INEPT T3 – CHAPITRE 9

Keigetsu commence à avoir des soupçons

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Traduction : Moonkissed
Correction : Ostinliss
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Revenons un peu en arrière, juste après que Keigetsu eut appris la nouvelle de l’épidémie grâce à sa magie du feu.

— Tu plaisantes…

Elle resta assise là, abasourdie, tandis que des volutes de fumée s’élevaient de la bougie devant elle.

Reirin avait écourté l’appel. Dès qu’elle avait pris la mesure de la gravité de la situation, elle avait aspergé le feu de joie d’eau en s’excusant à la hâte :

— Désolée, je te recontacterai sans faute.

Elle finit par s’enfuit en courant.

Gyoumei était lui aussi introuvable. Son expression s’était assombrie en entendant le rapport sur la maladie, puis il avait quitté la pièce d’un pas vif.

Les seules personnes restées aux côtés de Keigetsu étaient Leelee et Tousetsu, dont les visages étaient tendus d’inquiétude.

— Que suis-je censée faire ?

Elle enfonça instinctivement ses deux mains dans ses cheveux et les serra en poings.

Une épidémie. Et pire encore, il s’agissait de dysenterie, une maladie particulièrement répugnante qui poussait les malades à répandre leurs excréments partout. Si l’une des Demoiselles, si prisées pour leur noblesse, venait à contracter une telle maladie, cela signerait sa perte. Sa réputation serait trop gravement entachée pour qu’elle puisse s’en remettre.

Keigetsu tremblait autant par crainte de sa propre mort sociale que pour le bien-être du village et de Reirin.

— Que suis-je censée faire face à tout cela ?

Non, elle savait exactement ce qu’elle devait faire. Gyoumei lui avait donné cet ordre juste avant de partir, après tout. Lorsque Keigetsu, désemparée, l’avait supplié d’envoyer immédiatement de l’aide au village, il avait répondu ainsi :

— Ce n’est pas le moment de courir à son secours. Tu as encore un goûter à organiser.

Alors quand va-t-il envoyer une équipe de secours ? Et pourquoi diable veut-il que j’organise ce goûter en pleine situation d’urgence ?

Keigetsu s’était naturellement opposée à cela, mais Gyoumei n’avait pas tenu compte de ses protestations. Son argumentation avait été la suivante.

Si les autres clans apprenaient que « Shu Keigetsu » avait été coincée au milieu d’une épidémie là où se trouvaient ses ravisseurs, ils en tireraient certainement parti — en d’autres termes, ils tenteraient de la discréditer en la présentant comme une femme « souillée ». L’idée était donc de prendre une longueur d’avance sur eux grâce à ce goûter et d’empêcher que la réputation de « Shu Keigetsu » ne soit ruinée. En bref, il s’agissait d’une guerre de l’information.

Keigetsu avait crié qu’elle n’en était pas capable, mais Gyoumei était parti avant qu’elle n’ait pu argumenter davantage. Bien qu’elle n’ait aucune idée de ce qu’il pouvait bien penser, s’il s’agissait d’un ordre du prince, elle n’avait d’autre choix que d’obéir. Elle en était bien consciente, mais elle restait assise là, sous le choc, l’esprit incapable de comprendre ce qui se passait.

— Eh bien, ça, c’était inattendu, dit une voix si enjouée qu’elle semblait hors de propos.

Au moment où Keigetsu jeta un lent coup d’œil par-dessus son épaule et vit de qui il s’agissait, elle fit la grimace. C’était Keishou. Il était apparemment revenu après avoir raccompagné Gyoumei.

Il revint dans la pièce d’un pas nonchalant, sans prêter attention aux Demoiselles pétrifiées, puis s’assit en face de Keigetsu sans prendre la peine de lui demander la permission. Peut-être par manque d’occupation pour ses mains, il retira la bougie éteinte de son bougeoir et la fit rouler entre ses doigts.

— Dis, Dame Shu Keigetsu…, commença-t-il après une longue pause.

Keigetsu se prépara à ce qui allait suivre.

