INEPT T3 – CHAPITRE 5

Reirin affronte une bête

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Traduction : Moonkissed
Correction : Ostinliss
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Reirin se réveilla au chant d’un oiseau. Bien que la lumière qui filtrait à travers la fenêtre sans vitre fût faible, elle lui indiquait que l’aube approchait. Une fois bien réveillée, elle se glissa silencieusement hors du lit.

— Bonjour…

Si elle avait pris la peine de murmurer ce salut, c’était parce qu’elle n’était plus à l’entrepôt.

La veille, l’arrivée de Shin-u en plus de Keikou avait mis la pression sur les villageois, et par conséquent, Reirin avait obtenu la permission de dormir dans la hutte où vivaient Unran et Gouryuu plutôt que dans l’entrepôt.

Non, peut-être que « avait exigé » la permission était une description plus précise de la situation. À cause de cela, Reirin avait été contrainte de dire au revoir aux insectes de l’entrepôt auxquels elle s’était tant attachée.

À présent, la cabane était bondée avec six personnes : Unran et Gouryuu, les résidents d’origine ; la vieille Kyou, la cuisinière qui vivait sur place ; ainsi que Reirin, Keikou et Shin-u.

Tout le monde dort si profondément, pensa Reirin en jetant un coup d’œil autour d’elle.

Gouryuu et la vieille Kyou étaient allongés sur leur lit de fortune, une natte de paille posée à même le sol en terre battue. Unran était recroquevillé sur le bord, tel un chat. Je pensais qu’ils essaieraient peut-être de me tuer dans mon sommeil, mais il ne s’est rien passé.

Reirin posa une main sur son cou intact, fronçant les sourcils, perplexe. Mais lorsque son regard se porta de part et d’autre d’elle, elle acquiesça solennellement.

— Oh, ça explique tout.

Keikou et Shin-u étaient assis respectivement à sa gauche et à sa droite, les yeux fermés dans un profond sommeil.

Un paysan ordinaire ne serait pas capable de franchir une formation de combat comme celle-ci.

Bien que leurs yeux fussent fermés, Shin-u s’était calé contre son épée longue, et Keikou avait fait de même avec sa houe. Aucun d’eux n’était le moins du monde avachi. Si quiconque faisait ne serait-ce qu’un seul pas dans leur sphère, les deux hommes se réveilleraient instantanément et riposteraient — ou du moins, c’était l’aura que dégageaient leurs positions de sommeil.

Gouryuu et la vieille Kyou semblaient faire des cauchemars, peut-être à cause de la pression silencieuse qui flottait autour de la hutte. Unran avait jeté quelques coups d’œil à Reirin après être rentré au milieu de la nuit, mais à chaque fois, elle l’avait entendu renoncer en claquant la langue. Finalement, il semblait avoir donné la priorité à un peu de sommeil.

Est-ce qu’il est sorti pour faire ce rapport dont il a parlé ? J’espère ne pas lui avoir causé trop d’ennuis.

Reirin se recroquevilla en voyant le beau visage d’Unran se crisper en un froncement de sourcils alors même qu’il dormait.

À son avis, la situation du village n’était pas si désespérée. Les rizières n’étaient pas mûres, mais une montagne abondante jouxtait leur maison. S’ils partaient là-haut pour chasser un animal sauvage ou cueillir des fruits, il serait facile d’éviter la famine. Pourtant, leur peur de la Forêt Maudite les en empêchait. Pire encore, leur situation était telle qu’ils ne pouvaient compter sur la protection de la commune.

Les nuages ne semblaient jamais se dissiper, les rizières refusaient de pousser, et de lourds impôts pesaient sur leur avenir. Les villageois manquaient cruellement de nourriture, avaient trop de travaux pénibles à accomplir pour pouvoir se reposer suffisamment, et se heurtaient à une hostilité perpétuelle venant de toutes parts. Comment pouvait-on s’attendre à ce qu’ils gardent espoir dans de telles circonstances ?

À quel point serait-il difficile de diriger un village qui était un tel foyer d’appréhension et de stress ?

Reirin porta une main à sa poitrine en se remémorant la myriade d’émotions qui se lisaient sur le visage d’Unran alors qu’il était assis devant la tombe de son père.

Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour eux ? J’aimerais au moins leur remplir le ventre et les rassurer un moment.

Jusqu’à hier, Reirin était tellement ravie de se lancer dans les travaux agricoles pour la première fois depuis des lustres qu’elle n’avait guère pensé au sort du village. Mais maintenant qu’elle avait eu deux jours pour assouvir sa passion pour l’agriculture, elle regrettait de s’être laissée emporter.

Non, j’ai des choses plus importantes à regretter. Reirin se dirigea d’un pas décidé vers la cuisine, les traits du visage crispés. Je dois faire mon rapport à Dame Keigetsu dès que possible.

En effet. Avec Unran et les villageois qui la surveillaient en permanence, et l’œil vigilant de Shin-u qui s’ajoutait à tout cela, Reirin n’avait pas encore eu un seul moment à elle près d’un feu. Shin-u, en particulier, avait l’habitude de surgir derrière elle quand elle s’y attendait le moins, il lui était donc très difficile de lui échapper. Inutile de dire qu’elle ne pouvait pas non plus le laisser découvrir le bâton ni son utilisation des arts taoïstes.

C’est peut-être ma chance.

Elle agita la main devant Shin-u pour tâter le terrain. À en juger par son absence de réaction, il était profondément endormi.

Reirin se décida et se dirigea vers la parcelle de sol nu. Heureusement, Tousetsu et ses frères lui avaient appris à effacer toute trace de son passage. Si elle se faufilait hors de la hutte, allumait un feu et parlait dehors, elle pourrait éviter d’être remarquée par qui que ce soit. Après avoir emprunté un outil qui avait été laissé à côté du poêle, elle se glissa silencieusement hors de la porte et plissa les yeux pour examiner ses mains dans l’obscurité qui précédait l’aube.

— Hum, voici le briquet, et voici le silex. Pour l’amadou… Oh, ce sont des champignons ?

Pour transformer la pluie d’étincelles en flamme, il fallait de l’amadou inflammable.

Il semblait qu’Unran et ses compagnons utilisaient des champignons séchés à cette fin. C’était vraiment fascinant de voir comment ils tiraient parti des caractéristiques locales dans leur vie quotidienne.

— Prends ça ! Et ça !

Lorsqu’ils avaient cuit le faisan à la vapeur la veille, elle avait laissé à Keikou le soin d’allumer le feu, c’était donc la première fois qu’elle allumait un feu toute seule depuis qu’elle avait été exilée dans l’entrepôt. C’était une entreprise qui prenait du temps, mais jouer avec le feu était tellement amusant que cette perspective la rendait un peu étourdie.

Le sentiment d’être là-bas, en train de survivre par ses propres moyens, la ravissait.

Se retrouver échouée toute seule sur une île déserte était l’un des fantasmes favoris des descendants de la lignée principale des Kou.

Reirin s’accroupit et frappa le silex contre le percuteur.

Malheureusement, elle avait du mal à faire jaillir une étincelle.

— Peut-être que le percuteur n’est pas assez dur. C’est difficile.

Les percuteurs fournis dans la cour intérieure étaient bien forgés et s’allumaient donc facilement, mais apparemment, ce n’était pas le cas ici. La difficulté grandissante la rendait impatiente.

J’aurais besoin d’un métal plus trempé ici.

Qu’est-ce qui fonctionnerait le mieux ?

Quelque chose de dur…

Au moment où cette pensée lui traversa l’esprit, elle fut surprise de voir la pointe d’une épée surgir devant elle.

— Oh ? C’est de l’acier.

— Que fais-tu ?

Elle tendit presque les doigts vers la lame, mais se figea lorsque la personne tenant l’épée entra dans son champ de vision.

— Capitaine…

L’homme qui se tenait là, les bras croisés, était Shin-u, capitaine des Yeux de l’Aigle. Bien que Reirin se soit donné la peine d’effacer ses traces et sa présence, il semblait avoir déjà remarqué son absence.

— B-bonjour. Vous êtes debout tôt.

— Ne sortez pas toute seule. Quoi, vous essayez d’allumer un feu ?

Apparemment en état d’alerte face à d’éventuels assassins, Shin-u rangea son épée dans son fourreau, mécontent. Puis, il arracha le briquet des mains de Reirin.

— Avec votre force, le soleil sera couché avant que vous n’arriviez à allumer un feu.

— Ah…

Lorsque le puissant Shin-u réussit à produire une étincelle en un instant — apparemment, c’était une question de force physique —, Reirin ne put s’empêcher de prendre l’air d’un chien à qui on aurait volé son os.

Je voulais le faire…

Mais elle savait que ce ne serait pas dans le caractère de Keigetsu de se montrer déçue dans cette situation.

Après tout, elle était du genre à s’illuminer quand d’autres faisaient des choses pour elle. Nul doute que ses joues rougiraient en voyant que Shin-u s’était donné la peine d’allumer son feu. C’était une fille adorable comme ça.

