INEPT T3 – CHAPITRE 8
Reirin soigne
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Traduction : Moonkissed
Correction : Ostinliss
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À leur retour des bains, Reirin et Shin-u eurent le souffle coupé à la vue de ce qui les attendait dans la hutte du chef.
— Urp !
— Blegh…
Les gens vomissaient dans des seaux, le dos voûté. Beaucoup avaient souillé le bas de leurs vêtements, une odeur nauséabonde emplissait l’air, et les gémissements de détresse des enfants et des nourrissons résonnaient dans toute la pièce.
— Nous avons déjà eu des intoxications alimentaires l’été dernier, mais jamais tout le monde ne s’est effondré les uns après les autres aussi soudainement. Ce serait plus effrayant pour tout le monde si nous les séparions, alors j’ai rassemblé tous les malades au même endroit pour commencer.
— Qu’est-ce que… ? murmura Reirin, abasourdie, tout comme Shin-u.
— La dysenterie, leur répondit Keikou depuis un coin de la pièce.
Il s’était enroulé un linge autour de la partie inférieure du visage et distribuait des bassines aux villageois qui avaient des haut-le-cœur sans arrêt.
— Peu importe l’humidité, il n’y a pas eu beaucoup de soleil cet été. Je doute que ce soit un coup de chaleur qui en soit la cause. C’est soit une intoxication alimentaire, soit une contamination de l’eau.
Reirin fronça les sourcils.
— La dysenterie… Je ne savais pas qu’elle pouvait évoluer aussi vite.
La dysenterie est le terme général désignant les maladies dont le symptôme principal est une diarrhée sévère.
Les intoxications alimentaires bénignes et les maladies infectieuses potentiellement mortelles peuvent toutes deux être regroupées sous ce terme. Compte tenu de l’intensité des vomissements, sans parler du nombre de personnes touchées simultanément, il semblait s’agir d’un cas de cette dernière catégorie. Parmi les personnes atteintes se trouvaient certaines des femmes qui avaient demandé plus tôt à partager leur part de viande de sanglier. Cela ne faisait même pas quelques heures. Si une progression aussi rapide n’était pas maîtrisée, il y avait un risque que tout le village tombe malade en l’espace de quelques jours.
Mais pourquoi ? Serait-ce peut-être… le sanglier que nous avons découpé plus tôt ?
Cette pensée lui traversa l’esprit l’espace d’un instant, mais non, l’apparition de la maladie avait été trop rapide pour que cela puisse s’expliquer ainsi. De plus, si la viande crue en était la cause, cela n’aurait aucun sens que Reirin et ses hommes soient en bonne santé alors qu’ils avaient été ceux qui s’en étaient le plus occupés.
— On ne sait toujours pas ce qui l’a causé, mais il semblerait que la vieille Kyou et Gouryuu souffrent de douleurs thoraciques et de diarrhée depuis hier soir. Ces dames étaient probablement malades ce matin aussi, mais elles ne s’en étaient tout simplement pas encore rendu compte, suggéra Keikou.
Cela fit repenser à Reirin à la femme qui avait mentionné que son mari avait attrapé un rhume.
— Si toutes ces personnes ont pris soin de leur famille dans cet état… j’imagine qu’on va avoir quelques patients supplémentaires sur les bras.
— Ouais. J’ai déjà vu ce genre de choses se produire dans l’armée. Si on n’étouffe pas ça dans l’œuf maintenant, ça va devenir un vrai problème.
Fort de plusieurs années d’expérience de la vie en communauté sur des champs de bataille insalubres, Keikou savait garder son sang-froid dans ce genre de situation.
Bien qu’il ne fût pas issu d’une lignée de médecins, il avait un tel instinct de soignant qu’il avait même fait office de médecin de fortune. Une partie des connaissances de Reirin en herbes médicinales provenait des enseignements initiaux de son frère.
— Tu n’as pas bu d’eau non bouillie, n’est-ce pas ? demanda Keikou à Reirin. Le regard perçant qu’il lui lança contrastait fortement avec son attitude habituellement tolérante.
Elle secoua la tête.
— Non. Je n’ai rien consommé d’autre que la nourriture que j’ai moi-même trouvée. Je n’ai pas non plus porté mes mains non lavées à ma bouche, comme on me l’a appris depuis toute petite.
— Ici, ne touche même pas ta bouche avec des mains lavées. Toute l’eau que nous utilisons doit être bouillie.
— Je sais. Je devrais encore avoir l’herbe à bec de cigogne que j’ai cueillie dans la forêt. Je vais aller préparer une décoction.
— Fais-le, s’il te plaît. Je ferai de mon mieux pour empêcher le vomi et les excréments de se répandre partout.
— Fais attention. Je t’apporterai de l’eau bouillie plus tard. De l’alcool aussi, s’il y en a.
— Merci.
Les deux frères et sœurs confirmèrent chacun leur rôle respectif à travers ce bref échange.
Reirin fit demi-tour et se dirigea vers l’endroit où elle avait laissé ses herbes dehors, donnant des ordres tout au long du chemin.
— Y a-t-il de l’alcool fort dans ce village, Unran ? S’il y en a qui a été distillé plusieurs fois, apportez-le ici immédiatement. Capitaine, préparez du bois de chauffage. Pourrais-je vous demander d’aller chercher de l’eau à la rivière — de préférence en amont — et de la faire bouillir en grande quantité ?
— Je vais vous aider, bien sûr. Mais… une Demoiselle comme vous va-t-elle vraiment s’occuper de ces villageois ? demanda Shin-u d’une voix sévère.
Reirin lui jeta un rapide coup d’œil par-dessus son épaule.
— Y a-t-il une raison de ne pas le faire ?
— Bien sûr que oui. Montrez-vous un peu plus de conscience de votre statut élevé. Vous voulez tomber malade ?
— Vous avez raison. Je ne dois pas laisser ce corps tomber malade. C’est pourquoi je vais m’occuper d’eux, affirma-t-elle au même capitaine aux Yeux de l’Aigle dont la présence pouvait intimider un homme adulte, en posant une main sur sa poitrine. La maladie — et surtout la dysenterie — peuvent se propager en un clin d’œil par les excréments, les vomissures, ainsi que l’eau et la nourriture contaminées. C’est un petit village. C’est précisément parce que je veux me protéger que je dois agir avant que la maladie ne se propage à toute la région.
Ni sa voix ni son regard ne vacillèrent. Son corps élancé dégageait une volonté qui rappelait la terre solide, et cette force suffisait à dominer même Shin-u.
Elle ne voulait pas sauver les gens devant elle par un élan de moralité passager. C’était un instinct porté par une détermination farouche. Peu importe comment il essayait de la contredire, elle le réfuterait en un instant.
À tout le moins, elle semblait avoir suffisamment de maîtrise de soi pour ne pas mettre en danger le corps de Shu Keigetsu. Dans ce cas, il n’avait d’autre choix que de lui donner un avertissement et de veiller sur elle pour s’assurer qu’elle ne soit pas victime d’une maladie.
Une fois ces rapides calculs effectués dans sa tête, Shin-u acquiesça.
— Mais si vous faites quoi que ce soit d’un tant soit peu imprudent, je vous ramène directement au village, même si cela signifie vous jeter sur mon épaule et traverser la montagne pour y parvenir.
— Merci beaucoup. Je serais prête à vous accompagner au moins jusqu’à mi-chemin pour cueillir quelques herbes. Elle balaya d’un petit rire la plus grande concession qu’il puisse faire, puis l’exhorta une fois de plus : S’il vous plaît, allez nous chercher cette eau bouillie dès que possible. Vous allez consacrer tous vos efforts à moi, n’est-ce pas ?
— Ah bon ? Depuis quand ? Aussi indigné qu’il fût, il s’exécuta.
— Hé. Lorsque Reirin s’apprêta à franchir le seuil pour la deuxième fois, c’est Unran qui l’interpella. C’est… juste une petite maladie, n’est-ce pas ? Tout le monde va bientôt aller mieux ?
Il y avait une pointe de tension dans ses yeux brun-rouge que même son sourire forcé ne parvenait pas à masquer. La véritable question qu’il s’était empêché de poser était claire :
— Ce n’est pas une malédiction, n’est-ce pas ?
— Unran. Reirin se retourna et croisa son regard. Résistant à l’envie de tendre la main pour lui caresser la joue, elle dit aussi lentement qu’elle le pouvait : Nous ne connaissons ni la gravité, ni l’ampleur, ni la cause de cette maladie. Tout ce que nous savons, c’est que si nous ne prenons pas soin de ceux qui souffrent actuellement, la maladie se propagera encore davantage. D’un autre point de vue, si nous faisons ce qu’il faut ici, nous pourrons contrôler la propagation.
— …
Ses yeux obstinés vacillèrent sous l’effet de l’émotion. En voyant cela, Reirin comprit que ces villageois n’étaient pas habitués à « faire face » à ces situations effrayantes et inconnues.
Les habitants du territoire du sud étaient riches en émotions. Si leur imagination débordante les prédisposait certainement à s’adonner aux arts taoïstes, elle pouvait aussi les rendre trop sensibles à la souffrance d’autrui, engendrer la peur, voire faire naître la haine de cette peur.
— Unran… Est-ce que tout ça n’arrive pas… parce que tu es allé dans la Forêt Maudite ? Une voix faible retentit soudain du fond de la pièce.
Celle qui avait craché ces mots d’une voix tremblante était une femme agrippée à un baquet. C’était elle qui avait été la première à demander de la viande de sanglier un peu plus tôt.
De la bave coulant aux coins de sa bouche, elle pointa un doigt tremblant vers Unran.
— N’avons-nous pas tous été malades… juste après avoir découpé ces sangliers ?