Qu’est-ce qu’il va dire, « Pourquoi tu fixes le vide comme ça ? » Je ne pense pas pouvoir supporter ses remarques sarcastiques en ce moment.

Ces derniers jours, Keishou n’avait pas quitté Keigetsu d’une semelle, lui donnant des conseils pour empêcher son entourage de se rendre compte du changement et lui faisant part des dernières informations de l’enquête dont il avait eu connaissance en tant qu’officier de cérémonie. Elle était désormais certaine qu’il n’était pas celui qui avait jeté de la boue sur sa robe, et comme il connaissait toute la situation, il était à peu près la seule personne du domaine à qui elle pouvait parler sans avoir à marcher sur des œufs. Pourtant, elle ne pensait pas pouvoir supporter ses piques caractéristiques pour le moment.

— Écoutez, ce n’est pas le moment…

— Désolé.

Alors que Keigetsu tentait de mettre fin à la conversation, il prit brusquement la parole et s’excusa, la laissant sans voix.

— Pardon ?

— Je n’aurais jamais deviné que Son Altesse avait compris depuis le début et qu’il avait simplement laissé passer. Et moi qui te donnais des leçons de comédie et qui te faisais la morale pour être absolument sûr que tu ne te fasses pas prendre… Quelle honte pour moi. Le mot « surprenant » est bien loin de décrire cette tournure des événements.

Apparemment, ce qui semblait être une une pause calculée n’était en fait qu’un sentiment de gêne de sa part. Keigetsu sentit sa garde s’abaisser en le regardant se gratter la joue, embarrassé.

En même temps, toute son anxiété et son irritation refoulées jaillirent d’un seul coup. Keigetsu n’hésita pas à saisir l’occasion que Keishou lui offrait et se jeta sur lui.

— Ça, c’est sûr ! Comment allez-vous vous rattraper auprès de moi ? J’aurais peut-être eu moins de mal si vous aviez tout avoué dès le début, et je ne me serais pas sentie aussi piégée pendant tout ce temps.

— C’est vrai.

— Son Altesse est furieuse, Kou Reirin est en proie à une épidémie, et on m’a refilé cette réception. Ça ne pourrait pas être pire !

— Peut-être bien.

Keigetsu savait très bien que sa plus grande faiblesse était de blâmer les autres trop rapidement. Malgré tout, elle s’en prit à Keishou à cœur joie, incapable de contenir le torrent de ses émotions. Le plus surprenant, c’est qu’il resta simplement assis là à tout encaisser.

— Hmm, mais je ne suis pas convaincue. Son Altesse a bien dit qu’il fermerait les yeux sur l’échange de corps.

De plus, il lui avait même offert des paroles de réconfort.

Pourtant, incapable d’accepter sa gentillesse sans se battre, elle rétorqua :

— Bien sûr, mais je parie que je vais payer pour le crime d’« infidélité » de Kou Reirin.

— Son Altesse n’est pas si mesquine. Et puis, rien ne dit que Reirin va tomber malade.

— Rien ne dit non plus qu’elle ne tombera pas malade.

— Tousetsu et moi t’aiderons pour la réception, alors je suis sûr que tout se passera bien de ce côté-là.

— Impossible ! finit-elle par hurler, excédée qu’il insiste pour voir le bon côté des choses. C’est vous-mêmes qui l’avez dit ! Je ne suis qu’un « rat d’égout » sans talent ! Je ne sais rien faire, je n’ai aucune qualité. Comment pourrais-je réussir à organiser une réception ?!

— Je n’en suis pas si sûr, répondit-il de sa voix calme habituelle, réduisant Keigetsu au silence. Moi, je pense que tu peux y arriver. Keishou arborait une expression sérieuse, à la place de son sourire insaisissable.

— Quoi ?

— Réfléchis. Tu ne fuis jamais.

Il haussa légèrement les épaules.

— La manière dont il le dit, comme une évidence, coupa court à toute protestation. Je m’en suis rendu compte en t’observant ces derniers jours. Tu cries vite, tu pleures vite. Tu te plains tout le temps en disant que tu veux fuir ou que tu aimerais que le monde te laisse tranquille. Mais le fait que tu continues à crier prouve que tu n’as pas fui. Tu fais des caprices, mais au final, tu tiens toujours bon.