— Ouah ! Merci beaucoup, dit Reirin, en dissimulant ses véritables sentiments.

Pour une raison quelconque, Shin-u se couvrit la bouche et détourna le regard. Peut-être étouffait-il un bâillement.

— Pourquoi ne vous reposez-vous pas un peu plus, capitaine ?

— Ce n’est pas nécessaire. Je crois que la question la plus importante est : pourquoi Dame Shu Keigetsu, tristement célèbre pour dormir jusqu’à l’heure du dragon, allume-t-elle un feu à l’aube ?

— Hein ? Oh.

Shin-u scruta le visage de Reirin, et elle se recula instinctivement. Bien sûr, elle n’allait pas dire : « J’avais l’intention de contacter Dame Keigetsu grâce à sa magie des flammes. »

— Je… je voulais un petit-déjeuner…

— Oh oh, vraiment ? La fameuse Dame Shu Keigetsu, réputée pour être un tyran, va cuisiner elle-même ? Et dehors, en plus.

— J’allais demander à quelqu’un d’autre dans cette maison de me préparer le petit-déjeuner ! Allez, tout le monde, réveillez-vous !

Transpirant à grosses gouttes, Reirin fit demi-tour et ouvrit en grand la porte de la hutte.

Le capitaine est sur mes traces !

Aurait-il déjà deviné qui elle était ? Non, il n’aurait aucune raison de garder le silence sur l’échange. En bref, il n’avait rien deviné. Ou du moins, il n’était pas allé plus loin qu’un vague soupçon.

Je dois me sortir de là ! C’est le moment de montrer les fruits de mon scénario de secours !

Reirin descendit sur le sol en terre battue, plissant les yeux de toutes ses forces.

— Qu’est-ce que vous faites à traîner comme ça ? Je suis déjà debout, moi. Réveillez-vous et préparez le petit-déjeuner ! L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt ! Ça ne vous semble pas génial ? Allez, debout !

La travailleuse Reirin avait fait un travail impressionnant en imitant la façon de parler de Keigetsu, mais hélas, elle n’avait fondamentalement pas l’esprit à se moquer des autres. Alors que Shin-u l’écoutait crier quelque chose à mi-chemin entre une menace et un discours d’encouragement, ses épaules se mirent enfin à trembler de rire, bien qu’il gardât un visage impassible.

— Qu’y a-t-il ? Ta gueule, bon sang, dit Gouryuu, réveillé par ses cris.

Il s’assit dans son lit, encore à moitié endormi. La voix enrouée par le sommeil, il regarda Reirin qui se tenait dans la cuisine et se plaignit :

— C’est quoi ce bordel ? Il ne fait même pas encore jour. Je devrais tuer…

— Ce n’est pas une façon de parler à une dame.

— Hii ! Dès qu’il aperçut Shin-u debout derrière elle, il se mit au garde-à-vous. V-vous êtes debout tôt, monsieur.

— Oublie-moi. La Demoiselle dit qu’elle a faim.

— Euh, on ne plaisantait pas quand on a dit que la nourriture était rare… Il avait dû se rendre compte qu’il n’avait aucune chance contre le capitaine après l’avoir vu faire un sort à Unran la nuit précédente. Il sursautait à la moindre ombre, terrifié par le visage impassible aux yeux bleus de l’homme. Pas vrai, Unran ? Soutiens-moi là !

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

Gouryuu tira sur l’ourlet du vêtement d’Unran pour lui demander de l’aide, ce qui réveilla ce dernier d’un air grognon. Privé d’une nuit de sommeil complète, il lança à Reirin et Shin-u un regard apathique.

— Vu l’état des récoltes, il ne nous reste presque plus de riz à manger une fois nos impôts payés. Nous devons étirer nos anciennes réserves plusieurs fois plus en les diluant dans du congee. D’ailleurs, tu te crois en position d’exiger un petit-déjeuner ?

— Est-ce que tu comprends ta position ? Tu veux que je te transforme en rouille sur mon épée ?

— Calmez-vous, capitaine. Nous sommes prisonniers ici, réprimanda délicatement Reirin à l’intention de Shin-u alors que celui-ci commençait à terroriser Unran par réflexe. Nous ne devrions pas nous mettre trop à l’aise. Nous devons faire preuve de plus de réserve et être conscients de notre rôle de captifs. S’il vous plaît ?

C’était une supplique sincère, née de ses regrets de la nuit précédente, mais elle ne fit que faire grimacer Unran.

— Tu peux parler.

— Et si on abattait une autre bête ? demanda une voix depuis le lit. C’était Keikou, qui s’était apparemment réveillé en même temps que Gouryuu.

Il s’étira langoureusement, assouplissant ses articulations raides, puis descendit sur le sol en terre battue.

— Oh, j’ai une idée. Ce village est bordé par une montagne. On peut y cueillir des fruits et y chasser des animaux. Comme ça, on ne mettra pas plus de pression sur vos réserves de nourriture, et ça ferait aussi office de travail forcé. Si vous avez peur qu’on s’enfuie, on peut tous y aller ensemble.

Il fit un signe de la main vers la montagne devant la porte, puis sourit.

— J’ai envie d’un ragoût de sanglier.

Le père d’Unran avait néanmoins choisi de braver la forêt et avait ramené un cerf. Les villageois s’étaient brièvement réjouis de leur bonne fortune, mais quelques jours plus tard, le chef et plusieurs autres personnes qui avaient mangé de cette viande moururent dans d’atroces souffrances. Les villageois en conclurent que ramener quoi que ce soit de la Forêt Maudite entraînerait un désastre non seulement pour ceux qui s’y étaient aventurés, mais aussi pour tout le village — du moins, c’est ce que racontait Gouryuu.

— Bien sûr, on pourrait chasser si on allait dans la Forêt Maudite. Mais on ne le fera pas. Ça ne vaut pas la peine d’être maudit.

Gouryuu avait l’air sincèrement terrifié, mais, n’étant pas du genre à croire aux superstitions, Reirin accueillit son histoire en penchant légèrement la tête.

Ceux qui ont des liens avec le clan Shu sont très émotifs… et peureux aussi.

Les membres du clan Kou avaient tendance à ne croire qu’en ce qu’ils pouvaient voir et toucher eux-mêmes. Elle se surprit à remettre en question toutes ces allégations de miasme, de cris, de gonflements et de viande maudite. Si la famine se profilait à l’horizon, elle trouvait tout à fait raisonnable que le chef pénètre dans un lieu interdit pour tenter d’obtenir de la nourriture, mais il semblait que les habitants du territoire sud avaient trop peur des châtiments divins et des malédictions pour accepter.

— Je veux manger du ragoût de sanglier. J’ai déjà pris ma décision. Allons-y. Ça me ferait du bien d’en faire plus au travail.

— Je viens de dire que je n’y vais pas !

— Quoi ? Si vous allez être si méchant, on va peut-être s’enfuir dans les montagnes tout seuls. Et on emmènera la Demoiselle avec nous, bien sûr, se plaignit Keikou, d’un ton à la fois profondément immature et qui ne ressemblait en rien à celui d’un prisonnier.

Pourtant, Reirin connaissait Keikou depuis assez longtemps pour savoir que, même si cela ressemblait à une blague, il ne céderait pas une fois qu’il était dans cet état. Il était aussi têtu que n’importe quel Kou.

— Pardon ?! Tu ferais mieux d’arrêter de tenter le diable avec nous !

— Et si tu arrêtais de fanfaronner ? Vous n’avez même pas pu m’atteindre quand j’étais seul, et maintenant on a le capitaine des Yeux de l’Aigle avec nous. Personne ne peut espérer se mettre en travers de notre chemin vers le ragoût de sanglier. Fermez-la et laissez-nous faire notre travail forcé. Regarde, j’ai même pris la peine de présenter ça comme une punition.

— Attends, je vais aussi à la chasse au sanglier ?

— Je vous dis de ne pas mettre les pieds dans la Forêt Maudite ! Vous ne serez pas les seuls à mourir — la forêt sera outrée d’avoir été violée et étendra sa colère jusqu’à notre village !

Trouvant peut-être la dispute entre Gouryuu, Keikou et Shin-u trop bruyante à son goût, la vieille Kyou se retourna dans son lit en gémissant. Unran s’était tu, les bras croisés sur la poitrine.

J’ai honte d’être une si mauvaise prisonnière, pensa Reirin, trouvant tout cela trop difficile à supporter. Mais le ragoût de sanglier… En même temps, elle porta un poing à sa poitrine alors qu’une vision de la viande marbrée envahissait son esprit.

Reirin savait qu’elle aurait dû se comporter comme il sied à une captive et empêcher Keikou de s’enfoncer dans la Forêt Maudite. Mais elle voulait du ragoût de sanglier. L’idée de gravir la montagne elle-même — chose qu’elle ne pouvait faire que lorsqu’elle était en bonne santé — était tout aussi tentante. Elle craignait que son cœur ne se brise en deux, déchiré entre la raison et le désir.

