INEPT T2 – EXTRA
Un souvenir de Noël
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Traduction : Moonkissed
Correction : Ostinliss
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— « Noël », c’est ça ?
C’était un jour d’hiver, au domaine du clan Kou. Son statut d’impératrice n’avait pas empêché Kenshuu de se précipiter chez ses parents pour voir sa nièce, qui allait fêter ses onze ans au début de la nouvelle année. Reirin pencha la tête d’un air perplexe tandis que sa tante lui tendait un tableau avec un air autosatisfait.
— C’est exact. C’est ainsi que les royaumes de l’ouest appellent cette fête qui se tient juste avant le réveillon du Nouvel An — un remerciement adressé aux cieux pour les avoir aidés à traverser l’année sains et saufs. Sa Majesté m’a rapporté ce tableau représentant une scène de Noël en souvenir d’un de ses voyages. Il était si magnifique que je me devais de venir te le montrer.
— C’est si gentil, tante Kenshuu ! Merci beaucoup, dit Reirin avec un petit rire, dont la voix trahissait encore quelques traces d’enfance.
Kenshuu adoucit son regard, voyant dans le visage de la jeune demoiselle les vestiges de la sœur autrefois célébrée pour sa beauté.
Kou Reirin était le joyau de son clan. Elle avait des manières douces et, malgré son jeune âge, elle était d’une beauté accomplie.
Plutôt que de laisser son incroyable talent dans les quatre arts lui monter à la tête, elle restait toujours assidue dans ses études et on ne la voyait jamais sans un charmant sourire sur le visage. Tout le monde au sein du clan Kou l’adorait, et l’impératrice Kenshuu ne faisait pas exception. En tant que tutrice autoproclamée, Kenshuu se rendait même de temps à autre au domaine du clan Kou pour lui apporter des cadeaux ou lui donner des conseils sur toutes sortes de sujets.
— Tu vois ce grand sapin avec une étoile au sommet ? On m’a dit qu’il était imprégné d’un pouvoir divin. Tout le monde en décore un dans sa chambre pendant toute la durée des festivités. J’ai pensé que ce serait amusant de suivre la tradition, alors j’ai fait livrer un sapin dans ta chambre en guise de petit cadeau de bienvenue. Décore-le comme tu veux plus tard.
Compte tenu de la fortune dont elle disposait, Kenshuu avait tendance à mettre le paquet dans le choix de ses souvenirs.
— Mon Dieu ! C’est tellement gentil de votre part. Vous l’avez fait venir spécialement de l’Ouest…?
— Non. Ça n’aurait pas été livré à temps. Je me suis dit que n’importe quel arbre à aiguilles ferait l’affaire, alors j’ai choisi un vieux pin tout simple.
Mais son souci du détail laissait à désirer.
— J’ai aussi commandé un lot de gâteaux de riz rouges et blancs pour les décorations. N’hésite pas à les enfoncer dans les branches.
— Waouh ! Ça a l’air tellement festif. Parfait pour fêter le Nouvel An ! Vous êtes la meilleure, tante Kenshuu.
L’habitude de Kenshuu de prendre des raccourcis avait fini par changer tout le thème, mais cela n’empêchait pas les yeux de Reirin de briller.
— Écoute-moi bien, Reirin : ce soir, n’oublie pas d’attacher un petit bout de papier blanc à l’une des branches de l’arbre et va te coucher tôt. Si tu fais ça, une gentille fille comme toi pourrait bien trouver un merveilleux cadeau sous son sapin demain matin.
— Vraiment ?!
— Mm-hmm. J’ai entendu dire que Père No… comment s’appelle-t-il déjà… enfin, un sage vêtu d’une robe rouge distribue des cadeaux à tous les enfants sages. Cette histoire m’a intriguée, alors j’ai pris contact en secret avec cet Ancien vêtu de rouge. Il m’a dit qu’il chevaucherait son renne à travers le ciel nocturne pour venir t’apporter un cadeau.
Même s’il avait du mal à se souvenir de son nom, c’était un effort sincère de la part de Kenshuu pour permettre à sa nièce de faire un beau rêve.