Il laissa échapper un petit rire, sans doute en pensant à sa petite sœur.

— À côté, regarde Reirin. Elle ne se plaint jamais de vouloir fuir, mais dès que la situation se complique, elle prend sur un coup de tête la décision de s’enfuir avec des bandits. Bon… j’imagine que c’est courageux à sa manière. Puis il ajouta : Et puis, c’est nous qui lui en avons donné l’idée.

Ne sachant que penser de ce discours, Keigetsu détourna le regard.

— C’est moi qui ai fui la première. La nuit de la fête du Double Sept, j’ai essayé de m’échapper de ce corps en volant le sien.

— Au début, oui. Keishou ne céda pas. Toujours souriant, il remit la bougie sur son support. Mais si je devais deviner, je dirais que tu as retenu la leçon. Depuis, tu as été irréprochable. Tu fais de ton mieux, à ta manière maladroite, et tu as tenu bon face à nos remarques acerbes. Quand tu as accidentellement déclenché un autre mécanisme, malgré tous tes cris, tu as affronté Son Altesse de face. En pleurant, tu as affronté Son Altesse de front.

— Je n’ai tout simplement pas trouvé l’occasion ou le moyen de m’échapper.

— Bien sûr, mais le résultat final est que tu n’as pas fui.

Lorsque Keishou lui sourit, Keigetsu remarqua soudain à quel point ses traits ressemblaient à ceux de Reirin. Les deux étaient sans aucun doute frère et sœur, jusqu’à leur façon de ne se soucier que du résultat final.

— Je suis désolé de t’avoir traitée de « rat d’égout ». C’est vrai que tu n’es peut-être pas encore à la hauteur des autres en termes de talent. Mais tu as le courage d’affronter tes défauts et de te battre.

Oh, pensa Keigetsu alors que son visage se déformait presque sous l’effet de l’émotion. Comment se faisait-il que chaque membre du clan Kou parvienne à prononcer les mots qu’elle avait le plus envie d’entendre ?

— En bref, tu as du cran. C’est la chose la plus importante qui soit. Un cran admirable.

— …

Et pourquoi étaient-ils tous si obsédés par le cran ?

Les coins des lèvres de Keigetsu tremblèrent légèrement.

— Le cran seul ne suffit pas à résoudre un problème.

— Mais sans lui, tu ne parviendras même pas à faire le premier pas. Le courage est le fondement de tout. C’est très impressionnant.

Keishou lui donna une petite tape amicale sur l’épaule, puis quitta la pièce sans plus attendre.

— On dirait que Son Altesse a renoncé à jouer avec nous, alors je vais aller lui demander ce qu’il en pense. Bonne chance pour le goûter, dit-il en s’éloignant.

Est-ce qu’il est revenu jusqu’ici juste pour me dire ça ?

Finalement, Keigetsu regarda s’éloigner cet homme inhabituellement amical sans faire d’autre commentaire.

— Devrions-nous nous préparer pour le goûter, Dame Keigetsu ? demanda Tousetsu derrière elle, ayant peut-être attendu le moment propice pour poser la question.

Lorsque Keigetsu se retourna, le signe de tête qu’elle fit lui vint tout naturellement. C’était un changement radical par rapport à son attitude précédente.

— Bonne idée.

Elle allait le faire. Elle allait croire qu’elle pouvait faire ce qu’elle était capable de faire.

Mais ce n’est pas parce que le seigneur Keishou m’a remonté le moral ou quoi que ce soit, se dit-elle.

Ce n’était pas qu’elle était heureuse ou qu’elle se sentait mieux… elle devait simplement le faire. Elle devait mener cette réception de « guerre de l’information » afin de déterminer quel clan était lié au seigneur Koh et de garder les Demoiselles hostiles sous contrôle.

— Venez m’aider, dit Keigetsu.

Tousetsu et Leelee échangèrent un regard, puis répondirent d’une voix énergique :

— Oui, madame !

Quatre heures plus tard, la nuit profonde approchait à grands pas. Keigetsu tituba jusque dans le jardin et leva les yeux vers la lune suspendue haut dans le ciel.