Alors que Reirin luttait pour se décider, Unran dit quelque chose auquel personne ne s’attendait.

— Bien sûr, pourquoi pas ?

Eh bien, il approuvait l’excursion de Keikou dans la Forêt Maudite. Reirin leva les yeux, surprise.

— On ne peut rien faire pour t’empêcher d’aller dans la forêt, et tu ne comptes pas la quitter des yeux, n’est-ce pas ? Je ne vais pas la laisser s’échapper, alors je vais t’accompagner à la montagne.

— Quoi… ?! s’écria Gouryuu.

Il attrapa son neveu par les épaules et le secoua violemment.

— Tu plaisantes ! Tu as la moindre idée de ce que tu dis ?! Si…

— Alors qu’est-ce qu’on est censés faire d’autre ? répondit sèchement Unran, faisant déglutir son oncle.

Il savait ce que pensait Unran. Kou Keikou ferait ce qu’il voulait quoi qu’il arrive, et il n’était pas prêt de la quitter des yeux. Il était impossible de tourmenter Shu Keigetsu tant qu’elle était entourée de gardes du matin au soir. Dans ce cas, peut-être que s’enfoncer dans les montagnes périlleuses et diviser leurs forces lui donnerait l’ouverture dont il avait besoin pour mener à bien sa « mission ».

— Mais…

— J’ai dit que j’irais. Restez en dehors de ça, oncle Gouryuu.

Unran sentait bien que derrière ses excuses consistant à « attendre » qu’ils baissent leur garde, son oncle lâche avait depuis longtemps abandonné le plan. La situation était dans l’impasse. La seule façon de s’en sortir était de prendre le risque de pénétrer dans les terres interdites. S’il continuait simplement à suivre le mouvement, il n’y aurait aucun moyen d’échapper ni à la vague de froid ni à l’augmentation des impôts, et le village ne survivrait pas à l’hiver.

Sentant la tension dans l’air, la Demoiselle osa :

— Euh, Unran… si c’est trop vous demander…

— Ce n’est pas le cas, répondit Unran d’un ton traînant et nonchalant. Contrairement aux autres villageois, j’ai toujours aimé faire de la randonnée en montagne. Aujourd’hui, je vais juste m’enfoncer un peu plus loin. Et puis, quel genre de ravisseur reste les bras croisés et laisse ses otages s’échapper ? Il esquissa un sourire narquois.

Gouryuu claqua la langue, mal à l’aise.

— Pour info, je n’y vais pas. J’ai mal au ventre depuis que je me suis levé, dit-il, bluffant jusqu’au bout.

Unran le balaya d’un revers de main.

— Ouais, c’est ça.

Dois-je vraiment me laisser entraîner là-dedans ? se demanda Reirin en observant cette série d’échanges.

— Alors, c’est quoi le deal ? On y va ou pas ? lui demanda Unran en haussant un sourcil.

Malgré ses réticences, sa réponse vint immédiatement.

— On y va ! Aucune personne sensée ne refuserait une randonnée en montagne.

D’ailleurs… Elle jeta un coup d’œil au profil d’Unran. Reirin avait un deuxième objectif en tête.

***

Depuis une heure maintenant, le groupe marchait à travers la forêt dense, écartant les branches de leur chemin. Tout en écoutant le craquement de l’herbe sous ses pieds, Shin-u jetait de temps à autre un coup d’œil aux alentours.

C’était la Forêt Maudite — un bois sombre même en plein jour, la lumière du soleil étant bloquée par la canopée des arbres. La combinaison du climat humide et de la topographie rendait la région sujette au brouillard ; en s’enfonçant plus profondément dans la forêt, ils découvrirent des volutes de brume blanche parsemant l’air. Chaque fois qu’une brise occasionnelle balayait les lieux, se faisait entendre un son qui n’était ni tout à fait un cri strident ni le rugissement d’un animal, conférant à l’endroit une atmosphère véritablement inquiétante. Entre cela et les carcasses d’animaux en décomposition qui gisaient çà et là, on pouvait comprendre que quiconque ayant un sens aigu de la peur soit terrifié par cette forêt.

Mais en tant que personne peu expressive et habituée au camping, Shin-u ne voyait pas ce qu’il y avait à craindre. Le brouillard n’était que du brouillard. Le « cri » n’était apparemment que le vent soufflant à travers les cavités des arbres ou les crevasses des rochers.

S’il y avait bien une chose qui l’inquiétait, c’était la présence d’arbres susceptibles d’attirer des animaux sauvages disséminés dans toute la forêt, et c’était pénible de devoir les contourner. S’il venait à écraser accidentellement un fruit sous sa chaussure, les bêtes afflueraient en nombre excessif, attirées par l’odeur.

Shin-u était en état d’alerte maximale depuis un certain temps déjà, plus inquiet d’être attaqué par un animal et de dévaler une falaise que d’être victime d’une malédiction. Toutes ces sornettes sur la peau enflée pouvaient indiquer qu’il y avait aussi des insectes venimeux ou leurs écailles flottant dans la brume.

— Mon dieu, regardez ça ! Arrêtons-nous un instant. Le champignon qui pousse sur cet arbre est-il un lingzhi ?! Tenez, et celui-là, c’est le « doigt du mort toxique »… Et celui-ci, c’est une « herbe au bec de cigogne » ! Oh, il y a tellement de racines d’aconit et de leurs semblables !

Pendant ce temps, Shu Keigetsu — ou plutôt, Kou Reirin — continuait à s’accroupir devant chaque plante ou arbre qu’elle voyait, les yeux brillants, indifférente à la prudence de Shin-u. À chaque fois, elle déracinait soigneusement la plante et l’ajoutait à un panier sur son dos, qui semblait lourd même pour un homme robuste comme Shin-u.

Keikou, qui menait le groupe, lui avait proposé à plusieurs reprises de le porter pour elle, mais elle répondait toujours par un hochement de tête ferme, comme si la suggestion elle-même était scandaleuse. Plus que de ne pas vouloir s’imposer, elle ressemblait à une enfant qui avait peur que quelqu’un ne lui vole son trésor.

Chaque fois que quelqu’un lui conseillait d’en cueillir un peu moins, elle jetait un coup d’œil à Unran avec un sourire et disait quelque chose comme :

— Mais si on peut les planter au village, ils n’auront plus jamais besoin d’un médecin. N’est-ce pas ?

Unran haussait alors brusquement les épaules derrière elle, sans sourire ni perdre patience. Bien qu’il fût plus souple que ses camarades, il restait un habitant du territoire sud. Il ne devait sans doute pas lui être facile de se trouver dans la Forêt Maudite. Sa démarche décontractée n’avait pas changé, mais la tension sur son visage était clairement visible.

La raison pour laquelle il les avait tout de même accompagnés était sans doute de trouver une occasion de nuire à « Shu Keigetsu ». Cela dit, la défense de fer de Keikou et Shin-u l’avait empêché de porter la main sur elle jusqu’à présent. De plus, malgré son attitude placide, Kou Reirin elle-même ne laissait jamais aucune ouverture.

Elle est plus douée pour se déplacer que je ne l’avais pensé, pensa Shin-u en l’observant. Elle ne perdait jamais l’équilibre, même dans les zones plus herbeuses, et elle prenait toujours soin de marcher de la manière la moins fatigante possible.

Les Demoiselles comptaient parmi les femmes les plus distinguées du royaume. La plupart d’entre elles ne savaient même pas comment faire de l’exercice, et encore moins en faire suffisamment. On aurait pu s’attendre à ce qu’elle s’effondre au bout d’une demi-heure après s’être aventurée dans une montagne inconnue, mais l’attitude enjouée de Kou Reirin ne montrait aucune faiblesse.

Elle va bientôt s’épuiser, et quand ce sera le cas, je jetterai cette Demoiselle imprudente par-dessus mon épaule et je ferai demi-tour vers le village sur-le-champ, était le scénario que Shin-u avait inconsciemment anticipé. Il se sentait insatisfait de cette tournure surprenante des événements, puis s’interrogea sur la raison de ce sentiment. Qu’y avait-il de décevant à ne pas avoir quelqu’un pour le tirer vers le bas ?

— Pff… Je dois l’admettre, ça commence à devenir lourd. Toute cette terre sur les racines me pèse.

Quand elle finit par se plaindre, de manière très discrète, Shin-u lui arracha son fardeau des mains.

— Donnez-moi ça.

— Ah, mais…

— Je ne m’intéresse pas à ce qu’il y a dedans. Je ne vais pas vous le voler, alors donnez-le-moi.

— Je… je suppose que vous avez raison. Dans ce cas… je vous remercie.

Polie comme toujours, elle inclina légèrement la tête en signe de respect. Elle était assez proche pour qu’il puisse entendre le bruissement de ses cheveux tombant sur ses épaules.

