INEPT T2 – CHAPITRE 6
Reirin se bat
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Traduction : Moonkissed
Correction : Ostinliss
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À peu près au même moment où Reirin s’était échappée du Palais du Qilin d’Or, Gyoumei continuait de frapper avec force aux portes de l’entrée principale.
— Ouvrez !
Il y avait une forte note d’impatience dans le ton majestueux de sa voix.
Une ombre passa soudainement sur ses beaux yeux. Gyoumei jeta un regard dubitatif vers le ciel, puis retint silencieusement son souffle devant ce qu’il vit. Des nuages sombres s’amoncelaient lentement dans le ciel qui était encore d’un bleu si intense quelques instants plus tôt.
— Le qi est en train de devenir incontrôlable…
En tant que porteur du qi du dragon, percevoir les perturbations dans les forces environnantes était pour lui une seconde nature.
Il sentait de la peur. De la détresse. C’était comme si la nature elle-même avait peur de voir l’impératrice Kenshuu — mère de la nation et femme du clan qui présidait sur la terre — vaciller si faiblement au bord de la vie et de la mort.
Je ne peux pas laisser cela me consumer.
Il tint bon alors qu’il se sentait glisser vers l’angoisse. Se sentir inquiet et devenir anxieux étaient deux choses différentes. Compte tenu de sa position de prince héritier, il ne pouvait pas se permettre de perdre la tête simplement parce que sa mère était dans un état critique.
Le prince héritier, eh ?
Sa bouche se tordit en une grimace amère.
— Regardez ces nuages de mauvais augure, Votre Altesse ! C’est un mauvais présage. Retournons immédiatement au palais principal.
— Il a raison. Vous êtes l’âme noble destinée à diriger la prochaine génération d’Ei. Nous ne devons pas vous exposer au malheur.
— La cour intérieure est le domaine des femmes. En tant que prince héritier, nous vous demandons de retourner sans tarder à la place qui vous revient. Je suis sûr que la puissante lumière du qi de votre dragon sera une source d’encouragement tant pour Sa Majesté que pour les résidents du palais principal.
Ses serviteurs le supplièrent l’un après l’autre. Consternés par les demandes incessantes de Gyoumei d’ouvrir la porte, ils tentaient depuis un bon moment déjà de le raisonner. Les hommes étaient fermement convaincus que l’héritier du royaume devait être tenu à l’écart de la mort, et par-dessus tout, ils voulaient garder Gyoumei et son puissant qi yang dans leur domaine pour leur propre tranquillité d’esprit.
Il devait s’acquitter avec diligence de ses devoirs, donner rapidement des ordres chaque fois que le besoin s’en faisait sentir, et offrir la protection de son puissant qi de dragon. Tels étaient les devoirs que tout le monde attendait du « prince héritier » connu sous le nom de Gyoumei.
Prince ci, prince là…
Il devait être juste et compétent. Tel était le principe directeur qu’il s’était imposé. Mais tant qu’il s’en tiendrait à cette norme, il n’aurait jamais l’occasion de voir ses proches malades, ni de se précipiter pour s’excuser auprès de quelqu’un à qui il avait fait un grand tort.
Un serviteur se pencha en avant pour le supplier.
— Votre Altesse, les nuages…
— Appelez l’exorciste, ordonna-t-il. J’ai déjà pris des dispositions pour qu’il commence son travail vers l’heure du Mouton. Avancez cela d’une heure et prévenez tout le monde du changement d’horaire. Savoir que nous prenons des mesures rapides pour régler le problème devrait rassurer les habitants du palais.
— Certainement…
— Assurez-vous doublement que les médecins garderont le silence. Dans la plupart des cas, la nouvelle d’une maladie se répand à cause de l’arrivée de médicaments. Remplacez les gardes à chaque porte par des personnes plus discrètes. J’ai déjà demandé au capitaine des Yeux de l’Aigle de repérer quelques bons candidats. Rendez-vous à son bureau pour récupérer la liste. Envoyez à chaque Demoiselle un morceau de soie de grande qualité en récompense de leurs prestations lors du rituel de la Fête des Fantômes. Cela devrait constituer une distraction convenable, et elles resteront certainement enfermées dans leurs palais si elles sont occupées à broder.
— O-oui, Votre Altesse.
— J’ai envoyé un rapport écrit directement à Sa Majesté. Il n’est pas nécessaire d’ébruiter l’état de Sa Majesté l’impératrice dans le palais principal. Au contraire, je veux que vous agissiez comme si ses symptômes étaient légers — suffisamment pour qu’elle puisse se permettre de recevoir ma visite.
Les eunuques répondirent à ses ordres fulgurants par des hochements de tête précipités.
Pourtant, dès que Gyoumei eut dit : « Je veux que vous retourniez tous au palais principal avec le sourire aux lèvres et que vous fassiez passer le mot », ils se mirent à protester, l’air inquiet.
— Une demi-heure, déclara le prince en baissant très légèrement les yeux. Je ne resterai pas plus longtemps que ça. Maintenant, laissez-moi.
Peut-être intimidés par l’intensité de sa voix, les eunuques échangèrent des regards avant de se retirer, abattus.
Gyoumei leva les yeux une dernière fois vers la porte fermée à double tour. Ne prenant plus la peine d’élever la voix, il appuya doucement une main contre les battants.
— S’il vous plaît, ouvrez.
Deux de ses proches se trouvaient de l’autre côté de la porte : la mère qu’il respectait et la femme qui lui avait appris ce qu’était l’amour.
Kenshuu et Reirin étaient toutes deux des femmes Kou. Il savait qu’elles ne voulaient pas être protégées. S’il se précipitait à ses côtés, inquiet, sa mère, en particulier, ricanerait probablement et dirait :
— Si tu as du temps à perdre avec ça, passe-le à protéger quelqu’un d’autre.
Mais Reirin ? Il ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter pour la Demoiselle qu’il considérait comme son papillon bien-aimé.
— Tu es partie par là, n’est-ce pas, Reirin ?
Gyoumei se remémora la vue de son dos alors qu’elle quittait l’entrepôt sans un seul regard en arrière. Il savait que sous son apparence gracieuse se cachait une forte volonté et qu’elle avait un côté étonnamment têtu. Tout comme il savait que son sourire éphémère dissimulait une tendance à l’imprudence tout à fait stupéfiante.
Nul doute qu’elle risquerait sa vie pour sauver l’impératrice. Elle ferait irruption dans le Palais du Qilin d’Or tout en conservant l’apparence de la Demoiselle de Shu, s’occuperait de Kenshuu sans se soucier d’entrer en contact avec le qi maléfique, et affronterait son ennemie Shu Keigetsu sans hésitation.
Si elle trouvait un moyen de sauver l’impératrice, elle irait jusqu’au bout, qu’il en coûte l’écorchement de ses mains ou qu’elle s’épuise jusqu’à s’effondrer. C’était précisément parce qu’il la connaissait si bien qu’il était fou d’inquiétude.
— Reirin. Laisse-moi t’écouter…
Par-dessus tout, il avait désespérément envie de s’excuser. Son ton neutre et l’expression placide sur son visage lorsqu’elle lui avait dit qu’elle avait abandonné ses attentes ne cessaient de le hanter.
Elle était tout pour lui.
Quand il l’avait vue basculer par-dessus la balustrade, il avait ressenti pour la toute première fois l’envie de tuer Shu Keigetsu. Il s’était réjoui de la chaleur de son corps lorsqu’elle s’était appuyée contre lui, avait été ému par le spectacle inédit de ses larmes, et avait juré d’éliminer la source de son chagrin, au prix de détourner les yeux de ses propres doutes et des remontrances de son entourage. Pourtant, tout cela n’avait fait que lui faire du mal.
— Je t’en prie… !
Il serra les mains en poings et les abattit contre la porte une dernière fois.
— Qui va là ? Comme vous pouvez le voir, un sceau a été apposé sur le Palais du Qilin d’Or afin d’empêcher la propagation de la maladie. S’il s’agit d’une affaire urgente, je vous demande d’exposer votre requête ici et maintenant.
Pour la première fois, une réponse lui parvint de l’autre côté de la porte.
Cette voix sévère appartenait à une dame de la cour ayant le pouvoir de renvoyer les visiteurs à sa seule discrétion. Cela signifiait que c’était forcément une dame de la cour au teint doré, et probablement l’une des dames de la cour en chef, qui s’était présentée pour l’accueillir. Étant donné que la servante principale de l’impératrice devait avoir fort à faire à s’occuper de sa maîtresse, il ne pouvait que supposer qu’il s’agissait de la dame de la cour en chef de la Demoiselle, Tousetsu.
Gyoumei se pressa aussitôt contre la porte.
— Tousetsu ! Tu dois être Tousetsu. Est-ce que Reirin… non, Shu Keigetsu… est passée par ici ?
Il sentit son halètement derrière la porte.
Cela suffit à convaincre Gyoumei : Tousetsu connaissait la vérité.
— Ouvre la porte.
— …
— Oseras-tu désobéir à un ordre du prince héritier, Kou Tousetsu ? J’ai dit d’ouvrir la porte, grogna-t-il.
Finalement, la porte s’ouvrit en grinçant, avec hésitation. Celle qui était agenouillée là, la tête baissée, était bien Tousetsu, la dame d’honneur en chef de Reirin.
— C’est un plaisir de vous voir, Votre Altesse Impériale.
— Pas besoin de formalités ; c’est urgent. Lève-toi. Je n’ai pas l’intention d’interrompre le traitement de Sa Majesté, alors réponds-moi simplement par oui ou par non. Shu Keigetsu est-elle passée par ici ?
— …
Le visage de poupée, dépourvu d’émotion, de Tousetsu était tendu. Après une longue pause, elle murmura :
— Oui.
Avant de pouvoir s’en empêcher, Gyoumei tendit la main pour la secouer par les épaules.
— Tu le sais, n’est-ce pas ?
— …
— Réponds-moi, Tousetsu !
Même la femme surnommée « la dame de cour glaciale » pâlit face à la rage féroce de Gyoumei. Néanmoins, après avoir pincé les lèvres, elle détourna le regard et répondit :
— Je ne peux pas le dire.
Répondre ainsi à une question aussi vague était une réponse en soi.
Le sang lui montant à la tête, Gyoumei éleva la voix.
— Pourquoi pas ? Pourquoi ne me réponds-tu pas ?! Reirin n’a-t-elle pas échangé sa place avec Shu Keigetsu ? Ne lui a-t-on pas volé son corps ? Pourquoi ne m’as-tu pas signalé une telle transgression à l’encontre de ta maîtresse ?!
— Parce que c’est ma punition ! hurla-t-elle en retour, perdant toute retenue.
Fait rare, ses iris tremblaient d’émotion.
— Non seulement je n’ai pas su reconnaître la situation difficile dans laquelle se trouvait ma très chère maîtresse, mais je l’ai acculée encore davantage. C’est parce que je ne l’ai pas entendue implorer la vérité et que je ne lui ai pas tendu la main pendant sa crise que je me punis en me retenant alors que c’est précisément le moment où j’ai le plus envie de lui venir en aide.
— Quoi…?
— Vous aurez largement les moyens de défier la volonté de Dame Reirin et de renverser la situation actuelle. C’est pourquoi vous êtes la seule personne à qui je ne pourrai jamais révéler la vérité. Je ne peux pas non plus vous permettre d’entrer dans le palais pour le moment.
La voix de Tousetsu tremblait tout au long de sa réponse, signe qu’elle luttait contre une tempête d’émotions violentes.
Alors qu’elle parlait, donnant l’impression de lutter pour se convaincre elle-même, Gyoumei comprit ce qui se passait : Tousetsu voulait lui dire.
Elle ne désirait rien de plus que de punir Shu Keigetsu pour avoir enlevé le corps de Reirin et mis sa vie en danger, mais les ordres de sa maîtresse et sa propre culpabilité écrasante la retenaient.
— Reirin t’a dit de te taire, n’est-ce pas ?
— …
— Je connais la profondeur de ta loyauté. Si c’était son ordre, même un décret impérial du prince héritier lui-même ne pourrait te faire parler.
Gyoumei ne connaissait que trop bien la nature de la dame d’honneur en chef qui s’était consacrée à Reirin.
Elle était un mélange de la lignée obstinée de la terre et de la lignée de l’eau, dont les émotions ne s’enflammaient que pour une seule personne spéciale — le pire genre de femme à avoir pour ennemie. Faire étalage de son autorité de prince ne le mènerait nulle part ; elle préférerait mettre fin à ses jours plutôt que de rompre son silence.
— Tu prétends ne pas pouvoir me le dire parce que je renverserais la situation ?
— …
— Pourquoi ? À cause de l’autorité que je détiens ? Parce que je punirais Shu Keigetsu contre la volonté de Reirin ?
Sa tentative de confirmer les faits dégénéra rapidement en autodérision.
Prince ci, prince ça…
Il trouvait son propre sort risible. En tant que prince héritier, il exerçait la plus grande influence sur la Cour des Demoiselles en tant que maître. Il avait été mieux placé que quiconque pour sauver Reirin de sa situation difficile, mais il avait renoncé à cette opportunité de son propre chef. Non seulement cela, mais ses devoirs de chef de la cour l’avaient empêché de présenter ne serait-ce qu’une excuse immédiate, et au final, c’était précisément son autorité qui lui avait interdit d’intervenir.
L’impatience, la colère et surtout le dégoût de soi bouillonnaient en lui.
Poussé par une impulsion, sa main se porta à sa couronne et l’arracha de son crâne.
— Votre Altesse ?!
— Laisse-moi passer, Tousetsu. Je t’en prie.
