INEPT T2 – BONUS
Un conours de tir à l’arc
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Traduction : Moonkissed
Correction : Ostinliss
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— Quoi ? Tu seras encore trop occupée pour passer du temps avec moi ?
C’était une fin de soirée d’été, à l’heure où la brise qui soufflait dans la cour commençait à se rafraîchir. Kenshuu, maîtresse du Palais du Qilin d’Or, se rendit dans les appartements de sa nièce, où elle fut accueillie par une profonde déception.
— Mais la Cour des Demoiselles est fermée demain ! J’espérais que nous pourrions passer la matinée à nous entraîner ensemble.
— Je vous prie de m’excuser, Votre Majesté. Son Altesse m’a demandé de l’accompagner pour une promenade dans les jardins.
Reirin, porteuse de mauvaises nouvelles, servit une tasse de thé frais à sa tante, le visage assombri.
— Aussi tentant que cela soit de commencer la journée par des swings d’entraînement ensemble, j’ai bien peur d’avoir déjà accepté l’invitation de Son Altesse. Je suis vraiment désolée.
— Maudit sois-tu, Gyoumei ! Mon propre fils croit-il pouvoir me voler Reirin deux semaines d’affilée ? Ce vaurien prend un peu trop la grosse tête, fulmina Kenshuu d’une manière plutôt indigne d’une impératrice.
Habituée depuis longtemps au comportement de sa tante, Reirin se contenta de porter une main à sa joue, l’air désespéré.
— Ne lui en voulez pas. Tout ça, c’est parce que je suis devenue une méchante trop redoutable. Maintenant que je lui ai déjà répondu une fois, il doit être hors de lui en se demandant quelle méchanceté je vais bien pouvoir commettre ensuite. Il ne peut pas se permettre de baisser sa garde, ne serait-ce qu’un instant.
— O-oh ? répondit Kenshuu, manquant de s’étouffer avec le thé qu’elle portait à ses lèvres.
Si Gyoumei ne quittait pas Reirin des yeux un seul instant, c’était sans doute pour ne pas manquer son prochain revirement et, par-dessus tout, parce qu’il voulait passer plus de temps avec elle. L’impératrice trouvait hilarant — rectification, triste — que Reirin ne semble pas s’en rendre compte le moins du monde.
Quoi qu’il en soit, Kenshuu prenait plaisir à voir son fils si vulnérable face aux caprices de Reirin. Il arrivait parfois que ses efforts pour jouer le rôle du prince parfait le rendent un peu moins charmant. En tant que femme de la famille Kou, elle le trouvait bien plus attachant lorsqu’il commettait des erreurs et baissait les épaules, vaincu, de temps à autre.
Pourtant, Gyoumei n’a jamais songé à utiliser ses erreurs pour susciter la sympathie. Même s’il regrettait de ne pas avoir vu clair dans cette supercherie, il s’en est sorti en s’efforçant de rattraper le terrain perdu. Cette force de caractère avait son propre charme.
Quant à Kenshuu, bien qu’elle eût senti que quelque chose clochait chez Reirin, elle n’aurait jamais imaginé que la Demoiselle avait échangé sa place avec quelqu’un d’autre. Lorsque Reirin lui avoua la vérité plus tard, ce fut un choc plus grand qu’elle n’aurait voulu l’admettre. Néanmoins, comme elle avait sa dignité d’impératrice à préserver, elle écouta l’explication sans ciller et ne répondit que par un hochement de tête et un « Ça ne m’étonne pas ». Cette réaction suffit à émouvoir Reirin jusqu’aux larmes, la Demoiselle s’exclamant :
— On peut compter sur Votre Majesté pour tout démasquer !
Kenshuu avait laissé échapper un petit rire, ni confirmant ni infirmant son hypothèse. En tant qu’impératrice, elle avait tout à fait le droit d’être un peu effrontée de temps en temps.
Réprimant le sourire qui menaçait de se dessiner sur son visage, Kenshuu s’éclaircit la gorge.
— Je vois. Eh bien, c’est vrai que tu as été une vilaine fille— cela ne fait aucun doute. Pas étonnant que Gyoumei ne puisse détacher ses yeux de toi. À bien y réfléchir, le capitaine des Yeux de l’Aigle ne te surveille-t-il pas de très près ces derniers temps aussi ? fit-elle remarquer.
Depuis le changement, Shin-u se rendait fréquemment au Palais du Qilin d’Or et à l’entrepôt du Palais Shu, et se donnait beaucoup de mal pour engager la conversation avec Reirin. Même les jours de congé qu’elle passait avec Gyoumei, il se faisait un devoir de les accompagner plus que ce qui était strictement nécessaire.
Son comportement était clairement celui de quelqu’un surveillant les tentatives de Gyoumei pour prendre l’avantage dans le jeu, et les regards qu’il lançait à Reirin étaient empreints d’une passion sans pareille. Pourtant, là encore, Reirin baissa les yeux, l’air penaud, et dit :
— Oui… Je suis bien la malfaiteuse qui a brisé l’Arc de Protection dans mon enthousiasme. Connaissant l’affection du clan Gen pour les armes, j’imagine qu’il est devenu assez méfiant à mon égard.
— Pff… C’est ça.
Bien sûr, c’était ça son explication. Kenshuu faillit éclater de rire à nouveau, mais après un temps, elle se donna un air neutre. Son propre fils était une chose, mais elle n’avait aucune raison de souligner l’affection que ce Shin-u au visage renfrogné portait à Reirin.
— C’est possible. Et dire que je lui avais demandé de ne pas être trop dur avec toi, puisque c’était pour une bonne cause. Seul un homme mesquin s’énerverait autant pour un simple héritage national.
— L’arc aurait rejeté les mains d’un artisan ordinaire, alors au final, nous avons dû demander au capitaine de le réencorder pour nous, compte tenu de sa lignée Gen. Pire encore, l’arc a disparu du trésor national par la suite… Je ne peux pas lui en vouloir de m’en vouloir.
À en juger par la triste façon dont ses épaules s’affaissaient, Reirin était convaincue que les visites fréquentes de ces hommes relevaient de la prudence et de la surveillance. Elle avait pourtant la chance d’avoir un homme à chaque bras, tous deux si beaux qu’ils auraient fait défaillir n’importe quelle femme de la Cour des Demoiselles, mais elle n’en avait pas l’air le moins du monde heureuse.
— Hum, marmonna Kenshuu en hochant la tête, jusqu’à ce qu’elle finisse par se frapper le genou et propose : Pauvre petite. Très bien ! Pourquoi ne t’accorderais-je pas moi-même une journée de liberté totale ?
— Hein ?
Reirin cligna des yeux, perplexe, mais Kenshuu ne prêta aucune attention à sa réaction.
Elle se leva de sa chaise et jeta un regard enthousiaste autour d’elle dans la pièce bien rangée.
— En tant que mère du garçon, je me faisais moi-même du souci au sujet de la charge de travail sans fin de Gyoumei ces derniers temps. Ce petit morveux se surmène encore plus que nécessaire, de peur que la récente conspiration ne provoque des troubles dans le royaume. Pour ne rien arranger, le peu de temps libre qu’il parvient à se ménager, il le consacre à « te » surveiller, si bien qu’il n’a jamais un instant pour se détendre. Même Kousai et le reste des bureaucrates commencent à s’inquiéter pour lui.
— Oh là là… Ça me brise le cœur d’entendre ça.
— C’est sa faute s’il gère mal son temps. Ne te prends pas la tête avec ça.
Si tant est qu’il y en ait une, ses rendez-vous galants avec Reirin étaient le seul répit qu’il s’était accordé, mais Kenshuu mit cette vérité dérangeante de côté et répondit aux inquiétudes de la Demoiselle par un sourire bienveillant. Elle aussi voulait passer du temps avec son adorable nièce.
— Et puis il y a le chef des Yeux de l’Aigle, Shin-u. C’est bien beau d’avoir un don pour les arts martiaux, mais ses séances d’entraînement sont aussi exigeantes qu’on peut s’y attendre de la part de quelqu’un doté d’une endurance hors du commun. Ses subordonnés le supplient de leur accorder ne serait-ce qu’une seule journée de répit pour ne pas avoir à s’entraîner au tir à l’arc sous une chaleur torride.
— Mon Dieu ! S’entraînent-ils vraiment de manière aussi éprouvante ? demanda sa nièce en se penchant en avant, toute excitée.
— Hé ! Il n’y a pas de quoi être si émerveillée ! la réprimanda Kenshuu avant de prendre quelque chose sur les étagères. C’était un sachet que Reirin avait cousu pour s’exercer à la broderie. Ton talent est toujours un régal pour les yeux. Je suppose que tu n’as pas pu offrir ça à Gyoumei lors de la Fête du Double Sept ?
— C’est vrai. C’était le plan initial, mais j’ai raté ma chance au milieu de toute cette agitation.
À l’instar de la Fille aux Rames, la tradition Ei voulait que les Demoiselles offrent un sachet à leur bien-aimé lors de la Fête du Double Sept, l’occasion pour elles de mettre leur savoir-faire en matière de couture à l’épreuve. En tant que Demoiselle, il n’était pas surprenant que Reirin en ait confectionné un pour Gyoumei, mais elle n’avait pas réussi à le lui remettre dans le chaos provoqué par l’échange de corps.