Elle est proche, pensa Shin-u.

Normalement, une distance polie séparait celle qui était l’une des épouses potentielles de Gyoumei — et la candidate favorite parmi elles — et lui, le capitaine des Yeux de l’Aigle. Se blottir l’un contre l’autre comme ils l’avaient fait la nuit précédente ou échanger des mots à une telle distance n’étaient pas des choses qu’ils auraient jamais pu faire à la Cour des Demoiselles.

Il n’aurait pas non plus pu l’observer passer par toute la gamme des expressions faciales, les yeux pétillants, alors qu’elle se précipitait vers l’herbe.

— Oh… Mais je suppose que c’est l’ordre naturel des choses. Allez, soyez un bon petit serviteur, dit Kou Reirin, se rappelant apparemment la nécessité de son imitation de Shu Keigetsu lorsqu’elle croisa le regard de Shin-u. Elle inclina le menton avec hauteur.

Sa façon de parler et ses expressions faciales étaient des imitations parfaites, mais elle ne semblait pas se rendre compte que des bribes de sa propre nature transparaissaient inévitablement.

Est-ce ainsi qu’elle se représente une méchante ? Shin-u pinça les lèvres. Bien qu’il fût réputé pour son manque d’expressions, il constatait qu’un sourire se dessinait sur son visage avec une fréquence considérable lorsqu’il regardait cette Demoiselle. Pourquoi donc ?

— Honnêtement, je n’arrive pas à croire à quel point cette montagne est escarpée ! Le simple fait de monter le sentier me fait bien travailler les mollets. C’est vraiment génial. Cette montagne veut-elle que je cueille toutes ses herbes ou qu’elle m’aide à m’entraîner ? Choisis !

— Elle veut peut-être aussi que tu chasses un sanglier.

— Hum ! Quelle gourmandise.

Ayant allégé son fardeau, Kou Reirin entraîna son frère dans son numéro de méchante, tandis qu’Unran observait le duo d’un air dubitatif.

Est-ce son idée de Shu Keigetsu ?

Shin-u détourna le regard et étouffa un rire.

Dieu merci. On dirait que j’ai réussi à tromper le capitaine, pensa Reirin avec soulagement en jetant un coup d’œil à Shin-u, qui refusait de croiser son regard. Il se vantait peut-être d’une intuition assez stupéfiante pour être à la hauteur de son titre de chef des Yeux de l’Aigle, mais il semblait que son jeu méticuleux avait réussi à l’empêcher de découvrir sa véritable identité. Mais je ne dois pas baisser ma garde. Je dois faire attention à ne laisser transparaître aucune faille.

Au moment où elle se relâcha, son pied faillit se prendre dans une branche d’arbre étendue sur le sol. Elle se ressaisit rapidement.

Lorsque l’ascension de la montagne fut évoquée, Shin-u avait protesté jusqu’à la dernière seconde contre le fait d’emmener une femme dans une randonnée aussi dangereuse. Même maintenant, il donnait clairement l’impression qu’il ferait demi-tour immédiatement si elle montrait le moindre signe de fatigue. Ayant passé sa vie entourée de membres de sa famille surprotecteurs et de dames de cour, elle savait décrypter ces signes.

D’un autre côté, ce même Keikou qui avait l’habitude de porter Reirin dans ses bras et de lui demander comment elle se sentait toutes les quelques secondes n’avait pas montré le moindre signe de cette sollicitude excessive depuis qu’elle avait endossé la forme de Keigetsu. Au contraire, il n’avait même pas essayé de l’empêcher de travailler à la ferme toute la journée ou de se joindre aux hommes pour leur randonnée en montagne. Selon toute vraisemblance, c’était le niveau d’endurance et l’attitude que Keikou exigeait habituellement des autres. Sa protection envers Reirin avait été une exception à la règle, en raison de sa constitution fragile.

L’idée qu’elle ait enfin établi une relation « normale » avec son frère la rendait plus heureuse que jamais d’être dans les montagnes. De plus, les herbes rares qu’elle trouvait poussant un peu partout rendaient l’expérience profondément agréable.

D’ailleurs…

Cette fois, son regard se porta en diagonale derrière elle. Unran marchait en silence à quelque distance du reste du groupe.

Je me demande si je peux le convaincre de se ranger de notre côté pendant que nous sommes loin des villageois.

Son objectif secret en participant à cette randonnée en montagne était de rallier Unran à sa cause.

Selon Reirin, Unran s’impatientait parce que la punition ne se déroulait pas comme prévu. Alors que les autres villageois s’étaient empressés de baisser les bras en disant « On ne peut rien faire », lui seul semblait encore se creuser la tête pour trouver une solution.

Quel courage. Je le salue en tant que membre du clan Kou.

Était-ce parce qu’elle l’avait vu se rendre sur la tombe de son père qu’elle était convaincue qu’il avait un sens des responsabilités très fort, même s’il se montrait cynique avec les autres villageois ? Le regard sombre qu’il avait dans les yeux ne cessait de hanter l’esprit de Reirin depuis lors.

De plus, le fait que tout le monde au village ait si vite renoncé à la punition suggérait qu’ils n’étaient en réalité pas faits pour les actes d’agression. La peur et l’impatience leur venaient facilement, et ils avaient tendance à chercher un bouc émissaire pour ces sentiments chez les autres — mais pour le meilleur ou pour le pire, tout cela n’était que le fruit d’émotions passagères, et ils étaient probablement des gens bien plus aimables et chaleureux au fond d’eux-mêmes.

Si possible, Reirin voulait les convaincre de renoncer à leurs mauvaises actions. Pour ce faire, elle devait d’abord rallier Unran à sa cause.

Peu importe comment on voit les choses, cela n’a aucun sens que le ciel se dégage à la suite d’une atteinte à une Demoiselle.

Au départ, elle pensa que si c’était ce que voulaient les villageois, elle pourrait les aider à fabriquer de faux rapports faisant état d’une punition réussie afin d’obtenir une réduction de leurs impôts, mais cela ne résoudrait rien à long terme. L’approche la plus logique consistait à refuser l’ordre d’infliger une punition et à dénoncer les crimes du seigneur Koh, qui avait comploté pour nuire à la Demoiselle de son propre domaine. Reirin aurait normalement refusé de se mêler des affaires d’un autre territoire, mais au cours des trois derniers jours, elle s’était suffisamment inquiétée de l’avenir du village pour surmonter ces réticences et s’impliquer.

On dit en effet que rien ne renforce autant l’unité que l’ascension d’une montagne ensemble !

S’approuvant d’un signe de tête alors qu’elle aboutissait finalement à cette simple conclusion, Reirin serra les poings.

— Ooh ! On dirait des traces de sanglier. Et il y en a beaucoup. Il doit y avoir une tanière dans les parages, s’exclama Keikou avec enthousiasme depuis l’avant du groupe.

Ils se trouvaient quelque part près de la rivière, où le sol était davantage constitué de rochers que de terre. Un bosquet d’arbres s’ouvrait brusquement sur une clairière, qui devait servir de point d’eau aux animaux sauvages. Des empreintes boueuses parsemaient les rochers.

— À en juger par la direction que prennent les empreintes, je suppose que leur tanière se trouve par-là ? Très bien, je vais aller jeter un œil.

— Vous n’avez tout de même pas l’intention de laisser la Demoiselle derrière vous, seigneur Keikou ? Shin-u avait sans doute trouvé cela trop imprudent. Il jeta un coup d’œil à Unran, puis fronça les sourcils.

Pourtant, Keikou se contenta de rire avec insouciance et suggéra quelque chose d’encore plus scandaleux.

— Bien sûr. Pourquoi hésiterais-je alors que mon ragoût de sanglier m’attend juste devant moi ? En fait, je veux que vous veniez aussi, capitaine.

— Quoi ?

Apparemment, il avait même l’intention d’entraîner Shin-u avec lui.

— Qu’est-ce que vous…

— Allons, allons, allons. Ne soyez pas si pointilleux ! Logiquement parlant, ce serait plus dangereux de l’emmener affronter une horde de sangliers sauvages, dit Keikou, avant d’attraper le bras de Shin-u. Hé, Unran ! Ne faites rien de mal ! Je vous fais confiance !

— Seigneur Keikou !

Et c’est ainsi qu’il disparut dans les buissons, esquivant les tentatives de Shin-u pour se débarrasser de lui.

— Euh…

Reirin se sentait profondément mal à l’aise d’être restée seule avec Unran. La personnalité ouverte d’esprit de son frère était l’une de ses meilleures qualités, mais cela donnait clairement l’impression qu’il prenait Unran trop à la légère — ou plutôt, qu’il méprisait le villageois.

— Je… je suis désolée, dit-elle d’un air penaud. Il peut être… comment dire ? Un peu trop libre d’esprit.

— Sans blague. Unran sourit, mais son sourire était dénué d’émotion.

Reirin se pencha en avant, agitée.