— Le chef est mort après avoir mangé un cerf de la Forêt Maudite. Nous n’aurions pas dû nous mêler de cette forêt… après tout…
Les adultes qui étaient restés recroquevillés dans toute la hutte levèrent la tête les uns après les autres. Des bassines à la main, ils fixaient Unran d’un regard haineux, les yeux injectés de sang et le visage plein de ressentiment. Tout cela alors qu’à peine quelques heures auparavant, ils riaient avec lui, lui donnaient des tapes sur l’épaule et dépouillaient des sangliers à ses côtés.
— Mais bon sang…, marmonna Unran d’une voix si basse qu’elle ressemblait à un gémissement, en serrant les dents. Vous étiez tous convaincus que la malédiction était un mensonge il y a quelques instants. Vous avez tous admis que le chef n’était pas mort d’une malédiction, mais à cause d’un insecte ou d’un poison.
Comme si ce commentaire les avait mis hors d’eux, les villageois autour d’eux se montrèrent encore plus virulents.
— Alors pourquoi sommes-nous tous malades alors que nous n’avons même pas encore mangé le sanglier ?!
— Les grands pontes qui ont dit qu’il n’y avait pas de malédiction ne sont que des étrangers ! Ils ne comprennent pas qu’il y a vraiment des malédictions dans ce village — dans ce monde ! Hurk !
— C’est un châtiment divin ! Tout ça parce que nous n’avons pas puni Shu Keigetsu… Nous subissons tous un châtiment divin parce que vous vous êtes laissés berner par cette scélérate qui vous a poussés à vous aventurer dans la Forêt Maudite !
— Tout ça, c’est à cause de toi et de Shu Keigetsu !
Ils devaient souffrir. Ils devaient être en proie à la douleur. Comme leurs sentiments étaient si facilement influençables, ils ne pouvaient s’empêcher d’extérioriser leurs émotions lorsqu’ils étaient poussés à bout.
Et leur haine, une fois incarnée, se répandait. Bien plus forte et rapide que n’importe quelle maladie.
Tout comme l’obscurité s’abat sur les rizières lorsque les nuages masquent le soleil, les yeux de tous ceux qui se trouvaient dans la pièce étaient teintés de la couleur de la haine.
Unran se retourna et jeta instinctivement un regard suppliant vers son oncle, pour finir par haleter devant ce qu’il vit. L’homme qui avait toujours pris sa défense quand tout était dit et fait le fixait désormais d’un regard noir, le visage blême.
— Laisse-moi tranquille… Gouryuu semblait souffrir le martyre alors qu’il agrippait sa baignoire. Haletant par intermittence, il hurla à Unran comme s’il ne pouvait plus se retenir. Est-ce que toi et mon frère pourriez tous les deux me laisser tranquille, bon sang ?! Arrêtez de semer le chaos sur le reste d’entre nous !
— Oncle Gou—
— N’ai-je pas essayé de t’en empêcher, hein ?! Toi et mon frère ! Et pourtant, vous êtes quand même allés dans la Forêt Maudite, l’air si fiers de vous alors que vous semiez le malheur partout ! J’en ai marre de réparer vos bêtises !
Les insultes de Gouryuu brisèrent complètement le moral d’Unran.
C’était un homme bourru, mais un lâche au fond de bon cœur. Même s’il se plaignait, il n’avait jamais dit du mal ni de Tairyuu ni d’Unran. Unran ne voulait pas croire que c’était ce qu’il avait pensé de lui tout ce temps.
— C’est vrai ! Tel père, tel fils — tous les deux font des bêtises irréfléchies et finissent par semer le chaos pour nous tous !
— Notre première erreur a été d’accepter un enfant indésirable comme toi dans notre village !
— On ne sait même pas de quel villageois tu es le fils ! Maudit métis !
— C’est toi et Shu Keigetsu qui avez fait ça !
Les autres villageois se joignirent à Gouryuu pour crier tout ce qui leur passait par la tête, ayant perdu le fil de l’histoire.
— Ne fais pas souffrir le village ! Va-t’en, maudit homme !
Bam !
Emporté par l’émotion du moment, un enfant attrapa le silex posé près du poêle et le lança sur Unran. C’était le même garçon qui avait parlé à Reirin de la Forêt Maudite l’autre jour.
— Attention ! Reirin se jeta devant Unran pour le protéger.
Shing !
Mais la pierre ne l’atteignit pas. Elle tomba au sol, projetant quelques étincelles.
— Vous avez tous beaucoup de courage.
Shin-u avait dégainé son épée et dévié la pierre.
— Si tu as la force de lancer des pierres, je suppose que tu n’as pas besoin qu’on s’occupe de toi. Sors d’ici. Va mourir comme un chien.
Le capitaine avait menacé un enfant d’un ton froid mais impitoyable.
Le garçon revint brusquement à lui, fondit en larmes en poussant un petit cri et se couvrit la tête dans une vaine tentative de se protéger.
Un silence s’abattit sur la hutte, suivi d’une voix de femme.
— Tout le monde, calmez-vous, s’il vous plaît.
C’était Reirin.
Elle saisit les bras tremblants du garçon et les reposa doucement le long de son corps.
— Il est vrai que l’esprit devient cruel quand le corps souffre. Mais vous ne devez pas gaspiller vos forces à vous mettre en colère maintenant.
Le garçon leva les yeux vers la Demoiselle avec surprise. Non, pas seulement lui — tous les autres adultes présents dans la pièce firent de même. Ni en larmes ni en colère face au traitement qu’elle avait subi, le ton doux de sa voix semblait s’infiltrer dans leurs oreilles.
— Cela ne me dérange pas que vous cherchiez un coupable pour cette maladie. Mais s’il vous plaît, blâmez-moi, pas Unran. Ne suis-je pas la terrible méchante qui apporte le désastre sur le territoire du sud ?
Pourtant, loin d’être une méchante, elle souriait avec la dignité tranquille de la prêtresse qui transmettait la volonté du dragon.
Comme personne ne répondait, elle regarda chacun des occupants de la pièce à tour de rôle.
— Voulez-vous vous venger ? Voulez-vous quelqu’un à blâmer, à lapider et à maudire ? Alors, je vous en prie. Mais tout cela devra attendre que vous soyez rétablis.
Même ceux qui avaient trop vomi pour lever les yeux de leur baignoire fixèrent la Demoiselle en retour, oubliant leurs symptômes l’espace d’un instant face à sa puissante présence.
— J’ai l’honneur de porter le nom de « Shu Keigetsu ». Sur ce nom glorieux, je jure que je ne laisserai pas une seule de vos vies m’échapper, déclara la soi-disant fille sans talent, vêtue de vieux vêtements de seconde main, mais qui dégageait néanmoins la dignité d’une souveraine. Préparez-vous. J’ai l’intention de vous tenir le nez et de vous faire avaler suffisamment de décoctions pour que vous vous noyiez.
Elle fit alors demi-tour, attrapa Unran, pétrifié, par le bras, et sortit d’un pas décidé.
— Unran, je vais faire bouillir de l’herbe à bec de cigogne. Je veux que vous fassiez le tour de toutes les maisons du village, que vous ramassiez de l’alcool et que vous cherchiez d’autres victimes, dit-elle en jetant un coup d’œil à l’homme qu’elle avait traîné hors de la hutte sans qu’il n’oppose la moindre résistance. Lorsqu’elle arriva à l’endroit où les herbes étaient suspendues sous l’avant-toit, elle rassembla rapidement celles connues pour lutter contre la diarrhée dans un panier à égoutter. La dysenterie se transmet principalement par les excréments, les doigts qui ont touché ces saletés et l’eau. Assurez-vous d’amener ceux qui ont présenté des symptômes à la hutte pour les isoler. Et faites attention à ne pas vous toucher la bouche quand vous le faites.
— …
— Couvrez-vous la bouche et le nez. Ne touchez ni vomi ni excréments. Lavez-vous les mains avec de l’alcool et de l’eau bouillie aussi souvent que possible. Tant que nous prenons les précautions nécessaires, nous ne tomberons pas malades en soignant les malades.
— À quoi ça sert ? marmonna Unran depuis l’endroit où il se tenait derrière elle. Sa voix tremblait comme jamais auparavant. Pourquoi se donner tant de mal ?
— Oh, Unran…
— Ce village est toujours comme ça. Ils se tournent vers toi, comptent sur toi, puis dès que tu ne leur es plus utile, ils te jettent de côté et t’en veulent. Bien sûr, ils te seront reconnaissants si tu leur sauves la vie… mais si une seule personne meurt, ce sera entièrement de ta faute !
Son ton passa d’un murmure étranglé à un cri à glacer le sang. Reirin l’écouta sans se retourner.
— Ils se tourneront vers toi comme si de rien n’était, et ils te détesteront comme si de rien n’était ! À quoi ça sert de travailler si dur pour leur faire plaisir ?! Je serai toujours un étranger. Tout le travail du chef n’aura aucun sens !
Elle était sûre qu’il ne voudrait pas qu’elle le voie abandonner toute trace de son attitude distante et laisser les larmes brouiller sa vision.
— Peu importe à quel point tu te donnes à fond…
— Vous ne devez pas essuyer vos larmes avec vos mains, Unran, dit-elle juste au moment où il s’apprêtait à se frotter le visage de frustration. Quand Unran se figea, stupéfait qu’elle ait presque des yeux derrière la tête, elle tendit la main vers l’avant-toit et poursuivit lentement : Vous ne devez pas vous frotter les yeux. Vous ne devez pas vous moucher non plus. C’est comme ça que la maladie se propage. Si une larme coule de vos yeux, séchez-la en levant les yeux vers le ciel.
— Qu’est-ce que…
— Ceux qui s’occupent des malades, ceux qui travaillent pour sauver les autres, n’ont pas le temps de pleurer.
Sa voix était douce, mais elle avait une fermeté qui ne souffrait aucune contestation.
