INEPT T2 – CHAPITRE 5

Reirin s’infiltre

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Traduction : Moonkissed
Correction : Ostinliss
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Pendant ce temps-là, au Palais du Qilin d’Or…

La porte qui avait toujours été grande ouverte était désormais fermée à double tour. En haut des battants, on pouvait voir une feuille de sakaki et un morceau de papier sur lequel était inscrit le mot « scellé » à l’encre rouge. Cela signifiait que la porte ne devait pas être ouverte en raison de la présence d’une impureté ou d’une maladie à l’intérieur du palais.

À bout de souffle après avoir couru, Reirin pinça les lèvres en fixant la calligraphie rouge. Elle devait faire quelque chose avant que ce mot ne devienne « deuil ».

— Attendez… Attendez-moi… !

Au moment où Reirin faisait un pas en avant, des bribes de voix lui parvinrent de derrière.

C’était Leelee, essoufflée.

— Pourquoi êtes-vous… si rapide ?! Shu Keigetsu marchait même… d’un pas traînant !

— Il y a une astuce pour balancer les bras et poser les pieds au sol, dit Reirin en repoussant ses cheveux ébouriffés tout en jetant un coup d’œil à sa servante. Tu arrives à point nommé, Leelee. Je suis désolée de te demander ça, mais tu voudrais bien te baisser juste ici ?

— Mais oui, ça me dérangerait ! N’importe qui peut voir que vous mijotez quelque chose !

— Oh, je n’appellerais pas ça comme ça. Je veux juste sauter par-dessus le mur.

— C’est exactement ce que j’appellerais « mijoter quelque chose », bon sang ! s’écria Leelee, perdant ses moyens dans le feu de l’action. Vous vous rendez compte que c’est une intrusion, n’est-ce pas ?!

Reirin secoua doucement la tête.

— Ce n’est pas le cas. Après tout, c’était autrefois…

Mais au moment où elle tenta de terminer sa phrase par ma maison, les mots se transformèrent en halètements.  Les sourcils froncés, elle marmonna :

— Je dois la voir dès que possible.

— Qui ? Shu Keigetsu ? Qu’est-ce que… vous allez faire une fois que vous l’aurez vue ? demanda Leelee en déglutissant.

— Dis, Leelee. Reirin se retourna, un sourire aux lèvres. Même si je cesse d’être la personne que je suis aujourd’hui, pourrai-je quand même venir te voir ?

— Non ! s’écria Leelee par réflexe. Je veux que vous… restiez ma maîtresse. Je… ne veux pas que vous repartiez !

Elle porta précipitamment ses mains à sa bouche en réalisant qu’elle s’était laissée emporter par ses émotions. Elle s’apprêtait à dissimuler cela par l’une de ses piques impertinentes habituelles, mais, y réfléchissant à deux fois, elle fixa plutôt la Demoiselle devant elle.

— Vous êtes… ma toute première maîtresse.

Ses grands yeux félins étaient légèrement humides de larmes.

— C’est une première pour moi. C’est la première fois que je trouve quelqu’un incroyable, ou que je me sens incapable d’être à la hauteur. La première fois que je me sens poussée à veiller sur quelqu’un… La première fois que je rencontre quelqu’un que je veux sincèrement servir de mon plein gré.

— Oh, Leelee…

— Je suis la seule dame d’honneur de « Shu Keigetsu », n’est-ce pas ? Nous pouvons mener une vie agréable ensemble dans cet entrepôt, n’est-ce pas ? Mais si vous redevenez « Kou Reirin », vous aurez plein de dames d’honneur au Palais du Qilin d’Or qui seront tout aussi compétentes que moi. Non… avant même cela, je pourrais finir par être tuée si cette femme entraîne tout le clan Shu dans sa chute.

Les sourcils froncés, la Demoiselle au visage de Shu Keigetsu — Reirin — déclara :

— Ça n’arrivera pas. Pas question.

Leelee leva brusquement les yeux, surprise par la force de son affirmation. Reirin répondit à ce regard par un sourire faible et apaisant.

— Tu ferais mieux de ne pas me sous-estimer. L’amour d’une Kou est pour le moins étouffant, je te le fais savoir.

— Hein ?

Incapable de deviner où cela menait, Leelee affichait clairement sa confusion sur son visage.

Reirin s’agenouilla devant elle.

— Pense simplement à Tousetsu et à Son Altesse. Tous deux ont le sang du clan Kou dans les veines, et la force même de leur affection pour moi peut les rendre parfois un peu trop combatifs, ce qui est frustrant. Quant à moi, s’il t’arrivait quoi que ce soit, eh bien, quelque chose me dit que je perdrais complètement la tête de rage, dit-elle avec un petit rire.

Leelee se demanda comment répondre à cela. Elle avait supposé que la dame d’honneur en chef et le prince avaient tous deux un sang Gen plus fort que tout, mais ils étaient tous deux également des descendants du clan Kou. De plus, elle avait vu à quel point Reirin pouvait être menaçante lorsqu’elle était animée par une juste indignation pendant la Fête des Fantômes.

— Je… suppose ?

— Tu fais désormais partie de mon cercle intime, Leelee.

