INEPT T3 – CHAPITRE 6
Reirin séduit
—————————————-
Traduction : Moonkissed
Correction : Ostinliss
——————————————
La surface de l’eau ondulait à la lumière du soleil couchant.
— Pfiou…
Après s’être frottée pour se débarrasser de toute la saleté, Reirin avait fermé les yeux et s’était détendue un moment dans la baignoire, mais elle finit par secouer la tête et sortit pieds nus de la cuve. Elle retira ses sous-vêtements trempés et enfila les vêtements d’occasion qu’une villageoise lui avait prêtés.
Comme elle ne s’était pas séchée au préalable, les vêtements collaient à sa peau. Mais elle ne pouvait rien y faire. Tout en rassemblant ses cheveux mouillés pour les essorer, Reirin observa les environs.
Elle se trouvait près de la périphérie du village, désormais baignée dans la lumière du crépuscule.
Plusieurs étangs étaient disséminés dans le village. Reirin avait choisi le plus petit, celui qui était le plus dissimulé par la végétation, puis avait demandé aux villageois d’y apporter sa baignoire. Elle avait hâte de se débarrasser de tout ce sang d’animal.
Une demi-journée s’était écoulée depuis la chasse au sanglier dans la Forêt Maudite. Le gibier tué par Keikou, Shin-u et Unran avait été ramené sans encombre au village et préparé.
Reirin avait bien sûr participé au combat, et elle était donc couverte de sang de la tête aux pieds.
Unran a travaillé dur pour nous.
La pensée de son nouveau « compagnon » lui fit naître un sourire aux lèvres.
Bien que son visage fût resté figé dans l’horreur tout ce temps, il avait pris part à la chasse aux côtés des deux officiers militaires qui maniaient si habilement leurs armes.
Alors qu’un silence pesant menaçait de s’installer tandis que tout le monde se concentrait sur le combat, c’est lui qui avait animé la scène avec son puissant cri de guerre. Cela ne se serait jamais produit avec seulement Kou, l’imperturbable, et Gen, l’apathique, dans les parages.
Reirin gloussa en repensant à ce voyage animé.
Je suis tellement contente d’avoir réussi à le convaincre de se ranger de mon côté.
Certes, avec le recul, ce n’était pas comme si elle avait réglé les choses par une conversation pacifique. En fait, elle était presque sûre de lui avoir enfoncé une lame dans la gorge et de l’avoir menacé.
Mais bon, ses frères lui avaient toujours dit : « On peut se montrer insistante avec un homme. » Surtout, Unran lui-même semblait s’être senti soulagé grâce à cette manœuvre, donc ça devait probablement aller.
C’est aussi génial que les villageois nous aient acceptés.
Son sourire s’élargit lorsqu’elle se remémora les réactions des villageois.
À leur retour de la Forêt Maudite, Gouryuu et le reste des villageois avaient d’abord regardé Unran et le gibier qu’il avait chassé avec une peur évidente. Pourtant, alors que Keikou exhibait ses techniques artistiques de dépeçage, ces sceptiques avaient lentement mais sûrement commencé à se rassembler autour de lui, fascinés.
La vue de Keikou et Shin-u dépeçant les sangliers tout seuls avait sans aucun doute contribué à détendre la méfiance des villageois. Mais ce qui avait apaisé leurs craintes plus que tout, c’étaient les explications détaillées des deux hommes concernant les animaux disséqués.
— Écoutez bien. Vous voyez ce sanglier qui a l’air si jeune et en si bonne santé ? Je sais que ces taches blanches sur la viande ont l’air appétissantes, mais ce ne sont que des parasites — des insectes. Si vous les mangez, ces insectes vous rongeront les entrailles et vous tueront parfois.
— Celui-ci, avec l’œsophage enflé, n’est pas bon non plus. Il est malade. Vous mourrez si vous le mangez.
Leur grande expérience du camping avait fait d’eux des experts dans la préparation de la viande sauvage. Les hommes expliquèrent quelle viande était propre à la consommation et laquelle ne l’était pas. Ce qu’il était dangereux de faire et quelles règles garantiraient la sécurité des gens. Leurs commentaires concrets et pratiques dépassaient de loin les connaissances des villageois.
— Mais le cerf que le chef a chassé avait l’air beau et propre. On s’est assurés qu’il était bien cuit aussi.
— Oh. Dans ce cas, il y avait des champignons vénéneux qui poussaient en grappes autour de la Forêt Maudite. Ils sont suffisamment toxiques pour faire enfler la peau rien qu’en les touchant. Si un cerf en mange un, le poison se répandra dans sa chair et ses organes. Vous vous souvenez de la couleur de ses excréments ? C’est comme ça qu’on le sait. Au fait, ce sanglier-là est sans danger.
— Je ne savais pas tout ça…
Comme toutes leurs questions trouvaient rapidement une réponse, les gens commencèrent à comprendre la vérité : l’ancien chef était mort après avoir mangé un cerf de la Forêt Maudite parce que celui-ci était soit infecté, soit empoisonné. En bref, il y avait une cause identifiable à cela — et ce n’était pas une malédiction.
— Le brouillard, les bruits, l’inflammation et la viande d’animaux dangereuse… Nous avons une bonne explication pour la plupart de ce qui était considéré comme la malédiction de la forêt. Avec les préparatifs adéquats, ce sont toutes des choses qui peuvent être évitées, expliqua calmement Reirin tandis que les villageois commençaient à retrouver leur sang-froid.
Des bruits inquiétants, des arbres qui attiraient les animaux et un poison capable d’irriter la peau. De son point de vue, toutes les « malédictions » que la forêt provoquait semblaient d’origine humaine. Il y avait de fortes chances que quelqu’un ait profité de la nature superstitieuse des villageois pour créer la légende de la « Forêt Maudite ».
Quelqu’un qui ne voulait pas que quiconque s’approche de la forêt.
Le seigneur Koh, si je devais deviner.
Ce n’était encore rien de plus qu’une spéculation. Décidant de garder cette théorie secrète pour l’instant, et se disant qu’elle devait consulter Keikou dès que possible, Reirin sourit aux villageois.
— Il est vrai que la forêt est un endroit dangereux qui mérite de la prudence. Mais la famine est un danger encore plus grand. Nous devrions prendre les précautions qui s’imposent et être reconnaissants pour les bienfaits qui nous sont accordés.
Les yeux rivés sur les sangliers suspendus aux avant-toits, les villageois acquiescèrent docilement en déglutissant. Il était possible d’obtenir une telle quantité de nourriture en moins de quelques jours. Et s’ils s’entraînaient suffisamment pour s’aventurer dans la forêt, ils pourraient en obtenir encore plus. Ils ne pouvaient s’empêcher de s’accrocher à cette lueur d’espoir qui venait soudainement de se manifester devant eux.
La première à prendre la parole fut une villageoise tenant un nourrisson dans ses bras.
— Euh… Ça vous dérangerait de me donner un peu de ce sanglier ? Mon mari a attrapé un rhume, et je veux l’aider à reprendre des forces. Vous allez bientôt vouloir vous débarrasser de cette robe ensanglantée, non ? Je peux vous échanger des vêtements de rechange…
Cela déclencha un afflux de personnes demandant de la viande de sanglier en échange de toutes sortes de marchandises, notamment une baignoire, de l’eau fraîche et de vieux outils agricoles.
Lorsque le groupe de Reirin accepta de partager sans rien demander en retour, les villageois devinrent encore plus amicaux. Ils observèrent le long processus de préparation avec le sourire, finirent par donner un coup de main, et à la fin, ils éclataient même de rire aux blagues et donnaient des tapes sur l’épaule de leurs invités.