Unran se tut complètement. Reirin réfléchit un instant, puis épousseta la terre qui collait à une herbe.
— Il se trouve que je connais quelqu’un qui est un homme très fier — une sorte de souverain né.
— Inutile de cacher son nom. C’est évidemment l’empereur ou le prince héritier, marmonna Unran.
Reirin balaya sa remarque d’un revers de main.
— Ce qui le rend fier, c’est son sens des responsabilités. Il est dur envers ceux qu’il considère comme ses ennemis, mais il est exceptionnellement bienveillant envers les faibles. Qu’il s’agisse de criminels ou de personnes aux origines compliquées, d’imbéciles ou de rebelles, il les prendra dans ses bras et les protégera comme si c’était la chose la plus naturelle au monde.
Il était têtu, et il n’hésiterait pas à condamner même une femme à la mort par les bêtes si elle était son ennemie. Pourtant, c’était un homme honnête qui se montrait plus dur envers lui-même pour ses erreurs que la plupart des gens et qui tenait toujours ses promesses. Le simple fait de penser à ce prince dévoué, bien que parfois maladroit, lui fit naître un sourire aux lèvres.
— Et il ne demande jamais aux gens qu’il protège de l’aimer en retour. Il protège simplement ceux qu’il doit protéger parce que c’est la bonne chose à faire. Sur ces mots, elle se retourna enfin pour croiser le regard d’Unran. Vous voyez, Unran, un souverain ne protège pas son peuple parce qu’il le respecte. Il le protège parce que c’est son peuple. Votre père n’était-il pas comme ça ?
Un souverain.
Ce mot transperça Unran jusqu’au plus profond de lui-même.
Elle a raison…
Peu importe à quel point Unran s’était rebellé contre son père, le chef avait continué à le protéger. De même, il avait patiemment guidé les villageois qui étaient si émotifs et prompts à se plaindre. Quelles que soient les épreuves auxquelles il avait dû faire face, peu importe les abus déraisonnables que sa soi-disant communauté lui avait infligés, son père avait été un « souverain » jusqu’à la toute fin.
— Unran, l’interpella la Demoiselle, avec autant de solennité que si elle accomplissait un rituel. Vous devez vivre en accord avec votre nom.
Alors qu’elle le regardait droit dans les yeux, Unran sentit quelque chose qui était resté enfoui au plus profond de son cœur se mettre en mouvement.
— Unran.
Son propre nom résonna dans son esprit.
Unran. Celui qui porte le dragon dans son nom.
Celui qui abrite le souverain des Cieux dans les nuages abondants et guide l’air luxuriant des montagnes. Il avait le sentiment que son nom lui indiquait la voie qu’il devait suivre.
Je vais protéger ce village.
Même si personne ne le remerciait pour cela, même s’ils lui jetaient des pierres pour cela.
Même s’ils ne le considéraient jamais comme l’un des leurs. Il le ferait parce qu’il était le « souverain » du village, celui que son père avait désigné comme son successeur. C’était comme si une lumière avait soudainement percé les nuages. Sa vision du monde s’élargissant sous ses yeux, Unran raffermit sa résolution comme une évidence.
— Je vois que vous vous êtes calmé. La Demoiselle adressa à Unran un sourire malicieux alors qu’il expirait lentement. Allez, le temps presse. Allez faire un tour dans le village. On va faire ça en beauté.
— D’accord. Unran acquiesça, sentant une chaleur commencer à brûler dans sa poitrine alors qu’il y posait la main. C’était une chaleur qui poussait tout son être à l’action.
Ayant passé sa vie à arpenter le village, il savait qui faisait quoi et où comme sa poche. Il devait prendre des nouvelles de tous les villageois dans l’heure qui suivait et repérer ceux qui ne se sentaient pas bien. Son devoir lui semblait désormais si naturel.
Et puis… C’est vrai, je dois faire mon rapport à Rin.
Ayant retrouvé son sang-froid, il se souvint soudain de l’émissaire de la commune — ce jeune homme qui semblait si lâche et si facile à manipuler. Il était censé le rencontrer dans les montagnes ce soir.
Il avait bien dit que je pouvais m’adresser à lui pour de l’aide si la situation dégénérait.
Il se rappela ce que Rin lui avait dit. Cela faisait sans doute partie de sa stratégie de la carotte et du bâton, mais cela signifiait au moins qu’il accordait suffisamment d’importance à Unran pour essayer de le rallier à sa cause. S’il profitait de cela et négociait habilement, peut-être pourrait-il obtenir des médicaments ou un médecin de cet homme.
Alors qu’Unran regardait la Demoiselle ramasser avec tant d’ardeur des herbes de ses bras fins et les secouer pour enlever la terre, il serra les poings. Il voulait faire plus que simplement la regarder de dos et se faire protéger.
— Je vais faire un tour dans le village. Une fois que ce sera fait, je remonterai une dernière fois dans la montagne.
Elle lui jeta un regard inquiet.
— Quoi ? La nuit va bientôt tomber.
— Comme vous le savez, j’ai une bonne vision nocturne. Vous avez besoin d’un tas de ces herbes, n’est-ce pas ? Je vais en cueillir d’autres. Il acquiesça vigoureusement.
— Mais…
— Tant que j’ai une torche, ça ira. Cette forêt, c’est pratiquement chez moi. Bon sang, je pourrai peut-être même ramener quelque chose de mieux.
Il menacerait la commune par l’intermédiaire de l’émissaire et mettrait la main sur davantage d’herbes. Il était sûr d’y parvenir.
La Demoiselle se pencha vers lui.
— Unran…
— « Faisons ça en beauté », c’est ça ? répondit-il, la réduisant au silence avec sa propre phrase fétiche. Quand son visage s’assombrit d’inquiétude, Unran esquissa un sourire. Je pourrais m’inspirer de ton impertinence.
— Suis-je effrontée ?
— Comment décrirais-tu autrement une femme capable d’encaisser toutes ces insultes sans ciller ? Il la laissa sans voix, faisant demi-tour. Je m’en vais, alors.
Unran leva la main en signe d’adieu avant de s’éloigner furtivement comme un chat.
— Mon Dieu. Reirin soupira doucement en le regardant disparaître au loin sans la moindre hésitation. Rien ne peut arrêter ceux qui possèdent un qi de feu puissant une fois qu’ils ont pris une décision.
Dans son esprit, elle vit des images de Leelee et Keigetsu aux côtés d’Unran.
Les habitants du territoire du sud avaient des personnalités intenses. Ils étaient impressionnables et prompts à la haine, mais au fond d’eux-mêmes, ils avaient une foi profonde en autrui. Et ils fonçaient droit devant, le cœur brûlant d’amour.
— Il m’a traitée d’effrontée.
Reirin gloussa, puis se retourna vers l’avant-toit de la maison. Pendant un moment, elle se remit à ajouter les herbes qui y pendaient à son panier d’égouttage, jusqu’à ce que, tout à coup, elle en laisse quelques-unes tomber par terre.
— Ah…
Elle faillit ramasser les herbes en s’écriant « Oh non », mais elle se retint. Les doigts qu’elle avait tendus pour les attraper tremblaient très légèrement.
— C’est tellement gênant.
Reirin serra les mains en poings et les pressa contre sa poitrine, mais cela ne suffit pas à les empêcher de trembler. Elle ne pouvait laisser personne la voir ainsi.
Je suis désolée, Unran. Malgré le sermon pompeux que je viens de te faire, quand les villageois m’ont réprimandée… Elle se mordit la lèvre. J’étais triste.
Reirin pouvait encore sentir contre ses doigts les mains du garçon qu’elle avait réconforté. Ses bras étaient petits, chauds, et s’étaient autrefois tendus vers elle avec sollicitude. Pourtant, avec cette même main, il lui avait jeté des pierres.
J’étais vraiment une idiote.
Alors qu’elle baissait les yeux vers ses herbes éparpillées sur le sol, les voix des villageois résonnaient dans son esprit.
— Eh bien, vous vous amusez bien, les enfants ?!
— Ça te dérangerait de partager un peu de ce sanglier avec moi ?
— Tu veux quelques-uns de mes vieux vêtements ?
Plus elle leur parlait, plus les villageois semblaient joviaux.
Ils avaient ri la bouche grande ouverte et s’étaient montrés assez amicaux pour la serrer dans leurs bras. Dès l’instant où ils avaient partagé de la nourriture et des vêtements, Reirin était persuadée qu’ils étaient devenus amis.
— J’ai été une vraie idiote.
Elle ne parvenait même pas à esquisser un sourire contrit.
Pourquoi ai-je été si complaisante ?
Reirin était tellement sûre qu’ils avaient fini par lui faire confiance. Une partie d’elle croyait que si elle accueillait toujours les gens avec joie et les rencontrait avec sincérité, elle pourrait se lier d’amitié avec n’importe qui. Elle pourrait survivre même à un torrent de malveillance — car elle avait la détermination et le courage de s’amuser dans n’importe quelle situation. Elle s’était bercée de cette illusion.
— Ça n’est pas forcément une mauvaise chose ! Imagine juste la petite bête et son adorable petit couinement !
— Je deviens un peu excitée quand les gens ne m’aiment pas.
Reirin grimaça en repensant à ce qu’elle avait dit dans les pierres lancées sans hésitation. Reirin avait honte de réaliser que leur relation était si superficielle qu’il n’en avait pas fallu plus pour qu’ils se retournent contre elle.
Reirin fixa le sol pendant un moment, mais dès qu’elle se rendit compte qu’elle avait la tête baissée, elle leva les deux mains et se tapota lentement les joues.
— Garde la tête haute.
C’était une promesse qu’elle s’était faite il y a longtemps. Poitrine en avant, respirations profondes, le regard vers l’avant.
Elle devait faire les choses avec panache — et toujours garder le sourire aux lèvres. Sinon, comment sa mère aurait-elle pu reposer en paix ?