Ces mots doux coupèrent le souffle à Leelee. Toujours à genoux, Reirin poursuivit ses efforts pour la persuader.

— Je ne laisserai pas notre lien se rompre ici, et je ne permettrai jamais que tu sois exécutée. Je protégerai ceux de mon cercle restreint contre tout et n’importe quoi, quel qu’en soit le prix. Cela vaut pour toi, Tousetsu, comme pour Sa Majesté. Puis, elle gloussa et plissa les yeux avec une pointe de malice. Et une autre personne aussi.

Elle jeta un coup d’œil vers le mur. Quelque part derrière, Kou Reirin — non, Shu Keigetsu — était sûrement retranchée dans sa chambre.

Leelee soupira, puis marmonna :

— Vous êtes trop gentille pour votre propre bien. Soit ça, soit vous jugez très mal les gens.

— Allons, Leelee. Tu ne trouves pas que tu pousses un peu trop loin le fait de « ne pas mâcher tes mots » …? marmonna Reirin tristement, avant d’écarquiller les yeux devant ce qui se passa ensuite.

Avec un petit soupir, Leelee s’accroupit près du mur.

— Laissez-moi tranquille. Bien sûr, j’ai déjà pensé que ça ne me dérangerait pas de me mettre à genoux pour vous, mais je n’aurais jamais imaginé le faire pour vous aider à franchir un mur.

Malgré ses grognements, il n’y avait pas la moindre trace d’hésitation dans la fermeté avec laquelle elle avait posé ses coudes et ses genoux sur le sol. Allez, incita-t-elle sa maîtresse du regard.

Reirin éclata d’un sourire semblable à une fleur s’épanouissant.

— Merci, Leelee.

— Mais ne me cassez pas le dos, d’accord ?

— Je ferai de mon mieux.

Évaluant la distance du regard, Reirin recula de quelques pas.

— Je vais sauter sur toi à trois, alors accroche-toi bien.

— Oui, madame.

— Et une dernière chose : une robe couleur or gamboge t’intéresserait ?

Alors qu’elle baissait les yeux vers la terre jonchée de gravier, Leelee esquissa un petit sourire.

— Bien sûr…

Ou du moins, elle essaya de sourire, mais le léger reniflement qui suivit aussitôt gâcha tout.

— Je suppose que ça va de soi, conclut-elle.

— Dans ce cas, je te l’apporterai comme souvenir la prochaine fois que je viendrai te voir.

Leelee pinça les lèvres, luttant contre ses larmes.

— Un, deux, murmura Reirin en prenant appui. Trois !

Ses orteils prirent appui sur le dos de Leelee, la propulsant dans les airs. Elle ressemblait presque à un papillon dansant dans le ciel, tant elle franchit le mur avec aisance d’un saut agile.

Un instant plus tard, Leelee entendit le bruit satisfaisant de son atterrissage.

— Merci, Leelee. Retourne à l’entrepôt et repose-toi. Je viendrai te voir plus tard, c’est promis !

Et sur ces mots, elle se mit à courir.

En direction de ce qui avait autrefois été sa propre chambre au Palais du Qilin d’Or.

Pour retrouver Shu Keigetsu — et très probablement récupérer son corps.

— S’il vous plaît… que tout se passe bien.

C’était peut-être la première fois de sa vie que Leelee priait avec une telle ferveur.

Peinant à quitter le palais Kou, elle resta sur place, levant les yeux en silence vers le mur.

Le ciel au-delà de la porte était d’un bleu éclatant, presque aveuglant, et, combiné à la tension qui pesait sur le Palais du Qilin d’Or, il offrait un spectacle profondément troublant.

Leelee n’était même pas une Kou, et pourtant elle ressentait un profond sentiment d’inquiétude.

Quelque chose de terrible était sur le point de se produire dans la cour intérieure — cette vérité était si évidente qu’elle avait l’impression de pouvoir la toucher du bout des doigts.

Non… Ça ne sert à rien de rester ici. Je n’ai rien à faire au palais Kou. Je devrais retourner à l’entrepôt pour pouvoir agir du côté Shu si quelque chose se passe.

Depuis combien de temps restait-elle là ? Leelee serra les poings comme pour s’accrocher fermement au calme qui revenait en elle.

Mais alors qu’elle s’apprêtait à quitter le palais Kou, elle aperçut une silhouette qui courait vers elle avec une telle vigueur qu’elle soulevait des graviers dans son sillage. Leelee se baissa rapidement derrière l’un des lampadaires installés à divers endroits le long du mur.

Elle ne tourna que la tête pour voir ce qui se passait, et ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’elle découvrit de qui il s’agissait.

Celui qui s’était précipité vers la porte et avait commencé à frapper frénétiquement dessus n’était autre que Gyoumei.

— Ouvrez la porte !

— Votre Altesse ! Je vous en prie, ne faites pas cela. Un sceau a été apposé sur le palais du Qilin d’Or. Nous ne devons pas prendre le risque de laisser le qi maléfique se propager jusqu’à vous. Je vous demande de retourner au palais principal…

L’un des eunuques qui l’accompagnait commença à le réprimander, mais il refusa d’écouter.