— Ce serait impoli d’offrir quelque chose à Son Altesse hors saison. Mon frère aîné se lamentait que personne ne lui ait offert de sachet, alors j’avais prévu d’en confectionner un deuxième pour mon frère cadet et de les leur remettre ensemble.
— Je t’en prie ! Ce serait du gâchis pour des gens comme eux. Non, je vais m’en servir comme récompense.
— Pardon ? demanda Reirin en penchant la tête d’un air curieux.
Kenshuu esquissa un sourire narquois.
— Voici un petit conseil, Reirin : chaque fois que deux pièces se dressent sur ton chemin, l’astuce pour les éliminer est de les faire s’affronter. Ta tante va t’apprendre demain comment gagner une partie d’échecs.
Un sourire énigmatique sur le visage, l’impératrice déposa un léger baiser sur le sachet. Son humeur s’étant améliorée, elle demanda alors à sa protégée :
— Alors, réserve-moi ta matinée.
***
Le lendemain matin, un certain homme se précipita dans le cloître baigné par les rayons éblouissants du soleil. C’était le prince héritier du royaume d’Ei, Gyoumei, aussi digne que jamais, jusqu’au chignon sur sa tête. Ayant tout juste terminé l’énorme pile de travail à laquelle il s’attaquait depuis l’aube, il s’était enfin ménagé un peu de temps pour voir Reirin.
— Pour un prince réputé pour son port majestueux et posé, vous semblez plutôt pressé. Si c’est si difficile à caser dans votre emploi du temps, il serait peut-être sage de vous abstenir de demander à Dame Reirin de vous accompagner chaque jour de repos.
Dans le sillage de Gyoumei se trouvait le capitaine des Yeux de l’Aigle, Shin-u, qui suivait le prince à un rythme soutenu tandis qu’il se précipitait dans le cloître.
— Votre insistance à vous rendre au Palais du Qilin d’Or chaque semaine m’oblige sans cesse à annuler l’entraînement au tir à l’arc que je fais faire aux Yeux de l’Aigle pendant leurs pauses. Et mis à part mes propres problèmes, je ne peux approuver que le prince rende visite à une Demoiselle sans raison, déclara son demi-frère d’un ton neutre.
— Hum. Je ne me souviens pas t’avoir demandé de m’accompagner, Shin-u, rétorqua Gyoumei sans se démonter.
Il jeta un regard au garde qui marchait juste derrière lui, un sourcil levé.
— Je n’ai pas de cadeaux à te faire porter aujourd’hui, et n’importe quel membre des Yeux de l’Aigle ferait l’affaire pour m’escorter. Je ne t’empêcherai pas de remplir ton devoir de capitaine et de retourner à ton entraînement dès maintenant.
— Puis-je être franc ?
Shin-u ne céda pas d’un pouce. Au contraire, il lança des piques à Gyoumei avec autant d’émotion qu’on en mettrait pour dire : « Il fait vraiment chaud aujourd’hui ».
— Il faudrait quelqu’un d’au moins mon rang et de mon envergure pour vous empêcher de vous jeter sur Dame Reirin semaine après semaine. Défendre à la fois les Demoiselles elles-mêmes et l’ordre de la cour intérieure est mon devoir en tant que capitaine des Yeux de l’Aigle.
— Pardon ? Ne parlons pas de moi comme si j’étais une bête devant un morceau de viande.
Cette accusation suffit à faire s’arrêter net même Gyoumei, le visage figé. Néanmoins, il ne put se résoudre à dire : Comment oses-tu insinuer que je ferais du mal à une Demoiselle ! Cela tenait au regret amer qu’il éprouvait d’avoir condamné à mort sa bien-aimée à cause d’un malentendu, de l’avoir exilée dans un entrepôt et d’avoir refusé d’entendre ses supplications à trois reprises. Toute cette épreuve lui avait fait prendre irrévocablement conscience de tout ce qui lui manquait encore en tant qu’homme, et il savait pertinemment qu’il agissait avec un tel désespoir qu’il méritait bien d’être comparé à un animal.
Pourtant, Shin-u était la dernière personne de qui il souhaitait entendre cela.
Mais à quel moment a-t-il commencé à l’appeler « Dame Reirin », au juste ?
Autrefois, il observait les convenances et s’adressait à chaque Demoiselle en utilisant son nom complet et son titre. Enfin, à l’exception de Shu Keigetsu, en présence de laquelle il renonçait à toute apparence de formalité. Cependant, lorsque l’incident de l’échange de corps fut clos, il avait pris l’habitude de l’appeler « Dame Reirin ».
Gyoumei s’était abstenu de le lui faire remarquer de peur de paraître mesquin, mais pour être honnête, il aurait souhaité que Shin-u conserve la même distance professionnelle qu’à l’époque où il l’appelait encore « Dame Kou Reirin ».
N’a-t-il pas remarqué la façon dont sa lèvre tremble lorsqu’il prononce son nom ?
Son demi-frère ne laissait presque jamais transparaître ses émotions sur son visage. La plupart des gens étaient intimidés par sa beauté glaciale, mais Gyoumei le connaissait depuis assez longtemps pour remarquer les moindres changements dans son expression. Il pouvait entendre la chaleur dans la voix de Shin-u chaque fois qu’il prononçait le nom de Reirin, et il pouvait voir la passion dans son regard lorsqu’il la regardait. Cela suffisait presque à pousser le prince à demander lequel d’entre eux était la vraie bête affamée. Il ne faisait aucun doute que Shin-u avait été attiré par l’aperçu de la vraie nature de Reirin qu’il avait eu grâce à l’échange.
Le plus gros casse-tête de tous était que Gyoumei pouvait comprendre à la fois sa tendance, à l’image de Gen, à garder toutes ses émotions pour la bonne personne et sa propension à finir par être irrémédiablement attiré par quiconque parvenait à le prendre par surprise. Il était pareil, après tout.
Mais cela ne fait pas de moi le responsable de l’aider à le comprendre.
Shin-u était son petit frère chéri. Il avait toujours hâte d’encourager son demi-frère au regard vide s’il se retrouvait un jour sous le charme d’une femme. Mais s’il devait devenir le rival de Gyoumei, cela changeait la donne. Ce serait une chose s’il était en concurrence avec un simple paysan, mais le statut de Shin-u en tant que capitaine des Yeux de l’Aigle signifiait qu’il pouvait épouser la concubine de rang le plus bas, s’il le souhaitait.
Gyoumei réprima son irritation et força ses traits raffinés à esquisser un sourire.
— J’apprécie ton dévouement à ton travail, mais ce que j’essaie de dire, c’est qu’un tel dévouement serait peut-être mieux employé ailleurs. Si je devais te soupçonner d’avoir des vues sur l’une des Demoiselles rassemblées ici pour moi, eh bien, qui pourrait m’en vouloir ?
C’était une remontrance pour le moins immature, si Gyoumei pouvait se permettre de le dire lui-même.
Mais il n’y avait rien à faire ; il n’allait pas perdre Reirin, même si cela signifiait passer pour un idiot devant son demi-frère.
Shin-u cligna des yeux comme s’il n’avait aucune idée de ce dont parlait le prince.
— Vous pensez que j’ai des vues sur l’une des Demoiselles ? Les Demoiselles réunies ici pour vous, Votre Altesse ?
Apparemment, il n’avait vraiment pas pris conscience de ses propres sentiments.
Éprouvant un mélange d’exaspération et de soulagement, Gyoumei haussa légèrement les épaules.
— Je sais très bien que ce n’est pas vrai, bien sûr. Je fais simplement valoir que cela pourrait paraître ainsi aux yeux de quelqu’un d’autre. Tu ferais bien de garder cela à l’esprit et…
— Je ne sais pas vraiment en quoi consisteraient ces « convoitises », pour commencer.
Shin-u coupa froidement court à la tentative mi-médiation, mi-avertissement du prince.
— Le capitaine des Yeux de l’Aigle est le défenseur de la Cour des Demoiselles et de ses Demoiselles. J’ai supposé qu’il fût de mon devoir de protéger le papillon qui avait été abandonné dans un entrepôt et blessé par le prince lui-même qui se tenait devant moi.
— …
L’expression sincère sur le visage de Shin-u montrait clairement qu’il disait simplement ce qu’il pensait, mais cette remarque transperça le cœur rongé par la culpabilité de Gyoumei plus profondément que n’importe quelle insulte mal ficelée n’aurait pu le faire.
Et toi, Shin-u ? Si c’était vraiment une question de devoir comme tu le prétends, ne serait-ce pas ton travail de te débarrasser de toutes les Demoiselles que moi, le prince héritier, j’ai choisi de rejeter ? Ne vois-tu pas la contradiction là-dedans ?
Gyoumei et Shin-u se fixèrent du regard pendant un moment, l’un souriant et l’autre impassible.