Son chignon s’effondra comme le reste de son être. Il ne fallut pas longtemps pour que sa coiffure impeccable se défasse, ses cheveux fouettant ses épaules au gré du vent. Celui qui se tenait là n’était plus le prince héritier parfaitement soigné. Il n’était rien de plus qu’un homme inquiet pour sa bien-aimée, un désastre de culpabilité jusqu’au bout des cheveux.
— Que faites-vous, Votre Altesse ?!
— Je te jure que je n’abuserai pas de mon pouvoir. Alors, je t’en prie, laisse-moi voir Reirin.
Le visage de Tousetsu se déforma d’horreur en voyant le fier prince héritier retirer sa propre couronne. Même sans ce geste, sa passion était suffisamment palpable pour lui donner des picotements comme des aiguilles sur la peau.
— Je t’en supplie.

— …
Finalement, Tousetsu poussa un long soupir et fit un pas en arrière, comme pour prendre son temps. Dans un grincement retentissant, la lourde porte s’ouvrit complètement vers l’intérieur.
— Ah ! Je te remercie, Tousetsu.
— Il n’y a pas de quoi. Une simple dame d’honneur n’avait de toute façon aucune raison de repousser le prince héritier.
Alors qu’elle poussait la porte, Tousetsu prit sa décision. Sa maîtresse avait ordonné que sa punition fût le silence. Dans la mesure du possible, elle avait voulu respecter cet ordre. Malgré tout, elle souhaitait tout aussi désespérément voir la femme qui avait fait du tort à sa maîtresse punie — et, plus encore, voir elle-même punie.
Vous êtes trop généreuse, Dame Reirin. Elle et moi devons subir une punition bien plus sévère.
Quelqu’un devait rétablir l’ordre et protéger sa maîtresse altruiste à sa place. L’homme qui se tenait devant elle n’hésiterait sûrement pas à faire tomber le marteau à la place de Reirin. Malgré ses affirmations selon lesquelles il n’abuserait pas de son autorité, il n’était autre que le prince héritier revêtu du qi du dragon.
— Venez avec moi.
Tousetsu invita Gyoumei à franchir la porte ouverte. Consciente que le barrage de ses émotions refoulées avait cédé, elle dit :
— Je vous dirai tout ce que je sais en chemin.
Même les chaînes de la raison ne pouvaient la retenir une fois qu’elle s’était déchaînée.
Confrontée à la véritable profondeur de sa nature aquatique, les lèvres de Tousetsu se tordirent en une minuscule grimace.
***
— Capitaine ! Capitaine ! Un simple fonctionnaire ne peut pas faire sortir clandestinement un trésor national comme l’Arc de Protection sans autorisation — pas même le capitaine des Yeux de l’Aigle originaire de Gen ! Il existe une petite chose appelée « protocole », je vous le fais savoir ! Vous devez d’abord envoyer une lettre de demande à toutes les autorités compétentes, puis, une fois que vous avez reçu leur autorisation—
— Arrête ça, grogna Shin-u à l’adresse de Bunkou, l’air revêche tandis que l’eunuque s’accrochait à sa manche en gémissant.
Cette conversation se déroulait dans le cloître menant au terrain de tir à l’arc.
D’épais nuages flottaient dans le ciel au-delà du toit. Shin-u fronça les sourcils en remarquant la brise fraîche qui avait commencé à souffler malgré l’après-midi estival. L’atmosphère autour de la cour intérieure avait pris un tournant tangiblement inquiétant.
Ce n’était pas ce qu’on aurait pu croire à voir la façon dont son subordonné se tenait allègrement sur son chemin en s’écriant : « C’est trop méchant ! »
Shin-u le repoussa sans se priver d’exprimer son agacement.
— La crise de Sa Majesté est une urgence nationale. Au combat, demandes-tu la permission d’encocher chaque flèche avant de la tirer sur un ennemi ?
— En fait, oui ! Voyez-vous, mes vrais ennemis sont tous des patrons tyranniques ou des figures d’autorité imprudentes ; je ne vais pas viser sans d’abord me protéger.
— Petit malin.
Alors qu’il s’avançait d’un pas vif vers le champ de tir, Shin-u croisa enfin le regard de Bunkou.
— Ce que je m’apprête à faire relève entièrement de ma propre décision, et aucune responsabilité ne retombera sur le reste des Yeux de l’Aigle. Je vais même consigner officiellement que tu as essayé de m’empêcher de m’emparer de l’arc. Maintenant, laisse-moi tranquille.
— Ah bon ? Super. Vous n’entendrez plus aucune plainte de ma part, alors.
Le subordonné égoïste s’écarta, ses larmes gratuites s’asséchant en un clin d’œil. Tant qu’il y était, il tira même une chaise d’un coin du terrain d’entraînement et s’assit pour faire une pause.
— Alors maintenant, c’est vous qui allez bander l’Arc de Protection pour prier pour le rétablissement de Sa Majesté ? dit-il. Je suis un peu surpris. Pour être tout à fait honnête, je ne pensais pas que vous étiez du genre à croire aux malédictions ou aux superstitions.
— Je n’y crois pas, en général. Pourtant, c’est un fait que la maladie de Dame Kou Reirin s’est atténuée lorsque Shu Keigetsu a bandé son arc. Il n’est pas inconcevable qu’une arme sacrée transmise de génération en génération puisse receler une sorte de pouvoir miraculeux. D’ailleurs…
Shin-u fixa la rangée de cibles et ajusta sa position.
— Si même la méchante de la Cour des Demoiselles était prête à tendre cet arc pour l’impératrice, le capitaine des Yeux de l’Aigle ne peut pas rester les bras croisés.
Une forte détermination se cachait derrière son ton blasé. Ce qui lui vint à l’esprit à ce moment-là, c’était l’image de la Demoiselle Shu s’accrochant à Gyoumei et le suppliant de lui prêter l’arme.
— Pour l’amour du Ciel, s’il vous plaît, laissez-moi avoir cet arc !
La femme qui n’avait même pas supplié pour sauver sa vie face à une bête était devenue rouge à force de plaider. C’était la première fois que Shin-u voyait quelqu’un aussi désespéré d’obtenir le pouvoir d’assurer le bien-être d’une autre personne — et quelqu’un d’un autre clan, qui plus est.
Il n’y avait aucune raison pour que Son Altesse lui refuse si brutalement, pensa-t-il en passant.
Non, d’une certaine manière, Shin-u comprit que les protestations de Gyoumei venaient d’un sentiment de préoccupation. Même un guerrier aguerri comme lui pouvait sentir le poids imposant de l’arc entre ses mains. Ce n’était pas le genre d’arme à laisser une femme qui s’était déjà déchiré les mains et s’était évanouie à force de tirer une seconde fois.
Mais… est-ce que cela signifie que Son Altesse a commencé à reconnaître Shu Keigetsu ?
Le Gyoumei qu’il connaissait détestait Shu Keigetsu. Et pourtant, ses yeux avaient trahi une admiration évidente pour elle pendant la Fête des Fantômes. Tout comme son visage s’était crispé en un froncement de sourcils tourmenté lorsqu’il avait jeté un coup d’œil à ses bandages imbibés de sang.
L’attitude de son demi-frère envers Shu Keigetsu avait sans aucun doute commencé à s’adoucir — au point qu’il l’avait laissée partir sans reproche après la réprimande qu’elle lui avait infligée.
Ou… peut-être pas ? Il semblait surpris par quelque chose un peu plus tôt.
Un sentiment de méfiance le taraudait, mais il s’empressa de le chasser. Ce n’était pas son rôle de spéculer sur les sentiments du prince héritier. Le devoir de Shin-u, en tant que capitaine des Yeux de l’Aigle, était de faire respecter la discipline tant à la Cour des Demoiselles qu’à la cour intérieure dans son ensemble, ainsi que d’éliminer tous les dangers potentiels.
Comme si j’allais tout laisser entre les mains d’une Demoiselle. C’est le rôle des Yeux de l’Aigle de prendre les armes et de repousser tous les malheurs et tous les ennemis.
Il ajusta sa prise sur l’arc géant qu’il tenait à la main.
Jusqu’à tout à l’heure, il avait attendu près du bureau des Yeux de l’Aigle pour déjouer la tentative de vol de Shu Keigetsu, mais à sa grande surprise, elle ne s’était jamais présentée. Apparemment, elle avait choisi une autre voie pour sauver l’impératrice.
Cela me convient parfaitement, s’était dit Shin-u.
Rien n’indiquait qu’elle devait tendre l’arc au point d’enfreindre la loi et de s’attirer la colère de Gyoumei. L’Arc de Protection s’avérerait bien plus efficace entre les mains de Shin-u, dans les veines duquel coulait le sang à la fois de l’empereur et du clan placé sous la protection divine de l’eau. Alors qu’il observait les nuages sombres s’amonceler, il avait décidé que c’était lui qui tirerait la corde.
Faisons chacun notre part, d’accord ? Je n’ai pas l’intention de rester à la traîne.
Quand il ferma les yeux, il vit le visage digne d’une certaine femme. Son regard le transperçait, sans flatterie ni supplication. Ou pas tout à fait — un instant, elle le regardait, l’instant d’après, son regard glissait quelque part au loin.
Cette nature insaisissable tenait le cœur de Shin-u en otage.
Il se rendit compte qu’il avait le même état d’esprit qu’un garçon tendant instinctivement la main pour toucher un papillon qui virevoltait dans les airs.
« Viens t’occuper de cette affaire une fois que je serai sûr de la vérité, hein ? »
Son sang bouillonnait. C’était la même exaltation qu’il ressentait face à sa proie sur le champ de bataille.
Attendez un peu, Shu Keigetsu.
Canalisant l’esprit combatif qui bouillonnait en lui vers son arme, Shin-u prit tranquillement sa position.
C’était un excellent archer. Grâce à sa taille, sa force physique et son instinct de rapace si typique du clan Gen, il n’y avait pas une arme au monde qu’il ne puisse manier. On disait que sur le champ de bataille, il pouvait massacrer un millier d’ennemis avec seulement une centaine de flèches. Qu’il s’agisse de toucher des dizaines, voire des centaines de cibles, venir à bout de ce fléau ne serait certainement pas une tâche difficile.
Et une fois cela fait, il réglerait rapidement ses affaires en suspens et prendrait tout son temps pour traquer Shu Keigetsu.
Il encocha sa flèche d’un geste silencieux et la porta à sa joue. Ce simple geste exigeait une force suffisante pour faire transpirer une femme, mais Shin-u le rendait aussi fluide et sans effort qu’une danse.
L’arc semblait presque se plier à ses bras. Il tenait confortablement dans ses mains. Voilà ce dont était capable un descendant du clan Gen.
Il s’appuya sur son arme aussi naturellement qu’il respirait.
— Ah !
À ce moment-là, les yeux de Shin-u s’écarquillèrent. Son instinct l’alertait d’un danger.
Plink !
L’instant d’après, la corde de l’Arc de Protection se brisa en deux. Même après que Shin-u eut réussi à se dégager précipitamment, l’impact fut suffisamment fort pour lui effleurer la joue. La corde, autrefois souple, s’affaissa et s’emmêla autour de son bras. Son état pitoyable semblait attester qu’elle avait épuisé ses dernières forces.
— Quoi ?! L’Arc de Protection s’est cassé ?! s’écria Bunkou derrière lui, se relevant à demi.
— …
Shin-u pinça la corde entre ses doigts, l’air sombre.
— Qu-qu’est-ce qu’on va faire ?! C’est une catastrophe, capitaine ! hurla son subordonné en se prenant la tête. D-détruire un trésor national est un crime passible de la peine de mort ! Vous voyez ? Je savais qu’un rustre comme vous n’aurait pas dû y toucher !
— Non, répondit Shin-u. Un arc assez solide pour être considéré comme un trésor national ne céderait pas sous un peu de force. Il ne s’est jamais brisé une seule fois depuis qu’il a été tendu pour la première fois, il y a des siècles. Au contraire, j’ai entendu dire qu’il était assez robuste pour arracher les doigts d’un homme s’il ne tirait pas avec assez de force.
— Alors pourquoi s’est-il cassé maintenant ?!
Shin-u ne répondit pas à la question. Au lieu de cela, il caressa l’arc en silence. L’arme avait été si docile entre ses mains. Au moment où il l’avait brandie, elle avait presque semblé se plier à ses bras. Non. « Se plier » n’est pas le bon mot… Elle s’était accrochée à lui.
Alors qu’il fixait la silhouette molle de l’arme, Shin-u fronça les sourcils. Était-ce étrange de sa part de penser que l’arc avait eu peur de quelque chose ? C’était presque comme si le fait de se retrouver dans les bras familiers d’un Gen l’avait soulagé d’un énorme fardeau, brisant sa tension au sens le plus littéral du terme.
L’Arc de Protection était-il accablé ?
Il était presque consterné par l’absurdité de sa propre suggestion. Pourtant, plus intuition qu’hypothèse, cette idée pesait sur son esprit avec un poids surprenant.
Par quoi, exactement ?
Bien qu’une arme ne puisse rien raconter, l’Arc de Protection était suffisamment puissant pour dégager un sentiment de fierté. Il était difficile d’imaginer que cet arc géant, censé effrayer la maladie par le son de ses vibrations et anéantir tout mal en touchant sa cible, puisse se recroqueviller devant la maladie qui avait frappé Kou Reirin. L’Arc de Protection était l’œuvre d’un artisan de souche parmi les Gens, maîtres de l’eau et de l’art de la guerre. Il frapperait n’importe quel ennemi avec précision, sans faiblir même face à un feu ardent.
Il n’y avait qu’une seule chose qui pouvait espérer le surpasser.
Le qi de la Terre ?
La Terre fait obstacle à l’eau. Le poids de la terre pouvait même calmer des eaux déchaînées.
Frappé par le sentiment soudain qu’une pièce du puzzle venait de trouver sa place, le cœur de Shin-u se mit à battre à toute vitesse.
