INEPT T3 – CHAPITRE 2

Reirin voit rouge

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Traduction : Moonkissed
Correction : Ostinliss
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Les assiettes préparées comprenaient du riz gluant cuit dans un extrait de carthame, un sauté de légumes sauvages accompagné d’une soupe, ainsi que de la coriandre frite. On y trouvait non seulement du kuai à base de tranches de poisson cru pêché dans la rivière, mais aussi du porc et du poulet grillés pour l’accompagner. Baignés dans la lueur des feux de joie ardents, les hors-d’œuvre servis avant la fête semblaient tout simplement somptueux.

— Eh bien, j’ai déjà vu du riz au chrysanthème servi pour la Fête des Tombes, mais je ne savais pas qu’on teignait le riz en rouge dans le sud. Je n’ai jamais rien vu de tel auparavant.

— Moi non plus, Dame Seika. Ça a l’air si festif qu’on a presque honte de le manger.

— Vous feriez mieux de vous servir plutôt que de rester là à le regarder, Dame Houshun. Manger de la viande vous aidera à grandir.

— O-oui, Dame Kasui !

Il y avait une toute nouvelle scène dotée d’un autel, et le sol avait été magnifiquement repavé de pierre. Un tapis rouge avait été déroulé sur le sol, et dessus se trouvait une rangée horizontale de tables et de chaises tournées vers la scène.

Assises dos à un paravent orné des armoiries de leurs clans respectifs se trouvaient les quatre Demoiselles — à l’exception de la Demoiselle Shu. En leur qualité de prêtresses par intérim, les Demoiselles devaient passer la période précédant la célébration à partager un repas devant un autel dédié au dieu de l’agriculture, un rituel au cours duquel elles offraient leurs prières et leur gratitude.

Le gong venait d’annoncer l’heure du singe, marquant ainsi le début du festin précédant la célébration.

Les Demoiselles avaient gardé le front contre le sol et le visage impassible pendant toute la durée des discours d’ouverture prononcés par Keigetsu et l’épouse du seigneur Koh.

Ce n’est qu’à présent, alors qu’elles étaient assises et avaient leur repas devant elles, qu’elles eurent enfin l’occasion de se détendre.

— Mais je dois dire que c’était épuisant de se lancer directement dans les festivités dès notre arrivée, se plaignit Seika en massant ses genoux endoloris.

— Nous n’avons même pas eu le temps de défaire nos valises.

— Il fallait que ce soit ainsi, Dame Seika. La pré-célébration doit avoir lieu à la date la plus propice possible.

— Elle a raison. Et Dame Keigetsu va se produire pour nous avant même d’avoir mangé un morceau. Si l’on considère la lourde responsabilité qu’elle porte, nous avons de la chance de n’avoir qu’à nous détendre et à profiter de notre repas.

Houshun et Kasui se relayèrent pour la rassurer.

— Vous avez raison, admit Seika, bien qu’elle jetât encore un coup d’œil derrière elle. Mais faire face à un autel et manger sous le regard de tout un public est en soi un peu épuisant.

Derrière le paravent situé derrière elles, près d’une centaine de femmes de la ville étaient agenouillées en rangées, se prosternant tout en récitant leurs prières. Ce repas était plus qu’un simple banquet de bienvenue — c’était un rite. Les Demoiselles devaient manger d’une manière digne de leur statut suprême, et les villageoises devaient rester à genoux et prier pendant toute la durée du repas.

À part les officiers de cérémonie des Demoiselles, il n’y avait pas un seul homme à proximité de l’autel. Le Festival des Moissons était un rite au cours duquel le prince héritier ne faisait plus qu’un avec le dieu de l’agriculture afin de bénir la terre et d’équilibrer les forces du yin et du yang.

Comme ces forces ne devaient pas être harmonisées avant ce moment-là, le yin et le yang — c’est-à-dire les femmes et les hommes — devaient être maintenus aussi loin que possible les uns des autres pendant la période précédant l’événement principal. À chaque fois qu’une de ces brises nocturnes chaudes si typiques du territoire méridional balayait les lieux, les feux de joie crépitaient et pétillaient. Shu Keigetsu, la Demoiselle hôte, n’était pas assise car elle allait bientôt monter sur scène et offrir une performance aux Cieux. Elle avait prévu de jouer de l’erhu, elle était donc retournée dans la chambre qui lui avait été attribuée pour se changer. Peut-être cette atmosphère harmonieuse était-elle due à l’absence de ce fauteur de troubles de la cour. Ou peut-être pas. Dans un coin, il y avait une table qui dépassait le stade de « l’harmonie » et que l’on pourrait mieux qualifier de « bruyante ».

— Regarde, Reirin ! Cette viande grillée a l’air vraiment délicieuse. Ouvre grand !

— Non merci, grand frère. Je suis parfaitement capable de tenir une paire de baguettes toute seule.

— Hum ? Je ne suis pas sûr que cette viande soit très fraîche, mon frère. Et si j’attrapais l’oiseau qui vient de passer devant toi pour le cuisiner à la place ?

— Avec tout le respect que je vous dois, Maître Keishou, je vous prie de vous abstenir de tuer des animaux près du site de la fête. Tenez, Dame Reirin, goûtez un peu de ce bouillon.

C’était la place de Reirin. Ses deux frères aînés ne cessaient de s’agiter autour d’elle depuis le début du banquet, oubliant leur rôle de gardes du corps et allant même jusqu’à écarter sa servante personnelle, Tousetsu, pour lui servir son dîner. Les officiers de cérémonie avaient reçu une autorisation spéciale pour assister à la pré-célébration malgré l’interdiction faite aux hommes, mais personne d’autre n’était allé jusqu’à rester aux côtés de sa Demoiselle et à la servir. Les gardes du corps des autres clans leur lançaient des regards perplexes depuis un chemin situé à une courte distance.