— Tu veux dire que tu as fait quelque chose pour protéger Reirin pendant l’échange ? Bien sûr, si je me souviens bien, tu lui as donné du sel et de la pommade. Ce sont deux objets que tu as trouvés soit dans la cuisine de la cour intérieure, soit dans le bureau des Yeux de l’Aigle, et qui ne sont pas sortis de ta propre poche, mais je suppose que tu veux te vanter que ce geste valait son pesant d’or ?
— Pas du tout. En fin de compte, je n’ai rien fait pour elle. Mais je ne lui ai rien fait non plus.
Un frisson parcourut le cloître estival. Les deux hommes se fixèrent du regard pendant de longs instants, mais finalement, Gyoumei détourna les yeux et reprit sa promenade dans le cloître. Shin-u s’empressa de l’imiter.
C’était un fait qu’aucun d’eux n’avait réussi à protéger Reirin. Gyoumei était le pire des deux pour l’avoir activement maltraitée, mais c’était Reirin qui avait été la première à remarquer le complot qui avait secoué la cour intérieure et qui avait risqué sa propre vie pour l’arrêter. Tout ce que les hommes avaient fait, c’était nettoyer les dégâts.
Je ne fais que commencer. Tu verras bien. Je vais me racheter pour toutes mes erreurs, se dit Gyoumei.
Conscient de la gravité de ses erreurs, il était déterminé à ne pas les répéter.
Il mettrait de côté tout son entêtement et sa honte pour se consacrer entièrement à sa bien-aimée. Tant qu’il y était, il apprendrait aussi à se montrer un peu plus indulgent. Refuser de raisonner même ses ennemis les plus acharnés pourrait finir par se retourner contre lui une fois de plus. De ce point de vue, il lui était difficile de se résoudre à porter un coup fatal à Shin-u.
— Alors, quelle excuse — pardon, quel prétexte — avez-vous pour aller voir Dame Reirin aujourd’hui ? demanda Shin-u.
— « Prétexte » ne sonne pas mieux, tu sais. Je suis venu aujourd’hui pour lui passer un savon. Mes sources m’ont dit qu’elle veillait tard dans la nuit pour travailler à sa broderie, malgré le froid qui s’installe le matin et le soir. Tant que j’y suis, j’ai l’intention de lui servir une tasse de thé bien chaud sous le pavillon du jardin. C’est le devoir sacré du prince de veiller à la bonne santé de ses Demoiselles.
— On est un peu trop protecteur, non ? Je suppose qu’elle préférerait pouvoir se consacrer à ses loisirs comme bon lui semble plutôt que de vous voir dicter chacun de ses gestes.
— Et que sais-tu toi-même de Reirin ? Sa fragilité est un fait immuable. Alors que tout le monde se montre si indulgent avec elle, il est important qu’il y ait au moins une personne prête à la réprimander. C’est pour son bien.
Peu lui importait que leurs philosophies soient en conflit l’une avec l’autre. Parce que Gyoumei était tellement déterminé à ne plus jamais la voir souffrir, il était plus résolu que jamais à garder Reirin sous stricte surveillance ; en revanche, comme c’était sa vie insouciante à l’entrepôt qui avait le plus marqué Shin-u, il préconisait souvent de la laisser déployer ses ailes. Bien sûr, vu de l’extérieur, on aurait tout aussi bien pu croire qu’il complotait inconsciemment pour la soustraire à la garde de Gyoumei afin qu’il lui soit plus facile d’interagir avec elle.
Tous deux descendirent le cloître dans le silence habituel, mais lorsqu’ils arrivèrent enfin au Palais du Qilin d’Or et aperçurent une certaine femme vêtue d’or gamboge debout devant la porte, ils échangèrent un regard. La femme se tenait au garde-à-vous, le visage sévère. C’était Tousetsu, la dame d’honneur en chef de Reirin.
Lorsqu’elle aperçut le couple s’approcher, elle tomba à genoux d’un seul mouvement fluide.
— Salutations, Votre Altesse. Capitaine.
— Où est Reirin ? Elle était censée me retrouver à la porte, dit Gyoumei, un mauvais pressentiment l’envahissant face à son absence inexpliquée.
Ses pires craintes se confirmèrent lorsque Tousetsu lui donna une réponse laconique qui gâcha le seul rayon de soleil de sa journée.
— Je vous prie de m’excuser, Votre Altesse. Je crains que Dame Reirin ne se sente pas d’humeur à se promener dans les jardins aujourd’hui.
Cela aurait été un scénario tout à fait plausible pour la fragile Reirin, n’eût été les cris de Kenshuu : « Waouh ! C’était un superbe coup, Reirin ! » ou les exclamations jubilatoires des dames de la cour : « Quelle volonté brillante, Dame Reirin ! » provenant du palais derrière Tousetsu.
Ce cas flagrant de simulation de maladie fit tressaillir les lèvres de Gyoumei, frustré.
— On voit bien que c’est l’œuvre de « Mère »… Elle a lancé l’attaque pour m’empêcher de monopoliser Reirin deux semaines d’affilée, hein ?
Soit dit en passant, Shin-u avait discrètement détourné le regard en souriant.
Jetant un regard en coin à son demi-frère malicieux, Gyoumei s’éclaircit la gorge et se tourna vers Tousetsu.
— Écarte-toi, Tousetsu. J’ai fait mes plans en premier.
— Compte tenu de sa santé fragile, se reposer au Palais du Qilin d’Or est le mieux qu’elle puisse faire pour l’instant.
— Alors laisse-moi aller la voir. Il me semble qu’elle se sent suffisamment bien pour recevoir des visiteurs, non ? rétorqua-t-il rapidement.
— Sa Majesté a dit ceci, commença Tousetsu, citant les propres mots de l’impératrice pour le faire taire : « Je n’ai que faire d’un homme qui court vers sa bien-aimée en panique lorsqu’elle tombe malade. L’homme à qui je confie ma nièce bien-aimée doit être un guerrier suffisamment habile pour conjurer sa maladie, même sans l’Arc de Protection ».
Pris au dépourvu, Gyoumei la regarda bouche bée, tout comme Shin-u derrière lui. C’était une réaction naturelle à l’annonce que c’était là la condition pour épouser la Demoiselle qui l’intéressait. Les deux hommes se turent.
Tousetsu profita de cette brève pause pour poursuivre :
— Avec le recul, les deux frères de Dame Reirin sont d’excellents archers. Comme il n’est pas exagéré de dire qu’elle a été élevée par eux deux, je ne doute pas que l’habileté à l’arc soit un critère essentiel pour déterminer qui elle considère comme « un homme fiable ».
— Quoi…?
— …
Gyoumei et Shin-u étaient tous deux à court de mots. Ils avaient un rendez-vous ici. Comment en était-on arrivé à ce que Kenshuu les sélectionne en fonction de leurs compétences en tir à l’arc ?
— Attends, Tousetsu. Mon plan est de servir à Reirin une tasse de boisson réchauffante…
— À bien y réfléchir, alors que Dame Reirin travaillait à sa broderie tard dans la nuit hier, elle a dit qu’elle aimerait offrir ce sachet au maître archer ayant la force de chasser son mal.
Tousetsu sortit avec révérence un sachet de l’emprise de son vêtement, comme si cette information venait seulement de lui traverser l’esprit. Le regard de Gyoumei se fixa aussitôt sur l’objet délicatement brodé.
N’importe quel homme aurait voulu recevoir un sachet de la part de sa bien-aimée. Il y avait bien sûr eu des préoccupations plus pressantes le soir de la Fête du Double Sept, et il n’avait pas l’intention d’en demander un maintenant que l’occasion était passée, mais cela l’avait tout de même trotté dans un coin de son esprit.
Bien que pas aussi ouvertement que Gyoumei, Shin-u fixait lui aussi silencieusement le sachet derrière lui — intrigué, peut-être. N’ayant jamais été du genre matérialiste, il était perplexe de se surprendre à convoiter quelque chose pour la première fois depuis longtemps.
— Maintenant que l’occasion est passée, il serait impoli d’offrir cela comme cadeau pour la Fête du Double Sept, mais peut-être pourrions-nous préserver les apparences si cela était remis au vainqueur d’un concours de tir à l’arc. Je suis sûr que Dame Reirin serait ravie de voir cette broderie exquise trouver son chemin entre les mains d’un gentilhomme digne de ce nom.
Tousetsu jeta un regard significatif aux deux hommes. Feignant l’innocence, elle poursuivit :
— Bien qu’il y ait de nombreux gentilshommes prêts à se précipiter à ses côtés en cas de maladie, il ne semble y avoir personne ayant la force de conjurer ce qui l’afflige. C’était peut-être une suggestion sans fondement.
Bien que cela dépassât les limites de son rôle de dame de cour, cette remarque de sa part mit le feu aux poudres chez les hommes. Shin-u et Gyoumei étaient tous deux contrariés par le peu qu’ils avaient contribué à résoudre la série d’incidents. Précisément parce que le duo était compétent dans la plupart des situations, le fait qu’ils aient été tenus à l’écart et qu’ils aient laissé Reirin et les filles risquer leur vie était un point sensible pour eux deux.