— Sa Majesté est ma mère. Qu’y a-t-il de mal à ce qu’un fils aille voir sa mère malade ?!

— M-mais… vous êtes le prince héritier avant d’être le fils de l’impératrice. Même les cieux eux-mêmes voudraient que vous accomplissiez vos devoirs avant de rendre visite à une malade…

— Je l’ai déjà fait. J’ai envoyé des messages à chaque palais, convoqué les médecins, désigné quelques-uns pour retracer la maladie, et pris des dispositions pour imposer le silence. N’est-ce pas suffisant ? Quels autres actes dignes d’un prince attendez-vous de moi ? Il interrompit l’eunuque avec la force de quelqu’un qui crache du sang. N’est-ce pas suffisant que je ne puisse pas courir directement à ses côtés ? N’ai-je même pas le droit de jeter un seul regard sur un être cher ?

— Votre Altesse…

— Laisse-moi. Je ne suis pas ici en tant que prince héritier, mais pour une brève visite informelle afin de vérifier la situation. Ma mère se trouve ici, dans ce palais, et peut-être…

Gyoumei s’interrompit, puis frappa à nouveau la porte avec désespoir.

— Ouvrez. Tout de suite !

Il y avait une note de supplication dans sa voix.

Au-delà du fait qu’il les ait suivies, ce sont les mots qu’il a criés ensuite qui ont fait déglutir Leelee.

— Tu es partie par là, n’est-ce pas ?! Bon sang… Attends… Laisse-moi entendre ce que tu as à dire, Reirin !

Celle qu’il appelait Reirin n’était pas la Demoiselle du palais Kou, mais celle qui venait de partir pour le palais Kou.

Le cœur de Leelee fit un bond.

Pas possible…

Couvrant de sueur froide, elle serra ses mains contre sa poitrine.

Il avait déjà — non, il avait enfin découvert l’échange ?!

Les actions de Gyoumei et les propres paroles de Reirin la confrontaient sans pitié au fait que leur vie idyllique ensemble allait bientôt prendre fin.

— …

Leelee se mordit violemment la lèvre. Peu après, elle expira délibérément et trouva la force de se décider.

Même s’il était le fils de l’impératrice, elle doutait fortement que le Palais du Qilin d’Or accueille le prince héritier sur ses terres ravagées par la peste. Dans ce cas, il y avait de fortes chances que Gyoumei fasse demi-tour vers l’entrepôt du Palais Shu. Quelqu’un devait être là pour gérer la dissimulation.

Serrant les poings, Leelee quitta silencieusement le Palais du Qilin d’Or.

 

***

 

Après une longue absence du Palais du Qilin d’Or, Reirin le trouva enveloppé d’un voile de morosité. Le cloître était d’un calme de mort, et les arbres si soigneusement disposés dans le jardin semblaient se flétrir là où ils se trouvaient.

D’abord, le plus important. Je dois savoir comment va Sa Majesté.

Son idée initiale avait été de parler à Keigetsu, d’annuler l’échange, puis d’aller bander l’Arc de Protection dans son propre corps. À bien y réfléchir, elle se rendit compte qu’elle pouvait très bien procéder à un examen et prescrire des médicaments depuis l’intérieur du corps de Keigetsu. Elle avait modifié son plan pour aller voir comment allait l’impératrice, préparer une décoction, puis avoir sa discussion avec Keigetsu pendant que le remède l’aiderait à s’en sortir.

Reirin était déterminée à forcer l’entrée des appartements de Kenshuu, même si cela signifiait repousser toutes les dames de la cour sur son chemin, mais finalement, elle parvint jusqu’aux parties les plus intimes du palais sans croiser personne.

Mais que font les dames de la cour ? pensa-t-elle en fronçant les sourcils, mais à mesure qu’elle s’approchait des appartements de Kenshuu, la situation devint claire.

— Votre Majesté ! Tenez bon, Votre Majesté !

— Que quelqu’un m’apporte une bassine !

— Nous devrions l’éventer.

— Non, nous devrions lui garder les pieds au chaud !

La pièce était bondée de dames de la cour du palais de Kou qui couraient dans tous les sens comme des poulets sans tête. En y regardant de plus près, celles qui paniquaient étaient pour la plupart les servantes les plus âgées de Kenshuu. Voir leur maîtresse robuste, qui n’avait jamais eu ne serait-ce qu’un rhume, développer soudainement des symptômes aussi graves les avait déstabilisées. Elles ne s’acquittaient pas de leur tâche de manière très efficace.

Tousetsu et le reste des dames de compagnie de Reirin dépêchées sur les lieux faisaient de leur mieux pour les remettre sur le droit chemin — elles avaient après tout une grande expérience des soins aux malades — mais vu l’ampleur de la foule, leurs conseils se perdaient dans toute cette agitation. Normalement, un seul cri de Kenshuu aurait suffi à mettre fin à l’agitation, mais étant donné que la femme en question était celle qui gémissait dans son lit, la situation ne montrait aucun signe d’amélioration.

Reirin ne pouvait supporter de rester là à regarder cela.

— Calmez-vous, je vous en prie. Les habitants du palais qui règne sur la Terre ne doivent pas se montrer si volages, intervint-elle, tout en sachant parfaitement à quel point elle manquait de courtoisie.

