu ?
Alors que les autres hommes continuaient à tergiverser, le corpulent occupant le siège d’honneur — Gouryuu — frappa le sol de frustration et éleva la voix.
— Quel espoir nous reste-t-il si les trois principaux notables du village se comportent comme une bande de lâches ? Maintenant que mon frère est mort, nous sommes les seuls à pouvoir protéger notre foyer. Vous m’entendez ? Il n’y a qu’une seule issue ! Nous kidnappons Shu Keigetsu, la méchante qui a attiré ce désastre à nos portes, et nous la torturons ! C’est le seul moyen de mettre fin à ces actes de châtiment divin.
Sa voix tonitruante résonna dans la pièce comme le tonnerre.
Gouryuu était le frère cadet du chef du village. Maintenant que ce dernier était décédé, lui et son neveu s’étaient retrouvés propulsés à la tête du village.
Les trois fonctionnaires jetèrent un coup d’œil par la fenêtre sans vitres, le visage marqué par la tension. En observant la pluie qui tombait sans discontinuer dehors, les hommes joignirent les mains en prière vers le ciel sombre, marmonnant :
— Ô cieux, nous vous demandons d’apaiser votre colère.
Peut-être en raison de leur abondance de qi de feu, ces villageois — non, tous les habitants du domaine sud du clan Shu — étaient des gens émotifs. Facilement impressionnables et effrayés, ils vivaient dans la crainte des malédictions et des calamités.
Gouryuu regarda par la fenêtre en fronçant les sourcils, puis baissa la voix pour masquer sa propre appréhension.
— D’après le magistrat de la commune, nous avons souillé la Cour impériale en imposant une femme non qualifiée au rôle de Demoiselle, et cette vague de froid est notre châtiment divin. C’est logique quand on y pense. Depuis que Shu Keigetsu a été nommée notre Demoiselle à l’improviste l’année dernière, les calamités se succèdent ici, dans le sud.
Les hommes se mirent alors à intervenir.
— C’est vrai. D’abord, nous avons eu cette sécheresse, et maintenant c’est une vague de froid.
— Et après cela, la fierté de notre domaine du sud — cette belle et gentille Consort Noble — s’est soudainement fait exiler. Cette hausse des impôts doit être due au fait que le clan Shu a encouru la colère de l’empereur, n’est-ce pas ? En quoi est-ce juste pour nous ?
— La capitale est censée nous envoyer du congee quand la famine sévit, mais nous n’avons pas vu un seul bol. Vous pensez que c’est la faute de Shu Keigetsu si nos rations ont été réduites aussi ?
— C’est ce qu’a dit le magistrat, confirma Gouryuu en hochant la tête. Nous la punirons pour avoir oublié sa place au nom des Cieux. Une fois l’affaire réglée, le ciel s’éclaircira et le soleil brillera à nouveau sur nos champs. Le magistrat a même dit qu’il réduirait nos impôts de moitié en récompense d’un travail bien fait.
Les yeux des hommes s’illuminèrent.
— Les réduire de moitié ?!
Leur vie était déjà assez dure comme ça. La sécheresse et la vague de froid avaient poussé ces villageois à bout.
— Ça, c’est une réduction généreuse !
— Mais quand même, kidnapper et torturer une noble ? C’est peut-être ça qui nous vaudra vraiment le châtiment divin.
— Qui accepterait une tâche aussi odieuse ?
Si cela signifiait un moyen de sortir de la misère, les hommes n’étaient que trop disposés à accepter la proposition du magistrat de la commune. D’un autre côté, ils craignaient que basculer dans le crime ne leur attire la colère des dieux.
Lassé de ses complices indécis, Gouryuu claqua la langue avant de jeter un regard en coin.
— Hé, Unran ! Tu n’as rien à dire à propos de tout ça ? C’est toi que mon frère a désigné comme son successeur.
Dans un coin de la masure, un jeune homme était affalé sur une partie du sol en terre battue dépourvue de natte. Il semblait avoir une vingtaine d’années. Tout comme le reste du groupe, il portait des vêtements de seconde main et avait les cheveux courts, mais lui seul avait rassemblé la partie supérieure de sa chevelure auburn, baignée par le soleil, en un chignon. Cela mettait en valeur son physique basané et sauvage, qui ne manquait jamais d’attirer les regards des femmes du quartier.
— Non. Vous pouvez prendre les rênes, oncle Gouryuu, répondit Unran d’un ton traînant.
Il incarnait à la perfection le fils rebelle du village, la tête posée sur ses bras croisés, mâchant une brindille pour s’occuper la bouche.
