INEPT T3 – CHAPITRE 3

Reirin contre-attaque

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Traduction : Moonkissed
Correction : Ostinliss
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— Ha ha, tu as entendu ça ? Elle nous a traitées de « bonnes à rien ». Et c’est elle qui a cassé l’erhu par accident, en plus. Je n’en reviens pas qu’elle ait pointé du doigt la vieille Kyou sans même ciller.

La villageoise resta agenouillée sur le sol longtemps après que Shu Keigetsu eut pris la fuite ; ce n’est que lorsque quelques autres femmes vinrent la réconforter qu’elle quitta enfin le pavillon. Laissée seule, la vieille dame — Kyou — se releva tant bien que mal et tituba à sa suite. Pendant ce temps, Unran fit une remarque à voix basse en observant la scène depuis son point d’observation surélevé.

C’est bien ça : en hauteur. Il était assis au sommet d’une poutre de la scène qui avait été construite pour cette occasion précise. La poutre n’était pas particulièrement solide, ayant été taillée dans le tronc d’un seul vieil arbre. Quelqu’un souffrant de vertige aurait pu s’évanouir rien qu’en grimpant là-haut, mais on aurait pu croire qu’Unran était perché au sommet de la Terre elle-même, à la façon dont il était affalé, les jambes croisées, le menton appuyé dans sa main. La partie inférieure de son visage sauvage et saisissant était enveloppée d’un tissu noir. Il était habillé presque comme un bandit.

— Ils n’auraient jamais construit la scène à temps sans notre aide à nous autres Intouchables, ces prétendus « bons à rien ». Les habitants de la ville s’attribuent tout le mérite tandis qu’ils nous refilent le sale boulot et la responsabilité.

— Bande de chanceux, lança d’une voix gutturale l’autre personne assise sur la poutre. C’était un homme d’âge mûr à l’allure hirsute, au regard perçant : Gouryuu. Lui aussi portait un tissu noir sur le visage.

Les intouchables : tel était leur statut au sein de la commune.

Ils étaient les habitants d’un village composé de criminels, de réfugiés et de leurs descendants.

Bien que leur espèce n’ait pas été « purifiée », comme cela arrivait souvent dans d’autres territoires, ils étaient tout de même strictement séparés des habitants de la ville en termes d’emplois auxquels ils pouvaient prétendre, de vêtements qu’ils pouvaient porter, et même de la longueur à laquelle ils pouvaient garder leurs cheveux.

Ils étaient les parias de la société, relégués dans une partie particulièrement aride de la commune sous prétexte de protection, puis contraints de rendre grâce pour leur situation. Tel était leur sort.

La plupart du temps, ils se faisaient lapider rien que pour avoir mis les pieds dans la capitale de la commune. La raison pour laquelle ils étaient autorisés à s’y trouver à présent était, bien sûr, pour qu’ils puissent mener à bien la mission secrète que leur avait confiée le magistrat.

Ce soir, sur le lieu de la pré-célébration, ces deux hommes allaient enlever Shu Keigetsu et s’enfuir avec elle vers leur village.

— Non, oncle Gouryuu. La vraie chanceuse, c’est la fille qui a fait tout ce tapage pour un simple instrument. Vous avez vu sa robe chic et sa barrette ? Je n’ose même pas imaginer combien d’années de nos impôts ça a dû coûter, cracha Unran.

Gouryuu acquiesça.

— Tu as raison. Pas de doute, la Demoiselle est la pire de la bande. Elle a une tête qui fait peur et un ego trop démesuré pour se soucier de qui que ce soit d’autre qu’elle-même. C’est exactement comme le disaient les rumeurs. Je ne suis pas surpris qu’elle ait attiré toutes ces calamités à notre porte.

— Rien que de penser que nos impôts servent à habiller une fille comme elle, ça me donne envie de pleurer.

— Tu l’as dit.

Leurs voix suintaient de ce qu’on pourrait bien qualifier de haine.

— Si nous déchaînons le châtiment divin sur Shu Keigetsu… nous serons sauvés, marmonna Gouryuu, ses mots résonnant aussi lourds et visqueux qu’une malédiction — peut-être parce qu’il se les était répétés tant de fois auparavant. Prépare-toi, Unran. Cette salle fourmille de gardes aguerris. Il va falloir les prendre par surprise si on veut sortir d’ici avec Shu Keigetsu.

— Ouais, c’est exactement ce que j’ai dit. Est-ce que vous allez bien, oncle Gouryuu ? Vos mains n’ont pas arrêté de trembler depuis le début, rétorqua Unran d’un air indifférent.

Il l’avait pris au dépourvu.

— Laisse tomber. Je n’aime pas les hauteurs, c’est tout.

Pour cacher son embarras, Gouryuu critiqua ses complices tout en se frottant les bras velus.

— Bande de salauds. Je comprends pourquoi tu es là, puisque tu t’es porté volontaire pour prendre la tête, mais comment moi, je me suis retrouvé coincé dans le rôle du kidnappeur ? C’est la partie la plus difficile de tout ce fichu plan. Je ne suis pas sûr de pouvoir revenir vivant au village.

— Ça va aller. À part ces « officiers de cérémonie », il n’y a personne d’autre ici qu’une bande de filles. Et grâce à mes frasques avec les villageoises, je connais des itinéraires de fuite que les hommes ignorent. J’ai aussi dit au magistrat d’assouplir la sécurité pour faciliter l’enlèvement. Pas besoin de s’inquiéter, dit Unran d’une voix traînante, languissante mais suave.

Gouryuu jeta un regard surpris à son neveu.

— Hé… Tu es vraiment devenu quelqu’un sur qui on peut compter, dit-il avec autodérision. Je me souviens de l’époque où tu passais tout ton temps à traîner dans les montagnes ou en ville, refusant de travailler dans les champs et cherchant constamment la bagarre avec mon frère. Et maintenant, te voilà, le dernier espoir de notre village. On ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve.

Unran jeta un coup d’œil à son oncle, mais ne répondit pas à son monologue.

Dès que quelqu’un en bas alluma une petite bougie avec l’amadou préparé à l’avance, il dit sèchement :

— Ne laissez pas tomber le pot d’huile, oncle Gouryuu. On attendra que Shu Keigetsu commence son spectacle pour répandre l’huile et y mettre le feu. Si on veut créer une diversion, le feu doit être aussi spectaculaire que possible.

— Je sais. Bon sang… tu es le seul homme assez courageux pour imaginer un plan visant à mettre le feu à l’autel d’un dieu. Tu n’as pas peur d’être maudit ? demanda son oncle, le front plissé.