Shu Keigetsu avait tiré avec un arc avec lequel elle était censée être incompatible pendant plus de six heures. Au début, toutes ses flèches s’étaient arrêtées avant la cible, mais sa précision s’était progressivement améliorée jusqu’à ce qu’elle parvienne enfin à atteindre sa cible.
C’était presque comme si elle avait vaincu l’arc lui-même — comme si elle possédait le qi de la Terre qui avait réprimé le qi de l’Eau adverse.
— …
Les yeux écarquillés, Shin-u fixait l’une des cibles. C’était celle qui trônait au-dessus d’un talus jonché de flèches tombées, une seule flèche solidement plantée en plein centre.
Elle était magnifique lorsqu’elle encochait ses flèches. Elle se tenait droite, le regard inébranlable, sans gaspiller la moindre once d’énergie dans sa posture. Il en avait été de même lors de sa danse de la Fête des Fantômes. Son centre était solide jusqu’au bout des doigts, et pourtant elle était aussi souple qu’un papillon dansant dans le vent. Même les officiers militaires avaient été impressionnés par sa posture.
N’avait-il pas vu quelque chose de similaire dans les innombrables rites et danses auxquels il avait assisté ?
— Impossible…
Il repensa à la façon dont la « Shu Keigetsu » qu’il avait vue près de l’entrepôt avait posé une main sur sa joue et gloussé. Il comprit enfin ce qui lui avait semblé étrange dans ce geste.
C’était exactement le même geste que faisait le « papillon du prince » — Kou Reirin — lorsqu’elle était troublée.
Elle était la Demoiselle préférée du prince, et son comportement exemplaire faisait que Shin-u avait peu d’occasions d’interagir avec elle en sa qualité de capitaine. Pourtant, même lui pouvait se remémorer son attitude placide, le ton doux de sa voix et, par-dessus tout, la silhouette d’une beauté à couper le souffle qu’elle exhibait chaque fois qu’elle dansait.
— Si vous êtes vraiment celui que l’on loue comme notre bienveillant souverain, mon cousin au grand cœur…
Elle avait appelé Gyoumei son « cousin » comme si cela lui venait naturellement.
— Commencer à ressentir la douleur avant même d’avoir été mordu ne serait qu’un gaspillage d’énergie.
Elle semblait terriblement habituée à la peur de la mort.
Depuis la nuit de la Fête du Double Sept, « Kou Reirin » avait commencé à flatter Gyoumei et à passer ses journées à dormir sans se soucier des apparences, tandis que « Shu Keigetsu » était devenue une travailleuse acharnée qui souriait avec bienveillance même aux Yeux de l’Aigle et aux dames de la cour.
— Alors c’était ça ! s’écria Shin-u en se retournant brusquement et en jetant son arc de côté.
— Capitaine ?! s’écria presque Bunkou. A-attendez, où allez-vous ?! Je veux dire, qu’avez-vous l’intention de faire ?! V-vous allez bien noter que je n’ai rien à voir avec tout ça, n’est-ce pas ?!
— Je retourne au Palais de l’Étalon Vermillon.
— Hein… ? Alors que Shin-u quittait le terrain de tir à l’arc, Bunkou l’appela, le visage blanc comme un linge. Mais mon rapppport !
***
À peu près au même moment, près de la porte arrière du palais Shu, une Demoiselle était pliée en deux, haletant, tandis qu’une autre lui offrait son épaule pour s’appuyer.
— Tenez bon, Dame Keigetsu ! Expirer est plus important qu’inspirer. Hi-hi-hou ! C’est ça le truc !
— Hah… ! Hah… ! Attends… un peu… Je viens à peine… de quitter mon lit de malade !
— Croyez au pouvoir de la volonté. Une fois que vous aurez trouvé la bonne façon de respirer, même ce corps pourra courir tout en se remettant. Je vous le garantis.
Malgré ses paroles d’encouragement, Reirin ne ralentit pas d’un pouce. Keigetsu était tellement à bout de souffle qu’elle ne parvint même pas à la réprimander.
Après leur conversation précipitée, les deux femmes s’étaient échappées par une ouverture dans les murs du palais Kou, trop petite pour être qualifiée de porte dérobée. Peu après, Reirin les avait emmenées par un « raccourci » à travers un fourré, si bien qu’elle n’avait pas vraiment eu l’occasion de lui demander quel était son plan en chemin. Keigetsu n’avait toujours aucune idée de ce dans quoi elle s’était embarquée lorsqu’elle arriva au plus profond du palais Shu — l’entrepôt où « Shu Keigetsu » avait été exilée.
— Madame !
Au moment où le duo posa le pied dans la cour magnifiquement aménagée, Leelee, le visage pâle, leva les yeux de l’endroit où elle faisait les cent pas devant l’entrepôt. D’abord surprise de voir les deux filles ensemble, elle jeta un regard confus de l’une à l’autre.
— Avez-vous réussi à annuler l’échange ?
— Je suis désolée, Leelee ! Laissons cette affaire de côté. Nous avons des choses plus importantes à régler pour l’instant !
— Hé ! Ne reste pas plantée là comme une idiote ! Fais quelque chose pour arrêter cette femme enragée !
— Oh. On dirait bien que non, dit Leelee.
La vue de « Kou Reirin », le visage blême et hurlant, tandis que « Shu Keigetsu » avançait courageusement, lui permit de saisir instantanément la situation.
Sans prêter attention aux spasmes du visage de Leelee, Reirin traversa le jardin et ramassa un petit bocal caché au fond.
Le visage rayonnant, elle se retourna vers les deux autres filles et dit :
— Le voilà ! Je l’ai, Dame Keigetsu ! Regardez… c’est un mille-pattes qui a mangé le reste des insectes piégés avec lui !
— Mais pourquoi as-tu ça ?! s’écria Keigetsu en retour.
— Hein ? Déconcertée, Reirin porta une main à sa joue. Eh bien, euh, voyez-vous…
D’après ses explications, elle avait autrefois tenté de garder les insectes que Leelee avait jetés dans son jardin — par « farce » — pour nourrir son rat, mais comme elle estimait qu’il serait malvenu de se servir dans les affaires personnelles de Keigetsu, elle les avait tous jetés ensemble dans le seul pot à huile qu’elle avait sous la main.
En quelques jours, le mille-pattes avait mangé le reste — araignées comprises —, ne laissant que lui comme seul survivant.
— En vérité, je n’avais jamais gardé de mille-pattes auparavant… Vu sa taille, je pensais qu’il ne se battrait pas avec les araignées, mais cela s’est avéré être une grosse erreur. De plus, M. Rat ne semblait pas avoir d’appétit pour le mille-pattes… Il a refusé ne serait-ce que de le toucher, me laissant par conséquent avec ce seul survivant.
— Sérieusement ? Votre sens des bonnes manières vous a vraiment amenée à créer un poison ? dit Leelee. Même la coupable qui avait lâché l’insecte dans son jardin était choquée.
Lorsque Reirin l’informa que la maladie de l’impératrice était le résultat d’une malédiction, et que c’était la Consort Noble Shu qui avait concocté le poison, une expression de choc encore plus grand traversa son visage avant qu’elle ne sombre dans le silence.
— On dirait que la Consort Noble a incité Dame Keigetsu à échanger son corps avec le mien dans le but de m’éloigner de Sa Majesté. Une fois que nous avons échangé nos places, elle a fait en sorte que Dame Keigetsu soit tuée pour garantir son silence, en faisant passer cela pour l’œuvre de Dame Seika du clan Kin.
— Elle a utilisé le nom du clan Kin ? Alors… peut-être que celle qui m’a ordonné de vous harceler était en fait…
— Oui. Nous avons des raisons de croire que c’était la Consort Noble. Quand je ne suis pas morte lors du Jugement du Lion comme prévu, elle s’est servie d’une dame de la cour qui avait une dent contre moi pour me tourmenter et me tuer. Mais ça n’a pas très bien marché pour elle non plus.
Portant une main à sa joue, Reirin adressa un sourire ironique à Leelee et ajouta :
— sAprès tout, de telles farces inoffensives ne pouvaient pas espérer tuer un chaton.
Leelee répondit à ce commentaire par un sourire crispé, sans confirmer ni infirmer. La vraie Shu Keigetsu serait probablement morte d’une mort atroce dès qu’elle aurait été exilée dans l’entrepôt, et le moindre harcèlement aurait eu des conséquences désastreuses sur sa santé mentale. En fait, cela aurait été le cas pour la plupart des gens, et c’était Reirin qui était étrange, pour avoir pris tout cela avec son entrain habituel.
Un papillon ne devrait-il pas être une métaphore d’une existence plus, je sais pas… délicate et raffinée ? pensa Leelee, le regard vitreux alors qu’elle fixait la Demoiselle débordant de vitalité.
Même la Shu Keigetsu originale, qui était censée incarner l’arrogance même, était inhabituellement docile — peut-être un effet secondaire du fait d’être coincée dans le corps de Reirin — et regardait bouche bée la Demoiselle à côté d’elle comme si une deuxième tête lui avait poussé.
— Ça explique au moins pourquoi vous avez déterré le pot de venin, dit Leelee.
Alors qu’elle assimilait peu à peu toutes ces nouvelles informations, elle fut à nouveau frappée par l’horreur de la situation.
Donc cette soie ivoire était la Consort Noble depuis le début… C’était elle qui avait orchestré cet échange, tenté de faire du mal à Dame Reirin, œuvré pour trahir Shu Keigetsu — tout. Je n’arrive pas à croire que c’était elle qui tirait les ficelles derrière tout ce qui s’est passé.
L’idée que la chef de son propre clan ait voulu commettre le crime ultime du régicide suffisait à lui donner des frissons dans le dos. Reirin étant Reirin, elle en parlait comme si ce n’était pas grave, mais la Consort Shu avait multiplié les tentatives d’assassinat à son encontre. Compte tenu de la gravité de ses crimes, il ne serait pas surprenant que l’extinction totale plane sur l’avenir du clan Shu.
— À quoi pensait donc la Consort Noble…? murmura Leelee, le visage blême.
— Je suis désolée, Leelee, mais je crains que nous n’ayons pas le temps de nous apitoyer sur notre sort, affirma Reirin d’un ton calme mais ferme. Nous n’avons pas une seconde à perdre pour mettre au point notre antidote et sauver la vie de l’impératrice.
— V-Vous avez raison…
Cela réussit à ramener Leelee à la raison, mais alors qu’une autre pensée lui traversait l’esprit, elle releva la tête.
— Attendez une seconde. Vous n’avez pas croisé Son Altesse avant de venir ici ?
Reirin cligna des yeux, ses cils battants légèrement.
— Hum ? Pourquoi cette question ?
De plus en plus inquiète, Leelee répondit :
— Il est passé au Palais du Qilin d’Or peu après que vous ayez sauté le mur. Malgré l’avis affiché à l’extérieur, il n’a cessé de frapper aux portes de l’entrée et d’exiger que quelqu’un lui ouvre. Après une courte pause, elle prit sa résolution et ajouta : Je l’ai entendu crier : « Attends, Reirin ! » Il semblait convaincu que Dame « Kou Reirin » n’était pas celle qui résidait dans le palais, mais celle qui venait de s’y introduire de force.
Reirin et Keigetsu déglutirent et échangèrent un regard.
— Ça veut dire…
— On… on est fichues ! Son Altesse est au courant !
— C’est impossible. J’étais certaine qu’il n’avait rien compris la dernière fois que je l’ai vu… Reirin fronça les sourcils, perplexe.
Leelee baissa la tête, honteuse.
— Ses serviteurs le suppliaient d’arrêter, et le palais Kou n’était guère en état d’accueillir des visiteurs, il est donc possible que Son Altesse n’ait jamais été autorisée à entrer. J’ai pensé que quelqu’un devait être là pour gérer la couverture au cas où il reviendrait, alors je suis revenue sans attendre de voir ce qui se passerait. Je suis désolée.
— Tu en as déjà fait assez, Leelee. S’il te plaît, relève la tête. Tu n’as aucune raison de te sentir coupable, lui dit Reirin d’un ton qui ne laissait place à aucune discussion.
Bouleversée, elle posa à nouveau une main sur sa joue. Elle ne savait pas exactement ce qui l’avait mis sur la piste, mais d’une manière ou d’une autre, Gyoumei avait appris le changement. Reirin pensait qu’ils étaient arrivés jusque-là sans incident, mais en réalité, il semblait que le fait de franchir de force le mur et de traîner Keigetsu hors du palais Kou peu après leur avait simplement permis d’échapper de justesse à la poursuite du prince.
Comme Leelee l’avait suggéré, il y avait une chance qu’il revienne sur ses pas vers l’entrepôt dès qu’il aurait trouvé la chambre de Reirin vide. Le simple fait de penser à quel point il allait être furieux suffisait à faire naître un sentiment de terreur même chez Reirin, la victime présumée de ce scénario.
— Dame Keigetsu… Peut-être devrions-nous inverser l’échange dès que possible, après tout, osa-t-elle dire après un long silence.
Keigetsu serra les poings, déchirée.
— Non. Je ne ferai pas ça, répondit-elle finalement d’une voix tendue.
En entendant cela, ce ne fut pas Reirin mais Leelee qui prit la parole.
— Reprends-toi, bon sang. Comment ça, « non » ? Tu te crois en position de dire ça ?!
C’est à ce moment-là que le ressentiment qu’elle avait longtemps nourri envers la vraie Shu Keigetsu explosa d’un seul coup. Elle se renfrogna et réprimanda son ancienne maîtresse, abandonnant même ses tentatives timides de bienséance.