— Euh, mais il ne se moque pas de vous ni rien de ce genre. C’est juste une preuve de la profonde confiance qu’il vous accorde.

— Oh ? répondit-il en haussant un sourcil d’un air espiègle. Ses yeux brun-rouge brillèrent comme ceux d’un chat.

— Je suis sérieuse ! C’est une preuve de sa confiance en vous, il sait que vous ne ferez rien de mal.

— Je vois.

Reirin s’inquiéta un peu du silence qui précéda sa réponse, mais elle était presque sûre que c’était la première fois qu’elle voyait Unran sourire. Elle acquiesça vigoureusement, espérant faire fondre davantage son cœur.

— Oui ! Absolument !

— Eh bien. Cela va peut-être te surprendre après tout ce que tu viens de dire…

L’instant d’après, le sourire disparut de son visage, bouleversant complètement l’ambiance. Il sortit un poignard d’un geste rapide et le pressa contre la nuque de Reirin sans hésitation.

— Enlève tous tes vêtements.

Le tranchant froid de sa lame fit perler des gouttes de sang à la surface de la peau de Reirin.

— Mets-toi à quatre pattes par terre. Si tu cries, je te tue.

— Oh là là…

Tout en fixant cet homme d’un regard sauvage, tel celui d’une bête blessée, Reirin s’agenouilla lentement. La clairière près du point d’eau était recouverte de pierres. Un rocher près de l’endroit où elle s’était agenouillée était noirci, et il émettait un sinistre grincement lorsqu’elle le touchait.

— C’était surprenant, en effet.

Sans aucune surprise, les paumes qu’elle avait pressées contre la pierre étaient moites.

***

— Seigneur Keikou ! Mais à quoi pensez-vous donc ? cria Shin-u à Keikou alors qu’il avançait à travers les buissons. Il faudrait être fou pour laisser une Demoiselle seule avec un bandit !

— Tout ira bien. Et quand j’ai le pressentiment que tout ira bien, je ne me trompe jamais. De plus, chasser le sanglier est notre devoir le plus urgent en tant qu’officiers militaires, même si nous devons laisser notre famille derrière nous pour le faire. N’êtes-vous pas d’accord ?

— Absurde. Concluant que cette conversation ne menait nulle part, Shin-u se dégagea de l’étreinte de Keikou et fit demi-tour.

Mais alors qu’il s’apprêtait à repartir par où il était venu, Keikou dit d’une voix terriblement sombre :

— Absurde ? Bien sûr que non. Je suis on ne peut plus sérieux.

Sa voix avait une intonation qui lui donna des frissons dans le dos.

Lorsque Shin-u se retourna d’un bond par réflexe, Keikou esquissa un sourire calme.

— La vermine doit être exterminée. Ces animaux insolents et insensés qui oseraient lever la main contre les Cieux doivent être abattus.

Shin-u fronça les sourcils d’un air dubitatif.

— Pardon, seigneur Keikou ?

Keikou l’ignora et se faufila directement à travers les buissons.

— Il y a une grotte plus loin. On dirait qu’un sentier étroit y mène aussi. Je suis sûr que quelqu’un a emprunté ce chemin d’innombrables fois, après tout.

Le capitaine le suivit, envahi par un sentiment d’inquiétude inexplicable, et découvrit qu’il y avait bel et bien une grotte trop élégante pour être la tanière d’un sanglier, cachée parmi les rochers.

— Je l’ai trouvée.

— Qu’est-ce que c’est ?

Keikou se précipita vers la grotte, laissant cette question sans réponse.

Il s’accroupit à l’entrée et regarda à l’intérieur, puis y enfonça son bras et en retira quelque chose qu’il avait trouvé là.

— Vous savez quoi, capitaine ? J’ai trouvé très étrange que le magistrat ordonne aux intouchables d’enlever « Shu Keigetsu ». Quelle bonne raison aurait-il pu avoir pour cela ?

La nuit précédente, les deux hommes avaient passé leur garde à bavarder au chevet de Reirin. Au cours de cette conversation, Keikou avait informé Shin-u que c’était le magistrat de la commune qui avait ordonné l’enlèvement.

Maintenant que Keikou soulevait la question, Shin-u pencha légèrement la tête.

— Cette commune subit une vague de froid. Il veut faire passer « Shu Keigetsu » pour la source du désastre afin de détourner le mécontentement de ses sujets.

— S’il n’avait besoin que d’un sacrifice, il aurait pu demander aux intouchables de remplir ce rôle. Pourtant, le seigneur Koh ne l’a pas fait. D’un autre côté, si l’on suppose qu’il déteste sincèrement « Shu Keigetsu » en tant que cause de la calamité, il est étrange qu’il ait ordonné son enlèvement, et non sa mort. Il se contente d’un rapport oral tous les deux jours, et il n’exige même pas de preuves. Tout cela est bien trop bâclé.

Ce qu’il avait traîné hors de la grotte dans un brouhaha sourd était une grande caisse. Elle était soigneusement enveloppée dans du tissu et recouverte de boue, peut-être pour servir de camouflage.

Keikou commença à la déballer avec précaution.

— Cela signifie que l’enlèvement n’était pas son véritable objectif. Ce n’était qu’une simple diversion. Le seigneur Koh essayait de détourner notre attention de quelque chose en orchestrant ce scandale d’enlèvement de la Demoiselle — c’est la possibilité qui m’est venue à l’esprit. Non, je devrais dire que quelqu’un me l’a fait remarquer. C’est vraiment un homme brillant, poursuivit-il en haussant les épaules. Il dégageait un sérieux et une intensité presque tranchants, à la place de sa gaieté habituelle.

— Détourner notre attention de quoi ? Qui vous l’a fait remarquer ? demanda Shin-u, perplexe, mais la réponse à l’une de ses questions allait bientôt devenir claire.

— Il y a quelques choses qu’un fonctionnaire pourrait vouloir cacher : une rébellion en gestation, une erreur passée, ou…

Ses mains rugueuses dénouèrent habilement le nœud et libérèrent le tissu.

Ce qui en émergea était une imposante boîte laquée.

— Un détournement de fonds.

En retirant le couvercle, on découvrit une grande quantité d’or à l’intérieur.

— Incroyable !

— Le seigneur Koh semble avoir mis pas mal d’argent de côté. La boîte laquée est un produit courant distribué dans tout le pays — sans doute pour éviter qu’on remonte jusqu’à lui — mais malheureusement pour lui, le motif « tie-dye » sur le tissu est unique. Je l’ai déjà vu dans son domaine.

Ignorant le cri de surprise de Shin-u, Keikou inspecta la boîte à la recherche de mécanismes cachés ou de preuves avec la dextérité d’un officier militaire chevronné.

— Il semble que l’enlèvement de « Shu Keigetsu » faisait partie d’un complot bien plus complexe.

Shin-u était stupéfait par le ton désinvolte de Keikou alors qu’il se rapprochait habilement de la vérité. Il était censé être un homme excentrique, toujours parti à la conquête de nouveaux horizons et rarement présent dans la capitale. La rumeur disait qu’il était un frère attentionné, trop zélé et incapable de jouer le jeu politique — mais il était exactement ce à quoi on pouvait s’attendre de la part du neveu de l’impératrice et du frère de Kou Reirin.

Il ne fallait pas le prendre à la légère.

Shin-u l’observa de dos pendant un moment, jusqu’à ce qu’il lève brusquement la tête et dise :

— Seigneur Keikou.

— Qu’y a-t-il ? Le capitaine va-t-il me donner un coup de main ? Nous n’avons pas besoin d’emporter l’argent avec nous, mais je veux me souvenir de la somme et de son état. Ce serait moins fiable s’il ne s’agissait que du témoignage d’un seul homme, alors venez être témoin avec moi.

— Ça ne me dérange pas, mais nous avons des affaires plus importantes à régler pour l’instant, dit Shin-u à voix basse.

— Allez, gémit Keikou. Vous allez me dire de retourner auprès de Reirin sur-le-champ ? En bonne santé, elle pourrait facilement venir à bout d’un ou deux types du village. Tousetsu et moi l’avons tous deux entraînée à l’autodéfense, après tout.

— Non, ce n’est pas ça, répondit le capitaine d’un ton neutre, avant de dégainer son épée. Je crois que vous avez marché sur un kiwi bien dur tout à l’heure. En partie grâce à ça… une horde de sangliers est venue nous rendre visite.

— Hein ?!

Keikou se retourna brusquement, et vit plusieurs sangliers qui les fixaient, la bave coulant de leur bouche, furieux d’avoir trouvé deux intrus empiétant sur leur tanière.

***

— Allez, déshabille-toi. Tes sous-vêtements aussi. Tout.

— Je ne peux pas…

Une lame contre sa gorge, Reirin fut prise d’une sueur froide tandis qu’elle tâtonnait la surface rugueuse de la roche.

J’ai surmonté beaucoup de dilemmes ces derniers temps, mais c’est une nouvelle sorte de crise.