— Oh, allez, pas vous aussi. On ne fait que punir une femme qui a offensé les Cieux. Qui me maudirait pour ça ? Je parie que le dieu de l’agriculture sera content de ne pas avoir à subir ses performances de second ordre, répondit Unran, balayant d’un revers de main les inquiétudes de l’homme.

— Écoute, poursuivit-il en tournant le menton vers la place. Est-ce que quelqu’un ici semble s’inquiéter pour Shu Keigetsu après qu’elle a crié sur une vieille dame et s’est enfuie en déshonneur ? De toute évidence, les femmes de la ville s’en moquent, mais même ses soi-disant « amies » parmi les Demoiselles ne semblent pas s’en soucier. Une seule dame de la cour s’est précipitée à sa poursuite, et aucun des gardes n’a bougé d’un pouce. Personne ne l’aime.

— C’est vrai. La seule qui l’ait suivie, c’est cette Demoiselle Kou, une beauté à couper le souffle. Si seulement la Demoiselle Shu avait été aussi belle qu’elle… soupira Gouryuu.

À ce moment-là, Unran se redressa et couvrit sa bougie d’une main pour empêcher la lumière de s’échapper.

— Elle est là.

Du coin de l’œil, il vit que Shu Keigetsu était revenue au pavillon menant à la scène. À en juger par l’absence de cris, elle semblait avoir retrouvé son sang-froid. Peut-être que la Demoiselle Kou qui était partie à sa recherche plus tôt avait réussi à la consoler.

Elle a du courage de revenir sur la scène, je lui accorde ça.

Il regarda froidement Shu Keigetsu tandis qu’elle avançait gracieusement. Tout son plan se serait effondré si elle s’était enfermée dans sa chambre, il était donc heureux de voir qu’elle s’était reprise. Ce fut toutefois la première et dernière impression positive qu’il aurait jamais d’elle. Après tout, il était sur le point de la capturer et de la punir au nom des Cieux.

La Demoiselle Shu s’approcha tranquillement de la scène. Sa dame d’honneur resta en retrait dans le pavillon, et ses seules gardes étaient les deux officiers de cérémonie qu’elle avait empruntés au clan Kou. Les deux hommes se tenaient de part et d’autre de la scène. On aurait dit que chacun surveillait l’un des deux feux de joie.

Unran et Gouryuu se contentèrent de la regarder monter sur scène aussi silencieusement qu’une bête devant sa proie, jusqu’à ce que, finalement, les deux hommes haussent un sourcil à l’unisson.

— Elle ne semble pas… différente, d’une certaine manière ?

— Oui.

Chacun posa une main sur la poutre tout en fixant la scène en contrebas.

Là, Shu Keigetsu se prosterna devant l’autel situé près du fond, puis glissa vers le centre de la scène avec autant d’élégance que si sa danse avait déjà commencé. Elle semblait infiniment plus sûre d’elle qu’un peu plus tôt.

Mais ce qui était encore plus étrange, c’était le vêtement qu’elle portait.

— Qu’est-ce que ça, au juste ?

Au lieu d’enfiler sa précieuse robe de cérémonie, elle s’était contentée de la draper sur ses épaules. De plus, à la lueur du feu de joie, il devint évident que la majeure partie de cette robe, autrefois magnifique, était recouverte de boue. Elle n’était certainement pas adaptée à une danse d’hommage.

— Que compte-t-elle faire ? marmonna Unran.

Au même moment, Shu Keigetsu fit signe à l’officier de cérémonie qui se tenait sur le côté de la scène. L’air perplexe, celui-ci s’empressa de recouvrir l’un des feux de joie d’une boîte en fer.

La perte d’une source de lumière assombrit la scène, lui conférant une atmosphère encore plus mystérieuse.

Peut-être happées par son rythme, les villageoises cessèrent leurs commérages et fixèrent leurs yeux sur la scène. On n’entendait plus que le crépitement de la seule flamme restante.

— Que le dieu de l’agriculture accueille la déesse de la fertilité dans les jours d’automne à venir.

À l’instant où elle annonça sa danse d’une voix sonore, les deux hommes assis sur la poutre poussèrent un cri de surprise.

***

Revenons en arrière et retournons vers les sièges des Demoiselles sur la place.

Laissées à s’inquiéter après que Reirin se fut précipitée pour réconforter Shu Keigetsu, Keikou et Keishou furent soulagés de voir les filles revenir ensemble.

— Oh, Reirin ! Tu es de retour !

Il semblait que leur petite sœur avait réussi à apaiser Shu Keigetsu et à la ramener saine et sauve.

La même Demoiselle qui avait hurlé à pleins poumons un peu plus tôt s’approcha d’eux calmement et s’inclina profondément.

— Je m’excuse d’avoir perdu mon sang-froid tout à l’heure. Je vais maintenant vous rendre votre sœur.

— Bien sûr…

Les deux frères restèrent bouche bée, ayant l’impression qu’elle avait énormément changé en très peu de temps.

Avant qu’il ne puisse mettre le doigt sur ce qui semblait différent, cependant, Keikou remarqua à quel point sa sœur était pâle et dit :

— Qu’est-ce qui ne va pas, Reirin ? Tu n’as pas l’air bien.

— Hein ? Oh. Euh… Je suis un peu fatiguée, c’est tout. Contrairement à Shu Keigetsu, elle semblait avoir été épuisée en tout aussi peu de temps. Euh, comme j’ai dû courir après Dame Keigetsu et tout…

Les frères froncèrent les sourcils en voyant à quel point elle semblait faible. Reirin était le joyau du clan Kou. Ils ne toléreraient pas que quiconque accable leur sœur, même d’un simple coup de fatigue.

— On dirait que vous avez causé pas mal d’ennuis à notre sœur sur le chemin du retour, Dame Shu Keigetsu. Il me semble que votre réputation de plus grande source de tracas de la Cour des Demoiselles est bien méritée, l’accusa Keikou en aiguisant son regard.

Une femme ordinaire aurait fondu en larmes face à la menace d’un homme aussi costaud que Keikou. Une Demoiselle réputée aussi émotive que Shu Keigetsu n’aurait pas tenu deux secondes.

Pourtant, curieusement, c’est Reirin qui poussa un cri, son joli visage déformé par la peur alors qu’elle s’accrochait à lui, paniquée.

— Seigneur K… Frère aîné ! S’il te plaît, ne dis pas ça. Tu ne dois pas la provoquer. Restons en bons termes. Paisibles ! S’il te plaît ?