— Hélas, il semblerait que Reirin ne se sente pas très bien, et je ne saurais me résoudre à la forcer à sortir dans ces circonstances. Je n’ai pas eu beaucoup de temps pour faire de l’exercice ces derniers temps, alors je vais peut-être profiter de cette journée pour participer à un concours de tir à l’arc avec quelques-uns des Yeux d’Aigle, débita Gyoumei d’une voix monotone et peu convaincante après une longue pause.
Shin-u s’empressa d’ajouter :
— En tant que capitaine chargé de superviser le terrain de tir à l’arc, je me ferai un plaisir d’être votre adversaire. Je suis sûr qu’un Œil de l’Aigle lambda ne représenterait aucun défi pour vous, Votre Altesse.
— Oh ? Je croyais que tu ne voulais pas que ton entraînement soit interrompu. Il n’y a pas vraiment besoin que tu intervenes.
— Ne vous inquiétez pas pour ça. Savoir faire des pauses au bon moment et apprendre en observant la technique d’autrui fait partie intégrante de l’entraînement.
Le regard tourné vers la porte du Palais du Qilin d’Or, les deux hommes échangeaient des plaisanteries, un sourire discret aux lèvres. Peu après, ils firent demi-tour dans un mouvement si parfaitement synchronisé qu’il rappelait leur fraternité. Alors que le duo s’éloignait vers le terrain de tir à l’arc à un rythme encore plus rapide que celui de leur arrivée, Tousetsu les regarda partir en s’inclinant profondément.
***
— Alors, je vous en prie, qu’est-ce qui vous amène dans l’entrepôt d’un autre clan si tôt le matin ?
— Je crois que l’heure du dragon est un peu trop tardive pour être considérée comme le « matin », Dame Keigetsu, et ce n’est pas le territoire du Palais Shu, mais un espace commun tout comme la Cour des Demoiselles.
C’était quelque temps après que Gyoumei et Shin-u se soient dirigés vers le terrain de tir à l’arc.
Alors qu’elle enfonçait joyeusement ses mains dans le jardin baigné de soleil, Reirin jeta un regard significatif par-dessus son épaule à son amie exaspérée.
— Le sort de mes petits me préoccupe toujours. Voyez-vous cela, Dame Keigetsu ? Ces pousses de colza sont censées arriver à maturité au début du printemps, mais regardez comme elles poussent avec vigueur ! C’est vraiment un miracle. Dois-je les faire bouillir ? Dois-je les faire frire ? Mais comme l’huile est extraite du colza, cela me semble un peu ironique — voire péché — de faire bouillir ces légumes verts dans leur propre jus. Oh, que faire ?
— J’aimerais que tu prennes un peu plus en considération mes sentiments que ceux du colza, marmonna Keigetsu. Malgré cette réplique, elle s’était déjà installée à l’ombre d’un grand arbre.
Malgré la brusquerie de son ton, elle se réjouissait en réalité de la visite de Reirin.
Bien que les deux Demoiselles aient noué une étrange amitié à la suite de leur échange, au sein de la Cour des Demoiselles, elles n’étaient rien de plus que les Demoiselles de deux clans différents. Avec tous les regards braqués sur elles, elles n’avaient guère l’occasion de se parler. Il était possible que Keigetsu attendait depuis un certain temps déjà l’occasion de se livrer à une conversation détendue et sans enjeu.
— N’étais-tu pas censée accompagner Son Altesse pour une promenade dans les jardins aujourd’hui ? J’ai l’impression que Dame Seika grinçait des dents quand elle a vu que tu avais été invitée à sortir pour la énième semaine d’affilée.
— Oui, à ce sujet… Sa Majesté a renvoyé Son Altesse à la porte après s’être plainte qu’elle voulait que je chérisse aussi le temps passé avec elle. Je crois qu’il devrait être en train de s’entraîner au tir à l’arc avec le capitaine des Yeux de l’Aigle en ce moment même.
— Hein ?! s’écria Keigetsu, surprise.
N’importe quelle Demoiselle rêverait d’une visite du prince héritier en personne, et l’impératrice l’aurait repoussé pour une raison comme celle-là ?
— C’est vrai que Sa Majesté est une autorité supérieure à Son Altesse ici, à la cour intérieure, mais pourquoi s’opposerait-elle à l’un de vos rendez-vous galants ? Ne souhaite-t-elle pas vous voir prospérer en tant que Demoiselle ?
— Bien sûr. Elle m’enseigne comment devenir la meilleure Demoiselle possible, et elle s’efforce généralement de respecter mes rendez-vous avec Son Altesse… Un sourire hagard se dessina sur son visage. Mais vu que Son Altesse m’envoie des cadeaux et des lettres toutes les quelques heures et vient me voir à chaque instant où je suis éveillée au palais Kou — sans parler des visites que me rend le capitaine des Yeux de l’Aigle entre-temps —, il est vrai que je n’ai pas eu beaucoup de temps à lui consacrer ces derniers temps…
— Ouah. Ça a l’air dur.
En temps normal, c’était le moment où Keigetsu aurait brûlé de jalousie en voyant la Demoiselle d’un autre clan si chérie, mais elle compatissait sincèrement. Après tout, elle savait par expérience, grâce à leur échange, que la gracieuse Demoiselle devant elle était en mauvaise santé presque vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il devait être difficile de reposer son corps ou son esprit quand on était constamment entourée d’admirateurs aussi fervents.
C’est vrai que la soif d’amour peut tuer, mais je me demande si trop d’amour peut aussi noyer une personne, pensa Keigetsu en regardant intensément son amie.
Bien que perpétuellement comblée d’amour, Reirin avait toujours semblé détachée de ceux qui l’entouraient. Keigetsu avait autrefois interprété cette attitude comme de l’arrogance, mais elle avait cessé de la voir ainsi. Elle avait compris que la Demoiselle avait déjà fort à faire rien qu’à essayer de survivre à chaque journée, après tout.
— Non, ce n’est pas leur faute… Je ne suis pas fiable, et pourtant je continue à me pousser malgré tout, alors je comprends pourquoi tout le monde ne peut s’empêcher de s’inquiéter… Mon seul recours est de développer mes muscles et mon endurance et de laisser les résultats parler d’eux-mêmes…
— Ah oui ? Keigetsu balaya cette remarque d’un revers de main.
Certes, elle ne détestait plus Reirin, mais elles n’étaient pas non plus assez proches pour que Keigetsu lui donne un cours accéléré d’intelligence émotionnelle.
— Alors si elle a repoussé Son Altesse, qu’est-ce que tu fais ici ? Tu ne devrais pas être en train de prendre le thé avec l’impératrice ?
— À peine Son Altesse était-elle partie qu’elle reçut une convocation de Sa Majesté. À en croire ce qu’on dit, il voulait avoir une conversation en tête-à-tête à propos de quelque chose… Sa Majesté s’est traînée jusqu’au palais principal comme un chat redoutant son bain.
— Ces deux-là forment un couple tellement bizarre. Je ne sais pas s’ils s’entendent vraiment ou pas, marmonna Keigetsu, l’air perplexe. Les concubines étaient censées convoiter leurs convocations de l’empereur encore plus que les Demoiselles ne convoitaient leurs rendez-vous galants avec le prince. On voyait bien que Kenshuu était de la famille de Reirin au fait qu’elle semblait seulement agacée par la situation. Bon, peu importe. C’est donc à ce moment-là que tu es venue me voir ? Qu’est-il arrivé à Tousetsu ?
— Hi hi ! J’ai dit que je voulais manger de la glace pour lutter contre la chaleur, et elle s’est précipitée directement à la cuisine. Maintenant, je peux m’occuper du potager à ma guise !
— Ouah. Tu as vraiment un sacré côté méchant.
Malgré le sourire sardonique sur le visage de Keigetsu, elle poussait un soupir de soulagement au fond d’elle-même. Qu’on la qualifie de démon ou de belle-mère, Tousetsu adorait donner à Keigetsu des « leçons » empreintes de vengeance chaque fois que leurs chemins se croisaient. Keigetsu n’était pas sa plus grande fan. En même temps — à sa grande surprise —, son cœur fit un bond à l’idée que Reirin était allée jusqu’à échapper à sa servante pour la simple raison que Keigetsu ne voulait pas être en sa présence.
— Même Tousetsu a besoin d’une pause de temps en temps, dit Reirin. Son Altesse et le capitaine peuvent se détendre l’esprit et le corps en s’adonnant au tir à l’arc, tandis que Tousetsu peut concocter un dessert pour changer un peu. Vous voyez ? Tout le monde y gagne.
— Comme tu veux. Alors, c’était quoi cette histoire de colza…
Au moment même où Keigetsu se penchait vers le champ avec un sourire amusé, une tempête de pas interrompit leur conversation. C’était l’une des dames d’honneur de haut rang de Keigetsu, Leelee, qui se sentait depuis longtemps chez elle dans sa robe écarlate flamboyante. À en juger par la sueur qui collait ses cheveux roux, elle s’était précipitée à toute vitesse.
— La situation empire au terrain de tir à l’arc ! Vous devez venir tout de suite, Dame Reirin !