Cette fois, c’était sa chasteté qui était en jeu.

Reirin avait été mise dans la même cage qu’une bête et avait failli être maudite à mort, mais elle avait été traitée comme une Demoiselle tout au long de cette épreuve. Elle n’avait jamais été confrontée à une situation d’urgence comme celle-ci auparavant.

Avec le recul, cependant, le risque qu’une prisonnière soit victime d’abus sexuels était bien réel. Le fait que cette possibilité ne lui ait même jamais traversé l’esprit lui fit réaliser à quel point elle avait été naïve.

— Euh, calmez-vous, s’il vous plaît… Je comprends pourquoi vous êtes si attiré par mon beau corps robuste, mais de tels actes devraient être réservés aux couples mariés qui partagent une relation mutuelle…

— Ha ! Tu crois que je te convoite ? Ne te prends pas pour une reine, cracha Unran, coupant court à la tentative de la Demoiselle d’apaiser les tensions. Il resserra sa prise sur le poignard qu’il tenait à la main. J’ai entendu dire qu’il suffirait qu’un intouchable comme moi te déshabille et compte le nombre de grains de beauté sur ton corps pour te « tuer » en tant que Demoiselle. N’est-ce pas charmant ? Tu auras droit à une mort rapide et indolore.

En d’autres termes, le but était de réduire « Shu Keigetsu » au statut d’une femme souillée par un homme de basse extraction.

— Sois reconnaissante que je ne sois pas brutal avec toi.

— Pourquoi devrais-je vous en être reconnaissante ? rétorqua-t-elle.

— Oh ? Unran rit, puis la projeta violemment contre la surface rocheuse.

— J’ai l’impression que tu veux que je sois brutal.

— Non !

Reirin se débattit contre lui, mais il eut le réflexe de lui couvrir la bouche avec la main qui tenait le poignard. Il utilisa ensuite sa main libre pour lui immobiliser les poignets et les plaquer contre le rocher. Puis, il s’assit à califourchon sur elle et lui immobilisa les jambes, la laissant complètement incapable de résister.

Son pouls s’accéléra.

— C’est là qu’une fille normale se ferait battre.

Unran baissa les yeux sur sa victime aux yeux écarquillés, son visage si proche qu’elle pouvait sentir son souffle. Il retira sa main de sa bouche, mais pour compenser, il brandit son poignard de manière menaçante. On lui briserait les os, on déchirerait sa robe, et une fois qu’elle serait trop effrayée pour parler, on la déflorerait. On lui ferait porter un enfant qu’elle n’aurait jamais voulu. Baissant soudain le regard, il murmura :

  • Ça a dû être terrifiant.

Reirin déglutit.

— Un… ran…

Unran releva la tête, puis sourit.

— Mais tu es une Demoiselle, donc tout ce que j’ai à faire, c’est te voir nue. Tu as de la chance.

Il semblait instable. Son ton était un mélange de gravité et de menace, et de quelque chose de presque innocent et enfantin. Un faux pas, et elle le ferait exploser. Ce sentiment rendit Reirin muette.

Comme elle ne faisait rien d’autre que le fixer droit dans les yeux, Unran pencha légèrement la tête.

— Hein, tu ne pleures pas. Ça alors, quelle surprise.

— …

— Je pensais qu’une Demoiselle s’effondrerait en sanglots dans un moment pareil. Tu es vraiment une gentille petite fille.

Il approcha son visage tout près du sien, puis dit d’une voix exceptionnellement grave et rauque :

— Mais tu ferais mieux de te mettre à pleurer bientôt.

La haine et la frustration qui bouillonnaient dans sa voix donnèrent la chair de poule à Reirin.

— Toi ? Tu n’as aucune idée à quel point nous sommes désespérés.

Il lâcha le poignard, attrapa une poignée de cheveux de Reirin et la força à lever les yeux vers lui.

— Tu ne sais pas ce que nous allons perdre si nous ne te menons pas à ta perte !

— Que perdrez-vous ? demanda Reirin doucement, en le regardant droit dans les yeux. Qu’est-ce que vous avez le plus peur de perdre, Unran ?

— Quoi…

— Vous ne me ferez pas de mal. Vous avez simplement été effrayé et tiraillé tout ce temps.

Pris au dépourvu, les yeux d’Unran s’écarquillèrent.

— Hein ?

Cela se produisit au moment même où il ouvrit la bouche pour ricaner.

La Demoiselle, qui jusque-là le fixait sans la moindre résistance, se redressa à une vitesse fulgurante… et lui enfonça quelque chose dans la bouche avec une précision terrifiante.

Il sentit un objet dur toucher son palais. Une pointe acérée s’était arrêtée à un souffle de percer le fond de sa gorge.

— Ne bougez pas. À moins que vous ne vouliez que je vous tranche la gorge de l’intérieur.

La Demoiselle tenait un éclat de pierre tranchant.

La sueur se mit à couler le long de la peau d’Unran. Cela n’avait rien à voir avec une épée posée sur la gorge. Il n’y avait rien de comparable à la peur d’être forcé d’avaler une lame. Littéralement, un seul faux mouvement — non, un seul mot, ou même une simple déglutition — suffirait à ouvrir la partie la plus fragile de son corps.

Voyant qu’il avait cessé de bouger, la Demoiselle au visage de Shu Keigetsu lui adressa un sourire malaisant.

— Dites-moi, Unran. Vous réalisez bien que vous étiez simplement tiraillé, n’est-ce pas ? Parce que si vous aviez réellement eu l’intention de faire du mal à quelqu’un, vous auriez sauté les préliminaires et réglé ça rapidement. Exactement comme je viens de le faire.

Il y avait quelque chose d’effrayant dans le contraste entre son sourire doux et la radicalité de ses actes. Unran se sentit totalement intimidé par cette prétendue noble élevée à l’abri du monde.

Quand avait-elle réussi à se procurer une arme ?

Elle avait dû lire la question d’Unran dans son regard.

Tenant l’éclat dans sa bouche de la main droite, elle tapota le sol de l’autre.

— Vous vous demandez d’où vient mon arme ? Elle était juste là.

Ses doigts fins désignèrent un rocher noirci. La plus grande partie du rocher était enfouie dans le sol, mais la partie extérieure était éclatée, presque comme si sa croûte s’était écaillée. Elle avait rapidement saisi l’un de ces éclats et l’avait utilisé à la place d’un poignard.

— Les roches peuvent se fendre comme ça si elles deviennent trop chaudes. Quelqu’un a dû allumer un feu ici et ne pas l’avoir correctement éteint. Le bois de chauffage s’est transformé en charbon et a lentement, mais sûrement, chauffé cette roche. C’est assez tranchant, n’est-ce pas ?

La pointe de l’éclat faillit lui transpercer la gorge lorsqu’elle pencha légèrement la tête.

— Ghk…!

— Je suis désolée, je ne voulais pas vous effrayer. Oh, mais… Elle faillit retirer la lame dans un élan de panique, mais, réfléchissant à deux fois, elle approcha plutôt son visage du sien d’un air espiègle. Serait-ce ce qu’on appelle « renverser la situation » ?

Pendant ce temps, elle utilisa sa main gauche pour retirer le poignard qu’Unran avait enfoncé dans la crevasse du rocher et le jeta de côté. Sa perplexité ne fit que grandir.

— J’ai appris que les hommes n’ont pas tendance à écouter si on leur demande simplement de le faire. Je suis désolée de devoir vous menacer ainsi, mais seriez-vous prêt à m’écouter jusqu’au bout ? Non ?

La façon dont son visage s’assombrit de consternation semblait mignonne à première vue, mais elle n’hésita pas un instant à enfoncer fermement sa lame vers l’avant, et ne lui laissa aucune ouverture pour s’échapper.

Unran la fixait en retour, tout son corps tendu.

— Vous n’avez pas remarqué, Unran ? Cette étendue rocheuse est dépourvue de hautes herbes et regorge d’eau douce. Je suis sûre que de nombreux animaux viennent ici pour se reposer.

Il ne pouvait pas le dire, mais il ne comprenait pas où elle voulait en venir.

— Cela vaut non seulement pour les animaux, mais aussi pour les humains. Attiré par l’attrait de l’eau douce, j’imagine qu’un explorateur pourrait s’installer ici et chercher à satisfaire sa faim. On imagine facilement quelqu’un allumer un feu ici. Je me demande donc qui a allumé ce feu ?

Lorsqu’il comprit enfin où elle voulait en venir, Unran eut le souffle coupé.

La Demoiselle le regarda d’un regard aussi ferme que la main qui tenait la lame.

— Si l’on en croit vos paroles, le seul villageois à s’être jamais aventuré aussi loin dans la Forêt Maudite avant vous était votre père. Et le feu qu’il a allumé autrefois a fendu ce rocher et m’a sauvée.

Sa voix était douce. Elle ne le menaçait pas, mais ses paroles s’enfoncèrent dans le cœur d’Unran comme une sorte d’oracle divin.