— Ta gentillesse est l’une de tes plus belles qualités, Reirin. Mais qu’y a-t-il de mal à dire la vérité ? J’ai entendu les rumeurs sur ce « rat d’égout » de la Cour des Demoiselles sans talent. Et puis, c’est quoi cette robe sale qu’elle porte ? Ça pue la boue. Notre petit rat compte-t-il nous montrer quelques tours dans ça ?

— Frère aîné, je t’en prie ! hurla sa sœur, devenue blanche comme un linge. C’était tout à fait son genre d’empêcher quelqu’un de dire du mal de son amie.

Quant à Shu Keigetsu, elle se contenta de l’écouter jusqu’au bout avant de murmurer :

— Un « rat d’égout » sans talent, hum ? Malgré tous les cris qu’elle avait poussés un peu plus tôt, elle semblait terriblement calme.

Ou plutôt, non…

— C’est vrai ?

— Urk ! Le mince sourire qui se dessina sur son visage suffisait à intimider même un officier comme Keikou.

— Vous…

— La boue est une chose tellement pécheresse. Alors que Keikou se raidissait instinctivement, Shu Keigetsu détourna le regard. Elle se tourna pour observer les Demoiselles et les citadines qui regardaient tout cela se dérouler. Peu importe la beauté de la fourrure qui se cache en dessous, on sera raillé comme « sale » dès qu’on sera recouvert de boue. Tout le monde hésite à poser le pied sur un champ de neige d’un blanc immaculé, mais personne ne se formalise de jeter de la boue sur quelqu’un qui est déjà souillé.

Cela ressemblait à la fois à un discours et à un monologue. Un sourire se dessina sur son visage tandis que son auditoire se taisait, impressionné.

— Une « rat d’égout », suis-je donc ? Très bien. Alors je vais tirer pleinement parti des vertus enfouies sous cette boue et offrir une performance qui ne manquera pas de plaire au dieu de l’agriculture.

Puis elle regarda Keikou droit dans les yeux et lui demanda, comme s’il ne lui restait plus qu’à obéir à ses ordres :

— Je n’ai plus d’erhu, alors j’ai l’intention de danser à la place. Il y a trop de lumière avec un feu de joie de chaque côté de la scène, alors pourrais-je vous demander d’éteindre l’un ou l’autre, mon cher officier de cérémonie ?

Keikou et Keishou rendaient service à Shu Keigetsu en jouant également le rôle de ses officiers de cérémonie ; elle n’aurait donc pas dû être en mesure de leur imposer des exigences. Et pourtant, elle leur donnait des ordres avec toute l’assurance d’une Demoiselle à qui d’innombrables officiers militaires avaient juré allégeance. Le plus étrange de tout était que cela semblait être l’attitude la plus appropriée pour elle à ce moment-là.

Keikou acquiesça après un moment de silence.

— Comme vous voudrez. Pour une raison quelconque, il fut envahi par la même appréhension et la même exaltation qu’il ressentait face à un adversaire de taille sur le champ de bataille.

— Alors je vais surveiller le feu de joie de l’autre côté. Il faut bien que quelqu’un s’assure que le pilier ne soit pas renversé pendant votre danse, proposa rapidement le jeune Keishou, sentant la tension dans l’air. Il craignait probablement que Shu Keigetsu ne profite de la cérémonie pour tenter quelque chose de dangereux. Tousetsu, surveille Reirin pour nous.

— Oui, monsieur.

— Merci. Je compte sur vous deux, alors, dit la Demoiselle d’un signe de tête impassible, avant de se diriger droit vers la scène. Il y avait quelque chose de presque vivifiant dans la façon dont elle regardait droit devant elle et rentrait son menton.

Prenant cela comme un signal pour se diriger vers leurs feux de joie respectifs, les frères échangèrent un regard désinvolte. Cette fille avait-elle toujours été aussi belle ?

Une fois sur scène, Shu Keigetsu se prosterna devant l’autel avant de prendre place au centre de la scène. Après avoir éteint l’un des feux de joie, Keikou s’agenouilla silencieusement dans la pénombre.

— Que le dieu de l’agriculture accueille la déesse de la fertilité en ces jours d’automne à venir.

Son préambule solennel résonna sur la scène silencieuse. Keikou et Keishou — non, toutes les personnes présentes — l’observaient attentivement, perplexes quant à la suite des événements. Après tout, elle n’avait pas son erhu. Elle avait prétendu qu’elle allait danser à la place, mais une danse sans accompagnement musical manquerait certainement de punch, et la robe censée assurer sa splendeur était inexplicablement couverte de boue.

Kin Seika, qui jusqu’alors avait tripoté son éventail par ennui, écarquilla les yeux en voyant Shu Keigetsu s’agenouiller sur la scène. Elle se pencha en avant, sentant un frisson lui parcourir l’échine.

— Voilà qui est mieux.

La Shu Keigetsu qu’elle regardait à présent n’était clairement pas la fille surnommée « le rat d’égout ». La Demoiselle qui se tenait là était la même que celle qu’elle avait vue pendant la Fête des Fantômes — cette danseuse résolument noble.

— Je vois qu’elle se met enfin sérieusement au travail. Mais comment comptez-vous danser sans musique, Shu Keigetsu ? demanda Seika à voix basse. Elle allait bientôt avoir sa réponse.

Shu Keigetsu prit vie sur la scène. Elle releva la robe qu’elle avait suspendue sur ses épaules et cacha son visage derrière le corsage. Le vêtement boueux était juste de la bonne taille pour couvrir toute la longueur de son corps.

Somnolant sur la terre chaude…

La robe souillée se fondait presque dans les ombres de la nuit. Les spectateurs retinrent leur souffle à l’unisson lorsqu’ils entendirent une voix mélodieuse s’élever de l’intérieur.

Une chanson !

C’était la première fois que les Demoiselles entendaient Shu Keigetsu chanter aussi fort et aussi clairement. Toutes les fois où on lui avait demandé de chanter par le passé, elle avait à peine réussi à pousser un petit cri étouffé et faux.

Pétales de vie / virevoltant et virevoltant / abondants et nombreux / alors que nous aspirons à une lumière / qui brille de l’est…

La Demoiselle sur scène se leva lentement. Ce simple geste suffit à attirer l’attention du public. Bien que les paroles semblaient improvisées, la mélodie était magnifique. Le fait que le visage de l’interprète fût caché incitait d’autant plus les spectateurs à se concentrer sur sa chanson.