— Je m’en fous complètement que ta petite personne insignifiante ait été bernée ou non — tu as quand même pris les devants en essayant de prendre la place du papillon du prince ! Mais à quoi pensais-tu, bon sang ? Que les choses soient claires : tu n’as absolument aucun droit de te poser en victime ici. Si tu n’avais pas donné suite à cette idée, tout le complot de la Consort Noble se serait soldé par un rêve chimérique.
— Oh, tais-toi ! Je ne veux pas entendre ça de la bouche d’une dame de la cour de bas étage !
— Je suis désolée de te l’annoncer, mais je suis désormais une Écarlate flamboyante. C’est vrai, j’ai moi-même causé pas mal d’ennuis à Dame Reirin, mais au moins, moi, j’ai tourné la page et je me donne à fond pour la servir depuis. Et toi, alors ? Tu n’es même pas capable d’éprouver la moindre once de compassion humaine pour la personne qui t’a sauvé la vie ? Le moins que tu puisses faire, c’est de défaire ce fichu échange et d’essayer de réparer tous les problèmes…
— Ça suffit ! l’interrompit Keigetsu, la réduisant au silence d’un cri encore plus fort. Je le sais bien !
— Pardon ?
— Même moi, j’ai le courage d’assumer la responsabilité de mes propres bêtises ! C’est pour ça que je dis que je ne vais pas annuler l’échange !
Cette réplique inattendue fit taire Leelee, qui écarquilla les yeux.
— Que voulez-vous dire ? demanda Reirin à la place de sa servante.
Keigetsu détourna le regard.
— Inverser le changement et former un venin-artefact demande une énorme quantité de qi. Je ne peux pas faire les deux le même jour. Si j’utilise mon qi pour remettre nos âmes en place, il ne m’en restera pas assez pour activer le venin-artefact. Alors je ne le ferai pas.
En d’autres termes, elle donnait la priorité à l’achèvement du venin-artefact plutôt qu’à l’annulation de l’échange — ce qui signifiait faire passer le combat de Reirin après sa propre survie.
— Ne te méprends pas ! s’écria Keigetsu lorsque Reirin se pencha en avant, surprise, l’interrompant avant qu’elle n’ait pu dire quoi que ce soit. Je ne fais pas ça pour toi. Je suis ici pour donner une leçon à la personne qui m’a prise pour une idiote !
— Quoi ? Mais vous venez de dire qu’il s’agissait d’assumer la responsabilité de…
— Non ! Tais-toi ! Je parlais de, euh… tu sais… de réparer les torts de la Consort Shu en tant que membre de son clan !
Elle continua à divaguer en disant que mettre l’impératrice en dette envers elle pourrait lui permettre de voir sa peine réduite après l’échange, et qu’il s’agissait de sa fierté en tant que cultivatrice taoïste, mais étant donné qu’elle n’arrêtait pas de s’emmêler les pinceaux, il était difficile de dire dans quelle mesure c’étaient ses véritables sentiments.
Alors que Leelee était décontenancée, Reirin éclata d’un sourire chaleureux.
— Dis donc, Leelee. Dame Keigetsu est vraiment adorable, n’est-ce pas ?
— Euh… Je ne sais pas trop… Elle ne savait pas trop comment répondre autrement.
Passons : maintenant qu’elles avaient décidé de s’attaquer d’abord à la fabrication du venin, les filles se mirent immédiatement au travail. Après tout, on ne savait pas quand Gyoumei pourrait débarquer, fou de rage.
Leelee se posta au bord de la cour pour monter la garde, tandis que Reirin et Keigetsu allèrent chercher un poignard et de l’encre dans l’entrepôt et s’assirent près de la porte. Selon Keigetsu, les étapes pour mettre une malédiction en œuvre consistaient à définir la cible, à concentrer son qi et à imprégner le venin d’une prière, puis, pour la touche finale, à offrir un sacrifice.
— D’abord, tu définis la cible que tu veux maudire sur l’objet spirituel — le pot d’huile, dans notre cas. Tu dois utiliser de l’encre mélangée à du sang et décrire la personne avec autant de détails que possible. Plus tu es précis, plus ça demandera de qi, donc je parie qu’elle a juste écrit, disons, « Noble Kou : une noble du palais Kou ». Mais si c’était moi, j’écrirais quelque chose comme ça.
Keigetsu appliqua un mélange du sang de Reirin — ou plutôt, de « Shu Keigetsu » — et de l’encre de riz noir sur ses ongles, puis inscrivit ce qui suit sur le pot rempli de mille-pattes :
Araignée dévoreuse de Kou : l’araignée qui dévorera une noble du palais de Kou.
Elle ne visait pas la Consort noble elle-même, mais l’araignée à son service.
— De cette façon, elle sera limitée à une cible particulière, ce qui permettra à la malédiction de gagner en puissance en se concentrant sur un seul point.
Reirin acquiesça.
— En plus, c’est moins pesant pour la conscience de viser la malédiction elle-même plutôt que de maudire une autre personne.
— Eh bien, la malédiction se retourne contre celui qui la lance lorsqu’elle est brisée, donc au final, cela revient au même, dit Keigetsu en haussant les épaules d’un air dédaigneux.
Sans se soucier du silence gêné dans lequel Reirin venait de sombrer, les paroles de l’incantation commencèrent à couler de la bouche de Keigetsu.
— Par les principes du Cosmos fondés à l’aube des temps, écoutez mes paroles…
Reirin écoutait attentivement, accroupie à ses côtés, l’aidant à tenir le pot. Keigetsu n’avait jamais semblé être une grande poète, mais sa récitation de la malédiction avait une mélodie mystérieuse, conférant aux mots une sorte de beauté sombre. Il semblait que l’essentiel du chant était une louange au principe du yin et du yang, tout en demandant un petit supplément de qi yin en prime. Tout en répétant quelques phrases ici et là, Keigetsu définit la cible, décrivit le spectacle d’un mille-pattes dévorant une araignée, et s’efforça de mener l’incantation à son terme.
À la toute fin, elle murmura :
— Sache ce que j’ai dit et agis comme la loi l’exige.
Comme en réponse à sa voix, les lettres écrites à l’encre de sang s’enflammèrent et se fondirent dans les flammes.
— Incroyable…, remarqua Reirin en déglutissant.
— Il ne reste plus qu’à accomplir le sacrifice : tuer ce mille-pattes. Keigetsu souleva le couvercle de la jarre d’huile. Tuer la victime achève le sort, et la rancune de la créature tuée la transforme en énergie yin. Mais… ah !
En entendant le bruissement des pattes de la créature, Keigetsu faillit laisser tomber le récipient.
— Ce mille-pattes est venimeux… Sans parler de… Oh, mon Dieu, quel spectacle grotesque !
— Voulez-vous que je m’en charge, Dame Keigetsu ? proposa Reirin avec hésitation, réticente à rester là à regarder Keigetsu lutter contre son aversion manifeste pour les insectes. Elle tendit la main vers le manche du poignard qu’elle avait pris dans l’entrepôt — le même que Leelee avait obtenu de la soie d’ivoire il y a longtemps — mais Keigetsu le lui arracha d’un coup sec en claquant la langue.
— Je m’en charge ! Je ne vais pas laisser ça à la fille dont tout le monde dit qu’elle ne tuerait pas un insecte.
— Non, croyez-le ou non, je suis en fait tout à fait…
— Reste assise et regarde, amateur.
Reirin insista, mais Keigetsu ne lui accorda pas un regard. Pendant un moment, Reirin fixa l’autre Demoiselle qui serrait le poignard comme un talisman, le visage crispé par la tension.
— Dame Keigetsu.
— Quoi ? Tais-toi. Serrant les mâchoires, Keigetsu tendit la main pour relever le couvercle, les doigts tremblants.
Reirin prit doucement cette main tremblante entre les siennes.
— Bon, ce n’est qu’une supposition… mais se pourrait-il que vous ayez l’intention d’endosser la malédiction et de mourir toute seule ?
Keigetsu se retourna brusquement, surprise.
Reirin la regarda en retour d’un regard pénétrant.
— Vous avez dit tout à l’heure que la malédiction se retourne contre celui qui l’a lancée lorsqu’elle est brisée. Tuer le sacrifice achève le sort… En d’autres termes, celui qui accomplit l’acte est défini comme le « lanceur », n’est-ce pas ? Alors, au cas où ce sort échouerait, ne seriez-vous pas vous-même sa victime, en tant que celle qui a tué le sacrifice ?
— …
— Soyez honnête avec moi, Dame Keigetsu. Le lanceur est-il défini par le corps ? Ou par l’âme ? Si vous tuez le sacrifice sous ma forme, laquelle d’entre nous sera tenue pour responsable ?
Les deux femmes se regardèrent en silence pendant plusieurs longues respirations.
Finalement, Keigetsu laissa échapper un court soupir de résignation.
— Tu te comportes comme une tête en l’air, mais tu peux parfois être étrangement perspicace.
— Ce n’est pas une réponse, Dame Keigetsu. Qu’en est-il ?
Une pause.
— L’âme. Le qi est un produit de l’âme, après tout. Si je tue le mille-pattes, la malédiction reviendra me frapper lorsqu’elle échouera. Que je sois dans ton corps à ce moment-là ou non.
En bref, Keigetsu était prête à risquer sa propre vie pour sauver l’impératrice.
Reirin ouvrit la bouche pour demander pourquoi, mais Keigetsu l’interrompit en fixant le bocal.
— Je ne connais pas d’autre moyen.
— Hein ?
— Je ne connais pas d’autre moyen de te présenter mes excuses. Je ne connais pas d’autre moyen de réparer les choses. Et… je ne connais pas d’autre moyen d’être à la hauteur de tes attentes.
Keigetsu pinça les lèvres, puis se tourna brusquement vers Reirin. Bien que ses yeux se soient plissés en un regard noir, elle avait tout l’air d’une enfant désemparée.
— Personne ne m’a jamais donné ma chance. Personne ne m’a jamais dit qu’il était fier de moi. Personne n’a jamais rien attendu de moi. Alors je ne sais pas ce que je suis censée faire. Je ne suis pas sûre… mais je veux quand même faire quelque chose ! Lança-t-elle. Tu m’as traitée de comète ! Juste cette fois… même si ce n’est qu’un petit geste, même une fille des bas-fonds comme moi voulait faire quelque chose d’assez brillant pour rendre quelqu’un fier ! Ça te pose un problème ?!
Bien que sa voix frôlât le cri, elle avait une sonorité étrangement agréable.
— Dame Keigetsu, murmura Reirin après un long silence. Le pouvoir d’une comète est une chose incroyable.
— Hein ?
— Voyez-vous…
La Demoiselle au visage de Shu Keigetsu jeta un regard vers le ciel, le regard adouci par la nostalgie. À ce moment-là, c’était un ciel d’été clair et bleu. Il y a neuf jours, il avait été parsemé d’étoiles blanches brillantes.
— Je vous ai dit que j’avais fait deux vœux à la comète, n’est-ce pas ? L’un était pour une meilleure santé. Quant à l’autre… D’une voix si douce qu’elle semblait se fondre dans l’air même qui les entourait, elle murmura : Je voulais une amie.
Lorsque Keigetsu resta bouche bée, Reirin gloussa et poursuivit :
— Croyez-le ou non, j’ai toujours su que j’avais grandi dans un environnement assez privilégié.
Fille du prestigieux clan Kou, elle avait été choyée à l’excès non seulement par les dames de cour dévouées, mais aussi par sa tante l’impératrice et son cousin le prince héritier. Elle avait une santé fragile, mais cela ne faisait que pousser son entourage à faire passer ses besoins avant tout. Tout ce qu’elle faisait était loué ou pardonné. On lui donnait tout avant même qu’elle ait pu le demander. Autour d’elle, il n’y avait que des adultes qui la regardaient avec bienveillance ou des serviteurs qui la contemplaient avec une fascination éblouie. C’était un monde aussi chaleureux et douillet qu’un berceau.
— Mais en fin de compte, je suis moi aussi une Kou. Je ne veux pas être portée avec précaution ; je veux sentir le sol sous mes pieds quand je marche. Je voulais quelqu’un que je puisse choyer plutôt que d’être choyée.
Reirin savait qu’on la qualifiait de papillon du prince. Ce titre lui semblait être une terrible exagération, et il lui avait été embarrassant de penser que Gyoumei la chérissait à ce point, mais plus encore, elle avait trouvé cela frustrant.
Elle n’était pas un papillon. Elle n’était pas une existence lointaine à admirer depuis le sol.
Si je devais choisir… je voulais être la terre.
Alors que cette pensée lui traversait l’esprit, Reirin tendit la main pour toucher le sol. La terre était chaude et baignée de soleil. Le sol riche et humide était doux au toucher, mais suffisamment ferme pour que son cœur se gonfle d’émotion. C’était une constante de la vie, stable et immuable. Personne ne lui accordait jamais un second regard en la piétinant, mais ce sol soutenait la vie de tous ceux qui se tenaient dessus.
Reirin voulait aimer quelqu’un comme ça. Elle voulait le chérir et le dorloter. Son véritable désir n’était pas d’être soigneusement protégée du danger, mais de se tenir debout et de protéger quelqu’un d’autre. À tout le moins, elle voulait être son égale.
Tout comme ces jours glorieux que j’ai passés dans l’entrepôt.
En un clin d’œil, des fragments de ces jours intenses défilèrent dans son esprit les uns après les autres : ces émotions vives qui lui étaient adressées sans réserve. La première fois qu’elle avait cuisiné pour elle-même. Se livrer à ses passe-temps sans que personne ne l’en empêche.
Ressentir de la colère pour le bien de quelqu’un d’autre. Un sourire qui venait du fond de son cœur, et non pour tromper quelqu’un sur son état de santé.