Les dames de la cour se retournèrent toutes d’un seul coup, puis se mirent à chuchoter frénétiquement.

— Dame Shu Keigetsu ?!

— Que fait une Demoiselle d’un autre clan au palais Kou ?

— Le sceau était bien affiché à l’extérieur, n’est-ce pas ?

Peut-être en raison de l’énorme pression qui pesait sur elles, les femmes semblaient irritées par cette tournure des événements. Reirin pouvait sentir de manière palpable la méfiance se répandre dans leurs rangs comme un nuage d’encre dans l’eau, qui se transforma rapidement en hostilité dirigée vers elle.

— Que faites-vous ici, Dame Shu Keigetsu ? Nous devrions vous livrer aux Yeux de l’Aigle pour avoir pénétré illégalement sur le territoire d’un autre clan !

— Attendez, mesdames, intervint une voix grave. Vous ne devez pas faire cela. Elle est… C’était Tousetsu. Sachant que sa maîtresse était piégée à l’intérieur du corps de Shu Keigetsu, elle lança à la Demoiselle un regard presque suppliant.

Ne mentionne pas l’échange, supplia Reirin du regard. Tousetsu se mordit la lèvre, puis choisit ses mots avec soin.

— Elle est l’une des précieuses Demoiselles de notre cour. Son dévouement est évident depuis le moment où elle a tendu l’Arc de Protection pendant une nuit entière. Elle s’est sûrement précipitée ici pour nous aider dès qu’elle a appris la situation difficile de Sa Majesté.

Son explication était un peu forcée, mais la voix grave et posée de Tousetsu la rendait plus convaincante.

Les femmes réfléchirent à son argument juste assez longtemps pour que son élan s’essouffle, et Reirin profita de ce moment pour élever la voix.

— Allons, mesdames ! Il y a beaucoup trop de monde dans cette pièce. L’aération fait également défaut.

Elle traversa la pièce d’un pas vif et tendit la main vers les volets en treillis fermés. Une fois qu’elle les eut entrouverts pour laisser entrer la brise, elle se retourna pour faire face à la foule.

— Sa Majesté ne pourra pas se reposer avec tout ce remue-ménage autour de son lit. Quiconque de rang inférieur à l’or gamboge doit quitter les lieux immédiatement. Confiez-nous l’impératrice et concentrez-vous sur la ventilation et la désinfection du reste du palais. Deux personnes sont tombées malades coup sur coup ; je suis sûre que plusieurs d’entre vous craignent que cette affection ne soit contagieuse. Pour notre tranquillité d’esprit, nous devons aérer et stériliser les lieux jusqu’à l’excès.

Reirin savait qu’il s’agissait d’une malédiction, mais il était tout de même vital de procéder à une ventilation et une désinfection adéquates au cas où elle se serait trompée. De plus, il semblait qu’elle avait raison de penser que certaines personnes s’inquiétaient ; elle remarqua que quelques dames dans le coin poussèrent des soupirs de soulagement dès qu’elle eut donné l’ordre décisif.

— Comment va Sa Majesté ? Quel est le pronostic de l’apothicaire ? demanda Reirin en passant derrière le paravent pour se rendre au chevet de l’impératrice, tandis que les dames d’honneur se précipitaient hors de la pièce en arrière-plan.

Kenshuu ne faisait que gémir, les yeux fermés de force, semblant vaciller au bord de la conscience.

— L’apothicaire a jeté l’éponge presque immédiatement, affirmant qu’il n’avait jamais vu une fièvre aussi élevée et soudaine auparavant. Comme vous pouvez le constater, ses symptômes sont si graves qu’elle ne peut même pas boire un verre d’eau, sans parler de prendre des médicaments. Elle a des haut-le-cœur de temps à autre, nous avons donc fait ce que nous pouvions pour soulager ses nausées. Sa respiration est également irrégulière.

— Notre première mesure devrait être de soulager ses symptômes. Tournez-la sur le côté pour éviter qu’elle ne s’étouffe avec son vomi. Laissez-la vomir autant qu’elle le peut. Quant à sa respiration… Hum, ça n’augure rien de bon. Nous devrions lui administrer un médicament pour dilater ses voies respiratoires.

— Mais elle n’est pas en état d’inhaler une poudre.

— Certains médicaments peuvent être absorbés par la peau.  Appliquez-lui appliquer la pommade numéro cinquante-trois sur la poitrine et le dos. Elle se trouve dans la glacière de la cuisine.

Reirin se mit à donner des ordres à toute vitesse, s’appuyant sur le résumé de la situation fait par Tousetsu.

— Une forte fièvre peut être terriblement épuisante, nous devons donc faire tout notre possible pour faire baisser sa température par voie externe. Le linge humide sur son front commence à se réchauffer. Allez-y, remplacez-le par un nouveau.

— Oui, madame.

— Si ses vomissements persistent trop longtemps, nous devrons prendre des mesures pour éviter la déshydratation. Imbibez du coton d’eau mélangée à du sel et du sucre, puis utilisez-le pour humidifier l’intérieur de sa bouche petit à petit. Puis-je te confier la responsabilité de répartir ces tâches parmi les autres dames de cour ?