— Oh là là ! s’exclama l’innocente Reirin, les yeux brillants de joie. Mais lorsque son expression s’assombrit un instant plus tard, elle osa demander : Vous avez dit que les bons enfants reçoivent des cadeaux ? Alors qu’est-ce qui arrive aux mauvais enfants, tante Kenshuu ?
— Hum ?
— Vous m’avez toujours appris que les forces du bien et du mal, le yin et le yang, ainsi que la chance et le malheur sont les deux faces d’une même médaille — qu’une ne peut exister sans l’autre. Si les enfants sages reçoivent des cadeaux, il doit sûrement arriver quelque chose aux enfants méchants en échange, déclara Reirin, une étincelle d’intelligence dans le regard et une expression solennelle sur le visage.
— C’est vrai. Kenshuu acquiesça, le visage impassible. Elle avait toujours eu un don pour jouer le jeu avec les enfants. Cela ne lui faisait d’ailleurs pas de mal d’être ravie de voir que ses enseignements avaient pris racine si fermement dans l’esprit de la fillette. Je parie qu’il se promène en jaugeant chaque enfant, en criant : « Y a-t-il des enfants méchants dans les parages ?! » Et dès que le sage tombe sur un gamin indigne, il se transforme en démon maléfique et l’emporte dans la nuit.
À présent, cet Ancien vêtu de cramoisi prenait des allures de démon légendaire de l’Orient.
Naïve, Reirin avait les yeux ronds remplis de larmes de peur. Elle s’écria d’une petite voix :
— Dans ce cas, j’ai bien peur d’être emportée par cet Ancien vêtu de cramoisi, tante Kenshuu.
— Quoi ?
— En vérité… hier, mes frères m’ont appris à jouer au pitch-pot en prétendant que c’était le meilleur jeu pour améliorer sa concentration, et je me suis un peu trop prise au jeu. Nous avions convenu d’arrêter de jouer au bout d’une heure, mais j’ai continué à m’entraîner en cachette une fois qu’ils étaient partis.
Le pitch-pot avait été inventé à l’origine comme un jeu de société. Les joueurs devaient lancer des flèches dans un pot placé à distance, et ceux qui rataient leur tir étaient contraints de boire un verre en pénalité. Bien que Kenshuu ait réprimé un soupir d’exaspération en apprenant que ses neveux avaient enseigné un jeu à boire à leur petite sœur, Reirin, qui aimait les tâches répétitives et simples, semblait s’y être prise d’affection en tant que méthode d’entraînement.
— La pointe de la flèche produit un son si beau lorsqu’elle touche le centre du fond du pot. Les flèches sifflantes et les flèches à pointe large produisent elles aussi des notes qui leur sont propres. Je me suis tellement laissée absorber par le lancer que, avant même de m’en rendre compte, le crépuscule était tombé…
Honteuse, Reirin enfouit son visage dans ses mains.
— Et quand j’ai vérifié le fond du pot, j’ai découvert que j’avais fait une bosse dans le précieux pot de mon père…
— Ouah ! s’exclama Kenshuu, qui avait dépassé sa déception et se tapait les cuisses d’admiration.
Le clan Kou partageait un amour commun pour le travail acharné et la ténacité. Lorsqu’elle apprit que sa nièce avait lancé suffisamment de flèches pour creuser le fond d’un pot solide comme le roc, la seule chose que Kenshuu ressentit fut de l’admiration.
— Je sais. Je n’arrive pas à y croire moi-même. Père s’était donné la peine de le faire fabriquer par un potier renommé, et je suis allée l’abîmer…
— Ne sois pas idiote ! Ce n’est pas un dégât ; c’est la preuve de ta détermination. Ta force de caractère a transpercé l’argile et s’est matérialisée sous la forme d’une éraflure, c’est tout. Ne te laisse pas abattre.
Kenshuu prononça un discours passionné en accord avec sa vision du monde bizarre, mais lorsqu’elle vit que cela n’avait guère remonté le moral de Reirin, elle changea de stratégie.