Si elle lui disait que c’était la première fois qu’elle avait été la cible du regard noir de quelqu’un d’autre, qu’elle s’était battue aussi fort pour une autre personne, ou qu’elle avait perdu le contrôle de ses émotions, quelle expression aurait la Demoiselle assise devant elle ?
— J’ai toujours voulu avoir quelqu’un que je puisse soutenir. Une amie qui me traiterait d’égal à égal. Quelqu’un prêt à me gronder et à m’exprimer des sentiments qui vont au-delà de la simple tendresse.
Reirin regarda Keigetsu droit dans les yeux. Bien qu’il fût sur le visage de Shu Keigetsu, ce sourire réservé mais digne ressemblait étrangement au sien.
— Dame Keigetsu. Vous êtes la première personne à m’avoir jamais abordée avec une émotion aussi brute. Vous êtes une personne authentique — quelqu’un dont le cœur est facilement ému, qui ressent les émotions avec une intensité que vous pouvez à peine supporter, et qui serait prête à offrir sa vie au milieu d’excuses adressées à la Demoiselle que vous détestez. Vous possédez tout ce que je n’ai pas.
À l’image parfaite d’un papillon, ses lèvres s’incurvaient en un sourire si enchanteur qu’il pouvait capturer le cœur d’une personne et ne plus jamais le lâcher.
— Voudriez-vous devenir mon amie ? demanda-t-elle.
— Quo…
— Attention, je n’ai pas l’intention d’accepter un refus.
— Hein ?!
Alors que les yeux de l’autre fille s’agitaient dans tous les sens, pris de panique, Reirin enroula sa main autour de celle dans laquelle Keigetsu serrait le poignard.
— Si nous devons abattre la lame, nous le ferons ensemble. Partageons cette malédiction en deux, d’accord ? Ajouta-t-elle d’un air espiègle, Puisque nous sommes amies, après tout.
Keigetsu la regarda bouche bée, comme un poisson hors de l’eau.
— Qu… Quoi, toi…!
— Oui ?
Leelee leur jeta un regard depuis une courte distance. Son regard ne trahissait pas tant de l’inquiétude qu’un sentiment d’exaspération du genre : Vous êtes de retour pour séduire tout ce qui bouge, hein ?
Revenant finalement à elle, Keigetsu s’empressa de resserrer sa prise sur le poignard.
— Arrête tout de suite !
Une voix retentit depuis l’autre côté du jardin, derrière la frontière avec le palais Shu, faisant se retourner les trois Demoiselles d’un seul coup.
— Que crois-tu faire sans ma permission, Keigetsu ?
Cette voix grave et menaçante appartenait à une femme vêtue du vermillon le plus noble de tout le palais. C’était la concubine dont les yeux tombants et la peau blanche comme neige lui donnaient un air doux : la Consort Noble Shu.
Leelee, qui se tenait le plus près d’elle, se figea d’effroi.
— Consort Noble !
Jetant un regard vers la dame d’honneur alors qu’elle se repliait en position défensive, la Consort Shu cracha froidement :
— Eh bien, ne deviens-tu pas un peu trop hautaine pour la modeste fille d’une étrangère ?
Placide, réservée, tranquille — il n’y avait pas la moindre trace de l’attitude qui la caractérisait. Ses paroles étaient empreintes d’un mépris qu’aucune quantité de poudre blanche ne pouvait dissimuler, et son ton de voix était identique à celui de la « soie d’ivoire » qui avait autrefois repoussé Leelee en la traitant de rat.
— À l’aide… !
Malgré sa panique, Leelee se retourna rapidement et cria en direction du palais principal de Shu.
— Yeux de l’Aigle ! Que font les autres dames de la cour ?!
— Ça ne sert à rien.
Un petit sourire se dessina sur le visage de la Consort Noble.
— C’est l’heure de la détresse de Sa Majesté — cette femme maudite. Les Yeux de l’Aigle sont occupés à surveiller le Palais du Qilin d’Or, et les femmes sont toutes retranchées au fond de leurs propres palais par crainte d’un malheur. Personne ne viendra ici.
La manière sinistre dont elle ponctuait chaque mot comme une malédiction fit courir un frisson dans le dos de Leelee. La Consort Shu profita de l’occasion pour passer devant elle d’un pas léger.
Ou plutôt non — sa démarche était un peu maladroite. Une main crispée sur sa poitrine, elle traînait très légèrement sa jambe droite derrière elle en marchant.
— Son cœur et son pied droit… Hé, as-tu réussi à atteindre la cible avec l’Arc de Protection ? demanda Keigetsu, la voix brisée.
— Oui. J’ai touché le centre une fois, et le bord droit à plusieurs reprises, répondit Reirin, comprenant aussitôt où elle voulait en venir.
Les deux femmes échangèrent un regard silencieux, les lèvres pincées. C’était bien la Consort Noble Shu.
— Vous avez la moindre idée de ce que vous avez fait ?! hurla Leelee, reprenant ses esprits. Sa personnalité directe et son sens aigu de la loyauté faisaient des méfaits de la concubine une pilule difficile à avaler pour elle.
Secouant la tête et faisant fi de toute apparence de bienséance, elle continua à hurler.
— Pourquoi vous êtes-vous mêlée de malédictions ?! Pourquoi la deuxième femme la plus haut placée de la cour intérieure a-t-elle songé à faire quelque chose d’aussi odieux ?!
Non contente de la réprimander avec des mots, Leelee tendit la main pour attraper la Consort Shu par l’épaule.
— Non, Leelee ! cria Reirin, se mettant au garde-à-vous. Attention !
Alors que Reirin continuait à l’interpeller, elle bondit sur ses pieds et se précipita vers Leelee. Un instant après avoir repoussé la rousse de toutes ses forces, une lame fendit l’espace où celle-ci se trouvait encore quelques instants auparavant dans un sifflement acéré. La Consort Noble Shu avait abattu un poignard qu’elle avait sorti de son corsage.
— Fais attention, Leelee ! Tu ne dois pas provoquer une femme armée…
Le soulagement que Reirin ressentit en écartant Leelee de la trajectoire de la lame de l’assassin fut de courte durée ; elle fut bientôt contrainte d’étouffer son propre cri. Profitant de l’ouverture créée par son inquiétude pour Leelee, la Consort Noble l’attrapa par les cheveux et la tira vers elle. Tirant la tête de Reirin en arrière, la concubine enfonça la pointe luisante de la lame contre sa gorge exposée.
— Dame Reirin !
— Kou Reirin !
Leelee et Keigetsu ne purent s’empêcher de l’appeler par son nom.

La Consort Shu eut un petit rire.
— Eh bien, eh bien. La vérité s’est répandue bien loin en l’espace de dix jours, n’est-ce pas, Keigetsu ? Peut-être était-ce trop demander à un petit rat d’égout d’imiter un papillon. Je m’y attendais, mais quand même… quelle fille inutile tu t’es avérée être.
Ses yeux, plissés de mépris, n’étaient pas fixés sur la Demoiselle qu’elle tenait en joue, mais sur Keigetsu — la Demoiselle au visage de Kou Reirin. Il semblait que la Consort Shu avait bel et bien compris toute l’affaire, y compris l’échange.
Dans une tentative désespérée d’empêcher le venin craché dans ce ton doux de la ronger, Keigetsu se mit en colère.
— Cela m’a peut-être pris du temps, mais j’ai enfin compris vos sombres manigances, Consort Noble. Et maintenant, je suis prête à les anéantir une bonne fois pour toutes. Si vous tenez à la vie, je vous suggère de poser votre lame.
— C’est l’inverse. C’est toi qui dois poser ton poignard, Keigetsu.
La Consort Noble Shu enfonça la pointe de son poignard dans la peau de Reirin.
— Tu n’as pas terminé ton antidote, n’est-ce pas ? Tu as perdu trop de temps à radoter sur l’amitié et à partager le poignard. Si tu tiens à la vie de ta première et unique « amie » … et à ta propre vie aussi, tu poseras le bocal et le poignard.
Des gouttes de sang perlaient sur la peau lacérée de Reirin. Il était évident que la concubine pourrait lui enfoncer ce poignard dans la gorge bien avant que Keigetsu ne parvienne à transpercer le mille-pattes qui se tortillait dans le bocal.
— S’il vous plaît… Leelee éleva une voix tremblante avant que la captive Reirin n’ait pu le faire. S’il vous plaît, posez cette lame, Dame Keigetsu.
— Non, intervint immédiatement une voix digne.
— Ne t’inquiète pas pour moi. Fais ce que… ngh !
Les tentatives de Reirin pour se montrer courageuse furent interrompues lorsque la concubine tira encore plus fort sur ses cheveux et fit glisser la lame sur sa gorge, la forçant à fermer la bouche pour étouffer son gémissement.
— Quelle petit papillon bruyant.
Keigetsu serra les lèvres.
— …
La Consort Noble Shu regarda la Demoiselle qui la fixait d’un air furieux, un poignard serré dans la main, un peu comme on regarderait un enfant têtu. Son visage arborait un sourire crispé, mêlé d’exaspération et de mépris.
— Eh bien, quelle petite sainte tu es devenue. Es-tu vraiment si désespérée de sauver l’impératrice de la mort ? As-tu toujours eu un sens de la justice aussi fort ? Qu’est-ce qui a bien pu te pousser à faire cela ? Elle prit un ton traînant et lent, mais la fin de ses phrases trahissait une irritation évidente.
Nul doute qu’elle réfléchissait à la meilleure façon de déstabiliser la Demoiselle qui se tenait là, tenant le pot. Finalement, la Consort Noble prit un air de douce inquiétude, adoucit le regard de ses yeux tombants, et dit :
— Oh, Keigetsu, ma pauvre petite ! Je vois que tu as perdu tes repères. Tout va bien, ma précieuse Demoiselle.
Il y avait fort à parier qu’elle avait l’habitude de feindre ce ton. Keigetsu sentait cette voix gracieuse et cette intonation réservée s’infiltrer doucement dans ses oreilles.
— Si tu me renvoies ce sortilège venimeux, je mourrai à coup sûr. Tu seras responsable du meurtre de ta propre mère de substitution. De plus, tu ne resteras pas impunie en tant que membre du clan qui a conspiré à la trahison. Après tout, la nouvelle de l’échange s’est déjà répandue. Au final, tu n’auras d’autre choix que de redevenir Shu Keigetsu — le même misérable rat d’égout qu’avant.
Alors que Keigetsu se mordait la lèvre, la Consort Shu poursuivit, son sourire étant la seule chose douce chez elle.
— Non, pire encore : tu seras accusée du crime supplémentaire d’avoir échangé ton corps avec celui de Kou Reirin. Nul doute que ta punition sera cruelle. Personne ne te tendra la main en connaissant la véritable profondeur de ta nature de rat. Cela ne te semble-t-il pas horrible ? Maintenant, envisageons l’alternative.
Elle pencha légèrement la tête d’un air séducteur.
— Que se passera-t-il si tu poses le poignard ? Je t’accueillerai à bras ouverts. Non, en tant que nouvelle impératrice, je peux te promettre un traitement meilleur que jamais. Ou si ce corps te plaît, je te permettrai même de rester Kou Reirin. Je jure de garder ton secret. À vrai dire, cela ne me dérangerait même pas de laisser l’âme de Kou Reirin continuer à vivre dans ton corps d’origine, celui que je tiens actuellement sous la menace de mon couteau. À condition, bien sûr, que tu veilles à la priver de ses mots ou de sa mémoire.
Après avoir prononcé ce discours ô combien magnanime, la Consort Shu fit ostensiblement glisser à nouveau la pointe de sa lame le long de la gorge de Reirin.
Le visage de Keigetsu se figea de peur tandis qu’elle regardait le sang couler sur le sol.
— Arrêtez…
— Dépêche-toi, Keigetsu. Ce poignard est si lourd que ma main pourrait bien glisser, ronronna la concubine d’un ton menaçant.
Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase pour Keigetsu. Tombant à genoux, elle posa le pot et le poignard sur le sol.
— Voilà, c’est ça. Tu n’as pas besoin de réfléchir. Hi hi ! Tu n’as jamais été très futée. Maintenant, soulève le couvercle, ordonna la Consort Shu, le regard plissé.
— Ne faites pas ça, Dame Keige—
— Silence, dit la Consort.
Ignorant les efforts de Reirin pour l’arrêter, Keigetsu souleva le couvercle, les mains tremblantes. Peu après, le mille-pattes s’était extirpé du bocal et s’était enfui dans la nature.
Keigetsu le regarda disparaître dans l’herbe du jardin, l’esprit hébété. C’était un énorme mille-pattes venimeux. Mais pour elle, cela avait été le premier et le dernier vestige de sa conscience et de sa fierté.
— Ha ha ha ha ! C’est bien, Keigetsu. Oui, c’est tout ce que tu as jamais été : un rat d’égout incompétent, lâche et misérable !
La Consort Noble Shu éclata de rire tandis que Keigetsu s’effondrait sur place.
— Mais c’est tout ce que tu as besoin d’être. Moi seule continuerai à t’offrir ma protection. Sois une gentille petite fille dans la paume de ma main…
— Prenez ça !
Le rire triomphant de la concubine fut interrompu. Avec un cri si délicat qu’il semblait inapproprié à la situation, Reirin — la Demoiselle qui était censée être paralysée par la lame contre sa gorge — frappa violemment le sol du pied, écrasant quelque chose sous ses orteils. Le mouvement faillit enfoncer la lame dans son cou, mais elle tourna rapidement le menton sur le côté pour l’éviter.
— Je vous ai eue !
Non contente de s’arrêter là, elle asséna un coup de coude rapide au plexus solaire de la Consort Noble. C’était un mouvement étrangement maîtrisé, les deux mains jointes pour stabiliser la trajectoire de l’attaque.
— Ggh ?!