Nous tendrons bientôt la main / vers le monde au-delà…

Elle ouvrit les bras vers l’extérieur. Puis, au moment où son visage apparut et où le public se pencha en avant, en haleine…

Fwp !

La robe virevolta bruyamment dans les airs, provoquant un murmure dans la foule. Elle traçait une magnifique traînée dans l’obscurité en s’envolant, ses broderies dorées reflétant la lumière du feu de joie. Ce qui émergea de l’intérieur n’était ni d’un vermillon profond ni d’un brun boueux terne, mais un vêtement vert étincelant.

Shu Keigetsu était vêtue d’une robe rappelant une pousse.

Ô cieux d’en haut / soufflez vos vents en signe de célébration / Ô nuages d’en haut / apportez votre pluie de bénédiction…

Elle pivota brusquement et se cambra en arrière avec une intensité bien loin du démarrage lent de sa performance. Fascinée, la foule regardait la danseuse qui se précipitait à travers la scène, tournoyant et virevoltant. Elle glissa un bras dans sa manche dans un geste presque suggestif, et en sortit un châle qui y était rangé.

Ô lumière / rayonne sur nous… Vroum !

Le châle était d’un orange pâle. Flottant dans la brise et baigné dans la lueur du feu de joie, le tissu vaporeux ressemblait presque à un rayon de soleil. Tous les spectateurs virent l’illusion d’une pousse perçant la boue et s’élançant droit vers les Cieux, baignée d’une lumière chaude.

— Incroyable…, murmura finalement Kin Seika, tellement captivée par sa danse qu’elle en avait oublié de respirer.

Elle n’était pas la seule. Toutes les femmes de la ville qui venaient encore de lancer des regards noirs à Shu Keigetsu — même les dames de la cour et les officiers militaires qui auraient dû être habitués à regarder les performances de jeunes femmes magnifiques — succombèrent l’une après l’autre à son kaléidoscope de danse plein de vivacité.

— Ouah… Vous croyez qu’elle essaie de faire passer un message ?

— Ouais. Je pense qu’elle est censée représenter une graine qui pousse… non, une pousse. Les dames agenouillées à l’arrière chuchotaient entre elles, se penchant vers les interstices de la cloison pour mieux voir. Même les femmes du village, trop peu instruites pour savoir apprécier les danses sophistiquées, pouvaient sentir qu’il y avait un thème à cette représentation.

Ô lumière

Lorsque la Demoiselle sous les projecteurs atteignit le bord de la scène, elle laissa soudainement tomber le châle de ses mains. Puis, à la grande surprise de tous, elle se glissa derrière Keishou… et saisit une bûche enflammée provenant du feu de joie derrière lui.

Hah !

Un murmure parcourut la foule lorsqu’il sembla que la Demoiselle avait plongé sa main dans les flammes. Pourtant, elle se contenta de resserrer calmement sa prise sur la bûche, puis de la faire tournoyer en cercle. Des étincelles scintillantes dansaient dans les airs, et les traînées vermillon formaient un grand anneau dans l’obscurité de la scène.

Toute la foule laissa échapper un « ooh » admiratif. Ah, comprirent-ils, cela était censé représenter le soleil.

Donne-nous la lumière…

Les flammes brandies au-dessus de sa tête, elle ressemblait presque à une Demoiselle céleste embrassant le soleil lui-même. La Demoiselle joua avec le feu jusqu’à ce qu’elle atteigne enfin l’autre bout de la scène, où Kou Keikou gardait le deuxième feu de joie.

Elle lui adressa le sourire le plus éblouissant dont elle était capable…

Swsh !

Puis elle lança le morceau de bois droit vers la gorge de Keikou.

— Ngh !

Elle avait agi si vite qu’il ne put même pas voir l’image rémanente de la flamme. Sa danse magistrale ressemblait davantage à une démonstration d’arts martiaux qu’à un spectacle. Keikou dégaina son épée par instinct et se prépara à trancher le morceau de bois. Mais malgré les flammes qui lançaient leurs langues pour l’atteindre, le bois s’arrêta juste avant son cou.

— Hi hi, retentit un petit rire cristallin, si faible qu’il fut couvert par le crépitement du bois. Regardez ce puceron, tellement effrayé par le feu.

— Argh !

Ce n’est qu’en suivant son regard que Keikou remarqua qu’il avait reculé l’une de ses jambes. Il était aussi intimidé par cette femme que s’il se tenait face à un ennemi redoutable. Leur regard ne se croisa qu’une seconde, mais il était évident de voir ce qu’elle essayait de dire à travers ce sourire empreint d’une rage brûlante. Si une Demoiselle sans talent pouvait être qualifiée de rat d’égout, alors un officier militaire effrayé par un peu de bois de chauffage n’était-il pas pire qu’un insecte ?

— Quoi…?

Ignorant le gloupement de Keikou, elle jeta le bois de chauffage dans le feu de joie éteint avec autant d’aisance que si cela faisait partie de sa danse. Désormais éclairée des deux côtés de la scène, la Demoiselle dansante tourna le dos à l’homme resté sans voix, une déclaration silencieuse qu’elle n’avait plus rien à faire avec lui. La Demoiselle regagna lentement le centre de la scène. Les bras tendus, elle bombait la poitrine vers les Cieux.

Puissions-nous porter du fruit.

Sa voix se fondit pratiquement dans l’air qui l’entourait tandis qu’elle récitait le dernier vers. La signification de sa posture à la fin de la danse était claire. La scène était à nouveau baignée de lumière. Baignée dans la lueur des flammes, sa robe vert clair prit une teinte presque dorée. Le dos courbé et la tête baissée, elle était l’image même d’un épi de blé penché.

Le silence s’abattit sur la place pendant quelques instants.

Finalement, Kin Seika reprit ses esprits et se mit à applaudir, ce qui déclencha une vague d’applaudissements parmi les autres Demoiselles, les dames de la cour et les femmes de la ville. Le vacarme était presque assourdissant alors que des acclamations éclataient de tous les coins.

Après être restée assise là à la regarder avec un émerveillement à couper le souffle, même la voix de Kou Reirin — non, celle de Keigetsu — tremblait.

— C’est donc ainsi qu’elle danse…

Elle savait que la Demoiselle Kou était une danseuse experte. Mais cela était censé impliquer des performances délicates et gracieuses qui n’étaient guère plus qu’un plaisir pour les yeux. Jamais elle n’avait assisté à une danse si dynamique qu’elle lui faisait battre le cœur dans la poitrine.

— C’est la première fois que tu la vois danser, n’est-ce pas ? remarqua doucement Tousetsu à ses côtés.