— D’ailleurs, qu’est-ce qu’une petite éraflure sur un pot ? Prends tes frères, par exemple. Ces petits garnements n’ont cessé de déchirer les stores, de casser les lits et de renverser les piliers depuis qu’ils sont tout petits. Si l’Ancien en Robe Pourpre venait emmener quelqu’un, ce seraient ces deux-là, c’est sûr.
— Hein ? s’exclama Reirin. Mais cela l’avait au moins amenée à relever la tête, alors Kenshuu considéra cela comme une victoire.
— Mais oublie ça. Une gentille fille comme toi va sûrement recevoir un merveilleux cadeau. Non pas que moi je sache ce que ce sera, bien sûr ! Je sais juste que ce sera quelque chose de bien. Maintenant, va te coucher tôt et dors sans aucun souci.
— …
Bien que Reirin semblait toujours plongée dans ses pensées, Kenshuu mit fin à la conversation et quitta la pièce.
***
La nuit tomba.
Malgré le froid glacial qui régnait dehors, un certain jeune homme se faufila par la porte arrière du domaine du clan Kou sans même une bougie pour éclairer son chemin. Son souffle formant des volutes blanches dans l’air, il demanda à sa mère :
— Pourquoi est-ce moi qui dois jouer le rôle de l’Ancien vêtu de cramoisi ?
— Ça n’aurait pas le même impact si une femme jouait le rôle d’un sage.
C’était l’adolescent Gyoumei, que sa mère avait forcé à s’habiller d’une robe cramoisi. Non, peut-être que — adolescent n’était pas tout à fait exact — bien qu’il n’ait que seize ans à la nouvelle année, il était depuis longtemps devenu un jeune homme imposant qui affichait la prestance royale d’un prince héritier.
En tant que membre de la famille impériale, il allait être submergé par les affaires officielles jusqu’à la fin de l’année. Au milieu de cette lourde charge de travail, sa mère l’avait traîné jusqu’au domaine Kou en insistant sur le fait que ce ne serait « que » pour ce soir, puis l’avait forcé à rester debout dans le cloître sans même le laisser franchir la porte d’entrée.
— C’est important de s’amuser un peu tard le soir de temps en temps. Quand la Cour des Demoiselles ouvrira dans quelques années, tu devras partager ton affection entre cinq femmes différentes. Ne gâche pas cette chance de passer autant de temps avec ta chérie que ton cœur le désire.
— Ma « chérie » ? Reirin n’a que dix ans, marmonna Gyoumei, mal à l’aise.
Kenshuu répondit par un sourire en coin.
— Mais tu l’aimes bien, quand même.
Il n’y avait pas un seul Kou qui ignorait que Reirin avait captivé Gyoumei par sa danse lorsque lui et sa mère étaient venus pour la Fête des Tombes plus tôt cette année-là. Bien qu’il eût envoyé des lettres et des cadeaux à Reirin à chaque occasion depuis lors, Kenshuu s’inquiétait de plus en plus de voir que leur relation ne semblait pas progresser du tout.
— Aussi jeune et mignonne soit-elle, Reirin ne montre jamais aucune faiblesse ni vulnérabilité. Je parie que la seule chance de voir son vrai visage, c’est quand elle dort, dit Kenshuu, exprimant son inquiétude pour Reirin en tant que tante.
Gyoumei jeta un regard discret à sa mère. Finalement, il prit une profonde inspiration, serra davantage la robe rouge autour de lui et commença à descendre le cloître. La fraîcheur du sol lui remontait le long des pieds, qu’il avait laissés nus pour ne pas faire trop de bruit.
— Écoute. Je vais me cacher de ce côté de la cloison. Toi, contourne le pin et place le rouge sous le papier blanc, poursuivit Kenshuu dans un murmure. Si elle dort encore profondément, donne-lui un petit coup pour la réveiller en partant. La première chose que ses yeux embrumés verront sera l’ourlet de ta robe rouge et le tintement des cloches qui sonneront…
— Oui, mère, ça suffit, l’interrompit Gyoumei. J’ai dû entendre ça une douzaine de fois maintenant.
Une fois qu’il eut réussi à faire taire sa mère, il pénétra prudemment dans la chambre où Reirin sommeillait.