— Je suis épuisée…

— C’est parce que tu as essayé d’en faire trop d’un coup, fit remarquer Leelee derrière elle, d’un ton las. Elle était elle-même assez fatiguée pour réprimer un bâillement.

C’était compréhensible. Les trois filles avaient passé les dernières heures à sélectionner soigneusement le thé et les douceurs, à disposer le mobilier, à préparer l’encens et à envisager tous les fils possibles de conversation afin que la réception soit digne d’être organisée par « Kou Reirin ».

Tousetsu était parti effectuer une dernière vérification de la salle de thé, tandis que Keigetsu et Leelee étaient sorties prendre un peu l’air.

— Normalement, on donnerait des banquets tous les soirs pendant le voyage, mais là, on est en confinement total à cause de l’incident d’enlèvement, dit Leelee.

— C’est vrai…

Les deux continuèrent à échanger quelques mots en observant la cour silencieuse du domaine. Les lumières étaient éteintes dans toutes les chambres des Demoiselles visibles depuis le cloître. Selon les règles, les officiers cérémoniels de chaque clan étaient censés se tenir devant la chambre de leur Demoiselle à l’approche du changement de jour, mais il n’y avait absolument personne.

Keigetsu supposa — avec une pointe de dédain — qu’ils avaient dû trouver l’absence de banquet si décevante qu’ils étaient allés se coucher sans tarder. Elle avait autrefois éprouvé une vague admiration pour les officiers de cérémonie, mais elle avait changé d’avis en apprenant qu’ils ne se donnaient même pas la peine d’aider à l’enquête sur l’enlèvement d’une autre Demoiselle. C’est pourquoi Shin-u était le seul à avoir réussi à retrouver la trace de « Shu Keigetsu », même si celle-ci s’était trouvée sous leur nez tout ce temps.

Au final, le fait d’appartenir à des clans différents faisait des Demoiselles et des officiers de cérémonie rien de plus que des ennemis rusés à ses yeux. La seule exception à la règle devait être le clan Kou, d’une gentillesse hors du commun et presque incroyable…

— Oh ?

Keigetsu et sa servante s’arrêtèrent net lorsqu’elles aperçurent deux silhouettes émerger d’un pavillon de jardin derrière les buissons. Elle fut surprise de reconnaître l’une des deux personnes : Kou Keishou.

— C’est le seigneur Keishou et… Dame Houshun ?

En confirmant l’identité de la deuxième personne, les yeux des Demoiselles s’écarquillèrent encore davantage. Celle qui était sortie du pavillon, soutenue par Keishou, n’était autre que la Demoiselle Ran, Ran Houshun.

Pendant un instant, Keigetsu se demanda si elle venait d’assister à un rendez-vous secret, mais la façon dont les dames de compagnie de Ran s’inclinaient devant Keishou avec des regards de gratitude humble, combinée au fait que Houshun vacillait sur ses jambes, lui indiqua que ce n’était pas le cas.

— Devrions-nous en déduire que Maître Keishou a pris soin de Dame Houshun alors qu’elle se sentait mal, alors ? demanda Leelee en fronçant les sourcils.

Keigetsu acquiesça.

— Cela ne semble pas être quelque chose de scandaleux, en tout cas.

Comme pour le prouver, Houshun leva le visage en remarquant le duo et esquissa un sourire ravi.

— Bonjour, Mademoiselle Reirin. Que faites-vous ici ?

Keigetsu remit de force le masque de « Kou Reirin » sur son visage et répondit :

— Je n’arrivais pas à dormir, alors je suis venue prendre l’air. Et vous, que faites-vous dehors si tard dans la nuit, Dame Houshun ?

— C’est embarrassant à admettre, mais je me suis tellement poussée à bout par une nuit aussi humide que j’ai commencé à me sentir mal… Maître Keishou passait justement par là, alors il s’est occupé de moi un moment, couina Houshun avec la timidité d’un petit animal.

— Vous vous êtes « trop poussée à bout » au milieu de la nuit — et pas même dans votre chambre, mais ici, dans ce pavillon ?