— N’est-ce pas un peu comme si votre père vous disait de ne pas me tuer ? Les yeux d’Unran s’écarquillèrent.

Les gens du sud étaient impressionnables, aussi enclins à l’amour qu’à la haine, et s’accrochaient aux miracles. Cette description de son peuple qu’Unran avait autrefois crachée avec frustration s’appliquait naturellement à lui aussi.

Les actions du chef avaient protégé la Demoiselle. Cela ne pouvait être qu’une simple coïncidence, mais ce fait frappa Unran de tout son poids.

Son père avait protégé la Demoiselle qui se tenait devant lui.

— Si vous considérez cela comme la dernière volonté de votre père, serez-vous un peu plus disposé à m’écouter ?

Elle retira doucement sa lame de la bouche d’Unran, paralysé, puis la laissa tomber sur le bord du chemin. Il n’arrêtait pas de se dire qu’il devait riposter maintenant qu’elle avait lâché son arme, mais il était trop abasourdi pour bouger.

— Tout d’abord, je dois m’excuser. Je suis sincèrement désolée si mon attitude vous a offensé, vous et les autres villageois. C’est vrai que je me suis un peu laissée emporter par l’excitation de mon premier voyage et par l’immensité des rizières. La Demoiselle au visage de Shu Keigetsu s’inclina humblement. Puis elle porta maladroitement une main à sa joue. Si vous me permettez de me justifier, « rester toujours positive » est l’expression de ma propre détermination. Après tout, je dois absolument être heureuse.

Il semblait que l’éclat de roche acéré lui avait entaillé la paume de la main. Impressionnée de la voir ne prêter aucune attention à sa main ensanglantée, Unran la fixa en silence.

— Vous savez, dit-elle en baissant les yeux, j’ai perdu ma mère il y a longtemps. En échange de ma propre vie. Je ne dois jamais déplorer une vie obtenue en utilisant celle de ma mère comme tremplin. « Je suis si heureuse, chaque jour est tellement amusant » — je suis sûre que ma mère se retournerait dans sa tombe si je ne pensais pas cela.

Unran ne savait pas trop comment réagir à cette confession inattendue.

Peut-être gênée d’en avoir trop dit, Reirin lui adressa l’un de ses sourires habituels pour dissimuler son secret.

— Unran, dit-elle en tendant vers lui sa main ensanglantée, n’en est-il pas de même pour vous ? Vous êtes tourmenté qu’une personne comme vous ait été désignée pour succéder à votre père, et vous êtes convaincu d’avoir déshonoré son héritage.

Elle effleura sa joue de sa main chaude et ensanglantée.

— N’est-ce pas pour cela que vous êtes si déterminé à protéger le village et à laver son nom ? Vous croyez que c’est la seule façon de vous racheter.

— Ha… Bien sûr… que non… Comme s’il pouvait être aussi altruiste. Tu me crois vraiment aussi noble que ça ? conclut-il, la voix brisée.

— Oui, répondit la Demoiselle, mettant fin à sa réplique d’un ton qui ne souffrait aucune contestation. Vous ne l’avez pas remarqué, Unran ? Vous avez regardé la tombe de votre père avec des yeux remplis d’angoisse. Et puis…

Ses mots suivants firent battre le cœur d’Unran plus fort.

— J’ai vu les caractères que vous avez gravés sur sa pierre tombale. Un caractère compliqué comme « ryuu » n’est pas quelque chose qu’un fermier analphabète peut apprendre à écrire du jour au lendemain.

Le caractère « ryuu » symbolise l’empereur.

Une chose que Tairyuu lui avait dite il y a longtemps revint à l’esprit d’Unran.

En d’autres termes, quiconque a « ryuu » dans son nom est le souverain de ce village. C’est plutôt important, non ?

Tairyuu adorait apprendre, ce qui était une qualité rare chez un intouchable.

Dans le but d’instruire les villageois, il avait l’habitude de rassembler les enfants et de leur apprendre à écrire. Certes, les élèves en question se plaignaient toujours qu’ils préféraient passer leur temps à labourer les rizières, si bien qu’ils n’assimilaient jamais grand-chose de ses leçons.

Le « u » dans ton nom signifie « quelque chose de grand ». Le « shi » dans le tien signifie « une herbe puissante ». N’est-ce pas incroyable ? Vous les enfants devriez être fiers.

Il attrapait les enfants qui avaient hâte d’aller jouer les uns après les autres et leur transmettait joyeusement son savoir.

Pourtant, il n’avait jamais donné une seule de ces leçons à son propre fils. C’était parce qu’Unran n’avait jamais mis les pieds dans l’entrepôt que son père avait surnommé la « salle de cours ».

Si les autres enfants devaient s’asseoir dans la même pièce qu’Unran, ils s’énervaient et partaient. Avoir un « sang-mêlé » comme lui dans les parages ne ferait que valoir à son père le mépris même des enfants du village. Car Unran savait que, peu importe avec quelle ardeur Tairyuu l’avait invité, ou peu importe le nombre de personnes qui avaient perdu patience à cause de lui, il avait obstinément refusé de se présenter à ces « leçons ».

Pourtant, il lui arrivait parfois de s’adosser au mur de l’entrepôt et d’entendre des bribes de la voix de son père venant de l’extérieur.

Même si nous sommes des intouchables, nous avons tous des noms impressionnants. Nous avons même un souverain. Je jure que je protégerai ce village quoi qu’il arrive.

Unran n’avait ni papier, ni tablettes de bois, ni pinceaux pour travailler. Il écrivait les caractères dans la terre à ses pieds en se basant uniquement sur les instructions de son père, puis les effaçait encore et encore. Chaque fois que le déluge de solitude devenait insupportable, il s’enfuyait dans les montagnes.

Les villageois se plaignaient que le métis Unran ne prenait jamais la peine de labourer les champs. Qu’il ne faisait rien d’autre que de s’amuser. Qu’il n’écoutait même pas les enseignements de son propre père.

Cela lui convenait. Il n’avait pas sa place au village parce qu’il était paresseux. Cette raison lui était bien plus facile à accepter. Il ne voulait pas que quiconque sache toutes ces années qu’il avait passées à regarder de loin son père rire avec les autres enfants.

— Dites, Unran. J’ai l’impression que vous souffrez depuis très longtemps, retentit une voix tout près de lui, le tirant de sa rêverie.

La Demoiselle le regardait d’un regard pénétrant.

— Vous aimez votre père, n’est-ce pas ? Vous vous sentez triste pour votre mère, n’est-ce pas ? Vous voulez être accepté comme membre du village, n’est-ce pas ?

— …

— Alors vous ne devez pas recourir à des méthodes sournoises pour protéger le village. Je suis sûre que vous vous en rendez compte vous-même. C’est pour ça que vous n’avez jamais pu vous résoudre à lever la main sur moi.

Ses yeux limpides lui volèrent les mots de la bouche. La main posée sur sa joue était si chaude qu’elle le faisait fondre. Il devait riposter — ou au moins répliquer.

C’est ce qu’il se dit, mais au final, ce qui sortit de sa bouche ressemblait à une excuse d’enfant.

— Alors, qu’est-ce que je suis censé faire, hein ?

La pierre que Tairyuu aurait pu fendre. La voix douce de la Demoiselle. Des souvenirs d’un passé lointain. Tout cela s’est combiné pour ébranler Unran au plus profond de lui-même. Il n’avait plus la force de jouer les durs pour nier ce qu’elle disait.

— Oui, je voulais rendre la pareille au chef pour ce qu’il avait fait pour moi. Est-ce si mal ? Pour quelqu’un qui a tout donné pour le village, qui a élevé un « sang-mêlé » comme moi, qui était si bêtement gentil… être traité comme un fléau et ne même pas avoir droit à un enterrement… c’est tout simplement injuste !

Sa voix tremblait. La vision de la tombe délabrée de Tairyuu lui revint à l’esprit lorsqu’il ferma les yeux, faisant monter la rage et la tristesse dans sa gorge. Une fois que les émotions qu’il avait enfouies au plus profond de son cœur se mirent à jaillir, ce fut comme de la lave jaillissant d’un volcan.

— Il voulait juste protéger le village… mais parce qu’il est allé dans la Forêt Maudite et qu’il y est mort, toutes ses contributions, toute sa popularité, tout a été réduit à néant !

Tairyuu s’était toujours inquiété pour le village. Même avec la vague de froid qui menaçait, il avait fait de son mieux pour trouver de la nourriture au lieu de rejeter la faute sur quelqu’un d’autre. Puis il avait mis les pieds dans la Forêt Maudite et avait perdu la vie.

Tout cela avait été pour le bien du village. Pourtant, dès qu’il était mort, plutôt que de remercier Tairyuu, les villageois avaient choisi de jeter des pierres sur cet imbécile qui avait enfreint un tabou. Tout cela parce qu’ils avaient peur d’une maudite malédiction.