Peu importe à quel point elle puisse être jeune, ça semble mal de se faufiler dans la chambre d’une Demoiselle endormie…
Malgré ses sentiments mitigés à propos de toute cette aventure, il est vrai qu’il voulait jeter un coup d’œil au visage endormi de Reirin. Étant donné que Gyoumei n’avait jamais vu une femme faire autre chose que le regarder, fascinée, il trouvait que la parfaite maîtrise de ses émotions par sa cousine était à la fois intrigante et agaçante.
C’était sa cousine sage, celle qui arborait toujours ce sourire terriblement mature. Arborerait-elle au moins le visage sans défense d’une fillette de dix ans dans son sommeil ?
— Je vous attendais.
Hélas, Gyoumei fut alarmé de constater que la jeune demoiselle dans le lit n’était pas allongée, mais assise bien droite, au garde-à-vous.
Elle est réveillée ?!
Non, pire encore : pour une raison quelconque, elle serrait un poignard contre sa poitrine. La combinaison de la robe blanche qu’elle portait en guise de chemise de nuit et du gigantesque pin en arrière-plan lui donnait un aspect suffisamment effrayant pour que le visage de Gyoumei se fige d’horreur.
— Bonjour, Ancien vêtu de cramoisi. Je suppose que vous avez utilisé mon arbre comme repère pour venir kidnapper mes deux frères. M-mais… je ne vous les laisserai pas !
— Je ne veux pas d’eux ! répliqua-t-il impulsivement, ne sachant pas comment la conversation avait pris cette tournure.
Les yeux soudain écarquillés, Reirin pencha la tête sur le côté.
— Hein ? C’est vous, cher cousin… ?
Il semblait que la voix de Gyoumei l’avait trahi.
— Ça ne va pas, Gyoumei ! murmura une voix derrière lui. Lorsqu’il jeta un coup d’œil en arrière, Kenshuu lui donna un ordre sec depuis sa cachette derrière la cloison. Débrouille-toi pour t’en sortir !
Comment ?!
Les mères adoraient vraiment exiger l’impossible.
— Que faites-vous ici, cher cousin ? murmura Reirin, l’air perplexe.
Sur un coup de tête, Gyoumei répondit :
— Je… je suis l’Ancien Vêtu de Cramoisi, ma petite ! Je n’ai fait qu’emprunter le corps de cet homme pour l’instant.
— Pfft ! s’exclama Kenshuu derrière lui, serrant les dents pour tenter de réprimer un fou rire.
Incapable de s’empêcher de trembler de rire, la clochette qu’elle tenait émit un petit tintement.
— V-Vraiment ? Et cette clochette… ?
— C’était l’un de mes cerfs. Ils portent des clochettes autour du cou, répondit-il dans une tentative désespérée de s’en sortir.
Reirin acquiesça, apparemment satisfaite de son explication.
— Je vois. Je suis surprise d’apprendre que vous pouvez utiliser la magie pour voler des corps… Mais il est vrai qu’il vous serait plus facile d’infiltrer le domaine sous les traits de Son Altesse plutôt que sous ceux d’un vieil étranger. Même si vous venez à vous faire prendre, le clan aurait du mal à vous appréhender ainsi.
Les raisons pour lesquelles la jeune demoiselle accepta cette explication étaient étrangement pragmatiques.
Le front plissé d’inquiétude, Reirin poursuivit :
— Mais contrôler un membre de la famille impériale serait considéré comme un crime grave dans ce royaume. Je comprends que vous ayez votre propre façon de faire, mais je vous prie de bien vouloir quitter ce corps dès que possible.
— Euh, d’accord.
— Le corps de mon cher cousin est un objet de vénération ici, dans le royaume d’Ei. Ce serait terrible s’il attrapait un rhume parce que vous l’avez emmené dehors par une nuit aussi froide.
Gyoumei fut touché de voir Reirin si soucieuse de lui. Entre le fait qu’il trouvait drôle qu’elle ait complètement gobé son numéro d’Ancien Vêtu de Cramoisi et le fait qu’il trouvait adorable qu’elle s’inquiète pour des choses comme la punition qui le menaçait ou sa santé physique, il faillit dangereusement esquisser un sourire.