Reirin et Unran eurent à échanger des regards face à cette démonstration flagrante d’intérêt personnel de la part des villageois, mais ils laissèrent passer cela avec un sourire résigné. Pourtant, Reirin avait remarqué alors que l’expression sur le visage d’Unran, alors qu’il haussait les épaules, était plus douce qu’elle ne l’avait jamais vue.
Ce sont des gens émotifs et sociables.
Submergée par une vague de timidité, Reirin se servit un peu d’eau chaude. En tant que Demoiselle vénérée par tous ceux qui l’entouraient, Reirin n’avait en réalité jamais eu beaucoup d’expérience du travail en groupe. Chaque fois qu’elle était exposée à leurs sourires spontanés, à leurs blagues bon enfant ou à leurs tapes amicales sur l’épaule, une profonde émotion et une grande joie montaient en elle.
Ça a été… tellement amusant.
Leurs sourires sans artifice la rendaient heureuse. Elle savait qu’ils n’étaient pas ses sujets, mais elle ne pouvait s’empêcher de vouloir voir davantage leurs visages souriants et se rapprocher encore plus d’eux.
Il en allait probablement de même pour Unran. Peu importe à quel point il faisait semblant d’avoir abandonné, il savait que ses voisins étaient des gens chaleureux au fond d’eux-mêmes et ne pouvait s’empêcher de vouloir faire partie de leur cercle.
J’espère qu’Unran pourra saisir cette occasion pour renforcer ses liens avec eux.
À ce rythme, il ne tarderait peut-être pas à s’intégrer complètement au village. Après tout, une fois que les villageois avaient changé d’attitude, ils étaient devenus suffisamment attentionnés pour encourager activement les Chasseurs Sanguinaires à prendre un bain.
— Allons, ça ne doit pas être très agréable. Va te laver dans la rivière. Ou si je fais bouillir de l’eau dans un baquet ?
— Hé, la vieille Kyou ! Tu vas dormir jusqu’à quand ? Au boulot !
— C’est vrai, tu auras besoin de vêtements de rechange aussi. Tu veux quelques-uns de mes vieux habits ? La Demoiselle peut porter les miens… Mais Unran est si grand, je ne suis pas sûre que les vêtements de mon mari lui iront…
Une fois qu’ils eurent décidé de se lancer à fond, les villageois avaient pris d’assaut la hutte d’Unran et ordonné à la vieille Kyou de faire bouillir de l’eau. Unran et Reirin avaient tous deux rechigné devant la façon dont les villageois avaient comblé la distance en un instant dès qu’ils s’étaient enfin réchauffés à leur égard, mais finalement, ils s’étaient laissés pousser à se laver.
Cependant, alors que les hommes avaient la possibilité de simplement se rendre au bord de la rivière pour se laver, ce n’était pas aussi simple pour une femme comme Reirin. Il y avait un étang à proximité que les femmes du village utilisaient comme lieu de baignade commun, mais comme il semblait que cette eau servait également à laver le linge et à d’autres tâches quotidiennes, elles hésitaient à la souiller avec du sang d’animal.
Reirin avait donc emprunté une grande cuve et s’était dirigée vers un petit étang à la lisière du village, où elle se trouvait actuellement.
Ici je peux me baigner sans trop m’inquiéter.
Reirin s’accroupit lentement. Un feu avait été allumé juste à côté de la cuve pour faire bouillir l’eau de l’étang et sécher son corps mouillé.
Et je peux enfin parler à Dame Keigetsu.
En effet. Cela faisait un temps qu’elle cherchait une occasion de se retrouver seule face à une flamme.
Elle se pencha en arrière pour jeter un coup d’œil vers les buissons au loin, où elle pouvait voir Shin-u debout, lui tournant le dos. Contrairement à Keikou, qui l’avait laissée partir avec un simple « Profite bien de ton bain », le capitaine avait insisté pour surveiller « Shu Keigetsu » pendant qu’elle se baignait et avait refusé d’accepter un refus.
Il avait affirmé que, même si les villageois avaient adouci leur cœur, on ne savait jamais quand quelqu’un pourrait tourner une lame hostile contre elle ou si elle risquait de se noyer. Lorsqu’elle lui avait dit qu’elle voulait prendre son temps, il avait répondu : « J’ai l’habitude d’attendre », et lorsqu’elle lui avait dit qu’elle ne voulait pas qu’il voie sa peau, il avait répondu : « Je ne ferais jamais quelque chose d’aussi inconvenant ». Étant donné que le capitaine avait déjà l’embarras du choix en matière de femmes, il était en effet difficile pour Reirin de l’imaginer jetant un regard furtif à une Demoiselle, sans parler de « la nuisance de la cour », alors elle avait finalement consenti.
Il s’était montré très efficace pour lui préparer la baignoire et allumer le feu, ce qu’elle avait apprécié.
Pfff… Sa gentillesse est tellement oppressive. Ai-je vraiment l’air si peu fiable ?
Reirin poussa un petit soupir triste en tenant ses cheveux au-dessus du feu pour les sécher. Quand elle changeait de corps, les gens étaient censés être plus disposés à la laisser faire. Pourtant, dès qu’elle essayait de devenir indépendante et de prendre soin des autres, soudain, c’étaient eux qui essayaient de prendre soin d’elle.
Plus tôt, Reirin avait ressenti un pincement de tristesse quand Unran lui avait arraché la lourde viande des mains pour la suspendre à l’avant-toit, en soufflant : « Ce n’est pas un travail pour une Demoiselle ».
C’est mignon de voir Unran travailler si dur… C’est mignon, mais tout de même… Elle voulait être celle qui choyait et protégeait.
Reirin laissa tomber ses épaules, mais elle fut tirée de sa rêverie par une goutte d’eau ruisselant du bout de ses cheveux. Ce n’était pas le moment de broyer du noir.
— Dame Keigetsu ! Vous m’entendez, Dame Keigetsu ?
Tout en faisant semblant de s’essuyer, elle scruta les flammes vacillantes. Ce n’était pas comme s’ils s’étaient mis d’accord sur un moment pour parler. C’était presque l’heure du dîner, il y avait donc de fortes chances que Keigetsu ne soit pas là pour répondre.
Est-ce que je pourrais m’en tirer en restant ici pendant environ une demi-heure à cause de mes cheveux, je me le demande ? S’il vous plaît, faites qu’il ne remarque rien !
Afin d’empêcher Shin-u, sa sentinelle postée au loin, de se douter de quoi que ce soit, Reirin parla à voix basse et cacha autant que possible le feu avec son corps.
— S’il vous plaît, utilisez votre magie du feu…
— Tu en as mis du temps !
En réalité, l’appel de flammes fut établi avant même qu’elle ait pu finir sa phrase. Les contours rouges du feu s’évasèrent et gonflèrent, puis s’éteignirent rapidement. Au centre même de la flamme vacillante se trouvait son propre visage renfrogné — ou, dans ce cas, celui de Shu Keigetsu. Elle parlait à voix basse, mais elle se pencha vers la flamme avec un regard d’une intensité extrême.
— J’ai essayé encore et encore et encore et encore de t’atteindre avec mon sort de flammes ! Qu’est-ce que tu as fait pendant tout ce temps ?!
— Alors c’est ça, la magie des flammes ! Vous nous entendez, Dame Reirin ? Vous allez bien ? Attendez, pourquoi êtes-vous toute mouillée ?!