— Je vais bien.
Si elle se disait cela, ses émotions finiraient par rattraper ses paroles.
Reirin releva la tête et afficha de force son sourire habituel. Ce sourire doux et tendre, débordant d’espoir.
Je jure de protéger à la fois Unran et tout ce village.
Un souverain protégeait son peuple. Même si ses sentiments n’étaient pas réciproques.
Il en allait de même pour les Demoiselles qui soutenaient ce souverain.
— Vous avez tout faux, Unran. C’est moi qui devrais apprendre de vous.
Bien qu’il fût bien plus profondément blessé qu’elle, Unran avait réussi à se relever immédiatement. Quel que soit le réconfort qu’il ait tiré de ses humbles paroles, le courage que son attitude avait insufflé à Reirin devait être égal, voire supérieur.
De plus, ce corps appartenait à Keigetsu. Reirin ne pouvait pas ternir son nom en restant les bras croisés et en laissant les villageois mourir.
— Faisons ça en beauté.
Ses mains ne tremblaient plus. Reirin ramassa les herbes pour de bon cette fois-ci, serrant dans ses mains le bouquet qu’elle avait cueilli.
Cela la rendait triste d’être détestée. Elle le comprenait désormais. Pourtant, elle avait déjà décidé de les protéger. Elle ferait en sorte qu’ils entendent ses sentiments haut et fort.
— La dysenterie est une maladie très douloureuse. Je suis sûre que les gens qui ont insulté mon cher Unran souffraient tellement qu’ils ont tout simplement perdu le contrôle de leurs émotions.
Cris cris cris !
Les racines et l’herbe se déchirèrent dans un bruit sourd.
— Je ferais mieux de leur préparer le remède le plus amer et le plus puissant possible. Une lueur de forte volonté brillait dans ses yeux tandis qu’elle contemplait ses herbes.
— Je vais tous vous guérir en une seule nuit, marmonna Reirin d’un ton sombre avant de rentrer à l’intérieur.
***
— On dirait que je suis arrivé le premier ce soir.
En arrivant au lieu de rendez-vous — l’entrée de la Forêt Maudite — Unran s’essuya le front et reprit son souffle. Il était physiquement épuisé après toute la course qu’il avait effectuée jusqu’à présent, mais son cœur était rempli d’un sentiment d’accomplissement comme jamais auparavant.
Il estima l’heure en levant les yeux vers la lune cachée derrière une fine couche de nuages. Cela devait faire environ six heures qu’il avait dit à Shu Keigetsu qu’il partait. Pendant tout ce temps, il s’était donné à fond, faisant le tour du village, ramenant des patients et de l’alcool à la cabane, s’enfonçant dans les montagnes et cueillant des herbes. C’était peut-être la première fois de sa vie qu’il passait une journée entière à se donner autant de mal.
Bien qu’il ne pût que hausser les épaules face à son comportement si peu habituel, il porta instinctivement une main à sa poitrine. C’était là qu’il gardait un autre exemple de cette sentimentalité inhabituelle.
— Veillez sur moi, Chef.
Enveloppé dans un tissu usé et glissé dans le creux de son vêtement, se trouvait un petit éclat de roche. C’était la « lame » que la Demoiselle avait retournée contre lui lorsqu’il avait tenté de l’agresser — celle qui s’était ébréchée à cause du feu de son père. Elle avait été souillée à la fois par son sang et celui des sangliers, mais Unran l’avait rincée dans la rivière et l’avait secrètement ramenée chez lui.
À présent, il avait décidé de la considérer comme un souvenir de Tairyuu.
Je parie qu’elle dirait : « Oh mon Dieu, quel joli souvenir ». Ça peut servir aussi bien de silex que de lame.
Il eut un petit gloussement en pensant à cette Demoiselle un peu excentrique, pragmatique d’une manière des plus étranges. La Demoiselle qui était censée être ce rat d’égout sans talent et semeur de désastres du territoire du sud. Malgré tout, il se surprit à placer tous ses espoirs en elle. Voir son doux sourire et son courage inébranlable face à l’adversité le remplissait de courage.
Tout allait bien se passer. Il finirait par surmonter n’importe quelle situation difficile.
— Oh, je suis désolé de vous avoir fait attendre. J’étais tellement pris par le travail.
C’est alors qu’Unran aperçut une lueur derrière les buissons, et avec elle apparut un homme tenant une torche. C’était Rin, l’envoyé de la commune. Son visage était enveloppé d’un tissu noir comme toujours, et il entama la conversation par quelques banalités.
Unran l’interrompit et alla droit au but.
— Une maladie sévit dans le village. Si tu ne veux pas que je montre notre contrat au prince, envoie-nous des médicaments et un médecin.
— Hein ?
Une expression de surprise si totale se dessina sur le visage de Rin qu’elle était perceptible même à travers le tissu.
— Pardon, une maladie ? Quoi ? Et le contrat ?
— C’est la dysenterie. Ça se propage comme une traînée de poudre. Ce n’est pas le moment de tourmenter Shu Keigetsu. Alors que Rin restait sans voix, Unran se pencha en avant pour le menacer. On renonce à la punition, mais on a toujours le contrat. Celui qui prouve que tu nous as contraints à commettre ce crime. Je te dis de nous apporter des médicaments si tu ne veux pas que ça se sache.
Rin eut l’air abasourdi pendant quelques instants, mais dès qu’il comprit qu’Unran ne plaisantait pas, il commença visiblement à paniquer.
— T-tu ne peux pas nous sortir ça comme ça, d’un coup… Vous êtes complices du crime, et ce sont vous qui l’avez commis. Si vous nous trahissez, vous serez punis vous aussi !
— Oui. Mais on vous entraînera dans notre chute, rétorqua Unran d’un ton calme.
L’émissaire sembla à court de mots, mais finit par ouvrir la bouche pour gémir :
— Je… je n’ai pas le pouvoir de prendre cette décision.
— Je m’en doute. Alors pourrais-tu retourner rapidement au village et prévenir le seigneur Koh ? Dis-lui d’amener des médicaments et un médecin ici avant midi demain.
Ça lui laissera une demi-journée. S’il refuse, je m’assurerai que le prince héritier l’apprenne…
— Je préférerais éviter, intervint Rin en lançant un regard suppliant à Unran. Pourrais-tu informer le magistrat toi-même ?
— Pardon ?
— Comme je crois l’avoir mentionné hier, j’ai amené le magistrat au pied de la montagne ce soir. Même si ça a pris des allures un peu pompeuses, vu qu’il a amené quelques gardes avec lui. Voyant qu’Unran semblait surpris d’entendre cela, il expliqua : Le magistrat est lui aussi très inquiet de toute cette affaire. Et il a d’autant plus de raisons de l’être s’il y a une épidémie qui sévit. Tu es toujours si prompt à nous menacer avec le contrat, mais la commune considérerait qu’une maladie ravageant le village est déjà un problème en soi.
— Ouah, notre estimé magistrat est-il donc si bouleversé par le sort de nous, les Intouchables ? dit Unran avec une pointe de sarcasme.
Rin secoua solennellement la tête.
— Ce n’est pas ça. Le prince héritier et les Demoiselles séjournent actuellement dans la commune… tous des dignitaires très importants.
La ville et le village n’étaient séparés que par un seul pont suspendu. Si la maladie se propageait dans le village, nul ne savait quand elle pourrait atteindre la ville. Si, par hasard, le prince héritier tombait malade, la responsabilité en incomberait à la ville.
Unran esquissa un sourire narquois en imaginant à quel point le magistrat paniquerait s’il apprenait l’existence de la maladie. C’était agaçant de penser que cet homme se souciait davantage de la maladie de quelques privilégiés que du sort de tout un village, mais ce n’était pas comme s’il ne comprenait pas sa logique.
Il accepta de rencontrer le magistrat sans tarder. Il n’y avait pas beaucoup de temps. Il se dirigea vers le pied de la montagne avec Rin. Bien qu’il restât vigilant à son environnement, il parvint à une clairière sans rencontrer la moindre embuscade en chemin.
— Bien. Vous êtes arrivé.
Se tenait là le seigneur Koh, le clair de lune bleu pâle dans son dos. Il avait l’air d’un homme droit, s’adressant poliment même à un intouchable et se tenant avec une posture impeccable. Pourtant, Unran fut consterné de découvrir une poignée d’hommes armés d’arcs et d’épées derrière lui — probablement les « gardes » dont Rin avait parlé — et qui, de surcroît, cachaient tous leur visage sous un voile.
Rin cachait son visage parce qu’il ne voulait pas qu’un intouchable comme Unran sache à quoi il ressemblait, mais pour quelle raison le seigneur Koh et ses gardes avaient-ils besoin de se déguiser ?
— Nous avons dû nous échapper sans que Son Altesse nous surprenne. Nous avons décidé de porter des déguisements pour être un peu plus difficiles à repérer, murmura Rin derrière Unran, percevant sa confusion.
Le déguisement semblait assez de fortune à Unran, mais il comprenait pourquoi ils ne voulaient pas que le prince découvre leur accord. Le seigneur Koh semblait terriblement inquiet de ce que le prince allait faire. Dans ce cas, Unran commençait à penser que Rin avait peut-être eu raison : insister sur la gravité de l’épidémie était une meilleure stratégie que de s’étendre sur le contrat.
— Nous ne sommes pas assez proches pour nous embêter avec de longues présentations, commença le seigneur Koh. Commençons par ce que vous avez à dire.
— Une maladie se propage dans le village, dit Unran, allant droit au but. C’est la dysenterie. Les vomissements et la diarrhée ne s’arrêtent pas. Les gens s’effondrent les uns après les autres, jeunes et vieux confondus. Il semblerait que cette maladie ne soit pas une malédiction, mais quelque chose qui se transmet par les vomissures et l’eau contaminée.