Les trois Demoiselles chuchotaient entre elles.

— J’avais entendu les rumeurs sur le clan Kou, mais c’est vraiment une impressionnante démonstration de zèle excessif — ou, hum, d’amour familial.

— Je… je me sens un peu mal pour Mlle Reirin…

— Pas étonnant qu’elle ait développé une tolérance aux compliments et aux avances.

De retour à la Cour des Demoiselles, Reirin avait ignoré jusqu’au dernier des regards passionnés et des compliments que Gyoumei lui adressait.

Les autres Demoiselles s’étaient toujours demandé quel était son secret, compte tenu de son caractère par ailleurs si innocent, mais quelque chose leur disait qu’elles avaient enfin trouvé la réponse à ce mystère.

Personne n’aurait reproché aux filles d’être rebutées par cette démonstration excessive d’affection, mais il y avait quelque chose de si pitoyable dans le regard vitreux de Reirin qu’elles la regardaient plutôt avec compassion.

Agh… C’est tellement gênant.

Pendant ce temps, Reirin avait profondément honte d’être choyée de trois côtés différents. Le clan Kou se targuait de voler de ses propres ailes et de choyer les autres. Elle détestait être la bénéficiaire d’une attention unilatérale.

La principale raison de leur instinct protecteur était qu’elle avait passé tant de temps à frôler la mort, mais elle avait le sentiment que c’était aussi le résultat naturel de la présence de trois gardiennes nées au même endroit.

C’était comme un jeu de tir à la corde à trois.

C’est précisément pour ça que j’ai demandé à Dame Keigetsu d’emmener l’un d’entre eux avec elle, se plaignit-elle intérieurement à l’adresse de son amie disparue.

Bien que Reirin se soit donné la peine de proposer à Keigetsu un officier de cérémonie, celle-ci avait laissé Keikou et Keishou derrière elle, insistant : « Je ne veux pas qu’un homme que je ne connais pas me suive là où je vais me changer. »

Je ne lui en veux pas… mais je pense que ce serait plus sûr de garder quelqu’un à ses côtés pour l’instant.

Alors que Reirin esquivait une paire de baguettes qui s’apprêtait à lui être enfoncée dans la bouche, une ombre passa sur son visage. Depuis leur arrivée dans la ville, Keigetsu semblait plus nerveuse que jamais.

Il était tout aussi inquiétant que les habitants de la ville semblent réserver à Keigetsu, et à elle seule, un accueil glacial. Ce n’était pas assez flagrant pour être qualifié de mauvais traitement, mais Reirin percevait des sous-entendus cachés dans les regards qu’ils lui lançaient ou dans ce qu’ils disaient.

Reirin craignait qu’avec tout ce stress et cette frustration accumulés, les émotions de Keigetsu n’explosent dès qu’elle se retrouverait seule. Elle n’avait qu’une envie : s’éclipser pour aller voir comment elle allait dans sa chambre.

— Reirin ! Dis donc, Reirin, tu es devenue encore plus jolie depuis six mois que je ne t’ai pas vue. Et bon sang, comme tu as grandi ! C’était pourtant hier encore que tu me suivais partout comme un petit caneton en m’appelant « Grand Grand Frère »…

— Oh ? Et qu’est-il advenu des quinze autres années de ma vie ?

— Oh, Reirin ! Rassure-toi, en tant que l’un des rares intellectuels parmi les militaires du clan Kou, j’ai soigneusement consigné ta croissance dans les moindres détails. Mais j’adore tellement ce côté anxieux chez toi, Reirin. Oh, Reirin…

— S’il te plaît, arrête de répéter mon nom autant.

Malheureusement, ses frères étaient trop collés à elle pour la laisser aller où que ce soit.

Est-ce que Dame Keigetsu va se remettre ? Il était grand temps que le spectacle d’hommage commence.

Au moment où Reirin tournait son regard vers la scène devant elle, elle entendit un cri de colère tout près.

— Comment cela a-t-il pu arriver ?!

C’était la voix de Keigetsu. Elle semblait s’être déjà frayé un chemin jusqu’au pavillon relié à la scène. Les femmes derrière le paravent furent tellement surprises par son cri soudain qu’elles cessèrent de prier.

— Je vous ai envoyé l’erhu pour le spectacle bien à l’avance ! Pourquoi n’est-il pas là ?!

— Je-je suis vraiment désolée, Madame ! J’avais confié à cette femme la garde de votre chambre, et maintenant, il est introuvable !

— Pardonnez-moi ! Nous ne savons pas non plus ce qui s’est passé…

Deux femmes étaient agenouillées devant Keigetsu. L’une venait de la commune, et l’autre était une femme âgée qui semblait être sa subordonnée. Il semblait que l’erhu destiné au spectacle avait disparu, et la femme chargée de surveiller les bagages en faisait les frais.

Leelee faisait de son mieux pour calmer Keigetsu, mais celle-ci était trop bouleversée pour écouter la voix de la raison.

— Comment avez-vous pu gâcher tout ça ?! demanda-t-elle d’une voix stridente.

La citadine baissa profondément la tête et désigna la vieille dame à ses côtés.

— Notre commune souffre d’une pénurie alimentaire due à la mauvaise récolte de l’année dernière. Même en rassemblant toutes les personnes valides de la ville, nous n’avons pas pu réunir la main-d’œuvre nécessaire pour construire la scène à temps, alors nous avons confié une partie du travail aux intouchables que nous n’autorisons généralement pas à entrer dans la commune. Et puis…

— Vous voulez dire que cette vieille femme a volé mon erhu ?!