— Nous étions sincèrement inquiets pour ton bien-être… mais vous profitiez d’un bain relaxant, je vois.
Leelee et Tousetsu surgirent de l’endroit où ils attendaient apparemment de part et d’autre de Keigetsu qui hurlait. On aurait dit que le trio était assis en cercle autour d’une bougie. Reirin avait l’impression de se faire sermonner de tous les côtés.
— Je-je suis désolée. Je ne me suis pas prélassée, je vous le promets. Je me lavais juste pour enlever tout ce sang, tenta-t-elle d’expliquer.
— Le sang ?!
Les trois filles eurent le souffle coupé.
— Oui. Je me suis investie à fond dans les travaux de la ferme depuis mon arrivée ici, et aujourd’hui, j’ai même gravi une montagne et chassé des sangliers. La saleté devenait insupportable.
— Les travaux de la ferme ?
— Une montagne ?
— Des sangliers ?
Toute expression disparut de leurs visages en un instant.
Keigetsu s’exprima au nom de tout le groupe lorsqu’elle demanda d’une manière très lente et posée :
— Peu importe à quel point tu es indépendante… tu es retenue captive par des bandits, n’est-ce pas ? Pourquoi a-t-on l’impression que tu profites d’une retraite à la campagne ? Pourquoi es-tu partie faire une petite randonnée joyeuse en montagne ?
— Euh…
Reirin se raidit. Keigetsu était furieuse contre elle.
— B-bonne question. Pourquoi ai-je fait une randonnée en montagne ? Parce que la montagne était là, peut-être ?
— Laisse tomber. Écouter tes sornettes ne nous mènera nulle part, dit Keigetsu en se pinçant l’arête du nez. Donne-moi simplement une réponse simple à mes questions.
— Bien sûr, acquiesça Reirin d’un signe de tête docile.
— Tout d’abord, tu vas bien ?
— Oui. Je vais très bien. Je dors bien, je mange bien et j’apprécie mon séjour ici.
— Je suis contente de l’entendre. Ensuite, qui étaient ces bandits, et où es-tu maintenant ?
— Ce sont les gens que l’on appelle les « intouchables » dans la commune qui m’ont kidnappée. Ils m’ont emmenée de force dans leur village dans le cadre d’un ordre visant à tourmenter « Shu Keigetsu », répondit Reirin d’un ton aussi neutre que possible.
Keigetsu déglutit.
— Qu’est-ce que tu viens de dire ?
— Je suis désolée de devoir te dire ça… mais ce sont les habitants du territoire du sud qui vous ont kidnappée, pas des Assassins venus d’un autre pays. Il semble que le magistrat, le seigneur Koh, ait mis dans la tête des gens que cette vague de froid était la faute de la Demoiselle. Il a prétendu que la colère des Cieux serait apaisée si quelqu’un tourmentait la source du malheur, et qu’il réduirait les impôts des villageois s’ils s’en chargeaient.
Keigetsu resta bouche bée en écoutant l’explication de Reirin.
— Donc, le fait que le seigneur Koh me cherche si désespérément n’était qu’une comédie, et l’hostilité qu’il a affichée dès le début reflétait ses véritables sentiments. Finalement, elle baissa la tête, pleine d’autodérision. Pourquoi ? Parce que je suis un « rat d’égout » ? Parce qu’une fille sans talent ne pourrait jamais apporter la bonne fortune à son propre domaine ? Même les habitants de mon propre territoire me traitent comme la source de tous les malheurs. C’est absurde de penser qu’une seule personne puisse être autant détestée.
— Non, Dame Keigetsu, l’interrompit Reirin d’un ton ferme. Ce n’est pas une question de bien ou de mal. Vous n’avez rien fait de mal. Les villageois étaient désespérés, et un homme malveillant en a profité. C’est tout ce qu’il y a à dire. Lorsque Keigetsu releva le visage et la regarda d’un air suppliant, Reirin se pencha en avant. En fait, les villageois ont commencé à s’ouvrir à moi après seulement quelques jours passés ensemble. Tout le monde avait simplement faim, était anxieux et cherchait quelqu’un sur qui passer sa frustration.
Keigetsu pinça les lèvres, les yeux légèrement humides.
— Alors, ne baissez pas la tête, Dame Keigetsu. Punissons plutôt Le Fou qui a acculé ces gens dans une impasse. Et réfléchissons à un moyen de sauver Unran — c’est-à-dire ce village et toutes les terres du sud. C’est notre rôle ici.
Finalement, Keigetsu acquiesça, comme si elle avait pris sa décision. Reirin fut soulagée de le voir.
— Tu as raison.
— Comment ça se passe de votre côté ? J’espère que mon frère cadet vous soutient bien.
— « Soutenir » n’est pas le mot que j’utiliserais.
Dès que le nom de Keishou fut prononcé, Keigetsu replongea dans la morosité alors qu’elle venait tout juste de retrouver la volonté de garder la tête haute.
— Il me harcèle toute la journée.
— Il n’arrête pas de me lancer : « Tu vas te trahir avec une posture aussi déplorable », ou « Oh là là, la très estimée Kou Reirin n’est même pas capable de servir une tasse de thé à son frère avec le sourire ? »
De toute évidence, être coincée aux côtés d’un homme aussi condescendant que Keishou s’avérait trop difficile à supporter pour Keigetsu.
— Il n’a que des éloges décousus pour toi, mais ce ne sont que des insultes décousues pour moi. En plus, ses remarques sarcastiques deviennent de plus en plus méchantes de jour en jour. C’est un crétin désinvolte et collant.
Leelee s’empressa d’apaiser la Demoiselle qui critiquait vertement cet homme d’un autre clan.
Reirin, quant à elle, écouta son commentaire les yeux écarquillés de surprise.
— Mon Dieu ! On dirait qu’il vous apprécie beaucoup, alors.
— Quoi ?
— Mon frère cadet est du genre à commencer par malmener sans pitié quelqu’un qui lui plaît. Il va le taquiner sans relâche, et si cette personne a le courage de tenir bon jusqu’au bout, il l’acceptera comme l’un des siens et le chérira à l’extrême.
Keigetsu le fixa d’un air ahuri, puis frissonna.
— C’est délirant. Est-ce que tout le monde dans le clan Kou est bizarre ? Il y a quelque chose qui cloche avec…
— Mis à part sa relation avec Dame Keigetsu, Maître Keishou a bien joué son rôle. Tousetsu se pencha et ramena la conversation sur le droit chemin, interrompant Keigetsu avant qu’elle n’ait pu dire quelque chose de gravement irrévérencieux. Il a utilisé un pompon Gen trouvé sur la scène pour orienter les recherches dans cette direction. Je vois qu’il l’a placé là comme tactique pour empêcher l’équipe de secours de se diriger vers le village.
Reirin y réfléchit un instant, puis secoua la tête.
— Non. Mon frère cadet ne devrait pas savoir où nous sommes non plus. Nos ravisseurs ont laissé le pompon sur la scène pour brouiller l’enquête. Ils l’ont admis eux-mêmes.
— Je vois.
— Mais en y réfléchissant… même s’ils avaient reçu des ordres du magistrat, je me demande comment des citoyens ordinaires auraient pu mettre la main sur un pompon appartenant à un autre clan, murmura Reirin. Les yeux fixés sur le feu, elle fit le récapitulatif de tout ce qui s’était passé jusqu’à présent.