— Ça tourne mal ? Comment ça ?
— Son Altesse et le capitaine tirent à l’arc côte à côte, il y a un tas de Yeux de l’Aigle vaincus dont le moral est brisé par une énième démonstration de talent sans pareille, les dames de la cour qui ont entendu le vacarme ont envahi les lieux et ont fait monter la tension, et les deux hommes luisants de sueur se sont tous les deux mis torse nu en même temps ! C’est le chaos total !
Bien que de nombreux détails essentiels manquaient à cette explication, son récit parvenait tout de même à évoquer une image très vivante. À en juger par ce qu’elle racontait, le concours de tir à l’arc entre les deux séducteurs avait plongé toute la cour intérieure dans un tourbillon de panique et d’excitation.
— « Détendre leur esprit et leur corps grâce à un peu de tir à l’arc », c’était ça… ? marmonna Keigetsu en plissant les yeux.
Gênée, Reirin se prit le visage entre les mains.
— Hrk… Je ne m’attendais pas à ça…
— Quand j’ai vu à quel point les deux étaient devenus compétitifs et déterminés à continuer, quelque chose m’a dit que ce n’était pas un concours ordinaire — ou, plus précisément, qu’il y avait quelque chose en jeu. Je me suis rendue au Palais du Qilin d’Or et j’ai interrogé Dame Tousetsu à ce sujet, et bien sûr, elle m’a dit que ces deux-là se disputaient un sachet que vous avez confectionné.
— Je suis impressionnée, Leelee ! Comment as-tu réussi à faire le lien entre leurs motivations et le Palais Kou ?
— Qui ne ferait pas le lien ?! rétorqua Leelee par réflexe. Se rendant vite compte que ce n’était ni le moment ni l’endroit, elle s’éclaircit la gorge. Elle prit un air solennel et fixa Reirin droit dans les yeux.
— Quoi qu’il en soit, au rythme où vont les choses, la frénésie de ces femmes pourrait mener à un accident. Les autres Yeux de l’Aigle ont essayé de les arrêter, mais les deux n’en finissent plus, affirmant qu’ils n’arrêteront pas tant qu’il n’y aura pas de gagnant… Comme les deux camps sont à égalité, cela ne finira jamais à moins que vous veniez décider qui est le gagnant, Dame Reirin.
Toujours aussi dévouée, Leelee attrapa Reirin par le bras et l’entraîna vers le terrain de tir à l’arc, Keigetsu à leur suite.
***
Le grincement d’un arc tendu résonna dans le silence du terrain de tir. Un instant plus tard, la foule éclata en acclamations lorsque la flèche frappa la cible avec un paf sourd.
— Mon Dieu ! Il a encore touché la cible !
— Ça fait combien d’affilée ?! Ça demande une concentration incroyable.
— Et beaucoup d’endurance aussi. Depuis combien de temps Son Altesse et le capitaine tendent-ils leurs arcs ?
Tout le monde dans les environs était subjugué par le spectacle de Gyoumei et Shin-u occupant le terrain et tendant leurs arcs encore et encore, sans fin.
— Ouah. Il y a vraiment beaucoup de monde…
Reirin et les filles jetaient un œil aux spectateurs enthousiastes depuis derrière un buisson. Une foule immense entourait le terrain de tir à l’arc. Comme Leelee l’avait craint, la chaleur dégagée par tant de personnes entassées sous un soleil de plomb était intense. De temps à autre, une dame de la cour vacillait lorsqu’on la bousculait, ou un Œil de l’Aigle se disputait avec un autre collègue qui lui avait marché sur les pieds. Si elles voulaient arrêter le match, elles allaient devoir se frayer un chemin à travers cette foule d’abord.
— Cela risque d’être un sacré défi, dit Reirin.
— Pourtant… je comprends pourquoi les gens affluent ici…, marmonna Keigetsu d’un air hébété à côté d’elle, ce qui fit cligner des yeux Reirin. En y regardant de plus près, Keigetsu avait plaqué ses deux mains sur sa bouche, le regard fasciné. Quelle vision virile…
Lorsque Reirin suivit son regard et aperçut enfin les archers au cœur de l’action, elle ne put s’empêcher d’acquiescer. Deux hommes se tenaient à distance l’un de l’autre sur le terrain de tir à l’arc bien entretenu : Gyoumei et Shin-u. Chacun tenait un arc, l’un affichant son physique majestueux et l’autre une expression grave sur ses traits fins et séduisants.
Ils avaient retiré leurs manches en raison de la chaleur oppressante, dévoilant leurs torses et leurs bras bien dessinés. Leurs yeux, fixés droit devant eux sur la cible, débordaient eux aussi de sensualité. Tout, de la légère lueur de sueur sur la nuque de Gyoumei à la queue de cheval serrée des cheveux noirs de Shin-u, contribuait à fasciner les spectateurs.
Même Leelee, celle qui avait amené Reirin là-bas pour calmer l’agitation, ne cessait de jeter des regards captivés dans leur direction, puis de se gifler les joues rougies pour résister à une grande tentation.
— Ça va, les filles ? Vous êtes toutes rouges. Allez, il fait un peu plus frais à l’ombre. De plus en plus inquiète, Reirin échangea sa place avec les deux autres, leur laissant sa place à l’ombre d’un arbre. Euh, je vais d’abord nous chercher de l’eau fraîche ? Votre respiration devient superficielle. Si vous avez du mal, essayez de vous accroupir et…
— Ce n’est pas le problème ! Tu veux dire que tu ne ressens pas la moindre envie en regardant ça ?! s’écria Keigetsu alors que Reirin la poussait à l’ombre.
Reirin porta une main à sa joue, perplexe.
— Bien sûr que si. J’adorerais avoir des muscles aussi toniques que…
— Pas comme ça. Le visage de Keigetsu se crispa. Je veux dire, la vue envoûtante de ces deux beaux hommes ne fait-elle pas battre ton cœur un peu plus fort ?
— Si vous faites allusion à leur état de déshabillage, mes frères, passionnés de tir à l’arc, s’entraînaient tout le temps comme ça… Après avoir affiché son étonnante insensibilité face à la silhouette masculine, Reirin reporta son regard sur les deux hommes debout sur le terrain de tir. Mais c’est un spectacle éblouissant.
La tension entre Shin-u et Gyoumei était telle qu’on aurait pu voir des étincelles invisibles jaillir dans l’air, mais leurs visages rayonnaient de vie.
— On dirait qu’ils s’amusent bien, dit-elle avec un doux sourire.
Elle savait que Gyoumei passait ses journées à assumer une charge de travail épuisante tout en portant le lourd fardeau des responsabilités liées à son statut de prince héritier. Malgré le mécontentement qu’il éprouvait parfois face à ses propres capacités, c’était justement ce talent qui lui procurait un profond sentiment de fierté et de responsabilité dans sa fonction princière. L’idée qu’il puisse à la fois faire une pause dans ses devoirs et avoir la chance d’affronter un adversaire contre lequel il pouvait se donner à fond lui fit sourire.
Sous son apparence distante, Shin-u avait lui aussi l’air de quelqu’un qui avait renoncé à quelque chose. La flamme dans ses yeux lorsqu’il relevait un défi était un spectacle nouveau et rafraîchissant.
Gyoumei et Shin-u prenaient tous deux cela très au sérieux. Les voir donner le meilleur d’eux-mêmes pour mettre la main sur quelque chose était à la fois galant et digne.
— Laisse-moi entendre ce que tu as à dire, Reirin !
— Un aigle ne rate jamais sa proie. N’oublie pas ça.
Reirin sursauta en se rappelant brusquement comment chacun d’eux s’était approché d’elle avec un regard si sincère. Elle aurait dû trouver cela stimulant de voir quelqu’un désirer quelque chose avec tant d’ardeur. Pourtant, alors qu’elle était celle qui recevait cette passion, elle ne savait pas trop quoi penser de leurs regards intenses.
— La vue envoûtante de ces deux beaux hommes ne fait-elle pas ton cœur battre la chamade ?
Reirin fronça les sourcils en réfléchissant à la question que Keigetsu lui avait posée d’un ton exaspéré. Ayant passé une grande partie de sa vie à se concentrer uniquement sur sa survie, elle ne comprenait pas vraiment ce que c’était que de sentir son cœur battre la chamade pour quelque chose.
Non, elle comprenait l’affection. Elle en avait reçu suffisamment pour s’y noyer. Un sentiment chaud et tendre qui enveloppe tout un être — c’était de l’affection, et sans doute de l’amour aussi.
Mais…
Reirin repensa au passé. Elle se souvint des mains de Gyoumei agrippées à ses épaules, ou peut-être du bras de Shin-u autour de sa taille.
C’était chaud.
Même elle pouvait dire à quel point cette interprétation était loin de la réalité, mais si elle devait mettre des mots sur le sentiment qui naissait dans son cœur à ces moments-là, ce serait sans doute quelque chose d’aussi simple que cela. La sensation de leur peau nue contre la sienne dépassait une douce sensation de « chaleur » et était d’une brûlure surprenante. Ce qui l’avait le plus surprise, c’était à quel point cette sensation avait été brute.