— Non ! Absolument pas ! s’écria la vieille femme qualifiée d’« intouchable », dévoilant ses dents ébréchées.

La villageoise se couvrit la bouche, manifestement dégoûtée.

— Ce n’est pas surprenant. Les gens de son espèce vivent dans une terre aride où même le riz a du mal à pousser. Cette racaille bonne à rien ferait n’importe quoi pour se remplir les poches.

— C-ce n’est pas vrai ! Nous…

La vieille dame tenta de s’agripper désespérément à la jambe de Keigetsu, mais celle-ci recula d’un réflexe pour l’éviter. La femme perdit l’équilibre et roula sur le sol en pierre.

— Urgk…

— Pourquoi avez-vous confié mon instrument à des gens comme ça ?!

— Nous étions à court de personnel… Je suis vraiment désolée.

Les Demoiselles froncèrent les sourcils en entendant cette conversation de loin. Le Festival des Moissons était un rite dédié aux Cieux, les préparatifs devaient donc être minutieux. Mais cela lui donnait-il le droit de projeter une vieille femme contre une surface de pierre dure dans un accès de colère ?

— Inutile de continuer à crier alors qu’elle s’est excusée… murmura Houshun d’une voix effrayée.

Cette remarque déclencha une vague de chuchotements parmi les femmes agenouillées derrière la cloison.

— La Demoiselle Ran a raison. Se rend-elle compte à quel point cela a été difficile pour nous ? C’est nous qui avons dû tout préparer pour la fête alors que nous mourons déjà de faim et que nous devons faire face à de lourds impôts.

— Nous avons même fait venir les intouchables dans notre ville pour mener à bien les préparatifs, mais tout ce qu’elle fait, c’est multiplier les exigences…

— J’ai entendu dire que notre Demoiselle actuelle est connue comme le « rat d’égout » sans talent de la capitale impériale. Quelle performance aurait-elle bien pu offrir, même si nous avions son erhu si important ?

Il semblait que la mauvaise réputation de Keigetsu s’était répandue jusqu’à la commune. Les femmes avaient dû baisser leur garde à cause de la cloison. Oubliant qu’elles étaient à portée de voix des autres Demoiselles, elles se mirent à chuchoter des ragots sur les offrandes que chaque clan avait apportées.

— Sans parler du fait que tout ce que la Demoiselle Shu a apporté, c’est de l’alcool et des friandises. Ça n’aide personne, sauf les élites qui peuvent en profiter. Et elle a été tellement avare avec la quantité de congee qu’elle nous a envoyée à l’avance.

— Au moins, la Demoiselle Kou a apporté assez d’engrais pour tout le village. Et la Demoiselle Ran a apporté des graines, comme il sied au talent de son clan pour l’agriculture. La Demoiselle Kin nous a donné de magnifiques vêtements de cérémonie — pas tant que ça, non, mais au moins c’est quelque chose qui profite à tout le village. Même les Gen, soi-disant rustres, nous ont apporté des centaines d’outils agricoles fabriqués par des artisans qualifiés.

— Dame Shu Keigetsu n’est tout simplement pas digne d’être une Demoiselle. C’est ce qui a rendu les Cieux suffisamment furieux pour renvoyer la Consort Noble. Je parie que c’est aussi sa faute si le qi est déséquilibré ici, cracha quelqu’un. Plusieurs autres femmes acquiescèrent d’un signe de tête, immédiatement d’accord.

— C’est une punition divine.

La force de cette affirmation indiquait que les femmes avaient répété cette phrase des dizaines de fois auparavant.

— Ouah, elle est vraiment impopulaire.

— Peut-être que je n’avais pas besoin de me venger, après tout.

À côté de Reirin, Keikou et Keishou haussèrent les épaules d’un air désabusé en regardant le spectacle se dérouler.

Vengeance… ? Le cœur de Reirin fit un bond à ce mot inquiétant, mais elle n’avait pas le temps de s’en préoccuper. Elle se leva de son siège.

Keigetsu n’était pas une mauvaise personne. Elle avait simplement du mal à contrôler ses émotions face à une catastrophe imprévue. Ses cris ne venaient pas de la colère — c’était un appel à l’aide. Néanmoins, même si elle s’était contentée de s’écarter, laisser une vieille femme allongée sur le pavé ne ferait que la faire passer pour pire.

Elle doit se calmer avant que le ressentiment des habitants ne se propage davantage.

Malheureusement, Reirin était tellement distraite par la conversation de ses frères qu’elle réagit un instant trop tard.

— Pour l’amour du ciel, Dame Keigetsu, on vous entend jusqu’ici. Si quelque chose s’est passé, pourquoi ne venez-vous pas ici nous donner une explication au lieu de hurler sur ces pauvres villageois ? lui lança Seika d’un ton moqueur, se levant de son siège et s’essuyant la bouche avec un mouchoir.

— C’est le devoir de l’hôtesse de veiller à ce que les festivités se déroulent sans accroc, même face à des circonstances imprévues.

Elle avait sauté sur l’occasion pour s’en prendre à Keigetsu.

— Euh… On a entendu ce qui s’est passé. Vous avez perdu votre erhu pour le spectacle d’hommage, c’est ça ? Je comprends pourquoi vous êtes bouleversée…

Houshun se leva également, espérant peut-être apaiser la tension qui régnait dans l’air. Mais la musique n’est pas le seul art qui puisse être dédié au dieu de l’agriculture.

— Si vous n’avez pas d’erhu, pourquoi ne pas proposer un autre spectacle à la place ?

C’était une proposition souple, mais qui ne servait qu’à acculer davantage une Demoiselle aussi peu douée que la Demoiselle Shu.