Le sud avait connu une vague de froid. Les habitants de la ville étaient devenus anxieux, ce qui avait probablement inquiété le magistrat. Il avait alors rejeté la faute sur Keigetsu et tenté de retourner la malveillance de son peuple contre elle. N’ayant guère d’autre choix, les villageois avaient enlevé Reirin sous l’apparence de « Shu Keigetsu » et avaient tenté de la tourmenter.
— En plus du pompon du clan Gen… il y en avait un du clan Kou laissé près de la robe de cérémonie, si je me souviens bien.
En y réfléchissant bien, était-ce Unran et Gouryuu qui avaient jeté de la boue sur la robe de Keigetsu ? Elle avait oublié de leur demander.
Si tel était le cas, cela signifierait que les villageois — ou le magistrat qui avait donné les ordres, peut-être — devaient être en possession de plusieurs pompons. Les pompons n’étaient portés que par les nobles. Ces objets étaient si rares que seuls quelques artisans triés sur le volet étaient autorisés à les fabriquer, et le magistrat d’une commune perdue n’aurait pas su à quoi ils ressemblaient pour les contrefaire.
En bref, quelqu’un d’un rang suffisamment élevé avait utilisé ses connaissances suffisamment étendues pour les préparer à l’avance.
— Le magistrat tirait les ficelles des villageois démunis. Mais il semble qu’il y ait eu quelqu’un qui tirait ses ficelles aussi.
— Vous voulez donc dire qu’il y a un cerveau qui veut utiliser le clan Shu pour faire tomber « Shu Keigetsu », puis faire porter le chapeau aux clans Kou et Gen ? intervint Leelee.
C’était exactement comme lorsque l’ancienne noble consort, Shu Gabi, s’était fait passer pour une dame de la cour Kin et avait donné l’ordre de tuer Keigetsu.
Quelqu’un cherchait à tourmenter autrui sans se salir les mains. Ayant déjà été impliquée dans une situation similaire, Leelee comprit rapidement ce qui se passait ici.
— Laissez-moi un instant… Pourquoi ceux qui détiennent le pouvoir s’avèrent-ils toujours être de tels salauds ?
— Alors, devrions-nous supposer que le cerveau derrière tout ça n’appartient ni au clan Kou ni au clan Gen — en d’autres termes, quelqu’un du clan Kin ou du clan Ran ? demanda Tousetsu.
Reirin secoua la tête.
— Il est trop tôt pour tirer des conclusions hâtives. D’abord, nous devons confirmer ce que le magistrat cherche à obtenir. À tout le moins, c’est certainement lui qui a poussé le peuple d’Unran à bout, alors nous devons nous assurer qu’il le regrette.
— Qui est Unran ?
— Un jeune homme du village qui était le principal responsable de cet enlèvement. C’est l’héritier de l’ancien chef, et son sens aigu des responsabilités l’a poussé à vouloir sauver son peuple de la famine à tout prix.
Alors que Reirin expliquait, le regard attendri, comment il l’avait enfermée dans un entrepôt, privée de nourriture et forcée à travailler dans les champs, tout cela pour le bien de son village, les trois filles devinèrent ce qui s’était passé là-bas : Oh, c’est cette histoire où il essayait sérieusement de la maltraiter, mais elle ne montrait aucune crainte.
— Hi hi. C’est quelqu’un d’adorable. Son sens des responsabilités est le portrait craché de Leelee. Il a essayé de m’agresser à un moment donné, mais il a fini par changer d’avis juste après. Pendant tout le temps où nous dépecions des sangliers ensemble, je pensais à quel point j’étais heureuse que nous soyons devenus amis et à quel point je voulais protéger son sourire.
Les visages de tout le monde se figèrent d’horreur devant certains des termes les plus inquiétants qu’elle avait utilisés. Mais en fin de compte, il semblait que cette Demoiselle s’était tirée de sa situation difficile grâce à ses méthodes habituelles.
— Je reste impressionné par votre magnanimité résolue face à toutes les circonstances.
— Maudite séductrice…
Ignorant les murmures des deux dames d’honneur, Reirin porta une main à sa joue, décontenancée.
— Pourtant, aussi déterminée que je sois à me venger du magistrat, je ne peux pas découvrir d’ici qui le contrôle. Je suppose que ce doit être quelqu’un qui entretient des contacts étroits avec lui.
— À ce propos. C’est Keigetsu qui prit la parole cette fois-ci.
— Il se trouve que, je vais organiser une collation autour d’un thé demain. Je pourrais peut-être évaluer ce que les autres clans manigancent grâce à leurs Demoiselles.
— Un thé ? Pourquoi ?
— Les autres Demoiselles s’inquiètent de « mon » enlèvement. Son Altesse m’a demandé de faire quelque chose pour les rassurer. Il passera plus tard pour m’aider à l’organiser. Je dois avouer que je me demande si je vais réussir à m’en sortir. Keigetsu poussa un soupir mélancolique, puis leva la tête comme si quelque chose venait de lui traverser l’esprit. Attends, et si tu rentres saine et sauve, ne devrons-nous pas reporter tout le festival ?
— Ah.
— Tu peux rentrer dès maintenant ? Le Village des Intouchables n’est qu’à un pont de la ville, n’est-ce pas ?
— Oh, personne ne vous l’a dit ? Reirin cligna des yeux. Unran et son oncle ont coupé le pont suspendu. Il faudrait faire tout le tour de la montagne pour rentrer, ce qui représenterait environ une demi-journée de marche pour une fille comme moi.
— Oh… Alors je suppose que je vais devoir faire de mon mieux.
— Ou bien devrions-nous aller de l’avant et annuler l’échange dès maintenant ? proposa Reirin avec hésitation. Bien sûr, vous devrez passer quelques jours au village.
Keigetsu secoua la tête d’un air désolé.
— J’ai accumulé beaucoup de qi, mais il a une telle tendance au feu que je n’ai pas réussi à le modeler correctement. Si nous voulons jouer la carte de la sécurité, je ne devrais pas lancer le sort avant demain au plus tôt.
— Oh, dommage.
— De plus, je dois être en contact physique avec la personne sur laquelle je lance le sort. Si je suis trop loin, cela pourrait ne pas couvrir toute la cible. Je pourrais finir par échanger seulement une partie de nos corps, comme nos taches de naissance ou nos poignets. Les yeux de Reirin s’écarquillèrent, surprise d’apprendre que cela était possible. Keigetsu haussa les épaules, embarrassée. En réalité, il est bien plus difficile de lancer un sort pour échanger une partie spécifique du corps que de simplement détacher et échanger deux âmes, sans parler du fait que cela demande plus de qi. Normalement, je ne pourrais pas le faire. Mais c’est ici que je trouve la plus grande compatibilité, une terre riche en qi de feu. Tout peut arriver.
— Mon Dieu, Dame Keigetsu… Vous êtes une praticienne vraiment douée des arts taoïstes.
— Tant que mes pouvoirs ne m’échappent pas, répondit Keigetsu avec une pointe d’autodérision, nourrissant manifestement des sentiments mitigés à l’égard de sa magie. Quand j’ai commencé à apprendre les arts taoïstes, j’ai commis beaucoup d’erreurs. J’essayais de flotter et je finissais par m’écraser, ou j’essayais de contrôler l’esprit d’un chat et je transformais mon propre bras en chat à la place.
— Ça a l’air incroyable, murmura Reirin malgré elle.
De plus, elle ne pouvait s’empêcher de s’étonner de la sévérité avec laquelle Keigetsu s’évaluait elle-même.
— Je parie que vous êtes la seule sur tout le continent à pouvoir faire un truc pareil. Vous êtes presque comme le Grand Ancêtre dont on disait qu’il portait le qi du dragon et possédait des pouvoirs divins. C’est un talent merveilleux.