Il prit soin de garder un ton calme. Il devait souligner qu’il savait que la maladie n’était pas le résultat d’une malédiction ou d’un malheur, mais qu’elle avait une cause identifiable et un mode de propagation — qu’il ne pouvait plus être manipulé par la peur.
— Nous nous débrouillons avec les herbes que nous avons cueillies dans la montagne, mais cela ne suffit pas. Partagez avec nous les herbes stockées dans la commune. Nous avons besoin d’aliments nutritifs et d’un médecin également. Sinon…
À ce stade, Unran avait le choix de le menacer soit en brandissant le contrat, soit en laissant entendre que l’infection se propageait vers la commune.
Avant qu’il n’ait pu se décider, le magistrat demanda :
— Êtes-vous sûr de ne pas exagérer ?
— Quoi ?
— Toutes les herbes en notre possession sont des produits de première qualité achetés dans le territoire oriental, à l’agriculture avancée. Êtes-vous sûr de ne pas simplement faire tout un foin à propos de cette maladie pour nous priver de nos réserves et vous remplir les poches ?
Unran haussa les sourcils avec dégoût.
— Certainement pas.
Peut-être que le seigneur Koh considérait après tout le sort des Intouchables comme le problème de quelqu’un d’autre. Ou peut-être essayait-il de faire paraître la situation moins grave aux yeux des hommes qui l’entouraient.
Quoi qu’il en soit, le meilleur moyen de l’effrayer serait de souligner la gravité de la maladie et de mettre l’accent sur son impact potentiel sur la commune.
— Tout le village souffre. Des hommes qui se promenaient en pleine forme il y a quelques heures à peine se tordent de douleur et répandent leurs excréments partout. Les enfants pleurent et les femmes sont au bord de l’épuisement. À ce rythme, tous les villageois finiront par mourir.
Le magistrat et les hommes derrière lui eurent le souffle coupé. Unran se pencha encore plus près.
— Ne faites pas comme si ce n’était pas votre problème. La dysenterie se transmet par l’eau. Le village et la commune sont séparés par une rivière, mais devinez quoi ? Cela signifie qu’elle traverse nos deux foyers. Nous utilisons la même eau pour nos rizières et nos besoins quotidiens. Vous ne comprenez pas ce que cela signifie ?
Dès qu’Unran eut lancé cette pique, l’expression du magistrat s’assombrit et il jeta un coup d’œil aux hommes derrière lui.
— C’est une urgence. Veuillez rapporter mot pour mot ce que cet homme a dit à Son Altesse. Vous pouvez laisser mon page et ce monsieur ici pour me protéger.
— Oui, monsieur ! répondirent-ils aussitôt, puis ils s’élancèrent vers le village, ne laissant derrière eux que Rin et un seul page armé d’un arc.
— Bien dit, Unran, fils du chef.
Une fois que le seigneur Koh eut vérifié que ses gardes étaient partis, il se tourna vers Unran et releva fièrement la tête. L’atmosphère solennelle qui l’entourait suffit à mettre Rin à genoux à ses côtés.
Pas le moins du monde offensé par la façon dont Unran se tenait, abasourdi, il dit :
— Nous allons nous occuper de ces herbes. D’un médecin et de nourriture aussi.
— Et Shu Keigetsu ?
— Ne vous occupez plus d’elle. Vous êtes libre de vous retirer de l’accord. Je trouverai un moyen de réduire vos impôts également. C’était une aubaine unique. Alors qu’Unran écarquillait les yeux, le seigneur Koh lui adressa un sourire bienveillant. Même le Village des Intouchables fait partie de la commune. Il est important de prendre des mesures pour faire face à une crise sanitaire. Je prendrai également des mesures pour m’assurer que le village ne soit pas impliqué dans ce qui est arrivé à Shu Keigetsu. Je m’excuse d’avoir profité de vous.
C’était un homme d’une telle intégrité qu’Unran ne savait pas comment réagir.
Il avait supposé que le magistrat était un homme arrogant qui ne portait qu’un faux masque de vertu, mais il semblait que sa dignité d’homme politique transparaissait dans les situations qui s’y prêtaient. Unran eut le sentiment que cet homme était également le « dirigeant » de sa commune.
— Bon. Je ferai livrer les herbes plus tard, alors retournez au village pour l’instant. Je suis sûr que tout le monde attend votre retour avec impatience.
— D’accord.
Il était difficile de se montrer dur alors que le magistrat se montrait si aimable avec lui.
Quoi qu’il en soit, cet homme semblait être du genre à garder une attitude polie même avec les Intouchables. Unran ne savait pas si c’était la conception de la moralité de cet homme qui était en cause ou s’il était simplement ivre de sa propre vertu, mais tant que cela lui était profitable, il s’en moquait.
De cette façon, je pourrai protéger le village sans tout faire reporter sur elle.
Ressentant un soulagement et un sentiment de satisfaction, il ramassa le panier d’herbes médicinales qu’il avait posé par terre.
— Oh, encore une chose, seigneur Koh. Maintenant que nous avons renoncé à la punition, quand pourrons-nous laisser Shu Keigetsu…
Boum !
À cet instant, Unran sentit un choc dans la poitrine et tomba lourdement sur le dos. Son panier et ses herbes s’envolèrent, et il ressentit une chaleur brûlante le long du flanc.
— Bon sang, pourquoi as-tu dû te retourner d’un coup ? Tu m’as fait rater mon coup, marmonna Rin d’un ton agacé en se tordant les mains.
Une flèche dépassait de la poitrine d’Unran, allongé sur le sol, tandis qu’un poignard était enfoncé dans son flanc. Il lui fallut quelques instants pour comprendre que le page lui avait tiré une flèche en plein cœur et que Rin l’avait poignardé dans le flanc.
— Urk… Guh… !
Rin le repoussa d’un coup de pied comme un déchet alors qu’il se tordait de douleur. Il s’accroupit à côté du villageois haletant et retira pour la première fois le tissu noir qui lui recouvrait le visage.
— Tu as été un très bon garçon, Unran.
Cela révéla le visage d’un homme à la peau claire, avec un grain de beauté caractéristique sous l’œil. Un sourire jouait sur ses lèvres fines et il ne restait plus aucune trace de lâcheté en lui.
Son ton geignard habituel avait disparu. Il marmonna :
— Merci d’avoir insisté sur les horreurs de la maladie sans jamais évoquer le contrat.
— Quoi…
La douleur accaparait tellement l’esprit d’Unran qu’il avait même du mal à respirer. Il tendit instinctivement la main, que Rin repoussa d’un geste dégoûté avant de se relever.
— Maintenant, je n’aurai plus à m’inquiéter d’une réprimande de la part de mon maître. Il y a eu tellement de perturbations dans le plan que je commençais à m’inquiéter.
Unran n’avait aucune idée de ce dont il parlait.
Alors que Rin s’éloignait, cette fois-ci, c’est le seigneur Koh qui s’agenouilla devant lui.
— Je vous remercie pour vos conseils dans cette affaire, seigneur Rinki.
Pour une raison quelconque, il appelait Rin par un autre nom.
L’homme appelé Rinki se tourna vers le seigneur Koh en lui adressant un signe de tête courtois.
— Oh, je n’ai presque rien fait. C’est vous qui avez veillé à ce que les autres officiers de cérémonie ne découvrent pas que j’agissais en tant que votre envoyé. Cela m’a été d’une grande aide.
— Pas du tout, mon seigneur.
Rin n’avait-il pas été le garçon de courses du seigneur Koh ? Pourquoi était-ce le magistrat qui s’inclinait devant lui ?
Suivant d’un regard hébété la silhouette de l’homme du coin de l’œil, Unran demanda d’une voix tremblante :
— Pourquoi… ?
— Oh, tu respires encore ? La voix souriante de Rin — non, de Rinki — semblait si lointaine. Alors je vais te le dire en récompense de ta bonne conduite : pourquoi avons-nous été si déférents et accommodants face à tes demandes ? Eh bien, parce que nous savions que la maladie ravageait ton village.
Ces mots remuèrent la conscience d’Unran qui s’éteignait rapidement.
— Hein ? Son cœur battait plus vite.
Contemplant la silhouette essoufflée d’Unran, Rinki gloussa.
— Allons donc. Offrir un contrat à un humble intouchable, sans exiger de preuve, en te laissant entièrement libre de choisir tes méthodes, en te payant d’avance et en te permettant de te retirer quand bon te semble… Tu ne t’es jamais dit que l’affaire était trop belle pour être vraie ?
— Qu’est-ce que…
— Tu pourrais le comprendre si tu y réfléchissais ne serait-ce qu’une seconde. Avec un marché pareil, tu vas forcément te faire éliminer pour éviter toute fuite.
Unran pâlit lorsqu’il comprit enfin ce que l’homme sous-entendait.
— Tu n’oserais pas !
Alors, la raison pour laquelle Rinki avait amené Unran rencontrer le magistrat… La raison pour laquelle il l’avait piégé pour qu’il décrive la situation critique du village devant un public…
— Je te remercie de nous avoir donné une bonne raison de réduire ton village en cendres.
Maintenant qu’il n’avait plus besoin d’eux, il comptait réduire le village en cendres pour les faire taire.
— Attends…
— J’adorerais rendre compte à la municipalité avec le cadavre du « coupable », mais l’histoire ne tiendrait pas la route si je ramenais un intouchable atteint d’une maladie contagieuse. Désolé, mais tu devras te contenter d’une mort de chien ici. À plus tard, dit Rinki avant de prendre congé.
Unran se tordit de douleur pendant un moment, jusqu’à ce qu’il finisse par serrer les mâchoires.
Bon sang …
Il était trempé d’une sueur moite. Ses membres tremblaient, et il avait l’impression qu’il allait s’évanouir d’une seconde à l’autre. Mais il était toujours conscient.