Keigetsu leva les yeux, reprenant ses esprits dès qu’elle réalisa que les autres Demoiselles avaient écouté. C’est à ce moment-là qu’elle aurait dû saisir l’occasion pour tendre la main à la vieille femme. Mais au lieu de cela, elle laissa silencieusement retomber ses mains le long de son corps et baissa la tête, l’image même d’une Demoiselle acculée au pied du mur.

Qu’il s’agisse d’un morceau instrumental ou d’une chanson, elle devait offrir une sorte de prestation en tant que Demoiselle hôte ; cependant, elle n’était pas assez douée pour exécuter un autre art sur commande. C’était la raison même pour laquelle elle avait passé le mois dernier à s’entraîner comme une folle afin d’améliorer ses compétences à l’erhu, qui étaient à peine passables.

— Pourquoi tant de silence ? Combien de temps comptez-vous faire attendre vos sujets agenouillés et le dieu de l’agriculture ? demanda Seika, les yeux plissés comme un chat jouant avec sa proie.

Kasui intervint pour la défendre.

— J’ai une idée, Dame Keigetsu. Pourquoi ne danseriez-vous pas pour nous ? Vous avez donné un spectacle si merveilleux pour le Festival des Fantômes. Je suis sûre que cela suffirait à satisfaire le dieu de l’agriculture.

— C’est vrai ! N’avez-vous pas cette magnifique tenue de cérémonie que le clan Kin nous a fournie ? Rien que ses broderies métalliques brillantes valent sûrement dix mille pièces d’or. Je suis sûre que vous pourriez exécuter la danse la plus brillante dans cette tenue, dit Houshun en frappant dans ses mains. La robe et sa ceinture sont toutes deux de la plus haute qualité. Le simple fait de porter ce vêtement devrait suffire à satisfaire le dieu à qui il est dédié.

En entendant cela, Keigetsu releva brusquement la tête, fronça les sourcils et s’enfuit de la pièce.

— Dame Keigetsu ?!

— Oh là là. Elle s’enfuit ? C’est tout à fait inconvenant. Seika se cala dans son fauteuil et examina ses ongles en poussant un soupir. Et moi qui espérais qu’elle aurait ce qu’il faut pour se remettre de cette gaffe. Quelle déception.

— Elle est peut-être partie en courant justement pour faire ça, intervint Reirin, incapable de rester assise à écouter cela plus longtemps.

— Pardon ?

— Dame Keigetsu a un sens aigu des responsabilités. Je vous prie de ne pas l’accuser de s’être enfuie.

Elle se mit alors à courir après Keigetsu, sans prêter attention à l’étonnement des autres Demoiselles, les yeux écarquillés.

— Je vais aller voir comment elle va !

— Dame Reirin ?!

— Attends, Reirin !

— S’il vous plaît, rassurez les habitants, mes frères ! Tousetsu, aide tous ceux qui en ont besoin ! cria-t-elle par-dessus son épaule alors que le trio en question tentait de l’arrêter, les exhortant à rester sur place.

J’arrive, Dame Keigetsu !

Le cœur de Reirin souffrait encore plus que ses poumons. Elle savait que Keigetsu avait fait preuve d’une grande force et déployé des efforts considérables au cours du mois écoulé, prenant à peine le temps de dormir. Même si ses actions passées étaient à blâmer, ses dames d’honneur l’avaient traitée avec froideur, et elle s’était retrouvée sans époux pour la guider.

Ne trouvant aucun soutien auprès du clan Shu, la Demoiselle fière en était venue à se tourner vers Reirin — la Demoiselle d’un autre clan — pour organiser les choses.

Conformément à la tradition, elle avait réuni les fonds nécessaires, vérifié auprès de Tousetsu ce qui devait être fait, et envoyé ordre après ordre.

La quantité de « bouillie » de bienfaisance qu’elle avait envoyée au préalable pour nourrir les habitants aurait dû être plus que suffisante, d’après les documents d’approbation.

Il se tramait quelque chose. Et quelque chose de malveillant, qui plus est.

Keigetsu était probablement bouleversée d’avoir eu ce fait sans cesse jeté à la figure depuis leur arrivée. Ajoutez à cela la perte de son erhu, et elle avait perdu le contrôle de ses émotions.

— Êtes-vous là, Dame Keigetsu ?!

Reirin était complètement à bout de souffle lorsqu’elle atteignit la chambre attribuée à Keigetsu. La porte en bois avait été fermée à clé, et Leelee se tenait devant, l’air perdu.

— Leelee ! Où est Dame Keigetsu ?

— Elle a verrouillé la porte dès qu’elle est entrée… Leelee semblait partagée entre l’agacement et la compassion. Les lèvres pincées en une moue indécise, elle haussa les épaules. Elle ne m’écoute pas. Si nous avions un garde dans les parages, je suis sûre qu’il pourrait forcer la porte, mais ce n’est pas le cas.

La rousse jeta un coup d’œil autour d’elle dans le cloître désert. La zone aurait dû être surveillée par des gardes fournis par le clan Shu et la commune, en plus des officiers de cérémonie de Keigetsu. Pourtant, il n’y avait personne en vue. Cela en disait long sur l’impopularité de Keigetsu.

Mais… ça ne sert à rien de se lamenter sur la situation.

Reirin se mordit la lèvre, puis retira sa barrette décorative.

— J’ai vraiment eu du mal à prendre cette décision, mais je n’ai pas d’autre choix. Je vais utiliser ma barrette pour crocheter la serrure.

— Attendez, je ne vous ai pas vue hésiter une seule seconde !

— J’ai de la chance qu’elle soit plate, dit Reirin, ignorant le cri de Leelee avec un air solennel. Puis elle inséra sa barrette dans l’interstice de la porte et souleva le verrou. J’entre, Dame Keigetsu, appela-t-elle doucement en pénétrant dans la pièce.