— Ça, c’est du blasphème. Le qi du dragon est une faveur divine, mais les arts taoïstes consistent à puiser du pouvoir dans les interstices entre le yin et le yang à l’aide de malédictions. C’est exactement pour cela que les cultivateurs ont été réprimés. Quiconque est démasqué comme pratiquant de nos jours devient la cible de persécutions. C’est ce qui a causé la ruine de mon père. Keigetsu frissonna.
Cela expliquait pourquoi elle n’avait pratiquement parlé à personne de ses pouvoirs jusqu’à présent. Son manque total d’estime de soi provenait sans doute aussi du fait que personne ne l’avait jamais félicitée pour sa magie.
— Quoi qu’il en soit, poursuivit Keigetsu avec inquiétude, essaie de revenir d’ici demain. D’après ce que tu as dit, tu n’es prisonnière que de nom, n’est-ce pas ? Puisque le seigneur Keikou sait ce qui se passe, ne pourrait-il pas te faire sortir de là dès que tu le lui demandes ?
— Je suppose que c’est vrai. Mais le capitaine n’est pas au courant de l’échange, et comme nous avons convenu de rester au village jusqu’à l’arrivée des secours, je ne sais pas trop comment aborder un changement soudain de plans sans éveiller ses soupçons… marmonna Reirin pour elle-même, en pressant une main contre sa joue.
— Pardon ? dit Keigetsu, stupéfaite. Pourquoi parles-tu du capitaine ?
— Oh ? Personne ne vous l’a dit non plus ? Hier soir, le capitaine a repéré le village et a traversé la rivière tout seul pour nous rejoindre.
— Quoi ?!
La flamme s’amplifia, plongeant Reirin dans la panique.
— Euh, il monte la garde depuis des buissons un peu plus loin en ce moment, alors s’il vous plaît, calmez-vous…
— Comment veux-tu que je reste calme ?! Tu veux dire que tu étais sous la surveillance de Son Altesse depuis tout ce temps ?! Il a forcément déjà entendu parler de l’échange par le capitaine !
— C-ce n’est pas vrai ! Le cri de Keigetsu avait-il atteint les oreilles de Shin-u ? Jetant des regards nerveux derrière elle, Reirin fit de son mieux pour calmer son amie. Le capitaine est juste là. Il ne peut pas faire de rapport à Son Altesse.
— Même s’il ne peut pas le faire maintenant, il va lui dire plus tard qu’on a échangé nos corps ! Merci beaucoup, maintenant tout mon travail n’aura servi à rien ! C’est moi que Son Altesse va punir dans un accès de rage, tu te souviens ?!
— Comme je l’ai dit, il n’est même pas au courant de l’échange ! s’empressa de dire Reirin, en parlant aussi bas que possible. Tout ira bien. Le capitaine est absolument convaincu que je suis Dame Keigetsu. Après tout, je me suis entraînée jour et nuit et j’ai même dressé une liste de scénarios hypothétiques. La justesse de mon imitation est sans pareille. N’est-ce pas, Tousetsu ?
— B-bien sûr.
Reirin fut stupéfaite de voir sa dame d’honneur en chef et son serviteur le plus fidèle détourner le regard.
— Tousetsu ?
— Euh. Est-il possible qu’il ait compris qui vous êtes il y a longtemps… et qu’il se contente de laisser passer ça pour l’instant ? Leelee fut la suivante à s’aventurer nerveusement. Parce que, euh, vous êtes nulle pour jouer la méchante. C’est dur de croire qu’il ne s’en rendrait pas compte.
— Je suis nulle… Reirin eut la gorge serrée en entendant cette révélation choquante de la part de la dame d’honneur qu’elle adorait tant choyer. Tu es horrible, Leelee. C’est comme ça que tu as perçu mes efforts tout ce temps ?
— Attends, euh… ! Je ne veux pas me moquer de vous ni rien ! C’est plutôt, hum, un simple constat ?
Se serrant la poitrine de tristesse, Reirin se mit suffisamment sur la défensive pour répliquer.
— Je m’en sors très bien ! Je prends soin de l’insulter régulièrement, et je m’efforce aussi de garder à l’esprit la manière de parler laconique de Dame Keigetsu.
— Ce n’est pas une question de façon de parler. Vous jouez toujours avec des cloportes par habitude ? J’espère bien que vous ne vous plongez pas joyeusement les mains dans la boue ou que vous ne faites pas la gentille avec vos subordonnés non plus, dit Leelee en plissant les yeux d’un air soupçonneux.
— Euh… Reirin sursauta. Chacune des choses que la Demoiselle avait mentionnées lui semblait familière.
Keigetsu lui lança un regard noir dès qu’elle l’aperçut déglutir.
— Vous voyez ?! Tant pis pour la précision ! Il doit savoir !
— C-ce n’est pas vrai. S’il savait, pourquoi n’aurait-il rien dit ? Il n’a aucune raison de se taire à ce sujet. Cela signifie qu’il n’a pas…
— Maîtrise ton ego. Oh, je n’en reviens pas ! Même moi, j’ai réussi à tromper quelqu’un d’aussi zélé que Tousetsu pendant une semaine entière, et toi, tu ne tiens même pas trois jours. Quelle incompétence !
— Aïe… J’avais dit que tout irait bien… Vos paroles me blessent profondément, Dame Keigetsu. J’ai mal au cœur…
Reirin était du genre imperturbable, mais il lui était difficile de ne pas se sentir bouleversée d’être traitée d’« incompétente » en face pour la première fois de sa vie. Une expression douloureuse assombrit son visage, son cœur et ses oreilles lui faisant mal.
— Attends, je ne t’avais pas déjà prévenue à propos de cette histoire de cloporte ? Pourquoi tu n’apprends jamais ? T’es stupide ?
— Aïe !
— Elle a raison ! Ne vous emballez pas autant, espèce de grosse idiote !
— Aïe ! Aïe ! Aïe !
Laissant leurs émotions prendre le dessus, Keigetsu et Leelee s’en prirent à Reirin avec toute l’indignation qu’elles pouvaient mettre dans leurs voix étouffées. N’ayant jamais subi pire que les sermons impassibles de Tousetsu, Reirin se couvrit instinctivement les oreilles et se mit à gémir, l’assaut de violence verbale des filles Shu étant trop pour elle.
Cependant… elle n’aurait pas dû faire ça.
— Hé ! Ça va ?!
Pourquoi ? Parce que cela fit jaillir Shin-u des buissons, le visage blême d’effroi.
— Quoi ? Capitaine ?!
Reirin le regarda d’un air ahuri avant de se recroqueviller immédiatement en boule et de serrer sa robe plus fort contre elle. Elle ne portait rien d’autre qu’un mince vêtement d’occasion, à peine plus couvrant qu’un sous-vêtement, et qui, de surcroît, collait à sa peau mouillée.
— P-p-pourquoi êtes-vous venu ?!
— J’ai entendu un cri. J’ai cru qu’on nous attaquait, mais on dirait que non. Une blessure a-t-elle commencé à vous faire mal ?
Il semblait toutefois que la tenue de Reirin n’ait même pas attiré l’attention de Shin-u, et il se contenta de jeter un coup d’œil autour de lui, l’épée à la main, prêt à intervenir. Puis, il plissa les yeux en regardant Reirin accroupie.
— Ça doit être cette blessure que vous vous êtes faite pendant la chasse au sanglier. Laissez-moi jeter un œil.