— Hah… Hah…
Unran s’arrêta alors qu’il s’apprêtait à retirer le poignard de son flanc.
S’il le tirait, le sang jaillirait et emporterait sa vie avec lui. Dans ce cas, ce n’était pas le bon moment. Au lieu de cela, il tâtonna prudemment autour de sa poitrine.
Il fit cela pour récupérer le fragment de roche que la flèche avait heurté et brisé. La flèche du page n’avait pas réussi à atteindre le cœur d’Unran à cause du bouclier de pierre qui l’avait bloquée.
— Ha… Ha ! C’était une sacrée chance… dès le départ…
Il essaya de forcer ses lèvres à esquisser un sourire ironique, mais les coins de sa bouche tremblaient. Alors qu’il tenait l’éclat en l’air d’une main tremblante, il aurait pu jurer avoir vu le visage de son père dans l’obscurité du ciel, si loin encore de l’aube.
— Papa…
Shu Keigetsu avait dit qu’elle ne croyait pas aux malédictions. Pourtant, même elle semblait avoir inconsciemment accepté l’existence des miracles — de ces coïncidences qui ne pouvaient être que la volonté des Cieux eux-mêmes. Alors n’avait-il pas le droit de croire aux miracles lui aussi ?
Est-ce que tu m’as protégé, papa ?
Il appuya une main sur son ventre et se remit debout. Il ne pouvait pas mourir encore. Il devait avertir le village de l’incendie imminent.
— S’il te plaît, papa…
Il éleva la voix… et fit un pas en direction de la montagne. Au-delà de cette montagne se trouvait un village qu’il devait protéger.
— Aide-moi à protéger le village…
Une lueur dans les yeux, il se retourna vers le village d’où il venait.
***
La douce lumière filtrant par la fenêtre de la hutte informa ses occupants que le jour se levait.
Le visage de Reirin s’assombrit devant la faiblesse de la lumière matinale.
— On dirait que ce sera encore une journée nuageuse. Pas vraiment idéale pour faire la lessive, j’en ai peur.
— De toute façon, on n’a pas assez d’eau propre pour ça, répondit Keikou avec désinvolture à ses côtés. Malgré son ton léger, de sombres cernes marquaient la seule partie de son visage non dissimulée par le tissu. Sérieusement… c’est vomissements sur vomissements ici.
— Eh bien, c’est la dysenterie. On a de la chance que toi et le capitaine soyez aussi doués pour faire bouillir l’eau.
Reirin acquiesça avec retenue, mais sa voix trahissait la même fatigue. Rien d’étonnant, étant donné que son équipe avait à peine dormi ou mangé jusque-là.
Une nuit s’était écoulée depuis l’apparition de l’épidémie collective. Reirin et ses gardes avaient passé ce temps à remplacer les bassines, préparer des décoctions d’herbes et administrer des remèdes aux villageois, faire bouillir de l’eau et stériliser récipients et vêtements.
Lorsque les enfants s’épuisaient à pleurer, Reirin leur faisait boire de l’eau avec une pincée de sel pour compenser la perte de liquides. L’eau chaude manquait constamment, et Shin-u, lui aussi, avait passé toute la nuit à remonter le cours de la rivière pour puiser de l’eau avant de la faire bouillir.
Grâce aux efforts d’Unran pour rassembler tous les malades en un seul endroit, il y avait eu trop de monde pour tenir dans la hutte à la tombée de la nuit. Ils avaient été contraints d’étendre des nattes de paille dehors et d’y faire dormir une partie des patients. Le chœur de gémissements et l’odeur de saleté qui imprégnaient l’air étaient si insupportables que les nouveaux arrivants ne parvenaient jamais à dissimuler leur peur lorsqu’on les amenait pour la première fois. Malgré tout, les soins attentifs de l’équipe avaient peu à peu permis à ces gens de retrouver leur calme.
Il y a toujours une cause sous-jacente à la dysenterie, comme la nourriture ou l’eau contaminée. Ne touchez pas aux excréments. Ne buvez pas d’eau non bouillie, et veillez à expulser tout poison qui pénètre dans votre corps. Vous finirez par avoir de la fièvre, mais cela passera. Il est dangereux de perdre trop de liquide, alors veillez à boire les décoctions, même si vous devez les prendre gorgée par gorgée. Le remède soulagera la diarrhée et la fièvre.
Comme leurs soignants leur fournissaient des explications avant même qu’ils aient le temps de poser des questions et leur mettaient sans cesse une décoction dans les mains, les gens commencèrent à se détendre.
La maladie était terrifiante, mais savoir à l’avance ce qui allait se passer et disposer de mesures pour y faire face leur apportait une certaine tranquillité d’esprit.
Parmi les premiers patients amenés, la vieille Kyou avait été la première à présenter des symptômes, et sa diarrhée ainsi que ses vomissements avaient déjà commencé à s’atténuer. Le fait que les autres villageois puissent le constater les avait rassurés. La maladie s’atténuerait en un jour ou deux — la fin de leurs souffrances était en vue. Savoir cela avec certitude leur permettait de garder leur calme. Il restait encore beaucoup de villageois dont les symptômes ne s’étaient pas encore améliorés, mais la situation s’améliorait.
— Le fait que nous ayons prescrit ces décoctions dès les premiers stades a sans doute aidé, mais je suis heureuse de voir qu’il s’agissait d’un cas relativement bénin de dysenterie. Reirin acquiesça d’un air sage.
— Ha ha ha ! Tu as du culot de qualifier ça de « bénin », je te l’accorde, répondit Keikou en riant.
La moindre perturbation pouvait être fatale sur le champ de bataille. Même le plus léger des maux d’estomac pouvait ralentir la marche des troupes si plusieurs soldats en étaient atteints en même temps. Il s’agissait donc là d’une épidémie suffisamment « terrible », dans laquelle le moindre faux pas risquait de déclencher le chaos de villageois paniqués se transmettant la maladie les uns aux autres.
— Je vais aller jeter un œil aux patients dehors. Je laisse ceux d’ici.
— D’accord.
Les frère et sœur échangèrent un signe de tête, puis se dirigèrent chacun vers leur poste.
À cette heure-là, la plupart des villageois gémissaient dans leur sommeil. Reirin était restée en retrait, les observant attentivement, mais lorsqu’un patient tendit la main en gémissant pour demander de l’eau, elle se précipita vers lui.
Celui qui venait de se réveiller était Gouryuu.
— Voilà pour vous.
Après s’être assurée qu’il n’allait pas vomir, elle l’aida à boire. Une fois qu’elle l’eut regardé avaler quelques gorgées, elle remplaça très naturellement le bol par un autre rempli d’une décoction.
— Beurk… lâcha aussitôt Gouryuu. Ça a un goût de merde…
— C’est parce que c’est un remède très puissant.
— On dirait le goût du désespoir…
— C’est parce que c’est un remède très puissant, répéta Reirin avec un sourire, avant de lui pincer le nez et de lui faire avaler le contenu de force.
— Ugh… Donne-moi de l’eau…
— Boire trop d’eau d’un coup pourrait vous faire tout rejeter, donc il vaut mieux attendre un peu. Elle refusa doucement, même cette demande pour se rincer le goût.
Gouryuu se couvrit la bouche en gémissant, mais il semblait que ses vomissements comme sa diarrhée s’étaient calmés sans incident.
— Ce truc est bien trop immonde pour être consommable… T’es sûre que t’as pas empoisonné mon bol exprès ?
— Bien sûr que non. Vous sentez bien que vous allez mieux, non ?
— Mais les autres… ils n’avaient pas l’air de trouver ça aussi horrible…
— Eh bien, chacun ses goûts, répondit Reirin avec un sourire.
Soit dit en passant, l’homme qui avait traité Unran de « métis » ne semblait vraiment pas avoir supporté le remède, mais chacun ses goûts. Cela échappait bien sûr totalement au contrôle de Reirin. Totalement.
— Ou auriez-vous préféré renoncer à la décoction et rester allongé ici à vomir vos propres excréments ?
Gouryuu ferma les yeux avec résignation, puis se rallongea. Un soupir apathique s’échappa de ses lèvres.
— Tu nous en veux, n’est-ce pas ? Tu dois penser que nous sommes une bande de salauds égoïstes, marmonna-t-il finalement. Lorsque Reirin refusa de répondre, toujours souriante, il poussa un autre soupir. Puis, il ajouta des excuses si douces qu’elles se fondirent dans son expiration languissante. Désolé.
Des cernes aussi sombres que des ecchymoses s’étendaient sous ses yeux enfoncés. Même la façon dont il crachait ses mucosités trahissait une fatigue et une tristesse écrasantes.
— J’étais jaloux de lui.
On comprit immédiatement à qui il faisait allusion.
— Quand le chef… Quand mon frère est mort, j’étais sûr que ce serait moi qui prendrais sa succession. Alors quand il ne m’a pas choisi, moi, son propre petit frère, pour être son successeur… mais un gamin issu d’une famille de citadins… j’étais vraiment amer.
Reirin s’interrompit alors qu’elle lui essuyait la bouche.
— Je vois. Gouryuu détourna le visage comme pour échapper à son jugement silencieux. Nous sommes tous des Intouchables. Nous ne sommes entourés que d’ennemis. Si nous ne restons pas unis, nous serons piétinés en un instant. C’est pourquoi nous nous accrochons tous si fort les uns aux autres, même si cela devient étouffant. Mais…il s’est toujours comporté de manière si distante.
Il renifla une fois, la bouche se tordant en une grimace.
— Même si nous le traitions comme un étranger, il n’y prêtait pas attention. Il se délectait de l’affection de mon frère mais ne lui rendait jamais la pareille. Peu importe à quel point on le détestait ou on l’excluait, il avait toujours l’air de s’en moquer complètement.