Lorsque Keigetsu tourna la tête, saisissant le sens caché de ces mots, la dame d’honneur se pencha pour verser davantage d’alcool dans sa coupe et lui murmura à l’oreille :

— Je vois que vous avez encore changé de place.

Bien sûr qu’elle avait compris. Le visage de Keigetsu se figea, mais Tousetsu n’en dit pas plus. Peut-être ne pouvait-elle pas se permettre de critiquer sa Demoiselle en public. Keigetsu songea d’abord à trouver des excuses, puis à s’excuser. Mais réalisant que Tousetsu ne tolérerait ni l’un ni l’autre, elle suivit simplement son cœur. C’est-à-dire qu’elle applaudit « Shu Keigetsu » de toutes ses forces. Elle applaudit ce papillon éblouissant qui avait conquis le cœur du public avec sa danse enjouée.

— Je me demande, murmura-t-elle au milieu des applaudissements tonitruants, si moi, je serai un jour capable de danser comme ça.

Sa voix était teintée de nostalgie et d’une légère pointe de désespoir.

— Même une créature des bas-fonds comme moi… qui ne fait que subir les moqueries.

Tousetsu lui jeta un regard en coin. Étonnamment, elle ne ricana pas en réponse, mais dit simplement, d’un ton neutre :

— Tu peux le faire précisément parce que tu baignes dans la crasse.

— Hein ?

— C’est tout le sens de cette danse. C’est parce qu’elle était couverte de boue au début que la robe verte en dessous paraissait si éblouissante. Tu ne comprends pas ce qu’elle essayait de te dire ?

Ne prenez pas un air si triste.

Une voix douce résonna dans l’esprit de Keigetsu.

Vous faites de votre mieux.

Ses intonations douces illuminaient toujours l’horizon. Chaque fois que Keigetsu avait baissé les bras et tenté d’abandonner ses efforts, Kou Reirin avait été là pour la réconforter patiemment. Tout ira bien. Calme-toi. Combien de fois avait-elle entendu ces mots ?

Keigetsu comprit enfin. Ce n’était pas par pure méchanceté que Kou Reirin avait dansé dans cette robe souillée et brandi une flamme devant son frère. Son véritable but avait été d’encourager Keigetsu. Elle pouvait rejeter cette couverture de saleté. Avec un feu dans le cœur, elle pouvait vaincre n’importe quel ennemi.

— Eh bien, je suis presque jalouse de voir à quel point elle tient à toi, dit Tousetsu d’un ton quelque peu boudeur. Les larmes montèrent aux yeux de Keigetsu.

Me dédier une danse destinée au dieu de l’agriculture… Que croyais-tu faire, Kou Reirin ?

Reirin était une méchante de bout en bout. Elle se comportait comme une fille sage, pour ensuite faire fi même des dieux et agir exactement comme bon lui semblait. Elle était audacieuse et insouciante, et elle jouait avec le cœur des gens à sa guise. Keigetsu s’empressa de chasser ses larmes d’un clignement des yeux.

— Excusez-moi.

C’est alors qu’une voix discrète l’interpella par derrière, et elle se redressa en sursautant. Lorsqu’elle se retourna, elle vit que c’était Shin-u, le capitaine des Yeux de l’Aigle.

Il jeta un regard dubitatif autour de la place en effervescence — heureusement, Reirin était en train de s’incliner devant l’autel, dos au public — mais dès qu’il remarqua le regard de Keigetsu posé sur lui, il se baissa rapidement et murmura :

— Son Altesse vous attend à l’intérieur.

Keigetsu estima qu’elle méritait des félicitations pour avoir réussi à ravaler son cri. Elle fut prise d’une sueur froide. Pourquoi maintenant ? Oh non… L’a-t-il déjà découvert ?

Elle leva les yeux vers Shin-u, l’air gêné. Interprétant ce regard comme un reproche, il se mit à s’expliquer.

— Je m’excuse d’interrompre le rituel. Cependant, nous avons appris que vous aviez pris la défense de Shu Keigetsu alors qu’elle en avait besoin. Son Altesse craint que votre indignation légitime ne vous pousse à commettre une imprudence.

Il semblait bien plus poli qu’il ne l’était d’ordinaire en présence de Shu Keigetsu. Ce n’était toutefois pas le moment de s’indigner à ce sujet.

Ce n’était pas non plus le moment de rester bouche bée lorsque Shin-u esquissa un sourire et, l’air vaguement réjoui, ajouta :

— Il y a après tout le précédent de l’Arc de Protection.

— Euh…

Lorsque Keigetsu se figea, Tousetsu intervint pour répondre à sa place.

— Compris. Maintenant que l’hommage est terminé, nous allons faire une petite pause. Je dirai à tout le monde que Dame Reirin est sortie prendre l’air pour dégriser.

Elle prit la main de Keigetsu et l’aida à se relever, lui lançant en passant un regard significatif.

Bluffe pour t’en sortir. C’était probablement la traduction approximative. Il semblait que la servante toujours fidèle de Reirin comptait garder le secret de l’échange aux côtés de Keigetsu. Je suis contente qu’elle soit de mon côté, mais… qu’est-ce que je suis censée faire ?! La simple idée de voir Gyoumei dans cette situation suffisait à faire frissonner Keigetsu. S’enfuir n’était toutefois pas une option.

Keigetsu marcha silencieusement devant, accompagnée de Tousetsu. Alors qu’elle suivait Shin-u, se sentant comme un poulet en route pour l’abattoir, elle aperçut bientôt une silhouette debout dans le cloître. Ressemblant à un tableau qui avait pris vie alors que ses joues scintillaient au clair de lune, ce n’était nul autre que le magnifique prince héritier : Gyoumei.

— Bonjour, Reirin. Je suis désolé de t’éloigner des festivités.

— Cela ne me dérange pas, Votre Altesse.

À en juger par son ton doux, il n’avait pas encore réalisé qui elle était.

Keigetsu retint son souffle. Il ne lui restait plus qu’à endosser son rôle de Kou Reirin et à se préparer au pire.

— J’ai entendu dire que je vous avais donné des raisons de vous inquiéter, dit-elle. Je crains de devoir m’excuser.

Pour commencer, elle porta une main à sa joue d’un air pudique.

Cela semblait un peu forcé, mais c’était l’élément le plus reconnaissable du langage corporel de Reirin.

Keigetsu grimaça lorsque Gyoumei réagit en clignant des yeux, mais il se mit bientôt à sourire.