Se tournant paresseusement sur le côté, il jeta un coup d’œil au groupe.
— Ce n’est pas comme si vous vouliez que je prenne des décisions à votre place, n’est-ce pas ?
Son sourire méprisant cachait toute la férocité d’une bête carnivore. Cette vision faisait bouillir de rage les autres hommes.
— Surveille ton attitude !
— Comment le chef a-t-il pu considérer quelqu’un comme lui comme son fils — C’était la première erreur de cet imbécile. Avec le recul, tout ce désastre a peut-être commencé quand il a accepté un métis comme lui dans notre village…
Ptoo !
Les trois hommes se turent dès qu’Unran se redressa brusquement et cracha sa brindille. Même s’il était un paria, ils redoutaient les conséquences de provoquer la colère de ce jeune homme au tempérament imprévisible. Son corps vigoureux et musclé ainsi que son esprit vif étaient sans égal dans le village.
Plissant les yeux, Unran tapota du bout des doigts le genou qu’il avait replié devant lui. Alors que les hommes l’observaient dans un suspense haletant, il dit soudain :
— Demandons-lui sa version des faits.
— Quoi ?
Gouryuu et les autres le regardèrent bouche bée, perplexes.
Unran se leva, époussetant ses vêtements.
— Un contrat, je veux dire. Nous ferons écrire au magistrat : « J’ai ordonné à ces villageois de mener cette tâche à bien. Je promets solennellement de réduire leurs impôts en échange. » Sinon, il rejettera la faute sur nous, les intouchables, quand tout ira de travers.
— Hein ? Oh…
— Je sais lire, donc je m’en occuperai. Ha ha, ça paie vraiment d’être instruit. Ça facilite le chantage.
Son regard perçant se plissa tandis qu’il fixait les nuages qui s’amassaient derrière la fenêtre.
— Shu Keigetsu… Il suffira de tourmenter cette femme pour sauver tout le village. Ça me semble être une bonne affaire. Ne vous inquiétez pas, je m’occuperai de cette partie moi-même. Ce n’est pas comme si l’un d’entre vous, bande de lâches, en était capable.
Lorsqu’il se retourna vers le groupe, un rictus ornait ses traits séduisants.
— Qu’y a-t-il de si effrayant à tourmenter une Demoiselle ? Toutes les filles sont pareilles une fois qu’on les a déshabillées. Même ces dames hautaines de la ville sont ravies d’écarter les jambes après quelques mots doux. C’est pareil pour presque toutes les femmes.
Gouryuu pâlit.
— U-Unran ! Que suggères-tu ?!
— Vous n’aimez pas l’idée de la souiller ? Alors que diriez-vous de la lapider ? Est-ce que la battre, lui couper les cheveux ou la jeter dans un cloaque est hors de question aussi ?
Unran ricana.
— C’est gentil de votre part. Ici, nous vivons ce genre de choses tout le temps.
Un silence s’abattit sur la hutte.
Unran fit traîner ses mots, laissant sa voix imprégner le silence.
— Pendant que nous rampions et léchions les chaussures des citadins, Shu Keigetsu marchait sur les gens et laissait son argent lui brûler les poches. Pendant que nous labourions nos maigres champs, elle s’occupait de sa peau. Toutes ces fois où nous avons souffert de la faim, enduré des épreuves, été stressés ou perdu des êtres chers, je me demande comment notre Demoiselle profitait de la vie dans la capitale ?
— …
Plus il parlait, plus l’angoisse et la haine se faisaient profondes sur les visages des hommes. La salle était remplie de villageois affamés, d’hommes poussés à bout par de lourds impôts et des nuages orageux qui ne semblaient pas vouloir se dissiper. Dans leur lutte pour trouver de quoi se nourrir, certains avaient même perdu des membres de leur famille à cause de la maladie. Il était dans leur nature de croire au malheur et de le craindre. Attiser leur haine à peine réprimée envers la noblesse était plus facile que d’allumer une étincelle sur de l’amadou.
— On nous a affamés, méprisés et traités comme des ordures. On fait juste exactement ce qu’on nous a fait subir. Pourquoi cela nous vaudrait-il un châtiment divin ? Ne soyez pas stupides, cracha Unran avec amertume, avant de retrousser les coins de ses lèvres en un sourire narquois.
C’était un sourire saisissant qui lui aurait sûrement valu un poste d’acteur populaire s’il était né dans la capitale.
— Apprenons à cette méchante semeuse de désastre exactement ce que ressentent ses sujets.
Les yeux brun-rouge si particuliers au domaine du sud lançant des éclairs menaçants, Unran gloussa doucement dans sa gorge.