Décidant qu’il n’avait d’autre choix que d’aller jusqu’au bout, Gyoumei s’éclaircit la gorge.
— Peut-être. Une fois ma mission accomplie, je partirai d’ici sans tarder. Kou Reirin, tu es une âme pure dont la conduite quotidienne est irréprochable. En reconnaissance de ton comportement exemplaire, je t’accorde par la présente un gage de mon estime.
— C-ce n’est pas la peine ! Je n’ai besoin de rien. Et mes frères ? Vous enlevez les enfants turbulents pendant la nuit, c’est ça ?
C’était aussi ridicule qu’adorable que Reirin ne manifeste pas le moindre intérêt pour le petit pot de rouge à lèvres qu’il tenait dans sa main, ne se souciant que du sort de ses deux frères. Gyoumei dut détourner le regard pour ne pas éclater de rire.
— Ces deux-là sont certes des rustres sans espoir, mais ils se sont montrés prometteurs par leur service fidèle envers le propriétaire de ce corps ces dernières années. À condition qu’ils restent loyaux envers le prince héritier dorénavant, je renoncerai à leur punition pour ce soir.
— Dieu merci ! Je ne manquerai pas de leur faire savoir !
— Bien.
Gyoumei acquiesça et se caressa le menton, ce qui lui servait également d’excuse pour cacher le sourire qui se dessinait sur son visage. Un nouveau tintement retentit derrière la cloison. En fin de compte, cette charmante petite demoiselle était adorée par tous ceux qui avaient des liens avec le clan Kou.
— Je vais donc prendre congé avant que ce corps n’attrape froid. Tiens, Kou Reirin. Prends ce rouge à lèvres en récompense pour avoir été une si gentille fille.
— Euh… Mais je ne suis pas en mesure d’accepter un cadeau aussi merveilleux…
Lorsqu’il lui tendit à nouveau le cadeau, Reirin tenta de refuser sa générosité. Gyoumei lui saisit la main et pressa le flacon dans sa petite paume.
— Tu es digne de ce cadeau, Kou Reirin.
— Euh…
— N’hésite pas. Tu peux te montrer un peu moins réservée — tant lorsqu’il s’agit de laisser transparaître tes émotions que lorsqu’il s’agit d’accepter la bienveillance des autres.
Pendant qu’il y était, il lui dit exactement ce qui lui pesait sur le cœur depuis leur première rencontre. Reirin était intelligente. Elle avait aussi un caractère bien trempé — au point de toujours arborer un sourire sur son visage pour ne pas inquiéter son entourage. Mais chaque fois qu’ils voyaient cette force qui était le revers de la médaille de sa fragilité, Gyoumei et les autres ne pouvaient s’empêcher de penser : « Elle devrait se montrer moins réservée. Elle devrait moins hésiter. Elle devrait laisser les autres entrevoir ses moments de faiblesse ou de honte. »
— Prends-le.
— Euh… Merci…
Elle referma timidement les doigts sur le rouge à lèvres. Avec un signe de tête satisfait, Gyoumei fit demi-tour.
— Adieu.
— Attendez !
Reirin l’interpella pour le retenir, se précipitant vers lui. Elle sortit un certain objet d’un coffre sous son lit, puis le tendit à Gyoumei.
— Si vous le souhaitez, acceptez ce cadeau.
— Qu’est-ce que c’est ? Un cache-cou ?
— Oui. Comme j’avais entendu dire que vous viendriez de nuit, j’ai pensé que vous auriez peut-être froid. J’ai donc préparé ceci comme pot-de-vin… hum, comme cadeau de bienvenue.
Craignant que ses frères ne soient enlevés, Reirin semblait avoir préparé deux stratégies différentes : le repousser avec un poignard ou le séduire avec des cadeaux.
— J’ai rempli ce sac d’un peu de charbon de bois et de petit bois pour vous tenir chaud, alors emportez-le avec vous. J’ai aussi du riz bouilli séché, facile à manger sur le pouce, de l’extrait de racine de kudzu pour aider à lutter contre les rhumes, une pierre chauffante… Des sacs en toile de jute noués avec des ficelles de différentes couleurs sortirent du coffre les uns après les autres. Et prenez ces pommes de terre pour votre cerf.