— Pardon ?!
Oh. C’est parce que j’ai crié « aïe »…
Il était probablement trop loin de la flamme pour entendre les voix des autres filles. En d’autres termes, du point de vue de Shin-u, une fille qui sortait tout juste du bain et se réchauffait près du feu s’était soudainement recroquevillée sur elle-même et s’était mise à hurler de douleur.
N-non pas étonnant qu’il soit inquiet ! Oh, qu’est-ce que j’ai fait ?!
Le regard de Reirin se porta vers le feu, pris de panique. Les filles avaient dû comprendre ce qui se passait dès qu’elle avait prononcé le mot « capitaine », car elles s’étaient écartées pour ne plus être reflétées dans les flammes.
Aussi soulagée qu’elle fût de voir cela, son cœur battait toujours à tout rompre dans sa poitrine. Pour être plus précise, elle ne voulait pas que Shin-u la voie dans sa tenue qui ne valait guère mieux que de la lingerie.
— N-non ! Tout va bien ! Je n’ai mal nulle part. Ma blessure va très bien ! Pas besoin de s’inquiéter ! Allez, ne faites pas attention à moi et partez tout de suite !
— Pourquoi es-tu si paniquée ? Tu caches quelque chose ? Hélas, sa réaction n’avait fait qu’approfondir les soupçons de Shin-u. Il fronça ses sourcils bien dessinés et la fixa d’un regard encore plus perçant. Ne me dites pas que vous vous êtes blessée ailleurs qu’à la paume de la main ? Une blessure à l’épée ou une entorse, peut-être ? Quoi qu’il en soit, nous devrions nous en occuper immédiatement. La cacher et la laisser s’infecter ne fera qu’empirer les choses. Cet endroit n’est pas aussi bien équipé que la cour intérieure.
— Je… je ne suis vraiment pas blessée. Excusez-moi, capitaine, mais je ne porte guère plus qu’un sous-vêtement pour le moment. C’est très embarrassant d’être vue ainsi. Je dois vraiment vous demander de partir.
— Qu’est-ce qui importe le plus : votre sécurité ou votre tenue ? Je ne suis pas un novice tout juste sorti de sa première bataille, il en faudrait plus que ça pour me faire réagir. Maintenant, montrez-moi la blessure que vous cachez.
Pourquoi, plus Reirin exposait les faits, plus il se convainquait qu’elle était blessée ?
— Vous avez effectivement l’habitude de vous surmener parfois. Cette remarque faisait référence à la fois où elle avait tendu l’Arc de Protection jusqu’à s’évanouir, mais cette allusion échappa à Reirin. Non, quoi qu’il en soit, j’ai besoin que vous partiez…
— Oho.
Face à son insistance, Shin-u se caressa le menton et recula d’un pas. Puis, il posa un regard lent et délibéré sur elle.
— Je me souviens que lorsque Kou Reirin s’était blessée avec l’Arc de Protection, elle avait obstinément rejeté l’inquiétude de son entourage… C’est curieux. Je sais que vous êtes Shu Keigetsu en ce moment, mais il y a quelque chose dans votre façon d’agir…
— Inspectez-moi autant que vous voulez.
Reirin se leva solennellement et tendit les deux bras vers Shin-u.
Hrk… J’ai l’impression que le capitaine se moque de moi.
Elle serra les dents en son for intérieur. Était-il possible qu’on se moque d’elle ?
Mais d’un autre côté, si un homme aussi fidèle à son devoir que Shin-u avait percé à jour le changement, il aurait besoin de sa confirmation pour en rendre compte à Gyoumei — ce qui signifiait qu’il ferait pression sur elle pour qu’elle avoue elle-même l’échange. Il n’y avait aucune raison pour qu’il l’ignore ou laisse passer cela.
Alors cela doit signifier qu’il ne sait pas.
Quand elle leva les yeux, son regard croisa celui de Shin-u qui inspectait minutieusement tout son corps. Son expérience avec les femmes transparaissait dans le fait qu’il ne cillait pas devant sa nudité, examinant les différentes parties de son corps avec autant de désinvolture que s’il inspectait une arme.
— Je ne vois aucune entaille à part celle sur votre paume, c’est vrai. Mais qu’est-il arrivé à votre cou ? demanda-t-il en terminant son examen, les yeux plissés de manière menaçante. Ses doigts fins indiquèrent l’endroit où elle avait saigné quand Unran avait tenu un poignard contre sa gorge.
— Un chat m’a griffée.
Shin-u lui lança un regard noir lorsqu’elle prit la défense d’Unran.
— Mentir ne vous servira à rien. Dites-moi la vérité.
— Non, dit-elle fermement.
L’air vexé, il marmonna :
— Vous ne pouvez donc jamais faire ce qu’on vous dit ?
— Eh bien. Pourquoi devrais-je obéir à un homme qui n’est ni mon mari ni un membre de ma famille ? ne put s’empêcher de rétorquer Reirin.
C’est alors que Shin-u se figea.
— …
En réalité, son cœur semblait en feu.
C’était pour des raisons purement professionnelles qu’il avait monté la garde pendant que cette Demoiselle se baignait. Il avait poliment tourné le dos aux aperçus d’elle visibles à travers les buissons, et en pratique, il n’avait pas été saisi par la moindre tentation. Il était simplement resté là, toute son attention concentrée sur le risque que la Demoiselle se noie dans une baignoire d’eau chaude à laquelle elle n’était pas habituée, ou que des chiens sauvages ou des villageois hostiles l’attaquent.
Puis il avait entendu son cri étouffé. Alors que sa main se précipitait vers son épée, la première chose qui lui était venue à l’esprit était le moment où elle avait brandi l’Arc de Protection.
Elle ne montrait jamais de faiblesse devant les autres. Elle se tenait droite même lorsqu’elle transpirait à grosses gouttes et souriait même lorsqu’elle saignait, pour s’évanouir seulement après coup — c’était le genre de femme qu’elle était.
Il pensa qu’elle avait peut-être renvoyé tout le monde exprès. Puis, une fois seule, elle avait laissé échapper les cris qu’elle retenait. S’il s’agissait d’une attaque, il pourrait terrasser n’importe quel ennemi, et s’il s’agissait d’une blessure, il irait au fond des choses et veillerait à ce qu’elle soit soignée cette fois-ci.
C’était du moins son plan lorsqu’il s’était précipité à l’intérieur, mais elle s’était montrée aussi têtue que jamais et avait simplement considéré son inquiétude comme une nuisance.
Et pour couronner le tout, elle l’avait même traité d’homme qui n’était ni son mari ni de sa famille.
Elle a raison.
Ce n’était pas le caractère cinglant de la remarque qui l’avait bouleversé. C’était le fait qu’il trouvait ces mots si justes qu’ils en devenaient irréfutables.
Cette Demoiselle était une Demoiselle. L’une de celles qui deviendraient l’épouse du prince Gyoumei. S’il y avait un homme auquel elle était censée obéir, ce serait sa famille et le prince, pas lui.
— Capitaine ? La Demoiselle debout devant lui leva les yeux vers lui, nerveuse.
Ses cheveux mouillés collaient à sa nuque, et son corps élancé n’était vêtu que d’une robe légère. Alors qu’il regardait des gouttelettes d’eau couler le long de sa tempe et tomber sur sa clavicule, Shin-u comprit soudain quelque chose.
Il ne serait jamais celui qui caresserait ses cheveux.
Il ne serait jamais celui qui serrerait son corps délicat contre lui.