— Menteuse. Tu n’as pas le moindre remords, n’est-ce pas ?

Elle faillit paniquer en entendant le mot « menteuse », mais il ne semblait pas avoir percé à jour son jeu.

Gyoumei tourna son regard vers la place.

— J’ai entendu des acclamations venant de l’extérieur tout à l’heure. À en juger par le bruit, Shu Keigetsu s’en est bien sortie. Est-ce que tu l’as aidée à réussir, Reirin ?

— Je ne vois pas de quoi vous parlez, répondit-elle avec toute la grâce dont elle était capable, transpirant à grosses gouttes intérieurement.

Réfléchis, Keigetsu, réfléchis ! Comment Kou Reirin répondrait-elle à cette question ?

Elle ne se vanterait pas de ses propres accomplissements, cela ne faisait aucun doute. En fait, elle ne parlait pas beaucoup d’elle-même. Elle passait la plupart de son temps à faire l’éloge des autres.

Avec une étincelle dans les yeux, ou peut-être un sourire fier sur le visage, Keigetsu dit :

— Dame Keigetsu a simplement démontré son propre potentiel. Je me suis contentée de lui offrir quelques mots d’encouragement.

— Oho.

Tout semblait bien se passer jusqu’à présent.

Keigetsu se détendit lorsque Gyoumei acquiesça calmement d’un signe de tête, mais elle eut le souffle coupé un instant plus tard lorsqu’il approcha son visage du sien.

— Je suis heureux de l’entendre. Mais je suis venu ici pour te dire quelque chose, Reirin.

— Qu’y a-t-il ?

À maintes reprises, elle avait souhaité que le beau prince héritier comble la distance qui les séparait. Elle n’aurait jamais imaginé qu’elle se sentirait aussi terrifiée lorsqu’il se pencha enfin suffisamment près pour qu’elle sente son souffle sur son visage.

— Notre pari est suspendu pour la durée de ce voyage. Je t’interdis par la présente de changer de corps.

— …

Ce fut un coup de chance que sa gorge se serre de panique et l’empêche d’émettre le moindre son.

C’est trop taaaard !

Si elle avait réussi à exprimer ses pensées les plus intimes, elle aurait fini par hurler à pleins poumons.

— Les habitants du sud en veulent à Shu Keigetsu encore plus que je ne l’avais prévu. Je suis sûr que c’est dur pour toi de la voir se débattre, mais ne pense même pas à échanger ta place avec elle et à endosser ses épreuves. On n’est pas à la Cour des Demoiselles. Même Shin-u et moi ne serions peut-être pas capables de te protéger de ce qui pourrait arriver.

C’était là le regard perspicace du prince héritier. Il avait prédit les actions de sa cousine à la lettre.

Mais il était trop tard.

Tout était trop tard.

— Je prendrai des mesures pour empêcher qu’il n’arrive du mal à Shu Keigetsu. C’est à moi et aux officiers militaires de la protéger, pas à une Demoiselle comme toi. Compris ?

Pourquoi le fait d’entendre l’homme de ses rêves déclarer sans détour qu’il protégerait « Shu Keigetsu » ne faisait-il que la faire se sentir davantage piégée ?

Tirant ses propres conclusions sur la raison pour laquelle Keigetsu s’était crispée, Gyoumei durcit davantage son regard et murmura :

— Ça ne te plaît pas ? Je n’aime pas faire usage de mon autorité, mais je le ferai s’il le faut. Si tu désobéis à cet ordre, Reirin, je considérerai cela comme une violation du décret du prince héritier. Notre pari prendra fin immédiatement…

Son souffle chatouillait son lobe d’oreille, sa voix grave revêtue d’une rauquesse presque séduisante.

— … et je te prendrai pour impératrice sur-le-champ. Ou peut-être cette menace sera-t-elle plus efficace contre toi ? Si tu défies cet ordre, je punirai Shu Keigetsu pour t’avoir aidée dans ta trahison.

***

À l’issue de la cérémonie d’hommage, la Demoiselle devait se prosterner devant l’autel et y déposer un bâton d’encens.

Cher dieu de l’agriculture, je suis vraiment désolée d’avoir utilisé ma danse pour vous afin d’atteindre de multiples autres objectifs. Pourtant, c’est grâce à cette opportunité que tout le monde en est venu à voir mon amie d’un œil plus bienveillant. Je vous en remercie du fond du cœur.

Le front plaqué contre le sol, le visage impassible, Reirin fit de son mieux pour regagner les faveurs du dieu.

À en juger par les applaudissements qu’elle entendait encore derrière elle, sa danse avait conquis le cœur du public. Même si elle n’avait pas vraiment eu son mot à dire dans l’affaire, elle se serait sentie très mal si elle avait volé la vedette à Keigetsu pour ensuite gâcher la représentation ; elle était donc ravie que la foule ait apprécié ce qu’elle avait vu. Elle espérait que cela avait également remonté un peu le moral de Keigetsu.

Mon désir d’apporter une récolte abondante au territoire du sud n’était pas non plus un mensonge. S’il vous plaît, acceptez mes humbles excuses à ce sujet. Oh, qu’est-ce que c’est ? Vous me pardonnerez ? Quelle bienveillance.

Hélas, les Cieux ne donnèrent aucune réponse, mais Reirin supposa qu’il avait accepté ses excuses. On disait que la magnanimité des dieux dépassait l’entendement humain. Tout irait sûrement bien.

Quand elle se leva pour offrir l’encens à l’autel, Keikou et Keishou vinrent se placer de chaque côté d’elle et éclairèrent l’espace autour de ses mains avec du bois provenant du feu de joie. Ce dévouement contrastait radicalement avec leur attitude précédente.

— Oh, merci, dit Reirin en souriant.

Keikou lui rendit son sourire et répondit :

— Il n’y a pas de quoi. Même un humble insecte se doit de faire ce qu’il peut pour aider. Reirin perçut une pointe d’ironie à peine dissimulée dans ces mots, mais elle l’ignora en souriant. Tant que son frère avait pris le temps de réfléchir à ses actes, elle se moquait bien de ce qu’il pensait.

— Attention. Tu pourrais te brûler si tu ne le tiens pas un peu plus bas, Reirin.

— Oh, je vais…

Avant de pouvoir terminer cette phrase par « bien », elle s’interrompit.

En regardant la mèche d’encens se consumer lentement, Reirin fut prise d’une sueur froide.

Qu’est-ce qu’il vient de dire ?

Son frère était-il si déconcerté qu’il s’était trompé sur son nom ?