— Certainement… Cela dit, je suis strictement considérée comme la servante de Dame Reirin. Je ne suis pas sûre que quiconque obéisse à un ordre de ma part impliquant de poser la main sur l’impératrice.

Les Demoiselles étaient peut-être les maîtresses de leur propre cour, mais dans l’enceinte des palais des consorts, elles n’étaient rien de plus que les pupilles de leurs tutrices.

Reirin répondit aux inquiétudes de sa servante compétente, qui craignait d’outrepasser son autorité, par un sourire encourageant.

— Tout ira bien. Je prendrai la responsabilité de tout cela plus tard. Fais valoir le nom de ta maîtresse autant que possible et accomplis cette mission ! Je sais que tu as le pouvoir de persuasion nécessaire pour y parvenir, dit-elle, débordante de confiance.

Tousetsu se tut, submergée par l’émotion. Puis, elle murmura :

— Madame.

— Qu’y a-t-il ?

— Je suis… vraiment heureuse que vous soyez revenue, dit-elle d’une voix étranglée.

En y regardant de plus près, ses yeux en amande étaient soulignés de cernes sombres et profonds. Depuis avant-hier soir, elle avait dû faire face à la vérité selon laquelle sa maîtresse avait toujours été quelqu’un d’autre, elle était restée éveillée toute la nuit à se tuer à la tâche pour Reirin, et avait été contrainte de se rendre au chevet de l’impératrice à l’aube. Elle devait être bien au-delà du stade de l’épuisement.

En temps normal, « Kou Reirin » aurait pris la relève en tant que commandante en second du palais Kou, mais étant donné que celle qui contrôlait son corps était cloîtrée dans sa chambre et elle-même en convalescence, il était inutile de compter sur elle.

Un sourire amer se dessinant sur son visage, Reirin tendit la main pour glisser une mèche des cheveux ébouriffés de Tousetsu derrière son oreille.

— Je suis désolée pour tous ces désagréments, Tousetsu.

Vraiment, se dit-elle, quelle personne arrogante et égocentrique j’ai été. Tout ce temps, il y a eu tellement de gens qui comptaient sur moi.

La raison pour laquelle elle n’avait pas été pressée de renverser l’échange — allant jusqu’à se livrer allègrement aux joies d’un corps plus robuste — était qu’elle n’avait pas réalisé à quel point elle occupait une place importante dans la vie des autres. Ainsi, elle avait utilisé une petite réprimande comme excuse pour rester loin du Palais du Qilin d’Or et n’avait fait aucun effort pour plaider sa cause auprès de l’impératrice, adoptant plutôt une attitude décontractée consistant à laisser l’échange suivre son cours.

Pourtant, dans la pratique, cela avait causé de l’inquiétude à d’innombrables personnes, et son absence avait laissé toutes ces femmes désemparées.

Mes jours idylliques d’échange de corps sont finis, se dit-elle en fermant les yeux un instant.

Il était temps d’arrêter de laisser à Keigetsu le soin d’inverser le changement sous prétexte de respecter ses souhaits. Peu importe à quel point la Demoiselle pleurait et criait — même si elle devait l’attraper par le col et lui forcer la main —, elle allait récupérer son ancien corps. Et ensuite, elle allait trouver une issue pacifique à toute cette affaire, y compris au sort de Keigetsu.

Reirin approcha son visage de l’oreille de l’impératrice gémissante.

— Vous m’entendez, Votre Majesté ?

— Ugh… Ah…

Le visage de Kenshuu était livide malgré sa fièvre ardente. Elle ne pouvait même pas répondre à l’appel entre ses gémissements de douleur.

L’impératrice était la figure maternelle bien-aimée de Reirin, toujours l’image même de la fermeté et du sang-froid. Jamais auparavant elle n’avait vu cette femme paraître aussi faible.

— Je promets de vous sauver, quel qu’en soit le prix.

Le cœur de Reirin battait à tout rompre. Le simple fait de penser à la Consort Noble qui avait jeté ce sort venimeux suffisait à la rendre malade.

— …

Au moment même où Reirin se mordait violemment la lèvre, les yeux de Kenshuu s’entrouvrirent légèrement. Elle ne semblait pas avoir repris pleinement conscience. Son bras tâtonnait dans les airs, comme si elle cherchait quelque chose. Reirin tendit la main pour prendre celle de l’impératrice entre les siennes sans une seconde d’hésitation.

— Votre Majesté ! Votre Majesté ! Vous m’entendez ?

Bien que l’impératrice ne parlât pas, elle serra une seule fois la main de Reirin.

Sa poigne avait la force digne d’une femme qui aimait tant s’entraîner. C’était un encouragement silencieux. Une promesse de se battre ensemble.

Elle va s’en sortir…

La vision de Reirin se brouilla sous l’effet des larmes. Elle s’empressa de cligner des yeux pour les chasser. Ses émotions semblaient bien plus instables depuis le changement. Était-ce une conséquence de tout le temps qu’elle avait passé dans le corps de Shu Keigetsu ?

Tout va bien se passer. C’est vrai. Je le sais tout simplement.