Avec le recul, c’était la première fois qu’elle s’était autant rapprochée d’une personne du sexe opposé. Ou plutôt, pas tout à fait — peut-être était-ce simplement la première fois qu’elle percevait une autre personne aussi clairement. Toute sa vie, jusqu’à l’échange, elle avait cru n’avoir jamais été exposée aux émotions brutes de quiconque, mais ce n’était peut-être pas le cas. Ce qu’elle avait appris de l’échange, c’était que ces émotions brutes avaient toujours été là. Peut-être que c’était ça, la vérité.
— Encore un tir parfait ! Je n’en reviens pas ! s’écria Keigetsu avec admiration à ses côtés, la ramenant à la réalité.
Shin-u avait de nouveau atteint la cible. Gyoumei observait la scène avec amusement, puis encocha sa flèche suivante, comme si ce spectacle avait encore attisé son esprit combatif.
— On devrait regarder comment ça se passe encore un petit moment, murmura Reirin doucement, un sourire toujours accroché à ses lèvres.
— Oh ? Je veux dire… bien sûr. Ils ont l’air de s’amuser tous les deux, et la foule est assez calme. Keigetsu répondit d’un air distrait, complètement absorbée par le match des hommes.
Reirin gloussa, puis se tourna vers Leelee à ses côtés et demanda :
— Au cas où, peux-tu demander à la matrone chargée de la cuisine de nous préparer un grand pot d’eau infusée aux fruits ? Une fois le combat terminé, toute la foule — y compris les deux concurrents, bien sûr — pourra se réhydrater immédiatement.
— Euh… Oui, madame ! Leelee sursauta en se retournant, puis s’enfuit comme si elle fuyait la honte.
Alors qu’elle regardait sa servante dévouée s’éloigner, Reirin se protégea les yeux avec ses mains et leva les yeux vers le ciel. Le soleil approchait enfin de son zénith, et ses rayons brillaient comme des flèches de lumière. Comme elle avait cédé sa place à l’ombre à Keigetsu, elle avait tellement chaud qu’elle avait du mal à respirer.
Mais… tout le monde s’amuse tellement bien.
Elle pouvait bien supporter ça. Essuyant discrètement la sueur qui commençait à perler sur sa peau, elle se remit à observer les deux hommes sur le terrain de tir à l’arc.
***
Son Altesse tient bon plus longtemps que je ne le pensais.
Baissant son arc, Shin-u jeta un coup d’œil à son demi-frère tandis qu’il choisissait sa prochaine flèche. Il avait supposé qu’une compétition entre un officier militaire comme lui et le prince héritier, toujours submergé par la paperasse, serait réglée en un clin d’œil, mais les deux hommes étaient étonnamment à égalité en termes de capacités.
Grâce à sa grande taille due à son sang occidental et à sa musculature impressionnante, les tirs de Shin-u ne manquaient pas de puissance, mais d’un autre côté, Gyoumei faisait preuve d’une concentration et d’un dévouement exceptionnels pour manier son arc avec habileté.
Peut-être avait-il du travail qu’il ne pouvait pas remettre à plus tard — il appelait parfois l’un de ses pages et lui lançait quelques ordres — mais lorsqu’il se retrouvait face à la cible, sa concentration n’avait pas été perturbée le moins du monde. C’était impressionnant.
— Je vois que le nombre de flèches restantes dans votre carquois commence à diminuer. Puisque vous semblez si occupé, Votre Altesse, pourquoi ne pas faire de votre prochain tir votre dernier ? proposa Shin-u.
Comme aucun d’eux n’avait manqué la cible une seule fois, cela devenait rapidement un concours pour savoir qui se rapprocherait le plus du centre. Cependant, la cible se remplissant de plus en plus, il arrivait souvent qu’une flèche frappe là où une autre se trouvait déjà — ce qu’on appelle — télescoper une flèche. L’Œil de L’Aigle, qui était censé compter leurs scores, avait depuis longtemps abandonné la tâche, le regard vitreux. Maintenant que les choses en étaient arrivées là, l’ambiance était telle que celui qui tirerait ne serait-ce qu’une flèche de plus que l’autre serait déclaré vainqueur.
Comme Gyoumei l’avait bien compris, il se contenta de hausser un sourcil avec un soupir et répondit :
— Pourquoi devrais-je être le premier à finir ? C’est toi qui pourrais mettre fin à ça.
— Non merci, rétorqua Shin-u. Je n’ai même pas dépensé un tiers de mon énergie.
Gyoumei sourit.
— Quelle coïncidence. Moi non plus.
À en juger par la façon dont ils transpiraient tous les deux et dont leurs manches glissaient sur leurs bras, il était clair qu’ils étaient à bout de forces, mais on ne l’aurait jamais deviné à voir leur attitude.
— Tu sembles terriblement investi dans ce sachet pour quelqu’un qui a toujours été si distant et désintéressé, Shin-u. Pourquoi ne veux-tu pas abandonner ? dit Gyoumei, esquissant un sourire narquois tandis que Shin-u saisissait une nouvelle flèche.
Il n’a pas tort.
Fixant la flèche dans sa main, Shin-u acquiesça intérieurement. Le capitaine des Yeux de l’Aigle et le prince héritier. Un simple officier et le futur empereur. Compte tenu de leurs rangs respectifs, il était tout à fait normal qu’il laisse Gyoumei s’attribuer toute la gloire après avoir tiré ses premières flèches. Même s’il devait garder les apparences en tant que chef des Yeux de l’Aigle, il n’y avait aucune raison d’aller jusqu’à battre le prince héritier. Pourtant, pour une raison quelconque, il ne voulait pas céder.
Est-ce que je veux ce sachet à ce point ? se demanda-t-il, perplexe face à son propre comportement.
Il était déjà arrivé plusieurs fois que des femmes lui refilent des cadeaux par le passé, mais il n’y avait toujours vu qu’une source d’ennuis. De la nourriture pour se remplir le ventre, c’était une chose, mais un bibelot qui ne servait à rien d’autre qu’à sentir bon ne lui était d’aucune utilité.
Mais… je le veux, répondit néanmoins son cœur en toute honnêteté.
Il mourait d’envie de savoir. Quel genre de parfum dégageait-il ? Quel genre de parfum Reirin trouvait-elle suffisamment agréable pour l’offrir à quelqu’un d’autre ? Quel tissu avait-elle choisi, et combien de travail minutieux avait-il fallu pour le broder ? Et s’il se présentait devant elle en le portant sur lui, quelle serait sa réaction ?
C’est toujours difficile de prévoir ce qu’elle fera.
La seule fois où il avait pu entrevoir la véritable nature de cette Demoiselle toujours gardée sous la stricte surveillance de Gyoumei ou des dames d’honneur du palais Kou, c’était pendant l’échange. Lorsqu’il l’avait vue de près, elle s’était révélée être une femme insaisissable qui riait avec une étincelle dans les yeux, réalisait les cascades les plus extravagantes et lui lançait parfois même un défi. Cette même Kou Reirin qu’il avait toujours supposée n’être qu’une femme gracieuse s’était en fait révélée être une source de surprises, et il était tenté de continuer à ouvrir une nouvelle porte après l’autre.
Pourtant, depuis la fin de l’échange, une distance polie s’était installée entre eux, entre le capitaine des Yeux de l’Aigle et la principale candidate au titre d’impératrice. Il voulait tenir entre ses mains un objet tangible — quelque chose de durable — capable de transcender le fossé qui les séparait.
Il mit fin à la conversation et prépara son arc. Alors qu’il concentrait son attention, il sentit la cible se rapprocher de plus en plus. Lorsqu’il relâcha sa main, la flèche siffla droit devant comme si elle était attirée et frappa en plein centre de la cible. Un instant plus tard, la foule éclata en une nouvelle salve d’acclamations.
— Mon Dieu ! C’est un rêve !
— C’est ça, le sang d’un esclave étranger.
— C’est le favori de Son Altesse. S’il reste capitaine des Yeux de l’Aigle encore quelques années, il pourrait finir par gravir les échelons et devenir stratège militaire.
Des cris de séduction, des mots de mépris et des regards curieux fusaient de toutes parts.
Comme d’habitude, il ne se passait pas grand-chose d’autre dans la cour intérieure.
— Ouah. Il y a vraiment beaucoup de monde…
C’est alors que Shin-u entendit au loin une voix claire comme une cloche et redressa brusquement la tête. Ses sens aiguisés filtrèrent le brouhaha de la foule et parvinrent à repérer une personne en particulier. À l’ombre d’un bosquet, à une courte distance du cercle des spectateurs, se tenait Kou Reirin.
Elle échangea sa place avec Shu Keigetsu et la dame d’honneur aux cheveux roux à ses côtés, puis s’avança vers un endroit ensoleillé un peu plus près du terrain de tir à l’arc. Les rayons du soleil estival illuminaient ses joues lisses, donnant à toute sa silhouette un bel éclat.