Reirin s’était attendue à être accueillie par un cri strident ou des meubles qui volaient, mais la pièce était plongée dans un silence de mort.

— Dame Keigetsu…

Dans l’obscurité, où pas une seule bougie ne brillait, la Demoiselle que Reirin était venue chercher se tenait près de la fenêtre. Lorsque Reirin vit sa silhouette éclairée par le clair de lune, le reste de ses mots resta coincé dans sa gorge.

Keigetsu pleurait.

— L’erhu, tu vois…, dit-elle doucement avant même de prendre la peine de se retourner. Elle avait deviné que l’intruse était Reirin au son de sa voix. Je me suis dit que j’irais le chercher moi-même. Si je ne le trouvais pas, je passerais outre et je danserais à la place. Tant que j’avais la tenue adéquate, c’était toujours une option. Je pouvais mener les festivités à bien. J’étais sûre que tant que je gardais la tête froide, je trouverais une solution. Mais…

Sa voix se brisa.

Elle fixait l’erhu qui gisait dans le faisceau des rayons de lune filtrant par la fenêtre. Son manche avait été brisé en deux.

À côté se trouvait un vêtement arraché de son support et trempé de boue. C’était la robe de cérémonie et l’écharpe que lui avait offertes le clan Kin, si somptueusement brodées d’or et d’argent. Keigetsu avait prévu de les porter pour le rituel du Festival des Moissons s dans cinq jours.

— C’est horrible…

— Pourquoi crois-tu que cela arrive toujours, Kou Reirin ? Le ton de Keigetsu était d’une sérénité presque surnaturelle. C’est vrai que je n’ai pas de talent, et je ne prétendrai pas que ma conduite passée a été irréprochable. Mais c’est précisément pour cela que je pensais qu’organiser cette cérémonie pourrait être une bonne occasion pour moi. Non, j’étais déterminée à en faire une… Je pensais que je pourrais peut-être prendre un nouveau départ.

Alors qu’elle baissait la tête, une larme coula sur sa joue. La robe et l’écharpe gisaient abandonnées sur le sol. La boue qui les recouvrait dégageait une légère odeur d’excréments.

— Je pensais que je pourrais y arriver si j’essayais… si je travaillais assez dur. Si je m’y prenais correctement, si je ne trichais pas… si j’affrontais les choses de front… alors j’étais sûre que ça marcherait cette fois-ci…

L’erhu cassé était inutile. Si elle avait porté une robe suffisamment voyante, elle aurait peut-être pu exécuter une danse présentable malgré son manque de talent, mais même cela n’était plus une option. Pire encore, elle allait forcément être critiquée pour avoir gâché l’offrande du clan Kin.

— Qui ferait une chose pareille ?

— Tu ne comprends pas ?! Tous le feraient ! Keigetsu éleva soudainement la voix, puis se retourna brusquement vers Reirin. Les dames de la cour ! Les habitants de la ville ! Les gardes ! Les Demoiselles ! Tout le monde ! Ils sont tous contre moi ! Tu comprends pourquoi le clan Shu m’a laissée tomber ?! Ils attendent que j’échoue. Ensuite, ils vont me faire porter toute la responsabilité pour pouvoir me remplacer par une nouvelle Demoiselle !

— Calmez-vous, Dame Keigetsu. À défaut d’autres, le clan Kou est de votre côté…

— Alors qu’est-ce que c’est que ça ?!

Keigetsu ramassa la robe par terre et la jeta au loin. Un instant après que le tissu fut retombé en flottant, on entendit le léger clac de quelque chose heurtant le sol.

— Quoi ?

— C’est un pompon. Un pompon jaune, cracha Keigetsu.

Reirin retint son souffle.

Un pompon était un cordon tressé que les nobles utilisaient pour attacher à leur ceinture le pendentif de jade indiquant leur rang. Bien sûr, même ceux-ci étaient codés par couleur selon le clan.

Un pompon jaune appartenait au clan Kou.

— Pas possible…

— Cette saleté qui recouvre ma robe, c’est du fumier. Ça te dit quelque chose ? Oui, c’est l’offrande du clan Kou ! Soit le seigneur Keikou, soit le seigneur Keishou… non, ça pourrait être les deux… mais quelqu’un du clan Kou a sali ma robe et cassé mon erhu. C’était leur vengeance pour la fois où j’ai failli te pousser dans le vide !

Reirin ne pouvait pas lui assurer qu’elle avait tort.

Vengeance…

Après tout, elle venait d’entendre ses frères prononcer ce mot précis.

— Restons toutes les deux calmes. Nous devons nous calmer et réfléchir…

— Tu te moques de moi ! Reirin parlait à moitié toute seule, mais Keigetsu s’en prit à elle pour cela.

— Comment veux-tu que je reste calme ?! Je… Je suis attaquée de toutes parts ! Je ne sais même pas dans quelle mesure tout ça est l’œuvre du clan Kou. Pour autant que je sache, les habitants de la ville, ou les dames de la cour, ou encore les Demoiselles ont peut-être aussi mis leur grain de sel. Au final, c’est du pareil au même ! Tout le monde me déteste !

Les larmes qui coulaient sur son visage les unes après les autres faisaient vraiment ressembler son cri à un appel à l’aide.

— Oh, Dame Keigetsu…

Lorsque Reirin remarqua que Leelee s’approchait d’elles, le visage tendu, elle lui lança un regard qui signifiait « arrêtez-vous là ».

La rousse semblait inquiète que sa maîtresse ne se mette à se déchaîner violemment, mais il était plus important de ne pas provoquer Keigetsu pour le moment.