— Même le cerf a droit à quelque chose ? Gyoumei ne put s’empêcher de marmonner en prenant le sac rempli de pommes de terre.
C’était peut-être la logique du proverbe : « si tu veux tirer sur le général, tire d’abord sur son cheval. »
Avant même de s’en rendre compte, Gyoumei s’était retrouvé les deux mains pleines de bagages, mais il n’était pas du genre à se laisser déconcerter devant Reirin. Il prit la lourde collection de sacs dans ses bras et quitta la pièce d’un pas aussi tranquille que possible.
— Va vite te coucher.
— Je le ferai. Faites attention sur le chemin du retour, Ancien en rouge, entendit-il derrière lui.
***
— « Je ne fais que… emprunter le corps de cet homme » … Ha ha !
— Arrêtez de rire, Mère.
Gyoumei boudait. Lorsqu’il fut de retour dans la chambre d’amis, Kenshuu tremblait toujours de rire.
— C’est vous qui avez causé ce désordre au départ. Ne vous moquez pas de moi parce que je dois composer avec votre mise en scène bâclée.
— Mais enfin ! Non… tu as raison. C’était ma faute. Pardonne-moi.
Kenshuu cessa enfin de rire, essuyant les larmes de joie de ses yeux.
— Mais quand même, qui aurait pu s’attendre à ce que Reirin prépare autant de « pots-de-vin » en si peu de temps ?
— Ça doit montrer à quel point elle était affolée. Je dois dire que sa naïveté combinée à son talent pour l’organisation a donné des résultats amusants.
Gyoumei posa les sacs de jute sur le sol et esquissa un sourire en les regardant.
— Je vais rapporter les pommes de terre et le charbon à la cuisine, dit Kenshuu. C’est une fille intelligente, par contre je parie qu’elle a compté le nombre de pommes de terre. Quand elle vérifiera nos stocks demain, la vérité éclatera.
— Il est vrai…
Le regard de Gyoumei se posa sur la pile de pommes de terre. Après un moment de réflexion, il en prit une dans sa main.
— S’il venait de l’ouest, il aurait franchi ce mur…
Après avoir jeté un coup d’œil au mur visible à travers la fenêtre, il mordit dans la pomme de terre crue pour une raison inconnue.
— Hé, Gyoumei ? Qu’est-ce que tu fais ?
— Vous savez comment elle est. Demain, elle va chercher des traces de son arrivée pour voir si l’Ancien Vêtu de Cramoisi est vraiment venu à dos de cerf. Assurez-vous de dire aux autres membres de la famille de ne pas la laisser monter sur le toit.
Sur ces mots, il jeta la pomme de terre par la fenêtre. Elle atterrit en plein sur l’une des tuiles du mur, donnant l’impression d’être les restes renversés d’un cerf volant.
— Je vais ramener les pommes de terre et le charbon restants chez moi.
Gyoumei esquissa un sourire maladroit et asymétrique.
— C’est dommage, mais je ne pourrai pas porter ce cache-cou devant Reirin.
Kenshuu poussa un soupir admiratif.
— Ouah…
Gyoumei la fit taire d’un ton sec avant qu’elle n’ait le temps de se moquer de lui.
— Je sais à quel point je suis ridicule, mais s’il vous plaît, ne dites rien.
— Oh, non. Ta mère est plutôt impressionnée.
Fait rare, Kenshuu adressa à son fils un sourire tendre. Ça doit être ton sang Kou qui s’exprime.
— Je dois admettre que je trouve cette version plus idiote de toi bien plus attachante que ta version d’autrefois, prétentieux et rusé.
— Pourriez-vous vous abstenir de saper avec désinvolture les efforts de votre propre fils pour se comporter comme le prince héritier idéal ?
— Ha ha ! Désolée.
Le rire joyeux de Kenshuu se fondit dans l’air de minuit qui les entourait.
Les étoiles d’hiver qui scintillaient dans le ciel projetaient leur faible lumière sur le monde en contrebas, éclairant à la fois la pièce où Kenshuu et Gyoumei partageaient un rire et celle où Reirin dormait, un coquillage serré contre sa poitrine.