— Si je te torture et que je protège le village… le chef et moi serons des héros.

Unran s’était toujours détesté d’être un métis. Il n’avait jamais été qu’une honte pour le chef, et il n’avait jamais réussi à s’intégrer au village, quels que soient ses efforts. Était-ce la faute de sa mère d’avoir été souillée par un villageois ? Était-ce sa propre faute d’être né enfant indésirable ?

Tairyuu avait fait preuve d’affection même envers quelqu’un d’aussi indésirable qu’Unran.

Unran avait voulu lui rendre la pareille, ne serait-ce par un petit geste. Mais aussi inculte, impopulaire et crasseux qu’il fût, c’était la seule façon dont il pouvait le faire.

— Croyez-vous vraiment pouvoir mettre fin à la vague de froid en tourmentant une Demoiselle ? lui demanda la Demoiselle d’une voix étouffée.

— Alors qu’est-ce que je suis censé faire d’autre ?! hurla Unran pour la faire taire. C’était sa seule issue. S’il ne parvenait pas à mettre fin à la vague de froid, s’il ne parvenait pas à ruiner Shu Keigetsu — s’il ne la désignait pas comme la source de tous les malheurs, alors la haine des villageois resterait focalisée sur le vieux chef.

— C’est… tout ce que je peux faire !

C’était la limite de ce qu’il pouvait faire en tant que personne dont le nom ne comportait pas le caractère — ryuu — en tant qu’imbécile qui n’avait rien hérité du chef.

— Unran.

La Demoiselle fit quelque chose de surprenant en réponse à son cri à glacer le sang.

— Savez-vous lire ces caractères ?

Elle se rassit et griffonna quelque chose sur le rocher. Là, elle avait écrit deux caractères avec le sang de sa paume : Unran.

— C’est mon nom, marmonna-t-il.

Elle esquissa un sourire.

— À propos du deuxième caractère, « ran ». Il peut évoquer une rafale de vent qui aplatit les cultures, mais à l’origine, il faisait référence à l’air vivifiant de la montagne.

— …

— Quant au premier caractère, « un », le radical signifiant « pluie » y a été ajouté plus tard. Au départ, c’était un symbole beaucoup plus simple.

Elle recouvrit la partie signifiant « pluie » de ses doigts fins, puis désigna doucement le caractère qui restait.

— Le trait horizontal en haut représente les nuages dérivant dans le ciel. La partie en dessous symbolise un dragon qui ondule et tord son long corps.

— Hein ?

— Unran. Il y a un dragon caché dans les nuages.

Dès qu’il entendit ces mots, Unran laissa échapper un léger halètement. Un dragon.

Alors qu’il restait assis là, abasourdi, la Demoiselle poursuivit doucement :

— Dans la capitale impériale, personne ne donne jamais à son enfant un nom contenant le caractère « ryuu ». Le dragon est le souverain des Cieux. Donner à un enfant un caractère aussi grandiose reviendrait à le priver de sa fortune. Je suis sûre que quiconque sait lire éviterait de choisir un nom contenant « ryuu ».

Ces paroles lui rappelèrent le sourire timide de Tairyuu. La façon dont il avait récité ses noms et ceux de ses ancêtres, si ambitieux, avec un air embarrassé.

C’est tout de même un sacré problème, non ?

Avant même de s’en rendre compte, les poings serrés d’Unran se mirent à trembler.

— Un ciel nuageux est une cachette. Un sanctuaire pour la luxuriance. Dans un lieu grouillant de l’abondante vague de qi qui annonce quelque chose de plus grand, se cache un dragon puissant et noble.

Une partie de son vocabulaire était trop difficile à comprendre pour lui, mais cette magnifique suite de mots toucha Unran au plus profond de son âme.

— N’ayez pas peur des nuages qui s’amoncellent au-dessus de votre tête. Vous êtes un homme courageux qui s’est porté volontaire pour devenir le méchant afin de protéger votre village.

Le regard de Tairyuu avait été si doux. Même quand Unran le repoussait ou détournait la tête, son regard était toujours chaleureux. Pourquoi n’avait-il jamais compris la vérité ?

— N’êtes-vous pas le dragon qui règne sur les nuages enveloppant ce village ?

Il avait été accepté dès sa naissance, il y a si longtemps. Son père comptait sur lui pour lui succéder à la tête du village.

— Je…

C’est lorsqu’il cessa de froncer les sourcils que tout bascula. Ses yeux se remplirent de larmes dès qu’il relâcha son regard.

Le visage déformé par le chagrin, Unran dit d’une voix tremblante :

— Je… l’aimais.

— Oui.

— Je… voulais l’appeler mon père. Je voulais lui succéder… et protéger ce village.

Il pensa à son père, qui était désormais une existence si lointaine. C’était un homme noble qui avait tant donné de lui-même sans rien demander en retour.

Il avait traité Unran avec une patience infinie, sans jamais lui en vouloir. Il avait aimé son village, soutenu sa femme, protégé son fils…

Et, à la fin, il était mort couvert de mépris.

Unran n’avait même jamais eu l’occasion de lui exprimer sa gratitude.

Submergé par une vague d’émotions intenses, Unran enfouit son visage dans ses mains.

— Je voulais être son vrai fils ! s’écria-t-il, laissant éclater les sentiments qu’il avait gardés secrets tout ce temps.

La Demoiselle prit la tête d’Unran dans ses bras.

— Vous le pouvez encore.

Ses mots avaient la force du soleil brillant.

— Protégeons le village d’une manière qui rendrait votre père fier.

Elle prit son visage entre ses mains et le força à la regarder.

— Venez à mes côtés, Unran.

Elle était aussi éblouissante que la lumière perçant les nuages. Unran la fixa sans un mot tandis qu’elle prenait son temps pour parler.

— Je jure de vous protéger quoi qu’il arrive, alors vous devez protéger ce village en tant que son dirigeant. Au lieu de souiller une femme pour étouffer vos frustrations, vous devez riposter contre la commune qui a ourdi ce plan ignoble.

L’action qu’elle lui demandait d’entreprendre était extrême. Elle n’avait rien de vertueux ni de bienveillant. La façon dont elle l’incitait à déclencher un combat pouvait sans aucun doute la classer parmi les méchantes.

Pourtant, alors qu’elle tenait son visage entre ses mains et le regardait droit dans les yeux, Unran la trouvait plus belle, plus sincère et plus sacrée que n’importe quelle femme qu’il ait jamais vue.

— Toi… Unran expira un peu d’air. Il ne savait pas trop quelle expression adopter, mais il sentit bientôt ses lèvres se courber en un sourire ironique de leur propre chef. Tu es folle.

— On me dit souvent ça.

— Qui inviterait à ses côtés l’homme qui a tenté de l’agresser ?

— Ne soyez pas ridicule. C’est moi qui vous ai agressé, rétorqua la Demoiselle d’un air ravi, puis elle gloussa. Elle ramassa l’éclat qu’elle avait laissé sur la surface rocheuse et le lui tendit avec un sourire malicieux. Vous avez été victime d’extorsion par une femme malveillante, Unran. Rendez-vous et rejoignez-moi.

— Pfft… ! Unran éclata de rire. Ses épaules tremblèrent de rire pendant un moment, jusqu’à ce qu’il parvienne enfin à maîtriser son hilarité et repousse ses cheveux en arrière.

Il renoncerait à la punition, trahirait la commune et rejoindrait le camp de cette fille. À tous égards, c’était une décision scandaleuse, mais son cœur se sentait aussi clair qu’un ciel d’été.

— Très bien. Je n’ai aucune chance contre toi.

— Très bien.

La Demoiselle sourit comme une fleur qui venait d’éclore, puis, pour une raison quelconque, resserra sa prise sur le poignard de pierre. Lorsque son attitude menaçante fit froncer les sourcils à Unran, elle lui adressa un sourire effroyablement joyeux.

— Dites, Unran. Je suis vraiment ravie que vous ayez décidé de rejoindre notre équipe. Ça peut paraître surprenant alors que nous venons à peine de nous entendre…

— Quoi ?

Il ne la connaissait que depuis quelques jours, mais il savait d’une manière ou d’une autre que chaque fois que cette femme audacieuse souriait ainsi, quelque chose de mauvais était sur le point d’arriver. Quand Unran suivit son regard par-dessus son épaule, comme il s’y attendait, son visage se figea.

— Ahhh ! Désolée ! J’en ai laissé filer un !

— Je vais lancer mon épée ! À terre !

Un sanglier baveux bondit hors des buissons, et bientôt Shin-u et Keikou se lancèrent à sa poursuite.

Les yeux du sanglier étaient injectés de sang. Ça s’annonçait mal.

— Mais je suggère qu’on chasse tous les sangliers en équipe, conclut-elle enfin.

— Allez, on va faire ça en beauté !

— Ça… Alors qu’il se précipitait pour ramasser son poignard, Unran s’écria : Ça, c’était vraiment surprenant !

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