Après une dernière pression en retour, elle expira longuement et lâcha la main de Kenshuu. Ce n’était pas le moment de se laisser aller à la sentimentalité.

— Sa Majesté résiste vaillamment à la maladie qui l’afflige. Je vous demande à tous d’avoir foi en elle et d’accomplir vos devoirs respectifs. Tousetsu — dame d’honneur en chef de la Demoiselle ! Permets-moi de te faire part de quelques points à surveiller pendant le processus de soins. En tant qu’étrangère, je vais maintenant me retirer, je compte donc sur toi pour t’occuper du reste.

— Oui, Madame.

Après avoir donné quelques conseils supplémentaires à Tousetsu, Reirin fit demi-tour d’un pas vif. Elle se dirigeait enfin vers sa propre chambre — où Keigetsu l’attendait.

— Euh, Dame Tousetsu… Alors qu’une des dames d’honneur observait avec quelle prestance la Demoiselle s’éloignait et à quel point Reirin avait réussi à remonter le moral de Tousetsu en quelques minutes, elle osa demander : Qui était-elle ?

La question recelait un — et si angoissant plus qu’une simple surprise ou admiration.

Cette « Shu Keigetsu » avait traité Tousetsu presque comme si elle était l’une de ses servantes de confiance. Elle avait ouvert les volets en treillis et donné des ordres comme si elle était chez elle, et avait même indiqué l’emplacement d’un onguent connu uniquement des résidents du palais Kou.

— Serait-ce…? commença-t-elle en se penchant en avant, l’air horrifié.

— Prendre soin de Sa Majesté passe avant tout, dit Tousetsu d’un ton neutre. Elle ne souhaitait rien de plus que de déplorer le traitement injuste que sa maîtresse bien-aimée avait subi. Mais c’était précisément ce que cette même maîtresse lui avait demandé de ne pas faire.

Tout ce que Tousetsu pouvait faire était de se conformer aux souhaits de Reirin et de se consacrer entièrement à soutenir l’impératrice Kenshuu.

 

***

 

C’est alors qu’elle se tenait devant la porte de sa chambre que Reirin se demanda comment elle devait s’annoncer. Sa voix refuserait sans doute de prononcer les mots « Dame Keigetsu » ou « C’est Reirin ». Bien que frustrée par les désagréments persistants du sortilège de silence, après quelques hésitations, Reirin s’écria « Madame ! » à travers la porte.

— C’est moi, poursuivit-elle en haussant légèrement la voix. Ouvrez, je vous prie. Vous avez entendu ce qui se passe autour du Palais du Qilin d’Or, n’est-ce pas ? Je dois vous parler immédiatement.

Heureusement, toutes les dames de la cour s’étaient rassemblées près de la chambre de Kenshuu, il n’y avait donc pas âme qui vive en vue. Il ne lui fallut pas longtemps pour entendre quelques bruits derrière la porte.

— C’est toi ? demanda une voix. Y a-t-il quelqu’un d’autre dans les parages ?

— Non. Il n’y a que moi, affirma Reirin.

Après une courte pause, la porte s’ouvrit en grinçant. Devant elle se tenait la silhouette émaciée de Kou Reirin — ou plutôt, de Shu Keigetsu.

Pour la première fois depuis neuf jours, depuis la Fête du Double Sept, Reirin et Keigetsu se retrouvaient face à face.

Non. En y réfléchissant, c’est peut-être la toute première fois que je regarde Dame Keigetsu droit dans les yeux comme ça.

Bien que Keigetsu ait son apparence habituelle, curieusement, la présence d’une âme différente dans ce corps l’empêchait d’avoir l’impression de se regarder dans un miroir. Chaque regard vers ces yeux baignant dans le doute et ces doigts blancs agrippés à l’encadrement de la porte avec appréhension lui donnait l’étrange sentiment que c’était bien Shu Keigetsu qu’elle regardait.

Il en allait probablement de même pour l’autre fille. Keigetsu eut le souffle coupé et recula brusquement la tête comme si elle avait été renversée, puis entraîna Reirin dans la pièce sans plus attendre.

Un silence s’étira entre les deux filles alors qu’elles se demandaient par où commencer.

La première à le rompre fut, sans surprise, Reirin.

— Nous n’avons pas de temps à perdre en présentations ou en formalités. Je vais aller droit au but.

— B-bien sûr.

— S’il vous plaît, annulez l’échange ici et maintenant.

Lorsque Keigetsu se contenta de se mordre la lèvre, inquiète, Reirin la réprimanda.

— Pourquoi hésiter ? Tousetsu connaît déjà la vérité.  Leelee aussi. Même le capitaine des Yeux de l’Aigle commence à avoir des doutes. J’ai réussi à tromper Son Altesse tout à l’heure, mais on ne sait pas combien de temps nous pourrons tenir ainsi. Cet échange est voué à l’échec, Dame Keigetsu.

— …

— J’avais espéré emprunter la voie la plus amicale et vous accorder tout le temps dont vous aviez besoin, mais la situation a changé. Sa Majesté a été neutralisée par un sortilège venimeux. Je dois redevenir « Kou Reirin » et lui sauver la vie.