Si cette femme à la volonté de fer se permettait un jour de pleurer devant les autres, ce serait Gyoumei qui essuierait ces larmes, pas lui.
— Si j’étais votre mari… Avant même de s’en rendre compte, il se surprit à tendre la main vers les gouttes d’eau qui coulaient sur sa joue. M’obéiriez-vous ?
— Hein ?
— Si je vous prenais pour épouse… m’obéiriez-vous ?
Il était le capitaine des Yeux de l’Aigle. L’un des rares postes prestigieux auxquels un homme pouvait aspirer à la cour intérieure. C’était un poste qui lui permettait de se voir attribuer la concubine de rang le plus bas.
— Alors peut-être que je le ferais, murmura Shin-u en posant une main sur sa joue.
Eh bien…
Pendant ce temps, Reirin s’était figée comme une statue sous la main de Shin-u posée sur son visage.
Attends… je rêve ou le capitaine vient quasiment de me faire une déclaration ?
Est-ce que Shin-u et Keigetsu avaient une relation bien plus proche que ce que j’imaginais ?
Non, non, non ! C’est sûrement ce qu’on appelle rendre coup pour coup. Il m’a complètement prise de court !
Après tout, Reirin était celle qu’on avait désignée pour devenir l’épouse de Gyoumei avant même ses dix ans. Elle n’avait jamais été courtisée par un homme et n’avait pas la moindre idée de la façon de réagir dans une situation pareille.
— Ça suffit, les plaisanteries…
— Plaisanter ? Non.
Lorsqu’elle détourna le regard, Shin-u attrapa une mèche de ses cheveux, comme pour la retenir.
— Je suis tout à fait sérieux.
Sa voix était basse, mais chargée d’une passion dense.

— Je…
Elle faillit répondre par un anodin « Je vois », mais elle s’interrompit au milieu de sa phrase. Ce n’était pas le genre de sujet qu’on pouvait balayer d’un revers de main.
Que… que dois-je faire ?!
Même si sa réaction était tardive, elle prit soudain pleinement conscience du fait que Shin-u était si proche que son souffle effleurait son oreille. Sa grande silhouette, alors qu’il se rapprochait juste derrière elle, semblait terriblement vivante et réelle, et la main qui tenait ses cheveux dégageait une chaleur palpable sans même toucher sa peau.
Tout d’abord, je dois le faire lâcher prise. Hum… Reste calme, garde le contact visuel, et recule lentement… Attends, non, c’est pour quand on rencontre un ours dans la forêt.
Alors qu’elle paniquait silencieusement face à ce dilemme sans précédent, le bois crépita près de ses pieds. Le bruit la ramena brusquement à la raison.
Ce n’est pas le moment de s’affoler !
Keigetsu et les dames de la cour — observaient cette conversation depuis l’autre côté des flammes. Cette pensée lui fit presque bouillir le sang de honte, mais plus encore, elle la remplit d’un fort sentiment de détermination.
Son amie avait été si bouleversée parce qu’elle était certaine que Shin-u avait percé à jour le stratagème. Reirin devait apaiser ses inquiétudes en jouant parfaitement le rôle de « Shu Keigetsu » là où elle pouvait le voir.
N’avais-je pas fait une liste d’hypothèses détaillées précisément dans ce but ?
Reprends-toi, Reirin !
Elle fit un petit signe de tête, s’armant d’une détermination qui aurait fait hurler Keigetsu :
— Ne vous embêtez pas !
Tout allait bien se passer. Elle avait demandé à Keigetsu son avis sur ce genre de scénario l’autre jour.
Si un homme vous déclare son amour… séduisez-le !
Elle se rappela la réponse que Keigetsu avait donnée avec tant de fierté, les yeux plissés et un sourire en coin.
— Que ferais-je si un beau gentleman me fait des avances, me demandais-tu ? Eh bien, j’utiliserais toutes les astuces du manuel pour le séduire et en faire mon esclave d’amour personnel.
Elle n’en attendait pas moins de Shu Keigetsu, qui vivait en totale adéquation avec les désirs de son cœur.
Reirin resterait là, figée, ne sachant même pas comment réagir à l’affection d’autrui, mais Keigetsu riposterait sans relâche. C’était vraiment brillant.
Franchement, Reirin ne voyait pas la moindre ruse à utiliser contre lui, mais elle était déterminée à faire un effort pour se rapprocher autant que possible de Keigetsu.
— Me prendre pour épouse ?
Reirin se tourna vers Shin-u, lui adressant un sourire qui débordait de toute la confiance qu’elle pouvait rassembler. Le regardant droit dans les yeux alors que ceux-ci s’écarquillaient, elle tendit la main vers lui cette fois-ci.
Je vais lui lancer mon meilleur regard de séduction, passer mes doigts sur sa peau, et ne jamais le laisser détourner les yeux de moi une seule seconde.
Puis, elle effleura sa joue du bout des doigts.
— Vous croyez que j’obéirais même à mon mari ? Vous plaisantez, j’espère.
Lorsque Shin-u déglutit, elle répondit par un hochement de tête provocateur.
— Vous m’obéirez. Je ne vous montrerai aucune pitié si vous ne m’offrez pas tout de vous, Maître Shin-u.
Une fois qu’elle eut lancé cette phrase décisive, Reirin jeta un bref coup d’œil vers le feu.
Qu’en pensez-vous, Dame Keigetsu ?!
Elle était loin de se douter que le chaos régnait de l’autre côté des flammes.
— Qu-qu-qu’est-ce que cette idiote est en train de faire ?! hurla Keigetsu d’une voix étouffée en reculant de la bougie. Elle avait vraiment envie de crier à pleins poumons, mais elle ne pouvait pas le faire au cas où le couple reflété dans le feu l’entendrait.
Non, elle savait ce que Reirin avait en tête. À en juger, elle avait pris à cœur ce que Keigetsu lui avait dit l’autre jour, et elle essayait maintenant de séduire Shin-u pour se glisser dans le rôle de « Shu Keigetsu ».
Comment ?! Comment se fait-il que tu sois si nulle à jouer les méchantes, et pourtant tu parviens quand même à me détruire sans la moindre trace de malice ?!
Elle aurait tant voulu pouvoir bondir hors des flammes et secouer Reirin par les épaules.
— C-c’est une sacrée provocation… Euh, tu ne crois pas qu’il va la prendre sur-le-champ, n’est-ce pas ?
— Et puis, ce commentaire sur le fait qu’elle « en fait trop », ça ne sous-entendait-il pas que le capitaine sait déjà qui elle est ?
Leelee et Tousetsu regardaient le spectacle se dérouler dans les flammes, le visage ruisselant de sueur.
Les filles n’auraient rien voulu de plus que d’éteindre le feu et de faire comme si rien ne se passait. Mais elles ne pouvaient pas faire ça. Elles avaient aussi très envie de crier quelque chose à travers les flammes pour que Reirin s’arrête immédiatement. Mais si elles faisaient ça, l’échange serait dévoilé à coup sûr. Le trio était trop pris dans un tourbillon de conflits intérieurs pour pouvoir bouger.
— Vous voulez que je vous obéisse ?
De l’autre côté de la flamme, Shin-u avait arraché la main de Reirin de sa joue, le regard plissé. Même de loin, il était clair que ces yeux si souvent décrits comme — glacés brûlaient désormais d’une chaleur incontrôlable.
Il était tel un aigle face à sa proie.
Il allait acculer le pauvre petit oiseau avec une ténacité écrasante…
— C’est ça, dit Reirin en levant le menton dans un geste qui criait « Shu Keigetsu ».