— Je comprends, Dame Keigetsu. Alors…

— Tu comprends ?! Tu ne comprends rien ! Tu es toujours si calme et posée ! Tout le monde t’aime et te protège ! Tu n’as aucune idée de ce que je ressens ! Reirin avait pris soin de ne pas répliquer, mais cela n’avait pas suffi à empêcher Keigetsu de piquer une crise de rage, ses yeux injectés de sang se plissant en un regard noir.

La lumière de la lune qui se déversait par la fenêtre s’assombrit légèrement.

— Tu devrais goûter à ma souffrance…

Pourquoi y avait-il quelque chose dans sa voix tremblante qui sonnait aussi sinistre que le grondement de la terre ?

— J’en ai assez ! Je suis tellement fatiguée de tout ça !

— Dame Keigetsu…

— Je voulais juste être comme toi !

Cela se produisit au moment où elle hurla assez fort pour s’en écorcher la gorge.

Fwoosh !

Toutes les bougies de la pièce s’allumèrent d’un seul coup, leurs flammes jaillissantes.

— Aah !

Laquelle des deux avait crié ?

Un instant plus tard, les feux qui avaient brûlé assez violemment pour réchauffer toute la pièce s’éteignirent sans un bruit. Dans le cercle de clair de lune qui recommença à filtrer par la fenêtre, Reirin et Keigetsu s’effondrèrent toutes deux sur le sol.

— Qu…?! Vous allez bien ?!

Reprenant ses esprits, Leelee accourut et souleva Reirin dans ses bras.

— Je n’arrive pas à y croire ! Mais à quoi pensiez-vous, Dame Keigetsu ?! Vous cherchez à réduire Dame Reirin en cendres ?!

Oubliant toute retenue, elle lança un regard furieux à Keigetsu, avant que ses yeux ne s’écarquillent de stupeur l’instant suivant.

— Hein ? Oh là là…

Pourquoi ? Parce que cette même « Shu Keigetsu », qui venait de déchaîner cet assaut de flammes, affichait maintenant un calme étrange, la tête légèrement penchée sur le côté.

— Oh là là…

Il y avait aussi la façon dont elle porta une main à sa joue, perplexe.

Pendant ce temps, celle qu’on appelait « Kou Reirin », dans les bras de Leelee, gémit presque :

— Vous vous moquez de moi… J’ai déclenché le sort sans aucune préparation ?

— A-alors ça veut dire…

Ce qui s’était passé était clair, qu’elle le veuille ou non. Le visage de Leelee se figea d’horreur, tandis que Shu Keigetsu — ou Reirin sous sa forme, en l’occurrence — remarqua nonchalamment :

— On dirait qu’on a encore échangé nos corps.

— Attendez, MAINTENANT ?! s’écria Leelee. Et qui pourrait lui en vouloir ?

Elles n’étaient pas de retour à la Cour des Demoiselles, mais en pleine excursion — dans un environnement terriblement hostile envers — Shu Keigetsu. Nul ne savait ce qui pourrait arriver à Reirin si elle restait dans le corps de Keigetsu, et pour ne rien arranger, Gyoumei n’était pas loin. Le danger les guettait de toutes parts.

C’est pourquoi Leelee attrapa Kou Reirin — ou plutôt Keigetsu — par les épaules et la secoua vigoureusement.

— Hé ! Dépêche-toi de reprendre ton corps ! Ce n’est pas le moment de changer de corps !

— Je… je le sais bien ! marmonna Keigetsu-dans-le-corps-de-Reirin, déformant ses traits magnifiques et délicats en une grimace. Mais je ne peux pas… Je n’ai pas assez de qi.

— Hein ?! Pourquoi pas ?! T’en avais clairement assez pour te déchaîner !

— C’est parce que ça m’a échappé ! J’ai déclenché le sort sans réciter d’incantation ni faire les préparatifs nécessaires, alors ça m’a vidé de tout le qi que j’avais !

Leelee ne comprenait pas vraiment les mécanismes des arts taoïstes, mais elle savait, à la peur dans la voix de Keigetsu, qu’elle disait la vérité.

— Tu plaisantes. Qu’est-ce qu’on fait, alors ? Combien de temps ça va prendre pour reconstituer ton qi ? Quelques heures ? Une journée entière ? Est-ce que Dame Reirin est censée passer tout ce temps à être « Shu Keigetsu » ?

— Le qi de feu est abondant par ici, donc le processus de reconstitution en lui-même ne devrait pas prendre trop de temps. Mais il sera déséquilibré, je vais donc devoir modeler ce qi avec une extrême prudence pour lancer le sort correctement.

— Et combien de temps ça va prendre, exactement ?!

Intimidée, Keigetsu répondit d’une petite voix :

— Quatre ou cinq jours…

— Tu plaisantes…

— Allons, allons, intervint une voix légère au moment même où Leelee avait saisi le col de Keigetsu dans un élan de colère. Elle appartenait à Reirin sous les traits de Keigetsu. Il ne sert à rien de s’énerver pour ce qui est déjà arrivé. La faute incombe davantage à la perturbation du qi qu’à Dame Keigetsu elle-même. Nous n’y pouvions rien.

Son sourire était doux et bienveillant.

— Hi hi… hi hi hi… En effet, cela échappe à notre contrôle. Nous ne pouvons rien y faire.

Non… La façon dont elle avait pressé ses mains contre ses joues ne semblait pas vraiment bienveillante — c’était plutôt un sourire d’impuissance, comme si elle ne pouvait contenir la joie qui bouillonnait en elle.

— D-Dame Reirin ?

— K-Kou Reirin ?

Leelee et Keigetsu l’interpellèrent à l’unisson, chacune sentant un mystérieux frisson lui parcourir l’échine.

Reirin élargit son sourire, puis se leva gracieusement.