Incapable de supporter l’impact, la noble concubine Shu s’effondra sur place. Ensuite, Reirin lui asséna un coup de pied précis à la main, qui fit voler le poignard qu’elle tenait. Une fois qu’elle l’eut vu atterrir quelque part au loin, Reirin se baissa pour ramasser les restes de ce qu’elle venait d’écraser.
Elle passa son regard sur l’objet posé dans sa paume, acquiesça pour elle-même, puis regarda à nouveau Keigetsu avec un sourire radieux.
— J’ai réussi !
— Hein ?!
Combien de personnes présentes comprenaient exactement ce qui venait de se passer ?
Alors que tout le monde la regardait bouche bée, y compris la Consort Noble, Reirin pencha légèrement la tête, l’air un peu gênée, avant de dire « Vous voyez ? » et de brandir son butin devant la foule.
— Je suis désolée, Dame Keigetsu. J’ai fini par terminer le travail moi-même.
— Qu’est-ce que…
Entre ses doigts pendait le cadavre écrasé d’un mille-pattes.
Ne sachant pas comment Keigetsu, restée sans voix, avait pris cette tournure des événements, Reirin prit un air décontenancé.
— Oui, je sais… Après tout ce discours que j’ai prononcé, ce n’était pas très juste de ma part de le faire toute seule. Il bouge encore, alors si ça peut vous faire plaisir, vous avez encore le temps d’en arracher un morceau vous-même…
— Non merci ! Ne t’approche pas ! hurla Keigetsu tandis que Reirin lui tendait timidement le mille-pattes sous le nez. Comment aurait-elle pu réagir autrement dans cette situation ?
Tandis que les trois autres femmes regardaient, stupéfaites, Reirin laissa les restes du mille-pattes tomber par terre avec un plop, puis porta une main à sa joue et se mit à s’excuser.
— Je m’excuse d’avoir foncé toute seule alors que je venais juste de vous inviter à tenir le poignard avec moi. Mais qu’est-ce que je pouvais faire ? M. Mille-pattes était juste sous nos pieds.
— Tout de même ! La plupart des gens ne pourraient pas écraser un mille-pattes sans hésiter — sans parler de le toucher en plein cœur !
— Je vous l’avais dit, non ? Je suis douée pour m’occuper des insectes.
Pour sa part, Reirin n’aurait pas vu d’inconvénient à tuer le mille-pattes à mains nues, et le fait qu’un poignard soit pointé sur sa gorge ne méritait ni panique ni changement de plan. Après tout, il lui était tout à fait possible de trouver une ouverture et de riposter en utilisant les techniques d’autodéfense que Tousetsu lui avait enseignées.
— Tellement absorbée par la conversation, la Consort Shu a laissé son torse complètement exposé. Je n’ai tout simplement pas pu résister…
Le visage crispé tout au long de l’explication de Reirin sur sa contre-attaque, Keigetsu ouvrit la bouche pour répliquer.
— Aaah !
Mais avant qu’elle n’ait pu le faire, le cri strident de la Consort Noble la fit se retourner. Un coup d’œil dans sa direction lui montra qu’elle était toujours assise sur ses fesses, fixant le ciel, le visage blême, comme si elle voyait quelque chose flotter là-haut.
— N’approche pas… Elle agita les bras frénétiquement, comme pour chasser une créature invisible.
— Je vois que le vaisseau empoisonné est revenu la hanter, murmura Keigetsu en fronçant les sourcils, comme si elle pouvait voir la scène se dérouler sous ses yeux. Le ton de sa voix suffisait à lui seul à inspirer la terreur.
— Reste loin ! Reste loooin ! Noooooon !
Il ne fallut pas longtemps avant que la Consort Shu tente de ramper pour s’échapper, traînant sa jambe droite blessée derrière elle. Alors qu’elle agitait les bras, une de ses mains tomba par hasard sur le poignard qu’elle avait repoussé d’un coup de pied. Le ramassant avec un regard terrifiant, elle tranchait l’air.
— Éloigne-toi de moi ! Va dévorer cette impératrice maudite ! La femme qui m’a volé mon fils ! Maudite sois-tu !
Était-ce la peur ou la haine qui la consumait ? Alors qu’elle continuait à brandir son poignard, ayant perdu tout semblant de raison, ses yeux injectés de sang aperçurent Reirin — la Demoiselle au visage de Shu Keigetsu.
— Espèce de gamine inutile…
Débordant de rancœur, ces mots s’adressaient sans aucun doute à la véritable Shu Keigetsu. Il était évident que même le fait de l’échange lui avait échappé et qu’il s’agissait d’une réaction purement instinctive à la vue du visage de la Demoiselle.
— Je t’ai faite ma Servante ! J’ai élevé une bonne à rien comme toi à la place de mon fils qui aurait dû naître pour briller ! Et pour me remercier, non seulement tu m’empêches de tuer l’impératrice, mais tu me maudis en retour ?! hurla-t-elle si fort qu’elle en cracha presque du sang, puis elle abattit son poignard sur Reirin de toutes ses forces.
— Maudit rat d’égout !
Clang !
Un son sourd résonna dans l’air. Ce n’était pas le bruit de sa lame déchirant la chair, mais celui de la Consort Noble Shu repoussée en arrière, arme comprise. Au même instant, Reirin cligna des yeux en réalisant que quelqu’un l’avait serrée dans une étreinte puissante pour la protéger de la lame mortelle.
— Ça va ?! demanda le capitaine Shin-u, celui qui avait plaqué la Consort Noble au sol.
— Elle t’a fait mal, Reirin ?! dit le prince Gyoumei, celui qui la serrait dans ses bras avec une force suffisante pour l’étouffer.
— Mon… Votre Altesse !
Au moment où Reirin s’apprêtait à demander ce qu’ils faisaient là, les mots moururent sur sa langue. À quoi cela avait-il servi de remplacer « mon cher cousin » par « Votre Altesse » à la dernière seconde ? Après tout…
Il vient juste de m’appeler — Reirin, n’est-ce pas… ?
Elle déglutit silencieusement. C’était une crise suffisamment grave pour faire passer l’attaque de la Consort Noble Shu pour une promenade de santé. Esquiver une lame égarée par la haine était simple, mais les bras puissants d’un homme qui s’était perdu dans son amour et sa droiture n’étaient pas si faciles à repousser. Reirin songea à détourner son attention avec l’incident majeur que constituait le complot d’assassinat de la Consort Noble, mais quelqu’un d’autre la devança.
— Shu Gabi, dit Shin-u. Son Altesse et moi-même vous avons entendu avouer votre tentative d’assassinat de l’impératrice, ainsi que la manière dont la Demoiselle a déjoué votre complot. Dois-je supposer qu’il s’agit d’une rancune mal placée à l’égard de votre fils mort-né ? Préparez-vous : j’ai beaucoup de questions à vous poser.
Oh mon Dieu…
La rapidité avec laquelle ce capitaine compétent avait non seulement appréhendé la coupable, mais avait même commencé à démêler la vérité, suffisait à donner le vertige à Reirin.
— Ça va, Reirin ? C’est bien toi, Reirin, n’est-ce pas ? Oui ? demanda Gyoumei d’un ton pressant. Il examina la blessure sur son cou avant de poser une main sur sa joue et de lui relever le visage pour qu’elle le regarde. Le fait qu’il ignore les divagations agitées de la Consort Shu pour se concentrer sur sa conversation à cœur ouvert avec Reirin montrait à quel point il était désemparé.
Il y avait fort à parier qu’il était rongé par une intense culpabilité, non seulement parce qu’il n’avait pas remarqué que sa cousine bien-aimée avait échangé sa place avec une autre femme, mais aussi parce qu’il l’avait condamnée à mourir dévorée par une bête et l’avait insultée à plusieurs reprises.
— Ça me semble tellement évident quand je te regarde maintenant… Oh, comment ai-je pu ne pas remarquer que tu avais été remplacée ?!
— De quoi… de quoi parlez-vous ? Je suis…
Peut-être parce qu’elle ne s’adressait pas directement à Keigetsu, les mots « Je suis Shu Keigetsu » s’évanouirent dans sa gorge sans jamais former de son.
Les yeux de Gyoumei se plissèrent de manière plus sinistre que jamais alors qu’elle ouvrait et fermait la bouche, faisant perler une sueur froide sur le front de Reirin.
E-Est-ce que ça va être la tempête de repentir de Tousetsu qui se répète encore une fois ?
Le désespoir qui envahissait ses traits virils et la façon dont il s’accrochait à elle du regard lui rappela les excuses de Tousetsu de l’autre soir.
C’était bien beau d’avoir un sens aigu des responsabilités, mais étant donné que Reirin n’avait subi aucun préjudice réel à la suite de l’échange, leurs excuses et lamentations exagérées la mettaient dans une situation délicate. Les voir ainsi bouleversés lui donnait l’impression de s’en prendre à eux, et l’air affligé sur leurs visages titillait son instinct protecteur. Reirin ne s’en rendait pas compte elle-même, mais les femmes de la lignée principale du clan Kou avaient tendance à avoir une malheureuse faiblesse pour les hommes inutiles.
Son regard se promena tandis qu’elle se demandait quoi faire. Leelee arborait une expression de résignation totale. Le capitaine des Yeux de l’Aigle ne semblait pas surpris par cette révélation — au contraire, il la fixait comme une proie qu’il refusait de laisser s’échapper. Pendant ce temps, Keigetsu regardait le ciel bouche bée, le visage pâle.
Pourquoi le ciel ?
En suivant son regard vers les cieux, ce fut au tour de Reirin d’être surprise. Le ciel bleu d’il y a quelques instants venait d’être obscurci par des nuages d’orage qui s’amoncelaient à une vitesse fulgurante.
Hein ?
Au début, elle se demanda si cela pouvait être un effet du sortilège venimeux, mais cela ne semblait pas être le cas. Les nuages sinistres s’étaient rassemblés non pas autour de la concubine détenue par Shin-u, mais dans le ciel juste au-dessus de la tête de Gyoumei.
— S’il te plaît, Reirin. Regarde-moi. Dis quelque chose. Ou… n’as-tu pas le cœur de me pardonner ?
Les nuages sombres s’épaississaient de plus en plus, proportionnellement à la force avec laquelle Gyoumei serrait ses épaules. Lorsque des éclairs commencèrent à zébrer le ciel çà et là, elle entendit la voix tremblante de Keigetsu derrière elle :
— Qu’un qi de dragon aussi puissant soit plongé dans un tel chaos… Cela ne peut pas être vrai…
De toute évidence, le tumulte émotionnel de Gyoumei avait plongé son qi de dragon dans un désordre tout aussi grand, se manifestant par la turbulence dans les cieux au-dessus d’eux.
Waouh… Je ne savais pas que mon cher cousin pouvait faire ça.
On racontait qu’il y a longtemps, le Grand Ancêtre pouvait commander le temps grâce à son puissant qi de dragon. Cependant, étant donné qu’aucune des générations récentes de la famille impériale ne possédait une aura aussi forte, Reirin avait supposé que de telles capacités n’étaient plus qu’une légende. Qui aurait pu deviner que le jour viendrait où elle serait témoin de ce phénomène de ses propres yeux ?
Comme on disait que la foudre était de bon augure pour les récoltes, exercer ce pouvoir dans les zones rurales ne pouvait que ravir les villageois. La surprise de Reirin était suffisamment modérée pour qu’elle puisse se livrer à de telles pensées futiles — et, en contraste flagrant, Keigetsu tremblait comme une feuille, les mains pressées contre sa bouche.
Apparemment, c’était un spectacle à lui faire dresser les cheveux sur la tête.
En pensant à quel point il devait être difficile de posséder le pouvoir de percevoir le qi du dragon, Reirin éprouva de la compassion pour la Demoiselle. Mais en voyant que Leelee s’était effondrée au sol de peur et que même Shin-u était resté bouche bée devant ce spectacle, elle comprit que la différence entre leurs réactions n’avait sans doute pas grand-chose à voir avec le fait d’être ou non en harmonie avec les arts taoïstes. C’était plutôt le signe de l’engourdissement de son propre instinct de survie. Reirin avait peut-être la sensibilité nécessaire pour composer de beaux vers, mais ses perceptions semblaient plutôt émoussées lorsqu’il s’agissait de peur ou de prudence en particulier.
— Reirin… Dis quelque chose, s’il te plaît !
Lorsqu’un éclair jaillit et qu’un coup de tonnerre retentit depuis un nuage d’orage au-dessus d’eux, Keigetsu laissa échapper un petit cri effrayé. La voix brisée, elle hurla :
— Allez, s’il te plaît ! Dis juste quelque chose — n’importe quoi ! J’ai pris les devants et brisé le sortilège de silence, alors fais quelque chose pour calmer Son Altesse !
— Hein ?
Que devait-elle faire ? Ce n’était pas comme s’ils avaient répété cette scène.
Cette tâche de la plus haute urgence lui étant tombée dessus, Reirin fit une tentative hésitante pour distraire le prince.
— Euh… N’y a-t-il pas des choses plus importantes dont il faut s’inquiéter en ce moment ? Par exemple, le complot de la Consort Noble Shu visant à…
— Je peux déduire ce qui s’est passé d’après ses propres cris. Elle a jeté un sort qui a provoqué la maladie de ma mère, et tu y as mis un terme en renvoyant le sort vers elle. J’ai saisi l’essentiel de ce qui s’est passé, et Shin-u a appréhendé la coupable. Dans ce cas, ma conversation avec toi est prioritaire.
Reirin fut stupéfaite de la rapidité avec laquelle son cousin avait compris.
— A-alors qu’en est-il de Sa Majesté ? Votre mère souffre à l’heure où nous parlons, Votre Altesse ! Le temps passé à discuter avec moi serait mieux employé à retourner sans tarder au Palais du Qilin d’Or. La malédiction a peut-être été levée, mais je m’inquiète toujours pour elle. Vous devriez vous précipiter à ses côtés à l’instant même !