Les trois filles se serrèrent les mains et poussèrent un cri muet.
Hiii !
Elles pensaient toutes quelque chose du genre : Arrête. S’il te plaît, arrête. Tu ne remarques pas la passion qui émane de l’homme qui se tient devant toi ? Tu crois pouvoir allumer un feu sous un homme du clan Gen, connus pour la force de leur obsession, et t’en sortir indemne ?
— Si tu n’es pas à la hauteur du défi, ne suggère pas quelque chose d’aussi scandaleux.
Tu ne veux pas qu’il soit à la hauteur du défi !
Indifférents au désespoir des trois filles, Reirin et Shin-u se turent de l’autre côté de la bougie, se regardant dans les yeux comme pour jauger ce que l’autre ferait ensuite.
— Voilà un sort bien pratique.
C’est alors qu’une voix glaciale retentit, faisant sursauter le trio.
— Ah !
Elle venait de derrière, juste au moment où elles avaient baissé leur garde.
Devant elles se tenait nul autre que Gyoumei, les bras croisés et un magnifique sourire aux lèvres.
À ses côtés se trouvait Keishou, dont le sourire insouciant habituel avait disparu.
— Désolé, marmonna-t-il en se grattant la joue.
Aaaah !
Les trois filles devinrent blanches comme un linge.
— C’est S-S-So-So-Son… !
— Ça suffit avec les rires, merci, dit-il, faisant taire Keigetsu qui était sur le point de faire des bulles. Il s’avança gracieusement vers la bougie, puis leva un doigt pour inspecter la flamme. Est-ce que ça se passe là-bas en ce moment même ? Est-ce que Reirin et Shin-u peuvent nous voir ?
— Euh, hum…
— Réponds-moi.
— O-oui. Euh, comme il s’agit d’une flamme de bougie, ils nous voient moins bien que nous ne les voyons… Mais si vous vous approchez suffisamment, votre image et votre voix seront transmises de l’autre côté, répondit-elle, se sentant comme une grenouille face à un serpent.
C’est alors qu’elle comprit. Il venait d’appeler « Reirin » la « Shu Keigetsu » reflétée dans la flamme.
Il ne se demandait pas non plus comment Keigetsu pouvait manier la magie du feu. Cela ne pouvait signifier qu’une seule chose.
— Attendez une minute, Votre Altesse… Cela signifie-t-il… ?
Gyoumei plissa lentement les yeux. Il n’attendit même pas qu’elle finisse sa question.
— Pensais-tu vraiment que je ne l’avais pas remarqué ?
Voilà sa réponse.
Keigetsu se sentit sur le point de s’effondrer à genoux.
— Mais… alors pourquoi… n’avez-vous rien dit ? demanda-t-elle, haletante.
Gyoumei détourna son regard de la bougie pour la regarder à nouveau. Son beau visage arborait toujours le sourire doux d’un prince héritier modèle.
— C’est dans la nature du sang Gen de perdre tout semblant de contrôle lorsqu’un être cher est blessé. Nous voulons protéger nos bien-aimés en les enfermant dans nos bras. Ce n’est qu’un désir naturel, et c’est ainsi que nous devons être. C’est ce que je croyais autrefois.
— D’accord…
— Mais j’avais tort. J’ai perdu le contrôle de mes émotions, et dans ma hâte de punir ses ennemis, j’ai aggravé la situation de ma bien-aimée. Et en même temps, la vue du prince héritier dansant au rythme d’une Demoiselle en particulier a ébranlé l’équilibre des cinq clans.
Keigetsu eut le souffle coupé. Elle ne pouvait pas se tromper davantage en pensant qu’il n’avait pas mûri depuis le dernier changement. Il regrettait plus que quiconque d’avoir acculé Reirin et d’avoir manqué de la maîtrise de soi qu’un prince se doit d’avoir. Derrière son expression sereine se cachait un tourbillon passionné de remords, d’autocritique et de détermination qu’il était impossible de mesurer de l’extérieur.
— Je ne perdrai plus jamais de vue ce qui se passe. Je ne rejetterai plus jamais les autres Demoiselles pour courir aux côtés de Reirin. Car je suis le prince héritier du Royaume d’Ei.
Pendant le bref instant où il prononça les mots « prince héritier », le sourire sur son visage se raidit et il lança un regard pénétrant vers la flamme.
— Ah !
Keigetsu vit un vent se déchaîner sous ses yeux.
Non… cette rafale illusoire qui ne faisait ni bouger les stores de bambou ni trembler la flamme de la bougie ne pouvait être que le qi de son dragon. L’espace d’un instant, la pièce fut envahie par une aura si puissante qu’elle coupa le souffle à toutes les personnes présentes.
Gyoumei réprimait sa fureur par regret de ses actions passées. Pourtant, même ce bref aperçu de l’émotion déchaînée qu’il avait laissée entrevoir suffit à plonger dans le silence non seulement Keigetsu, mais aussi la posée Tousetsu, la sûre d’elle Leelee et le désinvolte Keishou.
— Shu Keigetsu. Je suppose que cet échange a eu lieu avant que je ne l’interdise. Si tel est bien le cas, je ne te punirai pas pour cette transgression.
Il baissa les yeux vers Keigetsu, affalée sur le sol.
— Cependant… poursuivit-il en inclinant la tête tout en fixant la flamme de la bougie.
Il avait déjà retrouvé son sourire serein habituel.
— Cette menace qui pèse sur la chasteté de ma Demoiselle est une autre affaire. La Demoiselle débridée elle-même, l’homme qui l’a courtisée, ou ceux qui ont laissé cette situation se produire… Qui devrais-je punir ici, je me le demande ?
Keigetsu ne répondit pas. Non… elle ne pouvait pas parler. Le sourire sur son visage semblait en quelque sorte encore plus dangereux que le regard sauvage qu’il avait eu autrefois lorsqu’il avait invoqué un voile de nuages de pluie.
— Euh…
— J’avais déjà reçu des nouvelles de l’endroit où Reirin avait été emmenée. Mais je ne dois plus jamais me lancer tête baissée dans quoi que ce soit. Je n’irai la sauver qu’une fois que j’aurai une vision claire de la situation.
— De qui ? Quelle est la situation ? demanda Keigetsu d’une voix tremblante, mais elle n’obtint aucune réponse.
— Hé, on a un problème ! retentit soudain un cri de l’autre côté de la flamme. Tu as fini de te laver, n’est-ce pas ? Désolé de t’interrompre, mais j’ai besoin que tu reviennes vite ! Ton garde du clan Kou t’appelle. Il a dit que tu t’y connaissais bien en soins aux malades.
En se retournant brusquement pour regarder, le groupe vit qu’il s’agissait d’un homme aux cheveux courts, dont une mèche était attachée en chignon, qui était venu en courant vers Reirin et Shin-u alors qu’ils étaient en plein duel de regards. Malgré son apparence négligée, c’était un homme magnifique.
Les filles supposèrent qu’il s’agissait de cet « Unran » dont Reirin avait parlé, le fils du chef du village.
— La vieille Kyou se sent mal depuis ce matin, et elle a commencé à vomir il y a peu… Mais elle n’est pas la seule. Oncle Gouryuu, nos voisins et les autres villageois ont commencé à vomir les uns après les autres, et leur diarrhée ne s’arrête pas.
Unran respirait bruyamment, ses traits séduisants déformés par une grimace.
Ravalant son inquiétude, il dit d’une voix brisée :
— Aidez-nous. C’est… sûrement une épidémie.