— Oui… Euh, voyez-vous… La petite fille hésita, levant les yeux vers Keigetsu avec un regard de chiot.

Keishou intervint pour l’expliquer à sa place.

— Dame Houshun transcrivait le Classique des mille caractères afin de l’offrir au Grand Ancêtre en prière pour le retour sain et sauf de Dame Shu Keigetsu et de mon frère Keikou. Je n’en attendais pas moins de la Demoiselle du clan réputé pour la richesse de ses connaissances. Sa calligraphie était vraiment un spectacle à voir.

— N-non, pas du tout. Vous me flattez. Fidèle à sa réputation de timidité, elle se couvrit le visage de ses deux manches. Je me sens mal que ce soit tout ce que je puisse faire…

— J’ai été particulièrement charmé qu’elle fasse preuve de la diligence nécessaire pour le réaliser dehors, à la lumière de la lune, plutôt que d’allumer une bougie dans sa chambre tard dans la nuit. Keishou continua de la louer. Ma foi, cela m’a suffi pour penser que les autres Demoiselles devraient s’inspirer de son exemple.

— Non, euh, hum…

Elle rougit si fort que cela se voyait même dans l’obscurité, et s’empressa de protester.

— S’il vous plaît, ne dites pas des choses comme ça. Si, disons, Dame Seika venait à l’apprendre, hum… je ne pense pas qu’elle apprécierait…

Sans blague. Je parie que Dame Seika dirait quelque chose du genre : « Eh bien, tu sais certainement comment faire étalage de ta vertu ».

Keigetsu comprit soudain pourquoi Houshun s’était donné la peine de faire sa transcription en secret sous le pavillon. Une personne dotée d’un sens de l’esthétique et d’une haute opinion d’elle-même aussi singuliers que Kin Seika détestait les actes inélégants comme s’acharner sur quelque chose pour le bien d’autrui. Une fois, alors que Houshun s’était donné la peine de demander à ses dames de compagnie de signer une carte pour l’anniversaire de Seika, cette dernière s’était même moquée d’elle et avait refusé d’accepter le cadeau.

Houshun et Seika s’étaient vu attribuer des chambres voisines dans le domaine. Elle devait s’inquiéter de ce qui se passerait si les dames d’honneur de Kin découvraient son geste de « vertu ».

— Je l’ai fait pour moi-même, parce que je voulais que Dame Keigetsu aille bien… Je me sens vraiment mal d’avoir causé des ennuis à un membre d’un autre clan dans la foulée, dit Houshun, les yeux humides de larmes.

Keigetsu trouva cette scène réconfortante.

Je pensais qu’elle n’était rien d’autre qu’une timide, mais elle est en fait plutôt gentille.

À tout le moins, Houshun devait être la seule Demoiselle, à part Reirin, à se soucier de « Shu Keigetsu ».

À y réfléchir, sa façon polie de parler et son talent pour déclencher l’instinct protecteur me rappellent beaucoup Kou Reirin.

Pour commencer, on disait que les tempéraments du Bois et de la Terre partageaient beaucoup de similitudes.

Éprouvant le même sentiment que lorsque Reirin lui avait souri, Keigetsu fit un geste rare en complimentant calmement la Demoiselle d’un autre clan.

— Vous êtes si gentille et modeste, Dame Houshun.

— P-pas du tout ! s’exclama Houshun en agitant les mains. C’est vous qui êtes gentille et modeste, Mademoiselle Reirin. Je vous admire sincèrement. Je sais que vous vous êtes fait beaucoup de souci pour Dame Keigetsu au milieu de tout ça. Même son mépris pour sa chasteté ou ses remarques éhontées n’ont pas pu vous empêcher de vous soucier d’elle…

—Que voulez-vous dire par « mépris pour sa chasteté » ? demanda Keigetsu d’un réflexe, interpellée par ce choix de mots inquiétant.

— Oups. Houshun pâlit et porta ses mains à sa bouche.

Cela attisa encore davantage la curiosité de Keigetsu.

— Et quels commentaires éhontés ?