— Tu crois que ma mère voudrait que je me précipite à son chevet ? Si je me présentais pour la voir avant même de t’avoir présenté mes excuses, elle serait absolument furieuse contre moi, répondit-il d’un ton neutre.
L’esprit de Reirin hurlait : Il a raison ! Il semblait que Gyoumei comprenait la nature de sa mère encore mieux que Reirin.
— De plus, la dernière fois que j’ai vu le Palais Kou, Tousetsu avait pris les rênes et mis en place un système de soins solide. Maintenant que la malédiction a été levée, elle ne ferait rien d’aussi honteux que de laisser la vie de ma mère au hasard.
— C’est vrai… Savoir que Tousetsu est aux commandes est vraiment rassurant… Oui, monsieur…
— Une fois que Tousetsu eut décidé de parler, elle raconta toute l’histoire du début à la fin. Elle m’a tout dit — depuis la façon dont Shu Keigetsu a échangé vos corps par jalousie, jusqu’à la façon dont tu continues d’essayer de la protéger malgré tout.
Tousetsu…!
Reirin faillit se surprendre à lever les yeux au ciel. Il semblait que Tousetsu n’ait pas du tout surmonté sa colère envers Keigetsu.
Tu vas te faire remonter les bretelles tout à l’heure !
— Elle semblait regretter profondément de ne pas s’être aperçue plus tôt de l’échange. Elle a déclaré en larmes que dès que l’état de mère se serait stabilisé, son seul recours serait de se couper un doigt ou de se faire tatouer pour se racheter. Je comprends très bien ce sentiment.
— …
Reirin se sentit soudainement inquiète. Peut-être faudrait-il une séance de thérapie avant cette réprimande.
— Oui, je sais exactement ce qu’elle ressent. Mon cœur est prêt à éclater sous le poids de la culpabilité, et j’ai du mal à respirer tant je désire un exutoire à ces émotions déchaînées.
Gyoumei effleura le cou de Reirin du bout des doigts. Il toucha l’endroit où la Consort Shu l’avait coupée, qui suintait encore faiblement du sang.
— J’ai… commis une erreur irréparable.
Il ramassa une goutte de sang sur le bout de son doigt, puis fronça les sourcils dans une expression de douleur.
— Je t’ai fait mal.
Le doigt couvert de sang tremblait très légèrement.
Oh, maintenant je comprends…
Reirin eut une révélation. Ce n’était pas la colère qui avait ébranlé le qi de son dragon à ce point. C’était la tristesse.
Gyoumei essayait d’assumer toute la responsabilité sur lui-même.
Sa culpabilité d’avoir failli à la reconnaître et de l’avoir condamnée à mort allait de soi, mais il se reprochait même la maigre hostilité qu’elle avait rencontrée tout au long de son séjour de plusieurs jours dans l’entrepôt, la conspiration dans laquelle elle s’était retrouvée entraînée, les blessures qu’elle avait subies en tirant à l’arc à plusieurs reprises de son plein gré, la coupure que la Consort Shu lui avait infligée alors qu’elle avait baissé sa garde — tout.
Sa profonde tristesse et sa culpabilité semblaient presque se déverser en elle pendant ce bref instant où il effleura sa peau. Vu sous cet angle, l’obscurité qui recouvrait le ciel ne ressemblait plus à un symbole de colère féroce — elle ressemblait plutôt à des nuages de larmes tissés par les sanglots qu’il s’efforçait de retenir.
— Que dois-je faire ? Comment puis-je m’excuser ? Peu importe le nombre d’années que je passerai à genoux, peu importe le nombre de trésors de ce pays que je t’offrirai, rien n’effacera jamais le péché d’avoir tenté de t’ôter la vie. Dois-je mettre en pièces la Demoiselle qui a causé tout cela et la concubine qui t’a blessé ?!
— Non ! hurla Reirin, paniquée, alors qu’un éclair zébrait le ciel. La pauvre Keigetsu était trop intimidée pour bouger le moindre muscle.
Un instant plus tard, un grondement de tonnerre retentit. Reirin prit le visage de Gyoumei entre ses mains, lui couvrant les oreilles, et l’attira vers elle.
— Calmez-vous, Votre Altesse, dit-elle doucement. Soulagée de voir que ses yeux pâles l’avaient remarquée, Reirin le regarda sans ciller.
Quel gentil homme.
Gyoumei était gentil. Déterminé à protéger Reirin contre tout et n’importe quoi, il s’efforçait de la garder précieusement nichée dans la paume de sa main, où il pouvait la protéger de la moindre égratignure. En même temps, une partie de lui craignait de l’écraser entre ses propres doigts dans la foulée.
Le prince exerçait une autorité absolue sur la Cour des Demoiselles. Il pouvait punir n’importe quelle Demoiselle qui avait suscité son mécontentement, et personne ne lui en aurait voulu s’il avait rejeté toute la responsabilité sur Keigetsu et l’avait punie à sa guise. S’il ne l’avait pas fait, c’était en raison de son sens aigu des responsabilités, ainsi que de sa réticence à abuser de son autorité pour aboutir à une issue que Reirin n’aurait pas souhaitée.
— Vous êtes notre sage prince. Je sais que vous n’avez pas l’intention de plonger ce pays dans le chaos. Regardez autour de vous : tout le monde ici est terrifié, jusqu’aux arbres et aux brins d’herbe qui nous entourent. Même moi, je pourrais prendre peur si votre qi continuait à se déchaîner.
— …
Sa dernière phrase apaisa la tension qui régnait autour de lui. Les nuages sombres qui planaient au-dessus de sa tête commencèrent à se disperser.
— Je vais bien, Votre Altesse. S’il est vrai que Dame Keigetsu a jeté un sort pour échanger nos corps, j’ai ainsi reçu un corps en bonne santé et j’ai eu la chance de gagner une amie.
Reirin prit une des mains de Gyoumei dans la sienne et la guida vers son cou. Il se raidit, craignant d’effleurer sa plaie ouverte, mais elle la pressa fermement contre sa gorge.
— Vous voyez ? Ne sentez-vous pas ce pouls vigoureux ?
— Reirin…, murmura Gyoumei, presque décontenancé. Reirin sourit doucement.
— J’ai été vraiment heureuse.

— Mais… je ne dois pas abuser de ta gentillesse. Je dois me racheter.
— Eh bien, je suppose…
Les éclairs avaient cessé, et le vent froid qui avait balayé les lieux s’apaisait lentement mais sûrement. Voyant Gyoumei camper sur ses positions alors même qu’il retrouvait son sang-froid, Reirin réfléchit longuement.
Je suis sûre qu’il n’apprécierait pas si je lui pardonnais sans faire d’histoires.
Cette pensée faillit faire naître un sourire amer sur son visage, mais elle savait qu’elle ressentirait la même chose si elle était à sa place. C’est alors qu’une idée lui traversa l’esprit, et les coins de sa bouche se relevèrent en un sourire malicieux.
— Alors, qu’on vous laisse vous racheter.
Reirin leva les yeux vers Gyoumei, une lueur taquine dans son regard à demi-clos. Elle ressemblait presque à une méchante dont chaque regard et chaque mot jouaient avec le cœur des hommes.
— Maintenant que vous en parlez, Votre Altesse, j’ai été bien attristée que vous ne vouliez pas écouter un seul mot de ce que j’avais à dire — à tel point que je ne sais pas si je pourrai me résoudre à vous appeler encore mon « cher cousin ».
— Je suis vraiment désolé pour ce que j’ai fait, Reirin.
— Oh ? Alors j’en déduis que vous souhaitez regagner la confiance que j’avais autrefois en vous.
Gyoumei acquiesça sans la moindre hésitation.
— Bien sûr.
— Dans ce cas, commença Reirin d’un ton plus ferme, pour commencer, ne sanctionnez pas Dame Shu Keigetsu pour son rôle dans cet échange. C’est la Consort Noble Shu qui l’a incitée à agir. Elle seule doit être punie. Dame Keigetsu devrait être graciée, puisqu’elle a été manipulée — et qu’au bout du compte, elle m’a apporté du bonheur.
— Mais cela ne compensera pas—
— Silence, je vous prie, dit Reirin en posant son index sur ses lèvres dès qu’il tenta de protester. Ses yeux s’écarquillèrent, et elle rapprocha de nouveau son visage du sien.
— Je n’admettrai aucune objection. Je suis la fille que vous avez traitée de « méchante », au cas où vous l’auriez oublié. Taisez-vous et faites exactement ce que cette diablesse vous ordonne, conclut-elle avec un sourire.
Gyoumei resta sans voix.
C’était la première manifestation d’impertinence que Gyoumei ait jamais vue chez elle, incomparable ni à l’obséquiosité de la propriétaire d’origine de ce corps, Shu Keigetsu, ni à la fragilité qu’elle avait autrefois en tant que Kou Reirin. Jamais il n’avait été aussi convaincu qu’elle était bel et bien la nièce de sa tante. Curieusement, ce puissant battement d’ailes de ce papillon autrefois délicat et gracieux ne laissa pas Gyoumei mécontent, mais fut au contraire une surprise rafraîchissante.
— D’accord…
Le prince porta inconsciemment une main à sa bouche, comme pour retracer l’endroit où son doigt effilé l’avait effleuré. Ce qui lui vint alors à l’esprit, c’était la Fête des Fantômes — plus précisément, la vision d’elle alors qu’elle l’avait captivé par sa danse puissante et digne. Elle était à la fois Shu Keigetsu et ne l’était pas. Elle était Kou Reirin, mais elle différait très légèrement de la Kou Reirin qu’il connaissait. Était-il possible de tomber amoureux deux fois de la même femme, se demanda-t-il ?
Gyoumei acquiesça.
— Très bien. Je respecterai tes souhaits concernant la punition de Shu Keigetsu.
— Merci. Ensuite, pour le deuxième point : je veux que Sa Majesté ait le dernier mot sur ce qu’il adviendra de la Consort Noble Shu. Plutôt que de se contenter de la satisfaction de son premier souhait, Reirin continua d’en demander davantage. C’est elle la victime ici, c’est donc tout à fait juste. D’ailleurs… la Consort Noble Shu subit déjà une punition.
Reirin jeta un coup d’œil vers un coin du jardin. Haletante de manière saccadée, la concubine détenue par Shin-u gisait dans un tel état de délabrement qu’il n’avait même pas besoin de la retenir. À en juger par son apparence, le contre-venin avait commencé à la ronger.
— Non… Non… Non ! Reste là-bas !
Qu’avait-elle vu dans le vide : un mille-pattes, ou l’araignée qu’elle avait elle-même lâchée ? Il était difficile de voir quelqu’un souffrir, peu importe qui c’était. Reirin détourna tranquillement le regard.
Si quelqu’un tirait avec l’Arc de Protection pour elle, la maladie pourrait être repoussée pendant un court moment, et si la flèche atteignait sa cible, peut-être que la malédiction s’affaiblirait. Tout comme Reirin l’avait fait, soulager les symptômes physiques avec des médicaments était également une option. Mais là encore, la question de savoir si quelqu’un se présenterait pour faire cela pour elle dépendait de ses actions jusqu’à ce moment-là.
C’est incroyable comment le cœur peut faiblir.
Son désir de faire payer la femme qui avait fait du mal à ses proches entrait en conflit avec le pincement de culpabilité qu’elle ressentait à l’idée de faire du mal à une autre personne.
Selon toute vraisemblance, elle n’aurait pas compris un tel sentiment à l’époque où elle n’était encore que « Reirin ».
La Consort Noble Shu avait peut-être ses propres raisons. Coupable ou non, il était peut-être mal d’abandonner quiconque à son tourment. Reirin ressentait de la pitié, de l’appréhension et un malaise qui la faisaient douter d’elle-même encore et encore, se demandant si c’était la bonne chose à faire.
Tous ces sentiments auxquels elle avait autrefois renoncé lui semblaient terriblement vivaces.
Il ne fait aucun doute que c’est ça que signifie être en vie, se dit Reirin.
Peu importe si cela impliquait de se mêler de malédictions, Reirin protégerait ceux qu’elle voulait garder en sécurité. Si quelqu’un considérait cela comme un acte maléfique, elle accepterait cette stigmatisation avec le sourire.
Oh mon Dieu. C’est presque comme si j’étais vraiment une méchante.
Reirin cligna des yeux en s’imaginant sourire narquoisement après avoir commis un acte maléfique. Même si elle regrettait de ne pas avoir réussi à jouer les « mauvaises filles » auparavant, elle avait peut-être plus de talent pour la méchanceté qu’elle ne le pensait.
Gyoumei hocha la tête d’un air magnanime.
— Très bien. Tu as raison de dire que la décision doit revenir à Sa Majesté, ou à Sa Majesté l’Empereur si ce n’est pas elle. J’accepte ces conditions. Cela te suffit-il, Reirin ? Penses-tu pouvoir recommencer à m’appeler « cher cousin » comme tu le faisais autrefois ? Il la fixa en retour, une légère tension dans le regard.
Bien qu’elle fût une Demoiselle, l’une des cinq femmes destinées à devenir un jour son épouse, il savait trop bien qu’elle pourrait facilement refiler cette position à une autre femme de la famille Kou si elle le souhaitait. Et connaissant son insatiable soif de pouvoir, il savait qu’elle n’hésiterait pas à faire exactement cela si les choses tournaient mal.
Reirin rendit tranquillement son regard à l’homme qui l’observait, le souffle coupé. Même si elle savait intellectuellement qu’elle ne devait pas forcer le maître de la Cour des Demoiselles — l’homme connu sous le nom de Suprême — à supplier, elle ne put s’empêcher d’ajouter une dernière requête.