— Avec tout le respect que je vous dois, monsieur, je m’appelle Shu Keigetsu.

— C’est tellement étrange. Tu as le visage de Shu Keigetsu, certes, mais tu te déplaces comme une personne complètement différente. Il n’y a qu’une seule fille dans tout Ei capable de libérer la bête qui sommeille en elle et de danser comme une folle, et c’est ma petite sœur.

— Pardon, la bête qui sommeille ?

Reirin fut déconcertée par la description que son frère faisait d’elle, mais c’était le cadet de ses soucis pour le moment.

C’est grave. Il m’a découverte !

Réalisant que le moment était venu de mettre à l’épreuve tout ce qu’elle avait appris en imitant Keigetsu, Reirin s’empressa d’adopter un ton qui rappelait davantage celui de son amie.

— Eh bien, je vois que vous me sous-estimez. Même moi, j’en suis capable. Elle haussa un sourcil, pencha la tête selon le même angle qu’elle avait répété, et lança un regard noir à Keikou. Surtout quand je dois régler mes comptes avec un homme assez méprisable pour salir les vêtements d’une femme.

À sa grande surprise, Keikou répondit par un froncement de sourcils sceptique.

— Quoi ?

— N’est-ce pas vous qui avez étalé la boue dessus dans le cadre du spectacle ?

Keishou posa la même question à côté d’elle, sincèrement curieux.

Reirin cligna des yeux, perplexe, se demandant ce qui se passait — et à ce moment-là, les contours de la flamme devant elle gonflèrent et s’évasèrent.

Écoute-moi jusqu’au bout et ne dis rien, Kou Reirin !

Non…

C’était la magie de la flamme de Keigetsu — au pire moment possible. Keigetsu avait réduit son reflet dans le feu à la taille d’un bout de doigt, probablement pour que seule une personne scrutant l’autel puisse le voir.

Malheureusement, elle n’avait pas prévu la présence des deux frères de Reirin.

Ignorant les deux hommes stupéfaits, la Keigetsu dans la flamme se pencha en avant, paniquée.

Écoute bien. À l’instant, So… S-S-So…

So ss so… ? Reirin fronça les sourcils, inquiète de voir Keigetsu subir une telle pression.

Keigetsu finit par lâcher :

Son Altesse m’a convoquée et m’a dit qu’il nous était interdit d’échanger nos corps pendant le voyage. Si nous lui désobéissons, il te prendra pour épouse sur-le-champ, et je serai sévèrement punie !

— Hiii !

— Son Altesse et le capitaine des Yeux de l’Aigle sont en route pour te voir. Tu ne pourras pas le tromper. Fuis. Fais tout ce qu’il faut pour te sortir de là ! C’est fini pour nous s’ils découvrent ce qui s’est passé !

Reirin avait le sentiment que tout était fini pour eux dès l’instant où Keigetsu avait lancé cet appel urgent, mais bon.

Peut-être pour réduire le risque de se faire prendre, la bougie s’éteignit dans un nuage de fumée. Alors que la fumée s’enroulait paresseusement autour du bâton d’encens dans ses mains, Reirin transpirait à grosses gouttes.

— Oho ?

— Hmm…

Keikou et Keishou acquiescèrent chacun d’un air sage. Si quoi que ce soit, la concision de leurs réactions était la preuve de leur totale conviction. Le duo Kou était peut-être connu pour son zèle excessif, mais aucun d’eux n’était un imbécile.

— Tu veux bien nous expliquer, Reirin ? demandèrent ses frères à l’unisson, d’une voix basse et menaçante.

Reirin se prépara mentalement. À ce stade, elle avait tout intérêt à avouer et à solliciter leur aide plutôt que de tenter vainement de dissimuler les choses.

Heureusement, elle était la meilleure pour amener ces deux hommes en particulier à la dorloter.

— Je suis sûre que vous avez une idée générale de ce qui se passe, alors je ne vais pas vous ennuyer avec les détails.

Posant l’encens qui se consumait sur le foyer, elle regarda chacun de ses frères à tour de rôle. Puis, elle laissa tomber ses épaules et poursuivit d’une petite voix :

— Je suis un peu coincée. On dirait que je vais être punie si quelqu’un découvre que j’ai échangé ma place avec Dame Keigetsu. Je ne veux pas me retrouver sur le trône suprême en guise de punition.

Pleinement consciente de la ruse dont elle faisait preuve, elle adressa une pensée à personne en particulier : Vous devrez m’excuser.

— De plus, je ne suis pas prête à cesser d’être votre petite sœur. Aidez-moi, s’il vous plaît, mes chers frères !

À la seconde où elle les assaillit de son regard de chiot battu, le visage des hommes devint mortellement sérieux.

Logiquement, l’intronisation de Reirin aurait dû être un motif de réjouissance pour tout son clan. Mais si elle affirmait ne pas être prête à ce changement, il était dans la nature des hommes Kou — de ses deux frères — de tout laisser tomber et de dire : « Nous ne laisserons pas cela se produire, alors ».

Leelee se pencha en avant et cria depuis le pavillon.

— Madame ! Son Altesse et le capitaine se dirigent vers nous !

Entendant les pas annonciateurs de malheur se rapprocher inexorablement, Reirin se redressa d’un bond. C’était la première fois depuis qu’elle avait fait ce pari qu’elle allait se retrouver face à face avec Gyoumei dans le corps de Keigetsu. Quelque chose lui disait que sa couverture serait compromise dès l’instant où ils entreraient en contact direct. Ses chances étaient encore plus minces après cette incroyable danse qu’elle venait d’exécuter.

Quoi qu’il arrive, je dois à tout prix éviter que Dame Keigetsu soit punie.

C’est alors que Reirin pinça les lèvres que Keikou prit brusquement la parole à ses côtés.

— Laisse-moi clarifier les choses, Reirin. Tu ne veux pas que Son Altesse découvre l’échange, n’est-ce pas ? Et ce serait grave s’il te voyait en ce moment, n’est-ce pas ?

— Hein ? Oui.

— Compris. Laisse tout ça à tes grands frères.

Reirin se retourna brusquement, surprise par cette déclaration inattendue.

— V-vous allez m’aider ?

— Bien sûr. Il n’y a rien que nous ne ferions pas pour toi.

— Mais comment ?

— C’est ce qu’on va trouver. Nous trois, on est de si gentils garçons et filles… les Cieux vont sûrement nous donner un coup de main.