Il semblait qu’elle pouvait prononcer aussi bien le nom de Keigetsu que le sien tant qu’elle conversait avec la Demoiselle elle-même. Ou cela ne fonctionnait-il que lorsqu’elles se trouvaient dans le même espace ? Reirin s’interrogea une fois de plus sur les merveilles des arts taoïstes au fond de son esprit, tandis que Keigetsu était davantage préoccupée par cette information angoissante qui venait de lui être livrée.

— Sa Majesté a été neutralisée ? Par un sortilège venimeux ?

— Les dames de la cour ont-elles négligé de vous en informer, ne serait-ce qu’à travers la porte ? D’après ce que j’ai entendu, elle souffre énormément depuis hier… Si les filles ont cessé de s’approcher de votre chambre, c’est parce qu’elles ont eu fort à faire à s’occuper d’elle. Bien sûr, je suis sûre que le fait que Tousetsu ait chassé tout le monde n’a pas fait de mal non plus. Les appartements les plus retirés du palais Kou sont en pleine agitation.

— Je suis restée cachée sous les couvertures tout ce temps, je n’en avais donc aucune idée… murmura Keigetsu, toujours sous le choc. Alors… j’avais raison. C’était bien le but de la Consort Noble.

Cela indiqua à Reirin qu’elle et Keigetsu étaient parvenues à la même conclusion.

— Oui. Son plan initial était peut-être de me tuer avant de passer à sa prochaine cible, mais il est possible que j’aie dévié la malédiction visant « Kou Reirin » à l’aide de l’Arc de Protection et que je l’aie transférée à Sa Majesté prématurément. Cette théorie vous semble-t-elle plausible à votre avis de praticienne ?

— Tout à fait. La Consort Noble n’a peut-être désigné qu’« une noble » du palais Kou comme cible de son sort. Dans la plupart des cas, une malédiction s’attaque d’abord à la proie la plus faible. C’est pourquoi le sort s’est dirigé directement vers toi — ou vers moi, techniquement — et, lorsqu’il a été repoussé, il s’est dirigé vers sa prochaine victime.

Bien qu’elle paraisse plutôt terne et peu intelligente la plupart du temps, Keigetsu était tout à fait fiable lorsqu’il s’agissait des arts taoïstes.

Reirin acquiesça puis se pencha en avant.

— Je veux tirer une fois de plus avec l’Arc de Protection pour exorciser la malédiction. Cependant, Son Altesse a déclaré que je… ou plutôt, que la « Shu Keigetsu » qu’il connaît n’est pas digne de confiance, et il refuse de me remettre l’arme sacrée. C’est pourquoi je dois redevenir Kou Reirin dès maintenant. Quand je le ferai, je suis sûre qu’il sera plus qu’heureux de me prêter l’arc en tant que nièce de l’impératrice.

Keigetsu fixa Reirin tandis qu’elle divaguait avec enthousiasme. Puis, alors que son regard se posait sur le tissu humide noué autour de sa main, ses yeux s’écarquillèrent. Le bandage de fortune était entièrement taché de sang.

— Hé ! C’est quoi tout ce sang ?!

— Hum ? Oh, j’ai un peu trop tendu l’arc, voyez-vous… Je suis désolée pour tous les dégâts que j’ai causés à votre corps. Mais ce ne sont… euh, comment dire… que quelques égratignures.

— Quelques égratignures ne saigneraient pas autant !

— Hein ? Vous en êtes sûre ? J’ai pu vaquer à mes occupations quotidiennes sans problème, j’ai donc l’impression que tout le monde exagère.

Le haussement de sourcils perplexe de Reirin fit naître une pensée soudaine chez Keigetsu : Gyoumei avait affirmé qu’il ne prêterait pas l’Arc de Protection à une méchante. Mais peut-être que la vérité était qu’il s’était simplement inquiété pour ses blessures.

Pourtant, Son Altesse s’inquiéter pour « Shu Keigetsu » …? Est-ce même possible ?

Compte tenu de la dévotion de Gyoumei envers « Kou Reirin », il était difficile de l’imaginer se soucier d’une autre des Demoiselles — ou, non, peut-être que cela rendait justement plausible qu’il puisse percevoir un aperçu de son âme et se sentir attiré même par « Shu Keigetsu » elle-même.

Quoi qu’il en soit, Keigetsu fit la grimace devant la détermination obstinée de Reirin à continuer de tirer l’arc dans son état pitoyable.

— Il n’y a aucune raison pour que ce soit toi qui doives le faire. Demande simplement à l’un des officiers ou des eunuques de s’en charger. Si je me souviens bien, les trésors sacrés relèvent de la juridiction du clan Gen, et le capitaine des Yeux de l’Aigle est un descendant de cette lignée. Les cordes ne produiront-elles pas un son plus clair si tu le laisses faire le travail ? Ce n’est pas comme si tu étais la seule personne au monde capable de le faire.

Alors que le dégoût d’elle-même s’insinuait en elle, elle ajouta que cela montrait peut-être laquelle d’entre elles avait le cœur le plus pur, mais Reirin la fixa en retour d’un air choqué.

— Dame Keigetsu…

— Quoi ? Oui, d’accord, je comprends. C’était une idée paresseuse. Excuse-moi pour…

— Vous avez tout à fait raison. Ça ne m’avait même pas traversé l’esprit, poursuivit Reirin dans un murmure hébété.