Dans un murmure, il répéta :
— J’étais tellement jaloux de lui. Ce n’était pas seulement lui, dit-il. Tous les villageois avaient envié Unran d’être le seul esprit libre parmi eux. Mais, tu sais…
Même la faible lumière du soleil matinal était-elle trop éblouissante pour un homme qui venait de se réveiller ? Gouryuu passa un bras sur ses yeux comme pour bloquer la lumière qui filtrait à travers la fenêtre.
— Je pense que mon frère a pris la bonne décision. Car après tout ce qu’on a dit sur lui… il nous a quand même tendu la main. Un sanglot étouffé résonna dans la pièce silencieuse. C’est vraiment… le fils de mon frère.
— Oui. Reirin acquiesça, cette fois avec un sourire sincère. Puis, elle dilua sa décoction avec un peu d’eau chaude. S’il vous plaît, dites la même chose à Unran quand il reviendra.
Posant le bol à côté de l’homme qui sanglotait, Reirin se leva. Les patients ici allaient désormais s’en sortir. Elle devait se laver et reprendre des forces pendant que la plupart d’entre eux dormaient. Bien qu’elle eût pris soin de ne pas se salir, sa robe était trempée de sueur et elle avait de très grands cernes sous les yeux. Si elle laissait transparaître trop de fatigue sur son visage, elle serait sûrement critiquée pour manquer de la dignité d’une Demoiselle.
Elle ne voulait pas fournir le moindre prétexte pour associer « Shu Keigetsu » et le malheur. Elle ne voulait pas non plus donner à quiconque une raison d’attaquer Unran. Pourtant, au moment où elle fit discrètement demi-tour, ses jambes se dérobèrent sous elle.
— Ah…
Bien sûr. Elle manquait de sommeil et était épuisée. Reirin retint son souffle lorsqu’elle sentit qu’elle allait basculer, mais pour le meilleur ou pour le pire, elle avait l’habitude de s’évanouir. Elle ramena instinctivement une jambe en arrière pour éviter de tomber, puis s’accroupit sur place.
J’ai failli me cogner la tête il y a un instant.
Le vertige s’estompa alors qu’elle enfouissait sa tête dans ses genoux et reprenait son souffle. Mais dès que Reirin releva la tête, soulagée, ses yeux s’illuminèrent.
Gouryuu, qui était allongé il y a quelques instants — toutes les personnes qu’elle croyait endormies autour d’elle — s’étaient redressés dans leurs lits, chacun tendant la main avec un air consterné.
— Oh.
Dès qu’ils croisèrent son regard, ils retirèrent leurs mains d’un coup sec. Mais cela ne fit que prouver à quel point ils avaient tendu la main vers elle — instinctivement.
Quand ils avaient vu Reirin sur le point de s’effondrer, ils s’étaient précipités sans même réfléchir.
— Euh…
La façon dont ils étaient assis là, mal à l’aise, les bras à demi tendus, n’avait rien de la cordialité de la veille. À la place, leurs visages étaient teintés d’amère contrition et d’hésitation. En effet, ces villageois ouverts et sans réserve se demandaient s’ils avaient le droit ou non de tendre la main à la Demoiselle devant eux.
— Je-je sais que nous n’avons pas le droit de te demander ça…, commença avec hésitation la femme qui avait été la première à blâmer Unran. Mais, euh… ça va ?
— Hein ?
— Je veux dire, tu es restée debout toute la nuit. À prendre soin de tout le monde, à réconforter les enfants… à nous supporter alors qu’on t’insultait. La femme qui s’était déchaînée jusqu’à en perdre la voix était soudain bien moins éloquente. Elle prononçait chaque mot comme si elle devait le faire sortir de force de sa bouche, jusqu’à ce qu’elle pousse enfin un soupir de frustration. Peu importe. J’avais raison la première fois. Ce n’est pas à nous de demander. Puis elle serra la main qu’elle avait presque tendue sur sa poitrine.
Elle n’était pas la seule ; il en allait de même pour tous les hommes autour d’elle.
Non —tout le monde qui était allongé dans la hutte s’était réveillé, avait regardé autour de lui, puis avait baissé les yeux, l’air coupable, en réalisant ce qui se passait.
C’était dans leur nature de résoudre les conflits mineurs par des excuses sans détour et une réconciliation. La raison pour laquelle ils ne le faisaient pas maintenant, hésitant même à lui tendre la main pour la soutenir, était sans doute qu’ils avaient pris conscience du caractère opportuniste de leur comportement. Ils savaient comment cela pouvait paraître : s’attacher à celui qui les nourrissait, le réprimander dès qu’il tombait malade, puis le remercier une fois qu’il les avait soignés et remis sur pied.
Un silence gênant s’installa dans la pièce.
C’est une jeune voix qui brisa la tension qui régnait dans l’air.
— Je suis désolé.
Elle appartenait au garçon allongé sur la natte de paille à côté de Gouryuu — le garçon qui avait lancé la pierre la veille. Bien qu’il se sente enfin assez bien pour se lever, il gardait la tête baissée. Il retira rapidement la petite main qu’il avait tendue vers Reirin en signe de supplication, comme s’il avait renoncé à obtenir son pardon.
— Je suis désolé d’avoir dit que c’était ta faute… alors que tu as pris soin de nous jusqu’à ne plus pouvoir te tenir debout. Des larmes montèrent dans ses yeux innocents. Je suis désolé de t’avoir jeté une pierre.
Les adultes grimacèrent et baissèrent les yeux les uns après les autres en écoutant ses excuses. Maintenant que le pire de leur maladie était derrière eux, ils prenaient douloureusement conscience à quel point ils avaient été impulsifs et déraisonnables la nuit dernière. Pourtant, Unran et la Demoiselle s’étaient consacrés à leurs soins malgré tout leur égoïsme.
Ils ne souhaitaient rien de plus que de leur présenter leurs excuses et leur gratitude.
Mais cela aurait été bien trop égoïste. La culpabilité et le dégoût d’eux-mêmes les avaient privés de leur aisance habituelle.
— Bon sang, s’exclama une voix légère dans un soupir.
Les villageois levèrent les yeux, surpris, avant d’écarquiller encore plus les yeux en voyant l’expression sur le visage de la Demoiselle.
— Tu es tellement opportuniste.
Elle arborait le sourire résigné de quelqu’un qui s’occupe d’un enfant turbulent.
— J’ai du mal à me tenir debout, tu pourrais m’aider, s’il te plaît ?
La Demoiselle souriante tendit la main vers le garçon. Elle posa une main sur le bras qu’il avait retiré d’elle, puis tenta de se relever en s’appuyant sur lui. Lorsqu’il se précipita pour saisir son bras à son tour, elle éclata de rire et se remit lentement debout.
— Merci de m’avoir aidée. Je considérerai que cela suffira pour te racheter auprès de moi. S’il te plaît, garde le reste de tes excuses pour Unran.
Reirin regarda tendrement le garçon qui la fixait, la bouche grande ouverte.
Les liens avec les autres sont une chose tellement fascinante. Les choses ne se passent jamais tout à fait comme on s’y attend.
Elle caressa doucement son propre bras. Elle pouvait encore sentir la chaleur de la main du garçon là où il l’avait serrée si fort. Elle s’était liée d’amitié avec eux pour être facilement mise de côté, et voilà qu’elle se tenait à nouveau main dans la main avec eux. Elle savait que leurs attitudes changeantes auraient dû lui paraître hypocrites et égoïstes ; était-ce étrange de sa part de trouver quelque chose de si profondément émouvant dans leur cycle de couleurs en perpétuel changement ?
C’était une relation qui n’était ni belle ni simple. Mais c’était précisément pour cela qu’elle imprimait un fort sentiment de réalité et de vivacité dans son cœur. Mieux valait chérir leurs mots d’excuses maladroits que les sourires désinvoltes qui s’étaient si facilement gagnés — ou du moins, c’était ainsi que Reirin voyait les choses.
— En fait, non, faisons ça. Tous ceux qui regrettent leur attitude d’hier soir devraient boire cette décoction ici même. Assurez-vous qu’il n’en reste plus une goutte quand je reviendrai.
— Hein ?
Quand elle brandit la théière en terre cuite qu’elle avait laissée à côté de Gouryuu, les visages de tout le monde se figèrent. Et qui pourrait leur en vouloir ? C’était une décoction préparée uniquement dans un souci d’efficacité, assez amère pour faire pleurer les papilles gustatives.
— Mais, euh… on se sent tous beaucoup mieux, donc on n’a pas besoin de prendre plus de remède…
— Ça a le goût d’un mélange de cadavres d’insectes en décomposition et d’eau essorée d’un chiffon.
— Buvez-le, d’accord ? insista Reirin.
Les villageois hochèrent docilement la tête.
— Oui, madame…
Elle laissa échapper un petit rire, reprit son souffle, puis se releva pour de bon.
— Allez, on va faire ça en beauté.
Toute trace de somnolence avait disparu. Son corps lui semblait léger, comme si le monde venait soudain de s’ouvrir autour d’elle. Elle devait profiter de cet élan retrouvé pour se laver les mains et se changer. Ensuite, il lui faudrait examiner chaque villageois et réorganiser leurs couchages en fonction de la gravité de leur état. Il y aurait un problème si le vent transportait le qi empoisonné des bassines, alors elle devait aussi les nettoyer.
Les tâches à accomplir surgissaient dans l’esprit de Reirin les unes après les autres, la remplissant d’une énergie renouvelée.
Oh, mais je dois aussi reprendre contact avec Dame Keigetsu bientôt, pensa-t-elle soudainement alors qu’elle sortait et contemplait le lever de soleil rougeoyant voilé par de fins nuages.