Reirin jeta un regard désespéré vers le ciel. Cette réponse était tout à fait typique de son frère. Au même instant, ses yeux s’écarquillèrent comme des soucoupes. Là, sur le toit de la scène, bien au-dessus d’elle… deux silhouettes étaient assises sur l’une des poutres.

— Hein ?

Le duo la regardait, l’air abasourdi. Revenant à lui en croisant son regard, l’un des hommes leva les bras en l’air et renversa ce qui ressemblait à un pot.

Splish !

Il y eut un éclaboussement de liquide, suivi du bruit de quelque chose jeté au sol. L’instant d’après, toute la traînée d’huile renversée s’embrasa.

— Ah !

— Par ici !

Reirin évita de justesse d’être engloutie par les flammes rugissantes lorsque Keikou la souleva dans ses bras. Mais c’est alors que les deux silhouettes descendirent rapidement de la poutre et aspergèrent Keikou et Keishou avec le reste d’huile.

— Ne bougez pas. Remettez-nous cette Demoiselle si vous ne voulez pas finir en cendres.

— Oh, ne vous inquiétez pas, on ne va pas la tuer. On a juste besoin qu’elle vienne avec nous un moment.

Les visages des deux hommes étaient recouverts d’un tissu noir. Ils tenaient des torches à la main. Comme ils n’avaient pas renversé l’huile sur Reirin elle-même, il était probablement vrai qu’ils n’avaient pas l’intention de la tuer. Il semblait que leur but était de séparer « Shu Keigetsu » de ses gardes et de l’enlever. C’était une situation très délicate.

Et pourtant, les visages des frères s’illuminèrent tandis qu’ils murmuraient à Reirin :

— Tu as entendu ça ? Les Cieux ont exaucé nos prières !

— Laissons ces bandits te sortir d’ici… Je veux dire, t’enlever.

— Hein ?

Voulaient-ils vraiment qu’elle profite d’une tentative d’enlèvement ?

— Euh, m-mais… je ne suis pas sûre… Partir avec de parfaits inconnus ne serait-ce pas un peu trop risqué ?

Même une fille aussi téméraire que Reirin était déstabilisée par l’absence totale de prudence de ses frères.

— Oh, ça ira très bien. Tant que je suis là, je peux mettre ces bandits à terre en un clin d’œil, déclara Keikou avec un mépris total pour les ravisseurs.

À ses côtés, Keishou murmura :

— Nous n’avons plus de temps. Son Altesse arrive par ici.

Et en effet, Gyoumei et Shin-u venaient d’atteindre l’entrée de la place.

— Capitaine ! Va protéger Shu Keigetsu immédiatement ! Tous les officiers de cérémonie doivent évacuer les Demoiselles et les habitants de la ville sans délai !

— Oui, Votre Altesse !

Les talents de meneur de Gyoumei se manifestèrent ; il prit immédiatement les commandes de la situation, sans faiblir face à cette urgence soudaine.

En regardant Shin-u se précipiter avec une rapidité à la hauteur de son nom d’Aigle, Reirin se décida.

Dame Keigetsu m’a dit de faire tout ce qu’il faut pour sortir d’ici !

La pression avec laquelle Gyoumei et ses gardes se rapprochaient d’eux était immense. Même Reirin commençait à se dire qu’elle préférait tenter sa chance avec les bandits plutôt que de s’attirer leur colère.

— Allons-y ! dit-elle en hochant la tête, serrant les mains en poings. Ses frères se plongèrent immédiatement dans leurs rôles respectifs.

— Quoi ?! Comment osez-vous, bande de bandits, tenter d’enlever Dame Shu Keigetsu sous le couvert des flammes ! Pour commencer, Keikou éleva la voix de manière exagérée et mit en évidence l’objectif des bandits.

— Argh, ces types sont coriaces ! On n’a aucune chance quand on est encerclés par le feu ! Il fait trop chaud ! se lamenta Keishou sans attendre, déplorant leur « situation » désespérée.

— Oh, dire qu’ils prendraient mes officiers de cérémonie en otages ! C’est terrible — je ne veux pas être kidnappée ! Mais je me sentirais très mal pour le clan Kou s’il leur arrivait quelque chose, alors je n’ai pas d’autre choix que de laisser ces hommes m’emmener ! hurla Reirin en dernier, jouant de toutes ses forces le rôle de la Demoiselle kidnappée contre son gré.

On ne pouvait nier le caractère explicatif de toute cette mise en scène, mais les flammes déchaînées ajoutaient à la gravité et à la force de persuasion de leur performance. De plus, le feu rendrait plus difficile de repérer tout comportement anormal de leur part depuis la place.

— Ha, je suis content de voir que tu comprends. Viens avec nous, Shu Keigetsu, dit le plus jeune du duo mystérieux en faisant un signe de tête.

Tandis qu’elle faisait couler ses larmes en apparence, Reirin se disait poliment « Avec plaisir » dans sa tête, détournant joyeusement leurs plans à ses propres fins.

— Nooooon ! Si vous comptez kidnapper notre Demoiselle, emmenez-moi au moins avec vous ! gémit Keikou, s’accrochant au deuxième homme, d’âge mûr, avec les gestes exagérés d’un comédien.

— Hé, lâche-moi ! lança l’homme d’une voix bourrue.

— On n’a rien à faire avec ses gardes. Ne m’oblige pas à te brûler vif !

— Je ne te lâcherai jamais ! Si tu veux me mettre le feu, prends ça !

Lorsque Keikou jeta ses bras autour de l’homme et lui frotta sa couche d’huile, ce dernier abandonna en claquant la langue. S’il allumait ce feu maintenant, ils mourraient tous les deux brûlés vifs.

— Hé, Unran ! Ce type s’accroche à moi comme une sangsue !

— On n’a pas le temps pour ça, oncle Gouryuu. Emmène-le simplement avec nous.

Lorsque l’homme appelé Unran aperçut un officier militaire — Shin-u, capitaine des Yeux de l’Aigle — qui se rapprochait depuis l’arrière de la scène, il fit rapidement demi-tour, sentant peut-être la menace imminente.

— Minute, je ne vous laisserai pas vous enfuir ! Argh… J’ai inhalé tellement de fumée que j’ai du mal à bouger ! Kof, kof !

— Ça va, Keishou ! Reste ici et dis à Son Altesse à quoi ressemblaient les bandits !

— Oh, mon frère, je suis une telle honte ! Je m’en occuperai, même si ça doit me coûter la vie !

Et ainsi, les deux bandits et les deux frères et sœurs disparurent dans les flammes qui engloutissaient la scène, tandis que Keishou continuait son numéro derrière eux.

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