— Non, euh…

Les yeux ronds baignant de larmes, Houshun jeta un regard vers Keishou. Le temps qu’elle se ravise et dise : « Peu importe », Keigetsu commençait à s’irriter.

— Répondez-moi, s’il vous plaît, Dame Houshun. Quand Dame Keigetsu a-t-elle jamais fait fi de sa chasteté ?

Keigetsu avait déjà entendu tous ces ragots : elle était sans talent, elle manquait de tact, elle faisait des courbetets aux autorités, et ainsi de suite. Mais elle n’avait aucun souvenir d’avoir fait quoi que ce soit qui puisse remettre en cause sa chasteté.

— Je… je suis désolée. C’était… un lapsus.

— Personne ne pourrait commettre ce genre d’erreur. Je ne me fâcherai pas, alors dites-moi, s’il vous plaît, insista Keigetsu en se penchant en avant.

Houshun répondit enfin à sa question avec l’air d’un chiot maltraité.

— J’ai… entendu quelque chose. C’est-à-dire… Dame Keigetsu a dit qu’elle convoitait les officiers de cérémonie.

— Elle a quoi ? Ce fut Keishou qui posa la question cette fois-ci.

Houshun ferma les yeux, l’air honteux.

— Dame Keigetsu aime les gentlemen dignes, apparemment. Donc, des gens comme le beau capitaine des Yeux de l’Aigle et les autres officiers de cérémonie lui semblent, euh… irrésistibles. Elle a dit qu’elle pourrait profiter de sa position d’hôtesse pour leur parler et leur glisser un aphrodisiaque.

Keigetsu était complètement sans voix.

— Elle a dit qu’elle finirait par être la concubine de rang le plus bas à qui l’on pourrait « offrir » quoi que ce soit, alors elle devrait avoir le droit à un peu de « plaisir ». Ça m’a prise par surprise… J’ai essayé de la réprimander en secret, mais elle m’a fait promettre de ne rien dire.

Keigetsu sentit tout son corps se glacer. De quoi parlait Houshun ?

Elle n’avait jamais rien dit de tel.

— Êtes-vous sûre que Dame Keigetsu a dit cela ?

Il s’agissait de cette Demoiselle aussi adorable qu’un petit animal, la plus inoffensive des Demoiselles, Ran Houshun. Compte tenu de tout cela, il était possible que quelqu’un lui ait raconté un mensonge. Peut-être que quelqu’un se servait d’elle.

Et pourtant, les larmes de chagrin lui montant aux yeux, Houshun affirma :

— Oui. Je l’ai entendu de mes propres oreilles. Je l’ai même surprise en train de lancer des regards lascifs aux officiers de cérémonie pendant le trajet en calèche.

Le cœur de Keigetsu s’emballa. Que cherchait cette fille ? Pourquoi raconterait-elle ce genre de mensonge à « Kou Reirin » ? Quel était son but en faisant passer « Shu Keigetsu » pour une femme aussi peu soucieuse des convenances ?

Keigetsu fixa la petite fille devant elle, oubliant de respirer un instant.

Le magistrat manipulait les pauvres villageois. Mais il semble qu’il y ait eu quelqu’un qui le manipulait aussi.

Les murmures pensifs de Reirin résonnaient dans sa tête.

La robe de cérémonie souillée. Keikou et Keishou n’étaient pas les coupables. Le pompon du clan Kou laissé sur les lieux. Un indice pointant vers le clan Gen. Des bribes d’informations lui vinrent à l’esprit les unes après les autres, puis s’évanouirent à nouveau.

Mais qui donc cherchait à ruiner « Shu Keigetsu » ?

— Euh, mais on dit que ceux qui ont un qi de feu puissant sont naturellement ouverts d’esprit en matière de sexe… alors c’était peut-être une blague à la manière des Shu. Ne vous en faites pas trop pour ça. Je suis vraiment, vraiment désolée d’avoir non seulement causé des ennuis à Maître Keishou, mais aussi de vous avoir mise mal à l’aise, ajouta Houshun à la fin. Elle remercia ensuite Keishou de s’être occupé d’elle une dernière fois et partit.

Keigetsu la regarda s’éloigner, l’air hébété.

 

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