La nuit dernière, entre l’irruption de Shin-u et la nouvelle de la maladie, elle avait dû interrompre précipitamment l’appel de flammes. Elle n’avait pas eu un instant à consacrer à une conversation secrète pendant qu’elle préparait ses herbes, et Shin-u avait surveillé le feu sans relâche depuis, si bien qu’il n’y avait pas eu de moment propice pour la magie de flammes de Keigetsu.
Au final, elle n’avait pas parlé à Keigetsu depuis leur conversation près de l’étang. Son amie devait sans doute s’inquiéter.
Je vais remettre ma sieste à plus tard et laisser le capitaine se reposer d’abord. Je lui ai bien confié la tâche de faire bouillir toute l’eau, après tout. Et comme ça, je pourrai utiliser le feu. Oh, je sais, je devrais demander à Frère Aîné de faire une sieste lui aussi !
Au moment même où elle avait élaboré un plan dans sa tête, Keikou revint.
Reirin ouvrit la bouche pour l’appeler — jusqu’à ce qu’elle remarque le profond froncement de sourcils sur son visage.
— Qu’y a-t-il, Frère Aîné ?
— Cela fait un moment que j’essaie de comprendre ce qui a pu causer cette épidémie de dysenterie. Keikou fit un signe de la tête qui signifiait de le suivre. Il s’engagea dans une direction précise, puis dit à voix basse : Ça ne peut pas être une intoxication alimentaire si les villageois n’avaient mangé que du congee ces derniers temps. Ils ont reçu quelques légumes en paiement de cet enlèvement, mais d’après ce que j’ai entendu, aucun n’était susceptible de transmettre une maladie.
— Je me suis posé la question moi aussi. Peut-on en déduire que cela provenait de l’eau potable, alors ?
— Pas tout à fait. Au début, j’ai moi aussi pensé que cela pouvait venir de l’eau insalubre, mais c’est étrange qu’autant de personnes présentent des symptômes aussi graves en même temps. Je suis donc allé parler à tous ceux qui étaient tombés malades.
Il semblait que Keikou menait des entretiens tout en s’occupant de ses patients. D’après ce qu’il avait appris, la vieille Kyou avait été la première à présenter des signes de vomissements et de diarrhée. Les symptômes de Gouryuu s’étaient manifestés un peu plus tard — sans doute en raison d’une meilleure résistance physique — mais il y avait de fortes chances qu’il souffre lui aussi de dysenterie à ce stade. Malgré le fait qu’il vive sous le même toit qu’eux, Unran n’avait jamais contracté la maladie.
Parmi les premiers à avoir commencé à vomir, il y avait un homme d’une famille voisine avec un nouveau-né, ainsi qu’un enfant d’une autre maison. Ils n’avaient pas mangé la même nourriture, mais ils avaient un point commun.
— Le nourrisson avait souillé ses couches, alors l’homme s’était rendu à l’aire de lavage pendant que sa femme berçait le bébé. L’enfant avait couru partout et transpiré, il s’était donc baigné en utilisant la même eau.
Ils avaient tous deux utilisé l’eau du plus grand des étangs.
— Les selles du bébé auraient-elles pu contaminer la source d’eau de tout le monde ?
Reirin fronça les sourcils. L’eau de l’étang utilisée pour la lessive et les besoins quotidiens n’était pas séparée de l’eau potable, elle avait donc craint qu’une telle chose puisse arriver.
Pourtant, Keikou secoua la tête.
— Depuis l’époque du chef précédent, la règle veut qu’on ne rejette pas l’eau usée dans l’étang. Comme les maux d’estomac ont diminué par la suite, les villageois en sont venus à croire que le dieu de l’agriculture qui réside dans l’étang aime que son eau soit propre et ont suivi la règle à la lettre.
— Alors pourquoi… ? murmura Reirin.
Keikou s’arrêta, puis désigna quelque chose dans l’étang.
— C’est ça.
Au fond de l’étang qui scintillait dans la faible lumière du soleil matinal se trouvait un petit sanctuaire. Il était dédié au dieu de l’agriculture qui protégeait les rizières de la région. Le sanctuaire était une simple structure en pierre, mais quelque chose était attaché à son pilier et flottait au vent. C’était rouge, scintillant, magnifique, et en grande partie submergé dans l’eau.
Dès que Reirin plissa les yeux pour voir de quoi il s’agissait, elle laissa échapper un cri de surprise.
— Ce n’est pas possible… !
— Oui. C’est la robe de cérémonie que le clan Kin a offerte pour le festival. Ou plutôt, sa ceinture.
Elle commença à se demander ce qu’un tel objet faisait ici, mais la réponse lui vint instantanément.
— La vieille Kyou était en ville la nuit de la pré-célébration… Elle a dû la voler.
— Exactement. Elle me l’a dit elle-même. Elle a profité du festin dans le village pour voler de la nourriture et des objets de valeur. Elle a mangé ce qu’elle pouvait et a offert le vêtement non comestible au dieu de l’agriculture. La robe au sanctuaire sur la montagne et la ceinture au sanctuaire dans l’étang. Elle se sentait un peu intimidée après que son groupe eut mis le feu à l’autel sur la scène. Sur ce, Keikou baissa les yeux et dit : Il existe une tactique militaire appelée « robe de malade ».
— Qu’est-ce que c’est ?
— On frotte les excréments ou la sueur d’une personne atteinte de dysenterie sur une robe, puis on la donne à un soldat ennemi ou à un prisonnier pour qu’il la porte. C’est une stratégie visant à propager la maladie dans le camp ennemi — l’un des coups interdits dans le jeu de la guerre. En voyant les yeux de sa sœur s’écarquiller, Keikou grimaça de honte. Je sais. Le champ de bataille est un endroit sordide. Je n’aime pas non plus ce genre de tactiques. Je me suis déjà disputé avec l’adjudant-conseiller d’un autre clan à ce sujet. Il adore agir ainsi. Il dit que c’est logique.
Reirin se tourna vers Keikou, pâle.
— Tu ne crois pas… que le clan Kin ait distribué une robe contaminée ?
Mais elle rejeta rapidement sa propre suggestion. La raison étant qu’elle se souvint du pompon du clan Gen laissé sur la scène et de celui du clan Kou laissé dans la chambre de Keigetsu.
Une diversion.
Ce n’est pas parce qu’il y avait un indice pointant vers le clan Kin qu’ils pouvaient tirer des conclusions hâtives.
— De quel clan était l’adjudant qui aimait les « méthodes logiques » ? demanda-t-elle en déglutissant.
Keikou acquiesça, sachant où elle voulait en venir.
— Le clan Kin accorde de l’importance à la fierté. Le clan Kou aime se battre de front. Le clan Shu est trop émotif pour avoir la moindre stratégie. Chaque membre du clan Gen est si doué individuellement dans les arts martiaux qu’il ne songerait même pas à jouer des tours. Ainsi, tout le monde s’accorde à dire que le clan Ran est le mieux adapté au rôle de stratège.
Il devait se souvenir de certaines des conversations qu’il avait eues sur le champ de bataille ; son froncement de sourcils était évident, même sous le tissu.
— L’élément du clan Ran est le bois. Ce sont généralement des personnes douces et rationnelles. Mais compte tenu de l’excellence académique du clan et de son goût pour la raison, il arrive parfois qu’il donne naissance à des individus qui ne comprennent pas les émotions et sont capables de tuer de sang-froid. Cet adjudant était de ce genre-là.
— Et son nom… ?
— Ran Rinki, répondit Keikou à voix basse. Le frère aîné de la Demoiselle Ran Houshun.
Reirin se tut, à court de mots. Tant de pensées se bousculaient dans sa tête à une vitesse vertigineuse.
La robe de cérémonie était à l’origine destinée à être portée par « Shu Keigetsu ». Elle avait prévu de la porter lors du rituel principal du Festival des Moissons et d’offrir une prière aux côtés de Gyoumei. Le clan Ran avait-il transformé la robe des Kin en une « robe de malade » dans le cadre d’un plan visant à tuer Keigetsu ? Était-ce une simple coïncidence si les villageois l’avaient rapportée avec eux ? Et ensuite, ils avaient justement utilisé l’eau contaminée par la ceinture pour cuisiner et faire leur lessive… ?
Alors pourquoi ? Non, si c’était le cas…
Reirin pinça les lèvres un instant, puis commença :
— Voici ce que je pense—
Elle fut interrompue par le cri perçant d’un homme.
— Hé, reprends-toi ! Un rapide coup d’œil par-dessus son épaule lui révéla que c’était Shin-u qui criait quelque part près de la hutte. Il avait mis de côté le bois de chauffage et les seaux d’eau qu’il avait ramassés pour porter quelqu’un sur son épaule. C’était un jeune homme dont une seule mèche de cheveux était attachée en chignon — Unran.
— Unran ! s’écria Reirin, surprise, se précipitant à ses côtés avec son frère. Unran ! Vous êtes revenu ! Bon sang, vous n’aviez pas besoin de cueillir des herbes au point de vous…
Avant de pouvoir dire « épuiser », elle se couvrit la bouche de la main. Elle remarqua qu’il ne tenait pas son panier d’herbes. Non, au-delà de ça…
— Unran ?
Le chemin qu’il avait emprunté était parsemé de sang.
— Pourquoi… ?
Unran s’était effondré dans les bras de Shin-u, les genoux fléchissant sous son poids.
Reirin vit qu’il avait quelque chose dans le flanc. C’était un poignard.
Quand il entendit le cri de surprise de Reirin, il fit une faible tentative pour lever la tête.
— Dépê… chez…
— Unran ! Que s’est-il passé, Unran ?! D’où vient cette lame ?! cria-t-elle.
Ses lèvres bleu glacier tremblèrent faiblement.
— Tous… Fuyez…
— Fuyez ? Unran ?! Unran !
Avec un dernier souffle faible, Unran s’effondra, inerte, sur le sol.