— Vous aviez tout à fait raison de dire que je devais me mettre à votre place. Et je n’ai aucune envie de rester les bras croisés à regarder ma plus chère amie se faire du mal. Son regard se plissa lorsque le clair de lune frappa ses joues.

Ah… Leelee eut un flash-back d’un vieux souvenir dès qu’elle vit ce visage. C’est ce regard qu’elle a avec les pucerons !

En effet, Reirin n’avait pas répété qu’il fallait rester calme parce qu’elle était sereine. C’était parce qu’elle savait qu’elle ne serait pas capable de contenir sa colère bouillonnante autrement.

— Il semble que ma très chère amie, qui a renoncé à la fois au sommeil et à sa fierté dans ses efforts pour réussir…

— Euh, attends…

— … ait été méprisée par ses sujets, méprisée par ses dames d’honneur, et poussée au désespoir par les autres Demoiselles.

— Attends, Kou Reirin.

— Pire encore, mes frères — deux hommes de la famille Kou, parmi tous les autres — se sont abaissés à recourir à des méthodes aussi ignobles pour mener une pauvre fille à sa perte.

Indifférente à la panique de Keigetsu et Leelee, Reirin jeta un regard lent autour de la pièce saccagée. Puis, elle fixa le pompon jaune qu’elle serrait dans ses mains.

Shrrrk !

— Eek !

Le pompon poussa un petit crissement lorsqu’elle le déchira en deux.

— Je me suis abstenue de suggérer que nous échangions nos places parce que je ne voulais pas vous causer de soucis… mais cela doit être l’œuvre du destin. Je peux presque entendre la voix du Grand Ancêtre dans mes oreilles.

Leelee et Keigetsu se serrèrent instinctivement les mains tandis que les restes du pompon tombaient en flottant sur le sol.

Après l’avoir contemplé tendrement pendant un instant, Reirin pencha la tête sur le côté.

— Il me dit : « Achève-les. »

***

Au moment même où il portait une coupe pleine d’alcool à ses lèvres, le prince Gyoumei releva brusquement la tête.

Le capitaine Shin-u, des Yeux de l’Aigle, se pencha en avant depuis sa place aux côtés du prince.

— Qu’y a-t-il, Votre Altesse ?

— Ai-je perçu une perturbation dans le qi ?

Shin-u cligna des yeux face à cette question du prince, qui tenait plus du monologue. Après un instant de réflexion, il répondit prudemment :

— Je crains de ne pouvoir me prononcer, n’étant pas doté du qi du dragon. Il m’est toutefois possible de percevoir la soif de sang ou les mauvais présages.

Ses yeux bleus — une rareté dans le royaume d’Ei — balayèrent la pièce. Il regarda les hommes entassés sur le sol recouvert de tapis rouge, s’inclinant profondément tout en récitant leurs prières, puis conclut calmement :

— À tout le moins, personne ici ne semble assez fou pour vous manquer de respect. Bien que certains semblent impatients de terminer le banquet et de se mettre à boire dès que possible.

— Cela n’a rien de surprenant. Gyoumei poussa un petit soupir, puis se cala dans son fauteuil.

Tout comme les Demoiselles, lui aussi participait actuellement à un festin devant un autel. Alors que les Demoiselles allaient ensuite offrir un art aux Cieux, le prince partagerait boissons et amuse-bouches avec les citadins après son repas. Il était évident que ces hommes maigrichons ne mangeaient pas à leur faim au quotidien. Bien qu’ils gardent le front respectueusement appuyé contre le sol, leur anticipation fiévreuse de ce qui allait suivre était presque palpable.

— On dirait que la vague de froid venue du sud a causé plus de dégâts que je ne le pensais.

— Le qi des habitants semble en effet être en plein chaos. Je parierais que le fait d’avoir été choisis comme site du Festival des Moissons est la seule chose qui les a empêchés de se révolter. Après tout, la commune hôte reçoit une portion de congee plus importante que la norme.

Même si les prières des hommes allaient de toute façon couvrir leurs voix, les deux hommes conversaient à voix basse pour ne pas être entendus. Les deux seuls hommes à manger dans la salle où se trouvait l’autel étaient Gyoumei et le magistrat de la commune, Koh Tokushou, qui était assis à une table un cran plus bas que lui.

Alors qu’il observait le seigneur Koh s’incliner vers l’autel à chaque bouchée, Shin-u ajouta :

— Ou peut-être est-ce dû au règne du seigneur Koh, si réputé pour sa vertu.

Le seigneur Koh était un homme mince mais vigoureux, dont les cheveux et la barbe blancs constituaient les traits distinctifs. Son attitude calme lui donnait davantage l’air d’un vieux savant que d’un magistrat de canton.

Il était rare que le site du Festival des Moissons — autrement dit, une région dont le qi était suffisamment turbulent pour être éligible — exerce un contrôle aussi strict sur sa population. Comme la génération actuelle de Demoiselles venait tout juste d’être constituée l’année dernière, c’était la première fois que Gyoumei accomplissait le rituel ; cependant, les populations de plusieurs communes visitées par ses prédécesseurs étaient devenues hostiles en raison d’une famine rampante, et il y avait même eu des cas de manque de respect envers la famille impériale.

Mais comme en témoignait la façon dont les hommes gardaient la tête baissée, la loyauté de cette commune envers le trône était irréprochable. L’autel était remarquablement bien aménagé pour une communauté de cette taille, et l’attitude des gens envers Gyoumei était d’une révérence et d’une hospitalité surprenantes.

— Ils doivent être impressionnés par votre majesté, dit Shin-u, repensant à la piété dont les villageois avaient fait preuve.

— Non… Gyoumei fronça légèrement les sourcils. Si je devais dire, j’ai plutôt l’impression qu’ils se montrent prudents.

— Quoi ?