— On dirait qu’ils s’amusent bien, dit-elle avec un doux sourire. Elle donna un ordre à sa dame d’honneur, qui s’élança alors vers le palais. À en juger par son attitude, elle lui avait sans doute demandé d’apporter quelque chose à boire. C’était le genre de femme qu’elle était, après tout.
Reirin semblait assister à leur compétition de tir à l’arc avec beaucoup d’enthousiasme. Chaque fois que Gyoumei et lui touchaient à tour de rôle le centre de la cible, du coin de l’œil, Shin-u l’apercevait joindre les mains avec un regard qui pouvait être soit de l’admiration, soit de l’envie.
Bien sûr, vous n’avez pas l’air fasciné — juste impressionné.
Au milieu de toutes ces femmes qui lui lançaient des regards ravis, la façon dont Reirin le fixait parfois si intensément qu’elle fronçait les sourcils lui rappelait tellement un seigneur de guerre évaluant ses ennemis qu’un étrange sentiment d’amusement s’empara de lui.
Faisant semblant de vérifier la tension de sa corde d’arc, Shin-u prit soin de se déplacer vers le bord du terrain de tir. Il croisa le regard de Reirin, pinça la corde avec son doigt, puis la relâcha d’un air taquin. Comprenant qu’il la taquinait au sujet de la rupture de l’Arc de Protection, elle rougit profondément. La voir se prendre les joues entre les mains et gémir de gêne lui fit esquisser un sourire.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu souris.
Lorsque Shin-u regagna sa position, un sourire toujours aux lèvres, Gyoumei lui lança un regard depuis l’endroit où il tenait son propre arc à ses côtés.
— Tu commences enfin à perdre ta concentration ? Tu es libre d’arrêter quand tu veux, tu sais. Mais si tu le fais…
Il redressa sa posture, puis décocha une magnifique flèche d’un geste fluide.
Paf !
Encore un tir réussi.
— Tu n’auras pas le sachet de Reirin, conclut-il en se retournant et en adressant à Shin-u un sourire moqueur.
Shin-u en prit note en silence, puis réfléchit à tout cela.
Que devait-il faire dans une situation pareille ?
Son Altesse se soucie avant tout des déplacements de Dame Kou Reirin. En tant que capitaine des Yeux de l’Aigle, je devrais naturellement annoncer son arrivée.
Pour être plus précis, il devrait laisser le prince gagner. Il devrait laisser le prince héritier faire bonne figure devant sa bien-aimée. Il devrait faire plaisir à Gyoumei en lui annonçant l’arrivée de Kou Reirin, le laisser gagner et servir de faire-valoir au prince. Il ne faisait aucun doute que c’était la bonne chose à faire en tant que demi-frère.
Mais…
Il choisit sa flèche suivante et se tourna vers la cible. Lorsqu’il vit Shin-u plus concentré que jamais, Gyoumei déglutit légèrement à ses côtés.
Creaaak…
Shin-u encocha sa flèche dans un bruit sourd. Ses yeux perçants, semblables à ceux d’un aigle, fixaient la cible. Il sentait la distance entre lui et la cible commencer à se réduire. Sa proie était juste devant ses yeux.
C’est ma proie.
Bien qu’il eût le sang de l’empereur dans les veines, il avait toujours été méprisé en tant que fils d’une esclave. Depuis sa naissance, personne n’avait su quoi faire de lui. Tout ce qui l’entourait n’était que regards curieux, regards inquisiteurs ou sourires séducteurs. On ne lui avait jamais permis d’avoir de grandes ambitions, et il n’en avait d’ailleurs jamais ressenti le désir. C’est ainsi que c’était sans aucune envie particulière qu’il avait toujours regardé son demi-frère, qui avait tout pour lui. Et pourtant…
Je le veux.
C’était une chasse. S’il voyait une proie attrayante devant lui et tenait une arme à la main, il se surprenait naturellement à vouloir l’atteindre. Il pourrait comprendre ce que cette proie signifiait exactement pour lui après l’avoir chassée.
C’est ça. Toute proie sur laquelle je pose les yeux…
Il mit sa taille à profit pour tirer la corde aussi loin que possible, puis fixa la cible d’un regard aussi perçant que celui d’un aigle. Lorsqu’il relâcha sa main, la flèche fendit l’air à une vitesse fulgurante.
Thunk !
Dans un bruit sourd, la flèche transperça les plumes d’une autre flèche déjà plantée en plein centre de la cible.
…Je vais l’abattre à coup sûr.
— C’est une concentration impressionnante, remarqua Gyoumei, le regard oscillant entre l’admiration et l’exaspération. Une fois que tu es absorbé par quelque chose, tu es du genre à ne plus rien voir autour de toi, je vois. Fais attention à ne pas négliger tes devoirs de capitaine.
— Vous plaisantez sûrement, rétorqua Shin-u, un peu vexé. Je dirais que je prête davantage attention à ce qui m’entoure que vous, Votre Altesse. N’avez-vous pas remarqué que Dame Reirin nous observait depuis ces buissons depuis tout à l’heure ?
— Pardon ?
Dès qu’on le lui fit remarquer, Gyoumei se retourna brusquement et regarda dans cette direction. Lorsqu’il constata de ses propres yeux que Reirin se tenait bel et bien là, ses yeux s’écarquillèrent.
— Hé, Shin-u. Depuis combien de temps nous observe-t-elle ?
— Une demi-heure environ, je dirais. Elle nous a même applaudis plusieurs fois. Mais vous ne vous en êtes pas rendu compte.
— Quoi… ? Gyoumei fronça les sourcils.
Shin-u s’attendait à ce que le prince s’emporte et redouble d’efforts pour lui infliger une défaite, mais celui-ci fit quelque chose d’inattendu : il poussa simplement un grand soupir de déception.
— Ça suffit pour aujourd’hui. Tu peux garder le sachet.
De plus, il fourra nonchalamment son arc dans les mains de son page et fit mine de quitter le terrain de tir.
— Votre Altesse ? l’interpella Shin-u, surpris.
Gyoumei redressa sa robe, puis lui jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.
— Imbécile. Elle n’est pas un œil de l’aigle — on parle de Reirin, qui est fragile. Quelle bonne raison y a-t-il de la laisser debout dehors sous un soleil de plomb ? Son ton était presque celui d’un grand frère réprimandant son petit frère pour s’être laissé emporter.
Alarmé, Shin-u regarda sans un mot Gyoumei se frayer un chemin à travers la foule et se précipiter vers les buissons.
— Oh ? Que s’est-il passé ? Son Altesse a abandonné d’un coup, commenta Keigetsu en penchant la tête, perplexe.
Lorsque Reirin tenta de répondre, elle réalisa à quel point sa bouche était sèche.
Elle avait la tête embrumée et se sentait étourdie.
C’est grave…
Le soleil semblait taper plus fort qu’elle ne l’avait pensé.
Soit ça, soit le fait de s’être un peu salie dans la terre avant de venir ici avait été une mauvaise idée dans son corps actuel. Sentant la sensation familière d’un évanouissement la gagner, Reirin lutta pour retrouver son équilibre. Si elle s’évanouissait en tombant sans grâce, cela n’aurait servi à rien qu’elle se soit présentée ici. Leelee ferait encore tout un foin, ce serait encore pire si la nouvelle parvenait jusqu’à Tousetsu, et elle causerait des ennuis à Keigetsu aussi.
Je me sentais si bien ces derniers temps que je me suis un peu laissée emporter.
Depuis le changement, Reirin était en bonne santé et avait relativement peu de fièvres. Peut-être était-ce parce que le reste du qi malveillant en elle avait disparu avec le venin lorsqu’il avait été purgé, ou peut-être était-ce parce que le qi de feu renforçant la terre — c’est-à-dire l’âme de Keigetsu — avait eu des effets bénéfiques sur le corps de Reirin. Quoi qu’il en soit, cela l’avait amenée à baisser un peu sa garde.
Je dois contrôler ma respiration… Peut-être vais-je m’accroupir un instant.
Du calme maintenant…
Dès qu’elle prit conscience du malaise qu’elle ressentait, celui-ci s’amplifia en elle. Son visage se durcit sous l’effet de la tension malgré elle. Néanmoins, Reirin fit un effort conscient pour se détendre et sourire.
Elle était Kou Reirin, la Demoiselle du clan qui régnait sur la terre inébranlable. Elle savait qu’un seul faux pas suffirait pour que son apparence, jusqu’alors louée pour sa délicatesse, soit critiquée comme frêle. Bien que tout le monde là-bas fût aimable, elle savait que la Cour des Demoiselles était un endroit où montrer la moindre faiblesse pouvait vous précipiter au fond du gouffre.
Par-dessus tout, elle craignait que s’effondrer trop souvent n’inquiète ses proches.
— Oh mon Dieu… Son Altesse v-vient par ici ! Keigetsu murmura dans un élan d’excitation, mais le cerveau de Reirin était incapable de traiter le sens des mots qu’elle prononçait.
Tout ce que Reirin parvint à faire, ce fut rester là, baignée d’une sueur moite. Elle pouvait sentir le brouhaha de la foule autour d’elle, mais les bruits lui semblaient si lointains.