— Hein ?! s’écria Keigetsu sans même réfléchir.

— J’étais tellement convaincue que moi, je devais agir… Je ne supportais pas de rester les bras croisés, alors je me suis mis en tête que c’était à moi de tout arranger… Reirin se prit le visage entre les mains, de plus en plus abattue à chaque seconde. Cette idée préconçue idiote m’a poussée à réprimander Son Altesse… à fanfaronner devant Leelee… à sauter le mur… voire à lui marcher dessus… Est-ce que c’est ce qu’on appelle « tourner en rond » …? Quelle chose terrifiante peut être un excès d’énergie…

Keigetsu s’interrogea sur certains des termes les plus inquiétants qui s’étaient glissés là-dedans, mais plus pressant encore, elle était troublée de voir Reirin sombrer si vite dans le désespoir.

— Qu-qu’est-ce qui t’a pris tout d’un coup ?

— Je suis vraiment désolée, Dame Keigetsu. En repensant au comportement totalement irrationnel auquel m’ont poussée mon énergie débordante et mes émotions, je suis paralysée par la plus grande honte que j’aie jamais ressentie de ma vie.

— Tu peux être d’une sensibilité choquante de la manière la plus étrange qui soit, tu le sais ?! s’écria l’autre Demoiselle malgré elle.

Lorsque les yeux de Reirin se remplirent enfin de larmes et qu’un sanglot lui échappa, Keigetsu détourna le regard, mal à l’aise.

D’ailleurs, c’était une solution bancale dès le départ. Tu tires une flèche pour dissiper la malédiction qui la hante, et ensuite ? C’est comme chasser un moustique d’un geste de la main au lieu de l’écraser. Ça ne résoudra rien.

— Oui… Je suppose que vous avez raison…

— Eh bien, c’est à peu près ce à quoi je m’attendais de la part de la Demoiselle qui ne tuerait même pas un insecte. Si quelqu’un te maudit, la seule réponse appropriée est de le maudire en retour.

— Je vous prenais pour une lâche, mais vous pouvez vous montrer étonnamment audacieuse de la manière la plus étrange qui soit, dit Reirin, surprise. Puis, elle ajouta avec hésitation : Mais quand même, la maudire en retour… ? Cela ne ferait-il pas de la Consort Noble Shu la prochaine à souffrir ?

— C’est le risque qu’on prend quand on maudit quelqu’un.

Après un moment de silence, Keigetsu haussa les épaules. Selon toute vraisemblance, c’était le genre de monde dans lequel elle avait vécu. Haïr et être haïe. Blesser et être blessée. Les émotions négatives s’amplifiaient à force de se répéter. Ceux qui maudissaient les autres finissaient par être maudits eux-mêmes.

Reirin était la seule à avoir refusé de prendre part à ce cycle. Peu importe à quel point Keigetsu la méprisait, elle avait tout accepté avec un sourire serein, laissant Keigetsu sans exutoire pour ces émotions.

Et voilà qu’elle se retrouvait là, à avoir une conversation paisible avec sa pire ennemie. La situation était à la fois si déroutante et étrangement déconcertante qu’elle poursuivit sur le sujet de la veninurgie, bien qu’elle n’ait guère envie d’en parler.

— Mais même si tu voulais combattre le poison par le poison, tu devrais commencer par rassembler les insectes pour fabriquer le venin. Ensuite, il faudrait attendre plusieurs jours pour qu’il soit prêt. C’est peut-être plus facile à dire qu’à faire, après…

— Oh !

Au moment même où Keigetsu expliquait l’impraticabilité de son propre plan avec une pointe d’autodérision, Reirin, qui avait la tête baissée, redressa brusquement la tête.

— Quoi, vous comptez maudire quelqu’un ? marmonna-t-elle d’un ton bien trop rude pour elle. On aurait presque dit une fille de la classe ouvrière.

— Hein ? Keigetsu fronça les sourcils, ne comprenant pas les mots.

Puis, Reirin approcha son visage de celui de Keigetsu si vite qu’on aurait dit qu’elle s’apprêtait à l’attraper par le col.

— Avec un insecte qui a survécu à une frénésie alimentaire, est-il possible de renvoyer la malédiction sur place ?

— Hein ? Bien sûr. Mais comme le venin de la Consort Noble ressemblait à une araignée, il faudrait un insecte assez gros pour la chasser, expliqua Keigetsu nerveusement, intimidée par l’enthousiasme de l’autre fille.

— Un insecte capable de chasser une araignée…

Les yeux de Reirin s’illuminèrent.

— Dame Keigetsu !

— Quoi ?

— Allons-y !

Après tout ça, elle attrapa simplement Keigetsu par le bras et se mit à marcher vers la porte.

Les yeux de Keigetsu s’agitaient dans tous les sens, pris de panique.

— Qu-qu’est-ce que tu fais ?!

— Je vous expliquerai plus tard ! On va s’échapper par la porte de derrière. Allez, venez ! Dépêchez-vous !

C’est ainsi que Reirin enleva Keigetsu, l’arrachant de force au palais où elle s’était réfugiée.

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