Au lieu de répondre à Shin-u, Gyoumei but une gorgée de sa boisson. Il jeta un regard en coin aux hommes prosternés tandis qu’il commençait à réfléchir.

Les habitants étaient respectueux, mais uniquement envers Gyoumei et quatre des Demoiselles. Depuis leur arrivée en ville, il avait remarqué que ces mêmes personnes lançaient sans cesse des regards méprisants à Shu Keigetsu. Même si elle ne les voyait pas régulièrement, elle n’en restait pas moins la Demoiselle de leur domaine. Ils auraient dû lui porter une certaine affection. Par exemple, s’il s’était agi du territoire central du clan Kou, les habitants auraient sans aucun doute souri et se seraient agenouillés devant Reirin, quelle que soit la partie du territoire où ils se trouvaient.

Est-ce qu’ils en veulent aux Cieux de leur avoir envoyé cette vague de froid ? Non… alors leur rancœur serait dirigée contre moi, le fils de l’empereur. Pourquoi sont-ils si courtois avec moi alors qu’ils lancent des regards noirs à Shu Keigetsu ?

Une autre chose qui tracassait Gyoumei était l’autel et la salle, d’une taille inhabituelle. Cela semblait être un projet colossal pour une petite ville perdue qui, de surcroît, ne disposait que d’un nombre limité d’artisans pour réaliser les travaux.

La tour du tambour était tout aussi impressionnante pour une ville de cette taille. Elle avait sans doute été rénovée en prévision de la visite du prince héritier et des Demoiselles, mais comment une région en proie à une vague de froid pouvait-elle se permettre une telle dépense ?

Cela ne me semble pas logique.

Il devait particulièrement garder un œil sur l’animosité envers Shu Keigetsu. Il y avait un risque qu’une Demoiselle aussi émotive qu’elle fasse tout un foin pour une querelle mineure et la transforme en une énorme débâcle.

Plus tôt, lorsque le page posté à l’extérieur lui avait rapporté que « Dame Shu Keigetsu » avait perdu son erhu destiné au spectacle d’hommage, avait crié sur une villageoise en public et était retournée dans sa chambre, il avait eu envie de se cacher le visage dans les mains. À l’exception des membres de la famille, les hommes et les femmes étaient censés éviter tout contact jusqu’à l’événement principal, cinq jours plus tard, mais dans le pire des cas, il pourrait devoir aller vérifier ce qui se passait près de la scène.

À ce moment-là, cependant, le page, l’air ravi, revint avec la nouvelle que « Dame Kou Reirin » avait réussi à la convaincre de retourner sur scène, ce qui procura à Gyoumei un certain soulagement.

— On dirait que Dame Reirin a sauvé la situation. Le banquet ne tardera pas à se terminer et les habitants de la ville se verront servir leurs boissons et leurs amuse-bouches. Nous devrions pouvoir nous déplacer plus librement après cela… alors, devrions-nous aller réprimander Shu Keigetsu ? dit Shin-u à voix basse, sondant le terrain.

Gyoumei émit un grognement pensif en se caressant le menton, puis acquiesça.

— Oui, je pense que je vais quitter ma place un moment — mais c’est Reirin que je vais aller voir. Appelle-la pour moi, et fais-le discrètement.

— Pourquoi ? demanda son demi-frère en fronçant les sourcils, dubitatif.

Gyoumei gloussa.

— Si Shu Keigetsu se tient sur la scène, cela signifie qu’elle a surmonté sa plus grande crise. Elle a peut-être honte de sa piètre performance, mais ce n’est qu’une bagatelle dans le grand schéma des choses. Même si les habitants de la ville se retournent contre elle, le clan Kou la protégera de tout mal. Je crains davantage que Reirin ne perde son sang-froid en voyant tout le monde se moquer de son amie.

Shin-u se tut. La plupart des membres de la Cour des Demoiselles ne pouvaient même pas imaginer l’élégante « papillon » du prince se mettre en colère, mais il avait découvert la véritable nature de Kou Reirin lors de leur récent échange de corps. Il était rare qu’elle perde le contrôle de ses émotions, mais dès qu’elle s’énervait, elle se lançait dans une série d’actions audacieuses avec une impulsivité et une ténacité stupéfiantes. Si son amie Shu Keigetsu était attaquée, il était tout à fait possible qu’elle soit plus furieuse que la Demoiselle en question.

— Oui… Je la vois tout à fait se déchaîner.

— N’est-ce pas ? Je vais donc lui donner un avertissement.

— Comme vous voulez.

Une fois que le capitaine des Yeux de l’Aigle eut fait demi-tour et qu’il fut parti, Gyoumei poussa un petit soupir. Peut-être que cette série d’ordres semblerait excessive vue de l’extérieur. Pourtant, une partie de lui était convaincue qu’il devait tenir Reirin en bride. Pour autant qu’elle fût douce et distinguée, elle était aussi d’une imprudence choquante.

Et maintenant qu’elle en est à son tout premier voyage, elle semble se lâcher plus que jamais. Bien qu’il ne fasse aucun doute que Reirin soit compétente, la vérité est qu’elle est encore une Demoiselle protégée qui a à peine vu le monde extérieur.

Un sourire mélancolique se dessina sur son visage alors qu’il repensait à l’excitation que semblait ressentir sa cousine chaque fois qu’il l’apercevait depuis sa calèche.

Reirin avait un peu changé ces derniers temps. Elle semblait montrer ses sentiments plus ouvertement qu’auparavant. C’était une bonne chose, certes, et cela ne faisait qu’ajouter à son charme — mais d’un autre côté, elle risquait de se retrouver entraînée dans des ennuis si elle n’apprenait pas à connaître ses limites.

— Bon sang.

Il reprit la tasse dans sa main et but une gorgée avec élégance.

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