Car aussi incompétente que je puisse être… je reste une méchante.
Il allait de soi qu’une méchante incarnerait l’égoïsme à l’état pur, capable de mettre un homme à genoux d’un simple sourire.
— Bon, voyons voir… Si vous pouvez m’accorder un seul souhait de plus, peut-être que je serai disposée à vous appeler ainsi à nouveau.
— Quoi ? Dis-moi ce que tu veux.
Elle jeta un coup d’œil furtif à Leelee et Keigetsu. Submergées par cet échange, les deux Demoiselles la regardaient en silence, comme si elles s’étaient abandonnées au courant des événements. Reirin leur adressa un sourire doux, puis se tourna à nouveau vers Gyoumei.
— Je ne m’en priverai pas, alors. S’il vous plaît…
Et c’est ainsi que la Demoiselle avide qui avait déjà formulé deux vœux sur une comète se mit à exprimer hardiment son troisième vœu devant le futur empereur.
***
Reléguée au rang de criminelle, Shu Gabi fut destituée de son titre de Consort Noble et jetée dans les cachots de la Cour des Demoiselles pendant les quelques jours précédant son bannissement de la cour intérieure.
Cela faisait maintenant trois jours que sa veninurgie était revenu la hanter. Pendant ce temps, l’impératrice elle-même avait tenu une audience, au cours de laquelle il avait été décidé que Shu Gabi serait la seule à être exilée, que Shu Keigetsu serait assignée à résidence pendant une semaine pour n’avoir pas empêché le complot de sa tutrice, et que les autres membres du clan Shu seraient acquittés. Dans l’ensemble, c’était une sentence remarquablement clémente pour le crime d’avoir utilisé un sortilège venimeux contre l’impératrice et mis en danger la vie de deux Demoiselles.
Lorsque Gyoumei avait imploré l’empereur d’ordonner l’extermination de toute la lignée Shu, Kenshuu l’avait fait taire d’un seul mot :
— C’est l’impératrice qui a le dernier mot sur les affaires de la cour intérieure, merci.
Du moins en partie à cause de sa promesse à Reirin, Gyoumei avait renoncé à formuler d’autres protestations, mais peut-être en s’offusquant du verdict en tant que prince héritier, il avait néanmoins continué à bouder.
Face à son air renfrogné et désapprobateur, Kenshuu avait ajouté :
— Il semble que la rancune de Shu Gabi ait commencé avec la mort de son fils. Franchement, si je t’avais perdu, même moi je n’aurais peut-être pas pu m’en remettre sans trouver quelqu’un à blâmer et me tourner vers les malédictions. Laisse tomber. Au final, le pire qui soit arrivé, c’est que j’ai eu un vilain rhume pendant un jour ou deux.
Reirin, qui avait également assisté à l’audience — de retour dans son ancien corps à ce moment-là, bien sûr — avait grimacé à cette formulation mais avait approuvé le sentiment. Naturellement, Keigetsu n’avait pas le moindre intérêt à s’opposer à une sentence aussi clémente. Shin-u, en sa qualité de capitaine des Yeux de l’Aigle, avait levé les yeux au ciel, mais il n’était pas en mesure de s’opposer aux souhaits de l’Impératrice.
C’est ainsi que fut prise la décision exceptionnellement clémente d’exiler Shu Gabi et uniquement Shu Gabi.
Comme révéler la vérité sur la tentative d’assassinat risquait fort de perturber l’équilibre des pouvoirs entre les cinq clans, l’accusation vague d’« insulte grave » envers l’impératrice fut préparée pour le moment où la sentence serait officiellement prononcée.
Rongée par le contre-sort, Gabi n’avait plus la force de se relever du sol. Au moment où elle fut emmenée vers les cachots, elle était trop faible pour faire autre chose que gémir, le visage pâle et frissonnant, si bien que Kenshuu jugea inutile de fermer les barreaux de fer de sa cellule. Depuis lors, tout ce qui résonnait dans l’obscurité du cachot, envahi par les odeurs de pourriture et une chaleur étouffante, n’était que la boucle sans fin des faibles gémissements de Gabi.
Puis, une flamme vacillante apparut dans l’obscurité.
— Il fait une chaleur torride ici, mais vous avez l’air terriblement frigorifiée.
La voix étouffée de la visiteuse était grave pour une femme. Celle qui s’était présentée, un chandelier à la main, n’était autre que l’impératrice Kenshuu en personne.
Gabi la regarda, haletant par intermittence.
— Vous n’arrivez même pas à répondre ? marmonna Kenshuu. Je ne vous en veux pas, quand on est coincée dans un endroit comme celui-ci.
Pour une fois, l’impératrice, que l’on ne voyait presque jamais sans un sourire amusé aux lèvres, arborait un visage dépourvu de toute expression.
— Oh là là… quel courage de la part de… Sa Majesté… de se tenir face à un ennemi… sans un seul serviteur.
Les fragments de sarcasme hésitants de Gabi réussirent à arracher la première manifestation d’émotion à Kenshuu : elle gloussa au fond de sa gorge.
— Voyez-vous ça ? Même enfermée dans un donjon qui rendrait n’importe quelle femme folle en quelques heures, vous avez encore le courage de lancer des piques. Je savais bien que vous étiez une femme féroce.
— …
Kenshuu posa sa bougie devant l’ancienne concubine au regard noir, puis souleva l’énorme sac de jute qu’elle avait apporté avec elle. Malgré sa taille, son contenu était suffisamment léger pour qu’elle parvienne à le poser sur le sol sans un bruit avant de l’adosser délicatement contre le mur du donjon.
Après avoir passé quelques longs instants à fixer en silence la silhouette allongée de Gabi, Kenshuu dit :
— Qu’il s’agisse de broderie ou de complots meurtriers, vous aimez vraiment compliquer les choses. Combien de temps et d’efforts avez-vous fini par gaspiller juste pour vous venger de moi ?
— …
— C’était la seule raison pour laquelle vous avez recueilli Shu Keigetsu, n’est-ce pas ? Elle a beaucoup à apprendre, mais au fond d’elle-même, elle a bon cœur. Vouliez-vous vraiment me tuer au point de jouer avec ses émotions et de lui ôter la vie ? Vouliez-vous vraiment me faire souffrir au point de détruire Reirin, mon plus grand trésor — mon seul souvenir de ma sœur — pour y parvenir ?
Kenshuu avait réussi à garder son sang-froid tout au long de l’audience, mais maintenant qu’elle se trouvait seule avec la coupable, elle avait du mal à contenir sa fureur. Le sang du clan Kou cherchait à aimer plus qu’à être aimé. En tant que chef de la cour intérieure, Kenshuu était bien plus en colère contre les transgressions commises à l’encontre des deux Demoiselles que contre sa propre situation.
— …
Gabi leva les yeux, hébétée, vers l’impératrice qui bouillonnait d’une rage silencieuse. Puis, lentement, sa bouche se tordit en un rictus. C’était la première expression autre que l’angoisse qu’elle avait réussi à afficher depuis un bon moment.
— Bien sûr. Je n’ai même pas… hésité à utiliser Keigetsu. Elle était… si pathétique, si stupide… dépourvue de la moindre qualité rédemptrice. Elle croyait bêtement… tout ce que je lui disais. Elle s’accrochait à chacune de mes paroles, si confiante… Gabi plissa les yeux comme si elle fixait quelque chose au loin. Je me suis demandé maintes et maintes fois… si mon fils aurait tant aimé sa mère… s’il avait vécu.
Y avait-il peut-être une infime trace de culpabilité dans sa voix ? Non, plus fort que cela, ses yeux noirs, sans expression, reflétaient un regard plein de nostalgie. C’étaient les yeux d’une femme qui souffrait de la soif inextinguible du désir de quelque chose qu’elle ne pourrait jamais avoir.
En voyant cela, Kenshuu pensa : Ses émotions sont trop profondes.
Ce gouffre émotionnel était suffisamment profond pour qu’elle passe vingt années entières obsédée par un fils qu’elle avait porté moins de dix mois — et dont elle n’avait même jamais vu le visage. Si profond qu’elle avait utilisé une Demoiselle qui l’adorait comme un instrument de vengeance. Un autre silence étouffant s’abattit sur le donjon. Le premier à le rompre fut Kenshuu.
— Vous savez quoi ? Je pensais autrefois que les flammes de la rancœur brûlaient d’un rouge vif. Que peu importe à quel point le chemin qu’elles traçaient était tortueux, cela n’avait pas d’importance tant qu’elles gardaient une personne au chaud et en vie. Je le croyais vraiment.
— Quoi…?
— Je me trompais complètement. Ces flammes brûlent d’un bleu pâle. Peu importe la violence du feu, je suis sûre qu’un cœur embrasé par la haine est aussi froid qu’une prison de glace.
Kenshuu s’agenouilla près de Gabi.
— Une personne aussi fragile que vous ne pouvait pas supporter de telles températures glaciales. Je n’aurais jamais dû vous laisser vous réchauffer près des flammes du ressentiment.
Elle enlaça alors les épaules de l’autre femme, la soulevant pour la serrer dans ses bras.
— J’aurais dû vous tenir ainsi.
— …
— Dis-moi, Gabi…
Pour la première fois en vingt ans, Kenshuu s’adressa à la femme aux yeux écarquillés non pas par son titre, mais par son nom.
— As-tu vraiment cru les paroles de cette renarde de Kin ? As-tu vraiment cru que je te jetterais un sort et que je volerais la fortune de ton fils juste pour envelopper Gyoumei dans le qi du dragon ? demanda Kenshuu, avant de serrer Gabi si fort et si étroitement qu’elle n’eut pas la possibilité de répondre.
Son corps émacié et apathique avait l’air si terriblement pitoyable.
— Allons, Gabi. Tu sais bien que cela ne peut pas être vrai. Tout ce que j’ai toujours voulu, c’était te voir heureuse. Mais qu’est-ce que cela a donné ? Je t’ai laissée geler, je suis restée là à te regarder brûler dans les flammes de la haine.
Une larme coula sur la joue blanche comme neige de Gabi. La larme brûlante tomba sur l’épaule de Kenshuu et s’infiltra dans son vêtement.
Sentant la chaleur humide sur sa peau, elle poursuivit :
— La canne de la haine n’a jamais rien fait pour soutenir ton poids. Laisse tomber ta rancune envers moi, Gabi. Peu importe à quel point tu boites ou vacilles en chemin — apprends à marcher par toi-même.
— …
Kenshuu s’écarta juste au moment où le visage de Gabi commençait à se décomposer. Elle tendit la main vers le sac de jute appuyé contre le mur et en retira ce qu’il contenait. Ce qu’elle dévoila était un arc géant, de la taille d’une femme adulte. C’était l’Arc de Protection, récemment réencordé.
— Je te le laisse. Le simple fait de pincer la corde avec ton doigt devrait éloigner le mal qui te hante pendant un certain temps.
Alors que Gabi la fixait sans ciller, Kenshuu lui tendit l’arc.
— Souviens-toi de ceci : désormais, personne ne bandera cet arc pour toi. Toi seule peux te sauver.
Fini de s’accrocher à une rancune. Fini d’utiliser quelqu’un d’autre comme tremplin. À partir de maintenant, elle devait tracer son chemin seule.
Gabi leva les yeux vers Kenshuu comme si elle était éblouie par ce spectacle. Elle ouvrit la bouche, puis la referma. Elle fit de son mieux pour esquisser un rictus, mais sa bouche trembla et une autre larme coula à la place.
— Pourquoi… un arc ? Dois-je prendre cela comme… une menace ? demanda Gabi, son sourire déchiré par les sanglots.
— Pourquoi est-ce que je n’ai que le choix entre des armes…? Dois-je prendre cela comme une menace ?
Kenshuu comprit immédiatement. Ses propres lèvres se courbant en un sourire, elle répondit :
— Idiote. Ne connais-tu pas la véritable signification du fait d’offrir une arme à quelqu’un ?
Était-ce l’imagination de Gabi, ou des larmes se formaient-elles dans les yeux de l’autre femme ?
— Je le sais, s’étrangla Gabi, la voix pathétiquement tremblante.
— Cela signifie que même si nous sommes trop éloignées pour que je puisse me précipiter à vos côtés, je continue à penser à vous et à vous protéger sous la forme d’une lame ou d’un arc.
— Je ne le sais que trop bien.
Ce qui l’attendait, c’était la dure vie d’une exilée. Sans une seule âme sur laquelle compter, elle n’aurait d’autre choix que de se débrouiller seule dans la vie. Et pourtant… quelqu’un veillerait sur elle.
Gabi releva son corps brisé et accepta l’arc d’une main tremblante. Une fois que Kenshuu le lui eut remis, elle partit sans un mot. Pendant un moment, le donjon ne fut rempli que du crépitement de la mèche de la bougie qui se consumait et du bruit de la respiration de Gabi.
— …
Serrant les dents, elle tira sur la corde de l’arc. Les bras émaciés d’une femme ne pouvaient naturellement pas produire beaucoup de son. Pourtant, grâce à ce minuscule tremblement, Gabi sentit l’emprise de la maladie sur son corps s’affaiblir très légèrement.
Twaang.
Le son était aussi maigre et fragile que son propre souffle.
Twaang.
Malgré tout, Gabi pinça la corde encore et encore.
— …
Finalement, elle ferma les yeux comme pour savourer ces notes.
— Tout ce que j’ai toujours voulu, c’était te voir heureuse.
— Peut-être…
Une larme cristalline coula le long de ses lèvres bien dessinées.
— C’est tout ce que j’ai voulu entendre ces vingt dernières années, Dame Kenshuu.
Ni ses larmes ni les vibrations maladroites de la corde ne cessèrent avant longtemps.