— Bonjour. Es-tu venue jeter un coup d’œil au torse nu d’un homme, mon petit papillon ?
Lorsqu’une voix familière retentit au-dessus d’elle, Reirin leva la tête, encore étourdie. Sa vision vacillait trop pour qu’elle puisse distinguer son visage.
— Votre… Altesse… marmonna Reirin par bribes.
— On dirait que tu as eu un peu trop d’émotions fortes. De plus, une Demoiselle ne devrait pas regarder le corps nu d’un homme autre que moi. Gyoumei lui couvrit les yeux d’un air taquin, puis la souleva dans ses bras. Il est peut-être temps d’enlever ma Demoiselle avant qu’elle ne voie quoi que ce soit de trop indécent.
Sur ces mots, il repartit d’un pas vif vers le Palais du Qilin d’Or. Tout le monde autour observait ce qui ressemblait presque à un accès de jalousie de la part du prince avec un mélange de chaleur et d’envie. Pas une seule personne présente ne remarqua que Reirin avait failli commettre l’indécence de s’évanouir devant une foule immense.
— Votre… Altesse… Je suis désolée… Je…
— La chaleur t’a trop affectée, n’est-ce pas ? Franchement, pourquoi es-tu restée au soleil aussi longtemps ?
— Vous deux… vous aviez l’air de vous amuser tellement… que je voulais continuer à regarder…
— Idiote. Je te montrerai ça quand tu voudras, réprimanda Gyoumei à voix basse à Reirin alors qu’ils se dirigeaient vers le Palais du Qilin d’Or, la serrant dans ses bras. Je craignais déjà que tu ne tombes malade si tu te laissais trop absorber par ton entraînement avec Mère. J’ai demandé à l’un de mes pages de faire livrer de l’eau infusée aux fruits et de la glace au Palais Kou, alors bois et repose-toi.
Pire encore, il avait même pris des dispositions pour elle alors qu’il était occupé à tirer à l’arc. Les yeux de Reirin se remplirent de larmes de honte.
— Hrk… Je suis tellement désolée pour tout.
Lorsque Reirin enfouit sa tête dans sa poitrine, embarrassée, un petit soupir amusé retentit au-dessus d’elle. En levant un regard hésitant, elle découvrit Gyoumei qui la regardait avec une expression amusée.
— Ne t’en fais pas. Laisse-moi prendre soin de toi quand je le peux.
— Votre Altesse…
Sa voix douce apaisa la tension qui serrait son cœur. Alors qu’elle se détendait, elle sentit la force quitter ses bras et ses jambes. Maintenant qu’elle était dans ses bras, tout allait bien se passer.
— J’ai quelque chose à vous dire, Votre Altesse.
— Oui ? Qu’y a-t-il ?
— Je vais m’évanouir.
— Quoi ?! s’exclama-t-il, stupéfait.
Sentant la force des bras de Gyoumei autour d’elle, la conscience de Reirin s’évanouit dans l’obscurité.
***
Un soupir exagéré résonna dans une certaine pièce du Palais du Qilin d’Or : les appartements élégamment rangés de Reirin.
— Bon sang. Qui aurait pu deviner que tu finirais par t’évanouir avant même d’avoir pu jouer avec moi ? Quelle journée.
La voix appartenait à Kenshuu.
Se penchant en avant sur sa chaise, le visage figé dans une moue boudeuse, elle donna un petit coup de doigt sur la joue de sa nièce, allongée dans son lit.
— Ça t’apprendra à te laisser emporter.
Malgré le ton boudeur de sa voix, elle profita de ce contact pour vérifier avec désinvolture la température et la fréquence respiratoire de Reirin. Il semblait que sa fièvre fût légère, due à la fatigue ; sa respiration s’était donc déjà stabilisée et elle était simplement plongée dans un sommeil profond. Une fois que Kenshuu eut la certitude que c’était bien le cas, elle se laissa retomber dans son fauteuil. De là où elle était assise, elle fixa le visage de sa nièce.
— Tu deviens plus belle de jour en jour.
Reirin, endormie, ressemblait comme deux gouttes d’eau à la petite sœur de Kenshuu.
— Tu es le portrait craché de Seishuu — ton visage, ta constitution frêle, et la façon dont tu fais tourner tout le monde autour de ton petit doigt. C’est sans aucun doute le sang d’une méchante qui coule dans tes veines.
La bouche tordue en un sourire narquois, elle détourna le regard de sa nièce. Lorsque ses yeux se posèrent par hasard sur l’étagère et qu’elle vit que le sachet à l’origine de tout ce fiasco s’y trouvait toujours, le sourire amer sur son visage s’élargit.
Bien qu’il ait été déclaré vainqueur après le retrait de Gyoumei du combat, Shin-u avait refusé d’accepter sa récompense. Néanmoins, lorsqu’il était venu au palais Kou pour rendre le sachet, il avait regardé Reirin, qui somnolait, avec plus de passion que jamais. Ces yeux bleus, connus pour leur froideur, étaient au contraire remplis de regret… et de soif.
— J’aurais peut-être dû éviter de réveiller le chien qui dort. Juste au moment où Gyoumei s’était mis en avant… J’ai rendu un mauvais service à ce garçon.
Kenshuu se leva en grognant, puis attrapa le sachet posé sur l’étagère. Cet objet superbement brodé dégageait un arôme piquant et vivifiant, rien à voir avec les parfums délicats que Reirin affectionnait autrefois.
— Toujours aussi classe, je vois. Pourtant… tes goûts ont un peu changé, hein ? murmura-t-elle, avant de relever les yeux du sachet.
Elle contempla en silence sa nièce, qui s’était installée dans la respiration paisible et rythmée du sommeil. Reirin avait lentement mais sûrement commencé à sortir de sa coquille depuis le changement.
— Dis, Reirin. C’était la première fois que tu t’évanouissais devant une foule en tant que « Kou Reirin ». Pourquoi t’es-tu autant poussée à bout ? Tu avais l’habitude d’être plus prudente que ça.
Toujours agrippée au sachet, Kenshuu posa sa main sur le lit et se pencha plus près. De sa main libre, elle écarta doucement la frange de Reirin de son visage.
— Tu avais tout abandonné. Tu étais trop désespérée de sauver les apparences pour faire ce que tu voulais vraiment. Tu acceptais les invitations des autres avec le sourire, mais tu ne te rapprochais jamais de personne et ne désirais rien de ton propre chef.
Reirin s’était toujours tenue quelque part en hauteur, hors d’atteinte. À présent, cette même Demoiselle qui était censée glisser entre les doigts des gens comme un papillon et flotter haut dans les airs volait un peu plus près du sol. Elle faisait face à toutes sortes d’émotions brutes et se sentait bouleversée. Elle apprenait à devenir impatiente, parfois en colère, et même un peu avide.
Si elle en venait à tendre la main vers ceux qui l’entouraient — aussi hésitante fût-elle —, ces personnes tomberaient encore plus profondément amoureuses d’elle qu’elles ne l’étaient déjà. Reirin elle-même apprendrait ce que sont l’amitié et l’amour et en viendrait à profiter de la vie du fond du cœur.
— Ne deviens pas trop exubérante, Reirin.
Plissant les yeux, Kenshuu retira la main qui caressait le front de sa nièce. La prochaine chose que ces doigts parés de bagues extravagantes effleurèrent fut le cou élancé de Reirin.
— Sinon, je…
Elle écarta alors les doigts pour recouvrir toute la gorge de la Demoiselle. Sa prise n’avait toutefois aucune force. Kenshuu resta simplement là, silencieuse, pendant un instant, puis retira brusquement sa main comme si elle s’était lassée.
L’impératrice se laissa retomber dans son fauteuil et s’affala négligemment contre le dossier. Jetant un coup d’œil au sachet qu’elle tenait encore à la main, elle le lança en l’air et le rattrapa par le cordon. Puis, elle se mit à le faire tournoyer.
— On dirait que le sachet n’a finalement pas trouvé preneur. Tant pis, je suppose que je vais devoir le laisser à mes neveux trop zélés. Ils vont être tellement ravis que je parie qu’il finira exposé au mausolée pendant un moment.
Les pensées de Kenshuu tournaient au rythme du sachet, se tournant vers les deux frères de Reirin. Ces deux neveux trop zélés étaient si attentionnés et surprotecteurs qu’ils parvenaient parfois à faire rougir de honte même Gyoumei.
— Dire que la Fête des Récoltes de cette année va se tenir dans le territoire du sud, justement. Je me demande si laisser ces deux-là pour veiller sur Reirin va apporter la chance ou le désastre… murmura-t-elle en fronçant les sourcils.
La raison pour laquelle l’empereur l’avait convoquée plus tôt était justement pour l’informer de cette Fête des Récoltes.
Une belle façon de gâcher tous mes grands projets.
Kenshuu serra un peu trop fort le cordon. Ce dernier glissa entre ses doigts, et le sachet s’envola
— Oups, dit-elle en haussant un sourcil tandis qu’elle observait la scène. Je suppose que la réponse est « catastrophe ».
Le sachet gisait sur le sol, la face brodée tournée vers le bas.