***
— Je ne peux tout simplement pas accepter ça !
La voix provenait de l’entrepôt situé à la lisière du Palais de l’Étalon Vermillon. Alors qu’elle récoltait des pommes de terre et transpirait sous un soleil de plomb, Leelee se retourna vers sa maîtresse derrière elle.
— Vous êtes une Demoiselle, Madame ! C’est la veille de la Fête des Fantômes, alors que toutes les autres filles sont sûrement occupées à prendre soin de leur teint ! Pourquoi sommes-nous occupées à déterrer des pommes de terre ?
— Allons, allons, Leelee. N’est-ce pas merveilleux d’avoir la chance de disposer d’une telle abondance que nous devons récolter nos cultures à la hâte ?
— Ce n’est pas la question ! Ce que je veux dire, c’est qu’il est tout simplement inacceptable qu’une Demoiselle et sa dame d’honneur s’occupent des champs !
Il n’était guère étonnant que Leelee soit bouleversée. Suite à son exil, « Shu Keigetsu » avait été contrainte de mener une vie précaire dans l’entrepôt. Leelee était sa seule servante, et elle devait subvenir à tous ses besoins, des vêtements à la nourriture.
— Je m’y suis tellement habituée que j’ai oublié de le faire remarquer pendant un moment, mais n’est-ce pas complètement absurde ? Ne trouvez-vous pas que cette punition est excessive ? Son Altesse doit sûrement savoir ce qui se passe ici. Pourquoi n’intervient-il pas ? Je parie que sa réputation de gentillesse et d’équité n’était qu’un gros mensonge !
— Leelee ! Ne manque pas de respect. C’était dans la nature du clan Shu de laisser les émotions l’emporter sur tout le reste. Shu Keigetsu — actuellement incarnée par Kou Reirin — réprimanda doucement sa dame d’honneur pour avoir manqué de respect au prince dans sa colère. En tant que prince héritier, Son Altesse doit être un dirigeant impartial envers les Demoiselles de la cour. Il ne doit pas pardonner la coupable qui a fait tout ce tapage pour un bref moment de compassion.
— Mais même s’il s’agit de maintenir l’ordre… c’est trop. Je reconnais qu’il est un homme d’ordre strict, mais il est aussi froid. Bien qu’elle ait adouci le ton après la réprimande, la bouche de Leelee se tordit encore en une moue mécontente.
En entendant cela, Reirin baissa les yeux vers la pomme de terre qu’elle tenait dans la main et gloussa.
— Ce n’est pas vrai du tout, Leelee. Puis, pour une raison quelconque, elle caressa tendrement la pomme de terre couverte de boue. Son Altesse doit garder ses émotions bien sous contrôle pour remplir ses devoirs de prince héritier, c’est tout. En réalité, c’est une personne très gentille et compatissante au fond de lui.
— Vous… pensez vraiment ça ?
— Oui. Oh, ça me fait penser à quelque chose, Leelee ! dit soudain Reirin tandis que sa servante acquiesçait d’un air réticent, comme si elle se posait des questions. Tu crois qu’une pomme de terre aurait encore bon goût si on croquait dedans crue ?
— Hein ?! J’ai l’air d’un cheval ou d’un cerf, moi ?! Je ne vais pas faire ça ! Ça ne ferait que me donner la diarrhée !
— C’est bien ce que je pensais.
Leelee jeta un regard dubitatif à sa maîtresse tandis que celle-ci se couvrait la bouche de ses mains et gloussait.
— Qu’est-ce qui vous a pris ?
— Oh, rien. Je réfléchissais juste à quel point Son Altesse peut être gentille. Je l’ai cru pendant trois ans entiers, tu sais.
— Hein ? Je n’ai pas la moindre idée de ce dont vous parlez.
Ignorant le regard interrogateur de sa dame d’honneur, la demoiselle portant un foulard continua de rire toute seule. Tout comme le rire furtif de Kenshuu s’était fondu dans le ciel de cette nuit étoilée, son rire, léger comme le tintement d’une cloche, résonna dans tout le jardin d’été.